CHAPITRE IV
LA COLONISATION MARSEILLAISE EN BARBARIE, XVie, XVIie, XVIIie SIÈCLES (1).
La colonisation dans le Levant avait eu sa période héroïque au xvii° siècle. En Barbarie, pendant deux siècles et demi, elle ne trouva vraiment la sécurité que vers la fin du xvm« siècle ; elle ne put jamais se développer sur un terrain favorable. Plus méritoires à cause des difficultés plus grandes, les entreprises des Marseillais y furent aussi plus curieuses par leur variété. C'est là surtout que leurs établissements furent des embryons de vraies colonies. Les trois principaux pays de la Barbarie, régences d'Alger et de Tunis, empire des chérifs, les attirèrent également. Seule, la Tripolitaine les découragea par la méchanceté de ses habitants d'abord, plus tard par l'état misérable de ses ressources. Des marchands isolés résidèrent à Tripoli auprès du consul, et même à Derna et à Bengazi. Mais il n'y eut véritablement pas, dans ce pays déshérité, commencement ou tentative de colonisation.
La signature des Capitulations sembla d'abord devoir être plus favorable en Barbarie que dans le Levant. En même temps que l'alliance turque la France avait conclu une véritable alliance algérienne. Les relations d'amitié nouées avec Barberousse continuèrent avec ses successeurs, les Beglierbeys ou vice-rrois d'Alger, jusqu'à la mort du dernier d'entre eux, Euldj Ali, en 1587. Bône et Bougie
(1) Pour plus de détails, voir mon Hhtoire des établissements et du commerce français dans f Afrique barbaresque. Paris, Hachette» in-8% 1903.
avaient eu des comptoirs marseillais au moyen âge, mais Alger était devenue la nouvelle capitale politique et commerciale ; c'est là que les marchands fondèrent leurs nouveaux établissements dès avant 1550. Pourtant quand, en 1564, le Marseillais Bertolle obtint des lettres patentes de Charles IX pour le consulat d'Alger, les Algériens refusèrent de le recevoir. Bertolle avait eu à lutter aussi contre l'hostilité de ses compatriotes peu soucieux de lui payer des droits de consulat. Ce n'est qu'en 1580 que le consulat d'Alger fut définitivement établi par le Marseillais Sauron, accepté à la fois par les Algériens et les marchands, qui sentaient alors le besoin de la protection d'un représentant du roi.
Dès lors, la France ne devait plus cesser d'être représentée à Alger, mais le temps de l'alliance algérienne était passé. Relâchée dès le début du règne d'Henri III, elle avait été complètement rompue à l'époque de la Ligue ; les efforts d'Henri IV ne purent empêcher sa ruine définitive. Aussi l'établissement de nos consuls coïncida avec le commencement d'une longue période de troubles, très défavorables aux établissements marseillais. Durant un siècle, environ, l'état de guerre avec Alger fut presque la règle. Même les courtes périodes de paix, qui suivirent les traités de 1605, de 1619, de 1628, de 1666, ne donnèrent aux marchands qu'une sécurité incomplète et précaire. Les incartades des raïs tout puissants, peu respectueux des traités et toujours prêts à les rompre, les exposaient à tout moment aux pires catastrophes. Pendant les guerres, la clause des Capitulations, reproduite dans toutes les conventions avec Alger, qui stipulait que les vies et les biens des marchands resteraient en sûreté en cas de rupture, n'était pas respectée. Jacques de Vias, le propriétaire marseillais du consulat au début du xvnc siècle, fut jeté trois fois en prison ; il renonçait en 1623 à envoyer quelqu'un gérer sa charge. En 1637, quand la paix de 1628 fut rompue, le consul et l'agent du Bastion « coururent fortune d'être brûlés vifs. » Plus tard, la vie des consuls lazaristes, Barreau, Dubourdieu, Le Vacher, de 1646 à 1683, ne tut qu'un long martyrologe. Le premier fut sans cesse mis aux fers, fut bàtonné presque jusqu'à la mort et sévit enfoncer des pointes sous les ongles; le dernier mourut à la gueule du canon. Son successeur, Piolle, subit le même supplice en 1688. Les marchands avaient souvent partagé le sort des consuls ; la mise aux fers était le moindre mal qu'ils eussent
à redouter. En 1620, à la nouvelle que des ambassadeurs algériens avaient été massacrés à Marseille, une émeute formidable avait poussé les marchands au divan et il avait été question un moment de les brûler vifs. Ils n'avaient sauvé leur vie qu'au prix de « grandes donatives. » Vingt Français en 1683, quarante-deux en 1688, avaient péri comme Le Vacher et Piolle. En temps plus calmes, avanies et insultes étaient le lot ordinaire de l'existence des résidents.
11 est extraordinaire qu'ils n'aient pas abandonné un séjour si inhospitalier. Même ils restèrent longtemps assez nombreux. Au moment où Sanson Napollon signa le traité de 1628, après vingt ans de guerre ininterrompue, il trouva encore une douzaine de marchands établis. Plus tard ils se dégoûtèrent, mais les massacres de 1683 et de 1688 attestent que la nation française comptait encore assez de membres. Souvent le recrutement laissait quelque peu à désirer. Le séjour d'Alger tentait les gens sans peur, mais non pas sans reproche. On y voyait des marchands ou des artisans auxquels l'accès du Levant n'eût pas été ouvert. La Chambre de Commerce de Marseille et les consuls veillaient moins sévèrement sur l'application des règlements. A partir de 1685 quelques « religionnaires » du Languedoc y trouvèrent asile, de même qu'à Tunis et au Maroc. Leurs querelles avec les Marseillais catholiques devaient être une cause de troubles.
