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Alquier, envoyée par le gouvernement grâce à la vigilance du consul d'Aden, les avait forcés de se retirer.
En décembre 1871, la compagnie marseillaise retira son personnel; M. Tian, d'Aden, dirigea l'opération. Mais elle eut soin d'adresser une protestation au gouvernement turc en maintenant tous ses droits. Quelques années plus tard, en 1876, Rabaud songeait
encore à former une grande compagnie et à réoccuper Cheik-Saïd. En 1878, Paul Armand, secrétaire de la Société de Géographie de Marseille, qui écrivait sous son inspiration, sinon sous sa dictée, essayait, à l'occasion des récents efforts des Italiens au Choa, d'intéresser l'opinion publique à Cheik-Saïd. C'était, d'après lui, le port nécessaire à la France dans la mer Rouge, presque introuvable sur la côte africaine (1).
Au même moment Rabaud négociait de nouveau à Constantinople pour obtenir un firman. Il profitait de la présence à l'ambassade française, où il venait d'être nommé drogman, de l'ancien gérant du consulat de Zanzibar, Gaspary, qui lui était tout dévoué. L'ambassade semble avoir été bien mal renseignée sur nos intérêts dans la mer Rouge. Elle s'adressait en 1879 à Rabaud pour savoir ce que c'était qu'Obok, quel intérêt la France avait à s'en occuper, quelle y était notre situation, si nous y avions un pavillon et l'ambassadeur remerciait le négociant marseillais de l'envoi d'une carte.
Ces démarches ne firent qu'alarmer les Turcs. Pour enlever aux Français tout espoir de retour à Cheik-Saïd, ils se décidèrent à s'y établir eux-mêmes ; en 1883 une de leurs corvettes débarqua des troupes d'occupation. La Société d'étude n'existait plus depuis longtemps ; Rabaud était absorbé par les affaires de Madagascar. N'espérant plus pouvoir tirer parti de leur acquisition, les Marseillais essayèrent de vendre leurs droits et firent des propositions au gouvernement. Les affaires coloniales causaient alors à celui-ci de graves embarras ; il était engagé à la lois à Madagascar et en Indo-Chine. On comprend qu'il fût peu disposé à risquer d'autres complications. Cependant l'attention publique était éveillée sur Cheik-Saïd ; une campagne de presse le força à se prononcer en 1884.
Alors on fit surtout valoir dans les journaux l'importance stratégique de Cheik-Saïd. En cas de guerre nos navires auraient là un port de ravitaillement et de refuge. En 1870, trois bâtiments chassés d'Aden étaient déjà venus s'y retirer sous pavillon français ; pendant la durée de la guerre un dépôt de charbon y avait été installé, les dépôts d'Aden étant fermés aux belligérants. Cheik-Saïd devint, pour ses partisans, le Gibraltar français de la mer Rouge. Une forteresse établie sur ces rochers volcaniques serait maîtresse absolue de l'entrée de
(1) Bull, de la Soc. de géog. de Marseille, t. n, 1878: Les intérêts français et itatiens dans la mer Rouge, p. 365-68.
cette mer. Tous les navires passent, en effet, entre Périm et Cheik- Saïd, par le petit détroit de Bab-el-Mandeb qui n'a que 1 mille et demi de large, tandis que le grand, beaucoup moins profond, encombré de récifs et de bancs, en a 11/ Or Périin ne s'élève que de 63 mètres au-: . dessus de la mer. Des batteries placées sur le djebel Manhali à 275 mètres, ou sur l'Eka plus haut encore, foudroieraient les batteries anglaises par leur tir plongeant à 2.800 ou à 7.500 mètres. Les plus enthousiastes parlaient même de transformer la lagune intérieure en un nouveau Bizerte avec quelques dragues, d'unir la mer Rouge au golfe d'Aden par un passage tout français en unissant cette lagune au golfe d'Aden par un canal de 1.800 mètres creusé dans les sables. En décembre 1884, plusieurs journaux annoncèrent tout à coup que la maison Rabaud était sur le point de vendre Cheik-Saïd pour quatre millions à une maison allemande; d'autres parlaient de négociations avec le gouvernement russe, qui dirigea un moment ses vues sur la mer Rouge et l'Abyssinie. Des pourparlers avaient été, en effet, entamés, en désespoir de cause, avec l'étranger. L'information fit assez de bruit pour que le gouvernement crût devoir la faire démentir par l'agence Havas : les Rabaud interrogés avaient déclaré qu'ils ne conclueraient rien à l'étranger avant d'avoir reçu une réponse définitive du gouvernement français, et qu'ils étaient prêts à faire les plus grands sacrifices pour que Cheik-Saïd restât à la France.
Les hésitations du gouvernement étaient accrues parles objections des adversaires de Cheik-Saïd. Le Temps, ï Indépendance Belge contestaient la valeur de cette presqu'île : il n'y avait pas de port sur son pourtour; on ne pourrait en créer un qu'avec des dépenses considérables et encore serait-il sous le canon de Périm. Si l'on voulait créer une forteresse qui commandât l'île anglaise, il faudrait consentir de plus gros sacrifices. L'occupation récente d'Obok fournissait un autre argument. On avait fait du bruit et de la réclame autour de notre nouvelle acquisition (1) : fallait-il disséminer nos efforts et nos forces des deux côtés de l'entrée de la mer Rouge? Tous sentaient, en outre, qu'un établissement naval et militaire à Cheik-Saïd serait une provocation difficile à faire admettre à l'Angleterre. La République Française semblait bien exprimer le sentiment commun quand elle disait : Cheik-Saïd dépasse comme position stratégique
(1). Voir, par exemple, Obock port français. Revue Scientifique, 26 janvier 1884.
tout ce qu'on pourrait penser, mais nous ne sommes pas en mesure, pour l'instant, de faire à Cheik-Saîd les dépenses qu'il faudrait. Réglons l'affaire du Tonkin, celle de Madagascar; nous avons assez de choses sur les bras.
Cependant Cheik-Saïd, profondément ignoré du public quelques mois auparavant, passionnait l'opinion ou tout au moins l'occupait. Les espérances des Rabaud furent réveillées. Ils ne songèrent plus à abandonner la presqu'île au gouvernement pour en faire un établissement purement militaire; ils lui demandèrent seulement de l'occuper et d'assurer la protection de la colonie qu'ils voulaient de nouveau y fonder. Alfred Rabaud, à son ordinaire, rêvait un avenir brillant. Il réclamait à son correspondant, Tian, le plan d'une ville, les devis pour la construction des maisons, des magasins, d'un hôtel, d'un bazar, d'un marché, d'un caravansérail, de docks et entrepôts. Caravanes, boutres de la mer Rouge, navires longs courriers, allaient se donner rendez-vous dans le nouveau port. On 'y créerait un vaste dépôt de charbon, des jardins, on élèverait des troupeaux pour les ravitailler. La tâche était assez vaste pour solliciter les efforts de plusieurs sociétés.
