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LA COLONISATION MARSEILLAISE AU TEMPS DES CROISADES

A l'époque où la colonisation grecque brillait encore d'un vif éclat dans le nouveau et vaste domaine que lui avait taillé en Orient le génie d'Alexandre, la conquête et la colonisation romaines envahissaient peu à peu l'occident méditerranéen. Tandis que la Grèce elle-même, puis l'Asie hellénisée tombaient entre les mains des maîtres du monde ancien, Massalie restait la dernière à prolonger en Occident l'histoire de la colonisation hellénique. Son rôle n'avait cessé qu'au début de l'empire romain. Elle finit par y être absorbée après avoir obscurément gardé son indépendance jusqu'à une date ignorée.

Pendant plusieurs siècles, il n'y a plus de colonisation européenne. Les peuples asiatiques, contenus, refoulés ou pénétrés par les Grecs et les Romains, prennent leur revanche. Les migrations se succèdent à travers l'Europe d'Orient en Occident, du Nord au Sud. Ce n'est qu'après des siècles d'anarchie, quand la société féodale est définitivement constituée, que les Occidentaux cessent de vivre repliés sur eux-mêmes, réduits à repousser les invasions, absorbés par des luttes pour l'existence. Avec les Croisades recommence l'expansion européenne au dehors. Elles présagent les grands voyages à travers

(1) Voir pour ce chapitre : Méry et Guinclon. Histoire des actes et des délibérations du corps et du conseil de la municipalité de Marseille. Marseille, 1841, 8 in-8°. — BJancard. Documents inédits sur le Commerce de Marseille au moyen âge. Marseille, 1884, 2 in-8°. — Marchand. Le Commerce de Marseille avec le Levant pendant les Croisades. {Bulletin de la Soc. de Géog de Mars., 1800;.— Heyd. Histoire du commerce du Levant au moyen âge. Leipzig, 1886,2 in-8". — De Mas Latine. Relations et commerce de T Afrique septentrionale ou Magreb avec les nations chrétiennes au moyen âge. Paris, Didot, 1886, et Traités de paix et de commerce concernant les relations des chrétiens avec les Arabes de T Afrique septentrionale au moyen âge. Paris, Pion, J866, in-4-.

l'ancien continent, les grandes découvertes maritimes, la colonisation moderne.

Elles avaient même débuté comme un grand mouvement de migration et de colonisation. Si les difficultés de toutes sortes et les désillusions cruelles arrêtèrent vite l'exode des paysans vers l'Orient, les gros bénéfices à réaliser encouragèrent au contraire pendant plusieurs siècles les voyages et les établissements des marchands. Les croisades suscitèrent une colonisation commerciale, analogue à celle des Phéniciens et des Grecs par le but poursuivi, mais bien différente par les moyens employés et par la grandeur des résultats.

Cette colonisation fut l'œuvre des grandes républiques commerçantes, maîtresses pendant près de quatre siècles du trafic et de la navigation dans la Méditerranée. Au premier rang, brillèrent les villes italiennes; parmi elles, les trois grandes rivales Venise, Gênes, Pise, de beaucoup les plus puissantes de toutes, d'autres encore telles qu'Amalfi, Ancône, Messine. Mais grand aussi fut le rôle des ports du midi de la France, désignés en bloc sous le nom de provençaux : Marseille, Saint-Gilles, Montpellier, Narbonne. A côté des villes italiennes et provençales, seules Barcelone et Raguse méritent d'être mentionnées. Toutes ces villes, rivales ardentes, voulurent posséder dans les pricipaux ports du Levant leurs colonies de marchands, établies les unes à côté des autres. Celles-ci, dans ces pays étrangers, chrétiens, musulmans ou byzantins, eurent une existence indépendante, une organisation curieuse, une vie très active et agitée ; souvent même elles jouèrent un un rôle politique important.

C'est naturellement dans les territoires conquis par les Croisés en Syrie que la colonisation fut le plus active au xne et au xme siècle. Les marchands s'établirent sur les Concessions qui leur furent accordées par les princes croisés en récompense des services rendus par les flottes des villes maritimes, soit pour le transport des armées, soit pour leur ravitaillement, soit pour la conquête elle-même. Ces princes rivalisèrent aussi de générosité par une entente intelligente de leurs intérêts.

Une série de fiefs féodaux avaient été constitués en Syrie. Ils dépendaient de trois suzerains puissants et rivaux entre lesquels étaient partagés le littoral et les ports. Aux rois de Jérusalem appartenaient les plus nombreux et les plus importants : Acre, Tyr,

Beyrouth, les plus fréquentés de tous. Les comtes de Tripoli, vassaux nominaux, mais en réalité indépendants, du royaume de Jérusalem, possédaient Tripçli et Gibelet. Enfin, Laodicée, un moment rivale d'Acre et d'Alexandrie, et Alexandrette, alors ignorée, faisaient partie de la principauté d'Antioche.

A ces trois princes, comme aux seigneurs particuliers de ces ports, une politique habile commandait de chercher à attirer chez eux le plus grand nombre de marchands occidentaux, la plus grande partie de ce courant qui amenait jusqu'à la Méditerranée les riches marchandises de l'Extrême-Orient, de l'Inde, de la Perse. Damas, Antioche, Alep, étaient les trois grands marchés musulmans en arrière de la côte auxquels ce courant pouvait aboutir. Suivant qu'il était attiré vers le premier ou vers les seconds les ports du Sud ou ceux du Nord pouvaient le recueillir.

Très nombreuses donc furent les chartes accordant des Concessions aux villes italiennes ou provençales pour créer des établissements dans les ports de Syrie. Concessions et colonies furent d'importance très diverse. Parfois des quartiers tout entiers de villes furent aliénés à Venise, à Gênes, à Marseille. Plus souvent la concession était limitée h une rue. II était stipulé qu'elle devait contenir toutes les installations nécessaires à la vie de la colonie, un moulin, un four, un abattoir particulier, enfin un établissement de bains. Tout au moins l'usage d'un des établissements de la ville était réservé aux marchands un jour particulier de la semaine. Bien entendu les besoins religieux n'étaient pas oubliés et chaque colonie possédait son église.

Souvent enfin la concession ne comprenait qu'un fondouc, vaste construction d'un type usuel sur tous les grands marchés de l'Orient. Complètement clos à l'extérieur par de fortes murailles, le fondouc était ainsi àl'abri des coups de mains, des émeutes fréquentes dans ces pays. Il protégeait aussi ses habitants par l'isolement contre les pestes et autres contagions, fléau trop habituel des villes orientales. On pénétrait par une porte étroite dans une cour intérieure entourée d'une galerie, au milieu de laquelle jaillissait une fontaine. La cour, les galeries du rez- de-chaussée et les salles auxquelles elles donnaient accès servaient d'entrepôts, de magasins, de boutiques. Au premier étage, le seul en général, s'ouvraient sur la galerie supérieure les appartements des marchands, les salles d'apparat, la chapelle de la colonie, quand elle ne possédait pas d'église au dehors. Cette disposi-

tion avait encore le précieux avantage d'abriter contre les rayons trop ardents du soleil et contre l'invasion des poussières de la rue.

Quelle que fut rétendue de la Concession, .quartier, rue ou fondouc, elle constituait une petite commune indépendante dans la ville. Elle avait son chef, désigné par la métropole, vicomte, baile ou consul. Celui-ci l'administrait, assisté de conseils comme dans les communes de l'Occident ; il jugeait les procès. Les marchands étaient exempts des impôts payés par le reste des habitants. Le plus souvent ils ne payaient pas davantage les droits de douane établis à l'entrée ou à la sortie ou les droits sur l'achat et la vente des marchandises. Bien plus, certains revenus des ports leur étaient aliénés. Ainsi, d'après les traités, les Génois touchaient à Tyr, à Acre, à Laodicée, un tiers des recettes du port. A Tyr les Vénitiens avaient également droit à un tiers des taxes perçues dans le port et de certains autres revenus.

Les Concessions faites aux républiques commerçantes en récompense des services rendus étaient de j pures donations et n'entraînaient pas de servitudes féodales. Pourtant les traités stipulaient que les colonies contribueraient à la défense des villes où elles étaient établies. De fait, elles y prirent souvent une part prépondérante. Là s'arrêtait en général leur obligation. Il n'est pas rare de voir figurer leurs troupes dans des expéditions entreprises par les rois de Jérusalem contre les Sarrasins, mais, à cet égard, elles étaient entièrement libres.

En dehors des Concessions des villes les colonies marchandes obtinrent aussi des terres souvent étendues. C'était d'abord les jardins et la partie du territoire de la ville dépendant du quartier qui leur avait été accordé. Mais, en outre, les chartes des princes concédèrent fréquemment de grandes propriétés rurales entourant des habitations, désignées sous le nom de casaux. Au temps de saint Louis, Venise possédait environ quatre-vingts casaux autour de Tyr. Dans ces casaux les marchands firent en petit de la colonisation agricole et contribuèrent à la mise en valeur du sol. Ils n'y employèrent qu'exceptionnellement des travailleurs européens. Des fermiers indigènes exploitaient ces domaines en abandonnant à leurs maîtres les deux tiers de leurs récoltes. Celles-ci n'assuraient pas seulement la subsistance de la colonie en grains, en légumes, en fruits, elles contribuaient à alimenter son commerce en produits d'exportation tels cjue coton ou

canne à sucre. Cetle colonisation agricole, seulement ébauchée, aurait sans doute pris une grande extension si les Occidentaux avaient pu jouir plus longtemps paisiblement de l'intérieur du pays.

