I. — Les entreprises marseillaises aux colonies
Les Marseillais n'ont pas travaillé à l'expansion coloniale pour obéir à des théories, ni par amour des conquêtes, mais dans un but tout pratique. Même, avec eux, l'exploitation a toujours devancé la prise de possession ; le commerce a précédé le drapeau. On ne peut donc être étonné qu'ils aient pris une grande part à la mise en valeur de notre empire colonial. Négociants surtout, ce sont partout les entreprises commerciales qui les ont tentés particulièrement. Ces entreprises sont aussi nécessaires à la vie économique des colonies que celles de l'industrie et de l'agriculture : elles sont capitales pour le maintien ou le développement des rapports entre celles-ci et la métropole.
Mais Marseille est devenue aussi très grande ville d'industrie ; on verra que beaucoup de ses usines font venir leur matière première des colonies. Des Marseillais aussi sont allés y établir des usines spécialement pour transformer sur place leurs produits agricoles. Enfin, les Marseillais ont toujours compris que l'agriculture seule pouvait alimenter un gros négoce. Habitués à des profits plus considérables et plus immédiats dans les opérations de commerce et d armement, quand elles sont couronnées de succès, ils ne répugnent pourtant pas à engager leurs capitaux dans des exploitations agricoles et même à les diriger. Les Marseillais colons sont moins nombreux
(1) A cause du développement donné à la parUe historique, et aussi pour des raisons de discrétion, ce chapitre n'est qu'un tableau très sommaire.
que les Marseillais négociants, industriels ou artisans aux colonies. On en trouve partout cependant ; souvent, ils sont à la fois l'un et l'autre.
Enfin, si l'on déplore souvent le nombre de nos fonctionnaires coloniaux, il ne faut pas oublier pourtant qu'une bonne administration est aussi nécessaire que de bons colons. Qu'on parcoure les annuaires administratifs ou les almanachs nationaux depuis le début du xixe siècle, on y rencontrera presque à chaque page des noms de Marseillais. Une autre constatation permet de se faire une idée du grand nombre de Marseillais qui vivent aux colonies. Suivant une coutume locale, les familles notables font insérer dans les journaux de Marseille les avis de décès d'un de leurs membres. Cette insertion sert de convocation pour les enterrements et dispense d'envoyer des lettres de faire part. Or, il ne se passe pas de semaine, parfois presque pas de jour, que des familles n'aient à annoncer la perte d'un des leurs fixés aux colonies ou que des coloniaux ne figurent dans la liste des parents d'un Marseillais décédé.
C'est naturellement l'Algérie qui a attiré de préférence les entreprises marseillaises. Marseille est si merveilleusement placée, en face de notre grande colonie africaine, qu'il n'était pas possible qu'elle n'eût pas la première place et une place tout à fait prépondérante dans sa colonisation. Dès 1830, les Marseillais avaient réclamé avec trop d'ardeur le maintien et l'extension de la conquête pour qu'on puisse craindre qu'ils aient failli à la tâche qui leur incombait. On a vu (1) qu'ils se distinguèrent parmi les premiers colons de la « phase héroïque ». Depuis ils n'ont jamais cessé de s'y rendre en grand nombre. En dehors de ceux qui s'y fixent, la proximité et la facilité des communications permettent à d'autres de diriger de loin leurs entreprises. D'après les chiffres du recensement de 1896, le département des Bouches -du-Rhône vient immédiatement après la Corse et la Seine pour le nombre de natifs qu'il possède en Algérie, au nombre de 4.565.
L'analyse des Résultats statistiques de ce dénombrement permet même de faire une constatation très intéressante. Sur 135.474 Français nés en France et fixés actuellement en Algérie, 51.825 sont venus de
(1) Chapitre VII.
quinze départements du Sud-Est : 7.303 de la Corse, 4.101 de l'Hérault, 4.016 des Pyrénées-Orientales, 3.947 du Gard, 3.254 du Rhône, 3.142 de la Drôme, 2.930 de l'Isère, 2.910 de la Haute-Garonne, 2.898 de Vaucluse, 2.896 du Tarn, 2.648 de l'Aveyron, 2.628 du Var, 2.372 de l'Ardèche, 2.215 de l'Aude. Or, il est facile de voir quelle a dû être l'influence de la crise phylloxérique sur l'émigration de ces départements, la plupart vinicoles. D'autre part, les populations riveraines de la Méditerranée sont les moins dépaysées sur la terre africaine dont le sol, le climat, la végétation et les habitudes culturales ressemblent singulièrement aux leurs.
Mais il est impossible de ne pas tenir compte aussi de l'attraction que Marseille a exercée sur toutes ces populations des bords méditerranéens ou de la vallée du Rhône. Par les relations fréquentes qu'elle entretient avec elles, elle les a familiarisées à la fois avec la connaissance de l'Algérie et aussi avec l'idée de l'émigration. C'est là chose importante chez nous, où le paysan se décide si difficilement à quitter la terre natale : pour un Provençal, une traversée en Algérie parait la chose la plus simple du monde ; pour un habitant des plaines du Berri ou de la Beauce, c'est une expédition lointaine en pays tout à fait inconnu. De même que l'influence de Bordeaux, en relations suivies avec la Plata, a attiré l'émigration pyrénéenne vers la République Argentine, de même l'influence de Marseille a fait que rémigration des pays méditerranéens et rhodaniens s'est toute dirigée vers l'Algérie. En examinant de plus près les chiffres du recensement de 1896, le rôle de Marseille, foyer d'émigration, apparaît plus net : l'Algérie compte encore beaucoup de colons francs -comtois ou des départements de l'Est ; ceux qui leur en ont envoyé le moins n'ont aucune relation avec le grand port provençal.
Bien que les Marseillais soient plus nombreux en Algérie que les Lyonnais, leurs entreprises agricoles sont moins importantes, et, surtout, elles attirent moins les regards. Ce qui caractérise la colonisation lyonnaise actuelle, c'est qu'elle est due en grande partie à l'impulsion de quelques hommes, tels que M. Ulysse Pila pour l'Indo- Chine, le comte du Sablon et d'autres pour l'Algérie et la Tunisie. 11 en résulte qu'elle a été centralisée, tout au moins groupée. Ceux qui ont suivi le mouvement sont venus s'établir à côté de ceux qui les avaient devancés, avec d'autant plus de docilité qu'ils avaient moins de connaissance du pays. De là la formation des magnifiques vignobles
lyonnais des environs de Bougie. L'activité des Marseillais a toujours été plus dispersée. L'amour de l'indépendance et de l'action individuelle qui les caractérise a souvent nui au succès de leurs efforts ou les a rendus moins visibles. Elle leur a donné aussi plus de variété et, à ce point de vue, parfois, plus d'intérêt. Cependant, des vignobles très importants ont été créés aussi par des Marseillais capitalistes ou par des compagnies. Précisément, l'un des grands vignobles lyonnais des environs de Bône, la ferme de Gazan, provient du dénombrement d'une vaste propriété de 4000 hectares, acquise en 1881 par MM. Bertagna, de Bône, Dumont et Saint-Foy, de Marseille, sur laquelle ceux-ci ont créé et conservé le vignoble de Guébar, de 400 hectares. Tout auprès, à Montville, la Société des vignobles de la Méditerranée, fondée par des Marseillais, possède un magnifique vignoble de 650 hectares. Autour d'Oran, un grand industriel marseillais a créé, à grands frais, un vaste domaine.