Une nouvelle période commença en 1689. Le traité centenaire, signé par d'Estrées, ne fut pas rompu et même devait être renouvelé à la veille de la Révolution. Ce fut le résultat de la décadence d'Alger et surtout de l'affaiblissement des raïs, en même temps que de la politique pacifique et patiente, inaugurée de ce côté par Pont* chartrain, et systématiquement suivie par tous ses successeurs. La paix, achetée par moins d'humiliations que celles des Anglais et des Hollandais, était peu honorable, bien fragile, souvent violée, mais ce fut pourtant la paix. Dès lors la vie des marchands fut plus tranquille, sinon exempte de déboires. De 1740 à 1764, il y eut une période particulièrement troublée et la guerre ne fut évitée qu'à grand'peine. En 1740, le consul de Jonville, et le vicaire apostolique furent mis aux fers, tandis que les équipages de sept bâtiments marseillais, qui étaient dans le port, étaient conduits enchaînés au bagne. En 1756 le consul Lemaire était de nouveau emprisonné, P£rou epibanjué de force en 1757. Çnfin, en 1763, le consul, la nation
et les équipages des vaisseaux furent tous mis au bagne. Mais l'alarme avait été exceptionnelle : c'était la seule fois au xviii* siècle que les marchands avaient supporté les mêmes désagréments que leur consul ; ce fut la dernière que celui-ci fut mis aux fers. Depuis lors, jusqu'à la Révolution, consuls et marchands jouirent à Alger d'un crédit et d'une tranquillité qu'ils n'avaient jamais connus.
Mais Alger n'était pas devenue beaucoup plus favorable aux établissements européens. Plus sûre pour eux, elle s'était appauvrie ; la course ne l'enrichissait plus et le pays environnant restait misérable. Les deys qui cherchaient de nouvelles ressources dans le commerce le ruinaient maladroitement en voulant l'accaparer. La ville avait vu peu à peu fondre sa population, souvent décimée aussi par les pestes. Elle avait eu peut-être 150.000 habitants au début du xviie siècle ; elle n'en avait plus que 50.000 vers la fin du xviii*. Les établissements marseillais étaient devenus de moins en moins nombreux ; au milieu du xvme siècle, il n'en subsistait que deux ou trois. Maurepas s'était donné beaucoup de mal pour réduire le nombre des résidents dans les échelles du Levant, il n'eut pas cette peine à Alger. Il est vrai que la situation du pays n'en était pas la seule cause; les Marseillais d'Alger n'avaient pu supporter la concurrence de leurs compatriotes qui formaient la célèbre compagnie d'Afrique. Les agents de celle-ci étaient devenus les maîtres du commerce français à Alger. C'est en partie grâce à leur influence que la nation française, si peu nombreuse qu'elle fût, était la plus respectée. Elle distribuait aux Turcs moins d'argent que toutes les autres et pouvait garder visà-vis d'eux une attitude moins humble. Ses consuls avaient pu garder jusqu'à la fin leur prééminence sur tous les autres, stipulée exprèssèment dans le traité de 1666.
Les Européens n'eurent jamais d'échelle établie qu'à Alger. Cependant, depuis le xvi* siècle, les Marseillais avaient gardé des relations directes avec la Kabylie par le port de Zeflbun, voisin de Dellys; même, quelques marchands, à diverses reprises, avaient été établis à l'intérieur dans le pays de Kouko, l'ancienne capitale du Djurdjura. D'autres résidaient au xvinc siècle à Oran redevènue espagnole en 1732. Mais leur rôle eût été bien insignifiant, en somme, s'ils n'avaient pas fondé des établissements d'une tout autre importance sur la côte orientale de la Régence. La possession des fameuses
Concessions d'Afrique, et le monopole commercial qui y était attache, leur donnèrent une influence et un prestige uniques.
L'origine des Concessions est quelque peu entourée d'obscurité. Thomas Lenche, Corse établi à Marseille, et Carlin Didier, chefs d'une compagnie provençale formée surtout pour la pêche du corail, les obtinrent probablement en 1560. La pèche du corail était pratiquée là depuis le moyen âge et des associations antérieures avaient fait sans doute de nombreux accords avec les chefs du pays. Mais les Capitulations et l'alliance algérienne permirent à la compagnie marseillaise d'acquérir des privilèges à la fois plus étendus et plus solides. Il est probable que Lenche s'entendit avec les chefs locaux, fit une convention avec le beglierbey d'Alger et, pour plus de sûreté, se munit de commandements du Grand Seigneur. Il eut le monopole de la pêche du corail entre le cap Roux et Bougie avec le droit exclusif d'exploiter le commerce des ports de cette côte et d'y faire des établissements. Mais il lui fut interdit, au début, d'élever aucune fortification.
La compagnie Lenche eut aussitôt ses magasins et son port de refuge à La Calle, son comptoir à Bône, des magasins secondaires au cap de Rose, mais la capitale des Concessions fut établie pour plus d'un siècle au Bastion de France, entre ce cap et La Calle.
L'endroit choisi par la compagnie semblait n'offrir aucun avantage; c'était un lieu isolé, particulièrement malsain, inhospitalier pour les navires sur une côte dangereuse. Cependant, il était dans le voisinage des meilleures pêcheries de corail et rapproché de Bône, le port le plus fréquenté par les Marseillais au nioyen âge et où ils avaient eu des consuls. On pourrait s'étonner que Lenche n'ait pas préféré immédiatement l'emplacement voisin de La Calle où les compagnies devaient plus tard transférer leur principal établissement. Mais l'isolement même du Bastion dut lui paraître un gage de sécurité contre la turbulence des tribus arabes, en même temps que les dangers de la côte devaient rendre une attaque par mer moins facile. D'ailleurs, La Calle, ville florissante au moyen âge, connue depuis longtemps comme le marché du meilleur corail, avait été prise et pillée en 1286 par l'Aragonais Roger de Loria et ne s'était pas relevée depuis.
