CHAPITRE III
LA COLONISATION MARSEILLAISE DANS LE LEVANT, XVie, XVIie, XVIIie SIÈCLES (1).
Au xvc siècle l'offensive de l'Islam est formidable. Consiantinople tombe en son pouvoir; le vieil empire byzantin, longtemps rempart de l'Europe contre la poussée des races orientales, disparait sous les coups des Ottomans. La dernière invasion asiatique, comme celle des Barbares d'autrefois ou comme ces pestes des siècles précédents venues des mêmes parages, semble menacer toute l'Europe : l'alarme est répandue à la fois en Italie et dans l'Allemagne. Les Ottomans veulent même l'empire de la mer et les Vénitiens sont impuissants à leur disputer leurs colonies de l'Archipel. En vain les papes prêchent une dernière fois la croisade, leur voix n'a plus d'écho ; les princes sont tout entiers à leurs discordes; la république chrétienne du moyen âge n'existe plus. Bientôt la conquête de la Syrie et de l'Egypte, enlevées aux soudans Mamelouks, met tout le monde musulman sous la domination des sultans de Stamboul. Les nouveaux Commandeurs des croyants vengeaient l'Islam des humiliations des croisades ; il semblait bien que les temps de la colonisation latine au Levant étaient désormais passés.
Pourtant, au milieu même des révolutions qui agitaient les rives
orientales de la Méditerranée, des violences du réveil de la guerre
sainte, ces colonies de marchands ne disparurent pas complètement.
Peu de temps avant l'invasion de sultan Séliin, le Soudan d'Egypte fit
amener au Caire le consul de Venise à Damas, six marchands francs
(1) Voir, pour plus tic détails, mon Histoire du Commerce français dans k Levant. Paris, Hachette.
de cette ville, quatre de Tripoli, trois d'Alep. A cette occasion Philippe de Parètes, rerésentant des Catalans, des Napolitains et des Français à Alexandrie, lui représenta que les Vénitiens étaient en décadence et qu'il faudrait désormais assurer le premier rang aux Français en Egypte et en Syrie. Le 16 novembre 1510, le soudan adressait, en effet, une lettre à Louis XII qui répondait par une ambassade. Dès les premières années du xvie siècle, on regardait donc les Français comme les plus capables d'hériter dans le Levant de la suprématie vénitienne.
Mais personne ne pouvait soupçonner à quel degré les Ottomans allaient les favoriser. Quinze ans avant sa conclusion, ni Soliman le magnifique, ni François Ier n'avait songé à une alliance possible entre les lys et le croissant. Rien ne fut moins prémédité que le traité de 1535. La France, à la stupeur de l'Europe, faisait cause commune avec l'ennemi de la chrétienté. Bien médiocres furent les avantages politiques et militaires, très grands ceux du commerce.
Avec les capitulations, l'Orient fut rouvert largement aux Français et à la colonisation commerciale. Sans doute la place dans l'empire ottoman devait rester bien plus modeste que dans les royaumes chrétiens du moyen âge. Il ne pouvait plus être question de concession de villes, de quartiers, de rues, aux marchands. Etablis en territoire étranger, au milieu de populations hostiles, ils restaient étroitement soumis aux autorités turques. D'autre part, la route du Cap avait attiré le commerce des Indes orientales. De toutes façons l'attrait de ces ports du Levant était bien diminué.
Pourtant les capitulations firent aux marchands qui allèrent s'y établir une situation indépendante, précisée, modifiée en quelques détails, confirmée dans l'ensemble, par les huit « renouvellements » qui se succédèrent de 1535 à 1740. Les Français en Turquie étaient gouvernés, au nom de leur roi, par leurs consuls. Leurs personnes et leurs biens étaient garantis contre toute atteinte. Même en cas de crime ou de délit contre un Turc, le Français ne pouvait être contraint d'ouvrir sa demeure, ni arrêté hors la présence de son consul et sa cause, soustraite aux magistrats ordinaires, était réservée à « l'Excelse Porte seulement ». Le libre exercice de leur religion leur était assuré aussi bien que celui du commerce. Isolés dans leurs Khans, leurs fondoucs ou leur quartier franc, fermés à la fois aux autorités et à la population turques, vivant entièrement sous les lois de la métropole,
les marchands formaient bien des colonies chrétiennes arborant fièrement le pavillon national au milieu du domaine de l'Islam* Minuscules par le nombre de leurs membres et l'espace occupé, elles n'en furent pas moins très actives, vraiment grandes par le rôle joué et l'influence exercée.
Tout lé commerce du Levant fut entre leurs mains ; les indigènes leur servaient seulement d'intermédiaires et de courtiers. Or ce commerce, même limité à l'Egypte, à la Syrie et à l'Asie occidentale turque, restait considérable. Les caravanes lui apportaient, en outre, la plus grande partie des produits de la Perse et ceux de l'Inde même n'avaient pas tout à fait abandonné la route du golfe Persique. C'en fut assez pour susciter une vive émulation entre les anciennes cités commerçantes de la Méditerranée, pour attirer auprès d'elles de nouveaux venus du nord de l'Europe, les chefè du mouvement colonial à la fin du xvie siècle.
Les Anglais et les Hollandais commençaient à peine leur expansion quand la Méditerranée, riche de sa vieille renommée plus que de son présent, leur parut un domaine à conquérir digne de leurs efforts. Les premiers n'avaient encore aucun établissement commercial hors de chez eux quand ils obtinrent leurs capitulations de 1579. Les seconds, l'année même où les Turcs leur accordaient celles de 1612, fondaient leur compagnie des Indes occidentales ; celle des Indes orientales en était encore à la période de ses débuts assez pénibles. Mais, alors même que les uns et les autres multiplièrent leurs efforts sur les mers lointaines, jamais ils ne perdirent de vue la Méditerranée. Leurs compagnies du Levant ont eu leur page brillante dans l'histoire du commerce et de l'expansion des deux grands peuples maritimes,
Les Vénitiens, malgré leur décadence, restèrent avec eux les rivaux les plus actifs des Français, Avec leur souplesse habituelle, en même temps qu'ils luttaient pour sauver les débris de leur ancien empire colonial, ils employaient toute leur diplomatie pour fléchir le vainqueur et permettre à leurs marchands de maintenir leurs traditions. A peine maître de l'Egypte, en 1517, le sultan Sélim vit venir à lui deux patriciens de nom illustre, Coiltarini et Mocenigo, chargés de le féliciter et de solliciter le renouvellement des anciennes capitulations accordées par les soudans. Venise fut, en efTet, la première à obtenir des Turcs des privilèges analogues à ceux des Français, mais la guerre qui se ralluma fréquemment entre la République et le padlschab
ne lui permit guère d'en profiter. C'est entre les grandes puissances maritimes de l'Occident» France, Angleterre et Hollande, qu'allait être jouée la partie dont l'enjeu était la domination commerciale dans la Méditerranée.
Le pays des conquistadors ne prit aucune part à la colonisation du Levant. Ort pourrait penser que les Espagnols et les Portugais étaient trop attirés par delà les Océans pour trouver quelque attrait aux rives méditerranéennes. Mais la politique de Charles»Quint ne permet pas une pareille explication. C'est à cause d'elle que les Espagnols et les Portugais ne purent prendre place dans les Echelles. Ennemis Irréconciliables des Turcs ils ne purent jamais jouir du régime des Capitulations. Leurs alliés, les Autrichiens, ne devaient les obtenir que plus tard, au xvit* siècle.
Au milieu de compétiteurs ardents, les Marseillais furent seuls, pendant deux siècles et demi, à représenter la France. Seuls ils avaient des traditions séculaires dans la Méditerranée, tandis que celles des Ponantais les attiraient vers d'autres parages. Cependant ceux-ci eussent peut-être imité l'exemple des Hollandais et des Anglais si la politique royale et les usages commerciaux d'alors n'eussent contribué à maintenir le monopole des Provençaux. C'est d'Orient qu'étaient venues toutes les pestes qui avaient désolé l'Europe. La réapparition fréquente du fléau dans les ports méditerranéens et à Marseille même entretenait la crainte et le maintien de précautions qui paraissaient nécessaires : il fallait que les bâtiments, de retour du Levant, fissent une quarantaine aux vieilles infirmeries, plus tard au lazaret modèle de Marseille. La franchise du port de Marseille, les droits de douane imposés ailleurs, même les interdictions royales, firent le reste.
Les Capitulations accordées aux Français avaient précédé de plus de quarante ans les premières accordées à d'autres Occidentaux. Les Marseillais, aidés par leur vieille expérience, purent donc prendre sur leurs concurrents Une sérieuse avance. Dès 1537, une flotte, sous les ordres du baron de Saint-Blancard, général des galères, partit de Marseille, parcourut tout le littoral barbaresque, longea les côtes de la Grèce jusqu'à Prevesa, fit le tour du Péloponèse, passa en vue d'Athènes et vint mouiller à Constantinople où elle fit un séjour. Elle revint en longeant le littoral de l'Asie Mineure, de la Syrie, de l'Egypte et de la Tunisie, après avoir montré le pavillon français à tout l'empire
ottoman. Les marchands suivirent et bientôt l'organisation des nouvelles colonies commença. Le premier consul marseillais pourvu de lettres du roi fut nommé à Tripoli de Syrie en 1548. A peu près en même temps Alexandrie eut le sien ; à Alep les Reinier se succédèrent de père en fils depuis 1562 ; à Constantinople, dès 1550, les marchands étaient sous la protection de l'ambassadeur. Mais un seul autre consul du roi fut établi au xvi° siècle, celui de Chio.
Assez longtemps le nombre des colonies organisées resta ainsi très limité. On est tenté de voir là une preuve que les Marseillais ressentirent au début une appréhension bien légitime à s'établir en pays turc. En Egypte, en Syrie, ils étaient encouragés par leurs vieilles traditions ; «\ Constantinople, ils se sentaient sous la protection directe de l'ambassadeur. N'osant prendre pied en Asie Mineure, à Smyrne, ils s'étaient sentis à portée de cet important marché dans l'île voisine, à Chio au milieu des Grecs. Mais, à côté des premières colonies pourvues de consuls royaux, des marchands plus audacieux avaient fait d'autres établissements, sans attendre la protection des représentants du roi. En Syrie, l'échelle de Barut, dépendance de Tripoli, possédait une nation française presque aussi importante que le chef-lieu du consulat. A Damas, à Nicosie de Chypre, les Marseillais étaient assez nombreux et dirigés par un consul choisi peut-être par eux, ou plutôt désigné provisoirement par l'ambassadeur de Constantinople. D'autres enfin, isolés au milieu des Turcs, étaient les pionniers hardis de futures colonies. Dans le premier de ses aventureux voyages, le jeune Vincent Leblanc, en 1566, fut recueilli par un consul français de La Canée. A Damas il trouvait un compatriote, le coutelier Pierre, artiste habile qui dépensait jusqu'à cent sequins pour fabriquer et tremper une lame d'épée. Il faisait, peu après, le voyage de la Mecque avec un autre Marseillais qui avait pris le turban et avec un provençal de Cassis.
Une nouvelle guerre entre Venise et les Turcs, déclarée en 1570, favorisa les Marseillais malgré sa courte durée. Dès lors, leur commerce était prépondérant dans tout le Levant. Comme disaient les corsaires d'Alger, la Méditerranée, vers 1580, était « toute grouillante de vaisseaux français. » Constatation de mécontents puisque, forcés de respecter leurs alliés, leurs raïs ne trouvaient plus d'occasion de prises. Bientôt, malheureusement, la face des choses changea : la Ligue déchaîna la guerre civile en Provence ; elle amena ijn relâche-
ment plus grand de l'alliance turque ; elle fournit un prétexte aux Barbaresques d'exercer à nos dépens leur piraterie.
Les calamités des vingt dernières années du xvie siècle suffisent à expliquer l'arrêt momentané du développement des établissements marseillais. Elles cessèrent assez tôt pour permettre aux Provençaux de ne pas perdre tous les bénéfices de l'avance qu'ils avaient gagnée et de reprendre activement leur mouvement d'expansion dès les premières années du xvne siècle. Pour eux le règne d'Henri IV fut particulièrement réparateur : la paix avec l'Espagne, le renouvellement des Capitulations, la répression de la piraterie donnèrent aux Marseillais délivrés de l'anarchie qui avait désolé leur ville des avantages dont ils surent profiter.
Heureusement que le xviie siècle débuta ainsi sous d'heureux auspices. L'impulsion donnée fit sentir ses effets jusqu'après 1620. Mais ensuite les circonstances redevinrent plus défavorables que jamais jusque vers les vingt-cinq dernières années du xvn* siècle. On vit de nouveau un relâchement progressif de l'alliance turque. Vers 1670 la rupture avec l'Islam semblait imminente. Une expédition française avait tenté de débloquer Candie ; grâce aux renforts envoyés de France, les Turcs avaient perdu la bataille de Saint-Gothard, la Hongrie. L'opinion de la France disait à Louis XIV avec Boileau : « Je t'attends dans six mois aux bords de l'Hellespont. » Le mauvais vouloir, puis le ressentiment de la Porte contre les Français étaient allés croissant. N'étant plus contenus, les pachas donnèrent libre cours à leurs fantaisies et à leurs cupidités. Ce fut le beau temps des avanies, sommes d'argent extorquées aux marchands sous de multiples prétextes, des insultes et des violences de toutes sortes. Les Capitulations sans cesse invoquées n'étaient plus qu'une vaine défense.
Les résidents des échelles avaient même à redouter ceux qui étaient chargés de les défendre. Les ambassadeurs de Constantinople, mal payés par le roi, obligés à un train de vie fastueux, forcés de vaincre les mauvaises dispositions à prix d'or, dans une cour où les négociations ont toujours été question d'argent, régulièrement endettés et réduits à vivre d'expédients, abusèrent de leur autorité pour imposer eux-mêmes aux marchands d'autres avanies, sous prétexte de les défendre contre celles des Turcs. Les consuls, simples fermiers des propriétaires des consulats qui les avaient achetés de la faveur du piinistre, n'avaiept en vue que de faire rapporter le plus possible
à leur ferme. Sous forme de droit» injustement exigés c'était encore d'autres avanies que les marchands leur payaient journellement*
Pour comble de malheur la mer n'est pas plus sûre que les échelles. C'est aussi le beau temps de la piraterie. A Alger, à Tunis, à Tripoli, c'est l'apogée de la puissance et de l'audace des corsaires et les Français sont presque sans interruption en guerre contre eux, malgré les négociations répétées. En même temps, pendant vingtquatre ans, les corsaires espagnols, majorcains, siciliens, napolitains croisent sur nos côtes ou guettent les navires au passage.