Le nombre des chartes et l'étendue des Concessions accordées aux villes ne doivent cependant pas faire illusion sur l'importance de leur colonisation en Syrie. Souvent les circonstances empêchèrent les bénéficiaires d'en profiter. Plus souvent encore les princes cherchèrent à éluder l'exécution des chartes qu'ils avaient signées ou à reprendre peu à peu les privilèges consentis. Ainsi les colonies de marchands furent beaucoup moins nombreuses et surtout beaucoup moins considérables que ne pourrait le faire croire la seule étude des chartes.

Tel fut en particulier le cas des colonies de Marseille. La vieille cité provençale montra dès la première croisade qu'elle était prête à jouer un grand rôle. Elle affirma sa vitalité au xnc siècle en s'émancipant peu à peu de la tutelle de ses vicomtes et des comtes de Provence. La république marseillaise, constituée seulement au début du xnfl siècle, perdit peu après son indépendance, domptée par la rude main de Charles d'Anjou (1257). Mais les difficultés au milieu desquelles se débattirent tous les comtes de Provence des deux maisons d'Anjou,' jusqu'au bon roi René, permirent à Marseille de garder les plus grandes libertés et presque une complète autonomie.

Elle n'eut pourtant ni la puissance politique, ni la prospérité commerciale des républiques italiennes. Ses établissements en Syrie ne peuvent être comparés à ceux de Venise, de Gênes, de Pise, ni pour le nombre, ni pour l'importance. Cependant, après ces trois républiques rivales, c'est Marseille dont le rôle fut le plus brillant en Orient. Les Génois et les Pisans, jaloux d'accaparer tout le grand trafic dans le bassin occidental de la Méditerranée, songèrent pendant quelque temps, au xnc siècle, à interdire aux Provençaux l'accès des mers du Levant. Gênes et Pise auraient été à l'Occident les derniers grands entrepôts des produits de l'Orient. Des traités furent signés dans ce but avec les seigneurs des ports provençaux, avec les rois de Sicile, qui promirent de refuser aux vaisseaux provençaux l'accès de leurs ports. Mais seules Montpellier, Narbonne, Saint - Gilles , souffrirent de ces prétentions. Les vaisseaux génois et pisans y faisaient le grand commerce au xnc siècle.

Jamais ils ne jouèrent le même rôle à Marseille. L'activité de

celle-ci dans les mers du Levant excitait à un si haut degré la jalousie de Gênes, au xne siècle, qu'elle jugea nécessaire de ruiner sa rivale. En 1174, elle concerta avec Raimond, comte de Toulouse, l'invasion de la Provence. Le partage de la conquête était convenu d'avance : les Génois s'étaient réservé en particulier \Vl propriété de Marseille. Cette campagne échoua heureusement. Deux ans après, le comte de Toulouse, divers autres seigneurs et Gênes complotèrent encore la ruine de Marseille et de son port. Echappée à ces dangers la métropole provençale grandit encore en richesse et en activité au xiue siècle» M. Marchand, dans sa consciencieuse étude sur le commerce do Marseille avec le Levant pendant les croisades, n'a pas assez fait ressortir sa force d'expansion et la part qu'elle prit à la colonisation dans le Levant.

Malheureusement les chroniqueurs et annalistes du moyen âge ne nous renseignent pas mieux que les auteurs anciens au sujet de Massalie. Faute d'avoir été enregistrés par eux, les efforts des Marseillais, dont quelques documents nous révèlent la grandeur, restent en grande partie inconnus. Ne serait-il pas intéressant de savoir quelle part ils prirent à la première croisade ? Les service» qu'ils furent, dès lors, à même de rendre ne peuvent être mis en doute (1). Ils devaient avoir à Jérusalem un quartier où aucun étranger ne pouvait loger, avec l'usage d'un four particulier.

En 1136, le roi Foulque d'Anjou leur concédait la franchise des droits de douane et d'accise sur les achats et sur les ventes, la possession d'une rue, d'une église, d'un four à Jérusalem, à Acre et dans toutes les villes maritimes du royaume. Marseille était mise sur le même pied que Gênes et que Venise et la générosité du roi permet de mesurer l'importance de la part qu'elle avait prise aux conquêtes des croisés. La charte rappelle vaguement sa participation directe aux combats, les prêts d'argent consentis, l'utilité de ses bons avis. Baudouin III, par une charte de 1152, confirmait et étendait la concession de son prédécesseur qu'il déclarait perpétuelle. Il

(1) Dés 1103, l'abbaye de Saint-Victor recevait en don du marquis de Provence, Raymond de Saint-Gilles, chef de l'armée croisée, la moitié de la ville de Giblct, aujourd'hui Djebael, au nord de Beyrouth, par une charte délivrée aux portes de Tripoli, en présence de l'évêque de Marseille et de plusieurs autres témoins provençaux ou languedociens. Mais c'est en 1117 que Baudouin Ier, successeur de Godefroi de Bouillon , accordait aux habitants de la ville de Marseille leur première concession en Svrle, en reconnaissance de ce qu'ils avaient fait pour lui.

rappelait, comme un dernier service, les sommes d'argent avancées par les Marseillais pour [la prise d'Ascalon et de Jaffa. C'est sans doute pour les récompenser spécialement que Baudouin leur reconnaissait en outre la propriété du château-fort de Rame, situé entre ces deux villes, avec son territoire et les serfs nécessaires pour le cultiver. Dix ans après, en 1163, l'évêque de Bethléem cédait à la commune de Marseille plusieurs maisons sises à Acre et un casai du nom de Romadet, en garantie d'une somme de 2.208 pièces" d'or qu'ils lui avaient prêtée.

Si les Marseillais avaient rivalisé d'activité avec les Vénitiens, les Génois et les Pisans pour avoir leur part dans la conquête, on ne peut pas penser qu'ils en aient manqué pour tirer parti des concessions obtenues. Heyd affirme qu'ils ne possédaient pas de grands quartiers marchands mais seulement des fondoucs. Il n'y a aucune raison de croire que leurs établissements aient été partout aussi restreints. A côté du quartier des Vénitiens et des Génois, il put y avoir dans les principaux ports de Syrie, à Acre, à Tyr, à Beyrouth, la rue des Marseillais. Malheureusement, aucun document, en dehors des chartes de Concessions, ne nous renseigne sur leurs établissements. Quelle qu'ait été la rapidité et l'étendue de leur développement, les colonies commerçantes ne purent pas jouir longtemps de leur prospérité. La terrible invasion de Saladin leur porta bientôt un coup dont elles ne se relevèrent jamais complètement. Quelques jours après la prise de Jérusalem (4 juillet 1187), Acre ouvrait, sans combat, ses portes aux musulmans qui y firent un butin énorme, les habitants ayant pris la fuite précipitamment. Au début de l'année 1188 Saladin était maitre de tous les ports de Syrie, sauf de Tyr, qui seule fit une résistance énergique. Il ne restait plus rien des colonies marseillaises.

La croisade de Philippe Auguste et de Richard Cœur de Lion sauva Tyr et permit de reprendre Acre après un siège mémorable (1189-1191). Celle des Allemands, de 1197, rendit aux chrétiens toutes les villes de la côte. Désormais le royaume de Jérusalem était réduit à l'ancienne Phénicie, Acre devenait sa capitale. C'en était assez pour que les républiques commerçantes pussent rétablir leurs colonies.

Marseille y travailla activement. Comme au début de la conquête, elle avait pris une part brillante à la défense contre Saladin, puis à la reprise des villes; elle en fut également récompensée. Les Marseillais s'étaient distingués à côté des Génois et des Pisans dans la défense de

Tyr, comme l'attestait Conrad de Monferrat dans un diplôme d'octobre 1187. En récompense il leur accordait l'exemption de tout impôt dans sa ville, le droit d'avoir un consulat pour diriger leurs affaires et pour les juger. 11 leur cédait, en outre, le « palais vert avec toutes ses dépendances .et le casai de Maraclée avec toutes ses appartenances et tout son territoire », ainsi qu'un four. « En outre, ajoutait-il, si par l'effet de la clémence de Dieu d'autres villes tombent dans les mains des chrétiens, je leur accorde dans ces villes les mêmes privilèges que je leur ai donnés à Tyr. »

Trois ans après, le roi Guy de Lusignan réalisait cette promesse. Son diplôme de 1190 proclamait les services que venaient de rendre les Marseillais « par leurs personnes et par leurs biens a lors du siège d'Acre. Il nommait Bertrand Sard et Anselme, Etienne-Jean- Raymond de Posquères, Raymond de Saona, Hugue de Fer, Pierre Anuda, Gautier Auglic, Guillaume et Berard Gatti, Bertrand Caminali, Guillaume de Posquères, Pons de Revest, Berenguier, Fulco de Rostand et Bertrand Anuda. Outre le bénéfice de diverses exemptions, les citoyens de Marseille obtenaient le droit d'avoir leurs consuls à Acre.

En 1198, le roi Amaury confirmait leurs privilèges à cause des secours et des dons qu'il en avait reçus, s'élevant à la somme de deux mille huit cents besans sarrasins. La liberté « d'entrer, de sortir, de vendre, d'acheter » sans avoir rien à payer, était étendue pour eux à toutes les villes maritimes du royaume qui venaient d'être reconquises. Amaury leur cédait de plus, à perpétuité, un casai dans l'île de Chypre appelé Flacié, avec tous les paysans et les animaux qui s'y trouvaient. D'après M. de Mas Latrie, le village de Phlassou, dans la grande vallée de Solia, pourrait bien être l'ancien Flacié (1).