Tout dépendait de la décision du gouvernement. « Il ne faut pas songer à réoccuper Cheik-Saïd, écrivait Rabaud à Tian, sauf à être protégés ensuite. Il faut absolument que la prise de possession politique ait lieu en même temps que la reprise de possession territoriale.» Huit jours après s'embarquaient à Marseille pour Aden le capitaine de vaisseau de Boissoudy et l'ingénieur hydrographe Gaspari, chargés d'aller étudier sur place les avantages de Cheik-Saïd. Les méchantes langues assurèrent que leur opinion était faite d'avance et qu'ils ne s'étaient même pas gênés pour l'exprimer; elles ajoutèrent qu'ils commirent la distraction à Aden de laisser sur le bateau, qui les emporta vers la Chine, les instruments destinés notamment à faire des sondages dans la lagune de Cheik-Saïd. Le Marseillais Henry
écrivait d'Obok : «J'ai vu ici les deux commissaires il est bien
évident qu'ils sont de parti-pris. En arrivant à Obok et avant de descendre à terre ils poussaient déjà des exclamations de surprise sur la beauté du pays. Je suis le seul ici qui défende Cheik-Saïd au point de vue purement commercial et, comme vous le pensez, je n'ai pas de peine à apporter des arguments concluants à l'appui de ma thèse, •mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre; il faut
s'adresser plus haut pour combattre le parti-pris de ces messieurs et c'est ce que je vais faire en demandant que Ton fasse une enquête plus sérieuse et plus approfondie. » Quoi qu'il en soit de la valeur de l'enquête, le rapport défavorable des deux commissaires fit entrevoir de trop fortes dépenses. Les amiraux Mouchez et Alquier reprochaient à Cheik-Saïd d'être en face de Périm, sans doute parce qu'ils envisageaient plutôt son rôle défensif. Les marins affectaient d'ailleurs d'être très sceptiques. L'un d'eux, officier distingué, écrivait à M. Tian, au sujet de Cheik-Saïd ; « On y aura du moins la distraction de voir passer les bateaux, tout comme dans Faust. » Comment auraient-ils admis que des négociants pussent donner à la France une station navale ! L'opinion officielle était désormais contre Cheik-Saïd. Le gouvernement ne fit rien.
Cheik-Saïd a gardé, depuis, ses adversaires et aussi ses partisans passionnés! Ceux-ci croient pouvoir se réclamer de Gambetta, qui, peu de temps avant sa mort, avait étudié des plans et des devis de fortifications. Ils tiennent peu compte des objections des techniciens qu'ils accusent de ne s'être pas assez bien documentés. Ils pensent, non sans raison, que le grand obstacle a été la crainte de l'Angleterre, restée trop souvent, pour notre gouvernement, le commencement de la sagesse. Mais la controverse est restée platonique (1).
Les Turcs s'étaient hâtés de profiter de notre inaction. En mars 1885 ils proclamèrent officiellement leur occupation. Notre ambassadeur fit entendre quelques mois après, à Constantinople, de vaines protestations. L'occupation turque a été renforcée depuis ; des casernes, des fortifications ont été élevées. En France la question de Cheik-Saïd a été agitée à diverses reprises dans la presse et portée au Parlement. En décembre 1896 la Chambre des députés affirmait même solennellement nos droits. En 1897 le bruit courut d'une occupation anglaise; de vives protestations s'élevèrent. MM. Deloncle et Jules Charles-Roux demandèrent la réoccupation et la fortification de la presqu'île. Depuis, les partisans du Gibraltar français se sont encore agités vainement. Cheik-Saïd figure parmi nos posses-
(1; Voir, par exemple, une série d'articles parus en 1902 : Quest. diplom. et colon. 4 février (R. de la V. Cheick-Saïd) ; Revue d'Asie, 1er mars (G. Kuss. Les routes d'Asie : Cheik-Saïd, le Gibraltar de la mer Rouge) ; Bull, du Comité de l'Asie française, octobre (Presseq-Holand Cheick-Saïd) ; Bull, de la Soc. de géog. de Marseille, 1er trim. (J. Léotard. Cheik-Saïd, nouveau Gibraltar).
sions dans les atlas coloniaux d'Henri Mager et de Pelet, dans la France coloniale de Rambaud ; nos atlas scolaires, Schrader, Vidal- Lablache le mentionnent aussi. Les atlas étrangers ne tiennent plus compte de nos droits. Il est à craindre que ceux-ci restent longtemps platoniques. Tout autre eût été la marche des événements si les entreprises des Marseillais avaient réussi. Le gouvernement eût été forcé d'intervenir s'il avait eu des intérêts français à défendre. Le drapeau eût suivi fatalement le commerce et le Gibraltar français ne serait peut-être pas un rêve. Toute l'histoire de Cheik-Saïd est très instructive pour qui veut étudier le rôle de la colonisation commerciale.
Les désastres de 1870 avaient causé en partie l'échec des Marseillais à Bab-el-Mandeb ; ils n'avaient pas empêché les Rabaudet Roux de Fraissinet de développer leurs opérations sur la côte orientale d'Afrique. Elles s'étendaient jusque dans la mer Rouge. Soumagne, agent consulaire de France à Massaouah, était en relations avec eux. Mais c'est surtout à Zanzibar que le rôle de la maison marseillaise avait grandi.
Saïd Bargache, souverain intelligent et éclairé, qui savait apprécier les avantages de la civilisation européenne, avait succédé en 1870 à son frère Seïd Medjid. Rabaud le connaissait depuis longtemps ; il était en correspondance suivie avec lui et même ne manquait guère un courrier pour lui donner des nouvelles d'Europe. Il fondait sur son règne les plus grandes espérances. « Le nouveau sultan, écrivaitil en 1872, qui rêve une grande prospérité et un brillant avenir pour son royaume, aime le commerce, la navigation, l'industrie et l'agriculture ; il est décidé à les encourager et va mettre à exécution un projet qui est toute une révolution dans les annales de ce vaste continent d'Afrique : il va faire exécuter une route qui, partant de Bagamoyo, petite ville en face de Zanzibar, ira, traversant d'immenses plaines, droit à Kazeh, ville centrale des Uniamuézi (montagnes de la Lune) près du lac Victoria Nyanza... Des forts détachés, gardés chacun par une centaine de soldats de troupes régulières, seront établis de distance en distance et serviront de caravansérails ; les terrains des deux côtés de la route seront défrichés et produiront facilement de riches récoltes de sésames, cocotiers, coton, indigo, etc. On comprend facilement ce qui peut résulter du succès d'une pareille
idée : de nombreuses routes seraient promptement établies partant de divers points importants de la vaste côte des Etats du sultan et, modifiant entièrement la manière primitive de faire les affaires, leur donnerait une importance inouïe. » C'est dans un projet de grande compagnie que Rabaud faisait miroiter de belles espérances. Il est plus que probable que c'est lui-même qui avait suggéré au Bargache un pareil programme.
Il était devenu de plus en plus son ami et son conseiller écouté. En 1875 il provoquait le voyage du sultan en Europe, raccompagnait à Paris et à Londres. Sur ses conseils, Saïd Bargache créait, à l'imitation des souverains d'Europe, son ordre de l'Etoile brillante de Zanzibar dont Rabaud fut longtemps presque le dispensateur. L'année suivante il était nommé consul général de Zanzibar à Marseille et devenait l'intermédiaire attitré du sultan pour ses affaires en Europe. Celui-ci avait même demandé que le chef de la maison Roux de Fraissinet, le marquis d'Escombrera, fût son chargé d'affaires à Paris. Le duc Decazes, ministre des affaires étrangères, avait réprimandé notre consul intérimaire, Gaspary, tout dévoué à Rabaud, pour avoir transmis une pareille demande. Pour ne pas trop mécontenter le sultan, l'exéquatur fut accordé à son consul général bien que, suivant les usages, la France n'ayant à Zanzibar qu'un consul de 2me classe, il eût fallu donner le même grade au représentant du sultan à Marseille. En 1879 Rabaud était chargé par Saïd Bargache de porter une lettre et des présents au roi Léopold que les entreprises de l'Association internationale africaine venaient de mettre en relations avec Zanzibar.