Enfin la discorde est à Marseille, héritage des troubles de la Ligue. Inspirés par les jalousies autant que par les tendances opposées qui avaient divisé les partisans de Casaulx et de Libertad, les nobles se disputent les charges consulaires et le gouvernement de la ville. Tout entiers à leurs querelles, ils négligent ses finances et ses intérêts commerciaux. L'esprit de discorde passe de la ville aux échelles du Levant. Comme la discipline n'est nulle part, la discorde s'introduit dans les mœurs des résidents. Leurs divisions, leur inconduite ajoutent au discrédit des Français» C'est miracle qu'au milieu de telles calamités et tandis que le commerce dépérissait de jour en jour les colonies aient été maintenues et que de nouvelles même aient été créées. La patience et la ténacité des Marseillais furent mises à une rude épreuve dont elles triomphèrent. Ce fut l'âge héroïque de leur colonisation au Levant.
Enfin tout changea avec Colbert ou, du moins, le grand ministre, avec son énergie ordinaire, s'efforça de tout changer. Plus heureux qu'ailleurs, il eut ici des successeurs qui surent se faire ses continuateurs et assurer les succès qu'il n'avait pas eu le temps d'obtenir. Les Capitulations de 1673 et la diplomatie d'un Nointel n'avaient pas rétabli suffisamment la bonne harmonie avec les Turcs. La lutte commune contre l'Autriche et les revers communs, pendant la fin du règne de Louis XIV, firent sentir le prix de l'alliance délaissée. Les ambassadeurs retrouvèrent leur crédit auprès du divan; ils prirent l'habitude d'en user en faveur du commerce ; les avanie* n'apparurent plus que par accès intermittents et supportables.
Les bombardements fastueux des Duquesne et des d'Estrées n'avaient fait aux raïs barbaresques ni grand mal, ni grand peur. Tout de même, Algériens, Tunisiens, Tripolitains, trouvèrent qu'il Valait mieux éviter le retour périodique de nos escadres et s'acconv
moder avec nous. Depuis 1090, ils maintinrent une paix bien précaire, sans cesse menacée par des récriminations réciproques et des incartades des corsaires, mais qui fut malgré tout une paix.
Dés règlements, parfois gênants, mais utiles, donnèrent au commerce et aux colonies des échelles une véritable constitution* Ambassadeurs, consuls, marchands, chacun connut ses devoirs et ses droits et dut les respecter. En 1691, réforme capitale due à Pontchartrain, la vénalité des consulats "fut supprimée, les consuls nommés désormais par le roi, durent se contenter d'appointements fixes.
Enfin les Marseillais eux* mêmes, sans attendre Colbert et Ses réformes, avaient senti le besoin de s'organiser pour empêcher leur ville de courir à sa ruine. En 1650, ils instituèrent définitivement leur Chambre de Commerce, corps de négociants indépendante du conseil de ville et chargé dé tout ce qui regardait leurs Intérêts commerciaux. Colbert eut le bon esprit de lui laisser une autorité considérable. Elle l'augmenta par l'usage heureux qu'elle en lit. Gardienne des traditions et des règlements* inspiratrice des progrès, la Chambre fût vraiment te principal ouvrier de la grandeur de Marseille.
L'annonce d'une ère de réformes et de relèvement avait été faite par Colbert dès 1604. Si les résultats se firent quelque peu attendre, du moins le progrès des maux qui accablaient le commerce était désormais enrayé. H n'en fallut pas plus pour rendre aux Marseillais tout leur courage. Le mouvement de colonisation, ralenti un moment, n'avait pas été arrêté. Il allait reprendre, dès les dernières années du xvii* siècle, une activité nouvelle. De 1685 à 1719, d'après les registres de la Chambre de Commerce, 1473 jeunes gens partirent pour aller résider dans les échelles du Levant. Encore la Chambre avait-elle pour mission de modérer l'ardeur des marchands à y chercher fortune. Leur affluence trop grande était un sujet de plaintes continuelles dans la correspondance consulaire. Aussi, le nombre des établissements s 'était-il multiplié depuis Henri IV. De l'Egypte et de la Syrie, qui les avaient d'abord attirés, les Marseillais avaient essaimé sur toutes les côtes de l'Empire Ottoman. Pas un port de quelque importance qui n'eût été l'objet au moins de leurs tentatives.
En Egypte, le centre de la colonie avait été transféré, vers 1628, d'Alexandrie au Caire, la ville la plus peuplée de l'empire ottoman,
grand marché encore de marchandises des Indes, des cafés d'Arabie, des parfums de la côte des aromates, des caravanes d'Ethiopie. Aucune colonie marseillaise n'eut un rôle aussi important; aucune n'eut une histoire aussi troublée. Là les pachas, loin de Constantinople, se livraient sans crainte à toutes les tyrannies ; l'envoi des capidjis et des commandements du Grand Seigneur les effrayait peu. « Ils s'en soucient, écrivait déjà un consul en 1623, comme d'un papier à plier les confitures. »
Les pachas eux-mêmes, comme les représentants du sultan chez les Barbaresques, devinrent de plus en plus impuissants vis-à-vis des milices, les plus nombreuses, les mieux armées, les plus braves de l'empire. Janissaires, spahis, asaps, formaient au début du xvne siècle un corps de 25 000 à 30.000 hommes. Le consul comptait alors quinze chefs principaux, beys et sandjacs, qu'il fallait acheter, sans compter les nombreux agas dont la protection n'était pas à dédaigner. Les janissaires, le corps le plus puissant, finirent par devenir, à prix d'argent, les défenseurs officiels des Français.
Enfin, la population elle-même, contrairement à celle des autres échelles, fut toujours fort hostile aux Européens. Le Caire, qui n'avait pas l'industrie d'Alep ou de Damas pour occuper ses nombreux habitants, renfermait un ramassis de gens misérables, capables de se porter à tous les excès. Dans une situation aussi délicate on pourrait croire que les Marseillais eurent à cœur d'éviter, par leur prudence et leur parfaite entente avec leur consul, de fournir aux Turcs des prétextes d'exercer leurs vexations. Au contraire, dans aucune échelle ils ne se signalèrent par une conduite aussi déréglée et par des querelles aussi violentes. De 1650 à 1658, l'échelle subit le contre-coup de l'anarchie de la Fronde. Deux familles qui avaient leurs appuis à la cour se disputèrent le consulat, discréditèrent la nation et la laissèrent chargée de dettes. Les marchands furent donc toujours exposés aux pires avanies ; ils subirent là des mauvais traitements auxquels ailleurs ils ne furent jamais exposés.
Malgré tout, ils formèrent toujours la colonie franque la plus nombreuse et la plus influente. Au début, ils étaient seuls avec les Vénitiens avec qui ils partageaient le commerce. Puis, avant 1630, les Anglais et les Hollandais eurent leurs consuls, mais leur situation resta précaire jusqu'à la fin du xvne siècle. Pendant la longue guerre de Candie (1645-69), les Vénitiens durent s'en aller, puis quitter de
nouveau la place pendant la guerre terminée par la paix de Carlowitz (1684-99). Les Anglais et les Hollandais n'avaient eux-mêmes plus de consuls depuis 1679. Celui des Français resta seul jusqu'en 1698 pour accorder sa protection à tous les Francs. Le prestige de la nation. en fut singulièrement grandi. Si les étrangers parvinrent à garder une bonne partie du commerce, du moins devaient- ils le faire sous pavillon français.
Aussi, la colonie marseillaise n'avait-elle cessé d'augmenter. En 1702 cinquante marchands avaient droit de figurer aux assemblées de la nation; nulle part, sauf à Smyrne, elles n'étaient aussi nombreuses. Les Français ne résidaient pas dans un caravansérail fermé comme dans la plupart des échelles de Syrie. Us habitaient une série de maisons contigués qui formaient un petit quartier, dans le Khalis, la plus belle rue du Caire. « Les maisons de la rue sont assez belles, écrit un voyageur vers 1640, mais celle du consul surpassait de bien loin toutes les autres. L'entrée en était comme celle d'un hôtel ; il y avait à la première porte un lieu pour asseoir ses six janissaires, car il en a toujours ce nombre là, qui reçoivent de lui chacun six piastres par mois, et il n'y manque point d'en rester toujours deux ou trois qui la gardent comme des suisses. » Les Français vivaient ainsi avec plus de liberté qu'en Syrie mais avec moins de sûreté. La canaille pouvait les insulter dans leurs maisons ; des santons venaient dans leur rue contrefaire les insensés et ameuter contre eux la foule : de faux témoins affirmaient qu'on avait vu sortir des femmes de leurs maisons. Il est vrai que l'accusation n'était pas toujours fausse. L'un des consuls les plus intelligents que la France ait eus en Egypte proposait vers 1700 à la Chambre de Commerce de Marseille de bâtir un caravansérail pour loger la colonie. La location des logements et magasins aux marchands suffirait à l'indemniser de la dépense. On recula sans doute devant celle-ci et surtout devant la répugnance des marchands à renoncer à leurs habitudes, en même temps que devant la crainte de difficultés avec les Puissances.
Le Caire avait trois ports, d'importance très inégale, avec lesquels il ne communiquait que par le Nil : Alexandrie, Rosette et Damiette. Tous les trois avaient reçu des colonies marseillaises. Alexandrie n'était pas alors la grande et belle ville qu'on serait tenté d'imaginer. La vieille cité du moyen âge, avec son enceinte de murailles intacte, était presque déserte et n'offrait qu'un amas de ruines avec quelques
misérables masures. Peu h peu une nouvelle ville, l'Alexandrie turque, grandit au xvu6 siècle sur une plage bosse, en dehors des murailles, formée par ies apports de la mer. En dehors de la population marchande on y voyait un grand nombre de « Maugarbins », gens sans aveu et vagabonds; qui habitaient les masures de la vieille ville et causaient souvent de grands désordres ; leur haine pour les chrétiens et surtout pour les Francs était très vive. Aussi, les résidents d'Alexandrie étaient-ils plus exposés encore aux insultes et aux mauvais traitements que ceux du Caire. Plusieurs fois, les pachas eux-mêmes s'inquiétèrent de leur turbulence et donnèrent ordre au bey de purger la ville de cette canaille.
Cela n'empêcha pas les Marseillais de venir s'y établir en plus grand nombre à mesure que la ville grandissait. Au début ce n'était que des commissionnaires de ceux du Caire, chargés de présider au chargement et au déchargement des marchandises et aux formalités de la douane. Mais la nouvelle Alexandrie finit par devenir un centre d'achats et de ventes aussi important que celui du Caire. De véritables maisons de commerce s'y installèrent. Plus nombreux qu'au Caire même furent les arrivants dans les dernières années du xvu* siècle. Aussi s'impatientaient-ils de ne pas former un corps de nation organisé. De même que leur vice-consul dépendait du consul du Caire, ils élaient soumis aux décisions des assemblées de la nation établie dans la capitale. Ils habitaient un fondouc spacieux et commode qui leur élait fourni gratuitement par le Grand Seigneur. Le consul recevait même, ou plutôt aurait dû recevoir chaque année une somme d'argent pour l'entretien des bâtiments.
Rosette, la ville la plus grande et la mieux bâtie de l'Egypte après le Caire, au xvii* siècle, eût séduit les marchands par l'air engageant de ses maisons de briques aux couleurs éclatantes, ses caravansérails bien entretenus, ses jolies places, les superbes jardins dont elle était entourée. Malheureusement elle n'était pas accessible aux gros navires comme le port ouvert aux vents d'Alexandrie. La barre du Nil ne laissait passer que des petits bâtiments comme les « saïques » des Grecs ou les « caramonsaux » des Turcs. Port d'entrepôt et marché des produits du delta, Rosette avait pourtant attiré quelques Marseillais et le consul d'Egypte y entretenait un vice-consul dès le début du xvne siècle; mais le développement d'Alexandrie l'avait fait abandonner de plus en plus* On n'y voyait plus que deux marchands français eu 1702,
Quant à Damiette, l'entrée de la bouche du Nil (fui y conduisait était moins accessible encore que celle de Rosette. De plus, la turbulence des habitants, plus hostiles qu'ailleurs aux Européens , finit par dégoûter entièrement les Marseillais de cette échelle. Un vice-consul avait été établi en 1644; il fut découragé au bout de deux ans et quitta la place. Un ou deux marchands continuèrent pourtant d'y résider. Mais, en 1701, une nouvelle tentative d'établissement de consul, bientôt suivie d'une sédition contre les Français, amena un abandon complet. Alexandrie et le Caire restèrent, en définitive, les deux seules colonies sérieuses de l'Egypte.
En Syrie l'autorité du sultan était mieux respectée, les populations chrétiennes encore nombreuses, les traditions commerciales plus fortes. Les conditions étaient donc bien plus favorables ; ce fut le terrain d'élection de la colonisation marseillaise. C'est là que les Provençaux eurent leurs établissements les plus nombreux ; c'est là qu'ils se sentaient le mieux dans leur domaine : sur plusieurs points ils restèrent seuls, sans concurrents, pendant tout le xviu0 siècle.
Alep passait, au début du xvu* siècle, pour la plus grande place de commerce du Levant. Sa renommée l'emportait même sur celle du Caire. La voie du golfe Persique était préférée à celle de la mer Rouge par les marchandises de l'Inde qui échappaient aux Portugais et aux Hollandais en guerre ; les riches caravanes venues de Bagdad apportaient en outre celles delà Perse et de l'Asie centrale. C'est pourquoi les Marseillais avaient fondé leur première colonie à Tripoli, port de la grande ville. Mais, eh 1612, une avanie particulièrement criante et qui le parut plus encore, alors que les Capitulations étaient encore respectées, amena l'exode des marchands qui transportèrent leurs établissements à Alep même.