Les Marseillais firent -confirmer ces concessions à diverses reprises dans le courant du xinc siècle. En 1212 les consuls des Marseillais dans le pays se présentèrent devant le roi Jean de Brienne pour lui demander de les remettre en possession de la rue qui leur avait été concédée autrefois à Acre. Le roi fit des difficultés et demanda à voir les titres de leur propriété. Ces litres avaient été égarés lors delà prise de la ville, il fallut consulter les plus âgés des habitants d'Acre qui décla-

1) Voir la savante dissertation de M. de Mas Latrie sur le diplôme du roi Amaurv. Hist. de Vile de Chypre, t. h, p. 25-32,

rèrent que la rue des Marseillais était autrefois aux environs de l'église de Saint-Démétrius. Alors le roi Jean leur en confirma la possession du consentement de sa femme par lettres patentes souscrites du nom de plusieurs seigneurs. Jean d'Ibelin, seigneur de Beyrouth, leur octroya de nouveau l'exemption de tous droits d'entrée et de sortie et reconnut la juridiction de leurs consuls. Vers 1250, Philippe de Montforl, seigneur de Tyr, donna une nouvelle consécration à leurs privilèges dans cette ville. Enfin, dans les Chapitres de paix accordés à la commune par Charles d'Anjou en 1257, le nouveau comte promit « d'aider les citoyens de Marseille à recouvrer les franchises, libertés, droits et possessions qu'ils avaient autrefois à Ancône et autres lieux au delà de la mer, ainsi qu'à Chypre et dans diverses contrées. » En effet, plus tard, quand il fut élevé sur le trône de Jérusalem, il confirma tous leurs privilèges à Acre et dans les autres villes de Syrie (1284). On sait d'ailleurs qu'en 1249 le consul de Marseille fit un traité avec celui de Montpellier; un autre fut conclu en 1259 entre les Vénitiens, le consul des Marseillais et Charles de Valois, fils du roi de France.

Les colonies marseillaises reconstituées subsistèrent donc jusqu'à l'expulsion définitive des chrétiens en 1291. Dans cette seconde période de l'histoire des états croisés où les possessions chrétiennes étaient limitées à la côte, les colonies marchandes jouèrent un rôle politique qu'elles n'avaient pas eu auparavant; leur influence sur les destinées du royaume fut souvent prépondérante. Pour mieux soutenir leur puissance, Venise, Gênes, Pise établirent des liens entre leurs colonies qui avaient vécu jusque-là isolées et une sorte de centralisation. Au dessus des chefs de chacune d'elles, il y eut un baile vénitien, des consuls génois et pisans pour toute la Syrie.

C'est sans doute aussi pour mieux défendre leurs intérêts communs contre leurs rivaux italiens que les Provençaux unirent leurs colonies, tout en gardant leurs consuls spéciaux. En 1187, Conrad de Mont ferrât avait donné le palais vert de Tyr en commun aux colons originaires de Marseille, de Montpellier, de Saint Gilles et de Barcelone. La commune provençale qu'ils formèrent était administrée par six ou sept consuls, avec un tribupal commun présidé par un vicomte unique. Les Provençaux eurent aussi" leur quartier commun à Acre avec une église dédiée à la Vierge; les gens de Marseille et ceux de Montpellier y étaient en majorité; ils gardaient leurs consuls parti-

culiers. En 1296, le consul des Marseillais d'Acre se rendit auprès du roi de Chypre, Henri Ier de Lusignan, en compagnie dïm ambassadeur de Montpellier. Il conclut avec ce prince un traité de commerce au nom des deux villes et d'autres communes provençales.

C'est au moment où les colonies marseillaises approchaient de la fin de leur existence que les Statuts de Marseille, rédigés vers 1255, consacrèrent les obligations imposées, sans doute dès l'origine, aux consuls placés à leur tête. Les chapitres 18 et 19 du premier livre de ce document vénérable leur étaient consacrés. Tous ces consuls devaient être choisis par le recteur de la commune qui devait prendre l'avis des principaux officiers, syndics, clavaires, semainiers, et des chefs de métiers. Ils étaient pris parmi ceux qui trafiquaient dans ces pays étrangers et ne pouvaient rester en charge plus d'un an, à moins qu'on n'eût pu leur trouver un remplaçant suffisant.

Étaient exclus de cet honneur, d'abord tout membre de la colonie qui aurait joui en Syrie de franchises particulières plus grandes que celles des autres hommes de Marseille, les maîtres ou nochers des navires qui faisaient les voyages de Syrie, les tenanciers des fondoucs (fundegarii vel nabetini), ceux qui vendaient ou qui faisaient vendre leur vin.

S'il arrivait par hasard qu'il y eût « huit ou dix ou vingt Marseillais se trouvant sans consul établi », ils pouvaient s'entendre entre eux pour choisir un consul jusqu'à ce qu'il en fût arrivé un autre choisi à Marseille.

Les consuls devaient jurer « de régir le consulat avec bonne foi, sans dol, sans fraude, en mettant de côté la haine, l'amour, la crainte, la prière et l'argent, et de rendre à tous, selon leur pouvoir, bonne justice. » Pour l'examen et la décision des causes ils devaient avoir avec eux « deux de leiirs meilleurs et de leurs plus discrets conseillers, un au moins » ; ils devaient emmener avec eux un notaire public pour écrire tous les actes et autant que possible un notaire marseillais. S'ils n'en pouvaient avoir, un écrivain de navire, qui prêtait un serinent spécial, pouvait leur en tenir lieu.

Pour les frais de justice les plaideurs devaient payer la dixième partie des sommes contestées, s'il «agissait de dix bezans ou plus, un tiers s'il s'agissait d'une somme inférieure. Deux parts étaient faites de l'argent ainsi perçu, l'une pour la commune de Marseille, l'autre pour les consuls. Dans un délai de huit jours après leur retour ceux-ci

devaient verser ce qui appartenait à la commune et remettre en même temps le cartulaire de leurs actes destiné à être conservé dans les archives. Il est malheureux qu'aucun de ces cartulaires ne nous soit parvenu. Ils nous auraient révélé jour par jour la vie des colonies marseillaises.

Les Statuts étaient très brefs au sujet des devoirs des consuls. En dehors de leurs devoirs judiciaires ils ne spécifiaient que deux autres obligations d'un caractère tout particulier :

« Lesdits consuls, qui devront aller en ces divers lieux susdits, jureront avant, sur les saints Évangiles de Dieu, de n'y envoyer ou de ne pas permettre qu'on y envoie des courtisanes et de ne pas autoriser le séjour de ces femmes dans le lieu de leur juridiction. Ils ne permettront pas non plus que le vin, autre que celui qui viendra de Marseille, soit apporté ou vendu dans lesdits fondoucs, tant qu'il y aura du vin de Marseille à vendre ; ils ne loueront et ne laisseront louer à des étrangers non marseillais les boutiques, sans la volonté expresse du chef du fondouc. »

Ainsi la métropole montrait un égal souci du maintien des bonnes mœurs et des intérêts des propriétaires des vignes qui couvraient alors tout son terroir. Il est regrettable que les Statuts ne soient pas plus explicites au sujet des attributions des consuls et de l'organisation des colonies. On aimerait savoir, par exemple, ce qu'étaient ces chefs ou administrateurs des fondoucs que le texte appelle fundegarii et nabetini. Le seul détail qu'il donne sur eux c'est que les consuls ne devaient pas chercher à les entraver dans tout ce qu'ils étaient autorisés à faire par la volonté ou par le consentement du recteur de Marseille. Us ne devaient pas les forcer d'acheter du vin à un prix supérieur à celui qui aurait été fixé.

Exposés de deux côtés aux attaques de plus en plus redoutables des sultans d'Egypte et des chefs turcomans venus du centre de l'Asie, les chrétiens auraient eu besoin d'unir toutes leurs forces pour se défendre. Leurs discordes, si funestes dès le début, semblaient devenir de plus en plus aiguës à mesure que les dangers devenaient plus pressants. Après la bizarre croisade de l'empereur Frédéric, le royaume de Jérusalem fut rempli pendant quinze ans de guerres et de brigandages. L'influence de saint Louis lors de son passage en Syrie ne réussit pas à calmer les jalousies et les haines. Les colonies

commerçantes, intimement mêlées dans cette dernière période à la vie politique du royaume, le furent aussi à ces dissensions. Ce fut entre elles une interminable succession de luttes à main armée. Les Marseillais ne manquèrent pas d'y prendre part. On connaît leurs querelles à Acre avec ceux de Montpellier. Elles mirent la division entre les deux villes elles-mêmes. Saint Louis et le pape intervinrent pour y mettre un terme. En 1257 Montpellier fut condamnée à payer à Marseille une amende de soixante mille sous royaux.

Déjà la catastrophe finale approchait pour les chrétiens de Syrie. Bibars, ancien esclave turcoman devenu sultan d'Egypte en 1260, leur prit leurs villes une à une et les détruisit pour les empêcher d'y revenir. Ainsi furent rasées Césarée, Arsouf, Jafla, Antioche, Gibelet (1265-68). Lui mort, l'émir Kilaououn, devenu sultan en 1280, acheva son œuvre. Il s'empara de Laodicée, de Tripoli, puis massacra 100.000 chrétiens dans le royaume de Jérusalem. Acre, après une résistance énergique, fut prise d'assaut et rasée à son tour (1291). Frappés de terreur les chrétiens abandonnèrent aussitôt les villes qui leur restaient, Tyr, Saîda, Beyrouth et Tortose. C'en était fait des colonies commerçantes de Syrie.