Des capitaux marseillais importants ont été consacrés aux recherches minières. La Société nouvelle des mines de Kef-oum-Theboul, qui a repris l'exploitation des gisements de plomb et de cuivre des environs de La Calle, est marseillaise. Des compagnies comme la Société agricole et industrielle du Sud algérien, la Société francoafricaine, s'occupent d'entreprises diverses. Enfin, les maisons marseillaises ont la haute main sur le commerce algérien ; le trafic des ports appartient en grande partie à leurs agences.
Le 27 janvier 1905 avait lieu à El-Biar le banquet inaugural de la Société Les Provençaux, récemment fondée à Alger. Plus de cent membres y assistaient. L'élément marseillais y était largement représenté. Dans tous les grands centres algériens, des sociétés analogues pourraient se créer ; on y verrait les Marseillais en bonne place.
Avec le grand domaine de l'Enfida, la Société marseillaise de crédit, qui s'est intéressée à de nombreuses entreprises coloniales, reste le plus ancien propriétaire français de Tunisie et toujours l'un des plus importants. Les Marseillais avaient hardiment donné l'exemple de la grande colonisation qui caractérise notre œuvre en Tunisie. Depuis on les retrouve encore parmi les capitalistes qui ont créé de grands domaines dans les plaines du Nord, ou sur les confins du Sahel, et reconstitué les olivettes de Sfax.
Grâce au développement nouveau donné à la culture de l'olivier
et à l'amélioration de ses produits, l'huilerie est devenue la principale industrie française de Tunisie. Il fallait que les olives tunisiennes fussent triturées dans des usines européennes pour trouver un grand débouché en Europe. Avec la Société anonyme des huileries de Sousse, la Société générale des huileries du Sahel tunisien, la Société oléicole de Sfax, les Marseillais sont bien à la tête de cette industrie vitale pour l'avenir de la colonie. Dans le Nord, ce sont eux qui ont créé aussi les plus importantes minoteries : tels les établissements de la Société des grands moulins de Tunis.
La Société des pêcheries françaises de Tunisie et une autre compagnie marseillaise, qui a établi son champ d'exploitation dans les eaux de Djerba, ont cherché par d'ingénieux procédés de conserves de poissons frais à exploiter sur une plus large échelle la très grande richesse des côtes de la Tunisie. L'autre grande société de pêche en Tunisie, celle du lac de Bizerte, n'a aucune attache marseillaise. Quant aux maisons de commerce marseillaises leur prépondérance ne parait pas aussi marquée qu'en Algérie mais leur rôle reste considérable.
Le Marseillais André Brûe avait songé, le premier, à un établissement agricole sur la côte d'Afrique. Son compatriote Pelletan avait rêvé, pendant la Révolution, de transformer le Sénégal en une grande colonie agricole. Après les échecs des essais de cultures tentés par la Restauration, ce sont les Marseillais surtout qui ont eu l'honneur de faire la fortune de cette terre, longtemps déshéritée, en lui donnant l'arachide. La précieuse plante y poussait, il est vrai, partout spontanément, mais on l'avait dédaignée jusque là. Il fallait que l'industrie marseillaise songeât à l'utiliser.
Dès 1833, le négociant Jaubert, établi à Gorée, entretenait la Chambre de Commerce au sujet de l'utilité de ce qu'il appelait la pistache de terre et parlait d'en introduire la culture en Algérie. Il présentait en même temps le premier échantillon d'huile d'arachide fabriquée par lui. Les essais durèrent obscurément pendant huit ans et ce n'est qu'en 1840, ou 1841, que plusieurs maisons de Marseille firent venir du Salourn 500 kilogrammes de la nouvelle graine oléagineuse. L'essai fut décisif : l'année suivante, la maison Régis en achetait 300 tonnes au comptoir d'Albreda en Gambie et 500 en 1843. Cependant, la longueur des traversées par navires à voiles était un
grave inconvénient, car les arachides perdaient beaucoup de leur qualité par réchauffement. Le développement de la navigation à vapeur allait assurer la fortune de la plante d'où les Marseillais surent alors tirer une huile comestible fine et irréprochable. L'heureuse construction du chemin de fer du Cayor devait donner longtemps après à la culture un nouvel essor.
Un négociant de Rufisque, le Rouennais Rousseau, a voulu disputer aux Marseillais l'honneur d'avoir créé le commerce des arachides. En 1849 il rappelait au commandant Bouët-Willaumez qu'en sa présence, sept ans auparavant, il avait fait valoir au ministère de la marine l'importance du nouveau commerce qui donnerait à nos navires un mouvement dix fois plus considérable que celui de la gomme. Une tradition, plusieurs fois reproduite, veut que ce Rousseau ait le premier fait venir une cargaison entière d'arachides en 1850. Le fait ne peut être exact que s'il s'agit du Sénégal, car depuis 1842 des chargements complets venaient à Marseille de la Gambie et du bas de la côte. Rousseau ajoute dans sa lettre que a grâce à cet humble commerce d'arachides, de Sainte-Marie de Bathurst à Sierra-Leone, les navires français sont à eux seuls plus nombreux que les navires anglais, américains et autres. » Ce négociant, chargé par la Chambre de Commerce de Rouen d'une mission à la côte occidentale, avait été recommandé par le ministre de la marine à Bouët, comme étant le premier qui eût introduit en France des arachides. La vérité est qu'en 1840 on s'occupait aussi de cette graine à Bordeaux. Un agriculteur, nommé Chaise, fit des tentatives sérieuses pour l'acclimater dans les sables des Landes et obtint même , paraît-il , des résultats remarquables.
C'est que l'arachide était déjà depuis quelques années l'objet d'un commerce grandissant en Angleterre. Rien d'étonnant que des tentatives à peu près simultanées se soient produites pour la faire connaître en France. Mais la priorité revient bien sans contestation possible au Marseillais Jaubert. Surtout ce sont bien les Marseillais qui ont donné au commerce des arachides, comme à celui de toutes les graines oléagineuses, un développement que personne ne pouvait prévoir en 1840. Partout leur initiative était alors en éveil pour trouver de nouveaux aliments à leurs savonneries et à leurs huileries. C'est autour de 1840 que la recherche de l'huile de palme allait les entraîner à créer leurs établissements sur toute la côte occidentale
d'Afrique. C'est en 1840, même, que le voilier le Phénix apportait dans leur port le premier chargement des sésames de l'Inde.
