IV. — Côte orientale d'Afrique et mers arabiques
Vers 1840 commença, sur la côte orientale d'Afrique, un mouvement d'expansion qui eut beaucoup d'analogie avec celui de la côte occidentale. Là encore les Marseillais furent presque seuls en scène. Leur activité eût pu être aussi féconde ; malheureusement le gouvernement ne sut ni l'encourager, ni en recueillir les fruits.
Ce sont pourtant les ministres de Louis-Philippe qui avaient eu l'initiative, comme sur la côte occidentale, d'ouvrir au commerce français une nouvelle voie. En 1843, la Revue de V Orient publiait une étude intitulée : Des intérêts français dans la mer Rouge et la mer des Indes le long de la côte d'Afrique (1). Le gouvernement venait, en effet, de sortir de la politique de renoncement suivie dans l'Océan indien depuis 1815. En 1841, l'amiral de Hell avait acquis Nossi-Bé et les îles voisines, conclu des traités de protectorat sur la côte nord-ouest de Madagascar qui leur fait face, taudis que Mayotte était cédée à un de ses capitaines de vaisseau.
Trois ans après, le commandant de notre station navale de la mer des Indes, Romain Desfossés, continuant l'œuvre si bien commencée, venait à Zanzibar signer un traité d'amitié et de commerce. Depuis longtemps nous étions en relations avec le sultan de Mascate, maître de Zanzibar et de toute la côte orientale d'Afrique jusqu'au cap Delgado. Ses flottes dominaient dans les mers arabiques
(1) Par Aubert Roche. Vol. h, p. 324.
et ses pirates étaient redoutés. Aussi les compagnies des Indes recherchaient son amitié pour faire avec plus de sécurité le commerce de la Perse et de Moka. En 1786, d'Entrecasteaux, commandant nos forces navales de l'Océan indien, se conformait à la tradition en envoyant un de ses lieutenants porter un présent à 1' « iman » de Mascate. Pour obtenir l'appui des Anglais contre ses ennemis, celui-ci avait signé en 1798 un traité par lequel il s'engageait à cesser toutes relations commerciales avec les tles de France et Bourbon, à interdire aux Français l'entrée de ses ports et la possession de factoreries dans ses États, à renvoyer les Français qu'il avait pris à son service.
Mais les relations avec Zanzibar n'en étaient pas moins chose nouvelle en 1840. Albrand avait cherché à attirer l'attention sur cette île en 1819 et avait montré de quelle importance serait une pareille colonie (l).'Mais sa mission était restée sans résultat et le nom de Zanzibar était retombé dans un profond oubli. Le traité du 17 novembre 1844 devait avoir d'heureux effets. Le ministre du commerce, Cunin-Gridaine, décidait aussitôt l'envoi d'un navire de guerre pour explorer la côte orientale d'Afrique, depuis la baie Delagoa jusqu'au cap Guardafui. L'heureux succès de la mission analogue, confiée en 1838 sur la côte occidentale au lieutenant Bouct-Wuillaumez, avait fait décider celle-ci. Comme pour la croisière de la Malouine, un capitaine de la marine marchande fut adjoint à l'officier commandant, en qualité d'agent commercial. Bordeaux avait été chargé la première fois de choisir cet agent, Nantes parut tout désigné. Les deux grands ports coloniaux du xvme sièle conservaient encore leur prestige et leur rôle. Personne ne se doutait que Marseille allait définitivement les supplanter.
Le capitaine de frégate Guillain, commandant le brick le Du- Couëdic, et le capitaine Loarer, délégué de Nantes, étudièrent consciencieusement toute la côte au point de vue hydrographique et commercial, de 1846 à 1849. Leurs rapports très précis et très intéressants furent communiqués aux chambres de commerce (2). Le terrain était donc tout préparé pour nos commerçants.
Il était temps que la France entrât en lice. Les souverains éclairés de Mascate et Zanzibar étaient tout disposés à nouer des relations
(1) Voir ci -dessus, chap. IX, p. 303.
(2) V. ces deux rapports aux archives de la Chambre de Mars., H, 2.
plus suivies avec les puissances chrétiennes. Les Américains en avaient profité les premiers pour signer le traité de 1834 ; les Anglais avaient suivi en 1839 ; leurs pavillons se montraient régulièrement à Zanzibar. Même, depuis quelques années, on y avait vu quelques petits navires de Hambourg et de Brème, bien que les villes hanséatiques ne dussent faire un traité qu'en 1859. Les couleurs françaises n'avaient paru jusque-là que très rarement.
Aussi les visites répétées de nos navires de guerre depuis 1844 avaient-elles produit une profonde sensation. Le bruit avait couru que les Français se préparaient à conquérir le pays. La tentative oubliée de l'enseigne de vaisseau Maizan, amené sur le navire de Romain Desfossés, qui tenta le premier, avant les Anglais, de pénétrer dans l'Afrique équatoriale et de la traverser, donna quelque créance à ces bruits. Ils n'avaient évidemment rien de fondé ; Romain Desfossés s'était borné à laisser un consul français à Zanzibar.
Les Marseillais furent les premiers à comprendre l'importance du nouveau traité. Ils y étaient particulièrement préparés par leurs relations avec les Mascareignes et Madagascar, par leurs entreprises nouvelles en Afrique occidentale. L'expansion africaine devenait chose essentiellement marseillaise. D'autre part, leurs traditions en Egypte les poussaient à étendre leurs relations et leurs comptoirs dans la mer Rouge. Dès le xvne et le xvm€ siècle, ils eussent rendu la vie à cette mer abandonnée sans l'hostilité des Turcs et celle de la Compagnie des Indes, jalouse de son monopole et particulièrement du commerce de Moka. Leur influence grandissante auprès des khédives et l'indépendance de ceux-ci allaient donner une nouvelle force à ces anciens projets.
