COLONIES MASSALIOTES
. auV! elaulV^siècle avanUésus Christ
Cïtharista ? Co/en-es douteuses
navires, et mettaient leurs comptoirs à l'abri des coups de main des indigènes. Athenopolis, placée entre Olbia et Fréjus, était peut-être bâtie sur le beau golfe de Saint-Tropez, le meilleur abri de cette côte. Antibes, Nice et Monaco, n'ont cessé d'être habitées depuis que les Massaliotes eurent reconnu l'excellence de leur position.
Entre le Rhône et les Pyrénées, les Massaliotes avaient fondé Rhodanusia et Agatha. Le nom de la première semble indiquer sa position vers les embouchures du Rhône. Pourtant elle reste encore indéterminée ; c'est saps aucune cçrtitude que Desjardins l'a placée
entre Saint-Gilles et Beaucaire. Sur la côte déjà deshéritée du golfe de Lion, les Massaliotes avaient heureusement choisi remplacement d'Agde abritée par son cap. L'emporium le plus actif de cette côte, Narbonne, ville gauloise dont les Romains allaient bientôt faire la rivale de Massalie, n'était pas une colonie grecque.
Au delà des Pyrénées, Rhoda, fondée par les Rhodiens sur le beau golfe de Rosas fut occupée par les Massaliotes, comme l'indiquent à la fois les textes et les monnaies de la ville où la rose, emblème de Rhodes, est placée ordinairement à côté du lion massaliote et quelquefois suspendue à l'oreille d'Artemis. Tout auprès, sur les bords du * même golfe, les Massaliotes fondèrent une colonie dont la fortune devait être plus brillante et plus durable, Emporta?, aujourd'hui Ampurias. Entre Carthagène et le fleuve Sucron (Jucar), Strabon connaissait l'existence de trois petites villes (iro>tyV1*) massaliotes dont Hemeroscopium était la plus importante. Celle-ci est communément identifiée avec le petit port de Dénia dont plus tard le général romain Sertorius devait faire le point d'attache de sa flotte. On est moins d'accord pour fixer la position d'Alonis que quelques uns placent dans les parages d'Alicante. Enfin Maenace, la plus lointaine des colonies massaliotes, est devenue aujourd'hui Almunecar, entre Almeria et Malaga.
Tous ces noms sont cités par plusieurs auteurs. D'autres ne nous sont parvenus que mentionnés par un texte unique. L'existence de ces colonies de Massalie fut sans doute très éphémère ou resta profondément obscure. Telles Ampelos et Trcezen situées probablement dans la Ligurie italique. Theline, dont le nom grec, connu seulement du poète archéologue Festus Avienus, ne subsista même pas, fut remplacée par la bourgade celtique d'Arelate ; celle-ci ne dut qu'à la colonie envoyée par César de devenir une ville. Il est séduisant de faire d'Arles une ancienne ville grecque ; certains auteurs ont voulu expliquer par cette noble origine la légendaire beauté des Artésiennes, mais cette tradition ne semble pas fondée, Arles peut se contenter d'être romaine. On peut rappeler que le commerce du Bas-Rhône fut fait d'abord par les bouches occidentales qu'on appelait Ora libyea ; c'est là qu'était bâtie l'Heraclea des Phéniciens (Saint-Gilles ?) ; c'est là aussi que fut la Rhodanusia des Massaliotes. Mais ceux-ci empruntèrent de préférence la branche orientale, qui prit le nom d'Os massalioticum et c'est peut-être alors qu'ils établirent sur cette branche la
station de Theline. Cependant la navigation y était déjà fort difficile puisque, pour assurer le ravitaillement de son armée par mer, Marius entreprit un travail énorme comme celui de la Fossa mariana. Ce furent les Massaliotes qui profitèrent pour leur commerce de cette entreprise toute militaire. Marius leur céda, en effet, la propriété de la Fossa en récompense de leurs services. Ils firent, dès lors, un trafic actif par ce canal ; mais il semble que déjà Theline n'existait plus depuis longtemps.
Festus Avienus est aussi le seul à parler de Pyrene ou Latera civitas ; il n'indique d'ailleurs pas qu'elle ait été fondée par les Massaliotes mais seulement que ceux-ci y faisaient un grand commerce ; Desjardins la place conjecturalement à Banyuls. D'autres préfèrent avec quelque raison Collioure, port le plus voisin d'Illiberis, le grand marché de la région, le Caucoliberris des indigènes. Il est possible que le nom donné par les Massaliotes à leur colonie ait été employé ensuite pour les montagnes voisines. Ainsi la paternité du nom des Pyrénées attribuée aux Phéniciens, aux Celtes, aux Basques, à d'autres encore, reviendrait tout simplement aux colons de Massalie. Enfin, rappelons que Cyrene, Abarnos, Azania sont mentionnées par Etienne de Byzance sans qu'on puisse dire où elles étaient placées.