Va-t-on enfin exploiter sérieusement une ressource d'autant plus précieuse qu'elle donnera quelque vie aux parages désertiques et abandonnés du nord du Sénégal? Une mission de Bordeaux, patronnée par la Société de géographie de cette ville, vient de faire des expériences de pêche au banc d'Arguin dont la richesse est depuis longtemps connue. Il y a quelques vingt-cinq ans, un négociant marseillais avait fait une première et intéressante tentative.
Aujourd'hui les Bordelais ont définitivement remplacé les Marseillais au Sénégal. Ils y sont tellement les maîtres du commerce, déjà depuis plus de trente ans, que cette colonie est presque considérée comme une colonie bordelaise. Il semble que l'avenir du Sénégal intéresse surtout Bordeaux et qu'il est lié en grande partie à celui de ce port. Les informations relatives à la Sénégambie y affluent naturellement et le Bulletin de la Société de géographie de Bordeaux fut longtemps particulièrement intéressant par les nouvelles de première main qu'il publiait sur cette partie de l'Afrique.
Or c'est là une situation relativement récente. Le commerce du Sénégal a subi, au milieu du xixe siècle, une évolution qu'il serait intéressant d'étudier en détail. On a vu quel grand rôle les Marseillais avaient joué, au xvmc siècle, comme directeurs des comptoirs des compagnies du Sénégal. En 1830 des maisons marseillaises étaient encore maîtresses du commerce à Saint-Louis et à Gorée. Parmi leurs chefs figuraient les futurs pionniers de l'expansion française sur la côte occidentale, les Fabre, les Régis, les Borelli. Mais la lutte entre Marseillais et Bordelais était commencée et ceux-ci appelaient à leur secours l'arme du monopole. Vers 1830 une compagnie de Galam avait obtenu le droit de commercer seule dans le Haut-Sénégal, du 1er janvier au 1er août, et ce régime étrange dura quatorze ans. En décembre 1841 le gouverneur accordait un nouveau monopole à une autre société. Les négociants protestèrent énergiquement et menacèrent de continuer par le comptoir anglais de Portendick, sous le nom d'une maison anglaise et par navire anglais, la traite des guinées devenue impossible à Saint-Louis. La Chambre de Commerce les appuyait. « Il nous serait impossible, écrivait-elle au ministre, de ne pas admettre des circonstances atténuantes en faveur du commerçant, qui, repoussé des rives françaises au nom du privi-
lège et du monopole, passerait à letranger pour sauver sa propre fortune. »
Les Bordelais bénéficièrent donc, au début tout au moins, de la protection officielle. De plus, au temps où les transports entre la métropole et le Sénégal étaient faits à peu près exclusivement par voiliers, ils avaient l'avantage marqué de la position. Pour les voiliers l'entrée et la sortie de la Méditerrannée sont souvent gênées et longtemps retardées par les vents contraires. Enfin les Marseillais, attirés de plus en plus par le bas de la cote et par des parages plus lointains, divisèrent leurs efforts. C'est ainsi que grandit peu à peu la situation des Bordelais. Les Maurel, les Prom, d'autres puissantes maisons, jetèrent les bases de leur fortune et supplantèrent les Marseillais. Aujourd'hui la Compagnie Française de l'Afrique occidentale qui maintient ses comptoirs à Saint-Louis, à Dakar et à Kufisque, reste à peu près seule pour représenter au Sénégal l'activité marseillaise.
Dans les colonies guinéennes de la côte occidentale, qui leur doivent en grande partie l'existence, les Marseillais sont restés les maîtres du commerce jusqu'à ces dernières années. Les deux premières, la Guinée Française et la côte d'Ivoire, sont le domaine de la Compagnie française dç l'Afrique occidentale. Héritière des établissements fondés par C.-A. Verminck elle les a multipliés sur toute la côte. Constituée en 1887 au capital de sept millions, elle a pris la suite des affaires d'une première compagnie fondée par M. Verminck en 1881, la Compagnie du Sénégal et de la côte occidentale d'Afrique. Sierra-Leone était resté le principal centre commercial de toute cette côte et c'est là que fut d'abord établi le chef-lieu des comptoirs de la Compagnie. Aujourd'hui c'est de Rufisque, de Bathurst, de Conakry, de Freetown, de Grand-Bassam, que ses agents principaux dirigent les multiples employés disséminés dans toutes les rivières de la côte, à l'ouest sur le Sine, le Saloum, la Gambie, la Casamance, dans la Guinée portugaise et française ; à l'Est dans, le Sierra-Leone anglais. Ses factoreries de Libéria, peu productives, ont été supprimées, mais, en 1898, la Compagnie achetait les établissements de la Société Française de la côte d'Ivoire et de la maison Swanzy, de Londres, très ancienne sur la côte; elle prenait d'emblée une grande place à la côte d'Ivoire. Près de 140 employés européens, assistés de nombreux noirs, sont occupés darjs ses nombreuses factoreries, La prospérité remar-
quable de cette Compagnie, qui distribue à ses actionnaires de beaux dividendes, fait honneur à l'habileté de son directeur, M. Bohn.
Mais les Marseillais, qui soutiennent depuis trois quarts de siècle sur ces côtes une lutte difficile et heureuse contre la concurrence des maisons anglaises et allemandes, commencent à s'inquiéter des progrès des Bordelais. Ceux-ci se sentent à l'étroit au Sénégal. Depuis longtemps leurs maisons ont des comptoirs solidement établis en Gambie et en Casamance. Depuis quelques années les Bordelais sont nombreux en Guinée française. Leur organisation commerciale, moins onéreuse pour le négociant que celle de Marseille, où les intermédiaires rendent des services parfois un peu coûteux, contribue, paraît-il, à les favoriser. Ils font même leur apparition à la côte d'Ivoire, avec quelque circonspection.
Au Dahomey les Marseillais restent toujours les seuls représentants du commerce français. Les deux vieilles maisons rivales, Mante frères-Borelli et Cyprien Fabre, semblent trop fortement établies dans tous les marchés de la côte dahoméenne pour que d'autres puissent trouver place à côté d'elles. Dans cette colonie, comme à la côte d'Ivoire, les succès remportés sur les maisons anglaises et allemandes sont d'autant plus méritoires que les commerçants français n'y sont pas protégés par nos tarifs différentiels. En vertu des conventions spéciales signées avec l'Angleterre ces colonies sont soumises au régime de la porte ouverte.