L'amitié du sultan pour le négociant marseillais était d'autant plus heureuse qu'il avait fallu montrer beaucoup de souplesse et d'habileté pour triompher de l'influence des Anglais, longtemps tout à fait prépondérante. La maison Roux de Fraissinet luttait alors contre les mêmes adversaires, tout puissants aussi, à Madagascar. Mais ici elle avait des auxiliaires ; à Zanzibar elle était seule, avec notre consul, à représenter la France. Il est vrai que les Anglais avaient lassé les Zanzibaristes par leurs exigences grandissantes, déguisées sous le prétexte de la répression de la traite : les Marseillais avaient conquis la faveur du sultan en se conduisant envers lui comme des conseillers dévoués et de véritables amis.
Les Anglais commençaient à être inquiets du progrès de l'influence française. Leur consul, le docteur Kirk, ne manquait aucune
occasion de la combattre. Les visites fréquentes des navires de guerre anglais lui venaient en aide. Gaspary, chargé du consulat, écrivait à Rabaud le 20 septembre 1876 : « Nous avons en rade l'amiral anglais Macdonald, le même qui est venu Tan passé... Il déteste tout ce qui est Français et, pour mieux nous nuire auprès du sultan, lui a remis ou fait remettre un article sur le supplice du pal, à Zanzibar, qui a paru dans le Figaro du 20 août. Saïd Bargash m'a fait demander si la .France permettait à un journaliste de calomnier un pays ami en entachant ses mœurs et coutumes et en inventant d'aussi noires mQnstruosités. En votre qualité de consul de Zanzibar, je vous engage à relever l'article qui est stupide d'un bout à l'autre. » L'agent de la maison marseillaise à Zanzibar s'empressait en même temps d'adresser au Figaro une lettre rectificative.
Rabaud voulut profiter de son influence pour essayer de réaliser les projets de pénétration et de civilisation africaine qui hantaient depuis longtemps son esprit. Il avait suivi avec un intérêt passionné les progrès des découvertes africaines dans la région des grands lacs depuis 1850. Les nombreuses notes conservées dans ses papiers, les articles publiés dans le Bulletin de la Société de géographie de Marseille en sont la preuve. Son plan était de créer une compagnie puissante. Il fut en pourparlers, en 1872, avec divers financiers parisiens, entre autres le baron Erlanger. Mais, au lendemain de nos désastres, les circonstances n'étaient guère propices à une grande entreprise coloniale dans l'Afrique inconnue. Rabaud reçut des offres de capitalistes anglais ; la maison Lutscher, de Londres, avec laquelle il entretenait des relations anciennes, s'offrait de faire aboutir l'affaire. Mais, en acceptant les capitaux anglais, il eût voulu que l'entreprise restât française : l'entente ne put être réalisée.
L'institution de l'Association internationale africaine à Bruxelles en 1876 lui ouvrit de nouveaux horizons. Rabaud se dévoua tout entier à l'œuvre nouvelle ; il en fut, dès la première heure, un des plus actifs et des plus utiles ouvriers. Mis au courant par de Lesseps des travaux de la conférence et du programme de l'Association, il le priait aussitôt d'offrir au roi Léopold son concours et celui de la maison Roux de Fraissinet. Pour lui montrer que le but humanitaire poursuivi répondait tout à fait à ses désirs et qu'il pouvait aider à l'atteindre, il envoyait copie d'une intéressante lettre qu'il avait adressée au Bargache plus d'un an auparavant, avant sa venue eu Europe.
« Votre Hautesse, disait-il, doit certainement déjà être convaincue qu'elle devra interdire la traite dans ses États ; je la supplie d'aller plus vite et plus loin. Qu'elle supprime non seulement la traite des nègres , mais encore que spontanément elle veuille bien abolir l'esclavage dans ses États. Elle n'y perdra rien ; les travailleurs libres remplaceront avantageusement les esclaves...
Une telle concession gracieusement faite ne manquerait pas de produire un effet immense et d'attirer sur votre Hautesse et ses États les plus vives sympathies et de fermes soutiens... Votre Hautesse pourra facilement donner suite aux grands projets dont je lui ai souvent parlé dans mes lettres respectueuses, qui peuvent faire de Zanzibar un centre des plus riches et des plus prospères et de son royaume un grand royaume africain d'où partira la civilisation qui s'étendra avec la richesse jusqu'au centre de l'Afrique... Aux routes de caravanes succéderont des chemins de fer qui transporteront des bateaux à vapeur dans les grands lacs. Des relations s'établiront dans tous les sens ; ces relations pourront s'étendre un jour jusqu'à l'océan Atlantique. Votre Hautesse aura fait le bonheur de ses peuples. Elle sera proclamée par les nations européennes et de l'univers un grand sultan civilisateur ; elle sera bénie de ses sujets, de tous les peuples et du Dieu puissant et miséricordieux. »
Une telle correspondance faisait honneur à la fois à celui qui l'envoyait et à son destinataire. Bargache était capable de la comprendre. Il répondait à une lettre analogue : a J'ai reçu ta noble lettre et j'ai compris tout ce que ton amitié me dit. Je ne perdrai pas de vue tes bons conseils. Sache, oh sincère ami ! que tout sera exécuté en son temps. Je ne cesse de surveiller toutes les questions qui peuvent intéresser et satisfaire les gouvernements d'Europe... » Ce n'étaient pas de vaines paroles. Bargache commença, en effet, l'abolition de l'esclavage dans ses États au début de 1876. Il l'eût même fait plus vite sans notre consul, inquiet des exigences anglaises, qui reprochait à Rabaud son imprudente générosité.
' « Vous m'engagez, cher monsieur, lui écrivait-il le 6 avril 1876, à la suite de la décision prise il y a trois mois par le sultan, d'abolir l'esclavage à Brawa et à Kismayo, vous m'engagez à glisser à Seïd Bargash l'idée de faire bénéficier de cette heureuse décision le reste de ses États... Mon avis est maintenant qu'il doit conserver, comme dit le proverbe, une poire pour la soif. Il ne se passera pas beaucoup d 29
de temps avant que l'Angleterre n'émette de nouvelles prétentions. Seïd Bargash pourra alors faire preuve de bonne volonté en lui accordant l'abolition de l'esclavage à Lamoo, etc. Si, pour le moment, il prenait sur lui de devancer les demandes qui lui seront certainement faites un jour ou l'autre, il se trouverait plus tard dépourvu de tous moyens de satisfaction à donner. Le progrès viendra ici comme il a fait alors ; je crois qu'il ne faut rien presser et qu'il vaut mieux suivre les événements et laisser courir le temps. »
Au moment où Rabaud se mettait au service de l'Association Internationale, il fondait la Société de Géographie de Marseille. Au congrès des Orientalistes tenu dans cette ville en 1874, de Lesseps avait manifesté son étonnement de voir que la capitale commerciale de la France n'en eût pas une depuis longtemps. Aussitôt Rabaud se mit en campagne. Avec une inlassable patience et une chaleur communicative, il se fit l'apôtre de son idée. Il entraîna peu à peu les négociants indifférents ou même récalcitrants. Certains craignaient qu'on ne voulût leur demander de divulguer les secrets de leur commerce dans les pays où ils avaient eu l'initiative de l'établir. Rabaud expliquait au Congrès de Géographie de Bruxelles, en 1879, qu'il avait dû, pour calmer ces susceptibilités légitimes, renoncer au titre de Société de Géographie Commerciale.
