‹ Marseille et la colonisation françaiseChapitre 21 sur 41 · PARTIE NORD · texte numérisé non relu

PARTIE NORD

à Obok par YInfernet. On avait envoyé enfin un administrateur pour organiser notre nouvel établissement. La tâche fut confiée à un jeune fonctionnaire de 27 ans, M- Lagarde, fils d'un préfet qui a laissé des

souvenirs bien vivants à Marseille. Commandant d'Obok en 1884, gouverneur en 1886, puis représentant de la France auprès de Ménélick, M. Lagarde fut longtemps aussi loué pour son habileté d'organisateur et de diplomate qu'il est attaqué depuis quelques années. Il est redevenu récemment Marseillais par son mariage.

La France agissait trop tard, au dernier moment, quand les Anglais menaçaient d'accaparer toutes ces côtes. Depuis deux ans les événements d'Egypte avaient singulièrement accru leur prestige et • augmenté leurs prétentions. Maîtres de l'Egypte ils étaient décidés à se substituer aux Egyptiens en dehors de leur pays. C'est ainsi qu'ils occupèrent Berbera et Boulhar ; ils voulurent agir de même au Harrar et à Zeïla en 1884. Le Harrar, occupé par les troupes égyptiennes depuis 1875, fut évacué sur Tordre de l'Angleterre et remis au fils de l'ancien émir. Les troupes égyptiennes quittèrent aussi Zeïla qui reçut un vice-consul anglais, le capitaine King, établi par le major Hunter premier assistant résident politique à Aden. Les Anglais n'osèrent pas toutefois prendre possession de la ville ; ils reconnurent encore Abou Beker, comme gouverneur égyptien, mais ils lui retiraient tout pouvoir. Hunter, véritable gouverneur, prétendait exercer sou autorité sur toute la côte, depuis Berbera jusqu'au fond du golfe de Tadjoura. On avait même parlé de l'occupation de Tadjoura. Hunter s'était borné à envoyer des émissaires qui avaient enlevé le pavillon français et le lui avaient apporté à Zeïla. Sa politique était d'isoler notre établissement d'Obok et de le couper des routes de l'intérieur. M. Lagarde s'était hâté de prendre possession de Tadjoura et d'y maintenir notre pavillon.

Mais la France paraissait complètement écartée de toute la côte au sud du golfe de Tadjoura, quand la situation fut modifiée tout à coup, au début de 1885, par l'habileté et l'énergie de l'agent consulaire français nommé à Zeïla. Ce représentant de la France n'était autre qu'un employé du Marseillais Tian. La vieille renommée de son maître dans le pays servit singulièrement alors la cause nationale.

Henry avait été envoyé par M. Tian au Harrar, au printemps de 1884, pour y établir un comptoir et surtout pour y étudier la possibilité de créer de grandes plantations de café et de coton. Il avait reçu le meilleur accueil du gouvernement égyptien et de la population, aidé par l'influence de l'évêque Taurin. Il avait préparé l'acquisition de terrains, quand la nouvelle que les Anglais allaient

Mohammed Abou Bkkkk kt son domestique Ali. Marseille, 1881

(Cliché communiqué par M. Césnr Tiun.)

venir occuper le Harrar arrêta toute entreprise. Pendant plusieurs mois les bruits les plus contradictoires circulèrent. Enfin on apprit que les troupes égyptiennes et le gouverneur allaient recevoir Tordre d'évacuer le pays sans que les Anglais en prissent possession euxmêmes ; le pouvoir était rendu au fils de l'émir détrôné par les Egyptiens en 1875. C'était livrer cette 'région à l'anarchie ; toute tentative coloniale devenait impossible pour le moment. Henry fut rappelé par sa maison.

Cependant il avait fait des démarches auprès du ministère des Affaires étrangères pour obtenir les fonctions d'agent consulaire au Harrar. Le consul d'Aden était venu, pendant son séjour, se rendre compte lui-même de l'importance qu'aurait pour le commerce et l'influence française un représentant officiel dans ce pays. Le ministère avait les yeux ouverts un peu tard sur les envahissements anglais et sur les intérêts français de ce côté. Henry fut nommé consul à Zeïla avec juridiction sur toute la côte Somali et le Harrar et mission de maintenir, autant que possible, les droits de la France. Il s'en acquitta au delà de tout ce qu'il était permis d'espérer.

La situation n'était pas facile quand il arriva à Zeïla en mars 1885. King, l'agent anglais, essaya de le prendre de haut, puis de l'empêcher par tous les moyens d'occuper son poste. Mais Henry n'était pas homme facile à intimider. « Lors de mon arrivée, écrivait-il le 1er avril 1885, le vice-consul anglais, capitaine King, a commencé par me dire qu'il ne pouvait pas me reconnaître comme consul de France sans que M. Huuter ne l'ait avisé de ma nomination. Je lui ai assez vertement répondu que je n'avais nullement besoin qu'il me reconnût, que j'étais accrédité auprès des autorités égyptiennes, que, de plus, j'avais reçu l'exéquatur par un firman de la Porte ottomane et que lui-même n'avait pas des pouvoirs aussi complets que moi pour exercer ses fonctions de consul ; que, du reste, je n'avais rien à faire avec lui, qu'il n'était rien à mes yeux qu'un agent nommé par M. Hunter et que ce dernier n'était lui-même qu'un simple consul anglais pour la côte Somali au même titre que moi. » Abou Beker pacha avait reçu avis de la nomination du consul français avec ordre de le faire reconnaître par les autorités égyptiennes ; il restait donc bien le seul vrai gouverneur de Zeïla. Rien n'était encore absolument compromis.