Ainsi la côte orientale fut abordée par ses deux extrémités. Parmi les négociants marseillais, les Pastré, surtout, représentèrent dans les mers arabiques la tradition égyptienne. Les Régis prolongèrent au delà du Cap leurs entreprises de la côte occidentale. Mais l'œuvre la plus efficace fut celle des Rabaud, héritiers de l'esprit d'initiative de leur père et grand-père Jacques Rabaud, le grand négociant victime de la Terreur.
Cependant un homme hardi les avait tous devancés. De 1835 à 1839, Pierre Rolland, courtier royal à Marseille, avait fait un voyage dans l'Océan indien pour étudier la possibilité d'y créer des comptoirs. Il avait séjourné quelque temps à Mascate et avait noué, avec l'iman
Seïd-Saïd, des relations qui continuèrent quand celui-ci fut fixé à Zanzibar. Il avait ramené de Mascate des chèvres d'Arabie dont la longue toison pouvait servir à la fabrication de châles et chercha à les acclimater en Provence. A son retour il resta en correspondance avec le plus important négociant de Mascate, parent de l'iman, et chercha à s'entendre avec la n\aison Hamaouy, de Marseille, qui possédait un comptoir à Bombay, pour fonder des établissements dans les élats de Seïd-Saïd. Les circonstances forcèrent Rolland à renoncer à ses projets, mais sa tentative n'avait pas été inféconde. Il avait attiré l'attention des armateurs marseillais vers les mers arabiques, frayé la voie aux Régis, aux Vidal et aux Rabaud.
Les Régis n'avaient pas attendu le retour de l'expédition officielle du brick le le Couëdic pour être renseignés sur les avantages- que les côtes orientales d'Afrique pouvaient présenter à des négociants entreprenants. Désireux d'être les premiers à profiter du traité de 1844, signé par Romain Desfossés, ils avaient armé un navire en 1847 pour une mission d'exploration commerciale qui devait être poursuivie jusqu'au fond de la mer Rouge. Il n'y avait alors aucun établissement européen sur les côtes au delà des comptoirs portugais de Mozambique. Le capitaine Bisson, commandant le brick la Grenouille, partait muni d'un firman de Méhémet-Ali qui ordonnait aux gouverneurs de Suez, Kosséir, Souakim, Massaouah, d'assurer bon accueil au navire marseillais dans les ports où il aborderait. Bisson toucha à Maurice, Sainte-Marie de Madagascar, Mayotte, Nossi-Bé, puis aux divers ports soumis à l'iman de Mascate, Lindi, Kiloa, elc, sans pouvoir obtenir la permission d'y faire aucune opération commerciale, en dépit du traité de 1844. A Zanzibar il rencontra le capitaine Loarer, le délégué officiel de Nantes ; il eut de fréquents entretiens avec Seïd-Saïd qui, quelques mois après, envoyait à Marseille pour son compte personnel un chargement de girofle, de sésames et de gomme copale, avec une ambassade chargée de présenter six chevaux arabes au président de la république et de renouveler le traité de 1844. Passant de là à Aden, Bisson visitait Berbera, entrait dans la mer Rouge au début de 1849. Il fit un long séjour à Massaouah pour étudier les ressources de l'Abyssinie. Il poussa même une pointe dans l'intérieur du pays et conclut avec un ras du Tigré un traité de commerce en vue d'un établissement ultérieur. Enfin il passa à Djedda, à Souakim, qui vit entrer pour la première fois dans son port un navire européen.
Séduit par ces pays nouveaux, le capitaine marseillais, dépassant ses instructions, aurait voulu fonder lui-même des comptoirs. Il avait envoyé à ses armateurs des rapports enthousiastes et de beaux pians d'établissement à Zanzibar, à Berbera et sur d'autres points. Mais la situation troublée de l'Europe et le marasme des affaires en 1849 étaient peu encourageants. Il n'y avait pas à compter sur l'appui du gouvernement. « Le ministre des affaires étrangères, écrivaient les Régis à Bisson, a enfoui dans ses cartons les notes que vous avez adressées sur Berbera ; le gouvernement a trop d'embarras pour s'occuper d'affaires de cette nature. On dit aux négociants : Faites sans nous ce qui vous conviendra. » D'ailleurs la maison Régis frères était en liquidation par suite de la retraite de Louis Régis. Le capitaine reçut donc l'ordre de terminer toutes ses opérations et de ramener son navire. Sa croisière de plus de quatre ans devait finir tristement. Il mourut d'apoplexie à Nossi-Bé. Quelques mois après, son second et le reste de l'équipage étaient surpris et tués par les Sakalaves du Ménabé qui pillèrent et incendièrent le bâtiment (1852). Victor Régis parut dès lors se désintéresser de la côte orientale ; la maison Vidal se bornait à expédier des navires à Madagascar, à Zanzibar, à Aden, en établissant des agents. C'est alors que parut Alfred Rabaud, le véritable représentant de l'expansion marseillaise dans ces parages.
Les trois fils de Jacques Rabaud avaient reconstitué la maison Rabaud frères en 1863. L'aîné, Jacques, avait vite conquis une haute situation dans le négoce marseillais ; après avoir été longtemps adjoint au maire, il devait mourir président de la Chambre de Commerce en 1849. La maison Rabaud frères fut alors dirigée par son fils Alfred, associé avec l'un de ses oncles et plus tard avec son cousin Edouard Rabaud . Pierre Rolland et Bisson avaient décidé le sultan de Zanzibar à entrer en relations directes avec Marseille. Le bâtiment qu'il expédia en 1848 fut consigné au président de la Chambre de Commerce, c'est-à-dire à Jacques Rabaud. C'est ainsi que les Rabaud, saisissant l'occasion, devinrent les agents à Marseille de Seïd-Saïd. L'arrivée à Marseille (en 1849) de la Caroline, chargée de 300 tonnes de girofle pour le compte du sultan, souleva de vives inquiétudes parmi les producteurs de la Guyane et de Bourbon. Le Moniteur les rassura officiellement : les girofles de Zanzibar n'avaient pas joui de la détaxe douanière accordée à ceux des colonies ; aussi,
sur les 300.000 kilogrammes, 45 seulement avaient été introduits en France.