Telles sont les colonies massaliotes dont on peut affirmer l'existence. Elles suffisent à attester la force d'expansion de la cité phocéenne. Mais il est probable qu'elles furent en réalité plus nombreuses et la place reste libre aux conjectures, si l'on veut rechercher leurs noms. Rien n'empêche de penser, par exemple, que le nom grec de Citharista ne soit celui d'une colonie massaliote, dont le village de Ceyreste qui domine la rade de La Ciotat a conservé le nom. On peut supposer aussi que les Massaliotes durent occuper les anciens établissements phéniciens d'Heraclea du Rhône (Saint-Gilles) et d'Heraclea Caccabaria (Cavalaire), que les cultivateurs de Planasia et de Leron, c'est-à-dire des iles Lérins, étaient Massaliotes comme ceux 4es Stoechades. Enfin, même, il n'est pas interdit de croire que de beaux abris comme ceux de Portus Veneris, s'il faut l'identifier avec Port Vendres, et de Portus Herculis (Villefranche) n'ont pu être négligés par les Grecs. Mais ce sont de pures hypothèses qu'on sera libre d'accepter ou de rejeter.
Il serait intéressant de savoir comment furent fondés tous ces établissements et combien d'efforts ils coûtèrent aux Massaliotes. Il
semble bien qu'ils durent employer la force pour les créer et pour les maintenir. Strabon l'indique assez nettement. « Leur courage, dit-il, leur a fait conquérir dans la suite quelques plaines des environs par les mêmes moyens qui leur valurent la fondation de plusieurs villes. Du nombre de ces villes sont celles qu'ils fondèrent en Ibérie pour se prémunir contre les Ibères.... Il en est de même des villes qu'ils fondèrent dans la Gaule telles que Rhodanusia et Agatha pour contenir les Barbares qui habitent les environs du Rhône, ainsi que de Tauroentum.... qu'ils bâtirent dans le dessein de se garantir des incursions des Salyens et des Liguriens qui habitent les Alpes. » De ce texte suffisamment significatif* on peut rapprocher celui de Justin: « Les Ligures mécontents des progrès de la ville harcelaient les Grecs d'attaques continuelles. Ceux-ci en repoussant leurs attaques l'emportèrent tellement sur leurs ennemis vaincus qu'ils purent établir de nombreuses colonies sur leurs territoires conquis (1). »
Les colonies de Massalie furent donc d'abord des postes fortifiés, placés sur les points les plus importants des côtes où elle commerçait pour en écarter les indigènes, leur interdire la piraterie à laquelle les Ligures surtout aimaient à se livrer, et permettre à ses navires d'y relâcher en sûreté. Les Massaliotes, dit encore Strabon, avaient dans les Stoechades une garnison pour les garantir des descentes des pirates. Ces postes fortifiés devaient aussi servir de refuges aux marchands qui se risquaient à nouer des relations commerciales au milieu de ces populations hostiles. C'est ainsi que procédèrent au xvic siècle les Portugais, quand ils bâtirent sur les côtes des Indes leurs comptoirs fortifiés. Tels étaient encore il y a peu d'années les établissements européens sur les côtes de Guinée.
Peu à peu, cependant, comme il arrive toujours par un contact prolongé, des rapports plus pacifiques s'établirent et les postes fortifiés devinrent des marchés commerciaux plus ou moins importants. Si l'on en croit Justin, les Massaliotes étaient encore en guerre avec les Ligures et les Gaulois quand déjà ils avaient noué avec les Espagnols des relations amicales. On vit même les indigènes attirés par les étrangers venir habiter auprès deux. Strabon raconte qu'EmporiaB fut une ville double où les indigènes et les Grecs vivaient côte à côte, séparés d'abord par un mur par mesure de précaution. Puis le mur
(1) Strabon, IV, i, 3. — Justin, xliii, 3.
disparut et les deux populations se mélangèrent librement. « Elles ne forment à présent, ajoute- t~il, qu'un même peuple gouverné par un mélange de lois grecques et barbares (1). »
Quelle fut la fortune de ces établissements? Très peu, sans doute, devinrent de véritables villes. Massalie n'était pas elle-même très peuplée; c'est sans doute être généreux que de lui attribuer une vingtaine de mille habitants à la fin du vi° siècle, c'est-à-dire au moment où elle commença à coloniser. Même en supposant que cette population se soit rapidement accrue, comment aurait-elle pu fournir de nombreux colons pour les multiples comptoirs échelonnés entre la Ligurie italienne et les colonnes d'Hercule ?