Ils ne prévoyaient pas sa rapide décadence. Les tyrannies des pachas et les guerres contre la Perse au temps du grand conquérant Schah Abbas (1589-1628) ruinèrent peu à peu son commerce. Bagdad, auparavant l'entrepôt général des marchandises de l'Asie centrale et même de l'Extrême-Orient, plusieurs fois disputée par les Turcs et les Perses, subit un sort analogue. Les Marseillais furent, en outre, découragés par les grosses avanies qu'ils supportèrent vers 1630. Ils se détournèrent d'Alep au moment où les Anglais s'y établissaient solidement. Alep finit par passer au cinquième rang seulement des
échelles françaises par son commerce. Le nombre des résidents ne fit que diminuer : plus de trente encore en 1630, ils n'étaient guère plus de vingt vers 1650. D'Arvieux parle de soixante marchands composant la nation vers 1670, mais ce fut une affluence passagère. En 1693 le consul écrivait qu'ils n'étaient plus que seize et que cinq étaient sur le point de partir. La ville renfermait environ quarante caravansérails; les uns recevaient les caravanes, les autres étaient affectés au logement des Francs. Les Français occupaient le plus beau; son étendue était assez considérable pour qu'il fût grevé d'une redevance annuelle de quinze cents écus en faveur de la Mecque.
Après 1612 Tripoli n'était même plus resté le port d'Alep. Les navires venaient charger à la rade d'Alexandrette, d'ailleurs moins éloignée par la route qui, par plusieurs journées de marche, conduisait à Alep en traversant la plaine d'Antioche. S'il n'y avait là qu'une misérable bourgade c'est que la plage était trop insalubre et la rade trop exposée aux corsaires. Les marécages rendaient l'air si malsain que les Européens ne pouvaient y vivre au plus que quelques années et ne se retiraient pas sans avoir contracté de fâcheuses incommodités. Aussi les marchands d'Alep trouvaient-ils difficilement des commis qui voulussent y résider. Le consul d'Alep écrivait en 1692 qu'il était inutile d'y envoyer un nouveau vice-consul : « autant qu'il en viendrait, autant il en mourrait. » Pour communiquer rapidement leurs ordres, recevoir l'avis du départ ou de l'arrivée des navires, les négociants se servaient couramment de pigeons voyageurs qui transmettaient les nouvelles en une heure et demie ou une heure trois quarts.
Le départ des Français avait porté un coup très rude à la prospérité de Tripoli. En 1630 un voyageur trouvait les bazars, les caravansérails, les maisons en train de se ruiner. La leçon avait profité. « On nous assura, écrit-il, que, durant que cette ville était florissante, les Turcs y étaient insupportables ; maintenant qu'ils sont dans la pauvreté ce sont les meilleures gens du monde et nous n'avons trouvé en aucun endroit des Turcs si courtois et si affables. » Plus tard, la ville, débouché des plaines intérieures du nord de la Syrie, redevint fort marchande et attira de nouveau les Marseillais. Vers 1680 ils y formaient une colonie avec, à sa tête, un vice-consul. De 1685 à 1719, il vint quarante-trois résidents.
Seïde (Saïda), l'antique Sidon, fut, à partir du milieu du
xvuc siècle, l'échelle de prédilection des Marseillais. Méchante bourgade au début,, elle était devenue, grâce à son heureuse situation au milieu de la côte, à ses communications faciles avec l'intérieur du pays, surtout avec Damas, le grand marché de la Syrie. Pour les Français elle prenait place au troisième rang par l'importance de son commerce parmi toutes les échelles, après Smyrne et le Caire. Elle dut en partie sa fortune à l'émir druse Fakhreddin qui s'en était emparé dans les premières années du xyii° siècle et en resta maître jusqu'en 1633; il en fit sa capitale et s'efforça par tous les moyens d'y attirer le commerce. L'émir avait fait un séjour de cinq ans en Europe; très tolérant pour les chrétiens, il favorisa particulièrement les Français. Cette sympathie était générale aux Druses ; un voyageur l'expliquait en disant qu'ils se croyaient issus des Français. Les Turcs finirent par s'emparer de Fakhreddin et le mettre à mort, mais plus tard ses neveux reprirent encore le pouvoir à Seïde.
Même à la fin du xvne siècle la ville, petite, mal bâtie, n'avait pas six mille habitants. Les étrangers vivaient dans deux grands caravansérails ; le plus beau était habité par les Français. Leur consul avait acheté à côté une belle maison très ornée que Fakhreddin avait fait construire pour y loger ses femmes. De 1685 à 1719 cent soixantequinze résidents passèrent de Marseille à Seïde, c'est-à-dire deux fois plus qu'il n'en partit pour Alep dans la même période. Il est vrai qu'ils y faisaient des séjours moins prolongés et la colonie n'était pas plus nombreuse. Le consul signalait la présence de vingt marchands dans une lettre de 1691. « Les pachas nous honorent, ajoutait-il, nous aiment et nous accordent tout ce que nous leur demandons de juste et de raisonnable. » Il n'en avait pas toujours été ainsi. Après la mort de Fakhreddin les Turcs avaient jugé bon d'exercer des représailles, Seïde avait beaucoup souffert des avanies ; à deux reprises, en 1656 et en 1667, la nation avait dû abandonner l'échelle pour se retirera Acre et à Tripoli. Pendant les deux tiers du xvne siècle les Français étaient restés les seuls; plus tard les Anglais et les Hollandais eurent leurs consuls; les marchands vénitiens et génois et les autres étrangers restèrent sous la protection du nôtre.
Seïde était surtout le port de Damas. A la fin du xvic siècle les Marseillais avaient eu leur colonie dans la célèbre et riche métropole musulmane. L'incommodité et les risques des transports d'argent et de marchandises, pendant trois journées, par un chemin dangereux et
impraticable, avait fait transporter à Seïde le consulat et le siège du négoce. Pourtant, en 1630, le voyageur Fermanel trouva encore à Damas un négociant paré du titre de consul des Français et des marchands vénitiens qui y vivaient en grande liberté. Trente ans après on y voyait une petite colonie provençale composée de quelques marchands, de médecins et de chirurgiens. En 1715 le voyageur Lucas n'y rencontrait plus que les missionnaires, capucins, pères de Terre Sainte et jésuites.
Seïde, capitale de Fakhreddin avait supplanté Barut (Beyrouth) mieux placée qu'elle pour servir de débouché à Damas et à la Syrie centrale, comme le prouve sa fortune actuelle. Dès lors, d'ailleurs, Barut était deux fois plus grande que sa rivale, entourée de murailles bien entretenues et beaucoup mieux bàtiè. Malheureusement son port avait été comblé, comme celui de Seïde, par Fakhreddin, de peur d'une attaque des Turcs par mer. La plupart de ses habitants étaient des chrétiens et des maronites; ils passaient pour être particulièrement doux et polis. La richesse du territoire environnant et la soie qu'il produisait en quantités considérables suffisaient à donner à la ville une certaine activité. Tandis qu'à Seïde les marchands étaient en relations avec les Druses, à Barut ils commerçaient avec les maronites du Liban, si bien que, dans l'intérêt de la nation, des cheiks maronites furent chargés à deux reprises, en 1655 et en 1702, du consulat français. Cependant les quelques Marseillais qui y résidaient avaient depuis assez longtemps à leur têle un vice-consul français dépendant du consul de Seïde.
Plus au sud, Acre, le grand port des croisés au moyen âge et leur dernière possession, n'était même plus un bourg. On n'y voyait, au début du xviie siècle, qu'une cinquantaine de maisons fort misérables, presque des huttes. Les sables apportés par le vent ensevelissaient déjà en partie le monceau de ruines de la ville du moyen âge. Ses belles murailles doubles, si fortes, si épaisses et si bien cimentées, avaient été renversées dans ses doubles fossés et les avaient comblés. Quelques beaux restes, comme ceux du palais des grands maîtres, attestaient son ancienne splendeur. Le port, encombré de ruines qui rendaient l'accès fort dangereux, n'offrait plus de refuge aux navires, obligés de mouiller dans la rade périlleuse. Celle de Caïffa, abritée par le Carmel, offrait en face un abri plus sûr en cas de danger, mais c'était le point de la côte le plus exposé aux corsaires, chrétiens ou
turcs, qui y croisaient perpétuellement. Tout semblait donc fait pour éloigner les marchands de cetle ville où les Vénitiens, les Génois, les Pisans, les Marseillais, les Catalans avaient été d'ardents rivaux. Pourtant les Marseillais revinrent s'y établir mais ils restèrent les seuls avec leur vice-consul jusqu'en 1700 ; c'est par leur intermédiaire que les négociants anglais et hollandais d'Alep y faisaient quelque trafic et le consul français de Seïde se chargeait encore officiellement, en 1693, de la protection des capitaines et des navires de ces deux nationalités qui fréquentaient l'échelle. En 1714, la nation française d'Acre, composée de dix-sept ou dix-huit marchands, n'était pas moins nombreuse que celle de Seïde. Elle habitait dans un petit caravansérail commode, construit par Fakhreddin pour les étrangers et dans quelques maisons, semblables plutôt à des cabanes, que quelques résidents s'étaient fait construire aux alentours, dans le voisinage du port.
Enfin les Marseillais avaient leur colonie en Palestine. Jaffa, le port le plus misérable de toute la côte, n'était malheureusement plus habitable. L'ancienne ville n'était plus que ruines au milieu desquelles se dressaient encore deux tours, où logeaient quatre ou cinq Turcs que le pacha de Gaza envoyait pour garder le port. Aussi la nation était-elle établie à Rame, méchant bourg, situé à quatre lieues dans l'intérieur des terres, « où il y avait plus de masures que de maisons. » Elle y occupait la seule habitation considérable, la maison de Nicodème, que les rois de France avaient fait reconstruire. Le vice-consul y recevait les pèlerins qui se rendaient à Jérusalem. Le commerce des cotons filés de Judée ne donnait que de maigres bénéfices aux huit marchands qui y demeuraient en 1670. Comme les gouverneurs y étaient très tyranniques et surtout l'insécurité fort grande à cause des incursions des Bédouins pillards, vrais maîtres du pays, les Provençaux abandonnèrent plusieurs fois l'échelle, ils y revinrent toujours. Là, pourtant, l'isolement de la métropole était à peu près complet. A Seïde, la présence journalière des vaisseaux européens rappelait la patrie absente. Barut et Acre recevaient déjà beaucoup plus rarement leur visite ; jamais ils n'allaient à Jaffa dont la mauvaise rade n'était visitée que par les bateaux indigènes.
Rame et Jaffa devaient dépendre au xvme siècle du consul de Jérusalem. -Celui-ci avait un rôle unique, c'était un consul sans marchands, t De tout le Levant, écrivait l'un d'eux en 1700 à la
Chambre de Commerce de Marseille, je ne crois pas qu'il y ail un consul qui vous soit plus inutile que moi. » Jérusalem, en effet, n'était pas une ville de commerce, aucun marchand ne songea jamais à s'y établir. Le rôle du représentant de la France était tout religieux et politique ; il devait maintenir notre prestige en assurant aux Latins la possession des Lieux saints restitués par les Grecs en 1690, en donnant protection aux pèlerins. Son établissement n'avait pas été commode : deux fois Fessai avait échoué, en 1624 et en 1700, ce n'est qu'en 1713 qu'une troisième tentative réussit.
Bien déchue, elle aussi, de sa splendeur du temps des Lusignan et des Vénitiens, Chypre ne fut pour les Français, jusqu'en 1675, qu'un vice-consulat dépendant d'Alep. Les Turcs en avaient pris possession en 1578 et leur domination avait rapidement produit ses effets funestes. A la fin du xvic siècle des Marseillais étaient venus s'établir à Nicosie, qui faisait encore un riche commerce ; l'un d'eux portait même le nom de consul. En 1630 Nicosie « portait les marques de toute désolation parce que les Turcs l'avaient tellement ruinée qu'il n'y avait presque pas d'habitants chrétiens, quoiqu'ils fussent en grand nombre, qui eussent moyen de manger du pain toute l'année. » Les habitants étaient peut-être les plus maltraités de l'empire ottoman. Les marécages ayant remplacé les cultures dans les plaines, l'insalubrité éloigna les étrangers. Pour comble de malheur les Barbaresques, les forbans chrétiens ou turcs, croisaient perpétuellement sur ses côtes, aux abords de la Syrie. Aussi les Marseillais eurent seuls la constance de ne pas abandonner ce pays misérable ; ils étaient douze résidents, en 1700, à Larnaca, mauvais village, le port le plus actif de l'île. Leur consul restait le seul et servait à la fois pour tous les étrangers qui venaient trafiquer dans l'échelle. Larnaca n'était d'ailleurs presque jamais un but de voyage pour les navires ; ils y Complétaient leurs chargements en revenant d'Alexandrette ou de Seïde .
Sur la côte sud de l'AnatoIie Satalie, l'ancienne Attalia, située en face de Chypre, au fond de son grand golfe, était devenue une dépendance du consulat de Larnaca. Les Marseillais, séduits sans doute par l'aspect de la place, une des plus fortes des Turcs, avaient rêvé d'en tirer meilleur parti. Savary de Brèves, à 'la demande de plusieurs capitaines, avait obtenu des commandements de la Porte pour y
établir un consul en 1600. Mais l'échelle ne prospéra pas, les marchands n'y vinrent jamais qu'en très petit nombre et le consulat fut supprimé en 1693.
La côte occidentale de l'Anatolie, avec ses golfes profonds, évoque le souvenir de cette multitude de colonies grecques qui se succédaient des rives de la Troade à celles de la Carie et de la Lycie, de cités célèbres comme Milet, Smyrne, Ephèse, Phocée. Depuis des siècles la vie a déserté ces rivages. Aujourd'hui encore un seul port concentre toute l'activité commerciale. Déjà, au xvne siècle, Smyrne était le seul qui pût attirer des établissements étrangers. Vers 1620, le consulat des Français, d'abord établi par prudence à Chio, y fut transféré. Dans plusieurs documents officiels du début du xvnc siècle le consul de Chio est désigné comme étant le chef de l'échelle de Foggie (Fokia). Est-ce par un sentiment de piété filiale que les Marseillais accordaient cette importance à leur vieille métropole, l'antique Phocée ? Son état présent ne justifiait guère un pareil honneur ; on ne connaissait plus la petite ville de Fokia que comme un repaire de corsaires, où les Barbaresques se retiraient souvent ; il ne semble pas que le consul français y ait jamais résidé, pas plus que les marchands.