Cependant le succès de ses efforts fut complet : la nouvelle société, puissamment constituée, renfermait l'élite de tout le commerce marseillais. A la séance d'inauguration du 6 mars 1877, qui fut brillante, Rabaud plaida longuement la cause de l'Association internationale. Il essaya d'émouvoir son auditoire par le tableau navrant des horreurs de la traite. Comme il parlait devant un public d'hommes d'affaires, il fit valoir que le but humanitaire de l'Association n'excluait pas la recherche d'autres résultats. Les explorations organisées, les stations créées ouvriraient au commerce de nouveaux débouchés ; les richesses créées en Afrique compenseraient largement les sacrifices faits. Il rappelait que les Anglais savaient être très philanthropes et rester très commerçants et très pratiques.
En tenant ce langage pour entraîner ses compatriotes à collaborer avec lui à l'œuvre de l'Association, Rabaud devançait les intentions de ceux qui la dirigeaient. De Quatrefages, son parent, l'un des trois membres directeurs avec sir Bartle Frère et le docteur Nachtigal, lui demandait, le 9 mars, ce qu'il serait possible d'obtenir à Marseille. Il s'agissait
alors de constituer en France un Comité national de l'Association. On craignait un résultat peu brillant. Il eût été important que Marseille donnât l'exemple. Mais le plaidoyer de Rabaud à la séance du 6 mars n'avait sans doute pas eu très grand succès. Les Marseillais ont l'amour- propre fort éveillé mais sont, en général, peu disposés à favoriser une œuvre conçue en dehors d'eux. Rabaud répondit que le terrain n'était pas mieux préparé à Marseille que dans les autres villes de France; de plus, les circonstances étaient défavorables pour lancer une souscription ; il fallait attendre. Marseille suivrait le mouvement mais ne donnerait pas l'exemple.
Tout au moins Rabaud avait entrainé le chef de la maison Roux de Fraissinet. Dans le nouveau Comité national, le secrétaire général Marius Fontane, et le trésorier, P. Félix Fournier, l'un des plus forts souscripteurs, étaient deux Marseillais. En récompense de ses services, Quatrefages proposait à Rabaud de le faire nommer délégué au Comité international. La Correspondance active entre Rabaud et le secrétaire général Fontane évoque les débuts pénibles du Comité national et toute la politique coloniale française avant 1880. Au milieu de l'indifférence des uns et de l'hostilité des autres, il fallait une foi robuste aux premiers apôtres de notre expansion.
Pour la préparer, la vulgarisation des connaissances géographiques et des découvertes signalées à l'attention du grand public est un moyen excellent; les explorations elles-mêmes sont comme la préface de l'expansion. A ces deux points de vue, Rabaud, la Société de Géographie de Marseille et la maison Roux de Fraissinet ont rendu de grands services à la cause coloniale africaine.
On sait combien l'ignorance était grande en France il y a trente ans, en matière de géographie. La tâche entreprise par les nouvelles sociétés de géographie était urgente et immense. Rabaud voua celle de Marseille à la vulgarisation des connaissances africaines et spécialement des découvertes dans l'Afrique équatoriale. Il multiplia les conférences, les réceptions de voyageurs. Le Bulletin de la Société donnait régulièrement, et souvent l'un des premiers, des nouvelles des voyageurs et publiait leurs Relations. Rabaud avait si bien fait de l'Afrique son domaine que la Société de géographie de Paris, lorsqu'elle décerna sa grande médaille d'or à l'Autrichien Oscar Lenz pour son voyage à Tombouctou, le choisit pour rédiger le rapport. L'infatigable président allait porter la bonne parole au dehors. En
1879, au Congrès des Sociétés de géographie de Montpellier, il alla faire une conférence sur Zanzibar, grande tête de ligne de l Afrique australe et des explorations de l'Afrique èquatoriale.
11 avait imaginé un autre moyen de propagande par les yeux. À l'Exposition Universelle de 1878, la section française de l'Association internationale organisa une exposition africaine. Rabaud avait activement collaboré avec M. Grandidier à sa préparation. Il avait fourni lui-même quatre caisses d'armes, instruments de musiques, ustensiles, etc., de ses collections. L'année suivante il prêtait son concours actif à l'organisation du musée ethnographique du Trocadéro pour l'Afrique. L'Association internationale de Bruxelles venait de recevoir de lui une collection de produits africains. Le muséum d'histoire naturelle n'avait pas été oublié et le nom de Rabaud reste inscrit sur la table de marbre des donateurs.
M. Grandidier lui proposait la même année, 1879, de donner une extension curieuse à cette méthode d'enseignement par les yeux. Le romancier Adolphe Bclot faisait représenter au théâtre du Chatelet une pièce à grand spectacle la Vénus noire. Il eut l'idée de rassembler dans le foyer du théâtre une collection ethnographique des peuplades africaines, afin que les spectateurs pussent dans les entr'actes s'instruire en voyant de vrais objets venus des pays dont parlait la pièce. « Il m'a semblé, écrivait M. Grandidier à Rabaud, qu'une semblable exposition ne pourrait qu'être utile au progrès de l'œuvre à laquelle nous nous intéressons puisqu'ils appelleront l'attention du gros public ignorant sur l'Afrique tropicale ». Belot vint donc conférer avec Rabaud à ce sujet ; le théâtre colonial était inventé.
L'œuvre dont parlait M. Grandidier c'était celle de l'Association internationale. Celle-ci eut alors, pendant quelques années, la haute main sur les explorations dans l'Afrique équatoriale, auxquelles elle donna une impulsion toute nouvelle. Nul ne la servit avec plus de zèle et plus utilement que Rabaud. Le Bulletin de la Société de Géographie de Marseille devint comme une sorte d'organe officieux de l'Association ; on peut y suivre tous ses faits et gestes. De nombreux articles, dus presque tous à Rabaud, firent connaître les résultats de son activité. Mais il lui rendit des services bien plus directs et plus importants. Sa correspondance suivie avec les deux secrétaires généraux qui se succédèrent, le baron Greindl, ministre plénipotentiaire, et le colonel Strauch, secondé par le colonel, alors
capitaine, Thys, montrent comment les missions belges furent préparées et organisées d'après les conseils du négociant marseillais.
Quand Greindl abandonna ses fonctions en novembre 1878, il écrivit ù Rabaud : « Je vous fais la prière de vouloir continuer à Strauch la bienveillance que vous m'avez témoignée et de lui adresser les avis et directions qui m'ont été si utiles. » Quelques jours après, Strauch répondait aux offres de services de Rabaud : « Le baron Greindl m'a beauconp parlé de votre parfaite connaissance des affaires africaines. Il m'a dit qu'il avait toujours eu lieu de s'applaudir d'avoir suivi les judicieux avis que vous lui aviez fait parvenir.... et il m'a vivement engagé à me laisser guider par vous. Je me proposais, Monsieur, de vous prier de m'accorder vos bons conseils; vous êtes allé au devant de mon désir... Votre confiance me flatle autant qu'elle me touche ».
C'est Rabaud qui persuada aux Belges de prendre Zanzibar comme point de départ de leurs expéditions. Il dressa le plan de leur préparation, indiqua la composition qu'il fallait leur donner, leur équipement, calcula le devis des dépenses. Il mit généreusement à leur service les bâtiments de la maison Roux de Fraissinet pour leur transport et celui de leur matériel jusqu'à Zanzibar : les missions de l'Association n'eurent à payer que leurs frais de nourriture. Les agents de la maison à Aden et à Zanzibar leur prêtèrent leur concours le plus actif. A Zanzibar, M. Greflulhe, nommé officiellement agent de l'Association, la servit puissamment par l'influence qu'il avait auprès de Saïd Bargache, par ses relations anciennes avec les chefs de la côte et de l'intérieur. C'est lui qui organisa la mise en marche des expéditions ; il donna à leurs chefs de précieux avis. Il servait d'intermédiaire entre les missions et l'Europe, recevant et expédiant tous les courriers. Rabaud, de son côté, recevait régulièrement de Bruxelles tout ce qui était destiné aux missions. Greffulhe avait obtenu du sultan la concession d'une maison pour leur séjour à Zanzibar. Comme l'écrivait le baron Greindl, l'Association possédait, grâce à la maison Roux de Fraissinet, une première station gratuite, avantage inappréciable pour son œuvre de pénétration.