Jusqu'ici les tentatives de culture sont restées très secondaires dans ces colonies guinéennes. Elles vivent presque exclusivement de l'exploitation des produits naturels. Graines oléagineuses, palmistes, huile de palme, caoutchouc, bois d'ébénisterie, etc., tels sont les principaux aliments du commerce. Ils procurent assez de ressources pour que, dès leurs débuts, ces colonies aient pu pourvoir à leur administration sans rien demander à la métropole. Les négociants marseillais, gens prudents, satisfaits d'une pareille situation, craignent qu'on ne veuille la compromettre en poussant trop vite ces jeunes colonies dans la voie du progrès. La vogue de la colonisation agricole pouvait entraîner à vouloir réaliser des conceptions brillantes mais dangereuses. Pas de grande colonisation agricole sans de grands travaux publics, sans de grandes dépenses, sans emprunts, sans lourds impôts. En voulant aller trop vite on eût risqué de compromettre un avenir plus lointain mais assuré. L'exploitation des produits naturels
aidée par celle de l'or à la côte d'Ivoire, du bétail au Dahomey, peut permettre à ces deux colonies de s'outiller peu à peu. Cet outillage et l'accroissement progressif du bien-être parmi les indigènes ouvriront la voie à la colonisation agricole. Telles sont les vues que les Marseillais ont cherché jusqu'ici à faire prévaloir par la bouche de leurs négociants les plus autorisés.
C'est ainsi que M. Georges Borelli, dans une intéressante communication sur le Dahomey, lue au Congrès de géographie de Marseille en 1898, faisait toutes ses réserves au sujet des hâtives cultures qu'on pourrait tenter: « Le Bas-Dahomey, disait-il, doit être exploité tel qu'il est; remplacer les plantations naturelles de palmiers, donnant quatre récoltes par an de produits toujours vendables en Europe, par d'autres cultures, serait une grave erreur.... Il faut laisser aux noirs l'exploitation agricole du Bas- Dahomey; à nous l'exploitation commerciale.... Le sol du Haut-Dahomey se prête admirablement à l'élevage. Il ne faut pas songer à autre chose, pour le moment du moins. »
M. Bohn, directeur de la Compagnie Française de l'Afrique occidentale, ne se montrait guère plus enthousiaste dans une autre communication faite au même Congrès : « Aussi longtemps, affirmaitil, que les produits naturels seront suffisamment abondants et que le prix en sera rémunérateur, il est peu probable que l'agriculture fasse des progrès dans nos colonies. Il n'existe malheureusement pas de moyens pratiques d'obliger les indigènes au travail.... Peut-on espérer que des entreprises de culture dirigées par des Européens aient plus de succès? Les tentatives de ce genre faites jusqu'à présent ne sont guère encourageantes. » M. Bohn ajoutait, il est vrai, qu'on pourrait sans doute obtenir de meilleurs résultats grâce à des études méthodiques et prolongées, et qu'alors des capitaux européens pourraient être utilement employés à produire les denrées coloniales, café, cacao, vanille, etc. Mais il en parlait comme d'une éventualité plutôt éloignée. L'année suivante il marquait encore ses défiances et ses craintes de voir sacrifier inutilement les intérêts d'un commerce établi au prix de grands sacrifices, et ceux des colonies elles-mêmes, quand il protestait contre les projets de grandes concessions de terres sur la côte occidentale. Ces concessions seraient dangereuses si on voulait accorder des monopoles aux compagnies qui les obtiendraient ; elles resteraient inutiles si on ne songeait pas à les en investir.
Telles sont les idées des deux hommes qui sont à la tête des deux
entreprises françaises les plus considérables à la côte occidentale. Elles peuvent sembler un peu terre à terre à ceux qui rêveraient de voir transformées tout d'un coup en riches colonies de plantations des terres dont la belle végétation atteste la fécondité. Mais elles sont, en réalité, marquées au coin du bons sens et de l'expérience. L'opinion hautement formulée des maisons marseillaises a peut-être contribué à maintenir la colonisation dans la voie suivie jusqu'ici. Si elle a préservé nos jeunes colonies guinéennes des expériences malheureuses de grande colonisation tentées au Congo depuis 1900, nous ne pouvons que nous en féliciter. Domaine par excellence de la colonisation commerciale, la Guinée française, la côt^ d'Ivoire et le Dahomey sont destinés longtemps encore à attendre de la vente de leurs produits naturels leur principale ressource. Ce n'est pas dire qu'il faille y renoncer aux expériences agricoles à condition de les poursuivre avec prudence. C'est bien ainsi que l'entendent les Marseillais. Loin de les trouver absolument réfractaires à des essais, ils en ont fait quelques-uns eux-mêmes .
Nos trois colonies guinéennes attendent en ce moment de la construction de leur chemin de fer de pénétration une impulsion nouvelle pour leur développement et leur commerce. Deux de ces chemins de fer, ceux de la Guinée et de la côte d'Ivoire, sont des entreprises de ces colonies elles-mêmes. Le plus important des trois, celui du Dahomey, sera le résultat d'une entente entre la colonie et une compagnie qui est marseillaise. Cette ligne dahoméenne, type unique parmi nos lignes coloniales, par sa construction et son exploitation, montrera quelle est la souplesse et la fécondité de l'initiative marseillaise.
En 1901 elle était concédée à M. Georges Borelli qui constituait la Compagnie française des chemins de fer du Dahomey. Le contrat intervenu entre la Compagnie et la colonie était des plus intéressants. L'infrastructure de la. ligne, c'est-à-dire tous les terrassements et travaux d'art sont faits par la colonie; la pose de la voie est l'œuvre de la Compagnie, qui se charge ensuite de l'exploitation dans des conditions déterminées, pour une durée de 75 ans. Le contrat évite à la colonie l'aléa ordinaire de la garantie d'intérêt, remplacée par une subvention limitée quant à la quotité et à la durée: 200 francs par kilomètre exploité, pendant huit ans seulement. La colonie a droit cependant au partage des bénéfices à partir d'une
recette de 6000 francs par kilomètre. En retour des risques courus et des charges assumées la Compagnie avait obtenu le droit d'installer et d'exploiter, sur la côte ouest du Dahomey, jusqu'à 20 kilomètres de Cotonou, des ports, docks, etc. Surtout la colonie lui abandonnait le long de la voie 300.000 hectares de terres à mettre en valeur. Des terres remplaçant les fameuses garanties d'intérêt, c'est le système souvent employé aux Etats-Unis pour les grandes lignes transcontinentales. Il avait été préconisé en 1897 pour Madagascar sans qu'on eût pu arriver à une entente, par suite de l'hostilité de l'opinion contre les grandes concessions. Les Chambres eussent peut-être hésité si on les avait consultées; elles n'avaient pas eu à intervenir. Mais une pareille concession n'était-elle pas faite pour braver l'opinion , à Marseille même où on venait de protester avec éclat contre les projets de grandes concessions? Il n'en était rien, car les terres concédées ne bordaient pas la ligne sur toute sa longueur, ni même sur la plus grande partie. Elles formaient trois groupes très inégaux, très éloignés l'un de l'autre, qui laissaient toute la place désirable aux exploitations particulières : 15.000 hectares dans le Bas-Dahomey, 80.000 vers 7° 45' de lat. N., déjà au delà d'Abomey, 200.000 enfin entre 7° 45' et 9° tout au loin dans le Haut-Dahomey, dans des régions propices à l'élevage.