Bien qu'elle fût la première place de commerce de l'Anatolie, Smyrne était loin d'avoir, au début du xvic siècle, l'importance qu'elle devait acquérir plus tard. Le commerce de la Perse, qui devait l'enrichir, passait en entier par Alep. Le développement de sa prospérité fut gêné par de fréquents tremblements de terre ; il ne se passait presque pas d'années qu'elle n'en ressentit des secousses plus ou moins violentes. En 1688 la ville fut à peu près entièrement renversée. Elle était immédiatement reconstruite et la population y affluait plus nombreuse : en 1715 elle comptait plus de 100.0Û0 habitants.
Elle dut en partie ses progrès à la sécurité et aux commodités, plus grandes que partout ailleurs, que les marchands occidentaux y trouvaient. Us pouvaient aller et venir librement, sortir de la ville sans aucune escorte de janissaires, faire des parties de plaisir et de chasse à la campagne, s'y promener à cheval, ce qu'ils ne pouvaient faire ailleurs, sauf à Constantinople ; à l'époque du carnaval ils s'y permettaient même des fantaisies qui n'auraient pas été tolérées en France. Lg plus belle rue dç te vijle était la rue des Francs, qui
longeait toute la marine ; les marchands avaient loué à très long ternie tout le terrain qui s'étendait le long de la rade et s'étaient construit leurs habitations à leur guise. Les façades regardaient du côté de la ville, mais toutes les maisons avaient des portes de derrière donnant sur la marine, qui leur servaient à introduire furtivement des marchandises dans leurs magasins pendant la nuit, pour échapper au paiement des droits de douane. Ces portes ouvraient sur une sorte de quai de largeur irrégulière, construit par les marchands euxmêmes et soutenu par des pilotis ou des murailles. Le terrain en avait été formé peu à peu par le sable et le gravier du lest que les vaisseaux, français surtout, apportaient en quantité, chargés qu'ils étaient de piastres au lieu de marchandises. Par endroits ce quai n'existait pas ; « la mer venait battre jusqu'au derrière des maisons et les bateaux entraient pour ainsi dire dans les magasins » .
« Les Turcs, rapporte Tournefort, paraissent rarement dans la rue des Francs qui est de toute la longueur de la ville. Il semble, quand on est dans cette rue, que l'on soit en pleine chrétienté ; on n'y parle qu'italien, français, anglais, hollandais. Tout le monde se découvre en se saluant ; on y voit des capucins, des jésuites, des récollels. La langue provençale y brille sur toutes les autres parce qu'il y a beaucoup plus de Provençaux que d'autres nations... On n'y garde pas assez de mesure avec les mahométans, car les cabarets y sont ouverts à toutes les heures du jour et de la nuit. On y joue, on y fait bonne chère, on y danse à la française, à la grecque, à la turque ».
Bien avant 1650, la colonie marseillaise dépassait en nombre à Smyrne celles des autres nations, mais elle était loin de faire un aussi grand commerce. Plus tard la situation changea. Moins nombreux, les Français finirent par rivaliser avec les Anglais et les Hollandais. Smyrne resta pourtant l'échelle où ils venaient résider en plus grand nombre ; il en arriva 313 de Marseille, entre 1685 et 1719 ; c'était presque le quart du nombre total des marchands qui partirent pour le Levant. En 1702 Tournefort comptait * environ trente marchands bien établis, sans compter plusieurs autres Français qui faisaient un commerce moins considérable ». Au total leur trafic était plus important que celui de toute autre échelle. Le consul de Smyrne eut longtemps deux vice-consuls à Echelle neuve, dans l'ancien golfe d'Ephèse, et à Chio. Mais les Marseillais n'y fondèrent jamais
vraiment d'établissements ; le consulat d'Echelle neuve fut supprimé vers 1650 ; celui de Chio était géré par un chef du pays avant 1694.
Au moyen âge les Marseillais n'avaient jamais joué un bien grand rôle à Constantinople. La capitale turque, malgré les avantages de sa position et les besoins de sa population, fut loin de garder la même activité commerciale que la métropole byzantine. De plus, les marchands étaient exposés, souvent plus qu'ailleurs, aux vexations : au lieu d'un pacha et de quelques officiers subalternes, c'était tout le divan du Grand Seigneur qu'il fallait satisfaire et les officiers de la milice dont les exigences se mesuraient à l'importance. La colonie marseillaise ne fut donc jamais la plus nombreuse, ni la plus riche, du Levant. Même, son commerce ne fit qu'y végéter jusque vers 1685 et Constantinople resta pour elle la moins importante de beaucoup des cinq grandes échelles, inférieure à Smyrne, Alep, Seïde et au Caire. Pourtant, quand la réconciliation fut complète entre la France et les Turcs, elle entra dans une voie plus prospère. Les Marseillais arrivèrent alors plus nombreux, 175 de 1685 à 1719.
Les Francs continuaient de vivre à Galata, au milieu des Juifs, des Grecs, des Arméniens, des Turcs même qui peuplaient ce faubourg, et à Pera, où s^élevaient les palais des divers ambassadeurs. « Galata, écrit Tournefort, est comme une ville chrétienne au milieu de la Turquie, où les cabarets sont permis et où les Turcs viennent boire du vin : il y a des auberges à Galata pour les Francs, on y fait bonne chère *. L'ambassadeur de France servait en même temps de consul pour la nation ; il habitait le plus beau des palais de Pera, vaste bâtiment construit du temps de Savary de Brèves, par ordre d'Henri IV.
Aucune colonie secondaire ne dépendait de l'échelle de Constantinople au xvii0 siècle. Gallipoli, port de relâche, avait eu cependant un vice-consul, supprimé en 1689. L'ambassadeur en entretenait un aux Dardanelles où tous les bâtiments francs devaient s'arrêter, au retour de Constantinople, pour être visités par les Turcs. Ils s'assuraient surtout s'ils ne faisaient pas évader d'esclaves des galères du Grand Seigneur. C'est à peine si un ou deux marchands se risquèrent isolément à aller résider dans la grande ville d'Andrinople très commerçante, mais trop rapprochée de la capitale.
Des Dardanelles jusqu'à Athènes les Marseillais n'eurent aucun
établissement pendant tout le xvn° siècle. Ils ne faisaient même aucun commerce sur toutes les côtes de la Roumélie et de la Macédoine dont quelques marchandises seulement leur étaient apportées à Smyrne par les barques grecques. Quelques chargements clandestins de blés et d'autres denrées étaient de temps en temps enlevés à Salonique. La Morée resta négligée aussi. Jamais elle n'avait offert au commerce de grandes ressources, même au temps où les Vénitiens la possédaient paisiblement. Leurs longues luttes avec les Turcs pour la possession de ce pays le ruinèrent, particulièrement les deux grandes guerres de la seconde moitié du xvnc siècle (1645-69 et 1684-99). D'ailleurs les Provençaux trouvaient avec plus de facilité à Candie et dans l'Archipel les cargaisons qu'ils auraient pu prendre en Morée. Le consulat de Zante, créé en 1610 pour favoriser leur commerce en Morée, ne prit donc aucune importance. Pendant tout le xvnc siècle, il n'y eut en pays grec que quelques établissements de marchands isolés.
Rares aussi furent ceux qui se fixèrent dans les tles de l'Archipel, à Milo, à Tino, bien que la plupart eussent un consul de la nation française. Mais ces consuls étaient tous des indigènes, Latins ou Grecs. Ils appartenaient toujours aux meilleures familles qui recherchaient ce titre comme un honneur et aussi comme une sauvegarde contre la tyrannie des cadis turcs. Souvent la' fonction était héréditaire dans la même famille. Presque tous tenaient leur titre de l'ambassadeur de Constanlinople ; quelques uns seulement, comme à Naxo et à Milo, recevaient des lettres patentes du roi ; d'autres n'avaient jamais reçu aucune commission. De petits voiliers marseillais venaient quelquefois glaner des chargements d'ile en ile. Les insulaires connaissaient malheureusement mieux les Occidentaux par leurs corsaires que par leurs marchands. Parmi ceux-là figuraient de nombreux Français, des petits ports de Provence et de Toulon. Les forbans de toute sortes désolèrent affreusement les îles jusqu'après 1670. L'interdiction formelle faite aux Français par Louis XIV de faire la course dans les mers du Levant n'arrêta pas leurs exploits; ils continuèrent sous pavillon mallais. C'étaient les colonies marseillaises qui payaient en avanies et en mauvais traitements la rançon du butin qu'ils enlevaient aux Turcs ou à leurs sujets. Dans les îles les ravages des corsaires chrétiens n'avaient fait qu'augmenter la haine que nourrissaient déjà pour les Latins les Grecs en majorité dans la population.
Joui autre aurait du être l'importance de la grande île de Candie,
La longue guerre qui finit par la donner aux Turcs la laissa pour longtemps bien appauvrie et dépeuplée. Pourtant sa renommée attira aussitôt une colonie marseillaise organisée en nation avec un consul à sa tête. Consul et marchands résidaient à la Canée, bien que la ville la plus grande de l'île et la résidence du pacha fût Candie. Mais celleci, depuis le fameux siège, n'était plus que la « carcasse d'une grande ville ». La Canée était devenue le centre de presque tout le commerce; son port était d'ailleurs plus profond. La nation comptait vers 1700 dix à douze marchands : une colonie plus petite s'était fixée à Candie avec un vice-consul ; Relimo, le troisième port de l'île, recevait seule* ment la visite de quelques bâtiments marseillais.
Brillant est le tableau de l'expansion marseillaise dans la Méditerranée orientale au xvnc siècle. Il le parait plus encore si on se rappelle combien elle fut contrariée par les circonstances les plus défavorables. Les Hollandais et les Anglais, grâce à celles-ci et à la forte organisation de leurs compagnies du Levant, avaient pu, un moment, donner plus de solidité et d'extension à leur commerce. Jamais leur activité n'avait présenté la variété de celle des Provençaux. La libre initiative, un peu désordonnée, de ceux-ci, avait multiplié leurs établissements. Par le nombre de leurs colonies et de leurs marchands, les Français l'emportaient de beaucoup sur leurs concurrents. Dans aucune échelle ceux-ci n'étaient les plus nombreux ; dans plusieurs les Français étaient les seuls. Partout ils occupaient le plus beau caravansérail, ou bien la plus belle demeure était celle de leur consul. Leur commerce ne bénéficia pas toujours de cette situation, mais elle profita grandement au prestige et à l'influence de la France.
C'est au xvmc siècle, après la cessation des longues guerres de Louis XIV, que le commerce du Levant ressentit plus nettement les effets bienfaisants des réformes de Colbert. Sa prospérité croissante, aidée par d'autres causes, favorisa les progrès nouveaux de l'expansion marseillaise. En retour, grâce à ceux-ci, les Marseillais purent grossir davantage encore le chiffre de leurs affaires et prendre dans l'empire turc une place tout à fait hors de pair. Malheureusement l'anarchie progressive aggravait tous les jours la décadence économique de cet empire et le commerce de l'Extrême-Orient abandonnait de plus en plus les routes du Levant, Les Marseillais ne retirèrent donc
pas de leurs efforts tous les bénéfices qu'ils étaient en droit d'espérer. Leur commerce du Levant, tout prospère qu'il fût redevenu, n'était plus que peu de chose à côté de celui des Indes Orientales ou Occidentales. Pour maintenir le rang de leur ville, ils avaient dû tourner eux aussi leur activité vers les Océans.
Dans sa nouvelle expansion la colonisation marseillaise fut quelquefois aidée, plus souvent gênée, par l'autorité royale. Depuis 1686, nul ne pouvait s'embarquer pour le Levant sans l'autorisation de la Chambre de Commerce ; celle-ci avait mission de restreindre le plus possible l'exode vers les échelles. Ambassadeurs et consuls ne cessaient, en effet, de représenter aux ministres que le nombre des marchands y était trop grand pour l'importance du commerce. La concurrence trop ardente devenait ruineuse. Comme la Chambre de Commerce paraissait trop libérale, Maurepas imagina, vers 1730, une mesure plus radicale, appliquée jusqu'à la Révolution. Le nombre des maisons de commerce françaises fut strictement limité dans chaque échelle et le départ de nouveaux résidents n'était autorisé qu'en remplacement de ceux qui revenaient. Les nations françaises furent donc moins nombreuses au xvme qu'au xvir siècle. La centralisation monarchique, si étroite dans toutes les colonies, avait ici aussi mis fin à de vieilles traditions d'autonomie et enlevé toute liberté à l'initiative marseillaise. Celle-ci trouva du moins l'occasion de prouver sa vigueur en tournant ses efforts vers des pays jusque là inexploités.
On vit d'abord une floraison nouvelle d'établissements marseillais dans toute la Turquie d'Europe et particulièrement en Morée. L'impossibilité de trouver place dans les vieilles échelles fit apprécier les ressources de ces provinces auparavant dédaignées. La situation de l'ancienne Grèce était, d'ailleurs, devenue moins misérable depuis la cessation des guerres contre Venise. Elles fournirent à l'exportation d'importantes quantités d'huiles et de blés. Au milieu du xvnê siècle des indigènes prenaient le titre de consuls de France à Patras, Modon, Coron, Napoli de Romanie (Nauplie), les quatre principaux ports de la Morée. Dans les premières années du xviii* siècle fut organisé définitivement le consulat de Morée. Le premier titulaire avait établi sa résidence à Patras ; Coron, port de la Messénie, devint presque aussitôt, en 1717, le siège du consulat, qui fut transféré à plusieurs reprises à Modon et à Nauplie. Des Marseillais résidaient dans les quatre villes ; aucune, dans un pays divisé en compartiments isolés par les monta-
gnes, ne pouvait centraliser tout le commerce. Il y en eut même qui se fixèrent à Tripolitza, au cœur de l'Arcadie. Les négociants vivaient en Morée dans une grande liberté. Une de leurs principales ressources était de consentir aux propriétaires turcs des emprunts gagés par leurs terres. Ils n'éprouvaient aucune difficulté à faire vendre les propriétés des emprunteurs quand ils n'étaient pas remboursés. On vit même un sieur Léotard, de Coron, reconnu propriétaire du village d'un aga son débiteur, en jouir paisiblement jusqu'à sa mort. Celte tranquillité fut gravement troublée en 1770 par le soulèvement de la Grèce pendant la guerre russo-turque. La flotte russe obligea les Français à quitter leurs établissements et à se réfugier dans les pays voisins, puis la Morée fut livrée au pillage des Albanais, qui y rétablirent la domination turque. Consuls et négociants, presque aussitôt revenus, ne retrouvèrent le calme que dans les années qui précédèrent la Révolution.