En 1853 Alfred Rabaud faisait lui-même le voyage de Zanzibar, par la voie d'Aden, bien incommode alors. Il fallait profiter des rares occasions de départ de voiliers européens pour passer de là à Zanzibar. Faute d'en avoir rencontré, Rabaud, impatient de toucher au but, prit passage sur un bateau arabe avec lequel il visita les escales de la côte des Somalis où il devait plus tard créer des établissements (1). Malgré l'extension de ses relations avec l'Europe l'Ile demeurait bien isolée, en dehors de la grande route des navires dans l'Océan indien. Aussi Rabaud resta-t-il plus de six mois sans recevoir de nouvelles d'Europe.
Le pays lui avait paru très-riche, mais les habitants ne l'avaient guère séduit. Il avait cependant reçu un excellent accueil et revenait, au début de 1855, en passant par Ceylan et Bombay, laissant installé le premier comptoir français de Zanzibar. La tentative était hardie; les commerçants hambourgeois et anglais semblaient maîtres de la place. Après avoir lutté courageusement contre toutes sortes de difficultés, la maison Rabaud fut acculée à une liquidation en 1858. Heureusement soutenue par la puissante maison de banque marseillaise Roux de Fraissinet, elle forma, avec elle, en 1860, une nouvelle société pour développer les entreprises à Zanzibar et sur la côte orientale d'Afrique.
Le succès couronna tant de persévérance. Encouragé par les bénéfices réalisés, Rabaud put multiplier ses comptoirs : Nossi-Bé, Zanzibar, Mahé des Seychelles étaient les trois principaux centres de ses opérations. De Nossi-Bé dépendaient ses établissements à Madagascar, à Mayotte et Anjouan. Zanzibar concentrait les opérations de tous les états du sultan depuis le cap Delgado jusqu'au cap Guardafui. Des sous-comptoirs avaient été créés à Quiloa, Pemba, Lamou, Mélinde, Braouah, Magadoxo, Ouarcher, sur la côte de Benadir. Un agent avait été établi à Aden devenu, depuis l'occupation anglaise en 1839, le grand marché des cafés de l'Arabie.
En 1856, après la mort du sultan Seïd Saïd, Zanzibar et Mascate étaient devenus deux états à part. Rabaud et ses agents avaient tout à
(1) V. Bullet. delà Soc. de géog. de Marseille . A. Rabaud. L'Afrique orientale et Zanzibar, t. m, 1879, p. 158.
fait conquis la faveur du nouveau sultan Seîd Medjid. On vit bientôt que l'expansion commerciale marseillaise servait directement la cause de l'expansion coloniale française. Jusque-là l'influence des Anglais avait été tout à fait prépondérante à Zanzibar ; leur langue j était couramment employée. De tout temps, les Zanzibariens avaient j été en relations commerciales surtout avec l'Inde. Les Banians de la | presqu'île de Catch et du Gouzerate étaient chez eux les maîtres ' du trafic. Quand Rabaud vint à Zanzibar, en 1854, le Banian Zeiram Seouadji, dont la fortune était évaluée à 20 ou 25 millions de francs, était fermier des douanes du sultan ; un autre Banian, Bima, plus riche encore, remplissait le même office à Mascate. On comprend quel devait être le prestige des maîtres de l'Inde. De plus, la répression de la traite leur avait fourni l'occasion d'imposer au sultan des traités de plus en plus sévères autour de 1840. Le pays semblait s'acheminer vers un protectorat anglais. C'est en partie grâce aux Marseillais qu'il n'en fut rien. L'influence et les intérêts français devinrent assez forts pour que notre gouvernement pût signer avec les Anglais la convention de 1862, qui garantissait l'indépendance des états de Zanzibar et de Mascate, et y plaçait la France et l'Angleterre sur le pied d'égalité. Peu de temps avant de mourir, le sultan Seîd Medjid instituait, en 1869, l'ordre Al Medjidié. Il décorait de la première classe son « ami illustre Rabaud pour le récompenser du soin qu'il prenait de ses affaires et de celles de son royaume, comme c'était de notoriété publique ». Les agents de la maison marseillaise, Bure et Bérard, recevaient le deuxième et le troisième degré du même ordre.
C'était Tannée où le canal de Suez venait enfin d'être terminé. Les Marseillais pouvaient revendiquer leur part dans l'accomplissement de ce grand œuvre qui devait avoir tant d'influence sur l'expansion coloniale française et sur leur port. N'était-ce pas dans la colonie marseillaise d'Egypte qu'avaient pris naissance, au xviic siècle, les premiers projets d'union de la mer Rouge au Nil et à la Méditerranée ? Colbert avait chargé l'ambassadeur de Nointel, en 1670, d'obtenir pour les Français le droit de commercer par la mer Rouge et il lui avait adjoint le Marseillais Magy, membre d'une famille qui eut longtemps des comptoirs en Egypte, pour l'éclairer sur ces questions. En 1685, l'ambassadeur Girardin reprenant, sans
plus de succès, la négociation avortée de Nointel, exposait pour la première fois au grand vizir le projet d'un canal de jonction de la mer Rouge à la Méditerranée. En 1691, le consul du Caire, de Maillet, présentait de nouveau le projet de Girardin.
Mais les résistances de la Porte ou des Egyptiens avaient toujours été insurmontables. Le traité de 1784, négocié par Truguet et le négociant Magallon, avait fait naître un moment de grandes espérances (1). En 1790, les Marseillais du Caire avaient proposé à la Constituante de contraindre, par une démonstration navale, les beys Ibrahim et Mourad à ouvrir la mer Rouge au commerce. Bonaparte n'était donc pas un novateur quand il voulait nouer des relations avec Flnde par l'Egypte et quand il confiait à l'ingénieur Le Père la mission d'étudier le tracé d'un canal entre la mer Rouge et la Méditerranée.