Les stations du littoral ligure étaient mal placées pour se développer en face d'une population qui resta hostile et d'un pays pauvre. Elles ne purent guère prendre de l'importance qu'à l'époque romaine quand les Ligures furent soumis et plus civilisés. Aussi n'y a-t-il pas de raisons de douter de la justesse des expressions des auteurs anciens quand César appelle Tauroentum un castellum Massiliensium ; les vestiges retrouvés d'une ville prospère ne datent que de l'époque romaine. C'est aussi avec raison que Pline qualifie Nicaea d'oppidum. Cependant il faut remarquer que les positions de ces stations avaient été choisies avec intelligence dans les endroits les plus propices pour communiquer avec l'intérieur du pays. Nicaea et Antipolis se faisaient lace des deux côtés des bouches du Var au bord desquelles il n'était pas possible de s'établir ; Athenopolis était, sans doute, à portée de l'embouchure de l'Argens, Olbia au débouché du Gapeau. La mer ne recevait aucune rivière dans le voisinage de Tauroentum ; mais celle-ci était au pied d'un amphithéâtre de collines et de vallons qui sont aujourd'hui l'un des coins les plus riches de la Provence maritime. On peut en conclure que les Massaliotes avaient songé dès le début à introduire leur commerce dans l'intérieur des pays ligures en même temps qu'à assurer la sécurité de leur navigation, il n'est pas défendu de croire que leurs efforts n'avaient pas été infructueux.
Rhodanusia, sur la branche occidentale du Rhône, ne semble pas avoir eu une existence bien plus longue que Theline sur la branche orientale. Son nom n'est connu exactement que des vieux auteurs.
(1) Strfiboi), III, iv, 8,
Pline en parle comme d'une ville qui n'existait plus de son temps et la confusion qu'il fait de cette ville avec Rhoda indique que le souvenir même en était très incertain. Le creusement de la Fossa mariana, seule fréquentée dès lors par les bâtiments massaliotes, avait pu déterminer son abandon définitif.
Agatha, dont la position commerciale sur l'Hérault était excellente, prit-elle de l'importance? De la Saussaye, dans sa Numismatique de la Gaule Narbonnaise, lui attribue un monnayage particulier mais à une époque très tardive, très voisine de César, « comme l'indiquent à la fois la rareté de ses monnaies et la faiblesse de leur exécution. » Agatha dut souffrir du voisinage de Narbo qui, grâce à sa position sur l'Aude, route dirigée vers le riche pays des Tolosates, devint de bonne heure un très important marché et fut fréquentée par les Massaliotes bien avant que les Romains n'en fissent leur première capitale en Gaule.
Emporiae et Rhoda sont les deux colonies massaliotes qui eurent la plus brillante fortune ou, du moins, c'est sur elles que nous possédons le plus de détails. Le pays des Celtibères, la Catalogne actuelle, était riche. D'après Diodore et Strabon les mines d'argent étaient très abondantes au sud des Pyrénées ; Aristote ajoute que les Massaliotes en tiraient des profits importants. Si l'on en croit Strabon, le côté des Pyrénées qui regardait l'Ibérie était couvert de forêts de toutes espèces d'arbres tandis que celui qui regardait la Gaule était nu. Chez les Cerrétans, qui habitaient la plupart des vallées de ces montagnes, on trouvait des jambons qui le disputaient en renommée à ceux des Cantabres et procuraient à ces peuples un commerce très avantageux. Le pays devait produire aussi de belles laines comme la Bétique, car les étoffes d'Emporiœ étaient renommées pour leur incomparable finesse. La Catalogne possède aussi les mines de sel les plus riches d'Espagne et les Massaliotes faisaient un très important commerce de salaisons. Les Celtibères passaient pour très hospitaliers quoique cruels envers leurs ennemis et ils se disputaient l'honneur de recevoir les étrangers.
On s'explique donc facilement la prospérité d'Emporiae et de Rhoda qui se développèrent toutes les deux. Elles eurent chacune leurs monnaies, différentes de celle deMassalie; toutes deux avaient adopté les mêmes poids mais les marquaient de signes différents. Elles faisaient donc du commerce par elles-mêmes, indépendamment de la métropole. Mais le très grand nombre de monnaies des Emporitains troij-
vées à Massalie montre aussi que les relations commerciales étaient importantes entre les deux villes et que les Massaliotes participaient aux affaires qu'ils faisaient avec les Celtibères.
Les deux colonies massaliotes profitèrent même des faciles passages qui s'ouvrent dans les Pyrénées Orientales pour étendre leur commerce au delà des montagnes jusque dans les plaines de la Garonne. Des monnaies fréquentes frappées par les Barbares en Aquitaine, notamment près de Toulouse, à l'imitation de celles des Emporitains témoignent de l'influence de ceux-ci. Comme on a trouvé près de Lodève des monnaies barbares du poids de Marseille, on a là une vague indication des limites où se rencontraient l'influence massaliote et celle d'Emporiœ.