Dès le début, l'hostilité très marquée des Algériens envers la compagnie lui rendit la situation très difficile. Par fanatisme, ils répugnaient à voir des chrétiens établis à demeure sur un coin de
leur territoire. Ils étaient "habitués depuis des siècles à les laisser pêcher le corail et faire du négoce. Mais des établissements comme celui du Bastion étaient une nouveauté. Les Concessions ressemblaient fort à une aliénation de territoire qui pouvait paraître inopportune et dangereuse au moment où les rois d'Espagne cherchaient à s'emparer d'Alger et de Tunis. En outre, les Turcs d'Alger devaient rester pendant longtemps très hostiles à l'exportation des grains, d'ailleurs interdite par les Capitulations, et entreprise aussitôt par la compagnie marseillaise. Enfin celle ci sentit bientôt les effets de la rupture de l'alliance algérienne. Aussi, l'existence du Bastion resta longtemps fort précaire ; dès 1568, les Algériens s'emparèrent de la place qui ne semble pourtant pas avoir été abandonnée. La possession des Concessions paraissait pourtant enviable, puisqu'elle fut vivement disputée aux Lenche par la compagnie marseillaise du sieur Nicole entre 1575 et 1595. Les deux compagnies intriguèrent vivement, à la fois à la cour de France et auprès de l'ambassadeur à la Porte, mais les Lenche l'emportèrent; en 1597, Thomas de Lenche, sieur de Moissac, neveu du fondateur du Bastion, était à la tête de la compagnie. Malgré tout, celle-ci avait réussi brillamment. Le sieur de Moissac avait acquis des « richesses immenses » qui avaient permis au bourgeois marseillais d'épouser la fille du maréchal d'Ornano.
En 1604, la colonie marseillaise fut détruite et il fallut attendre jusqu'en 1666 pour que son existence fût définitivement assurée. AU moment même où de Brèves renouvelait pour la cinquième fois les Capitulations, le Bastion était pris par un des plus hardis corsaires d'Alger avec deux galioles, puis détruit par la milice de Bône sur l'ordre du divan d'Alger. La colère des Algériens aurait été due à la fois aux souffrances d'une famine et aux fautes du sieur de Moissac. La protection du roi ne fit pas défaut à la compagnie marseillaise. Sur les instances de de Brèves le pacha fut destitué et étranglé par son successeur. Puis, l'ambassadeur passa par Alger en revenant en France; mais, malgré toute son habileté et l'appui d'un envoyé du sultan, il ne put obtenir la permission de réédifier le Bastion. Des négociations furent poursuivies à Constantinople jusqu'en 1609; les Algériens eux-mêmes commençaient à reconnaître que les établissements de la compagnie leur « apportaient beaucoup d'utilité » et regrettaient l'exécution de 1604. Malheureusement, au même moment, la malheureuse affaire des canons de Simon Dansa faisait éclater définitivement, et pour longtemps, la guerre entre la France et Alger.
Jusqu'en 1628, la guerre rendit tout rétablissement impossible ; pourtant les Marseillais et le gouvernement espéraient toujours une réconciliation et comptaient sur les commandements du Grand Seigneur pour mettre les Algériens à la raison. Tandis qu'on négociait à Constantinople, plusieurs particuliers et des compagnies constituées dans ce but songèrent à réoccuper le Bastion. La plus curieuse tentative, la seule qui faillit réussir, fut celle du baron d'Allemagne envoyé par le Marseillais Pierre Viou, son beau-père, qui avait dirigé une compagnie de Tunis. Deux Marseillais, Jean de Glandevès et Antoine Bérengier, munis de commandements du Grand Seigneur venaient défaire consentir les Algériens à la paix en 1617. Le baron d'Allemagne partit aussitôt malgré les défenses de la cour, débarqua sans difficulté quand, tout à coup, les négociations furent rompues. La milice décréta tumultueusement une attaque contre le Bastion, qui fut surpris sans défense : les soldats et les travailleurs furent en partie massacrés, d'Allemagne emmené prisonnier à Alger avec environ cent de ses gens.
Alors intervient ouvertement l'aventureux duc de Guise, gouverneur de Provence. Henri IV lui avait fait don du Bastion, Louis XIII avait renouvelé cette faveur. C'est surtout sur les instances du duc, désireux de faire valoir son privilège, que des négociations avaient été activement poursuivies à Constantinople. En 1619 il acheta ses droits à Alphonse de Lenche, sieur de Moissac, moyennant le paiement d'une pension de 4.800 livres pendant vingt ans. Il venait de réussir à signer de nouveau la paix avec Alger. Une expédition qui lui coûta 300.000 livres partit de Marseille ; le sieur d'Argencourt, capitaine et ingénieur des plus expérimentés, commença le relèvement du Bastion. Mais, une seconde fois, la paix h peine signée fut rompue ; le 14 mars 1620 une émeute populaire avait massacré les ambassadeurs algériens à Marseille. Aussitôt le divan décida d'envoyer quatorze navires avec trois mille janissaires pour prendre les gens du Bastion et les mettre à mort. D'Argencourt put heureusement se rembarquer après avoir essayé vigoureusement de résister.
Guise et les Marseillais n'étaient nullement découragés. Pendant cinq ans, les négociations continuèrent inutilement à Constantinople et à Alger. Elles allaient enfin réussir, grâce à l'impulsion de Richelieu et à la ténacité d'un homme habile, Sanson Napollon, Marseillais d'adoption et Corsç d'origine, comme le premier fondateur du Jtastion.
Napollon, à la fois agent du roi et délégué du duc de Guise, parvint après plus de deux ans d'efforts à signer le traité de paix du 19 septembre 1629 ; puis, dix jours après, la convention célèbre relative au Bastion. C'est le premier texte précis concernant les Concessions d'Afrique qui permette de se rendre compte de leur nature. De plus, tous les traités ultérieurs se référèrent aux coutumes établies du temps de Sanson.