Malgré le mauvais vouloir de Venise, qui prétendait rester seule maîtresse dans cette mer, les Marseillais avaient poussé leurs colonies au Nord, jusque dans l'Adriatique. En 1701 avait été créé le consulat de Larta, aujourd'hui Arta, sur la rivière de ce nom, frontière de la Grèce actuelle. Depuis, tout le commerce est passé à Prevesa, le port placé à l'entrée du grand golfe d'Arta. Larta servait de port à Janina et à l'Albanie du Sud. Cette nouvelle échelle eut des dépendances sur la côte d'Epire à la Saillade (Sagiada), à Lapargue (Parga), et au Sud à Missolonghi. Un vice-consul, créé en 1738 par le consul de Larta, écrivait qu'il avait été envoyé là pour a défricher cette échelle ». Plus à l'Est, sur le golfe de Lépante, Salona, l'ancienne Amphissa, eut ses résidents qui dépendaient du consulat de Morée. Dans l'Adriatique, des Marseillais fondèrent des comptoirs et eurent leur consul à Durazzo, à Raguse, à Sebenico même, en Dalmatie. Par là ils étendaient leur action en Serbie et en Bosnie où ils introduisaient des marchandises françaises.
Ils avaient de même fait tache d'huile sur la côte orientale de la péninsule balkanique. Athènes et Négrepont, avec quelques négociants, protégés tantôt par des consuls indigènes, tantôt par des viceconsuls français, ne furent jamais des colonies importantes. Mais, plus au Nord, avait été créée la grande échelle de Salonique. La Chambre de Commerce de Marseille avait d'abord jugé prématurée et peu utile l'installation d'un consulat en 1685, Nfais le xvnie siècle
ouvrit pour le port de la Macédoine une ère de prospérité qui attira les négociants. Ceux-ci créèrent même sur les côtes voisines des souscomptoirs, jusqu'à Volo et à Larissa en Thessalie. Plus à l'Est, ce furent aussi des Marseillais qui relevèrent le commerce du port rouméliote de la Cavalle (Cavala). Le premier vice-consul envoyé en 1701 écrivait : « Il y a bien des travaux à pouvoir dresser une échelle si inconnue pour le négoce que celle-ci, où il ne s'est jamais fait aucun commerce. »
Enfin, les petites îles de l'Archipel, délivrées de la hantise perpétuelle des corsaires, devinrent au xvinc siècle des centres d'activité toute nouvelle. On est quelque peu étonné de voir que ces terres rocheuses, peu fertiles en somme et peu habitées, aient pu être au xvinc siècle les grandes pourvoyeuses de blé de Marseille. Mais les capitaines y chargeaient encore à la cueillette ; aucune d'elles ne pouvant devenir le quartier général des échanges, les créations de comptoirs marseillais y furent l'exception, même dans les îles pourvues de vice-consulats français, comme Milo, Rhodes ou Chio.
Cette extension de la colonisation des Marseillais sur les rives de l'Archipel, de la mer Ionienne et de l'Adriatique eut des résultats fructueux pour le commerce. Leurs projets vers l'Orient eussent été bien autrement féconds s'ils avaient pu les faire réussir. Dans les premières années du xviii0 siècle, ils résolurent de resserrer les liens de leur commerce avec la Perse. Déjà, l'ancien consul d'Alep, Piquet, devenu évèque missionnnaire et vicaire apostolique à Bagdad, avait rempli à Ispahan, en 1681, une mission surtout religieuse. En 1705, J.-B. Fabre, frère du négociant le plus considérable et le plus entreprenant de Marseille, partit pour établir notre commerce sur des bases plus solides et, sans doute, pour étudier la possibilité de créer sur place des établissements. On sait les étranges péripéties de cette ambassade, la mort de Fabre, l'énergie de sa maîtresse Marie Petit qui se chargea de conduire la mission et de diriger les négociations (1)» Le Marseillais Michel, nouvel ambassadeur, parvint à signer le traité de commerce de 1708. Bientôt après, Louis XIV recevait, quelques mois avant sa mort, la première ambassade persane. Il fut stipulé que
(1) Voir de Maulde-la-Claviêre : Les mille et une nuits d'une ambassadrice. Paria, Hachette, iii-16.
le sophi fournirait « des logements amples et commodes dans les lieux de la frontière Perse en Turquie où les marchands voudraient établir des comptoirs avec un consul. » Mais l'effort resta inutile. Peu après, les guerres recommencèrent pour vingt ans entre la Turquie et la Perse et détournèrent encore plus le commerce de la Perse vers le golfe Persique et vers l'Inde. Les compagnies des Indes, anglaise et française, travaillaient de tous leurs efforts à l'attirer de ce côté. Celle-ci eut longtemps comme agent à Bassora Rousseau, un cousin obscur de Jean- Jacques. La Perse, livrée à l'anarchie, était d'ailleurs dans une complète décadence. Les religieux missionnaires restèrent donc les seuls pionniers de l'influence française au cœur de l'empire turc. Eu 1780, nous avions un consul général à Bagdad, c'était l'évoque missionnaire de « Babylone. »
C'est en partie avec l'espoir d'être plus à portée de la Perse que les Marseillais songeaient depuis le xvh* siècle à pénétrer dans la mer Noire. Mais celle-ci était pour les Turcs une mer sacrée où les Infidèles ne devaient pas pénétrer. En vain Colbert avait essayé de faire introduire un article nouveau dans les Capitulations de 1673. L'ambassadeur n'avait pu obtenir, en 1686, que la permission pour les Français d'y charger, sous pavillon turc, des bois de mâture et des chanvres.
Au xvm* siècle, la situation changea. Les Russes avaient fini par avoir accès à leur mer méridionale. Le traité de Kaïnardji, de 1774, qui leur abandonnait une certaine étendue de côtes, leur accordait la liberté de commerce dans la mer Noire. Bientôt ils se faisaient donner le libre passage du Bosphore et des Dardanelles; puis, en 1783, un traité de commerce analogue à nos Capitulations. L'empereur Joseph II obtint les mêmes avantages en 1784, à la suite d'une puissante démonstration militaire. La France n'ayant pu empêcher toutes ces concessions les Marseillais résolurent d'en profiter eux aussi.
Le terrain avait été étudié et préparé. Le Marseillais Peyssonnel, qui devait, comme son père, l'ancien secrétaire de l'ambassadeur de Villeneuve, terminer sa carrière par le consulat de Smyrne, avait consacré sa vie à des recherches sur la navigation et le commerce de la mer Noire. Dès 1750, il avait commencé à amasser des notes en interrogeant des négociants, turcs, grecs, arméniens. En 1753, il avait été envoyé comme consul en Crimée auprès du Khan des Tartares et avait achevé d'amasser les matériaux d'un ouvrage terminé dans la maison consulaire de La Canée, en 1762, et qui devait rester longtemps
inédit. Quelques années après, l'aventureux baron de Tott, continuateur du consul marseillais, se faisait nommer par Choiseul consul en Crimée, en 176*. Une société au capital de 2.500.000 livres était fondée pour y créer des établissements au moment de la rupture des Russes et des Turcs. En 1770, des négociants français étaient établis dans l'ancienne Caffa, la célèbre colonie génoise.
L'issue de la guerre turque changea tous les plans. Le Marseillais d'Anthoine eut, le premier, ridée de profiter de la « fenêtre » ouverte par les Russes sur la mer Noire pour entrer en relations avec eux et disputer aux Anglais le commerce du vaste empire dont ils avaient le monopole. En 1778, Catherine II avait fondé le port de Kherson. On pouvait attirer là une partie du commerce qui s'écoulait en entier par Dantzig, Riga, et les autres ports de la Baltique. Mais il fallait obtenir à la fois l'agrément des Russes et des Turcs, et, pour cela, décider le gouvernement français à entrer en négociations. En 1775, la Chambre de Commerce de Marseille, consultée par Sarline sur les besoins du commerce, lui parlait de la nécessité de réclamer de la Porte la faveur accordée aux Russes, m Si nous parvenions un jour, disait-elle, à former des établissements dans celle partie, nous en porterions le commerce très loin. » D'Anlhoine, gérant d'une maison marseillaise à Constantinople, connu comme un négociant habile, parvint à persuader l'ambassadeur, le comte de Saint-Priest. Dans un mémoire qu'il lui adressa, il exposa ses idées avec tant de clarté et de sagacité que Saint-Priest écrivit à Versailles pour les faire adopter et en remit en même temps une copie à l'envoyé de Russie pour la faire parvenir à sa cour. D'Anlhoine partit de Constantinople en mission, en 1781 ; il sut se concilier le gouverneur de Kherson, le maréchal Romantzof et le comte Worontzof, et rédigea plusieurs mémoires que Potemkine mit sous les yeux de Catherine II. Il obtint la permission de fonder le premier établissement européen à Kherson. Après un séjour dans cette ville pour organiser son comptoir, notre Marseillais infatigable se rendit à Varsovie et présenta de nouveaux Mémoires au roi Stanislas pour le décider à encourager l'exportation des produits polonais vers la mer Noire»
L'établissement marseillais de Kherson prospéra aussitôt. En 1784, les quatre premiers navires chargés à Kherson revenaient à Marseille. D'Anthoine étendait ses relations dans toute la mer Noire. C'est alors que les blés de Russie commencèrent à être connus à
Marseille. On vit même arriver à Kherson, en 1785, des bois de mature destinés à la marine royale, coupés dans les forets de la Lithuanic, flottés sur la Bé résina et le Dnieper. D'Anthoine avait fait passer la même année à Kherson deux de ses frères pour fonder un établissement dans rUkraine polonaise. Il envoyait à sa maison « un saleur pour préparer et saler à l'irlandaise la viande de bœuf, un tonnelier pour tous les travaux de son état, un chandelier pour la fonte des graisses et la fabrication du suif très mal soignée dans ce temps-là, enfin un radelier pour diriger le flottage des bois sur le Dnieper. » 11 faisait visiter par un maître màteur les forêts de chênes, d'ormes et de pins dans l'Ukraine et la Lithuanie et adressait à ce sujet d'intéressants mémoires au marquis de Castries, ministre de la marine. » Le gouvernement s'intéressait beaucoup à cette hardie tentative. « Ce nouveau débouché pour le commerce de la France, écrivait Vergennes en 1784, peut devenir immense et tout ce qui peut contribuer k nous l'assurer mérite d'être traité avec la plus grande activité. » En 1787, le marquis de Castries autorisait Peyssonnel à publier enfin, sous ses auspices, les notes amassées depuis trente ans sous le titre de Traité sur le commerce de la mer Noire. Dès 1785, trente-cinq navires avaient franchi les détroits pour le compte de d'Anthoine. Deux ans après le mouvement était doublé : dans les six premiers mois de 1787 on compta dix-huit départs de Marseille et dix-neuf de Kherson. D'autres Marseillais avaient suivi l'exemple ; en 1789, la mer Noire était sillonnée de navires armés par eux. Des lettres de noblesse avaient récompensé justement en 1786 les services du grand négociant.
Malheureusement une partie seulement du programme de d'Anthoine était réalisée. Les Français n'avaient pas obtenu l'entrée de la mer Noire pour leurs navires. Tout le nouveau commerce des Marseillais était fait sous pavillon russe. Saint-Priest et, après lui, Choiseul- Gouflier avaient en vain multiplié les instances pour obtenir la même faveur que les Russes et les Autrichiens (1). « Si des brigands nous ont enlevé notre pelisse, lui répondait-on, ce n'est pas une raison pour que nos amis prétendent nous piller à leur tour. » C'est la paix d'Amiens qui devait seulement ouvrir la mer Noire au pavillon français en 1802. Mais alors les Marseillais avaient perdu tout le fruit de leur initiative ; ils avaient dû fermer leurs établissements pendant
(1) W Pingaud. Choiseul-Gouffler. Îjx France en Orient sous Louis XVL
les guerres de la Révolution : d'Anthoine avait vendu les siens à Potemkine pour 10.000 roubles. Aussitôt la paix signée ils songeaient à les rouvrir et à rattraper le temps perdu : 815 bâtiments sortaient de la mer Noire en 1803 et parmi eux il n'y avait que quinze français. Celle année même d'Anthoine rétablissait son comptoir à Kherson, bien qu'Odessa fut devenu le grand port de la mer Noire. Bien loin de garder seul le profit de l'expérience qu'il avait acquise, il voulut éclairer ses compatriotes en publiant, en 1805, son Essai historique sur le commerce et la navigation de la mer Noire (1). Malheureusement les guerres de l'empire allaient arrêter de nouveau la colonisation marseillaise.
Les efforts qui avaient été tentés pour la faire pénétrer dans la mer Rouge avaient été moins favorisés encore. Ici il s'agissait d'avoir accès dans une mer bien plus fermée aux Infidèles. Chaque fois qu'il avait été question de créer des comptoirs français à Suez, à Moka, de rouvrir l'ancien canal qui l'unissait au Nil, au temps de Richelieu, de Colbert (1673), de Seignelay (1686), le mufti et les ulémas avaient crié à la profanation de la mer sainte. Ces projets étaient d'ailleurs mal vus des pachas d'Egypte intéressés à rester les maîtres du trafic. Mais l'histoire des tentatives d'expansion dans la mer Rouge ne peut être séparée de celle de la colonie d'Egypte.