Emporiee n'avait pas seulement ses monnaies à elle, mais aussi ses lois particulières. Elle fut comme Massalie l'alliée de Rome. Ce fut une ville assez puissante pour rompre les liens qui l'attachaient à la métropole et pour vivre d'une vie à part. Contrairement à l'opinion de Desjardins il semble que ce fut là une exception. Seules, avec Emporirc, Rhoda et Agatha battirent monnaie. Les autres établissements massaliotes ne paraissent avoir jamais eu assez de puissance pour s'affranchir de la tutelle étroite de la métropole.
Quant aux établissements massaliotes placés entre Valence et Alicante, le terme de petites villes (iroXi'xvta) dont Strabon se sert pour les désigner, le silence des autres auteurs à leur égard, semblent indiquer leur peu d'importance. Cependant les environs d'Hemeroscopium étaient très riches en mines de fer. Strabon mentionne de très belles forges au cap Dianium que Mêla appelle à cause de cela Ferraria. Sous l'empire romain, les mines de ces parages devaient être très activement exploitées. Les Massaliotes avaient peut-être donné l'exemple. De Maenace enfin, le dernier des établissements grecs, on ne sait qu'une chose, c'est qu'à l'époque de Strabon on n'en distinguait plus que les ruines. Le souvenir de son existence était même assez incertain pour que d'autres auteurs l'aient confondu iC tort avec Malaga.
L'initiative hardie des Massaliotes tenta d'étendre leur commerce et peut-être leur colonisation en dehors des colonnes d'Hercule, sur les côtes ignorées de l'Océan où seuls les Tyriens, puis les Carthaginois, se risquaient depuis si longtemps. Il appartenait à ceux qui
avaient su découvrir le riche marché de Tartesse de rechercher aussi ces marchés mystérieux que les Carthaginois cachaient avec tant de soin. Malgré le secret que ceux de Carthage gardaient si bien, les Grecs étaient parvenus à connaître les navigations d'Hannon et d'Himilcon sur l'Océan, comme le montre un passage d'Hérodote sur l'or que les Carthaginois trouvaient en Lybie, en dehors des Colonnes d'Hercule, et surtout les détails que fournit le Périple de Scylax sur la côte d'Afrique jusqu'à l'île de Cerne.
Les noms des Massaliotes Pythéas et Euthymènes sont restés justement célèbres parmi ceux des grands navigateurs de l'antiquité* La ressemblance de leur entreprise avec celle des Carthaginois Hannon et Himilcon a pu faire penser qu'ils avaient été chargés, eux aussi, par leur ville, d'une mission simultanée et que Massalie n'avait songé qu'à imiter Carthage. Polybe, qui s'étonne qu'un particulier peu riche comme Pythéas ait pu accomplir d'aussi lointains voyages, ne fait que confirmer cette hypothèse.
Mais tout est obscur dans l'histoire des deux illustres Massaliotes. Un grand nombre d'écrits ont été déjà consacrés à Pythéas et pourtant la lumière n'est pas faite sur bien des points (1). Par qui furent décidés et organisés ces voyages, à quelle date furent-ils accomplis, quel en était le but? Toutes questions auxquelles on ne peut répondre que par des conjectures.
Un passage d'Aristote où il est question des ouvrages de Pythéas prouve que le voyage de celui-ci fut antérieur à l'expédition d'Alexandre dans l'Inde (327). Mais rien n'indique qu'il n'a pas été très antérieur. Cependant l'étendue des connaissances astronomiques de Pythéas, déjà remarquable et bien au-dessus de celles de son temps si on le place à l'époque d'Alexandre, ne permet guère de croire qu'il vécut bien auparavant. D'autre part, le navigateur massaliote aurait-il pu ou osé franchir les Colonnes d'Hercule et longé les côtes de la Bétique, sans la permission des Carthaginois? Or si la paix avait été conclue entre Massalie et Caiihage vers le début du v* siècle, l'entente était devenue plus complète. La fameuse inscription phénicienne conservée au musée du château Borély, qui date probablement du iv- siècle, montre qu'alors une petite colonie phénicienne vivait auprès de la cité grecque, comme il y en avait une au Pirée, le port
(1) Voir dans le volume de cette collection consacré aux voyageurs et explorateurs provençaux l'étude de M. Michel Clerc sur Pythéas et Euthymènes,
d'Athènes. Ainsi, tandis que l'expansion massaliote avait été contenue dans la Méditerranée au ve siècle, on peut admettre qu'elle fut assez puissante au ive pour essayer d'en sortir et que les circonstances la favorisèrent alors particulièrement.
