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CHAPITRE XIX

MARSEILLE MÉTROPOLE COLONIALE DE LA FRANCE CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES D'AVENIR.

Le xixc siècle, encore tout près de nous, est déjà pourtant le passé. Dans les derniers cent ans qui viennent de s'écouler, les Marseillais, dégagés de toute entrave par la liberté donnée au commerce et à la navigation, ont pu donner carrière à leur initiative. Aussi ils ont ajouté une dernière page, la mieux remplie, la plus brillante, à leur longue histoire coloniale. L'expansion française a largement profité de leurs efforts.

Dans leurs entreprises on retrouve les Marseillais du xixe siècle héritiers des traditions de leurs devanciers. Ils ont prouvé au plus haut degré leur hardiesse et leur patience, ces deux qualités indispensables à tous les colonisateurs. Mais leur activité a continué d'être caractérisée par des marques bien distinctives. Les Marseillais supportent mal la tutelle du gouvernement ; ils aiment agir par eux-mêmes. Ils poussent plutôt trop loin l'esprit d'indépendance et s'associent difficilement entre eux ; c'est là leur principal défaut. De plus, en dépit de leur réputation méritée de grands parleurs et de hâbleurs, ce sont des négociants singulièrement avisés. Là où ils ont été laissés libres par le gouvernement ils ont en général réussi. Leur colonisation, exempte de violence et de contrainte vis-à-vis des indigènes, particulièrement humaine, a été aussi très pratique ; on pourrait l'appeler la colonisation des résultats. Commerciale toujours, puisqu'elle est l'œuvre de négociants, mais conduite avec une grande largeur de vues. Plus encore qu'au xvnie siècle ces négociants ont été des premiers à comprendre l'importance de la colonisation agricole ; à la tenter, comme en Algérie dès 1830 ou à Madagascar vers 1820; à la provoquer,

comme au Sénégal et sur la côte occidentale, où les indigènes ont appris d'eux à cultiver le palmier à huile. Qu'on revoie les plans de grandes compagnies dressés par Alfred Rabaud, Marseillais de vieille souche et de caractère, entre 1860 et 1885, les entreprises agricoles y tiennent toujours une place.

Depuis que notre nouvel empire colonial a été constitué, Marseille participe très activement à sa mise en valeur. Elle a fourni de nombreux colons à l'Algérie, elle en a attiré plus encore par le rayonnement de son influence ; dans toutes nos possessions elle est largement représentée par des négociants, des industriels, des agriculteurs, des fonctionnaires.

Elle est le grand marché français des produits coloniaux, le principal débouché ouvert à nos colons. Assurer l'écoulement de ses denrées n'est-ce pas le plus grand service qu'on puisse rendre actuellement à l'agriculture coloniale, le meilleur moyen de lui donner confiance dans l'avenir ? Nos possessions tropicales ont de vastes étendues de terres incultes, fertiles, toutes propres à porter des récoltes trop analogues. Concurrentes entre elles, elles ont encore à compter avec les colonies étrangères et avec les pays tropicaux indépendants. Par l'accroissement des plantations tropicales, il y a déjà menace de surproduction et avilissement des prix pour plusieurs des principales denrées coloniales, sucre, café, poivre et autres épices. Le même danger est imminent pour d'autres produits. Aussi les intermédiaires, tant décriés, sont-ils plus que jamais nécessaires pour trouver des consommateurs aux producteurs. Autrefois, la politique coloniale avait surtout pour but de se procurer, en abondance et à bon compte, les produits exotiques ; dès maintenant, il faut s'inquiéter de trouver à les vendre. Marseille est pour eux un débouché d'autant plus précieux qu'elle le leur fournit elle-même, sans avoir recours à des consommateurs français ou étrangers. Ses industries, dont l'essor récent ne fait que commencer, sont, pour nos colons, une sécurité présente et un gage d'avenir.

Elle est, en même temps, la principale porte de sortie des marchandises françaises destinées à la France du dehors. Plus donc que ceux de tout autre port ses négociants s'adressent aux manufacturiers français, de préférence à ceux de l'étranger, pour satisfaire leur clientèle coloniale. S'il faut louer l'initiative des industriels, qui se sont enfin décidés, depuis quelques années, à fabriquer spécialement des

produits en rapport avec les ressources et avec les goûts des indigènes, nos sujets, les négociants des ports, leurs intermédiaires, les ont certainement poussés et aidés à entrer résolument dans cette voie. Ceux de Marseille leur ont rendu, à cet égard, ou peuvent leur rendre plus de services que tous les autres.