Elles trouvèrent en grande partie un asile dans deux états chrétiens qui subsistèrent, le royaume de Chypre et celui de la Petite Arménie établi dans l'ancienne Cilicie. Le premier devait devenir possession vénitienne en 1489, le second tomber entre les mains des musulmans en 1374. Ces deux pays devinrent les centres du commerce concentré auparavant dans les ports de Syrie. Les défenses sévères des papes, après la chute d'Acre, d'avoir aucune relation avec les Sarrasins, accrurent encore leur importance. Famagouste,leport de Chypre, fut quelque temps le premier port du Levant. Une colonie importante de marchands s'y établit jusqu'à ce qu'elle fût prise et gardée par les Génois en 1373.

Chypre ne recevait qu'indirectement les marchandises d'Orient apportées par les caravanes dans les ports d'Asie qui lui faisaient face, mais les chrétiens y étaient en sûreté. Par suite de la ruine des ports de Syrie, les caravanes au xivc siècle prirent surtout le chemin de la Petite Arménie et de son port, Lajazzo. Marco Polo, qui partit de ce port pour la Chine, en 1271, déclare qu'il était le rendez-vous des Génois, des Vénitiens et des marchands de tous pays. De Lajazzo voyageurs et marchandises se rendaient à Tauris qui supplanta tout

à fait Bagdad au xive siècle et devint le grand centre d'attraction du trafic de l'Orient. A Tauris, le courant commercial se partageait ; tandis qu'une partie des caravanes descendait vers Lajazzo, d'autres s'en allaient vers Trébizonde ou Constantinople. Mais la Petite Arménie fut exposée sans cesse aux attaques des musulmans; le climat de ses côtes était très malsain. Aussi les colonies marchandes y furent-elles moins nombreuses qu'à Chypre.

Les Marseillais avaient été des premiers à fréquenter l'île. Le diplôme du roi Amauri de 1198 leur avait accordé l'exemption complète des droits de douane à l'entrée et à la sortie, avec le casai de Flacié. Le roi Henri, en 1236, confirmait ce privilège à leur consul d'Acre en établissant des droits très modérés sur les marchandises qu'ils apportaient en transit des ports du sultan d'Iconium à Chypre. L'alun, la laine, les cuirs, les soies étaient diversement tarifés.

Or, les cartes du moyen âge signalent précisément sur la côte d'Asie Mineure, en face de Chypre, au sud-ouest de l'embouchure du Seleph, un port formé par une île qu'elles désignent sous le nom de portus Prodensalium. Peut-être était-ce par ce port que les Marseillais faisaient leur commerce entre l'Asie Mineure et Chypre et il n'y a rien d'impossible à ce qu'ils y aient eu une petite colonie. Remarquons, en passant, qu'au commencement du xm* siècle, et probablement dès le xn% ils se rendaient habituellement dans les villes turques d'Asie- Mineure (1).

Mais, chose curieuse, on ne trouve plus trace au xivc siècle d'établissements ni de commerce marseillais à Chypre. Dans les actes notariés génois de Famagouste, qui ont été publiés, des marchands ou banquiers de tous pays sont mentionnés, Vénitiens, Anconitains, Pisans, Florentins, Messinois, Provençaux de Narbonne et de Mont pellier, Aragonais de Barcelone, de Saragosse et de Tarragone ; le nom des Marseillais est absent comme dans le tableau des monnaies, poids et mesures que le florentin Pegolotti a dressé pour les villes en relation avec Famagouste.

Cependant l'atlas catalan de 1375 marquait encore sur la côte d'Asie le port des Provençaux, sous le nom de lo Proensal. Les navires marseillais fréquentaient Lajazzo. On en a pour preuve la prise de l'un d'eux par une escadre vénitienne au sortir de ce port, prise qui

(1) De Mas Latrie, d'après un diplôme de 1263.

donna lieu à une longue négociation. Dans la cargaison confisquée on remarque des nappes, des serviettes, des rasoirs, des boîtes à savon, des cierges, des ceintures de Paris, toute une variété d'articles fabriqués exportés dans le Levant. De nombreux exemples d'autres actes 4e piraterie commis par des Vénitiens au détriment des Marseillais pendant le premier quart du siècle suivant témoignent de l'activité de ceux-ci. Dans un acte des archives de Venise de 1324, Pierre de Quatre Langues, citoyen de Marseille, donne quittance de l'indemnité qu'il a reçue en compensation des pertes à lui occasionnées par divers marchands de Venise, de Sicile et de Majorque, sur les côtes d'Arménie. Mais aucun document ne parle de consuls, ni d'établissements marseillais à Lajazzo.

On s'étonnerait de leur effacement devant les Italiens, les Àragonais et les marchands même de Montpellier sur ces deux marchés» si on ne savait que le xiv* et le xv* siècle furent pour Marseille une époque de graves difficultés et de décadence. Marseille fut entraînée dans l'interminable lutte entre les Angevins et les Aragonais pour la possession de Naples et de la Sicile. Elle embrassa ardemment la cause de ses comtes-rois dont le triomphe aurait ouvert pour elle une ère nouvelle d'expansion et de prospérité commerciale. Elle mit à leur service ses navires et toutes ses ressources.

Le succès aurait porté au plus haut point sa fortune ; elle subit le contre-coup des revers accumulés. Les Aragonais, maîtres de la Sicile, lui fermèrent le passage et' les ports du détroit de Messine. Elle ftit même prise, pillée et incendiée par Alphonse d'Aragon en 1423, assiégée de nouveau en 1431.

Toutefois les difficultés et les malheurs n'empêchèrent pas les Marseillais de maintenir en partie leur commerce et leurs établissements dans le Levant. S'ils négligèrent quelque peu Chypre et la Petite Arménie, c'est peut-être parce qu'ils continuaient leur trafic par l'Egypte, malgré les bulles des papes et la menace de l'excommunication. Ils avaient pris, en effet, une grande place à Alexandrie au xm* siècle. Ils y avaient leur fondouc et leur consul. Le contrat qu'ils conclurent en 1219 avec le comte d'Empurias permettait à celui-ci d'y envoyer un navire. Les Statuts commerciaux renferment des clauses spéciales au sujet du commerce d'Alexandrie. En 1272 la ville fut

alarmée par la crainte de le perdre. Des vaisseaux marseillais avaient pris un bâtiment musulman qui ramenait de Crimée à la cour du sultan Bibars des ambassadeurs Tatars ; les prisonniers avaient été emmenés en captivité à Acre. Le sultan réclama immédiatement leur élargissement en menaçant d'interdire aux Marseillais l'accès de FEgypte. Ceux-ci s'empressèrent de céder.

Les défenses sévères faites par la bulle de 1304 et renouvelées souvent n'empêchèrent pas les républiques commerçantes d'envoyer leurs vaisseaux en Egypte et même d'y maintenir leurs marchands. Ceux-ci vendaient même aux Sarrasins des matériaux de guerre. Il est probable que Marseille prenait une part particulière à ce trafic, car le Syrien Aboulféda,qui écrivait dans les premières années du xiv* siècle, connaissait cette ville comme un des principaux entrepôts des fers du Nord. En 1322, le moine franciscain Siméon Siméonis, qui passait par Alexandrie pour se rendre à Jérusalem, y trouva les consuls et les fondoucs des Génois, des Marseillais, des Vénitiens, des Catalans. Il logea dans celui des Marseillais du 14 au 22 octobre. Cependant, cette année même, le pape Jean XXII intervint plus énergiquement et fit mieux respecter l'interdiction du commerce. Venise défendit à ses marchands toute relation avec l'Egypte en 1323 et, en février 1345, le sultan d'Egypte pouvait constater que, depuis vingt-trois ans, on n'avait plus vu un seul navire marchand vénitien dans son empire. Les Vénitiens et les Génois tournèrent alors leur activité vers Lajazzo, Trébizonde, Caffa en Crimée et Tana dans la mer d'Azof. Aucun document n'indique que pendant cette période les Marseillais aient eux aussi abandonné leurs établissements en Egypte. D'ailleurs la rupture des relations ne dura pas. Dès 1338 les rois d'Aragon avaient autorisé Barcelone à envoyer des vaisseaux à Alexandrie et les Vénitiens rétablissaient leur consul en 1345 avec l'aveu du pape.

Celui-ci multiplia les licences dans la deuxième moitié du xive siècle et les Occidentaux se portèrent de nouveau en foule vers Alexandrie. Bientôt, il est vrai, la croisade de Pierte Ier, roi de Chypre, interrompit le trafic : en 1365 il prit d'assaut Alexandrie et la livra au pillage. Par représailles, tous les marchands des fondoucs furent jetés en prison ; il y eut en Europe une hausse énorme des épices. Une paix générale signée en 1370 entre le sultan, le roi de Chypre et les républiques marchandes, Venise et Gènes surtout,

rouvrit l'Egypte au trafic et aux marchands. Cette paix semble avoir été le point de départ d'une renaissance du commerce, car les papes, désireux de satisfaire les Italiens au moment où ils quittaient Avignon, levèrent en même temps les prohibitions qu'ils avaient maintenues jusque là pour défendre le commerce avec l'Egypte.

Des pèlerins passant en 1396 à Alexandrie y trouvaient le fondouc des Marseillais à côté de ceux des Vénitiens, des Génois, des Catalans, des Napolitains, des Anconitains, des marchands de Narbonne, de Chypre et de Candie.

En 1370, la Syrie, possession des sultans d'Egypte, avait été, en même temps qu'elle, rouverte aux entreprises des marchands. Des Italiens étaient établis au xve siècle à Beyrouth et sur d'autres points de la côle, même à Damas. Les Marseillais durent suivre leur exemple, mais il semble bien que leur consul d'Alexandrie resta seul à la tète d'une vraie colonie de marchands jusqu'à la lin du xv'3 siècle. Les gens de Montpellier et de Narbonne qui avaient leurs consuls au xivc siècle, avaient alors à leur tête le consul des Français. En 1447, le fameux Jacques Cœur obtint, par les soins de son neveu Jean de Village, le rétablissement du consulat français à Alexandrie. Bientôt les Marseillais eux-mêmes, devenus sujets de Louis XI, allaient perdre leur propre consul, mais leur colonie resta importante en Egypte jusqu'au moment où les Capitulations allaient leur permettre d'y prendre la première place.