Le but des expéditions de Pythéas et d'Euthymènes dut être d'explorer des routes commerciales nouvelles. Pythéas eut pour importante mission de chercher à atteindre par mer les pays de rétain et de l'ambre, produits précieux que les Massaliotes ne recevaient que très indirectement par les mains des Gaulois. Il ne put être question de prime abord de faire des établissements dans des pays entièrement inconnus. Mais la colonisation aurait certainement suivi l'exploration si les Massaliotes se fussent décidés à fréquenter les routes nouvelles.
Malheureusement les résultats des deux voyages semblent avoir été négatifs à cet égard. Les Massaliotes furent détournés d'envoyer leurs navires sur les rivages lointains de cet Océan si différent de leur mer habituelle. L'étain leur arrivait sans péril en trente jours, en traversant la Gaule ; il leur en fallait certainement plus du double pour aller jusqu'en Bretagne. Us n'avaient donc pas les mêmes raisons que les Carthaginois ou les gens de Gadès pour risquer cette longue navigation. Quant à l'ambre la route de terre par laquelle il parvenait était incomparablement plus commode que la voie de mer. Celle-ci dut leur paraître d'autant plus longue que Pythéas avait navigué lentement. Il comptait, par exemple, dans sa Relation cinq jours de navigation de Gadès au cap Sacré, c'est-à-dire de Cadix au cap Saint-Vincent qui termine le Portugal. Ajoutons à cela la crainte inspirée par une mer inconnue. Il n'y avait rien qui pût engager les Massaliotes à profiter des découvertes de Pythéas.
Quant aux côtes de Libye, Euthymènes dut y trouver les Carthaginois depuis longtemps en possession du commerce et établis sur les meilleurs points de parages peu hospitaliers. De plus, les marchandises de ces pays, telles que les peaux de bêtes féroces et les dents d'éléphants, dont parle Scylax, étaient nouvelles pour les Massaliotes.
Enfin les Carthaginois montrèrent en Ibérie une activité nouvelle dans la seconde moitié du iiic siècle. De même qu'ils cherchèrent à mettre la plus grande partie de la péninsule sous leur domination, ils durent garder avec un soin plus jaloux l'entrée de l'Océan. Les relations amicales du ive siècle entre Massalie et la cité phénicienne
avaient cessé. Les établissements carthaginois, tels que Carthâgène, remplacèrent sur la côte orientale de l'Ibérie ceux des Massaliotes. Ceux-ci furent donc écartés des Colonnes d'Hercule, s'ils continuèrent de songer à étendre leur commerce au delà. Sans doute cette rivalité nouvelle contribua à former et à resserrer l'alliance intime de Massalie avec les Romains dans la deuxième guerre punique. La chute de Cartilage rouvrit toute grande la route de l'Océan. Mais, à supposer que le souvenir de Pythéas et d'Euthymènes eût attiré les Massaliotes vers l'Ouest, l'alliance romaine détourna d'un autre côté leur attention et leurs efforts en leur ouvrant un nouveau champ d'action. C'est en Gaule qu'allait s'exercer leur colonisation dans la dernière période brillante de l'histoire de Massalie. Quelles qu'aient été leur initiative et leur hardiesse, leurs navigations restèrent donc en définitive enfermées dans la Méditerranée.
Pendant longtemps l'extension de leur négoce maritime avait absorbé toute l'énergie des Massaliotes. La mer était le domaine préféré des Hellènes. Les conquêtes terrestres leur paraissaient moins tentantes. Pour eux elles étaient aussi moins faciles. Les Massaliotes possédaient de nombreux navires ; leurs chantiers de construction étaient renommés et Strabon vante leur habileté dans toutes les industries qui regardaient l'art naval, la construction des machines et des engins de guerre employés sur les vaisseaux. Autant il leur était commode d'équiper de puissantes flottes, autant ils étaient peu préparés à lever des armées. Massalie prospéra donc plusieurs siècles sans posséder de territoires dans l'intérieur de la Gaule et sans y coloniser.