Celle-ci avait été déjà commencée antérieurement par des employés de la maison marseillaise, principalement par deux Suisses intelligents, pleins d'initiative et d'énergie, Philippe Broyon et Sergère. t,e premier, parti de Saacjani, avait pénétré dès 1874 jusque dans
rOuniamouézi, au sud du Victoria-Nyanza, pour y créer un commerce régulier ; il avait épouse la fille de Mirambo,roi d'Ouramboet, depuis, avait fait plusieurs fois le voyage de Zanzibar (1). Sergère, parti à peu près en même temps de Zanzibar, avait été le premier Européen établi à demeure à Tabora, chef-lieu de l'Ounianyembé, le principal marché des Arabes qui allait devenir l'entrepôt international de l'Association. 11 venait d'y fonder une maison de commerce, Sergère et C1*, restée en relations avec les Roux de Fraissinet. Ces deux pionniers du commerce européen, qui osaient venir disputer aux Arabes des marchés dont ils étaient les maîtres depuis des siècles, étaient particulièrement bien placés pour guider les missions belges. L'Association fut heureuse que Rabaud leur offrît leur concours.
C'est sous la conduite de Broyon que la première expédition belge du capitaine Crespel et des lieutenants Cambier et Maës pénétra dans l'Ouragara. Crespel et Maës étant morts, c'est encore Broyon qui se chargea d'amener leurs remplaçants, le lieutenant Wautier et le docteur Dutrieux, à Cambier, parvenu à Ourambo. Sergère, de son côté, s'était chargé du transport par pièces du vapeur le Cambier, destiné à naviguer sur le Tanganika, au bord duquel les Belges fondèrent la station de Karéma.
Rabaud et la maison Roux de Fraissinet ne servirent pas avec moins de zèle les entreprises du comité national français de l'Association. Comme les souscriptions n'affluaient pas, Rabaud avait lancé l'idée, accueillie puis abandonnée, d'une grande loterie dont le produit serait destiné à la création des stations françaises en Afrique. 11 coopéra activement à la préparation de l'expédition du capitaine nantais Bloyet. Sergère avait offert ses services ; moyennant 25.000 francs il devait défrayer la mission de tout pendant treize mois. Le secrétaire général du comité français, Marius Fontane, pouvait écrire dans son rapport à la réunion annuelle de 1880 : «t La tâche du capitaine Bioguet sera largement simplifiée au point de vue matériel, dès le début, grâce à l'intervention d'un autre Français séduit par la grandeur de votre œuvre. M. Sergère, qui, le premier, tente d'organiser des relations commerciales suivies entre la côte orientale d'Afrique et l'intérieur, a mis à notre disposition, avec une abnégation
(1) Bull, de la Soc. degéog.de Mars., t. i (1877), p. 251-63 : Note sur VOunia* mouéziy par Ph. Broyon-Mirambo, avec carte.
absolue, et son expérience pratique des choses africaines, et les avantages de ses propres installations dans ce pays. Pour une somme d'argent relativement modeste, M. Sergère s'est chargé de conduire M. le capitaine Bloyet jusqu'à la station, avec le matériel et les approvisionnements nécessaires, et d'entretenir le stationnaire, ainsi que son personnel, pendant quatorze mois. »
C'est grâce au concours de la maison Roux de Fraissinet que le comité français réussit dans son premier essai et put fonder, en 1880, dans l'Ousagara, à 200 kilomètres de la côte, la station de Condoa. Bloyet, dressé aux travaux scientifiques par M. Grandidier, en rapportait, cinq ans après, la première carte de l'Afrique intertropicale dressée à la suite d'une triangulation sérieuse. Il avait été devancé dans la région des grands lacs par le malheureux abbé Debaize, dont le Parlement, par un premier vote en faveur de la cause africaine, avait largement doté la mission au début de 1878. Le comité français de l'Association avait contribué de toute son influence à ce premier succès. M. Grandidier avait été en correspondance avec Rabaud pour la préparation du voyage. Celui-ci s'était particulièrement attaché au vaillant explorateur, dont il suivit pas à pas les progrès. Il fut le premier à lui consacrer une longue notice dans le Bulletin de la Société de géographie de Marseille, dès que le télégraphe eût apporté la nouvelle inattendue de sa mort (1). Son agent Greffulhe, après avoir été le collaborateur dévoué de la mission, fut chargé de la laborieuse liquidation de sa succession. En 1881, notre consul à Zanzibar, M. Ledoulx, demandait au ministre la croix de la Légion d'honneur pour Greffulhe ; il rappelait en termes très élogieux les services rendus à toutes les missions scientifiques ou géographiques quf se succédaient depuis douze ans dans l'Afrique équatoriale. C'était la reconnaissance officielle du rôle joué par la maison Roux de Fraissinet.
En entrant dans l'Association internationale, Rabaud songeait à faire œuvre coloniale. Le but humanitaire l'avait séduit, mais le philanthrope était en même temps négociant. Il crut l'occasion favorable de reprendre les projets de grande compagnie dont il avait poursuivi la réalisation en 1872. Les Belges, de leur côté, avaient conçu, dès le début, de vastes plans d'affaires commerciales ; le roi
(1) T. iv, 1880, p. 141-190.
Léopold allait se révéler souverain éminemment pratique. L'Afrique équatoriale n'attirait pas seule l'attention des chefs de l'Association. En 1877, ils s'intéressaient à un projet de transsaharien partant de la Tripolitaine. Le chemin de fer desservirait en passant les gisements de salpêtre et de carbonate de soude de Mourzouk. Un ingénieur belge, qui devait deux ans après conduire une expédition au Tanganika, Ramacckers, avait été envoyé sur place pour faire des études. Le roi Léopold se demandait s'il fallait lancer l'affaire à la Lesseps en parlant d'atteindre le Soudan, afin de s'appuyer sur le grand public, ou s'il valait mieux s'adresser aux banquiers seulement en ne leur parlant que de Mourzouk et du salpêtre. De Lesseps était de cet avis; il était mêlé au projet, comme il se passionnait au même moment pour la mer intérieure du commandant Roudaire qui devait remplacer les chotts du sud tunisien et algérien. Rabaud et le marquis d'Escombrera avaient été consultés. Le baron Greindl leur avait envoyé le mémoire relatif au chemin de fer de Tripoli au lac Tchad en leur demandant leurs observations et leurs corrections. « Je puis compter que vous serez très franc, écrivait-il à Rabaud le 5 janvier 1878, le roi attache beaucoup de prix à votre opinion et à celle de M. Roux. »
Déjà, les Belges, après de longs pourparlers, venaient de créer le Comité d'études du Haut-Congo, dont l'action parallèle à celle de l'Association, mais poursuivant un but tout différent, allait, par une obscure évolution, préparer la constitution du Congo belge. Rabaud fut encore intimement mêlé à la naissance et aux projets du Comité. Les plans de commerce et de colonisation des Belges semblaient servir les siens. Quand il fit les premières ouvertures au baron Greindl et à de Quatrefages, au début de 1877, il trouva le terrain tout préparé. Depuis plusieurs mois, on étudiait dans l'entourage de Léopold « les relations à établir entre l'Association internationale purement scientifique et humanitaire et une autre association destinée à servir d'autres intérêts ».