La Syrie et l'Egypte n'avaient pas été les seuls théâtres de l'activité des marchands latins pendant les croisades. Dès le commencement du xnc siècle ils étaient devenus les maîtres du commerce dans l'empire byzantin et y avaient établi leurs colonies. Les empereurs les attiraient par des privilèges très étendus. Eustathe fixe à plus de (50.0001e nombre des Latins établis à Coustantinople vers 1180. Une réaction byzantine contre l'invasion de ces étrangers suscita l'affreux massacres des Latins en 1182. Les malades des hôpitaux ne furent même pas épargnés. Mais les émeutes et les révolutions se succédaient vite à Constantinople. L'empereur Isaac l'Ange faisait la paix avec les Vénitiens dès 1185, avec les Génois et les Pisans en 1192. Les colonies furent aussitôt rétablies : dès 1203, il y avait plus de 15.000 Latins dafis les quartiers francs de Constantinople.

Les Latins y étaient, en effet, organisés en colonies à part avec

leurs chefs, leurs églises. Tous ces quartiers aboutissaient au port de Ja Corne d'Or ; ils y possédaient leurs Echelles ou escaliers de débarquement qui établissaient la communication avec les navires.

Ici, le rôle des Italiens fut plus prépondérant encore qu'en Syrie. Les Marseillais n'eurent certainement pas de consul, ni de colonie importante dans la capitale byzantine. Les statuts de Marseille et les bulles des empereurs sont également muets à cet égard. Cependant, il y avait des Marseillais établis à côte des Italiens et ils auraient peutêtre constitué une vraie colonie si le massacre de 1182 et la quatrième croisade qui rendit les Vénitiens tout puissants ne les avaient arrêtés.

Pour indemniser ceux-ci des pertes qu'ils avaient subies en 1182, l'empereur Isaac leur donna, par un diplôme de 1189, les quartiers et les quais occupés par les Français et les Allemands. Il allégua que la concession faite à ces derniers n'avait pas été accordée à des marchands constitués en corps de nation mais à quelques individus obscurs, sans attache avec leur patrie. En 1204, on signale aussi des Français parmi les Latins qui habitaient Constantinople. En 1215, les Vénitiens, Pisans, Anconitains et Provençaux de celte ville armèrent, à frais communs, deux vaisseaux destinés à croiser dans les eaux de la Sicile, de la Sardaigne et de l'Espagne. Leur armement était particulièrement dirigé contre les Génois leurs ennemis communs. Dans rénumération des nations commerçantes représentées à Constantinople, faite par Pegolotti au xivc siècle, on trouve encore le nom des Provençaux. Peut-être, il est vrai, ce nom désignait-il alors moins des Marseillais que des marchands de Montpellier et de Narbonne. Ces derniers sont, en effet, les seuls dont les noms sont expressément cités dans divers documents. Les Narbonnais eurent même un consul au xivc siècle. Mais sans une heureuse trouvaille d'archiviste l'existence de celui-ci serait restée inconnue. Un hasard analogue pourrait nous révéler celle de consuls marseillais.

En dehors de Constantinople, on voyait des marchands lalins établis dans les principaux marchés de l'empire, à Philippopoli, Andrinople, Thessalonique et dans d'autres ports. Les marchands français fréquentaient, parait-il, la grande foire de saint Démétrius à Constantinople. On ne sait si des Marseillais figuraient parmi les habitants de l'important quartier latin qui existait déjà dans la ville à la fin du xnc siècle.

^ la fin du xme et au xive siècle, l'activité des Occidentaux se

porta vers la mer Noire. C'est là que leur commerce ej leur colonisation prirent leur plus grand développement. Trébizonde, Caffa, la colonie génoise de Crimée dont la fortune fut un moment si brillante, et Tana, la moderne Azoff, devinrent les trois grands marchés de ces parages. Aucun document n'y signale l'existence de colonies provençales au xiv* siècle. Pourtant, les plus anciennes entreprises qui nous soient connues sont celles des Marseillais.

On trouve, en effet, dans le recueil des diplômes du roi Charles d'Anjou, deux sauf-conduits accordés par lui à deux marchands de Marseille qui allaient commercer dans le fond de la mer Noire. L'un, en date du 13 janvier 1367, demandait aux rois, princes, ducs, etc., de laisser passer librement sur leurs terres, avec toutes ses marchandises, Etienne de Tamplo, citoyen et marchand de Marseille, qui se rendait vers l'empereur de Trébizonde pour ses affaires. L'autre, écrit dans la même forme, à là date du 7 décembre précédent, était en faveur d'Arnaud Marinier. Pour ce dernier, Trébizonde n'était pas le terme indiqué du voyage ; de cette ville il devait taire route vers le roi des Tartares, c'est-à-dire au cœur de l'Asie, vers la capitale des khans mongols. Ces deux diplômes laissent supposer que nos deux marchands avaient déjà des relations engagées dans ces lointains parages. Les Marseillais se lançaient donc hardiment dans une mer inconnue pour tenter une route nouvelle, alors que les routes du Sud n'étaient pas encore fermées. Si la puissance des Vénitiens et des Génois dans la mer Noire au xiv0 siècle et les circonstances adverses qui les accablèrent les empêchèrent plus tard de la fréquenter, ils eurent peut-être l'honneur d'avoir été de ce côté des initiateurs. Arnaud Marinier fut, sans doute, un de ces marchands obscurs qui peuvent disputer aux célèbres Vénitiens, les frères Polo, l'honneur d'avoir osé s'engager les premiers dans les régions inconnues de l'Asie mystérieuse.

En dehors des mers du Levant, il y eut un dernier champ d'action dans la Méditerranée où les Marseillais montrèrent leur esprit d'entreprise. Longtemps les ports de l'Afrique du Nord, la future Barbarie, n'avaient été pour les Italiens ou les Provençaux qu'un sujet d'épouvante. C'était de là que s'élançaient les pirates sarrasins pour ravager les côtes, incendier les villes, emmener la population en esclavage. Le souvenir de ces horreurs encore vivant dans les pays du littoral méditerranéen où les villages, pressés sur le

sommet des hauteurs faciles à défendre, témoignent des terreurs des habitants, les longs méfaits plus récents des corsaires barbaresques, donnent une idée très fausse des relations qui existaient au moyen âge entre les chrétiens et le nord de l'Afrique.

Entre les ixe et xe siècles, pendant lesquels sévit la piraterie sarrasine, et le xvie où la domination turque organisa la course chez les Barbaresques, s'étend une période de cinq cents ans d'un tout autre caractère. Les relations entre les chrétiens et les états du Maghreb furent bien plus souvent pacifiques qu'hostiles et favorables au développement des relations commerciales.

Même à l'époque où les Sarrasins se faisaient redouter au dehors par leurs incursions et leurs massacres, leurs princes avaient établi en Afrique un gouvernement équitable et tolérant. Les Arabes ne proscrivirent même pas le christianisme. Longtemps il y eut, dans le Maghreb, des groupes nombreux de chrétiens avec leurs églises, leurs prêtres et leurs évêques. L'évêque de Maroc subsistait le dernier à partir du milieu du xiii6 siècle ; il était considéré comme le chef de la chrétienté d'Afrique. Les papes eurent de fréquentes relations avec les princes musulmans au sujet du sort de ces chrétiens. La tolérance de ces princes fit même espérer à quelques uns d'entre eux leur conversion; saint Louis eut la même illusion en partant pour Tunis.

Bien plus, on est étonné de voir qu'au xne, au xih* et au xive siècle, les princes maugrebins avaient à leur service des corps de troupes de chrétiens qui n'étaient ni des transfuges, ni des renégats. C'était avec l'assentiment de leurs souverains et même des papes que des gentilshommes entraient au service des rois de Tunis ou de Maroc, Innocent IV écrivait même en 1251 à ce dernier une curieuse lettre où il lui demandait la cession de villes et de camps fortifiés pour la sécurité de ces chrétiens qui le servaient fidèlement, soit dans les armées, soit dans les emplois civils. « Si tu t'y refusais, ajoutait-il, nous chargeons l'évêque de Maroc d'ordonner aux chrétiens habitant ce pays d'abandonner aussitôt ton service et d'empêcher que de nouveaux chrétiens ne se rendent dans tes Etats pour se mettre à tes ordres, n En 1290, Nicolas IV adressait une bulle à ses « chers enfants les nobles hommes, barons, chevaliers et autres gens d'armes chrétiens engagés au service des rois de Maroc, de Tunis et de Tlemcen », pour les engagera conserver leur foi pure et sans tache au milieu des Infidèles.

Il n'est donc pas étonnant que les souverains du Maghreb aient accueilli et même attiré chez eux les marchands étrangers, ni qu'ils aient signé avec les républiques marchandes du sud de l'Europe de nombreux traités d'amitié et de commerce. M. de Mas Latrie, qui a publié et étudié ces traités, en a fait ressortir l'esprit libéral. D'après lui, la législation commerciale qu'ils établissaient supporte avantageusement la comparaison avec les principes du droit des gens pratiqué alors en Europe. La sécurité des personnes et la liberté des transactions y étaient assurées. La propriété de fondoucs, d'églises, de cimetières, était garantie. La juridiction des consuls était reconnue. Ni ceux-ci, ni les marchands, ne pouvaient être rendus responsables des dettes ou des fautes d'un de leurs nationaux. Les droits de douane, de lOo/o en général, étaient modérés; les marchandises non vendues étaient réexportées en franchise. Les marchands n'avaient à redouter l'exercice ni du droit d'aubaine pour leurs héritages, ni du droit d épaves pour leurs vaisseaux naufragés.