Les Français obtenaient de nouveau le monopole de la pèche du corail et de tout le commerce dans l'étendue des Concessions qui» malheureusement, n'était pas nettement délimitée. Ils pouvaient relever toutes les places qu'ilsavaient anciennement pour se défendre. En retour, ils devaient payer annuellement une redevance ou lisme (lezma) de seize mille livres, en grande partie affectée au paiement des janissaires. Clause salutaire, car la milice était désormais directement intéressée au maintien des établissements marseillais. La convention était faite au nom du capitaine Sanson, mais celui-ci n'agissait que pour le compte du duc de Guise qui, de son côté, pour amadouer le terrible cardinal, affecta ne vouloir « tenir le Bastion que du roi. »
Guise s'était mis à la tête d'une nouvelle compagnie marseillaise dirigée par un homme à lui, Claude Luguct. Sanson Napollon, envoyé comme capitaine du Bastion, ne se borna pas à relever les anciens établissements marseillais, suivant la lettre de la convention de 1628, il leur donna une importance qu'ils n'avaient jamais eue. Le Bastion, surtout, transformé complètement, devint pour la première fois une véritable petite forteresse avec un ensemble imposant de constructions, comme le montre la description du Père Dan, qui le visita en 1634. Une autre forteresse moins importante protégeait les grands magasins de La Calle ; un petit fortin sur le roc escarpé du cap de Rose défendait une des meilleures stations pour la pêche du corail. La « maison » de Bône, important comptoir commercial, était dirigée par cinq agents. La Compagnie dépensait annuellement 119.000 livres pour l'entretien de ses forteresses et bâtiments, qui logeaient plus de 800 habitants, officiers, agents, corailleurs, soldats et artisans. Elle fit un commerce fructueux et Sanson gagna une belle fortune qui lui permit de marier sa fille au marquis de Regusse, président au Parlement de Provence.
Richelieu, qui voyait dans les colonies un moyen de domination
pour la France, attachait beaucoup d'importance aux Concessions et cherchait aies rattacher plus étroitement à l'autorité du roi. Il empêchait Louis XIII de renouveler la donation faite au duc de Guise et envoyait en mission, en 1632, un homme de confiance, le sieur de l'Isle, pour remettre solennellement à Napollon une commission de gouverneur royal et renseigner de visu le cardinal. De l'Isle manda qu'il t n'avait rien vu de si beau que rétablissement du Bastion qui donnait l'espérance d'un grand bien. » Cependant les succès de la Compagnie et de Sanson avaient excité une jalousie violente chez les Marseillais d'Alger, parmi lesquels on remarque le nom de Thomas Fréjus. Ils cherchaient à soulever les Puissances contre le Bastion, répandaient à Marseille et envoyaient à la cour les plus noires accusations contre le capitaine Sanson et ses agents. La querelle divisa en deux camps Marseille, le parlement d'Aix et les autorités de la Provence. Le maréchal de Vitry, nouveau gouverneur, par hostilité pour les Guise, soutenait les adversaires de la Compagnie. Ces haines terribles ne furent peut-ère pas étrangères à la mort de Sanson Napollon, tué mystérieusement, en 1033, au moment où il songeait à établir la prépondérance absolue des Marseillais sur les côtes orientales de Barbarie, en enlevant aux Génois l'île de Tabarca qu'ils possédaient depuis le xvi# siècle.
Les Concessions d'Afrique paraissaient solidement établies; pourtant la disparition de Napollon allait leur être funeste. Dès l'année suivante leur population était tombée à 400 habitants. Richelieu avait affirmé la souveraineté du roi en nommant un nouveau gouverneur Sanson Lepage ; mais la compagnie du duc de Guise était restée en possession des établissements. La paix de 1628, toujours mal observée, l'était moins encore depuis la mort de Napollon ; les hostilités avaient recommencé. Les divisions entre Marseillais d'Alger et du Bastion contribuèrent à faire échouer les négociations de Sanson Lepage et à déchaîner une nouvelle catastrophe. Le 8 décembre 1637 le divan décida que la paix était rompue. Les établissements français seraient détruits sans pouvoir jamais être reconstruits : « le premier qui en parlerait perdrait la vie. » La sentence fut exécutée à la lettre. Les Français, sans défiance, laissèrent entrer les Algériens au Bastion et furent ramenés esclaves au nombre de 312. Cependant la nouvelle destruction avait eu une conséquence inattendue : les tribus orientales de la Régence se soulevèrent, en partie à cause de l'expulsion des
Français qui ruinait leur commerce. Le chef des Hanencha ne consentit en 1639 à faire sa soumission et à payer la lezma due au divan, qu'à la condition que les Concessions seraient rétablies. De son côté le divan lui-même regrettait la redevance que lui payait régulièrement la Compagnie. Le Bastion aurait été rétabli plus tôt sans les rivalités entre Sanson Lepage, l'homme du cardinal, et les gens du duc de Guise, Luguet et Cocquiel.
L'entente finit par se faire. Cocquiel signa la paix de 1640 avec une nouvelle convention relative au Bastion et la compagnie marseillaise reprit possession des Concessions. Pour la première fois une distinction très nette était faite entre le Bastion, La Calle, Cap de Rose, territoires mis en la possession de Cocquiel, où il pourrait élever des fortifications, et les ports de Bône et de Collo, où il ne devrait avoir que des logements et magasins. Mais l'ère des vicissitudes était loin d'être fermée. Les Concessions excitaient toujours les jalousies et les convoitises. L'anarchie de l'époque de la Fronde eut son contre-coup en Barbarie. Dans les intrigues obscures qui furent nouées on trouve la main du peu scrupuleux comte de Brienne, secrétaire d'État des affaires étrangères, qui avait le Levant et la Barbarie dans son département. Il lia partie avec le Lyonnais Picquet, ancien agent du duc de Guise et associé de sa compagnie, qui cherchait à se rendre indépendant. Picquet devint capitaine du Bastion et transmit sa charge à son fils. Colbert, alors au service de Mazarin, indiquait trois moyens au cardinal pour déposséder Picquet. Celui-ci, malheureux dans ses opérations, finit par s'enfuir en 1658 avec la garnison en mettant le feu au Bastion.