Pourtant, les Belges attendirent plus d'un an pour mûrir leur projet et le rendre public. L'opinion n'était guère préparée en Belgique aux entreprises qu'on méditait; elle fut habilement travaillée. Greindl écrivait, le 23 avril 1878, à son correspondant marseillais : « Nous sommes bien d'accord pour le projet commercial. C'est votre première étude que je vous demande de compléter et de préciser afin de pouvoir entrer dans l'exécution. C'était difficile il y a
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un an. Ce le serait beaucoup moins aujourd'hui. A notre début, l'Afrique était absolument inconnue en Belgique... On a beaucoup parlé Afrique dans les revues, dans les journaux, dans les conférences et maintenant nous pouvons risquer de produire un projet. Le terrain est préparé; il sera bien accueilli. »
Rabaud envoyait en réponse le nouveau plan d'entreprise commerciale qu'on lui demandait. Il s'agissait à la fois de ne pas faire concurrence à l'entreprise française de la maison Roux de Fraissinet et à celles de la Compagnie Hollandaise du bas Congo. On s'arrêta donc à la création de stations commerciales sur le Haut-Congo que Stanley venait de descendre et à la construction de sections de chemin de fer pour relier les biefs navigables du fleuve, notamment aux chutes Stanley. Des pourparlers furent engagés dans l'été de 1878 avec divers financiers français, le baron Hirsch, Bischoffsheim, Rostand. Enfin, le 26 novembre, Greindl pouvait écrire à Rabaud : « L'affaire du Congo a été enfin terminée hier; la compagnie d'étude est formée... Je n'ai pas voulu tarder à vous faire part de ce résultat auquel vous avez tant contribué et de vous remercier encore au nom de S. M. »
Stanley était chargé de diriger l'expédition envoyée. A son retour d'Afrique, il avait débarqué à Marseille en janvier 1878 ; Rabaud lui avait ménagé une chaleureuse réception. C'est là qu'eurent lieu les premiers pourparlers pour engager le vaillant explorateur au service de l'Association ou plutôt du Comité d'étude en formation. Dans tous ces pourparlers, Rabaud, trop confiant, fit, sans le vouloir, le jeu des Belges. Pour lui, le Comité d'étude devait être, comme l'Association, une entreprise internationale. Les Belges avaient des vues plus égoïstes. Ils s'étaient servi de l'expérience de Rabaud et avaient fait appel aux financiers parisiens, mais ils voulaient agir seuls, sans les Français. On ne fut pas longtemps à s'en apercevoir. Ils entourèrent du plus profond mystère le but du deuxième voyage de Stanley. Maynoir, secrétaire général de la Société de géographie de Paris, faisait part du mécontentement du Comité français à Rabaud. Celui-ci, laissé lui- *même dans l'ignorance complète, se plaignait au colonel Strauch sans pouvoir le faire sortir de son mutisme. Stanley passa à Marseille et à Zanzibar même sans rien laisser percer de ses projets. « M. Stanley, écrivait le consul de Zanzibar à Rabaud, est arrivé ici le 18 mars (1879) sur son petit vapeur, avec le lieutenant belge Dutalis. Ces messieurs sont muets comme des tombes sur le but de Içûr voyage... On parle
ici, il est vrai, d'entreprises gigantesques, de chemins de fer, de paquebots sur le Loualaba Congo, de millions engagés, même par la maison Roux de Fraissinet. Mais tout cela semble bien fantastique. • On était loin du but purement humanitaire des débuts de l'Association internationale : le partage de l'Afrique approchait.
Rabaud avait aidé les Belges dans l'élaboration de leurs projets sur le Haut-Congo ; il comptait sur leur concours pour réaliser les siens qui avaient pour but la mise en valeur de la vaste région qui s'étendait de Zanzibar aux grands lacs. Il en avait entretenu dès 1877 ses amis du Comité français. En 1880, il rédigeait une première notice sur une grande compagnie à la fois agricole, industrielle et commerciale. C'était aussi le moment où était ébauchée dans le sein du comité français, avec son concours, la future compagnie de l'Ogooué.
En 1881, ses idées se précisèrent et il en aborda l'exécution. Ses vues étaient gigantesques. Il voulait créera Zanzibar une grande banque d'Etat analogue à notre banque de France, qui donnerait aux affaires sur la côte orientale d'Afrique un essor tout nouveau. Il (allait obtenir aussi la fabrication d'une monnaie du. sultan analogue à la monnaie française ; le baron Seillière était en train de négocier dans le même but au Maroc. Ainsi la Compagnie "serait maîtresse du crédit et des finances à Zanzibar. Elle créerait un port, des docks, un port à Bagamayo, un chemin de fer de pénétration. Enfin, la Compagnie des Comptoirs de l'Afrique orientale, au capital de 40 millions, prenant pour base de ses opérations les comptoirs tout organisés et bien outillés de la maison Roux de Fraissinet, donnerait un grand développement au commerce, créerait des services de vapeur, entre Zanzibar, Marseille, Londres et Bombay; elle encouragerait les entreprises agricoles et minières. Pour commencer, elle aurait la concession des houillères de la Rovouma.
Il fallait d'abord s'assurer du concours de Saïd Bargache. Greffulhe, l'agent principal de la maison Roux de Fraissinet, y réussit pleinement. Par un acte en bonne et due forme, en date du 23 septembre 1881, le sultan cédait à Rabaud le fort de Zanzibar «t pour être entièrement démoli et reconstruit pour servir de banque, docks et à n'importe quelle affaire. » Une grande voie partirait de là à la mer et pourrait être prolongée par une jetée permettant aux grands navires d'accoster, de charger et de décharger. La Compagnie formée par Rabaud aurait la pleine jouissance du nouveau port et ferait payer
aux navires les droits qu'elle voudrait. Saïd Bargache donnait tout pouvoir « à son ami Rabaud » de souscrire en son nom trois mille actions et de le représenter à ce titre dans la Compagnie.
Restait à former celle-ci. Hilarion Roux, marquis d'Escombrera, consentit à entrer dans la combinaison. Des études furent faites ; les plans et devis des futurs docks dressés; des négociations entamées auprès de la haute banque ou des capitalistes. Le journaliste, alors influent, Pierre Baragnon, ami de Rabaud, prêta son concours auprès du ministère Duclerc pour obtenir l'appui de l'influence officielle. Mais les circonstances étaient défavorables; le terrible krach de l'Union générale avait jeté le désarroi dans le monde financier ; les entreprises coloniales peu en faveur étaient moins faites que d'autres pour attirer des capitaux. Même en donnant 4 ou 500.000 francs aux journaux on ne réussirait pas, écrivait le marquis d'Escombrera . Quant au gouvernement, qui abandonnait en Egypte une situation créée par des siècles d'efforts, il était peu fait pour comprendre quelle situation nouvelle pouvait donner à la France sur la côte orientale d'Afrique la grande entreprise marseillaise.
Rabaud avait songé à profiter des relations qu'il avait en Angleterre pour trouver des capitaux, malgré le danger qu'il y avait à entrer dans cette voie. Greffulhe plus défiant vis-à-vis de nos voisins l'en avait détourné : « Plus que jamais, écrivait-il en 1882, il est nécessaire que l'affaire soit française car... notre pays y trouverait une situation que le temps pourrait couronner d'un grand succès. Quoi qu'il advienne; que l'Angleterre s'empare de l'Egypte ou que le statu quo soit conservé, la France a besoin de jeter ses vues sur la côte orientale d'Afrique. »
Près de deux ans avaient passé en démarches infructueuses ; le délai accordé par Saïd Bargache pour la formation de la Compagnie, bien que prolongé plusieurs fois, était définitivement périmé. Rabaud ne se décourageait pas. Il eut assez d'influence pour obtenir du sultan une nouvelle concession, datée du 20 juin 1883, plus étendue et plus avantageuse que la première ; la construction d'un quai, d'un chemin de fer pour desservir le port et d'un phare, des exemptions d'impôt, y étaient stipulées. Cette nouvelle concession resta malheureusement lettre morte comme la première ; Rabaud ne put réussir à constituer sa compagnie.