Les Croisades n'altérèrent en rien ces bonnes relations. Les musulmans du Maghreb ne furent jamais tentés de porter secours à ceux d'Egypte ou de Syrie. C'est, au contraire, pendant les croisades, que le commerce prit un développement de plus en plus grand sur la côte d'Afrique. Quand l'expulsion des chrétiens de Syrie, à la fin du xinc siècle, ruina les colonies commerçantes de ce pays, les circonstances devinrent plus favorables encore pour celles du Maghreb.

Il faut pourtant mettre des ombres à ce tableau riant. La piraterie sarrasine n'avait pas cessé. Mais elle ne rendait pas la fréquentation des côtes d'Afrique plus dangereuse que celle des pays chrétiens euxmêmes. Les villes maritimes du sud de l'Europe n'étaient-elles pas toutes rivales acharnées les unes des autres? Leurs corsaires pullulaient et souvent attaquaient sans scrupule amis ou ennemis. Les Marseillais, au début du xivc siècle, eurent à souffrir des pirateries répétées exercées contre leurs navires dans les mers de Chypre ; ils redoutaient peut-être moins les musulmans que leurs rivaux italiens. Il faut ajouter pourtant que la piraterie diminua chez les chrétiens à partir du xivc siècle à mesure que furent constituées des flottes de guerre puissantes, tandis qu'elle eut au contraire une tendance à augmenter chez les musulmans. L'historien berbère Ibn-Khaldoun montre la course organisée à Bougie en 1382 et remplissant la ville de butin et de captifs.

D'un autre côté, des princes chrétiens conduisirent sur la côte d'Afrique des expéditions qui ne furent pas sans jeter quelque trouble dans les relations avec le Maghreb. Les plus fréquentes furent commandées par les rois de Sicile, depuis Roger II, qui conquit tous les principaux ports de Bône à Tripoli, au milieu du xnc siècle, et put prendre un moment le nom de roi d'Afrique, jusqu'à la croisade de saint Louis détournée à Tunis par Charles d'Anjou. En 1390, l'esprit des croisades et des aventures poussait encore les chevaliers français à la suite du duc de Bourbon, oncle de Charles VI, dans une campagne que les Génois dirigèrent contre la ville d'Africa, Mehadia en Tunisie. Ces expéditions chrétiennes avaient trop souvent le même caractère que les anciennes incursions sarrasines et revenaient chargées de butin ou ramenaient des troupeaux de prisonniers vendus ensuite comme esclaves. Cependant, ni les ravages des pirates musulmans ou chrétiens, ni ces expéditions ne portèrent grand tort au commerce. Les traités, quand ils étaient rompus, étaient bientôt renouvelés.

Il en fut de même des révolutions fréquentes qui troublèrent le Maghreb. Tantôt elles amenèrent la constitution de dynasties et de royaumes puissants mais éphémères, tantôt elles laissèrent le pays livré à l'anarchie, divisé entre une multitude d'émirs et de chefs. Après qu'il eut échappé à l'autorité des Fatimites du Caire on y vit dominer les Zirides de Tunis et les Hammadites de Bougie au xie siècle, les Almoravides puis les Almohades du Maroc qui étendirent leur empire sur tout le nord de l'Afrique vers 1160. Enfin, au xmc siècle, les Almohades cédèrent la place aux Hafsides de Tunis, maîtres aussi du royaume de Bougie, aux Beni-Zian, fondateurs du royaume de Tlemcen, aux Merinides de Fez. Les usurpateurs ou fondateurs d'Etats nouveaux trouvaient toujours intérêt à confirmer ou à renouveler les traités faits par ceux qu'ils supplantaient.

Sans doute une suite de temps plus tranquilles aurait donné au nord de l'Afrique plus de prospérité. Quelles qu'aient été les ruines causées par ces révolutions, il n'est pas moins avéré que le pays resta riche jusqu'à la fin du moyen âge. L'état de ruine, dû à la domination turque, dans lequel nous avons trouvé l'Algérie en 1830 et qui est encore le partage du Maroc, peut fausser les idées à cet égard. Mais les témoignages des écrivains arabes ou chrétiens et les documents du moyen â^e sont formels. On trouvait au xip siècle des villes prospères

et des marchés actifs en Afrique et la situation n'avait pas changé au xiv° : Kairouan, Tunis, Tlemcen, Fez, Maroc ont conservé des monuments, ou tout au moins des vestiges de leur splendeur passée.

En définitive, les conditions eussent peut-être été plus avantageuses pour le commerce et les établissements chrétiens dans le Maghreb que dans le Levant s'il n'avait manqué aux ports africains un avantage essentiel. Ils n'étaient pas les débouchés des voies commerciales les plus fréquentées d'alors et suivies par les plus riches marchandises. Les caravanes soudanaises ne remplaçaient pas pour . eux celles de l'Asie ou les cargaisons déchargées au fond du golfe Persique et de la mer Rouge. Malgré cette infériorité, le commerce de la Barbarie au moyen âge n'était pas indigne d'entrer en ligne de compte à côté de celui du Levant ; il tenait après celui-ci le second rang dans le trafic général du monde méditerranéen.

Il y eut donc des colonies commerciales nombreuses et actives sur la côte nord de l'Afrique comme sur le littoral occidental de l'Asie. Dirigées par leurs consuls, elles étaient chacune en possession d'un fondouc dont l'enceinte de pierre ou de pisé enfermait parfois une véritable petite cité aux bâtiments multiples, toujours disposés autour de cours entourées de galeries. Dans les ports du Maghreb, les chrétiens n'avaient pas obtenu la concession de quartiers ou de rues entières comme leur en avaient accordé les princes croisés ; les fondoucs étaient donc souvent plus étendus et plus peuplés que ceux de Syrie qui représentaient une colonie restreinte. Comme en Syrie, la possession d'une église, d'un four et, tout au moins, la jouissance d'un bain public un jour par semaine, étaient toujours stipulées dans les traités.

Les fondoucs des diverses nations chrétiennes étaient généralement voisins des uns et des autres et même contigus, mais toujours soigneusement séparés. Chaque nation y était absolument chez elle, pouvant en interdire l'entrée à tous les étrangers ; les officiers locaux ne pouvaient y pénétrer de force sous aucun prétexte. Les chrétiens n'y étaient mêmes pas soumis à des mesures de police humiliantes telles qu'on en employait à Alexandrie où chaque soir des agents fermaient les portes des quartiers francs pour ne les ouvrir qu'aux heures fixées par l'autorité musulmane. Placés, en général, h l'intérieur des villes, les fondoucs étaient quelquefois en dehors comme à Mehadia et à Ceuta. Les principaux centres de colonies marchandes, OÙ l'on voyait des groupes de fondoucs, furent Tripoli, Mehadia l'un

des plus grands marchés musulmans au xiii6 et au xive siècle, que les chrétiens désignaient souvent sous le nom d'Africa, Tunis, Bône, Bougie, Tlemcen, Oran, Ceuta. D'autres ports, tels que Barca, Gabès, Sfax, Djidjelli, eurent des fondoucs isolés ; enfin, dans des centres moins importants encore, les marchands possédaient une seule maison qui leur servait d'habitation et d'entrepôt.

Après des relations commerciales obscures et peu actives péniblement entretenues pendant les premiers siècles de l'occupation musulmane, le mouvement de colonisation prit naissance au xi* siècle, à partir du moment où les chrétiens reprirent l'avantage sur les Sarrasins qui avaient commencé auparavant des établissements sur leurs côtes, quelque temps peut-être avant le commencement des croisades. Pise donna l'exemple et garda longtemps dans le Maghreb une influence prépondérante. Avec l'aide des Génois, elle avait chassé les Sarrasins de la Sardaigne et de la Corse qui restèrent au pouvoir des deux républiques ; en 1034, elle s'était même emparée de Bône. Bientôt, les Génois rivalisèrent avec eux puis l'emportèrent au xme siècle. Les Vénitiens jouèrent longtemps un rôle très effacé pour prendre une place prépondérante à la fin du xive siècle, lors de la décadence de Gênes. La plupart de ses grandes familles avaient des comptoirs et des agents en Barbarie au xvc siècle. Florence, qui s'essayait alors à devenir grande puissance maritime depuis l'acquisition de Porto Pisano et de Livourne, fut la dernière à signer des traités avec les princes d'Afrique. Avant elle les villes du royaume d'Aragon, Barcelone et Montpellier, avaient établi leurs comptoirs au xiv« siècle.

Marseille fut des premières avec Pise à tenter un grand trafic dans le Maghreb. Comme le dit M. de Mas Latrie, si la cité provençale avait écrit son histoire, on y trouverait, sans doute, la mention d'exploits glorieux comme ceux qu'accomplirent les Pisans contre les Sarrasins au début du xic siècle. Malheureusement elle n'eut pas ses annalistes comme les cités italiennes ; elle ne sut pas davantage garder précieusement dans ses archives les témoignages de son activité. Celles-ci, depuis longtemps en désordre, n'ont pas assez tenté les chercheurs. Elles réservent peut-être de riches trouvailles comme l'a prouvé la publication par le regretté M. Blancard des Notules commerciales de Giraud Amalric, notaire marseillais du xme siècle.

Nous connaissons donc fort mal la colonisation des Marseillais.