Par l'antiquité et la continuité de ses traditions, par la grandeur actuelle de son rôle, Marseille mérite bien le nom, qui lui a été déjà donné, de métropole coloniale de la France. C'est parce qu'elle en est consciente qu'elle a été la première à créer chez elle, il y a quelques années, un enseignement colonial supérieur, complétant son Institut colonial, création plus ancienne, due à l'intelligente initiative du docteur Heckel. Cet enseignement est destiné à la fois à de jeunes étudiants, futurs négociants, industriels ou colons, et au grand public dont l'opinion aura, longtemps encore, grand besoin d'être éclairée. L'idée était féconde puisqu'elle a été reprise successivement à Lyon, à Bordeaux, à Nancy, où l'exemple de Marseille a été suivi autant que les ressources locales le permettaient.

Tout récemment, un enseignement plus spécial et non moins utile vient d'être créé par l'initiative marseillaise. L'organisation sanitaire et les services d'hygiène ont fait dernièrement de grands progrès dans nos possessions, mais il en reste un autre à accomplir, c'est la préparation spéciale à donner dans la métropole aux futurs médecins coloniaux. Dans aucun centre d'études médicales ceux-ci ne peuvent trouver un milieu plus propice que le grand port colonial où affluent les malades, les anémiés, les convalescents de toutes nos colonies tropicales. Pour compléter cette perpétuelle leçon de choses, des chaires spéciales pour l'étude de la pathologie, de la thérapeutique, de l'hygiène aux colonies, ont été instituées à l'école de médecine il y a plusieurs années. Enfin, Marseille, forte de cette initiative et des avantages qu'elle présente, a réclamé et obtenu que la nouvelle Ecole de santé, créée par le ministère des colonies, fût établie chez elle. Elle achèvera de donner un caractère bien local à l'enseignement supérieur de la grande cité, qui commence à devenir le grand foyer de hautes études qu'elle devrait être, qu'elle serait plus encore si le gouvernement écoutait ses vœux.

Mentionnons aussi le projet à l'étude, lancé encore par le docteur Heckel, comme tant d'autres idées fécondes, d'un Institut colonial indigène. Faire venir en France une élite peu nombreuse de jeunes

gens de familles indigènes notables, leur faire connaître notre pays, notre civilisation, par un séjour de plusieurs années, et les leur faire aimer, les rapprocher en même temps les uns des autres, les habituer à penser, à sentir en commun, leur faire apprécier la solidarité qui les unit sous la tutelle française, tel est le but poursuivi. Il est grand, noble, digne de la France ; il n'est pas utopique, à condition qu'on ne se flatte pas de trop obtenir et surtout de réussir complètement dès les premiers essais. C'est à Marseille seulement, la ville au climat favorable, aux mœurs accueillantes, à la vie intense et instructive, qu'il est réalisable.

Qu'est-ce que l'avenir réserve à la métropole coloniale ? Dans le passé, ses négociants et ses armateurs ont été des pionniers à côté des Normands et des Bretons, les hardis marins de l'Océan. Actuellement le rôle de nos grands ports ne peut plus être aussi grand qu'il Ta été sous l'ancien régime, ni même encore au xixc siècle. L'ère des expéditions maritimes aventureuses, des explorations hardies, des fondations hasardeuses de comptoirs est passée. Il s'agit de développer normalement et en toute sécurité des colonies constituées et régulièrement organisées. Elles commencent à être connues dans les coins les plus reculés du pays, à devenir populaires, à attirer de toutes les parties du territoire des capitaux et des colons. Les ports, autrefois presque les seuls centres d'activité coloniale, quand celle-ci était presque synonyme d'action maritime, voient leur rôle diminué, restreint de plus en plus à la navigation et au commerce, traits d'union indispensables, il est vrai, à la métropole et à ses possessions, mais simples auxiliaires, quelque puissants qu'ils soient, de la véritable colonisation.

Nos colonies sont en quelque sorte pour nous la réserve de l'avenir, l'espoir suprême pour notre industrie et notre commerce qui voient se fermer devant eux successivement les marchés étrangers, d'où nous sommes évincés par le bas prix des produits concurrents et par les barrières du protectionnisme. Car ce n'est pas une crise passagère que nous traversons depuis quinze ou vingt ans déjà. Les progrès de la production continuant d'être hors de proportion avec ceux de la consommation, il faut penser qu'elle se prolongera en s'aggravant , au moins dans une période assez longue, car il est vain de pronostiquer

de trop loin l'avenir. Notre agriculture ne souffre pas moins, mais il semble, au premier abord, qu'elle n'a pas beaucoup à attendre des colonies. Elle a plus besoin, en effet, de se défendre contre l'invasion des produits étrangers, que de rechercher l'écoulement des siens. Tel n'est pas le cas, cependant, pour ses vins, pour ses betteraves, pour ses huiles, pour ses fromages et d'autres articles encore. Les colonies sont déjà des consommateurs importants de ses vins, de ses bières, de ses sucres. Elles contribuent et contribueront plus sûrement au relèvement de l'agriculture par les avantages procurés aux deux autres branches de la production française. Car n'oublions pas que tous les éléments de la vie économique du pays sont étroitement solidaires. C'est pourquoi la politique coloniale n'est pas seulement la politique des ports, des négociants, des industriels, c'est une politique nationale.