Henry sut exploiter avec un rare bonheur le mécontentement

général que les Anglais avaient suscité depuis leur arrivée. Une partie de la population de Zeïla s'était retirée dans l'intérieur ; le commerce . était complètement interrompu, les communications coupées, l'insécurité très grande ; la désolation était générale. La nouvelle rapidement répandue que le drapeau français flottait à Zeïla ramena peu à peu le calme et rendit quelque activité au commerce. Hanter avait l'audace d'écrire que la présence des Français entretenait l'effervescence ; Abou Beker faisait connaître, au contraire, au khédive et à M. Barrère, notre ministre en Egypte, que l'arrivée et l'influence de Henry avaient évité des troubles.

La population et les chefs de l'intérieur pressaient le consul de proclamer le protectorat de la France. Henry sut agir avec autant de prudence que d'habileté. Le 25 mars 1885, à l'insu des Anglais, des traités de protectorat étaient signés en bonne et due forme avec les chefs de deux importantes tribus du voisinage, les Gadi-Boursis et les Gibril-Obokors. Le drapeau français était arboré sur la résidence de leur ougasse, ou chef, et sur le port de leur côte, Doungareta. C'était un succès important : le littoral de ces tribus s'étendait entre Zeïla et Berbera ; leur territoire, limitrophe de celui des Issas au Nord, n'était séparé du Harrar à l'Ouest que par celui des « Guerrys » et des « Bartérys », tribus amies qui s'étaient jointes à elles pour solliciter notre protectorat. Quant à Doungareta, il pouvait devenir le point le plus commerçant de la côte si notre pavillon continuait à y flotter. Le produits du sud du Somal et de l'Ogaden viendraient s'y déverser au détriment des ports anglais de Berbera et de Boulhar. Doungareta était, en outre, plus rapproché du Harrar que Zeïla lui-même. Les Anglais voulurent opposer traité à traité. Ils inventèrent un ougasse des Gadi-Boursis ; le rôle fut dévolu à un portefaix de Zeïla qui se reconnut leur protégé, mais ils essayèrent en vain, par une expédition, de le faire reconnaître à la tribu, pas plus qu'ils ne décidèrent le vrai chef, par des vexations de toutes sortes, à abandonner notre alliance.

Henry s'efforçait de persuader au ministère que la possession d'Obok, sans la rive sud de la baie de Tadjoura et le pays des Issas, dont Zeïla était le port, resterait sans utilité, car, si les Italiens, pour le compte desquels agissaient les Anglais, s'y installaient, les routes du Harrar nous seraient fermées. Il réussit par ses instances, malgré des influences contraires, à décider le gouvernement à maintenir

à Abou Beker la protection de la France. Au mois de mars 1885, M. Lagarde avait fait un traité avec les chefs d'Ambaddo, situé près du cap Djibouti, qui plaçait toute la côte sud du golfe de Tadjoura sous le protectorat français. Heureusement averti, par Henry, que les Anglais se préparaient à aller y arborer leur pavillon, il s'y rendit à temps avec un navire de guerre pour effectuer une prise de possession définitive. Le lendemain le capitaine King arrivait trop tard devant Ambaddo et devait se retirer en protestant contre notre occupation.

Au même moment, Abou Beker lui-même signait le 22 août un nouveau traité rappelant que Zeîla et tout le pays des Issas avaient accepté le protectorat de la France en 1861. Le 30 octobre, Fougasse des Gadi-Boursis et les chefs des Gibril-Obokors envoyaient une déclaration priant la France de venir exercer au plus tôt son protectorat, ajoutant qu'ils n'en reconnaîtraient jamais d'autre. Le 1er novembre, les notables de Zeîla rédigeaient une pétition analogue. Toutes ces pièces étaient expédiées au ministère des affaires étrangères. Pour compléter ses succès, l'agent consulaire de France avait réussi à imposer le respect aux Anglais par sa fermeté. Dès le mois de juin, le major Hunter était venu à Zeîla, sur sa demande, et n'avait pu s'empêcher de blâmer son vice-consul King de son incorrection et de ses violences. Extérieurement, au moins, les relations avaient cessé d'être tendues entre les représentants des deux puissances rivales. Entre temps, dans l'été de 1886, Henry avait reçu mission de monter au Harrar pour y surveiller les agissements de deux officiers italiens qui le parcouraient sous prétexte de chasser les fauves.