Nous en savons pourtant assez pour montrer qu'elle a été très active. Plus peut-être qu'en Syrie ils rivalisèrent avec les Italiens. Mais le peu que les documents nous apprennent irrite la curiosité et fait regretter de ne pouvoir mettre en pleine lumière l'œuvre d'expansion commerciale de la métropole provençale comme on a pu le faire pour les républiques italiennes.

En 1138 Gênes conclut avec elle une alliance offensive et défensive. Les deux villes sentaient le besoin de s'unir pour étendre leur influence en Afrique. Marseille voulait notamment faire un traité avec le sultan almoravide du Maroc. L'alliance était formée pour dix ans. Les Marseillais s'engageaient à fournir aux Génois, s'ils faisaient la guerre aux Sarrasins, un nombre d'hommes égal à ceux qu'ils armeraient. Si, au delà des dix ans, les Génois décidaient le roi de Maroc à garder la paix avec eux ou promettaient de les défendre, ils s'engageaient à les indemniser de tous les dommages qu'ils auraient pu leur faire subir depuis dix ans. Ils devaient, pendant le temps stipulé, observer la paix vis-à-vis du roi de Maroc et aucun corsaire ne sortirait de leur port sans jurer qu'il ne s'attaquerait pas à ses sujets. C'est à Marseille qu'en 1202 le provençal Jean de Matha fonda un couvent qui ne tarda pas à devenir le chef-lieu de l'ordre des Trinitaires ou Mathurins pour la rédemption des esclaves chrétiens en Barbarie. La conception elle-même et le grand rôle du nouvel ordre, qui ramena à Marseille de nombreux captifs délivrés, sont plus qu'un indice de l'activité des relations de cette ville avec le Maghreb au xnc siècle.

Au xm* siècle on en retrouve les traces plus nombreuses. Le traité entre l'empereur Frédéric II et le roi de Tunis en 1230 réserve les droits de Marseille déjà en négociation avec ce prince africain. Les Statuts de 1228 (1), promulgués par le podestat de Marseille à la suite d une assemblée générale de la population, pour remettre en vigueur les anciennes coutumes, contiennent d'intéressants détails sur les établissements de Barbarie. 11 y avait des fondoucs et, sans doute, des consuls, à Tunis, Bougie, Oran et Ceuta. Ces fondoucs n'étaient pas assez vastes, ou plutôt l'empressement des Marseillais à s'y rendre était trop grand, car les Statuts prenaient des précautions pour que les opérations des marchands n'y fussent pas gênées. Il fallait empêcher notamment

(1) La traduction en a été faite avec beaucoup de négligence et d'erreurs par Méry et Guindon dans leur recueil ; il est absolument nécessaire de se reporter an texte latin.

l'accaparement des boutiques par des artisans de toutes sortes qui allaient chercher fortune au dehors. Il fut donc interdit aux préposés des fondoucs de leur louer des boutiques à Tannée. Exception était faite pour un tailleur, un cordonnier et deux pelletiers. Ceux-ci affluaient surtout, paraît-il. Si d'autres artisans se présentaient, il leur était permis de rester, de négocier et même de travailler de leur métier mais seulement jusqu'au moment du départ du navire qui les avait amenés. Les préposés des fondoucs ne pouvaient aussi immobiliser qu'une boutique pour leur usage personnel et une autre pour celui de l'écrivain. C'était le notariat ou la chancellerie de la colonie..

Les Statuts de 1228 renfermaient des dispositions spéciales à la vente des vins. Marseille tenait à assurer un débouché fructueux au grand article d'exportation que lui fournissait son terroir. Dans le fondouc il n'était permis au préposé de tenir ou de louer qu'une boutique pour vendre des vins en détail ou en gros. De plus, la vente ne pouvait être faite qu'aux chrétiens, car il était prudent d'éviter le plus possible l'entrée des musulmans dans les fondoucs, surtout pour y fréquenter des cabarets.

Il parait pourtant que les Sarrasins étaient les meilleurs clients pour les vins provençaux car à Ceuta, à Bougie, à Tunis, à Oran, et dans d'autres terres, d'après les Statuts, les Marseillais possédaient de petits fondoucs, en dehors de ceux où les marchands habitaient et entreposaient leurs marchandises, pour la vente spéciale du vin aux musulmans ; les préposés de ces fondoucs ne pouvaient y avoir pour eux qu'un seul magasin. Les autres ne pouvaient être loués qu'à des citoyens de Marseille ; la vente en gros ou en détail y était faite sans aucun paiement de droit mais seulement pour des vins apportés de Marseille, par des citoyens de Marseille. II était bien interdit d'acheter d'autres vins pour les revendre dans ces petits fondoucs.

Dans l'intérêt du négoce il était bon d'assurer la sincérité el, pour cela, l'unité des poids et mesures. Les marchands pouvaient donc décharger leurs vins dans leurs fûts qu'on appelait tricairolles, mais, pour les mesurer et les vendre, ils devaient se servir des milleroles et des quartettes de la commune de Marseille que les proposés des fondoucs devaient leur fournir. Ceux-ci devaient également posséder des poids en fer bons et légaux pour la pesée des marchandises/ suivant l'usage. Ils ne pouvaient demander qu'un seul bczant par navire poulie loyer de ces poids.

A côté de ces prescriptions relatives aux fondoucs de Barbarie on retrouve la défense faite aux préposés de permettre à des courtisanes d'y séjourner. Comme il s'agissait en 1225 de restaurer les bons usages, il est permis de penser que la moralité parut laisser quelque peu à désirer chez les habitants des fondoucs. Leur isolement en pays étranger, loin de leur famille, sans grande distraction, excusait des écarts qui se renouvelèrent souvent dans la suite. On voulut parer aussi à un abus d'un autre ordre : il était stipulé que les préposés ne pourraient dorénavant élever des porcs. On conçoit que sous le climat d'Afrique,, dans des habitations urbaines et closes, il ait paru nécessaire de délivrer les marchands d'un voisinage aussi mal odorant.

Un article des Statuts concernait l'impôt habituel perçu sur les Sarrasins et les Juifs qui venaient à Marseille. Ce sont des indices de plus de la fréquence des rapports qui existaient avec la côte d'Afrique. Plus tard, dans les chapitres de paix conclus en 1257, Charles d'Anjou s'engageait à n'exiger aucun prêt ou présent des étrangers établis dans la ville, chrétiens, juifs, ou sarrasins.

Les Statuts de 1228 ne parlent que des fondoucs sans prononcer le nom des consuls. Dans le chapitre des Statuts de 1255, qui concerne les consuls à établir dans les pays d'Outre mer, ceux de Bougie et de Ceuta étaient cités expressément à côté de ceux de Syrie et d'Alexandrie. L'acte de nomination d'un consul de Bougie, fait par le viguier, d'accord avec le Conseil général de Marseille, en 1268, nous est heureusement parvenu. Comme il était d'usage, ce consul, Hugue Borgonion, marchand de Marseille, devait à la fois remplir ses fonctions sur le navire qui le transportait, pendant le voyage, et à Bougie, pendant le séjour qu'il y ferait. Le fondouc n'y était pas seulement peuplé de Marseillais, car Borgonion recevait pouvoir de gouverner, punir et condamner les citoyens de Marseille et toutes les autres personnes dépendantes et sujettes de son consulat (1).

C'était l'époque où vivaient les Manduel, famille de commerçants marseillais dont les archives nous sont parvenues en partie, à la suite de la catastrophe finale qui mit fin à leur fortune. Le dernier d'entre eux, Jean de Manduel, ayant conspiré contre Charles d'Anjou, fut décapité à la plaine Saint-Michel en 1264. Ses biens furent confisqués ; les papiers de la famille, comprenant quantité de contrats corn*

(1) Méry et Guindon, v. p. 71. - Cf. de Mas Latrie. Traité** p. 9L

merciaux, furent saisis, et déposés aux archives de Provence. La publication de ces chartes commerciales par M. Blancard a éclairé d'un nouveau jour le commerce marseillais du xmc siècle. Les Manduel avaient des correspondants dans les principaux ports de la Méditerranée où ils envoyaient des navires. Ils commerçaient directement avec l'Angleterre; leurs facteurs fréquentaient les foires de Champagne et le Lendit de Saint-Denis ; ils étaient en relations journalières avec les marchés voisins de Nîmes, Avignon et Montpellier.

Leurs rapports étaient particulièrement fréquents avec les comptoirs marseillais du Maghreb; les noms de Tunis, Bougie, Oran, Tlemcen, Ceuta, reviennent dans leurs registres. Un des actes publiés par M. Blancard fut rédigé par un notaire à Ceuta dans le fondouc marseillais, en 1236. Les actes du martyre de Daniel de Belvédère, en 1221, nous disent que ce fondouc était en dehors de la ville, dans le faubourg où se trouvaient aussi des Génois et des Pi sans. Les trois rivales étaient donc seules en présence à cette époque dans le premier port du Maroc.