A la fin du xviuc siècle, quelles que fussent les nouvelles préoccupations des Marseillais sollicités par d'autres pays, l'Egypte et la Syrie restaient les deux centres préférés de leur activité. Chose curieuse, c'est alors qu'ils se virent le plus molestés ; il sembla que les temps lointains des ruineuses avanies étaient revenus. Ce n'est pas que l'influence française fût en décadence, sa prépondérance était, au contraire, mieux établie que jamais. Mais la désorganisation progressive de l'empire ottoman faisait sentir surtout ses effets dans ces provinces, les plus éloignées de l'aulorité de la Porte. Les autres nations en ressentaient plus gravement encore les fâcheuses conséquences.
L'Egypte était tombée aux mains des Mameluks ; depuis 1760 son indépendance était presque complète. Leurs beys se partageaient le
(1; Paris, in-8». — D'Anthoine, nommé baron de Saint- Joseph en 1808, fut inaire de Marseille de 1805 à 1813.
jxmvoir et n'en laissaient même plus l'ombre au pacha impuissant. Les avanies exigées des marchands chrétiens étaient devenues, dans ce pays pressuré et plongé dans l'anarchie, la ressource la plus commode des chefs, toujours à court d'argent, d'une milice avide. Les vies n'étaient pas plus en sûreté que les biens. En 1777, le vice-consul était tué lâchement à Alexandrie et ses assassins restaient impunis. Quand les négociants sortaient dans les rues du Caire, montés sur leurs ânes, ils étaient exposés aux pires insultes, obligés de mettre pied à terre et de s'incliner au passage du premier mameluk venu. Les Français finirent par se décider à abandonner la capitale et à se retirer avec le consul à Alexandrie qui devint le siège de l'échelle en 1777. Au lieu de quinze maisons établies au Caire en 1770, il n'en restait plus que trois en 1785.
Aussi, contrairement aux autres échelles dont le commerce avait considérablement grandi au xvinc siècle, celui de l'Egypte était-il resté à peu près stationnaire. Cela n'empêchait pas d'habiles négociants d'y réaliser de belles fortunes. C'est après un long séjour à Alexandrie que Louis Borély put construire dans la banlieue de Marseille le château, achevé par son fils en 1778, et l'entourer du beau parc devenu la propriété de la ville et la promenade favorite des Marseillais. Ceux-ci avaient le mieux su se plier aux circonstances et l'avaient emporté de plus en plus sur leurs concurrents les plus dangereux, les Anglais, Leur prépondérance était si bien établie que l'Egypte était déjà presque considérée comme française. Sa conquête était chose prévue et acceptée en Europe. Talleyrand prétendait plus tard qu'il avait trouvé dans les cartons du ministère des affaires étrangères de nombreux projets d'expéditions. L'un d'entre eux avait été préparé par Choiseul. Dans son projet de partage de l'empire ottoman, Joseph II « voulait dédommager la France en Egypte des pertes que l'alliance équivoque de l'Autriche lui avait infligées dans les colonies ». Volney indiquait nettement le but à la politique française. « Un seul objet, écrivait-il en 1788, peut indemniser la France... la possession de l'Egypte. Par l'Egypte nous loucherons à l'Inde, nous rétablirons l'ancienne circulation par Suez et nous ferons déserter la route du cap de Bonne-Espérance. »
Il ne faisait que formuler un dessein que les négociants marseillais venaient d'essayer de réaliser quelques années auparavant. Depuis les mémoires et les plans du consul de Maillet, au début du
xviue siècle, on n'avait pas oublié les projets faits au xvu° siècle pour rendre à la mer Rouge son ancienne importance. Eu 1775 la compagnie anglaise du Levant, profitant d'un moment de brouille entre les Français et les Mameluks, avait pu faire un traité avec Mourad-bey qui ne put être exécuté. En 1778, de Tott, au retour de son inspection des Echelles, présentait au Sultan un plan de réouverture de l'ancien canal entre le Nil et le golfe de Suez. Six ans après, les Marseillais parurent un moment toucher au but.
Le grand négociant Jacques Seymandi avait cru possible de faire reprendre au commerce de l'Inde la route de la mer Rouge, au moins pour les marchandises qui devaient être distribuées dans la Méditerranée. Genevois d'origine, en correspondance avec son compatriote Necker, il vint à Paris en 1783 et fit agréer ses plans grâce, sans doute, à l'appui de ce ministre. C'est ainsi que Choiseul-Gouffier, qui partait peu après pour Constantinople, recevait de Vergennes des instructions relatives à la mer Rouge. Le jeune toulonnais Truguet, alors major de vaisseau, qui accompagnait le nouvel ambassadeur, fut chargé de la mission délicate d'aller faire des études sur place et d'entamer des négociations. Truguet débarqua à Alexandrie déguisé en marchand, à la fin de 1784, et réussit au delà de tout ce qu'on pouvait espérer, grâce au concours du Marseillais Magallon. Cet habile négociant, depuis longtemps établi au Caire, y avait acquis un grand crédit. Sa femme avait noué des relations avec la favorite de Mouradbey qui partageait alors avec Ibrahim-bey la domination de l'Egypte, Il n'avait pas abandonné la ville après le départ delà nation en 1777. Les Magallon et Truguet agirent si bien qu'ils arrachèrent à Mourad les dix-sept articles d'un traité de commerce auquel Ibrahim-bey adhéra un peu plus tard. Il y eut aussitôt un commencement d'exécution : un premier transport venant de Pondichéry se montra dans la mer Rouge escorté d'un bâtiment de guerre. Déjà on parlait d'établir des consulats à Djeddah et à Moka ; la colonisation marseillaise avait une nouvelle voie ouverte devant elle. Malheureusement les intrigues des Russes influents auprès des Mameluks, en partie d'origine géorgienne et circassienne , changèrent les dispositions des beys. Magallon réussit encore à aplanir ces difficultés. Mais les Marseillais trouvèrent alors leurs adversaires en France. La Compagnie des Indes orientales, reconstituée en 1785 par de Calonne, s'opposa, en vertu de son privilège, à ce que la nouvelle route fit concurrence à celle du
Cap. Enfin la Porte, mise au courant par nos rivaux de la convention que Choiseul-Gouffier avait essayé de tenir secrète, se décida à un coup d'autorité. En 1786, le capitan pacha vint débarquer en Egypte avec des troupes, battit les beys et interdit aux vaisseaux français de paraître dans la mer Rouge. Le traité de 1784 resta donc lettre morte (1).
Cependant Magallon ne se décourageait pas. La nouvelle guerre russo-turque l'avait débarassé du consul russe. En mars 1789, il écrivait au ministre au nom du pacha qui combattait les beys rebelles. Il réclamait des ingénieurs, des constructeurs, des officiers, en un mot, cette mission militaire qui devait si bien réussir plus tard, sous le principat indépendant de Méhémet Ali. « C'était, disait-il, un moyen infaillible de reprendre en Egypte la prééminence et de se rouvrir à Suez la porte des Indes. » Mais la cour avait alors bien d'autres préoccupations. L'année suivante, les Marseillais d'Egypte, revenus au Caire en 1788, croyaient le moment favorable de reprendre les projets de Jacques Seymandi. La Compagnie des Indes n'était plus là pour les combattre.* Us exposaient tout un plan dans deux mémoires en date du 17 septembre 1790 adressés à l'Assemblée nationale. « Le port de Suez, disaient-ils, serait fatal au commerce
des Anglais Si nous voulons abattre la puissance de nos rivaux
dans le Bengale, si nous voulons partager le commerce qu'ils font dans ces riches contrées, c'est vers Suez et la mer Rouge qu'il faut tourner nos regards. » Pour contraindre les beys à ouvrir la nouvelle route les Marseillais proposaient de faire une démonstration navale. Peu de temps après, Magallon, créancier des Mameluks vaincus pour des sommes considérables dont il ne pouvait obtenir le remboursement, abandonnait l'Egypte. Il devait y revenir en 1793 comme consul général de France. Ses plaintes répétées contre les vexations que les Mameluks faisaient subir au commerce et le voyage qu'il fit en France à ce sujet en 1796 devaient fournir des prétextes au Directoire (2). Ainsi la colonisation commerciale avait préparé la conquête et semblait la rendre nécessaire. Au même moment grandissait en
(1) Voir Pingaud, Choiseul-Gouffier, p. 117etsuiv.
(2; Charles Magallon fut pour Bonaparte un guide aussi précieux que dévoué en Egypte, Il partagea les dangers de l'armée et reçut plusieurs blessures. Revenu avec les débris de l'Expédition en 1801, il vécut retiré à Paris avec une* pension de 6000 francs.
Roumélie le jeune Méhémet Ali, fils adoptif du gouverneur de la Cavalle(l). Lié avec le négociant marseillais Lion, chargé du viceconsulat, il amassa, grâce à lui, une assez belle fortune par des opérations commerciales et apprit -surtout à aimer la France. Ainsi l'influence marseillaise préparait au même moment l'expédition de Bonaparte et, pour plus tard, la revanche de son échec.
Moins anarchique que celle de l'Egypte, la situation, troublée quelquefois, de la Syrie avait permis aux Marseillais de donner à leurs établissements une nouvelle extension et une activité beaucoup plus grande à leur commerce. Celui-ci avait presque triplé d'importance. Aux deux grandes échelles du xvne siècle, en avait été jointe une troisième. Tripoli, redevenue le siège d'un consulat et d'une colonie importante, qui avait sous sa dépendance le vice-consulat et les résidents moins nombreux de Laltaquié, était loin cependant d'égaler l'importance de Seïde ou d'Alep. Celles-ci rivalisaient au contraire d'activité. Alep avait retrouvé une partie de sa prospérité d'autrefois parce que les marchandises de la Perse avaient repris leur ancienne route. Le mouvement des quatre grandes caravanes qui les lui apportaient chaque année de Bagdad avait même fait naître chez les Marseillais l'espérance de susciter une renaissance plus complète de ces caravanes d'autrefois, chargées des marchandises des Indes, qui faisaient le va et vient entre le golfe Persique et la Méditerranée. On trouve encore le nom du hardi Jacques Seymandi à 'la tête des promoteurs de ce projet qui suivit celui de l'ouverture de la mer Rouge, à la veille de la Révolution (2).
Les Marseillais étaient les premiers à Alep, mais Seïde avec ses dépendances de la Syrie méridionale et de la Palestine restait le domaine par excellence de leur influence. Jusqu'à la Révolution ils y restèrent les seuls solidement établis. Ils commençaient même à risquer d'autres établissements que des comptoirs de commerce : à Jaffa ils avaient bâti une fabrique de savon « qui pouvait passer pour un château », au dire des Turcs méfiants. C'est alors que les révolutions de Syrie parurent compromettre l'existence de leurs colonies séculaires. Pendant plusieurs années les Marseillais avaient réussi à vivre en paix avec le terrible Djezzar (le bouclier), devenu en 1776
(1) Bréhier. V Egypte de 1798 à 1900, p. 83-87. (jj) Cf. çi-desspus, chffp. VIIr
pacha de Seïde et, en même temps, de Damas, en 1785. Même, le vice-consul d'Acre, Renaudot, se flattait d'avoir de l'ascendant sur lui et déclarait que les commerçants étaient très satisfaits du pacha. Mais, en 1789, à la suite de soulèvements férocement réprimés, les avanies commencèrent.Xes Français étaient menacés de mort ; la situation devenant inlenable à Acre, Renaudot quittait l'Echelle en octobre 1790. Il faisait remarquer dans ses lettres que les négociants de Seide étaient moins inquiétés * parce que leur résidence était si nécessaire à l'existence de la majeure partie des habitants de la ville et de la banlieue que l'on ne pouvait les persécuter sans encourir le risque d'un soulèvement général *. Djezzar n'était pas homme à reculer, même devant une pareille perspective. Le 17 octobre, il ordonnait aux Français de Seïde et d'Acre de quitter leurs échelles dans le délai de trois jours, sous peiné de mort. Les premiers se réfugièrent à Tripoli, les seconds à Jaffa. La catastrophe prouva quelle était la force des liens qui attachaient les Français à la Syrie. Les pachas voisins de Djezzar les invitèrent à chercher asile chez eux en leur promettant « la protection la plus spéciale. » Les négociants de Syrie s'étaient hâtés de faire porter leurs plaintes à l'Assemblée nationale par l'un d'eux, Croze-Magnan, député extraordinaire à Paris. Sur l'ordre du ministre Fleurieu , Choiseul -Gouffier avait demandé la destitution de Djezzar. C'était beaucoup pour l'impuissance de la Porte. Le flrman menaçant du Grand Seigneur adressé au pacha en février 1791 resta sans influence sur lui (1). Les comptoirs marseillais étaient encore abandonnés quand Bonaparte vint faire sentir à Djezzar le poids'des armes françaises.
Pendant tout ce xvme siècle la colonisation marseillaise avait été favorisée par les bonnes dispositions de la Porte pour' la France. L'amitié traditionnelle consolidée par l'ambassade du Marseillais Villeneuve avait été soigneusement entretenue par ses successeurs, Castellane, des Alleurs, Vergennes, Saint-Priest, Choiseul-Gouffier. En 1779, Amoreux, consul de Nauplie, nommé à Smyrne, ne trouvait pas de navire pour le transporter dans sa nouvelle résidence. Le capitan pacha mit à sa disposition une frégate turque qui l'y conduisit avec les plus grands honneurs. Les Turcs étaient peu prodigues de
(1) Voir Saint- Yves. Les ambassades de France à Constantinople (Rev. de Provence, février- mai 1895).
pareilles marques de faveur. Partout où l'autorité de la Porte était obéie, les établissements purent se développer en toute sécurité. Aussi partout ils avaient pris la première place. A Smyrne, le plus grand marché du Levant, l'échelle favorite des Hollandais et des Anglais au xvnc siècle, ils l'avaient emporté sur leurs concurrents,
Les colonies marseillaises du Levant avaient reçu une organisation curieuse arrêtée pour la première fois, dans ses grandes lignes, par l'ordonnance de la marine de 1681, par le règlement du 25 décembre 1685 et par l'ordonnance sur les consulats de 1691. Les détails en avaient été depuis souvent modifiés par une série d'ordonnances royales, d'arrêts du conseil, d'ordonnances de l'intendant de Provence, inspecteur du commerce du Levant. Maurepas et Sartine y avaient apporté des réformes profondes. Sous l'autorité de l'intendant et du ministre, de plus en plus étroite, la Chambre de commerce de Marseille était restée chargée jusqu'à la Révolution de veiller à l'observation des règlements et au maintien de l'ordre dans ces petites républiques de marchands.