Certains protectionnistes sont tellement pressés de lui faire produire tous les fruits qu'on peut en attendre, qu'ils voudraient rétablir un régime analogue à l'ancien pacte colonial, tout au moins entourer nos possessions de barrières fortement protectrices de nos produits. S'il est légitime de considérer des colonies chèrement acquises comme des marchés privilégiés, on devrait sentir quel serait le danger d'adopter un système qui, non seulement irrite contre nous les étrangers, compromet ainsi la solidité et la durée de notre empire, mais risque d'aller contre son but même, en condamnant à la misère ou à la gêne les indigènes et les colons appelés à consommer nos produits. Mieux vaut marcher lentement et sûrement.

Ces réserves faites, il est certain qu'il faut désirer qu'au xxe siècle nous vendions plus de marchandises françaises à nos colonies. La grandeur du progrès à accomplir et l'importance des bénéfices à réaliser méritent bien de susciter de grands efforts. Puissamment aidées par nos tarifs douaniers de 1892, nos industries ont déjà fait de sérieuses conquêtes. Dans la période quinquennale 1893-97, le total des importations étrangères aux colonies s'était élevé à 666.218.000 francs, celui des françaises à 513.877.000 francs seulement. Pendant les cinq années suivantes, 1898-1902, les mêmes chiffres ont été de 1.O56.198.000 et 933.889.000 francs. Depuis 1899 la balance a penché de plus en plus fortement en faveur des ventes françaises. Si même on ajoute l'Algérie et la Tunisie, leur prépondérance est mieux marquée puisqu'en 1902 les étrangers n'ont pu écouler que 285.178.000 francs de leurs produits, tandis que les Français en vendaient pour 558.223.000 francs.

Mais ce n'est pas encore un chiffre d'affaires négligeable et qu'on ne puisse considérer comme largement réductible que celui de 285 millions de francs.

Si les industriels ou les agriculteurs ne s'intéressent qu'à l'accroissement des importations françaises au dehors, celui des exportations coloniales en France n'est pas moins désirable pour les négociants et armateurs de nos ports. Or, la situation n'est même pas aussi satisfaisante, car c'est à peine s'il y a eu progrès dans les dix dernières années. En 1893-97, les achats de l'étranger avaient été de 659.758.000 francs, ceux de la France et de ses colonies de 584.936.000 francs ; en 1898-1092 la proportion est restée presque la même : 884.837.000 trancs contre 817.455.000. L'Algérie et la Tunisie changent encore tout à fait la comparaison, puisqu'en les comptant la France a acheté, en 1902, 457.027.000 francs de produits coloniaux, l'étranger 283.259.000 francs.

Sans doute il est normal que nos possessions ne soient pas en relations qu'avec la France. Le pacte colonial avait autrefois pour dérivatif la contrebande. Il paraîtrait aujourd'hui beaucoup plus insupportable et serait plus impossible encore à appliquer. Il y a même telles colonies, comme l'Indo-Chine, par la nature de ses productions et de ses besoins, ou comme nos établissements d'Qcéanie, par leur position dans le Pacifique, qui sont destinées longtemps, sinon toujours, à faire un commerce très actif en dehors de l'Europe. Mais sur le chiffre total de 568.437.000 francs auquel s'est élevé le trafic des étrangers dans nos possessions en 1902, il y a beaucoup à prendre pour nos usiniers, pour nos cultivateurs, pour nos négociants, pour nos armateurs.

Ils peuvent tout attendre surtout de l'essor économique de nos colonies. En Algérie et en Tunisie, la population indigène et le peuplement européen progressent à la fois avec la plus grande rapidité. Les 4.429.000 Algériens de 1896 étaient augmentés de 345.000 en 1901 ; en suivant le même taux d'accroissement, ils seraient plus de 10 millions dans une quarantaine d'années. L'immense domaine de l'Afrique occidentale va se repeupler sous l'heureuse influence de la paix française qui produira les mêmes heureux effets à Madagascar. Avec dix millions de travailleurs dans l'Afrique soudanaise ou guinéenne et six ou sept sur la grande île australe, de vastes étendues de terres seront forcées de livrer les trésors latents qu'elles renferment. Il faut moins compter, sans doute, sur l'éveil rapide des populations plus arriérées et plus indolentes des régions équatoriales de notre Congo.