Les hostilités venaient de reprendre très vives avec les Algériens; cependant ils n'exercèrent pas de représailles à l'occasion de la désertion de Picquet. Celle-ci compliqua encore les intrigues. Dans les années qui suivirent on vit le Bastion revendiqué par une nouvelle compagnie marseillaise formée au début de 1659, par le jeune duc de Guise, par un agent de Mazarin envoyé à Alger en 1661, enfin par deux compagnies marseillaises. L'une d'elles avait à sa tête les frères Michel et Roland Fréjus, neveux de ce marchand d'Alger qui avait été l'adversaire le plus violent de Sanson Napollon et de sa compagnie autour de 1630. Les Fréjus finirent par l'emporter en flattant le goût de Colbert pour les grandes compagnies. Ils fondèrent, sous le nom de compagnie d'Albpuzème et du Bastion, une importante association au
capital de 300.000 livres qui se proposait de monopoliser le commerce de tous les États barbaresques. L'arrêt de 1665 stipulait en sa faveur « les mêmes honneurs, pouvoirs, privilèges accordés aux compagnies des Indes. »
Il était dit pourtant que cette nouvelle combinaison ne devait pas non plus réussir. De nouveau la politique de guerre vis-à-vis des Barbaresques avait prévalu dans les conseils du roi et Beaufort avait conduit l'expédition de Djidjelli. Un négociant de Marseille, Jacques Arnaud, originaire de Gap, mêlé aux négociations de la paix de 1666, obtint les Concessions de la reconnaissance des Algériens, avec le consentement de Colbert. Comme les Fréjus, la nouvelle compagnie du Bastion, constituée par lui, fit un bail en règle avec la maison de Guise pour éviter toute revendication. Pour la première fois la direction des Concessions sortit des mains des Marseillais. La Compagnie, établie à Marseille, y avait des associés et y recruta son personnel, mais ses principaux chefs, avec Arnaud, étaient trois huguenots de Grenoble et de Lyon.
C'est là qu'il faut chercher le secret des longues querelles qui troublèrent alors les Concessions. Les Marseillais, ayant à leur tête Arnaud, capitaine du Bastion, remplissaient les comptoirs et supportaient mal la direction du Lyonnais de la Font. On vit, en 1670, Arnaud, rappelé par les directeurs, refuser de quitter le Bastion et s'y maintenir avec la faveur du dey, malgré les ordres du roi. La Compagnie se vengea sur sa femme et sa fille qui furent emprisonnées dans la citadelle de Marseille. Il fallut la mort très opportune d'Arnaud pour dénouer cet imbroglio en 1675. Mais les affaires avaient été mises en grand désordre par ces querelles et les Concessions passèrent bientôt en d'autres mains en 1678.
La nouvelle compagnie du Bastion fut encore constituée en partie en dehors des Marseillais, par un Bayonnais qui allait jouer pendant quarante ans un rôle considérable dans toutes les affaires de Barbarie, Denis Dusault. Trop vanté pour son désintéressement, cet habile marchand allait se montrer un de nos meilleurs diplomates. Mais il ne sut pas s'entendre avec ses associés et leurs brouilleries allaient amener la déconfiture complète de leur compagnie. D'ailleurs celle-ci avait traversé des circonstances critiques pendant la nouvelle guerre contre Alger qui éclata en 1681. Cependant les Algériens ne songeaient pas à' exercer des représailles sur les Concessions : pendant
le premier bombardement de Duquesne, en 1682, les Français y étaient restés paisiblement. Mais, en 1683, l'amiral crut plus prudent de ramener à Toulon les 450 habitants des comptoirs. En 1688 Dusault dut les quitter de nouveau, bien malgré lui, sur Tordre de d'Estrées, avec 538 hommes.
Ce fut le dernier abandon des Concessions par les Provençaux. On vit cesser à la fois les guerres avec les Barbaresques et ces querelles au sein des compagnies qui leur étaient non moins funestes. Jusqu'ici la plupart des gouverneurs du Bastion avaient du leur situation à la faveur du dey et du divan. Sanson Napollon, Cocquiel, Picquet, Arnaud, Dqsault, s'étaient fait d'abord reconnaître par les Algériens concessionnaires du Bastion, puis avaient obtenu une commission du roi et constitué une compagnie. Ils semblaient dépendre plus des Puissances d'Alger que des ministres du roi et s'inquiétaient autant de ménager leur faveur auprès du divan qu'à la cour. Le gouvernement avait su profiter souvent de leur influence personnelle à Alger ; il les avait chargés parfois de missions diplomatiques, d'aider ou de suppléer nos consuls et nos négociateurs; Dusault s'était distingué dans ce rôle . Après 1689, les directeurs des Concessions, toujours désignés uniquement par le gouvernement royal ou par les compagnies, ne furent plus mêlés aux affaires diplomatiques. Il restèrent de simples marchands étrangers à la politique. Enfin, l'insuccès des compagnies qui exploitaient les Concessions depuis quarante ans avait refroidi les convoitises et détourna les concurrents qui les avaient enlevées en partie des mains des Marseillais. Seuls, ceux-ci n'étaient pas découragés par les insuccès ; ils allaient reprendre entièrement en main la direction des établissements d'Afrique et leur rendre leur prospérité du temps des Lenche et de Napollon.
Des traités habilement négociés allaient d'ailleurs les favoriser. La convention conclue par Guillaume Marcel, le négociateur du traité centenaire de 1689, ne faisait que reproduire les précédentes. Celle de 1694, signée par Pierre Hély, chef d'une nouvelle compagnie, ne renfermait pas d'innovations importantes, mais elle était pourtant plus avantageuse que les précédentes. On y remarque surtout l'insistance des divers articles pour assurer aux Marseillais le monopole toujours violé du commerce des Concessions. Ce fut le dernier contrat négocié et conclu entre une compagnie et les Algériens. Dans la suite on se
contenta toujours de le renouveler à l'avènement de chaque dey, gêné* ralement sans aucune modification : jusqu'en 1754, seulement, il n'y eut pas moins de quatorze confirmations. Mais une clause de la plus haute importance allait être ajoutée. En 1714, Demarle, gouverneur de La Galle, signa avec le bey de Constantine une convention qui accordait formellement à la Compagnie d'Afrique la permission d'exporter des blés. Les conditions de ce trafic, souvent toléré auparavant mais toujours source de querelles et d'avanies, étaient déterminées ; les Français en avaient le monopole. En 1731, le dey, divan et milice d'Alger accordèrent au sieur Fénix la ratification de cette convention. Les Puissances affirmaient, en outre, avec une énergie toute parti* culière, la concession du monopole général du commerce accordé à la compagnie marseillaise depuis Bougie jusqu'à la frontière.