C'était bien, en effet, une sorte de république en miniature que formait la nation française de chacune des échelles du Levant.
Elle avait son chef, ses assemblées, ses finances, sa dette, sa justice, ses forces de police réduites à quelques janissaires. Plus nombreuse que ne pourrait le faire croire le nombre des maisons de marchands, restreint encore par les prescriptions de Maurepas à partir de 1730, elle comprenait des membres de diverses catégories dont les droits et les obligations étaient différents. Les marchands formaient l'aristocratie, qui seule prenait part au gouvernement et aux cérémonies où la nation paraissait en corps. Des artisans de tout métier suppléaient à l'insuffisance delà petite industrie locale. Charpentiers, cal fats, menuisiers, tonneliers, tailleurs, boulangers, cuisiniers avaient leur place dans toutes les échelles. Outre les résidents, les matelots des navires, qui faisaient souvent "de longs séjours, les voyageurs de passage, les indigènes même, formaient leur clientèle. Les cabaretiers étaient partout les plus nombreux, malgré les efforts tentés pour en restreindre le nombre. Les horlogers, appréciés plus que tous les autres par les Turcs, se rencontraient dans tout le Levant et jusqu'en Perse. Enfin, au-dessous des marchands et des artisans, la plèbe nombreuse des domestiques français ou indigènes.
Les missions religieuses vivaient en dehors, soumises à leurs règles propres. Elles avaient toutefois avec les nations des rapports fréquents et étroits. Elles bénéficiaient des périodes de bonne entente avec les Turcs et supportaient les effets des brouillerics. Souvent elles s'attiraient elles-mêmes des avanies et devaient avoir recours à l'appui du consul et de la nation ; elles recevaient de celle-ci une précieuse assistance pécuniaire. Tous les consuls choisissaient parmi ces religieux leur chapelain qu'ils nourrissaient à leur table; la nation leur demandait son curé qu'elle payait. L'usage était de choisir toujours ceux qui remplissaient les fonctions de chapelain ou de curé dans les mêmes communautés qui tenaient beaucoup à l'honneur de servir le consul ou la nation et considéraient ces charges comme de véritables propriétés. Le développement des colonies marseillaises avait profilé à celui des missions. Au début du xvne siècle on ne voyait guère dans les échelles de Syrie et d'Egypte que les religieux de Terre Sainte, cordeliers espagnols ou italiens, dont la principale maison était à Jérusalem. Le père Joseph avait donné une très vive impulsion aux missions des capucins. Sous Louis XIV ce furent les jésuites qui, grâce à la protection de la Cour, acquirent une situation prépondérante dans tout le Levant. Entre eux les querelles étaient fréquentes et les nations y furent la plupart du temps mêlées. Les maisons religieuses rendirent de grands services à l'influence française et au commerce par leurs écoles, surtout par leurs missions dans les parties reculées de l'empire turc. Là elles ouvraient la voie aux marchands, faisaient connaître le nom français et fournissaient d'utiles renseignements. Mais leur zèle mal réglé, leurs querelles, leur peu de docilité, causèrent aussi de fréquents embarras et furent l'objet de vives plaintes des consuls et des nations.
On trouvait aussi dans les échelles des chirurgiens et des apothicaires. Leur métier était peu rémunérateur, malgré les maladies contagieuses fréquentes et malgré l'appoint des clients indigènes. Aussi, pour les décider à venir s'établir dans les échelles, la nation était-elle obligée souvent de leur promettre des appointements fixes.
Tous les résidents devaient être munis de l'autorisation de la Chambre de Commerce de Marseille pour être reçus dans les échelles. Celle-ci avait dû s'assurer qu'ils étaient âgés d'au moins vingt-cinq ans, catholiques, de bonne vie et mœurs. Celte obligation établie en 1685, longtemps plus ou moins éludée, fut strictement observée ap
xviue siècle. Les Marseillais avaient représenté que les jeunes gens avaient besoin de commencer avant vingt-cinq ans leur apprentissage commercial, mais la limite d'âge avait été maintenue pour assurer la tranquillité des échelles. Pour plus de précautions, Maurepas obligea les résidents à trouver caution avant leur départ de Marseille auprès de négociants connus de la place.
L'émigration aux échelles était toute temporaire. Le jeune marchand allait s'initier au commerce du Levant dans les comptoirs, commençait sa fortune et revenait dans la métropole diriger à son tour une des maisons des échelles après un séjour plus ou moins prolongé. Si quelques uns y vieillissaient aucun ne se fixait au sol et ne fondait une famille. L'eussent-ils désiré les règlements le leur interdisaient. Dès 1649 une ordonnance avait défendu aux Français du Levant d'acquérir des propriétés. C'eût été une déchéance parce que la propriété faisait le raïa ; le Français propriétaire n'eût plus été protégé suffisamment par les Capitulations. Et puis, surtout, le Levant était un domaine qui devait rester toujours ouvert à de nouveaux venus. Sans attaches au sol le résident était rappelé en Provence s'il éprouvait le besoin de la vie de famille. Il était défendu aux femmes et aux filles d'aller vivre avec leurs maris et leurs pères. Bien que l'ordonnance de 1716 l'eût permis, le cas resta exceptionnel ; les consuls et la Chambre de Commerce de Marseille le voyaient d'un mauvais œil . Quant à contracter mariage aux échelles avec des filles de Français ou avec des Grecques, les jeunes résidents l'eussent fait volontiers sans les ordonnances. Les unions avec des Grecques assez fréquentes, au xvue siècle surtout, étaient particulièrement réprouvées parce qu'aux yeux des Turcs elles étaient pour les Français une déchéance dont l'humiliation retombait sur la nation ; on redoutait surtout de voir les jeunes marchands abandonner leur religion sous l'influence de leurs femmes ou laisser élever leurs enfants dans le culte grec. L'ordonnance de*1716, libérale pourtant, stipulait que les résidents qui contracteraient mariage avec des filles de Français demeureraient exclus « de toutes charges et administration du corps de la nation. » Si le mariage était conclu avec des filles du pays, ces résidents et leurs enfants seraient exclus même des assemblées nationales.
Autour de la nation gravitaient les protégés, source pour elle d'influence et d'embarras. Au xvic si£plp la protection des étrangers avait
été un privilège expressément'réservé à la France par les premières Capitulations. Celles de 1535 n'en parlaient pas ; les secondes, en 1569, le formulaient assez vaguement ; celles de 1581, les plus favorables, stipulaient formellement que tous les Européens, sauf les Vénitiens, seraient sous la protection du pavillon et des consuls français. Mais la clause n'avait pas été renouvelée en 1604 et, depuis lors, les résidents des trois grandes rivales, France, Angleterre, Hollande, s'étaient disputé, dans chaque échelle, l'honneur de protéger les Européens qui n'avaient ni Capitulations, ni consuls. Sauf à l'époque critique des dernières guerres de Louis XIV la valeur plus grande de leur protection avait assuré aux Français la meilleure clientèle. Celle-ci se composait aussi de sujets turcs, juifs ou grecs, souvent riches banquiers, plus à l'abri des extorsions des autorités quand ils pouvaient se parer du titre de protégés français.
Avec ces éléments divers, loin de la métropole, au milieu d'un pays hostile, le maintien de la tranquillité et du bon ordre n'était pas chose facile. Le soin en incombait aux consuls . Représentants du roi, ils devaient en même temps veiller à l'exécution des règlements multiples qui régissaient les échelles, contraindre les Turcs à l'observation des Capitulations , juger les querelles ou les délits des marchands, mettre à leur service leur expérience pour les guider dans leurs opérations commerciales. Rôle délicat et multiple qui exigeait les qualités, difficiles à trouver réunies chez un seul homme, d'un administrateur, d'un diplomate, d'un marchand consommé. Rien d'étonnant donc que les colonies du Levant n'aient pas toujours été satisfaites de leurs chefs. Choisis la plupart dans des familles provençales et même marseillaises, comme les d'Anthoine, les de Bermond, les Magy, les Fabre, les Lempereur, ils avaient plus de chance, au xviie siècle, d'être au courant des affaires commerciales et des usages. Ils étaient plus mêlés aussi aux querelles des marchands et plus portés à s'occuper eux-mêmes de commerce. Au xvme siècle les ministres envoyèrent dans les grandes échelles des consuls étrangers à la Provence ; cependant les Marseillais continuèrent de remplir presque tous les postes secondaires, souvent encore les principaux : les Peyssonnel, tes Estelle, les Cousinéry, les Martin et bien d'autres, y servirent avec distinction.
Le consul était assisté par le chancelier, h la fois secrétaire, archiviste, notaire et greffier de la communauté. Il ne parlait jamais
aux Puissances turques sans l'intermédiaire de son drogman, même s'il eût pu s'en passer. Simples interprètes à l'ordinaire, ils servaient aussi d'ambassadeurs quand le consul voulait éviter des audiences trop fréquentes ou craignait de compromettre sa dignité auprès d'un pacha mal disposé. Tandis que le premier drogman de l'échelle, recruté parmi les enfants de langue, dans des familles où ces fonctions se transmettaient héréditairement, était toujours Français, d'autres, souvent grecs ou juifs, étaient à la disposition des marchands. Chancelier, drogman et chapelain mangeaient toujours à la table du consul.
Quasi indépendantes pendant longtemps les colonies marseillaises, en dépit de la centralisation, avaient gardé de grandes libertés auxquelles elles tenaient jalousement. Malheur au consul qui cherchait à empiéter au delà de ses attributions. La constitution des échelles ne les faisait chefs que d'une république d'autant plus turbulente que ses citoyens étaient peu nombreux. En dehors de l'exécution des ordres du roi, le consul ne pouvait rien imposer à la nation. Celle-ci avait ses chefs élus, les deux députés, qui avaient l'administration de ses finances, ses assemblées où étaient discutées, sous la présidence du consul, toutes les mesures d'ordre intérieur et tous les règlements particuliers à l'échelle. On y votait chaque année le budget de la colonie. Souvent les consuls eurent à se plaindre du peu de docilité des assemblées. Pour rendre la justice le consul était assisté des deux députés et de quatre notables marchands.
En dehors des assemblées, fréquemment tenues, la nation se réunissait en corps pour les cérémonies religieuses. Les huguenots étaient écartés des échelles ; les résidents devaient s'y montrer bons catholiques. Dimanches et jours de fêtes la nation en corps assistait à la messe. Pour certaines fêles solennelles, Pâques, la Pentecôte, Noël, elle allait attendre le consul à sa maison en habits de cérémonie et l'y reconduisait. On se rendait à la chapelle consulaire, souvent humble réduit où était dressé l'autel, au fond de la salle des assemblées. Elle servait de paroisse pour la nation parce que les Turcs n'avaient pas permis de construire des églises dans les échelles, sauf à Smyrne et à Constantinople où les jésuites et les capucins avaient chacun la leur. Là chacun prenait place suivant l'ordre des préséances : le consul isolé sur un prie-dieu à part, près de l'autel, les députés en tête, puis les marchands par ordre d'ancienneté, puis les artisans et les domestiques.
On voyait encore la nation sortir en corps à la suite du consul pour les visites solennelles aux pachas ou aux cadis, dans des occasions réglées par de vieilles traditions, suivant des rites scrupuleusement respectés. De nombreux voyageurs, témoins de ces cérémonies, les ont minutieusement décrites. Tel était suivant l'un deux le cortège pittoresque et imposant de la nation du Caire en visite auprès du pacha, au milieu du xvn* siècle :
« Le consul étant prêt à sortir, ses six janissaires, montés sur des fines, marchèrent les premiers, deux à deux, ayant à la main leur nabou qui est un gros bâton de six pieds ; ils étaient proprement vêtus à leur manière, les uns d'étoffes rouge, les autres de bleue et au lieu de turban ils avaient un grand bonnet de feutre enrichi par en bas de quelque broderie de fil d'or trait et sur le devant de la tête il s'élevait un tuyau qui laissait tomber un panache fort long par derrière. Ils étaient assez distants les uns des autres et faisaient faire place par les rues ; quatre ou cinq pas après eux s'avançaient deux Juifs qui étaient les truchements du consul, aussi montés sur des ânes avec des tapis et huit ou dix pas plus loin paraissait le consul en un équipage qui n'est pas indigne de remarque. Il avait une veste de velours couleur de feu, doublée de martres de grand prix, son habit par dessous était du même velours, mais fait à la française avec des boutons et de larges boutonnières d'orfèvrerie, il avait un collet de point de Gênes qui était le plus estimé en ce temps là et son castor garni d'un gros cordon d'or trait répondait à la richesse du reste. Il montait un cheval à longue queue parfaitement beau, harnaché à la turquesque ; sa selle de velours cramoisi avait comme deux pommeaux, l'un devant et l'autre derrière, revêtus de plaques d'argent doré, ses étriers étaient de semblable métal et la housse de velours... Deux estafiers bien vêtus marchaient un peu derrière le consul, tenant chacun une main sur la croupe de son cheval... Les marchands suivaient ensuite deux k deux, mais pas un n'aurait voulu être le dernier pour le danger qu'il y avait de recevoir quelque coup de poing de la part des Turcs qui se trouvent incommodés de la poussière que fait élever cette marche dans, les rues... »
A l'audience, remplie par des échanges de compliments, on servait le café et le sorbet. Puis, le pacha, qui restait toujours assis sans faire aucun mouvement, faisait remettre au consul quelques vestes pour lui et pour ceux qui l'accompagnaient ; les plus belles étaient donnée?
aux députés et les autres aux marchands les plus anciens, pour éviter les jalousies, bien que ces étoffes n'eussent aucune valeur.