Desjardins a cependant soutenu une opinion contraire. « Le territoire de Marseille, dit-il, c'est-à-dire le pays qui dépendait de la ville grecque au temps de sa splendeur, par conséquent avant l'arrivée des Romains, s'étendait jusqu'aux Alpines, et même au delà, puisque Cavaillon (Cabellio) et Avignon (Avenio) lui ont été soumises ». Mais Etienne de Byzance qui était le seul à attribuer à Massalie la possession de Cabellio et d' Avenio reproduit une affirmation d'Artémidore 'd'Ephèse qui écrivait vers l'an 100 avant J.-C, c'est-à-dire après l'arrivée des Romains en Gaule. Desjardins invoque aussi une curieuse mention de la Table de Peutinger, le mot Gretia inscrit sur les territoires entre Marseille et la Durance. Il suppose avec raison que cette indication est une de celles que l'auteur de la Table avait dû emprunter
à YOrbis pictus d' A grippa. Mais il ne s'ensuit pas que les Massaliotes aient possédé une petite Graecia en Gaule antérieurement aux dons que leur firent les Romains»
L'attribution de territoires aux Grecs jusqu'à la Durance avant l'arrivée des Romains est une pure conjecture qui parait peu répondre aux probabilités . "Comment y croire, en effet, quand les Salyens occupaient encore la plaine où fut fondée Aix et les collines des environs de Marseille au moment où les Romains commencèrent leurs conquêtes en Gaule. Les Grecs n'avaient même pas pu écarter de la côte ces Salyens comme le montre le récit de Strabon au sujet de l'expédition de C. Sextius, le fondateur d'Aix. Le consul romain eut lui-même de la peine à leur imposer l'obligation de se tenir éloignés à douze et à huit stades de la côte. Si on admettait qu'Avenio et Cabellio aient été des oppida Massaliotes au u° siècle on s'expliquerait mal le silence de Polybe à leur égard. L'historien grec raconte pourtant en détail les opérations de Scipion contre Annibal sur le bas Rhône et parle des mercenaires au service de Massalie qui servaient de guides et d'éclaireurs à ses troupes le long du fleuve.
Strabon parle, il est vrai, de a quelques plaines des environs » de leur ville que les Massaliotes avaient conquises par leur valeur. Cela peut s'entendre du territoire actuel de Marseille borné par l'amphithéâtre de collines qui l'entourent et qu'occupaient alors les Salyens. L'intéressante découverte de l'oppidum ligure du Bau rous par M. Vasseur nous montre les indigènes embusqués aux limites mêmes de ce territoire. Sa destruction probable par les Romains prouverait que les Massaliotes n'avaient pas eu auparavant assez de force pour se délivrer de ce dangereux voisinage. Il semble bien que pour le cinquième, le quatrième et le troisième siècle on peut accepter à la lettre l'affirmation de Strabon : « Comptant plutôt sur les ressources que leur offre la mer les Massaliotes se sont appliqués de préférence à profiter de leur position avantageuse pour la navigation ».
Toutefois, sans chercher à occuper des territoires, ils n'avaient négligé aucune occasion d'étendre leur commerce en Gaule et par là ils avaient exercé au loin une heureuse influence civilisatrice. Les Ligures eux-mêmes faisaient des échanges actifs avec les Grecs leurs ennemis. La variété des ustensiles grecs trouvés dans l'oppidum du Baa rous montre que de très bonne heure les Massaliotes furent les fournisseurs de leurs voisins pour les besoins les plus divers. Il leur
arrivait même, sans doute, de leur vendre des armes qui pouvaient servir à les combattre. Strabon parle des boucliers de cuivre dont se servaient les Ligures et dont les Grecs leur avaient appris l'usage.
L'activité du commerce massaliote fut surtout très grande chez les peuples des basses vallées du Rhône et de la Durance, plus riches que les Ligures. Des monnaies massaliotes ont été retrouvées en très grande quantité à Saînt-Remy, en moins grand nombre à Pertuis, à Tarascon, à Vaison. Si Avignon et Cavaillon n'étaient pas des oppida de Massalie, les marchands de celle-ci fréquentaient en grand nombre ces deux marchés importants.
L'étude des monnaies anciennes d'Avignon fournit à cet égard de précieux éclaircissements. Les plus anciennes, que de la Saussaye fait remonter à l'époque immédiatement antérieure à l'arrivée des Romains en Gaule, portent d'un côté l'effigie de l'Apollon massaliote, de l'autre un symbole particulier à la nation gauloise, le sanglier. Cette monnaie barbare indique assez qu'Avignon n'était pas alors une ville grecque ; mais ce type mixte, l'habileté de sa fabrication, décèlent les rapports fréquents des Massaliotes avec ce centre gaulois, placé au milieu de riches plaines dans une position privilégiée au confluent du Rhône et de la Durance. Rien n'empêche de penser qu'un certain nombre de marchands grecs avaient fini par s'y fixer.