Trente ans après, le projet était repris et longuement étudié par les Saint-Simoniens. On pouvait lire alors dans le Sémaphore de Marseille, à la date du 20 mars 1830, au sujet d'un livre nouveau (2) : « L'Egypte, favorisée par la plus belle position du monde, offre à l'Europe les éléments d'un riche commerce. Il est delà plus haute importance pour la France de nouer de plus en plus ses relations avec le pays. Viendra, sans doute, un jour où l'isthme de Suez cessera d'élever une barrière entre la Méditerranée et la mer Rouge. De beaux jours seront alors réservés au commerce delà France. Marseille pourrait devenir l'entrepôt du monde. » En 1847 les Chambres de commerce de Lyon et de Marseille furent les premières à donner leur adhésion à la Société d'études formée en 1846 par le P. Enfantin, qui comptait au nombre de ses membres les trois frères Talabot. Parmi les signataires, membres du bureau, de la lettre adressée par la Chambre de Marseille à Enfantin, le 12 octobre 1847, on voit les noms de Jacques Rabaud, président, et de Régis aine.
Telles étaient les vieilles traditions que le jeune Ferdinand de Lesseps trouva plus vivantes que jamais quand il arriva à Alexandrie comme élève consul. De Lesseps, rappelé en Egypte en 1854 par Said pacha, avec lequel il avait contracté d'amicales relations, s'entendit d'abord avec les Saint-Simoniens. Héritier de leur projet, il le fut
(1) Voir ci-dessus, chap. III, p. 99.
(2) Histoire de la régénération de T Egypte. Lettres écrites du Caire, par Jules Planât.
aussi de tout un passé qu'il n'avait cessé d'étudier dans son premier séjour en Egypte. Leurs traditions devaient pousser les Marseillais à coopérer activement à l'œuvre définitivement entreprise (1). Il est vrai que le tracé du canal rencontra peu d'enthousiasme parmi les Français établis en Egypte parce qu'il ne passait ni par le Caire, ni par Alexandrie. Mais des Marseillais se signalèrent parmi les principaux ouvriers de la grande entreprise.
L'ingénieur Paul Borel fut, avec son associé Lavalley, le plus important entrepreneur du canal. Ils exécutèrent notamment toule la partie comprise entre le lac Timsah et la mer Rouge ; sous leur direction travaillèrent plus de 22.000 ouvriers. Les frères Dussaud, les grands entrepreneurs de travaux de ports, créèrent les jelées de Port- Saïd et le bassin de radoub de Suez. On peut encore rappeler le nom de Sciama, de M. Pierre, vosgien d'origine, marseillais d'adoption, attiré en Egypte par la maison Pastré, devenu chef du service des eaux de la Compagnie et créateur du curieux jardin des Fontaines d'Ismaïlia.
A peine l'œuvre était-elle terminée que Marius Fontane la célébrait dans son Voyage pittoresque à travers l'isthme de Suez. C'est encore un Marseillais, M. Jules Charles-Roux, l'un des chefs actuels de la puissante Compagnie, qui a pris à cœur d'élever un monument définitif et digne d'elle à l'œuvre grandiose de de Lesseps (2). Dès 1865 M. Charles-Roux avait été choisi, malgré sa jeunesse, par la Chambre de Commerce de Marseille, pour la représenter avec son secrétaire Berteaut, dans la commission internationale chargée d'aller vérifier sur place l'état des travaux ; en 1869 il avait été délégué par elle pour assister à l'inauguration. Dans un grand banquet donné à M. de Lesseps à Alexandrie par la commission internationale de 1865, c'est le Marseillais Berteaut qui avait été chargé de prononcer un toast où il célébra le canal en vers enthousiastes. Ce fut une solennelle protestation contre la malveillance persistante des maisons européennes d'Alexandrie, jalouses de Port-Saïd. A l'inauguration du canal aucun port n'envoya. autant de navires que Marseille. Rabaud y assistait
1) Voir les chapitres 11 et UI (4* partie; de l'ouvrage de Bousquet et Sapet Etade sur la navigation, le commerce et F industrie de Marseille. Marseille, 1857) qui fut alors couronné à Marseille au concours du prix Beaujour.
(2) J. Charles-Roux. L'isthme et le canal de Suez, Paris, Hachette, in-8% 1901. 2 volumes.
sur son vapeur la Ville d'Aigues-Mortes. C'était une goélette de sa maison, la Suzette, qui, la première, par le canal d'eau douce, était passée de la Méditerranée dans la mer Rouge.
La mer Rouge avait repris d'emblée toute son importance commerciale et politique. Alors on voulut y acquérir des positions à la fois stratégiques, navales et commerciales. Les Anglais avaient Aden depuis 1839. Pour commander la route de Suez ils avaient occupé Périm en 1857, devançant par surprise les officiers français chargés d'y planter notre drapeau. Le Marseillais Simonin jetait un cri d'alarme, en 1861, en signalant dans la Revue des Deux Mondes leurs empiétements dans les mers arabiques.
Ils venaient de prendre possession de l'archipel de Dahlac. Leur but réel était de surveiller le port d'Arkiko, l'ancienne Adoulis, que le capitaine Russe] venait d'acquérir au nom de la France. c Arkiko, disait Simonin, convient parfaitement comme port de ravitaillement et d'entrepôt pour la ligne française des Indes que le gouvernement vient de concéder. » Précaution et avis inutiles ; l'acquisition d'Arkiko devait rester lettre morte. Et pourtant nous n'avions aucune autre position dans ces mers, tandis que les Anglais en occupaient une série d'autres: les iles Moussah dans la baie de Tadjoura, les îles Kouria-Mouriah acquises de l'iman de Mascate, l'île de Caraman, qui commande le port d'Hodeida, achetée à un cheik arabe, Berbera sur la côte des Somalis, l'îlot d'Abd-el-Kouri, près de Socotora(l).
Tandis que Simonin cherchait à mettre en éveil l'opinion publique, les négociants n'avaient pas attendu l'achèvement du canal pour prendre position dans la mer Rouge. Leur initiative aurait permis de prendre des garanties vis-à-vis des Anglais sans la coupable indifférence du gouvernement. Les explorateurs avaient depuis longtemps préparé le terrain à notre influence et à nos établissements sur les côtes d'Abyssinie. On peut citer, au moins comme un précurseur, le Marseillais Rifaut. Après un long séjour de treize ans en Egypte et en Nubie, il publiait, en 1830, un itinéraire à l'usage des voyageurs où étaient décrits les bords de la mer Rouge (2). Les Marseillais d'Egypte
(1) Rev. des Deux-Mondes, 15 décembre 1861.