Le contrat de 1901 semblait donc heureusement concilier les intérêts de la colonie, de la Compagnie et des particuliers. Il a été modifié depuis par un nouvel accord conclu le 24 août 1904 entre le gouverneur de l'Afrique occidentale et la Compagnie, pour assurer le prolongement de la voie ferrée. La Compagnie a renoncé à toutes ses concessions territoriales moyennant une indemnité de quatre millions de francs. Quelles qu'aient été les raisons de cette modification fondamentale de la convention de 1901, il est permis de la regretter. Il y avait là une occasion, qui ne se représentera peut-être pas de longtemps, d'expérimenter dans notre domaine une combinaison qui a fait heureusement ses preuves dans la colonisation des Etats-Unis. La convention de 1901 n'a pas donné non plus tout ce qu'elle semblait promettre par les clauses inscrites pour assurer la rapidité de la construction. Cependant près de 120 kilomètres sont exploités au début de 1905 et l'avancement vers le Haut-Dahomey paraît assuré par la nouvelle convention. L'avenir nous dira si les Marseillais sauront tirer parti de cette voie de pénétration dont ils proclamaient
la nécessité dès les années qui suivirent la conquête. Plus que jamais l'avenir du Dahomey dépend surtout de leur initiative.
Le voisinage des Belges semble avoir exercé sur nous au Congo une influence funeste. La construction hardie de leur chemin de fer a découragé les initiatives de notre côté. Puis les succès de nos voisins ont excité l'émulation. Le vaste domaine anglais avait été dépecé entre une série de grandes sociétés de colonisation, le Congo français se trouva soudain partagé entre une quarantaine de compagnies nées subitement comme sous le coup de baguette d'un magicien. Alors on s'est aperçu que les résultats obtenus par les sujets du roi Léopold étaient dus à des procédés de colonisation qui ne sont pas les nôtres et qui ont excité de vives protestations. On a hésité à les adopter et, pendant ce temps, les compagnies et la colonie périclitent.
Les Marseillais semblent s'être tenus tout à fait à l'écart de ce mouvement quelque peu irréfléchi et désordonné. Cependant il faut rappeler que la plus ancienne tentative de grande colonisation au Congo a été marseillaise. On sait combien les débuts de cette colonie ont été lents et pénibles. L'effort de Brazza, son premier gouverneur, porta surtout sur la reconnaissance méthodique de son territoire et sur son extension. Dans cette période de quinze ans qui précéda l'éclosion des compagnies actuelles, la principale maison française qui s'y établit, celle qui soutint presque seule la lutte difficile contre les puissants négociants de Li ver pool, John Holt, Hatton et Cookson ou le Hambourgeois Woermann, était marseillaise, au moins par son chef. La maison Daumas et Cle avait, en effet, son siège à Paris, mais Daumas avait commencé et poursuivi longtemps sa carrière à Marseille ou dans les comptoirs marseillais de la côte occidentale.
Daumas reprit pour son compte les projets coloniaux du Comité d'initiative de l'Ogooué et du Marseillais Rabaud. Il eut une série de comptoirs, une flottille sur le Congo, cédée en 1882 à une compagnie hollandaise. Enfin c'est lui qui inaugura la politique des grandes concessions en fondant la Société du Haut-Ogooué à laquelle une convention du 30 octobre 1893 accorda une concession de 10 millions d'hectares de terres. On n'a pas oublié de quels retentissants débats cette concession fut l'occasion en même temps que celle de la Compagnie de Kong à la côte d'Ivoire. Ces contestations irritantes furent heureusement terminées par une transaction signée en 1897 avec le ministre
André Lebon. On ne pouvait guère prévoir alors que, ni les initiatives privées, ni le gouvernement, n'étaient découragés par ces difficultés. C'est que leur éclat même et quatre ans de discussions passionnées avaient éclairci les idées, dissipé bien des préventions et finalement rendu facile, en 1900, ce qui eût semblé irréalisable quelques années auparavant. L'initiative des Verdier et des Daumas a rendu possible Téclosion des récentes compagnies. Les contrats qu'ils avaient conclus ont servi à établir les contrats nouveaux. D'ailleurs, la Société du Haut-Ogooué subsiste, l'une des plus solides, parmi les sociétés qui exploitent le Congo depuis cinq ans. Peut-être quelques-unes de ces sociétés, qui ont presque toutes leur siège à Paris, ont-elles trouvé des actionnaires à Marseille. Peut-être quelques Marseillais sont-ils entrés à leur service, tel l'explorateur Fondère, ancien élève de l'École supérieure de commerce, devenu administrateur des « Messageries fluviales du Congo. » Capitalistes ou employés doivent être peu nombreux. Les sociétés congolaises excitent peu d'intérêt à Marseille et la colonie est une de celles qui échappent le plus à l'action marseillaise.
À la côte des Somalis le chemin de fer n'est pas seulement un élément de progrès ; il est, à lui seul, l'avenir tout entier de la colonie. La Compagnie des chemins de fer éthiopiens ne semble pas avoir d'attaches marseillaises, mais des maisons de Marseille sont les premières à profiter de l'achèvement de la ligne de pénétration jusqu'au Harrar. Plusieurs, en effet, ont leurs entrepôts dans la ville naissante de Djibouti et envoient leurs agents en Abyssinie acheter les cafés, les cuirs et autres produits d'exportation. M. Tian, d'Aden, reste le plus ancien représentant du commerce français dans ces parages ; parmi ceux qui l'ont suivi, la jeune Société des comptoirs franco-éthiopiens est établie à Harrar, Diré-Daouah, Addis-Abeba.
Madagascar reste une des colonies de prédilection des Marseillais. On les trouve mêlés à des entreprises de toutes sortes : agricoles, industrielles, commerciales (1). En 1886, la maison Mante frères et
(1) M. le Gouverneur Général a bien voulu, sur notre demande, faire dresser une liste des colons originaires des Boucbes-du-Rhône, établis dans llie au 1" janvier 1905. Elle comprend 44 noms, dont 36 de colons nés à Marseille. Us sont répartis dans 22 localités différentes.