Il allait être définitivement trop tard pour la France pour prendre une situation prépondérante en Afrique orientale. Les Allemands
préparaient leur établissement avec une prudence et une décision rares. A la fin de 1884, le docteur Peters, directeur de la Société allemande de colonisation, allait paraître sur la côte et arborer le pavillon allemand. Le 12 février 1885, la Compagnie allemande de l'Afrique orientale était fondée et obtenait une charte impériale du 27 février. Le gouvernement allemand savait soutenir ses négociants. Presque aussitôt les agents de la Compagnie conclurent des traités avec tous les chefs de la côte sans se soucier de la souveraineté du sultan de Zanzibar. Au même moment George Revoil, l'ami de Rabaud, partait en mission pour la région des grands lacs avec deux compagnons Angeli et Angelvy. Il arrivait seul à Tahora en avril 1886. Ce fut de ce côté le dernier effort de l'action française.
Ainsi, parmi les amers déboires qui attristèrent la fin de sa vie, Rabaud eut celui de voir l'Afrique orientale échapper définitivement à l'influence française. Il écrivait à Saïd Bargache en septembre 1885 pour déplorer l'action de la force brutale . Le Sultan ne comptait plus sur les Français; il s'était entièrement jeté dans les bras des Anglais qui allaient l'abandonner. Sir J. Kirk, leur consul, le « tenait sous sa large main ». Il en avait profité pour écarter de lui les Français impuissants. Greffulhe, son ancien confident, ne pouvait plus parvenir à le voir. « Et cependant, écrivait-il, le 17 avril 1886, si un souverain a eu de bons conseillers, des amis peu intéressés, certes nous devons nous citer. Ah ! s'il avait tenu compte de nos sages avis, de notre désintéressement, il ne serait peut-être pas à la veille de voir morceler ses Etats. »
Rabaud venait de mourir quand arriva cette lettre découragée qui lui apprenait en même temps que les intrigues de Kirk lui avaient fait enlever le titre de consul de Zanzibar. Il n'avait pas assez vécu pour assister au partage des États du sultan, conclu entre les Allemands et les Anglais quelques mois après. Jusqu'à la fin, il était resté fidèle à la pensée mère de l'association internationale. En lançant sa grande compagnie, il pensait toujours faire œuvre civilisatrice et il ne songeait pas à travailler exclusivement pour la France. Il avait fait part de ses projets aux Belges et aux Anglais et sa confiance avait été peut-être une des causes de ses échecs. Il était toujours inspiré par les sentiments généreux qu'il avait exprimés à la fin de sa notice sur Zanzibar en 1879. « L'Afrique centrale sera certainement visitée et connuedans tous ses détails, mais ouverte à la civilisation, ai} progrès, à l'agri^
culture, au commerce, à l'industrie... Le continent perdu, le continent mystérieux, sera le continent bien aimé que la vieille civilisation traitera avec d'autant plus de soins et d'amour qu'il sera son dernier né, qu'elle aura beaucoup plus de peine à l'enfanter et qu'elle lui aura donné plus de preuves de son audace, de sa persévérance et de son génie. »
Malgré l'échec complet de ses grands projets, l'activité marseillaise ne resta pas sans résultat ni profit pour l'expansion française en Afrique. Rabaud avait créé des intérêts français importants sur la côte orientale. Les Français avaient rendu à la cause africaine des services éniinents. Les intrigues anglaises ne pouvaient d'un coup supprimer les uns et faire oublier les autres. Intérêts et services pesèrent dans la balance quand la France eut à faire valoir ses droits au partage de l'Afrique. L'abandon de toute revendication sur la côte orientale nous eut permis d'être plus exigeants sur la côte occidentale à la conférence de Berlin de 1885. Dans la première convention franco-anglaise relative à l'Afrique, du 5 août 1890, la reconnaissance du protectorat anglais sur Zanzibar et Pemba nous valut celle du nôtre à Madagascar par l'Angleterre.
Dans le morcellement de l'Afrique, le Soudan occidental et central a formé, en dehors du Congo, la part, plus vaste que belle, laissée à la France. Ici ce ne sont ni les négociants, ni même les explorateurs, qui ont préparé l'expansion : elle a été toute militaire, nos vaillants officiers en ont été les pionniers ; toutes les provinces de la France peuvent revendiquer l'honneur d'en avoir fourni quelques uns. Parmi leurs précurseurs plus ou moins oubliés, le colonel du Courct qui partit en 1850 pour atteindre Tombouctou, sous le nom de Hadji abd el Hamid bey, afin d'essayer de ramener vers nos possessions algériennes ou de diriger vers nos comptoirs du Sénégal et de la côte occidentale les caravanes soudanaises, avait été en relations particulières avec Victor Régis. Dans la phalange nombreuse des officiers soudanais qui se sont distingués pendant vingt ans de campagne, le capitaine Casemajou, mort malheureusement à Zinder, est celui des Marseillais dont le nom mérite le plus d'être rappelé. Tous les ouvriers de notre expansion soudanaise n'ont pas été des officiers. Parmi les explorateurs qui les ont aidés dans leur tache, on peut
répéter les noms déjà cités d'Olivier de Sanderval, et du docteur Bayol, celui de Fondère. L'administrateur Gustave Alby, d'une vieille famille marseillaise et coloniale, a collaboré avec le commandant Decœur en 1894 au nord du Dahomey.
C'est dans cette dernière période, la plus active, de notre expansion, que nous avons aussi acquis la Tunisie. On a vu comment les Marseillais avaient longuement préparé notre établissement dans les pays ljarbaresques. Ils ont aussi joué leur rôle dans les derniers événements qui ont amené notre protectorat. Une circulaire de Barthélémy Saint-Hilaire, ministre des Affaires étrangères, du 9 mai 1881, définissait ainsi les causes de notre intervention : « Dernièrement... les dispositions du gouvernement tunisien envers nous ont totalement changé. Une guerre, sourde d'abord, puis, de plus en plus manifeste et audacieuse, a été poursuivie contre toutes les entreprises françaises en Tunisie, avec une persévérance de mauvais vouloir qui a amené la situation au point où elle est arrivée aujourd'hui. » L'une des principales de ces entreprises était marseillaise. La Société Marseillaise avait acheté, en avril 1880, le vaste domaine de l'Enfida au général Khérédine pacha envoyé en exil à Constantinople. Les ministres du bey, poussés par le consul d'Italie, l'empêchèrent d'entrer en possession de leur acquisition. Un sieur Joseph Lévy, juif tunisien naturalisé anglais, invoqua sans aucun titre le droit de préemption accordé par la loi musulmane à tout propriétaire sur les immeubles qui avoisinent les siens. Le procès intenté avait menacé de dégénérer en conflit international.