Malheureusement ces engagements, toujours plus solennels, n'étaient pas assez respectés, « Le dey a tout promis touchant les traités avec la compagnie d'Afrique, écrivait à Maurepas le consul d'Alger en 1732, Dieu veuille que.... les privilèges tant de fois jurés ne s'évanouissent pas à la première tentative des Anglais. » Ceux-ci n'étaient pas les seuls ; tous les Européens établis à Alger rivalisaient d'empressement pour acheter très cher au dey la permission de charger des blés à Bône ou dans d'autres ports des Concessions. En outre, il était impossible d'empêcher les barques des Tabarcains de venir disputer le corail aux pêcheurs des compagnies. Les réclamations à Alger restaient inutiles ; les croisières des vaisseaux du roi sur les côtes pour chasser les interlopes auraient eu plus de succès si elles avaient été plus fréquentes. D'autre part, les circonstances restèrent très défavorables pendant les guerres de la fin du règne de Louis XIV. Enfin les compagnies, quoique moins divisées, ne surent pas rétablir l'ordre dans les comptoirs et dans leur administration. Toutes ces raisons expliquent assez pourquoi il fallut attendre encore longtemps une ère de prospérité pour les Concessions.
Les deux dernières compagnies du Bastion ne furent, en effet, pas plus heureuses que les précédentes. Dusault avait encore été chargé de les constituer, une première fois en 1691 avec un sieur de Gumery, une seconde fois en 1693 avec Pierre Hély. Cette dernière compagnie était curieuse : elle comprenait neuf intéressés principaux, trois de Paris, trois de Bayonne et trois de Marseille. Malgré son nom elle n'occupait plus le Bastion, abandonné par Dusault en 1679
à cause de son insalubrité, due aux marais voisins. La mortalité y était parfois si grande, qu'un certain été, de quatre cents hommes qui composaient ordinairement la colonie, il n'en resta que trois.
En 1705, la compagnie, en liquidation depuis quatre ans, renonça définitivement à l'exploitation qu'elle avait continuée sur les instances du gouvernement. Bien loin que les Concessions fussent maintenant disputées, il fallut, pour la première fois, une pression du ministre et plus d'une année de négociations à Marseille pour décider la formation d'une compagnie. En pleine guerre les négociants ne voulaient pas risquer leurs fonds ; la Chambre de Commerce, dont on sollicitait le concours pécuniaire, faisait des objections. Pontchartrain, impatienté de ces tergiversations, parlait d'une combinaison qui permettrait de se passer du concours des négociants marseillais, mais c'était tout à fait impossible.
Les compagnies qui exploitent les Concessions au xvinc siècle, toutes exclusivement marseillaises, portent désormais le nom de Compagnies d'Afrique. La première, formée pour six ans, ne fut pas favorisée par la prolongation de la guerre de succession d'Espagne et ne songea pas à passer un nouveau bail. La seconde, qui groupait « quelques uns des plus riches négociants de Marseille », ne put pas exploiter tranquillement les Concessions malgré la convention de 1714 ; elle perdait 429.000 livres à la fin de 1717 et ce n'est que sur les instances du Conseil de marine qu'elle consentit à garder les comptoirs jusqu'au début de 1719. Puis, pressés par le gouvernement et par la Chambre de Commerce, la plupart des anciens intéressés se décidaient à fournir de nouveaux fonds pour reformer une troisième compagnie, quand l'arrêt du 4 juin 1719 donna pour vingtquatre ans les Concessions à la compagnie des Indes de Law. Pleins de joie, les actionnaires marseillais se déclarèrent « pénétrés de reconnaissance pour le Conseil de marine qui les délivrait ainsi d'un écrasant fardeau. » Il semblait que les Marseillais se détachaient davantage de ces Concessions qui ne leur donnaient plus depuis longtemps que des déboires, à mesure que le gouvernement attachait plus de prix à leur possession pour sa politique en Barbarie et pour l'alimentation des provinces méridionales du royaume.
La compagnie des Indes eut d'abord comme directeur à Marseille le fameux André Brûe, rappelé du Sénégal ; elle put profiter de son expérience des choses de Barbarie et du prestige de son nom auprès
de ses compatriotes. Mais Brùe tut renvoyé au Sénégal en 1723 (1). Dans les années qui suivirent, la Compagnie, en même temps qu'elle souffrait des mêmes tribulations que les précédentes dans ses relations avec les Barbaresques, sut moins bien maintenir Tordre et l'économie dans ses comptoirs. Elle avait sollicilé et obtenu, en 1725, une concession perpétuelle. Cinq ans après, dégoûtée par une perte annuelle de 100.000 livres, elle suppliait le roi de consentir à ce qu'elle abandonnât son privilège à quelque compagnie qui eût son siège à Marseille. Une fois de plus la preuve était faite que rentreprise toute marseillaise des Concessions ne pouvait que péricliter en dehors des mains des Marseillais.
La compagnie Auriol, après des débuts difficiles, sembla enfin connaître le succès. Mais les pertes qu'elle subit par suite de circonstances fortuites à partir de 1735 finirent par dépasser ses bénéfices précédents. Elle avait pu garder dix ans les Concessions (1731-41) en entamant faiblement son capital. En somme, la situation des compagnies s'était progressivement améliorée. Les conventions avec les Barbaresques, en devenant plus anciennes, acquéraient auprès d'eux plus d'autorité. On commençait à se rendre compte des causes multiples qui avaient amené une succession de ruines. L'expérience chèrement acquise allait enfin profiter. Déjà les compagnies d'Afrique, si elles avaient fait des pertes, avaient duré plus longtemps ; elles étaient parvenues au terme de leur concession et elles s'étaient retirées sans dette. Pourtant l'échec de la compagnie Auriol n'avait rien d'encourageant. Au moment où ils touchaient au succès, les Marseillais allaient montrer moins d'empressenient encore qu'en 1705 ou qu'en 1719 pour en constituer une nouvelle.