Borelli avait repris les importants comptoirs de la maison Roux de Fraissinet en liquidation. Aujourd'hui, l'un de ses chefs, M. Th. Mante, est président du conseil d'administration de la Compagnie coloniale de Madagascar, constituée en 1896. Un autre Marseillais plein d'initiative et fils de ses œuvres, M. B es son, a réalisé, sur une échelle plus modeste, la pensée d'Alfred Rabaud, en fondant successivement la Compagnie Marseillaise de Madagascar et la Société de l'Afrique orientale dont la prospérité fait honneur une fois de plus à l'habileté commerciale des Marseillais. Avec ses agences de Tananarive, Tamatave, Andevorante, Vatomandry, Mananjary, Diego-Suarez, Majunga, Tuléar, la Compagnie Marseillaise prend une part très active au trafic de la colonie. En outre, elle a des exploitations agricoles importantes dans la province de Fénérive, théâtre, il y a plus de quatre-vingts ans, des efforts d'Albrand. Elle cultive la vanille à Fandrarazana où elle a établi un outillage perfectionné d'exploitation forestière ; elle a créé une cocoterie à la Pointe à Larrée. On trouverait d'autres Marseillais parmi les planteurs de la côte orientale. Dans la province de Vohémar la belle propriété Dor et Cic possède 40.000 pieds de vanille. La famille Dor, vieille famille coloniale, est depuis longtemps partagée entre Marseille et Bourbon. Des Marseillais participent aux recherches minières pour lesquelles les Lyonnais ont constitué plusieurs sociétés.
Depuis 1896 le Comité de Madagascar n'a cessé de collaborer activement et utilement à la mise en valeur de notre nouvelle colonie. Il a fait en sa faveur une intelligente propagande ; il l'a fait mieux connaître ; il a soutenu la réalisation des grands travaux les plus urgents pour son développement, routes, canal des Pangalanes, chemin de fer. Or, le comité compte parmi ses fondateurs M. J. Charles- Roux, son dévoué président depuis plusieurs années.
En Indo-Chine, il serait à souhaiter que l'initiative marseillaise fût plus hardie. Sans doute, quelques maisons, telles que les Bonade, les Allatini, les Debeaux, pour ne citer que les plus connues, tiennent une place à Saigon, à Hanoï ou à Haïphong. Mais n'est-il pas regrettable que la plus grosse maison de commerce de Saigon soit une maison allemande et qu'elle ne soit pas la seule ? Le commerce de l'Indo-Chine est surtout un commerce asiatique, mais les Allemands ne sont pas plus qualifiés que nos négociants pour en être les intermédiaires.
Les Marseillais n'ont pas non plus leur place bien marquée dans les entreprises industrielles et agricoles, peu développées il est vrai jusqu'à ce jour. La Société marseillaise de crédit, dont on retrouve l'action dans beaucoup de nos colonies, est intéressée dans la Société des docks et houillères de Tourane. Un armateur, M. Henri Estier, figure dans le Conseil d'Administration de la Compagnie lyonnaise indo-chinoise. On peut compter aussi à l'actif des Marseillais quelques créations de plantations : en 1895, c'est un Marseillais, le capitaine au long-cours Gaggino, qui faisait en Annarn les premiers essais de tabac. Depuis plusieurs années, le fils d'un industriel de marque consacre d'importants capitaux à la mise en valeur d'une concession dans le sud de l'Anna m. L'œuvre la plus intéressante accomplie en Annam est même due à l'initiative marseillaise. C'est aux efforts de M. Lombard surtout qu'est dû l'essor récent de la culture du thé. La maison Lombard et Clc, devenue la Compagnie des thés de F Annam, adonné un grand développement à ses entreprises : elle possède des plantations ; elle loue surtout leurs jardins aux indigènes ; elle a fait venir des Chinois pour diriger la préparation de ses produits. Dès maintenant elle vend, en France, environ 150.000 kilogrammes de ses thés. Les récents événements ont mis en évidence le nom de M. Pierre Sauvaire, marquis de Barthélémy, l'explorateur bien connu, concessionnaire des terrains qui entourent la baie désormais historique de Cam Rhanh. Or, le marquis de Barthélémy appartient à une vieille famille marseillaise. Ajoutons que les cadres de l'administration indochinoise renferment un certain nombre de jeunes Marseillais.
On ne peut donc pas dire que les Marseillais se désintéressent de rindo-Chine, mais il est permis de regretter qu'ils ne s'y intéressent pas davantage. On a tellement pris l'habitude de surnommer Marseille la porte de l'Orient, qu'on aimerait à s'imaginer notre grande colonie asiatique comme un domaine préféré de la colonisation marseillaise. Méry disait spirituellement à quelque étranger qui s'étonnait du peu de développement de la Cannebière qu'elle était la rue la plus longue du monde puisqu'elle s'étendait jusqu'à Saigon. En vérité, les Marseillais l'ont trop oublié jusqu'ici. Il y a quelques années, la Chambre de Commerce de Lyon organisait la fameuse mission lyonnaise qui attira sur l'Indo-Chine l'attention du monde des affaires. Comme résultat immédiat, on peut au moins signaler l'éclosion de la Compagnie lyonnaise indo-chinoise et de la Société lyonnaise de colonisation d < 31
en Indo-Chine qui augmentèrent le nombre des entreprises lyonnaises au Tonkin. La Chambre de Commerce de Marseille avait adjoint un délégué, M. Grosjean, à la mission ; ce délégué est retourné depuis s'établir à Hankéou où il a créé une fabrique d'albumine en concurrence avec les grandes fabriques allemandes. C'est là une intéressante initiative, mais aucun autre effort appréciable n'a été suscité à Marseille.
L'abstention des Marseillais s'explique assez naturellement. Ils sont à la fois très hardis et très prudents pour risquer leurs capitaux; d'autre part, amis des nouveautés et très routiniers, très attachés à leurs traditions. Or, les conditions économiques de l'Indo-Ghine n'étaient pas très favorables à la colonisation jusqu'à ces dernières années et les Marseillais n'y étaient pas attirés par d'anciennes relations. Mais bien des progrès ont été accomplis récemment : la pacification achevée, l'union indo-chinoise rendue plus étroite, les finances fortement organisées, les grands travaux publics entrepris et surtout les voies de communication rapidement exécutées. Tout semble faire prévoir que notre grande colonie d'Extrême-Orient entre définitivement dans la voie d'un développement rapide. Il n'est pas possible que les Marseillais ne prennent pas désormais une part plus grande à sa colonisation.
Bien que Marseille soit le seul port français relié régulièrement à Nouméa, les Marseillais ne paraissent guère s'intéresser non plus à la Calédonie. Les récents et curieux efforts de la petite colonisation agricole, encouragée par l'Union coloniale et par le gouverneur Feillet, leur sont restés étrangers.