(2) Tableau de r Egypte, de la Nubie et des lieux circonvoisins ou Itinéraire à r usage des voyageurs qui visitent cette contrée, par Af. 3,-3. Rifaut, de Marseille.
s'étaient intéressés depuis longtemps aux tentatives de pénétration en Ethiopie par le Nil. Au xixe siècle, c'est par la mer Rouge qu'on allait entrer en relations définitives avec l'Abyssinie.
En 1843, l'Académie de Marseille attirait l'attention sur les résultats du premier voyage de Rochet d'Héricourt de 1839. Seuls les Anglais exploitaient jusque-là la mer Rouge, grâce à leurs vaisseaux de guerre qui y circulaient sans cesse et assuraient leur sécurité. Le gouvernement français avait établi un consul à Djedda et des agents consulaires à Moka et Zeïla pour contrebalancer leur influence, mais il était de toute nécessité d'envoyer des vaisseaux de guerre. Rochet d'Héricourt signalait particulièrement l'importance du Choa. Son roi pouvait devenir le maître de toute l'Abyssinie et son alliance deviendrait alors très utile. En exerçant son action dans le royaume de Choa, l'œuvre civilisatrice de la France aurait donc les résultats les plus féconds. Le rapporteur de l'Académie demandait une subvention pour compléter celle que le gouvernement accordait parcimonieusement pour un nouveau voyage. Soutenant les conclusions de l'auteur, il faisait valoir l'importance de comptoirs établis à Berbera, à Tadjoura et au Choa. Mais ce qu'il préférait, c'était « l'établissement d'une ferme modèle dans le Choa pour donner un grand développe* ment à l'agriculture qui, seule, pouvait alimenter le commerce (1) ».
Dès lors, les Marseillais ne cessèrent de témoigner par leurs efforts l'intérêt qu'ils portaient à l'Abyssinie. En 1849, Rolland, établi à Massaouah avec le titre de consul de France, signalait au gouvernement l'importance d'Obok. Il était, semble-t-il, l'un des fils de Pierre Rolland qui avait attiré l'attention des Marseillais sur lïman de Mascate et de Zanzibar. Son frère, entré dans la marine de guerre, devint le capitaine de vaisseau Rolland qui se distingua en 1870 dans la défense de Besançon. De son voyage, Pierre Rolland avait ramené en France un jeune enfant, cadeau de Seïd Saïd. L'esclave Ismail affranchi par son maître et élevé à Marseille était resté au service du fils. Par sa connaissance de notre langue et le dévouement à la France qu'avaient su lui inspirer ses maîtres, il devait rendre longtemps des services importants aux Français, voyageurs ou commerçants, dans la mer Rouge. Rolland écrivait, le 7 novembre 1849, au ministère des
Paris, 1830, Treuttel et Wûrtz, in-8<\ — Cf. le volume de la collection sur les Yogageurt et explorateure.
(1) Aead. de Marseille. Registre des rapports. T< v, 1843, fol. 9.
Affaires étrangères : « Tôt ou tard, on doit l'espérer, il se construira un canal à Suez, et alors, sans contredit, la mer Rouge sera un des points du monde les plus importants. Dans cette prévision vous voudrez, à coup sûr, monsieur le Ministre, y assurer à notre pays un établissement commercial et politique convenablement situé. Ne faut-il pas un port de relâche pour nos bâtiments, un endroit pour le charbon de nos bateaux à vapeur, un comptoir fixe d'où notre commerce et notre civilisation puissent se répandre dans ce vaste continent abyssin ? » Le but à poursuivre était, dès lors, nettement indiqué.
C'était Tannée où le brick des Régis, la Grenouille, avait pénétré dans la mer Rouge. Au moment où Rolland écrivait, son capitaine, Bisson, séjournait depuis plusieurs mois à Massaouah et étudiait les ressources commerciales de l'Abyssinie (1). La même année, un navire des Vidal paraissait à Hodeîda. Rolland lui-même était l'agent de la plus importante des maisons marseillaises d'Egypte, celle des Pastré, qui faisait de grandes affaires avec le vice-roi, et cherchait aussi à prendre pied dans la mer Rouge. Les Pastré eurent l'idée d'entreprendre le cabotage avec les différents ports qui la bordent, principalement en vue de l'achat des cafés d'Arabie, dont les Anglais détournaient le trafic vers Aden. Une compagnie nanto-bordelaise, formée à la suite de la première exploration française de Combes et Tamisier au Tigré et au Choa, en 1835-37, avait fondé un comptoir à Edd, dont le territoire avait été acheté aux chefs indigènes. Elle avait abandonné son entreprise à la maison Pastré, en 1841. Le lieutenant de vaisseau Lefebvre, dans le rapport qu'il adressait, en 1844, au ministre de la marine sur son exploration en Abyssinie, attribuait de l'importance à Edd à cause du voisinage d'une plaine de sel. « Cette place, ajoutait-il, est susceptible d'établir un commerce direct avec le district de Dessa, l'un des plus riches du Tigré. Pour s'y mettre à l'abri de toute insulte de la part de la population, un blockhaus et quelques soldats abyssins suffiraient. » Pourtant, le petit havre de Edd, « entouré de volcans et de cheires raboteuses qui rendent le pays presque inaccessible », au milieu de la côte aride des Danakils, avait plus de valeur par sa situation en face d'Hodeïda et de l'Yemen, le pays du café, que comme débouché de l'Abyssinie. En somme, l'acquisition avait été médiocre. Les Pastré ne réussirent pas
(1) V. ci-dessus, p. 417.
mieux que la première compagnie. Le petit vapeur qu'ils avaient armé dans la mer Rouge Tut cédé par eux au président Geffrard de la république haïtienne. Edd fut offert au gouvernement français qui le refusa, comme il avait négligé la cession de la baie d'Amphila acquise par le lieutenant de vaisseau Lefèvre, en 1839, celle de Zoulla (baie d'Adulis) et d'Arkiko négociée par le capitaine Russe). Finalement, les droits des négociants marseillais furent abandonnés au Khédive, en 18(56.
