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CHAPITRE XV Marseille et l'expansion coloniale française

AU XIXe SIÈCLE.

IV. — Côte orientale d'Afrique et mers arabiques (suite). V. — Récentes acquisitions.

Les Marseillais ont joué un grand rôle dans les origines de notre établissement du Somaliland. Il n'a pas tenu à eux que nous n'ayons une position stratégique de premier ordre à Cheik-Saïd. Avant que l'union de la Méditerranée et de la mer Rouge ne fût chose accomplie, Alfred Rabaud avait songé à ce promontoire de la côte arabique dont la situation lui paraissait très avantageuse pour le commerce. La presqu'île montueuse de Cheik-Saïd s'avance en face de l'île de Périm, qui partage en deux le détroit de Bab-el-Mandeb. Séparée de l'intérieur de l'Yémen par des plaines sablonneuses, elle avait toujours été délaissée par les Turcs. La tribu des Akhémi ed Dourein vivait indépendante sur ce territoire.

Les Rabaud formèrent, en dehors des Roux de Fraissinet leurs associés habituels dans leurs entreprises africaines, une Société d'étude du territoire de Bab-el-Mandeb. Avec eux, elle avait à sa tête des négociants de marque, Max et Auguste Bazin, Frédéric Van den Brok. Le capital fut fourni par un assez grand nombre de souscripteurs, parmi lesquels figuraient les frères Rolland, toujours intéressés aux affaires de la mer Rouge. Le 1er octobre 1868, le territoire de Cheik- Saïd fut acquis par la Société au prix de 80.000 talaris, 400.000 francs environ, payables par annuités (1). Le cheik des Akhémi ed Dourein, Ali Tabatt, fit attester ses droits de vendeur par sept cheiks des tribus voisines. Le consul de France à Aden, M. de Créty, se livra à une enquête de laquelle il ressortit qu'Ali avait toujours été indépendant. L'acquisition fut donc bien régulière ; l'acte authentique enregistré au consulat d'Aden devait en témoigner. Le territoire cédé à la Société

(1) Le premier acheteur avait été Masse, l'agent de la maison marseillaise Vidal, à Aden.

marseillaise était délimité par un arc de cercle tracé à 42 kilomètres de la pointe extrême de la presqu'île ; sa superficie atteignait environ 1650 kilomètres carrés.

La valeur de ce sol aride paraît bien médiocre au premier abord. En approchant du détroit, on voit se dresser deux massifs montagneux : l'un, le djebel Manhali, surplombant de ses falaises escarpées' l'extrémité de la presqu'île ; l'autre, le djebel Eika (1), séparé du premier par une dépression profonde, au niveau de la mer, occupée en grande partie par un lac de 10 kilomètres carrés de superficie et profond d'environ 3 mètres. Ces massifs volcaniques, d'aspect tourmenté, présentent des flancs nus et déchirés, dominés par des pointes aiguës, dentelées. Le Manhali s'élève à plus de 250 mètres (2) ; l'Eika le domine. Vers l'Est, de vastes plaines de sables séparent celui-ci de la chaîne Zée, autre soulèvement volcanique qui forme le dernier promontoire des monts de l'Yémen.

Mais le commerce pouvait donne* de l'activité à ce coin d'Arabie, dont la désolation n'avait rien de plus effrayant que celle d'Aden. Depuis longtemps, Rabaud avait étudié le rapport du capitaine Haines, qui avait occupé ce port en 1839. Il avait suivi de près tous les progrès de la nouvelle possession anglaise, la ruine de Moka et Hodeida abandonnés peu à peu par le trafic. Cheik-Saïd n'était-il pas mieux placé qu'Aden pour jouer le même rôle, pour centraliser les opérations de l'Yémen ? De plus, le canal de Suez allait faire du détroit de Bab-el- Mandeb l'un des passages les plus fréquentés du globe par les navires. Cheik-Saïd ne pouvait-il devenir leur escale obligée, leur station de ravitaillement, le grand entrepôt et le centre de distribution des mers arabiques ?

Les falaises du djebel Manhali abritent des baies de faible profondeur qui ne peuvent rendre de grands services aux navires. Mais, au nord-ouest de la presqu'île, en dehors du détroit, Cheik-Saïd offre une rade assez vaste, avec ancrage par bon fond et parfaitement à l'abri de la mousson du Sud. Il est vrai qu'elle n'est plus tenable par la mousson du Nord-Ouest, mais la petite baie de Cheik-Malou, au Sud-Est du cap Bab-el-Mandeb, est alors pour les navires un mouillage absolument

(1) Les auteurs d'articles récents ont publié des croquis contradictoires où les positions du Manhali et de l'Eika sont interverties.

(2) 265 d'après Paul Bonnetain ; 886 pieds d'après une carte de l'amirauté anglaise (1874) ; d'autres lui donnent seulement 194 mètres.

sur. Les boutres arabes comptent sur ces côtes les trop rares havres où ils peuvent se réfugier. Aden même leur est interdit pendant de longs mois, par certaines moussons. Les baies de Cheik-Said etCheik- Malou peuvent les recevoir en toute saison. Des travaux faciles ne pouvaient-ils, d'ailleurs, transformer Cheik-Saïd lui-même en un véritable port, bien supérieur à Aden ?

La prise de possession eut lieu. En 1869, un brick et deux cutters débarquèrent tout un personnel. Les premiers établissements furent construits, un fortin élevé. Mais la Société d'étude dépensa la plus grande partie de son premier capital en frais d'acquisition, de reconnaissance et de première occupation. Le moment était venu de la transformer en Compagnie définitive pour exploiter, disait Rabaud, « une affaire pleine d'avenir. » Un Marseillais, Emile OUivier, était à

Presqu'île de Cheik-Said vue du golfe d'Aden

la tête du gouvernement. Celui-ci, mis au courant de l'acquisition marseillaise, examina l'opportunité d'une prise de possession par la France. Mais la guerre de 1870 survint ; les circonstances étaient trop défavorables pour une grande entreprise. En 1871, la Société d'étude obligée d'augmenter son capital ne trouva que péniblement des souscripteurs. Il s'agissait, tout au moins, de réserver l'avenir en assurant, suivant le rapport des directeurs, « l'occupation indispensable au maintien des droits de propriété, lesquels étaient avant tout dans ce pays des droits de fait. »

L'assemblée générale des actionnaires du 3 août 1871 autorisait les cinq directeurs, assistés des cinq plus forts souscripteurs, à continuer les pourparlers déjà engagés au sujet d'une vente et, au cas où ils n'aboutiraient pas, à décider « s'il y aurait lieu d'abandonner l'affaire ». Promoteurs et souscripteurs étaient découragés. Outre que les conjonctures étaient malheureuses, l'hostilité des Turcs, poussés sans doute par les Anglais, rendait l'avenir encore plus incertain. Rabaud avait fait demander un flrman par notre ambassade à Constantinople, sans rien obtenir. Dès le mois de juin 1869 « le Kaimakan de Moka faisait occuper Cheik-Saïd par des soldats turcs. Une protestation fut immédiatement adressée par le consul de France à Aden au gouverneur

général du Yémen, qui reçut Tordre de la Porte de ne pas violer le statu quo tant que la question' ne serait pas résolue entre les deux gouvernements ». En 1870, nouvelle tentative des Turcs; le pacha d'Hodeida avait débarqué des soldats dans la baie des Turcs sur la côte sud de la presqu'île. L'apparition de la frégate, le Bruat, commandant

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