C'est dans les colonies de notre ancien domaine qu'on retrouve toujours influente l'activité marseillaise. Les vieilles traditions ont été maintenues très vivantes et l'élément marseillais reste représenté dans toutes les classes de la société de nos Antilles ou de Bourbon. Aussi la terrible catastrophe de la Martinique a-t-elle été particulièrement ressentie à Marseille ; la destruction de Saint-Pierre y a plongé de nombreuses familles dans le deuil. L'infortuné gouverneur Mouttet, lui-même, mort victime du devoir, était un Marseillais. Pour ne citer qu'un nom M. J. Deville, à la tête de la Compagnie marseillaise de sucrerie coloniale, continue les traditions d'une famille qui a depuis longtemps d'importants établissements aux Antilles.
Autour de 1840, au moment où on agitait déjà la question de l'émancipation des esclaves, qui devait porter un coup si rude à la prospérité de ces colonies de plantations, les Marseillais avaient présenté au gouvernement une curieuse proposition dont l'adoption eût pu rendre de grands services. Malgré le récent échec de la colonisation de la Mana et les souvenirs encore vivants du désastre du Kourou, la Guyane était de nouveau à l'ordre du jour. Un M. Jules Lechevalier avait proposé, en 1842, un projet de régénération de cette belle et misérable colonie. Il s'agissait de « substituer à l'exploitation isolée des particuliers l'action puissante d'une compagnie secondée par l'intervention de l'État », La compagnie se serait chargée, moyennant certaines conditions, de procéder à l'émancipation des esclaves et d'indemniser leurs propriétaires. Elle comptait suppléer au manque de bras « par des émigrations sagement combinées d'Européens. Lechevalier combattait avec énergie l'opinion des anciens colons qui prétendaient que les nègres seuls étaient aptes aux travaux de l'agriculture sous les tropiques. Il reprenait en somme, en prétendant profiter de l'expérience chèrement acquise, les idées qui avaient inspiré les organisateurs des expéditions du Kourou et de la Mana.
Une commission, présidée par le comte de Tascher, fut chargée d'examiner le projet Lechevalier et la Chambre de Commerce de Marseille fut consultée. Lechevalier vint lui-même défendre ses idées devant elle. La Chambre comptait parmi ses membres des négociants en relations avec la Guyane ; elle put consulter plusieurs Marseillais, colons à Cayenne, MM. de Saint-Quentin, Blanchard et d'autres. Dans une réponse mûrement étudiée elle rendait hommage aux efforts de Lechevalier mais combattait comme une utopie la confiance dans la possibilité de transformer la colonie par le travail des blancs. Elle n'admettait l'utilité des travailleurs européens que comme élément dirigeant. Or les bras avaient manqué de tout temps à la Guyane ; il n'y avait encore que 16.000 esclaves. Si on faisait l'émancipation, la pénurie de main-d?œuvre allait être encore plus forte. Il n'y avait donc qu'une solution : augmenter la population noire de la Guyane « par tous les moyens compatibles avec nos idées de civilisation ». Si on n'admettait pas ce principe il était inutile de songer à coloniser la Guyane.
Mais, passer du principe à l'exécution là était la difficulté. La solution fut suggérée à la Chambre par Victor Régis, un de ses
membres, qui venait de rétablir notre ancien comptoir de Ouida au Dahomey. « Le gouvernement, écrivait la Chambre au ministre, devrait envoyer des missionnaires à Whydah et les autoriser à racheter des esclaves noirs, comme le faisaient autrefois les Pères de la Merci à l'égard des esclaves blancs. On ne pourrait procéder à ce rachat que par nombre limité de 300 à 500 et à époques échelonnées ; ces hommes recevraient une éducation morale et religieuse, on les appliquerait à des travaux de culture dans les environs du village et dans peu de temps ils deviendraient des sujets capables de rendre de grands services à nos colonies. Bien loin de forcer ces hommes à quitter le sol africain, il faudrait leur laisser l'entière faculté d'un engagement volontaire et sans crainte l'on peut assurer qu'ils y consentiraient volontiers... Ce mode de recrutement s'allierait encore à un acte de généreuse philanthropie et ferait peut-être disparaître l'horrible coutume des sacrifices humains. Pendant trois époques de l'année, la fête du Serpent, la fête du Roi et celle des Iguans, 300 à 500 esclaves sont immolés ; le nombre des victimes est quelquefois plus considérable quand celui des esclaves est plus nombreux. C'est par ce motif de crainte continuelle qu'ils regardent comme un jour de bonheur celui où un négrier les reçoit à son bord pour les transporter à la Havane ou au Brésil. Ils s'embarquent en chantant, tambour et drapeau en tête, et ceux qui n'ont pas pu trouver place dans les ponts du navire retournent à terre avec tristesse et attendent avec anxiété une nouvelle occasion de fuir un pays où la mort les menace à chaque instant. »
Le Dahomey, ajoutait la Chambre, était la seule partie de l'Afrique où l'on pût songer à recruter de la main-d'œuvre volontaire. Aussi ne fallait-il pas s'étonner des moyens extrêmes employés par les Anglais sur- les côtes de Guinée pour peupler leurs colonies d'Amérique. La solution préconisée était élégante. Reste à savoir si, dans la pratique, il n'eût pas fallu recourir, même au Dahomey, à des procédés aussi blâmables que ceux que les Marseillais reprochaient aux Anglais de mettre en usage. Quoiqu'il en soit, la Chambre revenait à la charge dans une longue lettre au ministre de la marine du 10 novembre 1843. Elle lui faisait parvenir l'extrait d'une lettre que l'agent des Régis venait de faire parvenir à sa maison : « Je suis auprès du roi de Dahomey et au milieu de cadavres et de crânes humains. Je ne vois sur mon passage que des hommes empalés ou
suspendus par les pieds. Les arbres portent pour fruits des têtes sanglantes ; si j'entre dans le palais du roi, je côtoie une haie de suppliciés et nos pieds sont souillés d'une argile pétrie de sang et d'eau-de-vie. Combien je désirerais pouvoir rendre les philanthropes témoins de toutes ces horreurs. Pour le bien de l'humanité ne vaudrait-il pas mieux envoyer ces malheureux dans nos colonies comme travailleurs libres, engagés à temps, que de les laisser au pouvoir de Dahomey qui dispose de leurs têtes pour décorer les portes de son palais ? (1). »
En 1845, Berteaut, dans son livre sur Marseille et les intérêts nationaux qui se rattachent à son port, consacrait tout un chapitre à la Guyane. Il proclamait la richesse de la colonie « susceptible d'un immense développement... d'une culture plus étendue et plus lucrative que celle d'aucune des Antilles ». De nouveau il démontrait l'impossibilité d'employer la main-d'œuvre européenne et préconisait les engagements volontaires de nègres africains recrutés au Dahomey. Les objections au projet Lechevalier n'étaient que trop fondées, mais les Marseillais ne purent faire entrer le gouvernement dans leurs vues. La traite et l'esclavage étaient trop vigoureusement combattus pour que celui-ci ne redoutât pas l'accusation de les laisser renaître sous une forme clandestine. Bientôt après l'émancipation était prononcée ; la main-d'œuvre esclave n'était pas remplacée et les vieilles colonies végétèrent (2).