Le gouvernement allait heureusement recueillir le legs d'un autre négociant en plantant notre drapeau à Obok. Il y mit d'ailleurs peu d'empressement. L'endroit était peu engageant et paraissait aussi de valeur bien médiocre. L'avenir a pourtant montré que l'acquisition avait sa valeur. Sans la négligence des ministres de Louis-Philippe et de Napoléon, la possession des misérables territoires d'Arkiko, de Zoulla, d'Amphila, de Edd, nous aurait donné des gages importants sur la côte d'Abyssinie au moment du partage de l'Afrique.
Henri Lambert, le négociant dont l'initiative nous a valu notre protectorat de la côte des Somalis, était un breton élevé à Nantes. Son frère, Joseph Lambert, un des plus riches planteurs de Maurice, allait devenir célèbre comme favori de Radama II et fondateur de la grande compagnie de Madagascar en 1862. 11 avait auparavant créé la première ligne de vapeurs entre la Réunion, Maurice et Aden, et établi son cadet, Henri, dans cette ville pour créer un commerce avec les ports de I'Yemen, de l'Abyssinie et du pays des Somalis. C'est dans une de ses reconnaissances commerciales qu'Henri Lambert débarqua, premier européen, à Obok en 1856. Bien accueilli par le sultan de Tadjoura, il négociait avec lui au nom de la France, dont il était l'agent consulaire à Aden, l'acquisition d'Obok pour la somme de 50.000 francs. Le gouvernement ne donna aucune suite à celte affaire. L'année suivante, Lambert était assassiné dans une barque, près des île» Moucha, le 4 juin 1859, à l'instigation de l'émir de Zeïla, Schemarket.
Ce guet-apens mystérieux, qu'on avait fait passer pour un naufrage, fut découvert en partie grâce au dévouement de l'interprète de Lambert, lsmaïl, l'ancien serviteur du Marseillais Rolland, établi à Aden. Depuis plusieurs années, lsmaïl servait d'interprète dans ces parages à tous les capitaines français de la marine marchande ou de celle de l'Etat. Cet attentat serait sans doute resté impuni si Joseph
Lambert ne fût alors venu en France à propos des affaires de Madagascar. Par son influence, il obtint l'envoi du commandant Fleuriot de Langle, qui put s'emparer des assassins de Lambert et les punir. Il ramena en France le dévoué Ismaïl qui fut présenté à l'Empereur et put se considérer, pendant quelques jours , comme une sorte de personnage à la mode. On voyait son portrait dans le Tour du Monde, où le Marseillais Simonin publiait les notes de voyage du malheureux Lambert et donnait des détails sur sa mort (1). Dès lors, l'attention était attirée sur la baie de Tadjoura. Le traité du 11 mars 1862 avait confirmé l'acquisition; l'année suivante, Goldtammer et Capitaine prenaient possession d'Obok au nom de la France.
Longtemps, l'établissement allait être bien précaire, ou plutôt absolument nominal. Ce furent des Marseillais qui travaillèrent le plus activement à tirer parti de notre situation nouvelle aux abords du golfe de Tadjoura, au profit de la pénétration française en Abyssinie. En 1869, Louis Régis publiait dans le Correspondant les résultats des voyages d'Arnauld d'Abbadie et montrait quelle grande œuvre il y avait à accomplir dans la vieille Ethiopie. « Cette grande contrée, disait-il, est trop peu connue des grandes nations.... Il faudra peut-être des siècles pour lui rendre la vie; mais, avec un travail patient, on peut faire de grandes choses. Ce sont les nations civilisées qui, dans l'origine, ont été cause de sa chute ; c'est à elles, maintenant, à la relever et à lui porter la lumière (2). »
C'est surtout entre 1870 et 1880 que l'activité des négociants fut féconde. Ils surent mettre à profit les bons souvenirs laissés au Choa et dans toute l'Abyssinie par nos voyageurs, surtout par Rochet d'Héricourt et d'Abbadie. Ménélick II, le petit-fils de notre ami Sahala Selassié, qui avait signé un traité de paix et de commerce avec Rochet d'Héricourt, régnait au Choa depuis 1866. Les premières relations des Français avec lui remontent au moins en 1870. L'un des précurseurs de notre commerce au Choa, sinon le premier, fut M. César Tian, actuellement le vétéran du commerce français dans les mers arabiques. En 1869, il passait un des premiers le canal de Suez et fondait sa maison d'Aden qu'il dirige encore aujourd'hui, prenant la succes-
(1) VopetQts de M. Henri Lambert. Tour du Monde, 1862, deuxième semestre, jp.6§j»t<suiv.
[2) Douze ans de séjour dans la Haute-Ethiopie f par M. Arnauld d'Abbadie. y Correspondant, 25 mars 1869.
siou des Pastré et des Vidal. Aussitôt il entra en relations avec Mené* lick, par ses agents. Zeïla, où il possédait un comptoir, fut la base de ses opérations. C'était le point de départ et d'arrivée de la plupart des caravanes qui faisaient le trafic avec le Harrar et le sud de l'Abyssinie, le plus grand marché de toute la côte.