Au voyageur qui passait, la vie dans les échelles pouvait paraître curieuse, pleine de piquant et d'imprévu. Pour les résidents, elle devenait vite monotone, remplie de désagréments et aussi de dangers. Combien de fois devaient-ils songer dans leur isolement à la vie de famille dont ils étaient privés. Puis il fallait renoncer au costume européen pour adopter un déguisement oriental. Dans toutes les échelles les Francs sortaient revêtus de robes et de pelisses à la turque et portaient la barbe longue ; les Hollandais et les Anglais, dit un voyageur, parvenaient à prendre absolument l'extérieur des gens du pays, mais on reconnaissait toujours les Français à leurs manières. Les marchands pouvaient ainsi vaquer librement à leurs affaires, sans attirer l'attention et sans s'exposer aux insultes de quelque fanatique. Les consuls, qui ne sortaient qu'accompagnés de leurs janissaires et pouvaient mieux se faire respecter, conservèrent toujours la perruque et le chapeau qui les faisaient reconnaître. A la fin du xvii* siècle, la sécurité étant devenue plus grande pour les Européens, les marchands reprirent aussi la coiffure nationale ; même, dans les échelles où passaient le plus d'étrangers comme à Smyrne et à Constantinople, les indigènes s'étaient habitués à voir les voyageurs se promener habillés entièrement à la franque.
En Egypte seulement, où la haine contre les chrétiens était plus vivace, les Français tenaient à conserver leur privilège de porter une sorte de chéchia formée d'un bonnet de velours noir garni d'un léger turban de soie bigarrée. C'était au turban qu'on reconnaissait dans ce pays la condition des personnes : les Turcs le portaient blanc, les chrétiens bigarré, les Juifs ne pouvaient pas en avoir, mais portaient le calpas « bonnet violé fort haut de tête et plat par dessus. » Les rayures et la forme de celui des Français les distinguaient à la fois des Turcs et des gens du pays, leur permettaient de passer inaperçus au Caire ou à Alexandrie dans la foule et de se faire respecter à l'occasion, tandis que le consul qui portait le chapeau et la perruque était souvent insulté. Aussi y avait-il eu grand émoi parmi les marchands autour de 1700 quand, tour à tour, le consul et le pacha avaient voulu leur faire abandonner leur « cesse » (chéchia) pour prendre le chapeau ou le calpas. La nation avait obtenu gain de cause.
Une des obligations les plus ennuyeuses était celle de la vie en
commun dans les hans ou khans de Syrie, d'Alexandrie, de Rosette. Un voyageur distingue ainsi trois sortes de constructions de l'Orient souvent confondues. « On doit toujours entendre par un caravansérail un logement de voyageurs à la campagne, sans chambres et sans boutiques ; le han a ses boutiques et ses chambres, et le bezislan (bazar) est une place renfermée où il y a des boutiques sans chambres. » Les khans étaient des édifices rectangulaires fermés complètement à l'extérieur et dont les appartements étaient disposés autour d'une grande cour intérieure, au centre de laquelle était généralement une fontaine avec un bassin. Tous ces bâtiments étaient à un seul étage surmonté d'une terrasse comme toutes les maisons de ces pays. Au rez-de-chaussée s'étendait sur tout le pourtour une galerie voûtée sur laquelle s'ouvraient les magasins des marchands, les boutiques ou échoppes des artisans et les tavernes des cabaretiers. Au premier étage se trouvaient les appartements des marchands, disposés le long d'une semblable galerie.
Quelle que pût être la beaulé de ces bâtiments comme celle du khan d'Alep vanté par les voyageurs, ou y vivait à l'étroit, les uns sur les autres. L'obligation d'y rentrer le soir avant la nuit et d'y rester renfermé jusqu'au jour les faisait ressembler quelque peu à des prisons. Parfois pensionnaires du consul, les marchands y mangeaient le plus souvent ensemble chez les cabaretiers du khan. Par tous ces détails monastiques de vie en commun, à l'étroit et minutieusement réglée, les colonies de Syrie présentaient certaines analogies avec les fameux comptoirs hanséates du moyen âge.
A côté des désagréments, les dangers. En temps ordinaire, l'existence était devenue assez calme, sauf en Egypte, au xviip siècle. Mais il fallait redouter les révolutions en temps d'anarchie ou de guerre. Après le désastre naval de Tchesmé en 1770, des marchands avaient été massacrés à Smyrne ; les autres, barricadés dans leurs maisons, avaient craint plusieurs jours le même sort. Lors de la seconde guerre russo-turque en 1787, les mêmes gens de Smyrne, les plus paisibles d'ordinaire, menacèrent de « couper tous les Francs. » De telles alertes étaient exceptionnelles. Par contre les visites de la peste paraissaient par trop répétées. Smyrne avait été ravagée par la peste et par un tremblement de terre en 1739; la peste sévit de nouveau avec une violence particulière en 1702; puis un incendie détruisit la ville; à peine était-elle relevée qu'un nouveau tremblement de terre terrible
la renversa en 1778. Pendant les contagions la seule ressource était de se retenir renfermé dans le khan ou dans sa maison. Cette réclusion forcée durait souvent des mois d'ennui mortel et de crainte.
On comprend que les résidents, aigris par tout ce qu'une pareille vie avait d'irritant, rivaux en outre par leur commerce, aient eu de la peine à vivre unis. Les discordes étaient comme une distraction nécessaire. Le consul, arbitre naturel, était souvent réduit à s'appuyer sur une faction pour faire reconnaître son autorité. Les religieux, qui jouaient aussi le rôle de pacificateurs, étaient souvent eux-mêmes cause des plus vives querelles. Comment s'étonner aussi de Finconduite et des débauches fréquentes chez des jeunes gens contraints au célibat? La crainte des avanies ou de traitements ignominieux n'arrêtait pas leurs entreprises galantes auprès des Grecques ou même auprès des dames turques. Celles-ci leur faisaient souvent un accueil complaisant quoique la rigueur de la loi menaçât les deux coupables, en cas de surprise, d'une mort cruelle. On l'évitait toujours, il est vrai, par le paiement de grosses sommes d'argent. Pour contenir les mutins ou les débauchés le consul avait à sa disposition toute une échelle de peines souvent insuffisantes : ordre aux coupables de rester enfermés dans leurs demeures, admonestation en pleine assemblée de la nation, amendes, enfin embarquement pour la France avec le consentement des députés.
Pourtant ce tableau, quelque peu assombri, peut être égayé par des images plus riantes. En dehors des périodes troublées et quand leurs affaires prospéraient, les résidents menaient une vie large et facile. Ils possédaient souvent, parfois même en dehors des khans, maison montée, chevaux, nombreux domestiques, table bien servie et cave bien remplie. Ils aimaient à se traiter fréquemment les uns les autres et recevaient aussi les gens considérables de l'échelle, Turcs ou Grecs» Français, Anglais, Hollandais, oubliaient volontiers leurs jalousies pour rivaliser de magnificence dans des banquets d'ftù la sobriété était bannie. Aux principales fêtes de l'année, les consuls envoyaient leurs marchands en cérémonie complimenter les consuls des autres nations et « c'était des repas superbes dont les meilleures tètes avaient peine à se tirer sans qu'il y parût beaucoup. » Les prétextes ne manquaient pas : d'autres fois, il fallait célébrer l'arrivée de navires attendus ou recevoir dignement un voyageur de marque. Le carnaval était chaque année l'époque des plus grandes réjouissances
et de toutes sortes d'extravagances. Pendant les guerres, les victoires du roi fournissaient des occasions de célébrer des réjouissances exceptionnelles où les marchands déployaient d'autant plus d'entrain que les frais étaient alors supportés par le budget de l'échelle; aux festins s'ajoutaient les illuminations et les détonations de boites d'artifices. Sous prétexte de couvrir de confusion les autres nations, nos Provençaux auraient gaspillé l'argent sans compter, pour la prise des moindres bicoques, si l'on n'eût fixé une limite à leurs prodigalités. Les parties de campagne, la chasse dans un pays extrêmement giboyeux, offraient d'autres distractions dans les échelles les plus tranquilles. Ailleurs, des marchands avaient leur chasseur chargé d'alimenter leur table.
Tout bien compté, les échelles présentaient aux jeunes Provençaux, en dehors de la possibilité d'y faire de belles fortunes, assez d'attraits pour qu'il eût été nécessaire de mettre des obstacles à leur, départ et à leur trop long séjour. Un consul écrivait en 1713 : « De cent Français qui passent en Levant, l'expérience fait voir que quatrevingt-dix y meurent, trois s'en retournent aisés, cinq plus pauvres ou plus riches que quand ils y sont venus et deux fout faillite. » Une peste violente venait d'enlever un grand nombre de marchands en Syrie. C'était l'expression amère du découragement d'un officier du roi qui n'était pas Provençal. Quels qu'aient été les dangers de mort, les risques d'insuccès, les vicissitudes de toutes sortes, les Marseillais restèrent toujours profondément attachés à leur Levant, théâtre de leurs efforts séculaires et de leurs brillants succès.
Les troubles, les guerres de la Révolution et de l'Empire, accumulèrent les désastres à Marseille ; les colonies du Levant souffrirent plus encore que la métropole. Elles subirent d'abord tous les contrecoups de la Révolution. L'enthousiasme qui l'avait accueillie à son début se manifesta jusqu'au fond des Echelles. Au début de 1790, les marchands de Constantinople, de Smyrne, envoyaient généreusement leur contribution patriotique à la Constituante. Choiseul-Gouffier, resté à Constantinople, obtenait, en 1791, un firman pour faire reconnaître partout le nouveau pavillon tricolore. Même la chute de Louis XVI ne .semblait pas devoir altérer les bonnes relations avec les Turcs; le grand vizir avait pu s'écrier en recevant la nouvelle ; « Boni cette
république là n'épousera pas des archiduchesses ! » Mais la journée du 10 août avait aussitôt divisé les nations des échelles en deux camps ennemis, décidés à user de représailles. Un grand nombre des principaux marchands et des consuls émigra. Choiseul-Gouffier, qui avait pu se maintenir jusque là, protégé par la reconnaissance des services rendus, fut destitué par une assemblée tumultueuse de la nation, le 8 décembre 1792. Sémonville, désigné depuis plusieurs mois pour le remplacer, affirmait de loin, sans avoir rejoint son poste, que « le seul point de prospérité nationale qui n'eût point encore été entamé, était le commerce du Levant. » Ce n'était déjà plus vrai. Les décrets de juillet 1791 qui avaient bouleversé la vieille constitution des colonies du Levant, qualifiés par Choiseul Gouffier de « décrets destructeurs du commerce du Levant... livré à une foule d'aventuriers dégagés de toute surveillance », avaient accru la désorganisation causée par les passions politiques. En 1793, on était en pleine anarchie. A Smyrne, le député Roubaud, élu consul, désolé de la conduite de son associé, renfermé dans 1' « infâme Toulon », était lui-même accusé par le citoyen Manuel qui ne pouvait tolérer de « voir toujours des Capucins et des Lazaristes affublés de leurs puants uniformes. » Partout c'étaient des dénonciations réciproques. Le citoyen Marie Descorches, ex-marquis de Sainte-Croix, envojé de la République à Constantinople, écrivait aux officiers municipaux de Marseille en leur envoyant la liste des « membres pourris » qui avaient purifié les échelles par leur émigration : « Il ne faut plus, je crois, que la plus légère attention du gouvernement sur eux et sur nous, pour rallier ceux qui ne sont que trompés et faire disparaître ceux qui les trompent. » La guerre, qui rendit les Anglais maîtres de plus en plus de la mer, et la rupture avec les Turcs, de 1798 à 1802, achevèrent la ruine. Il était trop tard, en 1815, pour reprendre l'ancienne prépondérance. Puis, les conditions étaient entièrement changées : il ne subsistait presque rien de l'ancienne organisation des Echelles du Levant ; l'alliance turque n'avait plus la même valeur. A côté des Anglais, les rivaux séculaires, d'autres, Autrichiens, Russes, Italiens, Allemands, Américains même, étaient venus prendre position. La succession de l'homme malade, déclarée un peu prématurément ouverte, avait suscité bien des convoitises. Cependant les Marseillais purent reprendre en grande partie leur influence et leur situation première en Syrie ; Beyrouth avait remplacé Seïde et Alep. La puissance des
traditions fit décider l'expédition de 1860 qui grandit notre prestige.
En Egypte, il atteignit alors son apogée. Les historiens ont beaucoup parlé des ingénieurs, des officiers, des jurisconsultes, des médecins, des savants de tout ordre qui aidèrent Méhémet Ali dans ses tentatives de régénération de l'Egypte. Ils ont trop négligé les négociants, marseillais en grande partie, fixés plus nombreux que jamais au Caire et à Alexandrie. Une sécurité complète, la faveur du gouvernement, la liberté d'aller s'y établir, avaient attiré une colonie telle que les échelles n'en avaient jamais possédé. Méhémet Ali n'avait pas oublié son ancienne liaison avec le Marseillais Lion. Il s'intéressait particulièrement au commerce et affectionnait les Marseillais. Plusieurs d'entre eux, ses fournisseurs particuliers, étaient admis familièrement auprès de lui et plus tard auprès d'Abbas, de Mohammed Saïdet d'Ismaîl. Ces négociants, à la tête desquelles se distinguèrent les Pastré, avaient contribué puissamment à établir en Egypte la prépondérance française qui sembla consacrée en 1869 par le magnifique succès de l'entreprise de de Lesseps.
Comment a-t-on pu négliger un pareil héritage au moment de le recueillir ? Nos malheurs de 1870 permettent de plaider les circonstances atténuantes. Pourtant c'est bien l'ignorance des traditions et la sottise des politiciens qui nous ont fait perdre l'Egypte. Aucun de ceux qui ont joué un rôle dans les événements de 1881 ne veut aujourd'hui en accepter la responsabilité. Si du moins la leçon du passé pouvait nous éclairer pour l'avenir ! Un brillant écrivain, qui a senti la nécessité d'appeler l'attention du public trop indifférent sur la France du Levant, a écrit spirituellement : * De nouveau, depuis quelques années, le Levant nous intéresse et la mémoire nous revient que nous avons là des œuvres et des droits. Les influences sont comme les femmes ; on en parle surtout lorsqu'elles sont compromises (1). » Bien compromise, l'œuvre séculaire à laquelle les Marseillais ont tant travaillé IVst en effet. Mais, vraiment, en parlet-on assez pour qu'il soit permis d'espérer que nous ne la laisserons pas entièrement péricliter ?
(1) Lttmy. La France du Levant. Introduction, p. H.