De même l'essor commercial de notre Indo-Chine ne sera peutêtre pas aussi brillant qu'on pourrait l'attendre au premier abord de nos sujets les plus civilisés, appelés par une domination intelligente à multiplier leur production et leur consommation. Mais les Annamites sont souvent trop serrés déjà là où la terre est riche, pauvres autant par suite du morcellement de celle-ci que par la faute d'un gouverne- i

ment incapable et tyrannique. L'exemple de l'Inde anglaise est d'ailleurs là pour nous instruire : avec trois cents millions d'habitants environ, qui bénéficient depuis longtemps de la domination européenne, elle Tait environ 3 milliards et demi de commerce ; les 400 millions de trafic de nos sujets indo-chinois, qui sont loin certainement d'être vingt millions, représentent à peu près une proportion double par individu. Il serait donc téméraire d'espérer qu'elle s'accroisse très vite. Cependant ce serait verser aussi dans un véritable pessimisme que de ne tenir aucun compte de l'influence heureuse qu'exerceront sur nos sujets les bienfaits de notre administration, les commodités xle nos voies de communications et de nos ports, l'exemple de nos planteurs. Faut-il oublier aussi, à côté des deltas surpeuplés, les vastes étendues de terres à mettre en valeur au Tonkin, en Annam, en Cochinchine, plus encore au Cambodge et au Laos? Et l'exploitation de grandes richesses minérales encore incomplètement I

connues ne sera-t-elle pas un autre stimulant pour l'accroissement de la population et de sa richesse?

Ne tenons pas compte de colonies plus petites comme la Calédonie ou comme la Guyane que la chance finira peut-être par favoriser. Laissons de côté la Réunion et les Antilles dont on ne peut guère espérer qu'enrayer la décadence. Dans le reste de notre empire, au lieu de 42 millions environ de producteurs et de consommateurs, c'est plus de 70 qu'il est permis d'espérer dans moins d'un demi-siècle. Mais qui peut prévoir quelle capacité d'achat et de vente leur auront fait acquérir quarante ans d'efforts de notre colonisation? Même en étant bien inférieure à celle de nos Algériens d'aujourd'hui, elle |

donnerait un total de plus de 7 milliards de francs. Mettons les choses ;

au pire : si elle restait aussi faible qu'elle l'est maintenant, notre trafic colonial approcherait de 3 milliards. Les pessimistes considéreront' le premier chiffre comme un mirage plutôt que comme une espérance ; les optimistes diront avec plus de raison encore que le second est certainement très inférieur à la réalité future, Nos négociants et nos

industriels ne peuvent-ils reprendre espoir et se mettre à l'œuvre avec confiance, en pensant que nos enfants ont des chances de trouver dans nos possessions un marché d'échanges d'une valeur d'au moins 4 à 5 milliards, sinon davantage?

Peut-être trouvera-t-on qu'il est téméraire de vouloir ainsi jongler avec les chiffres? Il n'est pas sans intérêt, cependant, de chercher à préciser pour ceux qui n'ont qu'une idée fort vague de notre empire colonial et des possibilités de son avenir. Quoiqu'on en pense, un débouché de plus en plus large est ouvert à nos produits. Il faut, en retour, que la métropole puisse s'ouvrir largement à ceux des colonies. Cette réciprocité d'échanges est heureusement possible car nôtre alimentation et notre industrie consomment actuellement des quaiitités énormes d'articles, demandés aujourd'hui à l'étranger, quÉ nos colonies seront en état de nous fournir quand notre domaine sera en pleine exploitation.

Car c'est un phénomène souvent remarqué déjà et déploré, surtout par les adversaires de la colonisation : la France demande à l'étranger la plus grande partie des produits tropicaux qu'elle consomme. On peut l'observer particulièrement à Marseille comme le montre le tableau suivant !

Importations à Marseille de diverses denrées et marchandises (1908)

Totales

Blés 591.267 tonnes

Graines oléagineuses . . 494.440 »

Coton ... ! 2.433 balles

Soies 14 .908 tonnes

Laines 125.879 balles

Peaux brutes 18.027 tonnes

Café 29.894 »

Thé 2.000 »

Cacaos 631 »

Tabacs 5.677 »

Caoutchouc et gutta... 367 »

Des colonies françaises 133.892 tonnes

13 balles

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