Ce port était alors, depuis longtemps, sous la domination du pacha Ali Abou Beker, gouverneur qui arborait officiellement le pavillon turc et plus tard le remplaça par celui des Egyptiens, quand le khédive étendit sa domination jusqu'au golfe d'Aden en 1875. C'est à la France qu'il devait sa situation. Sultan de Tadjoura, il avait dénoncé le meurtrier de Lambert, Schemarket. Celui-ci ayant été pris par l'amiral Fleuriot de Langle et mis à mort, Abou Beker avait été mis à sa place à la condition de reconnaître notre protectorat. Depuis, il n'avait cessé de se prévaloir de son titre de protégé français. Ce personnage habile, énergique et astucieux, en réalité à peu près indépendant, était le maître du commerce à Zeïla; il veillait avec un soin jaloux à ce que les négociants européens ne pussent s'affranchir de sa tutelle et détourner les caravanes vers un autre point de la côte. C'était sans doute au même mobile qu'avait obéi Schemarket en faisaut assassiner Lambert. Abou Beker avait la réputation méritée d'être un grand négrier. Les Anglais, rudes adversaires de la traite, savaient fermer les yeux quand leurs intérêts étaient en jeu ; ils disputèrent vivement aux Français son amitié. M. Tian sut, en dépit de leurs intrigues, maintenir à Zeila, comme Rabaud à Zanzibar, l'influence et le prestige du nom français.
Cependant d'autres Français et d'autres Européens, négociants, aventuriers, étaient venus tenter fortune au Choa. En 1874, Pierre Arnoux, négociant d'origine niçoise, y monta. Ménélick lui fit bon accueil, lui accorda toutes les garanties qu'il réclamait pour la compagnie qu'il voulait constituer et le chargea de lettres et de présents pour le président de la République, le roi d'Italie et la reine d'Angleterre. Arnoux avait eu le premier l'idée de tirer parti de notre possession nominale d'Obok, d'échapper aux vexations d'Abou Beker, en même temps qu'aux droits de douane excessifs prélevés par les Égyptiens. Obok n'était pas sous leur domination. Juste au moment où il redescendait à la côte, l'armée égyptienne de Musinguerpacha était défaite par Houmed Loïta, chef des Afars des environs d'Obok et le pacha tué. Arnoux rapportait d'Ankober la permission
d'établir une route partant d'Obok pour atteindre le Choa. En France, Denis de Rivoyre faisait depuis plusieurs années une campagne en faveur de ce port. Arnoux réussit à fonder la Société francoéthiopienne et revint avec des agents pour établir ses comptoirs» Abou Beker, connaissant ses projets, arrêta une première fois sa caravane à Zeïla où il resta trois mois prisonnier. Quatre ans après Arnoux redescendant du Choa était assassiné à Obok, le 3 mars 1882, avec deux compagnons, Disset et Bérenger.
Presque en même temps que lui la maison Tramier, Lafoge et Cle, de Marseille, avait noué des relations commerciales avec le Choa, par Zeïla. Son agent principal, le capitaine marin EIoï Pino, engagea des opérations avec Ménélick, avec le ras du Kaffa, Goubanna, et fit un long séjour dans le pays. Soleillet raconte son émotion quand, à trois journées de marche d'Obok, installant son lit contre le tronc d'un gommier il y lut en grosses lettres majuscules : Lanfrey de Marseille. C'était la trace d'un employé de la maison Tramier qui avait suivi avant lui la route du golfe de Tadjoura au Choa. Ce Lanfrey avait su mourir noblement aux côtés du pacha égyptien Musinguer, dans sa malheureuse expédition de 1876. c II avait, raconte Soleillet, sa tente à côté de celle du pacha et il fut l'un des premiers blessés quand les Adals surprirent l'armée égyptienne. Il avait des domestiques très dévoués qui, le voyant blessé, le transportèrent dans une ile de l'Aoucha. Revenu à lui, il aurait dit : « Non cène serait pas honnête » et, s'échappant des bras de ses serviteurs, il vint tomber, percé de coups de lance, à côté des cadavres encore palpitants de Musinguerpacha et de sa femme (1) ». Ainsi, tandis que des Marseillais, fidèles aux traditions égyptiennes de leur ville, essayaient de profiter de l'extension de la puissance égyptienne pour pénétrer en Ethiopie, d'autres cherchaient, au contraire, à s'en affranchir.
L'année suivante, Brémond, autre agent de la maison Tramier, montait au Choa pour faire un nouveau contrat avec Ménélick. Il n'en revint qu'après un séjour de quatre ans, rapportant des présents destinés au président Grévy. En 1884 il redescendait avec Soleillet, au retour d'un second voyage. La maison Tramier avait été malheureuse et liquidait ses affaires. Aucun de ceux qui tentèrent alors
(1) P« SoleilUt. Voyages en Ethiopie, p. 49.
fortune eu Ethiopie ne réussit brillamment. Pourtant Brémond s'occupait aussitôt de former une société pour le Choa.
Ces diverses tentatives, plus ou moins heureuses, du commerce marseillais au Choa n'avaient pas empêché M. Tian, d'Aden, de maintenir ses relations avec Ménélick. Le missionnaire Taurin Cahagne, évêque d'Adramytte, en faveur auprès du roi, le servait auprès de lui. Son correspondant Pierre Labatut, le seul négociant européen fixé au Choa, où il résidait depuis 1874 environ, avait conquis l'affection de la cour et de la population d'Ankober par sa franchise et sa belle humeur. Ménélick et le ras Makonnen confiaient au négociant marseillais des sommes importantes pour les faire valoir en marchandises et le chargeaient de missions de confiance.
En même temps les agents du négociant marseillais avaient accru leur influence auprès des Abou Beker de Zeîla. En 1881 l'un des fils du vieux pacha, Mohammed, était amené en France, hébergé par M. Tian à Marseille, conduit par lui à Paris et était reçu par le président Grévy. Ni le gouvernement, ni la presse ne prêtèrent grande attention à cette visite. Le Temps enregistra même la protestation d'un voyageur, qui était allé au Choa, contre la réception faite à un homme dangereux et ennemi des Français. La vérité était que l'amitié de l'astucieux pacha pouvait être précieuse. Il affectait de prendre le titre de protégé français, ce voyage eût pu rendre plus étroits les liens qui nous l'unissaient. On allait voir presque aussitôt quel parti on eût pu tirer de son voyage.