La voie du Rhône permettait aux Massaliotes d'étendre leur influence jusque dans le pays des Helvètes et même au delà. L'étude des monnaies a révélé tout un côté de leur commerce resté complètement inconnu auparavant. Des monnaies massaliotes ont été retrouvées dans la vallée supérieure du Rhône et au Nord jusqu'à Berne, dans le canton du Tessin, les Grisons, dans le Tyrol italien en grande quantité et dans toute la vallée du Pô. Beaucoup de ces pièces, il est vrai, n'avaient pas été frappées à Massalie même, elles avaient été copiées par des peuplades barbares établies surtout, paraît-il, dans la vallée du Rhône. Néanmoins elles permettent de retrouver les traces d'un courant commercial important qui partait du Rhône et se prolongeait à travers les passages des Alpes jusqu'aux extrémités du pays des Helvètes et des pays cisalpins. L'abondance particulière de ces monnaies dans le Tyrol italien ne paraît guère explicable au premier abord. Mais si l'on réfléchit que l'ambre de la Baltique était apporté sur les bords de l'Adriatique dès la plus haute antiquité et que la route du Brenner était la plus commode qu'il pouvait prendre, on
peut conjecturer que des Massaliotes ou des marchands gaulois allaient attendre les marchands d'ambre à leur descente des Alpes pour rapporter à Massalie le précieux produit.
Ce fut le commerce de rétain surtout, plus que celui des autres produits de la Bretagne ou de la Gaule, qui attira les Massaliotes dans Tintérieur de ce pays et fit pénétrer l'influence hellénique jusqu'aux extrémités de ce pays. Diodore de Sicile parle de marchands qui allaient acheter l'étain dans l'île d'Ictis (Wight). Ils le transportaient à travers la Gaule jusqu'à Massalie en trente jours avec des chevaux, en partant sans doute des environs des embouchures de la Seine.
Cette route, la plus courte, n'était pas la seule par laquelle l'étain et les produits de la Bretagne arrivaient à Massalie. Les Vénètes, alors marins les plus hardis de l'Armorique, au dire de César, faisaient en Bretagne un trafic très actif. Les marchandises qu'ils en rapportaient devaient traverser la Gaule en remontant la Loire. Elles étaient peut-être débarquées à Corbilo (Saint Nazaire), ville gauloise d'importance très ancienne. Scipion Emilien rencontra à Massalie des marchands de Corbilo.
Il n'est pas probable que des Massaliotes aient profité de ces relations commerciales suivies pour s'établir loin de leur ville au milieu des peuplades indigènes. Mais rien n'empêche de croire que toutes ces routes aient été fréquentées par eux. Pourquoi les marchands de Massalie auraient-ils été moins hardis que ses navigateurs? Peut-être les voyait-on revenir périodiquement à Corbilo, à Ictis, au fond du pays des Helvètes, sur les rives du Haut-Adige à la recherche de l'ambre. Cependant on n'en a aucune preuve certaine. L'auteur du Périple attribué au géographe Scymnus parle des Grecs qui arrivent chez les Celtes et y font pénétrer leurs mœurs, mais le terme de Celtique a pour lui un sens très élastique. On pourrait tirer un argument plus sérieux d'un passage de César. Il remarque que les Eburons, les Nerviens et les Ménapes ne laissaient pas pénétrer chez eux les marchands étrangers. Il est permis de sous-entendre que ces marchands voyageaient librement dans le reste de la Gaule, en dehors de cette rude Belgique, et que ces étrangers étaient des Massaliotes.
Quelle que soit l'opinion qu'on adopte au sujet des établissements
ou des voyages des Massaliotes en Gaule, on ne peut mettre en doute
l'influence considérable que des relations fréquentes et anciennes
avaient exercée sur les Gaulois. César trouva l'usage des lettres
grecques répandu chez les Helvèles et même chez les peuples de la Celtique qui s'en servaient pour tous les usages publics ou privés. Strabon dit que Massalie, naguère l'école des Barbares, avait donné aux Gaulois le goût des lettres grecques, à tel point que ceux-ci rédigeaient en grec jusqu'à leurs contrats.
Par là les Massaliotes avaient joué vis-à-vis des Gaulois le rôle le plus élevé que doivent se proposer des colonisateurs, L'alliance romaine leur permit, dans les derniers temps de leur splendeur, de coloniser réellement tout une partie de cette Provence qui fut profondément imprégnée de culture grecque avant de devenir la Province romaine par excellence.
En 143, le consul Opimius céda à Massalie le territoire des Ligures Oxybiens et Déciates situé entre l'Argens et le Var. En 122, C. Sextius Calvinus chassa les Salyens du littoral, leur interdit de s'en approcher à plus de 12 stades, là où la côte était ouverte, de 8 stades, dans les parties rocheuses, et abandonna aux Massaliotes la bande de terre ainsi réservée. Après la soumission définitive des Salyens par Cn. Domitius Ahenobardus et Q. Fabius Maximus en 121, leur territoire entier dut devenir la propriété des alliés de Rome, bien qu'aucun auteur ne le dise. Plutarque, dans la vie de Marius, parle des vignes des Massaliotes plantées dans la vallée de l'Arc. D'après César, leur territoire s'étendait jusqu'au Rhône qui formait auparavant la limite des terres des Salyens.