Pour tracer le tableau complet de la colonisation marseillaise, il faudrait sortir des limites de notre domaine colonial. En 1831, deux sociétés formées, Tune à Orange, l'autre à Valence, nolisèrent à frais communs un navire à Marseille pour transporter un groupe important de colons des bords du Rhône sur les rives du Guazacoalco, dans l'état de Vera-Cruz. La plupart des ces colons, attirés par un prospectus trop séduisant, périrent. Les expéditions analogues n'ont pas été fréquentes, mais combien de Marseillais sont allés chercher fortune dans les pays exotiques et spécialement dans les nouvelles
(1) Arch. de la Chambre de Commerce. H, 11 (plusieurs pièces).
(2) En 1856 le gouvernement impérial songea à introduire aux Antilles des noirs d'Afrique engagés pour dix ans. Régis parvint à faire adopter ses plans pour leur recrutement au Dahomey Après de longues négociations, uu contrat fut conclu en 1857. Mais on finit par préférer la main-d'œuvre indienne. — Les archives, des F^égis renferment ^ ce sujet u.ne intéressante correspondance^
républiques américaines (1). On les rencontre jusque sur les points les plus inattendus. En 1897, M. de Gerlache, partant pour son voyage au pôle antarctique, n'avait-il pas la surprise de trouver le principal hôtel de Punta Arenas, la ville la plus méridionale du continent américain, sur le détroit de Magellan, tenu par une Marseillaise, Mn,e Euphrasie Dufour ? Aventureux et indiscipliné, partisan de l'action isolée, le Provençal est certainement l'un des Français qui répugnent le moins à courir le monde et à s'établir en pays inconnu. Ce qui n'empêche pas le Marseillais de vieille souche d'être souvent l'homme le plus singulièrement casanier du monde, incapable de s'aventurer même dans les quartiers de sa ville qui ne lui sont pas familiers.
On pourrait être tenté de comparer la colonisation marseillaise actuelle à celle des Lyonnais, très remarquable depuis vingt ans, telle qu'elle a été montrée en détail dans la brochure publiée à l'occasion de l'Exposition de 1900 (2). L'action marseillaise, plus dispersée, est à la fois plus étendue et plus variée. L'œuvre lyonnaise est particulièrement brillante en Algérie, moins importante déjà en Tunisie, à Madagascar, au Tonkin; négligeable, médiocre ou nulle dans la plupart de nos autres colonies. Toutes, au contraire, dans une mesure très inégale, il est vrai, et sauf peut-être nos possessions polynésiennes, appartiennent au domaine de la colonisation marseillaise. Gardiens fidèles de solides traditions dans nos anciennes colonies, précurseurs et restés prépondérants en Afrique occidentale, également nombreux et actifs en Algérie, en Tunisie, à Madagascar, les Marseillais affirmeraient plus nettement encore leur suprématie coloniale, s'ils s'étaient montrés plus entreprenants en Indo-Chine. Aux exploitations agricoles et industrielles des Lyonnais, les Marseillais peuvent opposer les leurs; des maisons marseillaises représentent le commerce français dans la plupart de nos colonies.
D'ailleurs, il ne faut pas opposer en rivales les deux grandes métropoles, intérieure et maritime, du bassin du Rhône. Ce serait
(1) On serait tenter d'attribuer à l'influence de Marseille le curieux mouvement d'émigration et de colonisation des « Barcelonctte » au Mexique. Pourtant, semblet-il, le port provençal n'y a contribué en rien. Il attire quantité de montagnards des Alpes et spécialement de la vallée de lTbaye. Mais les premiers émigrants des environs de Barcelonette qui sont allés au Mexique sont tous parlis par Bordeaux.
(2) La colonisation lyonnaise. Rapport présenté par le Comité départemental du Rhône. Lyon. Rey, in-8% 173 pages.
méconnaître leur situation réciproque et oublier toute leur histoire. De tout temps, depuis qu'Arles n'est plus le port du fleuve, et que les ports du golfe de Lion sont des villes mortes, les deux cités ont leur vie économique étroitement liée et se sont rendu de mutuels services. Plus éloignées, elles sont aussi dépendantes Tune de l'autre que Liverpool et Manchester. Les industries de Tune ont singulièrement aidé les progrès du commerce de l'autre, tandis que les relations mondiales du port rendent aux usines lyonnaises des services non moins éminents. Comment les deux villes ne seraient-elles pas associées aussi dans leur œuvre coloniale? Quelque dissemblables d'humeur et de caractère que soient les Marseillais et les Lyonnais, des siècles de relations étroites et d'intérêts communs n'en ont pas moins créé entre eux des traditions et des idées cpmmunes. La brochure lyonnaise de 1900 débute en ces termes : « Lyon, quoique n'étant pas une ville maritime, a un passé colonial et surtout un présent colonial. Il s'est, en effet, toujours intéressé aux questions d'expansion intérieure auxquelles le conviaient et son admirable situation sur une grande voie naturelle de relations internationales aboutissant à la mer, et l'immense négoce qu'il entretient depuis longtemps avec l'univers entier. » Il fallait ajouter que ce négoce est fait par Marseille et que quand les Lyonnais songent à la mer, c'est vers Marseille qu'ils regardent. Quels que soient l'initiative, la ténacité, l'esprit de suite dont ils s'enorgueillissent à bon droit, ils ne doivent pas oublier tout ce qu'ils doivent, en matière de colonisation surtout, à leurs vieilles relations avec la grande cité maritime. De tout temps, la solidarité d'intérêts des deux villes a été affirmée par la collaboration des hommes et des capitaux dans de multiples entreprises. C'est pourquoi il n'y a pas à s'étonner de voir encore aujourd'hui d'éminentes personnalités marseillaises figurer dans le conseil d'administration de sociétés lyonnaises, ou telles grandes compagnies maritimes marseillaises avoir leur siège social et une partie de leurs actionnaires à Lyon.
Ce dernier fait donne occasion de terminer par une importante remarque. Les grandes compagnies anonymes se multiplient tous les jours et remplacent les entreprises individuelles ou les petites associations à nom collectif. Leur titre et leur siège social ne laissent souvent pas deviner leur véritable origine. Paris, le seul grand marché financier de la France, devient malheureusement de plus en plus le
siège presque obligé de toutes ces compagnies. Cette concentration, regrettable à d'autres égards, empêche de reconnaître leur caractère local souvent très nettement marqué. Elle est une difficulté de plus pour montrer dans toute son ampleur la vie économique de nos grandes jvilles françaises de province.