Un dernier pays africain, le Maroc, vient d'entrer définitivement dans notre sphère d'action. Partisans d'une politique de pénétration pacifique ou d'une action plus directe tous le considèrent comme destiné à se régénérer, dans un avenir plus ou moins long, sous l'influence française. Les traditions marseillaises dans ce pays avaient préparé de loin les succès actuels de notre diplomatie. Elles ont été fortement maintenues dans tout le courant du xixe siècle. Les négociants marseillais ont singulièrement aidé la politique de notre gouvernement à défendre l'influence et le prestige de la France en présence des efforts de nos rivaux. Grâce à eux le commerce français est resté toujours prépondérant au Maroc. Depuis le milieu du siècle, les Mar-
seillais avaient créé des lignes régulières desservant le pays. En 1853, la Compagnie Générale de Navigation à hélice lançait deux premiers vapeurs le Marocain et l'Egyptien ; Tannée suivante, elle se londait avec la maison Bazin et continuait à desservir la côte du Maroc. En 1862, la Compagnie Générale Transatlantique, nouvellement née, créait une autre ligne. En 1863, M. N. Paquet fondait la Compagnie de Navigation Marocaine et Arménienne qui, depuis quarante ans, n'a cessé de faire voir régulièrement notre pavillon dans les principaux ports du Maroc. Tanger était, de plus, visité par les paquebots de la Compagnie de Navigation Mixte. C'est l'ancienneté des traditions et l'importance des intérêts commerciaux qui a permis à notre gouvernement de parler haut, d'empêcher les velléités allemandes de prendre corps, les ambitions anglaises d'arriver à leurs fins, de signer enfin l'accord de 1904 et de mener à bien les épineuses négociations de
En dehors de l'Afrique et de Madagascar, l'Indo-Chine est venue compléter notre nouvel empire colonial. Quelle qu'ait été l'influence des traditions, de l'évèque d'Adran à Chaigneau, à l'expédition de Cochinchine, à Francis Garnier et à Jean Dupuy, cette nouvelle conquête a été surtout le triomphe de la politique du « tonkinois » Ferry. D'ailleurs, l'étude des traditions ne laisse apercevoir aucune trace d'influence marseillaise. L'Afrique et Madagascar suffisaient à absorber tous les efforts des négociants et armateurs de la cité phocéenne.
En 1845, Berteaut, secrétaire de la Chambre de Commerce, était le fidèle interprète de leurs désirs et de leurs espérances dans son livre sur Marseille et les intérêts nationaux qui se rattachent à son port. Le traité de commerce avec la Chine, signé par M. de Lagrenée, venait d'attirer l'attention sur l'Extrême-Orient. Berteaut étudiait longuement le parti qu'il était possible d'en tirer (1) et concluait nettement qu'il resterait lettre-morte. Faute de fret assuré, les relations avec la Chine ne pouvaient prendre aucun développement et resteraient bornées à quelques voyages exceptionnels. Le secrétaire delà Chambre cherchait ensuite si «en dehors des ports chinois et dans le rayon des voyages de Chine, il existait des aliments de cargaisons suffisants pour combler le vide. » 11 examinait à ce point de vue, sous le nom de « parages de
(1) T. n, chap. II, p. 53-101.
l'Indo-Chine », Bornéo, les Philippines, les Indes néerlandaises, la côte de Malacca ; l'Indo-Chine proprement dite était absolument passée sous silence. Ainsi il est curieux de constater que, dans une étude consciencieuse des possibilités du commerce français en Extrême-Orient, le nom d'aucune de nos possessions actuelles, pas plus que ceux du Siam ou de la Birmanie, n'ait été même prononcé. Quinze ans après, un nouveau traité ouvrait plus largement la Chine au commerce européen et l'Etat signait, le 22 avril 1861, avec la Compagnie des Messageries Maritimes, déjà vieille de dix ans, une convention de douze années qui établissait un départ mensuel de Marseille pour Alexandrie, en correspondance avec un paquebot partant de Suez pour la Chine. Le 27 octobre 1862, le premier bâtiment quittait ce port pour Hong-Kong. Nous possédions alors la Cochinchine et la nouvelle ligne desservait Saigon. Mais les armateurs et négociants marseillais étaient restés, semble- t-il, imbus du pessimisme de Berteaut. Celui-ci n'avait pourtant pas prévu le trafic des soies qui donna du fret aux bateaux des Messageries et iit de Lyon le grand marché du précieux textile en Europe. Malgré cet exemple, à tort ou à raison, ils étaient persuadés que les conditions économiques ne permettaient pas au commerce de la France en Extrême-Orient de prendre un grand essor et l'Indo-Chine les tentait encore moins que la Chine. Ainsi, de toutes nos colonies, dues au grand mouvement d'expansion du xixe siècle, l'Indo-Chine est la seule à l'acquisition de laquelle les Marseillais n'aient pas contribué.
Dans l'expansion africaine, au contraire, l'action des Marseillais a été tout à fait remarquable et prépondérante. Partout ils ont été de hardis pionniers : dans l'Afrique barbaresque depuis des siècles. En Algérie ils ont encore été les premiers à réclamer la colonisation dès 1830. Sur la côte occidentale ils l'ont commencée seuls, vers 1840. A Madagascar ils n'ont pas été les seuls à défendre contre les Anglais les traditions de la France, mais le nom des Albrand, des Rabaud, des Roux de Fraissinet doit être placé à côté de ceux des Lambert, des Lastelle. Albrand avait devancé ceux-ci quand, dès 1820, il réclamait la colonisation de la grande île. Il n'a pas tenu aux Marseillais que nous n'eussions aussi notre place sur la côte orientale d'Afrique. Ils ont été des premiers à créer des relations avec l'Abyssinie qui font toute la valeur de notre protectorat de la côte des Somalis. D'autres
villes ont travaillé avec succès aussi au grand mouvement d'expansion française au xixe siècle. Aucune ne peut se vanter d'avoir préparé seule l'acquisition de trois, au moins, de nos colonies, l'Algérie, la Tunisie, le Dahomey, sans compter nos autres possessions de l'Afrique occidentale et le Maroc.
N Enfin, les efforts des négociants, des colons, des explorateurs ne sont pas toute l'histoire de notre expansion. L'initiative individuelle n'a pu tout faire. Presque toutes nos acquisitions récentes ont demandé des efforts militaires et des sacrifices financiers. L'opinion publique les a réclamés, le gouvernement les a proposés, le Parlement les a votés. L'histoire de l'expansion n'est complète que si on suit dans la presse et dans les sessions du Parlement les longues et pénibles luttes soutenues par les partisans de la plus grande France contre ses irréductibles adversaires. Or, si un Ferry était Vosgien, continental par excellence, on peut bien rappeler que, parmi ceux qui soutinrent énergiquement la politique d'expansion dans les moments les plus difficiles, des Marseillais se sont distingués. Quand leurs doctrines socialistes ne les ont pas empêchés de répondre aux véritables désirs de tous ceux de leurs électeurs qui travaillent sciemment à la prospérité et à la grandeur de leur ville, les représentants de Marseille ont toujours vaillamment lutté pour là cause coloniale. Même les socialistes ont été assez retenus par les intérêts de leurs commettants pour ne pas les combattre.
Parmi les protagonistes de l'expansion, deux noms dominent les autres, ceux d'Etienne, Marseillais d'adoption, et de Charles-Roux Marseillais de vieille souche, maintenant tous deux chefs incontestés du bataillon des coloniaux, devenu puissante phalange. L'un président de l'Union coloniale, du comité de Madagascar, directeur de la Compagnie Transatlantique, commissaire général de l'Exposition coloniale du Trocadéro en 1900 et de celle de Marseille en 1906, consacre sa merveilleuse activité à la mise en valeur de nos colonies, après avoir vaillamment défendu comme député l'expansion africaine. L'autre, vétéran de la cause coloniale, dont il fut aux heures de lutte l'apôtre le plus convaincu et le plus entraînant, travaille encore à la tète du comité du Maroc, sa dernière œuvre, à compléter notre domaine.
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