Le ministre Ma u repas dut chercher et trouver à Paris des actionnaires. Cependant, bien que le capital jugé nécessaire fût relativement modeste, le nombre des souscripteurs parisiens restait insuffisant. D'un autre côté, la compagnie des Indes elle-même avait reconnu la nécessité d'établir à Marseille la direction de l'exploitation des Concessions et de la confier à des Marseillais. Ma u repas trouva une solution ingénieuse : puisque les négociants se dérobaient en particulier, il s'adressa au corps qui représentait l'ensemble des négociants, c'est-àdire à la Chambre de Commerce de Marseille, et lui demanda de
1) Voir ci-dessous, chapitre VI.
prendre une part importante à la constitution du capital de la Compagnie et à sa direction. C'était le plus grand hommage qu'il pouvait rendre à cette fameuse institution ; il lui donnait ainsi le témoignage officiel que le gouvernement comprenait que c'était à elle en grande partie qu'était dû le relèvement du commerce de Marseille.
La Chambre ne montra pas beaucoup de hâte à se rendre à l'invitation du ministre. Mais il lui fallut répondre aux intentions du roi qui, pour elle, étaient des ordres. C'est alors seulement que put être publié l'édit du roi du 22 février 1741, portant établissement d'une compagnie royale d'Afrique. La nouvelle compagnie était perpétuelle tandis que toutes les précédentes, sauf la compagnie des Indes, n'avaient obtenu, pour l'exploitation des Concessions, qu'un privilège limité à quelques années. Son capital, de 1.200.000 livres, divisé en 1.200 actions, était aussi plus considérable que ne l'avait été celui de toutes les autres compagnies d'Afrique. La Chambre de Commerce avait souscrit trois cents actions, mais les négociants de Marseille n'en avaient pris qu'un très petit nombre. La Compagnie royale dut accepter une tutelle étroite du pouvoir central : les assemblées des cinq directeurs étaient présidées par l'inspecteur du commerce du Levant. La Chambre y était représentée par deux de ses membres chargés d'exercer une surveillance attentive. Le secrétaire d'État exigeait d'être minutieusement renseigné, non seulement par la direction de Marseille, mais par les principaux officiers des comptoirs de Barbarie.
Reconnaissons que cette tutelle fut heureuse. Il ne fallait pas moins qu'une forte autorité pour faire cesser les désordres et les abus de toutes sortes qu'une longue tradition d'anarchie avait introduits dans les Concessions. Les premières compagnies d'Afrique y avaient usé leurs efforts. Le succès de la dernière fut un moment compromis par une longue querelle : les actionnaires parisiens trouvaient mauvais que toute la direction fût entre les mains des Marseillais. Us finirent par obtenir en 1755 de désigner le directeur principal, mais la gestion d'Armeny de Benezet, l'homme de leur choix, fut si mauvaise, qu'en 1766 ils sollicitèrent eux-mêmes du ministre la faveur de confier la direction au négociant marseillais, Barthélémy Martin. Sous la gestion de celui-ci et de son successeur Bertrand, les affaires de la compagnie atteignirent un degré de prospérité qu'elle n'aurait jamais osé espérer. En 1765 elle ne pouvait disposer pour ses opérations que d'un capital réduit à 514.674 livres ; en 1773 elle possédait 4.512.445
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livres d'argent liquide. Pendant toute sa durée elle put distribuer régulièrement à ses actionnaires l'intérêt prévu de 6 o/o ; en outre, elle put laire, de 1773 à 1776, quatre répartitions annuelles de bénéfices de 300.000 livres chacune, c'est-à-dire de 250 livres par action. Ainsi, en quatre ans, le capital souscrit par les actionnaires leur fut complètement remboursé. C'est alors qu'elle faisait graver une médaille représentant au revers l'Afrique sous la figure d'une déesse tenant dans ses mains une corne d'abondance, d'où sortaient des épis de blé et des branches de corail, qu'elle présentait à une flotte de navires venus sur ses rivages. On lisait au-dessous cette légende : Aucla libgcis opibus Massilia.
Cette période de prospérité tout à fait remarquable ne dura pas, mais l'exploitation des Concessions resta très avantageuse jusqu'à ce que la Révolution ait fini par jeter le désordre dans les affaires de la Compagnie et amené sa dissolution en février 1794, bien après la disparition de toutes les aulrcs compagnies de l'ancien régime. L'opinion publique attribua en grande partie les succès de la compagnie royale à l'habileté du directeur Martin, mais celui-ci fut aidé par un concours heureux de circonstances multiples.
Ces succès, inconnus depuis l'époque de Sanson Napollon, et que les Marseillais n'osaient plus espérer, ne les avaient pas décidés à donner plus d'extension en Algérie aux anciens établissements. Tels leurs ancêtres les avaient définitivement fondés et organisés en 1628, tels ils les conservaient. La situation économique du pays n'exigeait pas de nouvelles créations coûteuses ; d'ailleurs, les traités avec les Algériens étaient formels. Leur méfiance rendait même difficile l'accroissement des constructions dans les comptoirs existants ou simplement leur réparation. Même, au xvme siècle, le nombre des colonies des Concessions était moins grand qu'autrefois puisque celles du Bastion et du cap de Rose avaient été abandonnées en même temps, en 1679, la première à cause de son insalubrité, la seconde parce que le commerce était insuffisant pour la dépense qu'elle occasionnait.