Les actes des Manduel nous instruisent encore sur un autre centre de colonisation chrétienne où des Marseillais s'étaient fixés au sol et possédaient des domaines agricoles. Tandis que les autres grandes îles de la Méditerranée occidentale étaient redevenues chrétiennes dès le xie siècle, c'est en 1229 seulemeut que le roi Jacques Ier d'Aragon conquit Majoi-que. Les Génois» les Pisans et les Provençaux y étaient nombreux déjà et bien accueillis sous la domination des Almohades. Cependant, Gênes et Marseille s'associèrent à l'expédition en fournissant des navires» des hommes et des machines de guerre. Le roi Jacques fit de grandes concessions pour attirer à la fois les marchands et les immigrants étrangers, l'île ayant été abandonnée par une partie des habitants musulmans. Des Marseillais y vinrent à côté des sujets du roi d'Aragon, les gens de Montpellier, de Narbonne et de Perpignan. Parmi eux Jean de Manduel possédait un vaste domaine. En 1240, il l'avait loué au prix de 25 livres de royaux coronats par an à un autre Marseillais Guillaume André, qui renouvela son contrat pour six ans en 1244»

M. de Mas Latrie estime que les relations et les richesses des Manduel ne paraissent pas avoir été moindres que celles de tant d'illustres maisons de Venise, de Gênes* et de Florence. On peut le penser, mais il n'est pas nécessaire de supposer avec lui que cette

maison fut la plus considérable de Marseille. Ce n'est pas à cause de Timportance de la famille, mais par suite du hasard de la confiscation de leurs biens, que les papiers des Manduel nous sont parvenus. Il semble bien, au contraire, que les principales familles de marchands acceptèrent la domination de Charles d'Anjou ou plutôt ne se hasardèrent pas à conspirer contre lui, après la conclusion des chapitres de paix en 1257.

Les contrats rédigés par le notaire marseillais, Giraud Amalric, en 1248, du 13 mars au 29 juillet, dont M. Blancard a retrouvé et publié le recueil, prouvent aussi Timportance des établissements marseillais en Barbarie. Après le nom d'Acre c'est celui de Bougie qui figure dans le plus grand nombre d'actes. Celui de Ceuta est aussi l'un des plus répétés. Combien plus grand ci plus divers apparaîtrait peut-être le rôle de Marseille si nous connaissions beaucoup d'archives de négociants analogues à celles des Manduel ou si Ton avait publié la série des actes des notaires qui nous sont parvenus.

La domination de Charles d'Anjou, qui mit fin à l'indépendance récemment conquise de la commune de Marseille, aurait pu servir grandement son expansion au dehors, si les projets grandioses de cet ambitieux prince n'avaient pas presque tous échoué. L'acquisition par li\i du royaume des deux Siciles, si elle avait été durable, aurait pu assurer aux Provençaux une situation prépondérante dans le Maghreb. Le succès de la croisade de 1270 les aurait rendus les maîtres à Tunis. Le motif essentiel pour lequel Charles d'Anjou voulut détourner en Afrique l'expédition de saint Louis fut que le sultan lui refusait le tribut payé aux rois de Sicile par les Tunisiens depuis 1180 et qu'il avait accueilli les partisans fugitifs des Hohenstaufen. Cependant il est curieux de rappeler que Charles d'Anjou voulut soutenir aussi les revendications de marchands francs et surtout provençaux qui réclamaient au sultan une somme de 300.000 dinars, environ trois millions de francs. Cette somme leur aurait été due par un grand négociant tunisien dont le sultan avait confisqué les biens. Le roi de Sicile aurait même été poussé par le seul désir de faire donner satisfaction à ses sujets, si l'on en croyait l'historien des Berbères Ibn Khaldoun (1). Ainsi, les intérêts financiers des Marseillais furent liés à la première expédition française

(1) Traduction de Slauc, T. n, p. 3G1.

en Tunisie comme ils ont été l'un des motifs de la dernière. Le traité de paix et de commerce signé pour quinze ans après la mort de saint Louis, le 21 novembre 1270, ne fit que les maintenir dans leur ancienne situation.

L'expulsion des Provençaux de Sicile ne permit pas aux Marseillais d'y faire des établissements mais les faveurs renouvelées de Charles d'Anjou, et surtout de ses successeurs, leur permirent d'étendre leur action dans le royaume de Naples. Ils avaient dans cette ville même un consul et une colonie nombreuse de marchands. Charles d'Anjou leur avait concédé la possession d'une loge sur la façade de laquelle étaient gravées les armes de leur ville. En 1291, 1295, 1308, 1317, 1324, 1366, des chartes ou lettres royales leur confirmèrent ce privilège ou promirent les réparations à la loge sollicitées par le consul et 1' t universitas hominum Massilie in civitate neapolitana morancium. » Il y était aussi question des Marseillais, pêcheurs de poisson et de corail sur les côtes du royaume, qui jouissaient d'importantes immunités (1). Pendant les guerres civiles qui marquèrent la (in du règne de la malheureuse Jeanne II, un chevalier, partisan de Charles de Duras, son adversaire, s'empara de la loge des Marseillais. Plus tard, le roi René leur en assura de nouveau la possession en 1439.

Mais l'expulsion des Provençaux de Sicile avait porté un coup funeste à l'influence des Marseillais auprès des rois maugrebins à la fin du xme siècle. Leurs marchands eurent notamment beaucoup à se plaindre des vexations qu'ils subissaient à Bougie, où leur colonie était la plus nombreuse. C'est peut-être en raison de son importance qu'elle avait alors à sa tête deux consuls. En 1293 ces deux consuls, Pierre Jordan et Pierre de Jérusalem, écrivirent au nom de tous les marchands résidant à Bougie au viguier et à la commune de Marseille, pour faire savoir que leurs droits et franchises étaient sans cesse violés. Quelques-uns des marchands avaient même été battus dans la douane en présence des consuls. Vingt ans après les mêmes plaintes étaient renouvelées. Plusieurs marchands de Marseille avaient été pris avec leur vaisseau sur les terres du roi de Bougie et gardés par lui en captivité. Sur leur requête, le roi de Sicile Robert ordonna, en 1315, à son sénéchal en Provence d'envoyer,

;1 Livre Noir, fol. 39-40. Arch. de la ville de Marseille.

aux frais de son trésor, un navire et un ambassadeur à Tunis et à Bougie pour obtenir des réparations. Robert proclamait son désir de se conformer à l'engagement qu'avait pris son aïeul Charles d'Anjou de protéger le commerce des Marseillais, Les rois angevins de Sicile ne l'oublièrent jamais.

Le règne du dernier d'entre eux, le roi René, fut très favorable au développement des établissements marseillais en Barbarie. Esprit très ouvert, plus adonné à l'étude qu'à la politique, le bon roi, dont la bibliothèque était garnie des livres des géographes et des voyageurs, était très amateur de produits exotiques. Il avait un goût particulier pour les objets de provenance orientale. Il entretint des rapports suivis avec les rois de Tunis, de Bône et de Bougie. En retour des présents qu'il leur faisait porter, ses envoyés obtenaient la liberté de recueillir dans le pays des armes, des étoffes, des tapis, des chevaux, des curiosités de toute espèce. Parfois ils ramenaient aussi avec eux des chrétiens rachetés de l'esclavage. En 1471, deux de ces envoyés portaient au roi de Tunis une lettre signée de sa main et se faisaient donner l'autorisation d'explorer le pays.

En outre, ces missions avaient aussi pour but de développer le commerce des Provençaux en Afrique. En 1470, René conclut avec le roi de Bône, fils de celui de Tunis, un accord pour la sûreté de la navigation de leurs sujets respectifs. Plus tard, il lui envoya, entre autres cadeaux, une haquenée à poils fauves, achetée quarante écus, que le trésorier Jean de Vaulx eut mission de lui conduire. Ces relations amicales et fréquentes, qui servirent les intérêts des Marseillais, prouvent aussi que, malgré les malheurs de leur ville au xiv* et au xv* siècle, ils avaieni maintenu leur situation, au moins à Tunis, Bône et Bougie, jusqu'à la fin du xve siècle. Jean de Village, le neveu du fameux Jacques Cœur et son représentant à Marseille, y devint capitaine de la marine du roi de Sicile. Ses facteurs prirent sans doute une part active à la vie des fondoucs de ces villes.

Louis XI venait à peine de recueillir l'héritage de son oncle le roi René, à la mort de son cousin Charles du Maine, en décembre 1481, qu'il eut l'occasion de montrer qu'il voulait maintenir l'influence des Provençaux en Afrique. Jean de Vaulx, l'ancien trésorier du roi René, passé au service de la France, avait eu son navire naufragé

sur la côte d'Afrique. Le capitaine avait, dans le fondouc de Bône, un facteur, Pierre Blondet, qui avait d'abord recueilli tout ce qui avait pu être sauvé. Mais le roi de Bône s'était ravisé et avait réclamé pour lui tous les bénéfices du sauvetage, sans doute en vertu du droit d'épaves, sans avoir eu à en supporter les frais. Louis XI écrivit à ce prince, en même temps qu'au roi de Tunis son père, pour réclamer la restitution des biens de son trésorier ou leur valeur. En même temps, il leur demandait de recevoir le» marchands aussi favorablement que du temps de son oncle, « Pour ce que, disait-il, nous avons délibéré, avec l'aide de Dieu omnipotent, eslever en notre païz de Prouvence la navigacion et fréquenter la marchandise de noz subgectz avecques les vostres, par manière qui s'en ensuive utilité et proffit d'une partie et d'autre. »

Louis XI allait mourir sans prévoir que les dernières années du xvc siècle devaient ruiner la prépondérance du commerce de la Méditerranée. Les grandes découvertes maritimes, obscurément poursuivies jusques là, allaient tout d'un coup ouvrir, le long des grands océans, un champ autrement vaste au trafic et à la coloni» sation européenne. En même temps, la conquête ottomane porta aux colonies marchandes du Levant et de la Barbarie un coup non moins terrible. Venise et Gênes ne purent jamais se relever de ces deux désastres. Plus heureuse, Marseille profita de l'habile politique de ses nouveaux maîtres les rois de France, L'alliance des lys çt du croissant au xvie siècle lui permit de profiter de la décadence de ses anciennes rivales. Elle allait être pendant trois siècles à la tète du mouvement colonisateur, important encore, dans les pays musulmans du bassin méditerranéen.

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