En 78 ou 77, Pompée leur abandonna encore les terres des Volces Arecomices et des Helviens au delà du Rhône. César commença-t-il par favoriser, lui aussi, les fidèles alliés des armes romaines? Il s'exprime obscurément à ce sujet, dans un passage de ses Commentaires où il semble dire que la soumission des Gaulois profita aux Massaliotes et augmenta leurs revenus. Ce ne fut pas pour longtemps. Bientôt le conquérant des Gaules se brouilla avec eux et, après le fameux siège de l'an 49, leur enleva toutes les terres que les Romains leur avaient précédemment données et même la plupart de leurs colonies maritimes, ne leur laissant guère que l'indépendance.
Mais Massalie avait possédé pendant près de quatre-vingts ans (122-49) des territoires étendus. Pendant les trente dernières années (78-49) ceux-ci allaient des Cévennes jusqu'au Var, ici bornés au voisinage du littoral, là pénétrant dans les riches plaines de l'intérieur jusqu'à la hauteur de la Durance et de l'Ardèche. Cette partie de la
Gaule jouit alors d'une tranquillité profonde, troublée seulement un moment par la révolte des populations exaspérées par les exactions du Verres de la Narbonnaise, le proconsul Fonteius (76-74). On vit alors Narbonne assiégée et Massalie elle-même menacée à cause de son alliance avec les Romains.
Les Massaliotes montrèrent dans leur domaine une activité remarquable. C'est alors qu'ils fondèrent des colonies dans les villes de l'intérieur comme Avignon et Cavaillon. Même ils eurent le temps de faire des établissements au delà du Rhône dans les derniers territoires qui leur furent cédés. Nîmes, la capitale des Arecomices, qui devint rapidement une ville populeuse et un marché très important, a pu devoir à Massalie les débuts de sa fortune. De la Saussaye remarque qu'une médaille grecque, frappée à Nemausus et assez répandue, peut être considérée comme un monument de la domination de Massalie.
Celle-ci fit plus que d'envoyer ses marchands s'établir dans les principaux marchés du pays. Elle transforma la vie des habitants, elle leur apprit à tirer le meilleur parti de leur climat et de leur sol, elle leur apporta la prospérité. C'est alors, en effet, que la vigne et l'olivier, introduits par eux, devinrent les grandes cultures de la Provence. Cicéron nous montre bien l'importance qu'elles avaient prise en peu de temps quand il nous apprend que, de son temps, les Romains, inquiets pour la vente de leurs vins et de leurs huiles, interdirent aux Transalpins de planter des vignes et des oliviers.
Telle était la personnalité que la colonisation massaliote avait donnée à ce territoire, entouré de terres romaines, qu'à Rome on avait pris l'habitude de le désigner du nom de Grèce. C'est ce que prouve le nom de Gretia relevé sur YOrbis pictus d'Agrippa. L'empreinte grecque avait été forte et durable puisque, quand ce nom était inscrit sur la carte officielle de l'empire, depuis longtemps déjà l'ancien domaine de Massalie était soumis à l'administration et à l'influence romaines.
Après tout, l'historien Justin ne peut être accusé que d'avoir exagéré dans le passage célèbre où il vante l'influence civilisatrice des Massaliotes. « C'est d'eux, nous dit-il, que les Gaulois prirent l'habitude d'une vie plus cultivée, c'est grâce à eux que leur barbarie s'adoucit et disparut, qu'ils se mirent à cultiver les champs, à entourer leurs villes de murailles. Alors ils s'habituèrent à obéir aux lois et non plus seulement à la force des armes, à tailler la vigne et à planter l'olivier. Hommes et choses furent si brillamment transformés qu'on n'eût pas
dit que les Grecs avaient émigré en Gaule mais que la Gaule avait été transportée en Grèce (1). »
Massalie n'a pas eu le bonheur d'avoir ses historiens. Les exploits de ses navigateurs et de ses marchands sont restés en partie inconnus. Mais nous en savons assez pour dire que l'expansion de la colonie phocéenne fut glorieuse et féconde. Elle l'eût été bien plus si la puissance des Carthaginois et des Romains ne l'eût empêchée de recueillir les fruits de son activité. Malgré les Carthaginois, Massalie a porté la civilisation grecque jusqu'aux extrémités du monde méditerranéen. Jusqu'aux abords des mers polaires ses marins ont devancé de plusieurs siècles les vaisseaux romains qui, peut-être, n'ont pas pénétré aussi loin. En Gaule, la tâche civilisatrice des Romains a été grandement préparée par les obscurs efforts des Massaliotes. L'œuvre colonisatrice de Massalie mérite donc de n'être pas oubliée. Elle fournit une belle préface à l'histoire de la colonisation marseillaise.