Ainsi, grâce à l'habileté d'un agent commercial, devenu excellent agent diplomatique, les progrès des Anglais sur la côte Somali avaient été arrêtés. Il y avait une question Zeîla à résoudre. Le ministère français était malheureusement hésitant. Il était mal renseigné sur nos intérêts et sur nos droits par ses représentants dans ces parages qui affectaient un grand scepticisme à l'égard de Zeîla. Cependant les instances d'Henry l'avaient ému. M. Barrère^notre consul général en Egypte en 1885, le connaissait personnellement et l'avait appuyé. En mars 1886, un câblogramme adressé du Caire à M. Tian lui demandait d'envoyer d'urgence des détails sur la situation à Zeîla et au Harrar. Au mois de juillet, le consul Lemay (1) et le lieutenant de vaisseau

(1) Vice-consul d'Hodeida»

Latour venaient, avec la canonnière le Météore, pour étudier sur place la situation. Ils arrivaient à point pour soutenir l'énergique Henry. Le major Hunter voulut arrêter l'un des Abou Beker. Sur la réquisition de l'agent consulaire, Latour menaça de mettre à terre sa compagnie de débarquement, si les Anglais, qui n'étaient rien à Zeïla, s'avisaient de molester un protégé français ; il osa parler de mettre en arrestation le vice-consul King lui-même. Cet acte d'énergie combla de joie la population et c'est au milieu de fêtes enthousiastes que fut célébré, quelques jours après, le 14 Juillet.

Lemay et Latour, émerveillés des résultats obtenus, entièrement convertis par Henry, étaient devenus au moins aussi fervents annexionnistes que lui. Quelques jours après, M. Lemaire, ingénieur de la marine en mission, visitait à son tour Zeïla et promettait, aussitôt arrivé à Paris, de pousser ferme M. de Freycinet, ministre des affaires étrangères, et les directeurs politiques du ministère, pour que la question de Zeïla fût définitivement tranchée conformément à nos droits indiscutables. Des négociations furent engagées et, en 1887, un arrangement conclu entre lord Salisbury et M. Flourens, alors ministre ; la convention du 8 février 1888 fixa définitivement les frontières des protectorats anglais et français du Somaliland. Nous n'eûmes ni Zeïla, ni Doungareta, ni le protectorat des pays entre Zeïla et le Harrar. Au moins le ministère avait obtenu une solution mixte indiquée par Henry dans une note sur Ambaddo. « Si on ne gardait pas Zeïla, disait-il, Ambaddo n'aurait aucune valeur par lui-même, il faudra réclamer une bonne partie du pays des Issas et nous garantir ainsi l'accès du Harrar et de l'Abyssinie, » La convention de 1888 nous laissait, en effet, presque tous les pays Issas, sauf leur port Zeïla. De plus, le Harrar était neutralisé. Bientôt les Abyssins devaient l'occuper. Les Anglais abandonnaient les iles Moucha, placées à l'entrée de la rade de Djibouti. Ainsi fut enfin constituée notre colonie du Somaliland dont Djibouti, occupé en 1888, allait devenir la capitale en 1892.

C'est au milieu de ces circonstances troublées que M. Jules Borelli avait entrepris, en 1885-86, son beau voyage au Choa et dans les pays Gai las. Doué d'un véritable tempéramment d'explorateur, ayant vécu en Egypte auprès de son frère, l'un des Français qui travaillèrent avec M. de Blignières à doter l'Egypte d'une nouvelle législation, M. Borelli devait être naturellement attiré par l'Ethiopie.

L'influence d'Arnauld d'Abbadie le décida. Il fut, en effet, le digne continuateur du célèbre voyageur et contribua à accroître le prestige du nom français auprès de Ménélick, tandis que la publication de sa Relation fixa davantage l'attention du public et du gouvernement sur l'Abyssinie. Il avait eu, l'un des premiers, l'intelligence de la supériorité de Djibouti sur Obok et l'avait signalée (1).

En définitive, l'activité marseillaise n'avait pas été stérile sur les rives du golfe d'Aden. C'est bien grâce à elle que nous avons eu Djibouti et la possibilité de construire le chemin de fer qui conduira en Abyssinie. Les Marseillais ont été les premiers à suivre la voie tracée par les explorateurs, à créer des intérêts commerciaux en Ethiopie et à gagner Ménélick à l'influence française. Malheureusement, leurs efforts n'ont pas donné tous les fruits qu'ils en pouvaient espérer. Si le gouvernement et l'opinion publique avaient été plus attentifs à les suivre et à prévoir les bénéfices que notre expansion pouvait recueillir des entreprises des négociants, nous aurions peut-être Zeïla et tout le nord de la côte des Somalis. La valeur de notre colonie eût été doublée, la situation politique et commerciale complètement modifiée. Le maintien de notre influence et la défense de nos intérêts commerciaux ne nous causerait, à l'heure actuelle, ni les mêmes difficultés, ni les mêmes inquiétudes.

(1) Pour le voyage de M. Borelli, voir le volume de la collection consacré aux Voyageurs et Explorateurs.

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