Malheureusement le gouvernement avait toujours reculé devant la peur de contrarier les Anglais dans ces parages. De plus, au même moment, son attention fut attirée sur Obok, l'acquisition de Lambert, resté inoccupé malgré la prise de possession de 1863. Lambert avait acquis ce point facilement parce qu'il était abandonné. C'était encore, en 1880, le seul argument en faveur d'Obok : les Egyptiens n'y étaient pas installés. Mais cet abandon était justifié par son peu de valeur. Obok était bien médiocre comme mouillage, plus encore au point de vue commercial. Toutes les caravanes aboutissaient à Zeïla ou, sur le golfe de Tadjoura, à Tadjoura même, à Sagallo, à Djibouti. Notre établissement sur cette plage délaissée a malheureusement contribué à détourner l'attention de Zeïla et de Cheik Saïd.
Obok n'a jamais eu beaucoup de partisans à Marseille, cependant c'est à un demi - marseillais que fut due son ocoupation
définitive. Paul Soleillet, né à Nîmes, mais fils d'un Marseillais, conserva toujours des attaches à Marseille; il avait été un des agents de Pierre Arnoux et partageait ses idées sur Obok dont il fut l'apôtre enthousiaste. Au moment où Mohammed Abou Bekcr visitait Paris, la maison Godin et Cic fondait la Société française d'Obock et du golfe Persique dont le siège était au Havre. M. Chefneux, qui a joué un si grand rôle depuis, fut le premier agent qu'elle envoya au Choa.
Soleillet, son promoteur et son agent général, partit en novembre 1882, établit un comptoir à Obok à côté de la Compagnie Franco -Ethopien ne et se fit céder en bonne et due forme par le sultan Homed Loïta, le 3 août 1882, la rade voisine de Sagallo où il laissa un agent. Il fallait quelque hardiesse pour créer des établissements sur ces rivages pçu hospitaliers. L'Officiel n'avait-il pas publié, le 25 décembre 1880, une note du gouvernement français prévenant les négociants que la possession d'Obok était toute précaire et qu'ils n'auraient droit à aucune indemnité en cas d'abandon. Cette déclaration venait de recevoir un éloquent commentaire : en mars 1882, Arnoux avait été assassiné là sans que la France fit rien pour rechercher et punir ses meurtriers. Soleillet prêt à monter, quelques mois après, à Ankober, se plaignait d'être menacé par les sbires d'Abou Beker qui, au début de 1883, se mettaient aussi à la poursuite de l'italien Antonelli coupable de chercher à ouvrir au commerce du Choa la route d'Assab.
Soleillet séjourna près de deux ans au Choa, où il trouva partout des traces de l'action et de l'influence marseillaises. II était reçu par Pino et Labattut. Eu visitant la station scientifique italienne, fondée par le marquis Antinori qui venait de mourir, il trouvait comme gardien un indigène que l'évêque italien, depuis cardinal, Massaja, protecteur d'Antinori, avait fait élever à Marseille. Un autre élève des capucins de Marseille, Abba Yoannès, père Jean, l'accueillit dans le Kaffa.
Soleillet se félicita d'avoir reçu un excellent accueil de Ménélick et d'en avoir obtenu pour sa compagnie d'importantes concessions. Il fut même question d'une ambassade abyssine en France conduite par notre voyageur. Celui-ci écrivait au ministre des affaires étrangères, à la date du 30 mars 1883, pour lui expliquer le but de l'ambassade : « Le roi espère : 1° obtenir du gouvernement de la République française d'être reconnu protégé français et, à ce titre, être représenté et protégé,
lui et ses sujets à l'étranger, par les agents français ; 2° avoir un résident français auprès de lui, consul ou agent consulaire ; 3° entrer dans l'union postale et monétaire ; 4° aider à la construction d'une voie ferrée entre ses états et Obok. »
La politique coloniale donnait alors au gouvernement beaucoup de tracas. La proposition de Ménélick fut accueillie, comme devaient 1 être l'année suivante les ouvertures relatives à Cheik-Said, par une fin de non-recevoir. Challemel-Lacour, ministre des affaires étrangères» répondit à notre consul à Ad en, le 8 août 1883, qu'il s'en remettait à son tact du soin d'amener Ménélick à renoncer, quant à présent, à son projet, tout en l'entretenant, autant que possible, dans ses bonnes dispositions. « La meilleure voie à suivre, disait-il, serait peut-être de lui faire comprendre, par l'intermédiaire de son agent à Aden, que le départ de son ambassadeur devrait être précédé d'une entente officieuse avec le gouvernement de la République, entente qui ne saurait s'établir que par l'intermédiaire de représentants plus autorisés que ne saurait être un simple voyageur. » L'agent dont il était question, c'était le Marseillais Tian, qui se chargea, en effet, de faire parvenir à Ménélick une lettre où il lui conseillait de différer le départ de son ambassade et d'attendre jusqu'au printemps de Tannée suivante pour en conférer avec le consul de France à Aden.
La compagnie normande pour le compte de laquelle agissait le Provençal Soleillet avait disparu avant même qu'il eût atteint Ankober ; les négociants havrais, n'ayant pas de traditions dans ces pays, s'étaient vite découragés sans attendre que leur entreprise pût porter des fruits. Obok risquait fort de tomber de. nouveau dans l'abandon. Heureusement le gouvernement se décida enfin à l'utiliser pour son compte. Soleillet avait adressé au ministre, à la date de juin 1883, un rapport où il vantait les avantages de la position comme port de relâche et comme centre commercial .
En 1884, un navire de guerre, VEtendard, séjournait dans la rade et en étudiait l'hydrographie ; son commandant, Boucher, mourait à Aden, chez M. Tian, dont la maison donnait alors une large hospitalité aux Français de passage. La plupart des voyageurs qui partaient alors pour Zanzibar et l'Afrique des grands lacs y reçurent accueil. C'est chez lui que Georges Revoil, compatriote de Soleillet, devenu presque marseillais par ses longs séjours à Marseille et à Cassis et par ses relations, prépara ses intéressantes explorations, mêlées de
tentatives commerciales » sur la côte de Benadir et des Sortit* lis, autour du cap Guardafui, de 1877 à 1883. L'Etendard avait été remplacé
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