Ainsi, les Concessions d'Afrique étaient réduites à trois établissements fixes, La Calle, Bône et Collo. Même, ces deux dernières étaient restées des villes exclusivement indigènes et n'eurent jamais vraiment de colonie française. Les compagnies se bornaient à y louer une maison qui servait de magasin et de logement pour les quelques
employés du comptoir. Deux siècles après que Bône était devenue pour elles le principal port de chargement des blés, rembarquement de ceux-ci n'était facilité par aucune installation. La Galle, en partie ville indigène aujourd'hui, n'était, au contraire, alors peuplée que de Français. Par l'importance de ses constructions, par le nombre de ses habitants, la capitale des Concessions d'Afrique était une véritable petite colonie. Sur une presqu'île malsaine, les compagnies d'Afrique avaient successivement élevé d'importantes constructions, dont les voyageurs du xvmc siècle nous ont laissé des descriptions minutieuses. Avec son air de forteresse, avec son enceinte et ses forts, avec ses rues tirées au cordeau et bien pavées, la place ne manquait pas d'une certaine allure. A diverses reprises il fut question de créer un comptoir à Stora, surtout pour empêcher le commerce qu'y faisaient les interlopes et particulièrement les Anglais, mais le projet ne fut jamais ' exécuté. Ce port, comme tous les autres compris dans l'étendue des côtes dont le commerce avait été concédé exclusivement aux compagnies françaises, tels que Tarcut (Tekouch), Djidjelli, Bougie, reçut seulement de temps en temps la visite de leurs navires.
L'organisation des Concessions ne fut modifiée que dans le détail par la Compagnie royale. Elle était restée, d'ailleurs, à peu près la même, peut-être depuis l'époque de Richelieu. Les diverses compagnies qui s'étaient succédé pour les exploiter conservaient non seulement la même forme d'administration, mais souvent les mêmes agents. A la tête des Concessions était placé le directeur général, gouverneur de La Calle. Cet officier, nommé, comme tous les autres, par l'assemblée des directeurs de Marseille, avait des attributions multiples et une grande responsabilité. Il devait veiller à la sécurité des comptoirs, et, pour cela, entretenir de bonnes relations avec le bey de Constantine et avec les chefs arabes du voisinage ; dans ce but il lui était particulièrement recommandé d'être bien informé des lismes qui étaient dues, de la date de leur paiement, et de faire opérer bien exactement les versements en sa présence par le drogman de La Calle. Il était responsable du maintien du bon ordre et de la discipline dans tous les comptoirs, mais particulièrement à La Calle. Ce qui devait solliciter le plus son attention, c'était « la manutention de la place de La Calle dans laquelle il fallait introduire la plus grande économie ». La Compagnie devait être minutieusement tenue par lui au courant de tout ce qui se passait a La Calle et il rédigeait à cet effet un journal qu'il envoyait chaque année à Marseille.
Apres le gouverneur, la place de La Calle possédait douze autres officiers. Quatre dirigeaient le comptoir de Bône ; celui de La Calle n'avait qu'un agent et un commis. Ainsi, l'état-major des Concessions était composé de dix-neuf officiers qui coûtaient à la Compagnie, en émoluments fixes, 13.100 livres seulement. Grâce à l'heureuse combinaison qui leur assurait un casuel sur les opérations commerciales, tous étaient intéressés à leur développement. D'un autre coté, ils étaient préparés à bien remplir leurs postes par leur passage dans les postes inférieurs ou par un séjour dans les bureaux de Marseille ; souvent même, entrés de très bonne heure au service de la Compagnie, ils n'arrivaient aux postes principaux qu'après une longue initiation. On tenait particulièrement à ce qu'ils connussent l'arabe.
Le personnel des consulats du Levant se recrutait, au xvine siècle, dans un certain nombre de familles où les enfants se préparaient à remplacer leurs pères ou leurs parents ; de même, comme le montrent de nombreux exemples, les fils des officiers de la Compagnie entraient aussi à son service et occupaient les postes des Concessions . Grâce aux traditions suivies, on peut dire que les Concessions eurent à leur tête des officiers expérimentés, sinon toujours habiles et honnêtes.
Les officiers de La Calle avaient sous leurs ordres un personnel nombreux et pas toujours facile à diriger. En 1780, les gens de la place étaient 224, sans compter les pêcheurs de corail engagés au nombre de 265, dont 185 Provençaux et 80 Corses.
Le règlement de 1767 prévoyait un personnel de six domestiques, maître d'hôtel, cuisiniers et marmiton, attachés au service des officiers. A la pharmacie étaient employés deux seconds chirurgiens, deux infirmiers, un économe et un cuisinier. On désignait sous le nom de mistrance, ou maistrance, l'ensemble des artisans et ouvriers attachés au comptoir. Huit d'entre eux étaient occupés à la construction ou à la réparation des bateaux corailleurs ; trois travaillaient au moulin, sept à la boulangerie, deux à la réparation des bâtiments, quatre à la forge. La maistrance comprenait encore douze ouvriers divers, voilier, charron, barillat, menuisier, boucher, jardiniers, garde cochons, palefrenier, pêcheur, aide aux vivres et aux magasins et enfin un cuisinier. Quatre blanchisseurs, sans salaires de la Compagnie, étaient à la disposition des employés.
La colonie comprenait encore vingt-six frégataires dont le nom désignait fort mal la fonction. Leur service consistait à alimenter la place de bois et de foin qu'on allait chercher dans les environs : dix charretiers, ayant à leur tête un maître charretier, étaient sans cesse occupés au transport des bois ; les quinze frégataires proprement dits leur servaient d'escorte ou bien ils assuraient la sécurité du troupeau de moutons qui servait à l'alimentation en viande fraîche de La Calle et qu'on menait paître aux alentours ; l'état de 1780 comptait quarante-cinq frégataires, dont une partie étaient des indigènes. On employait particulièrement ceux-ci à des corvées à l'intérieur, telles que charger, les bâtiments, transporter le blé dans les magasins, nettoyer le port.
Tandis que les frégataires servaient souvent d'escorte au dehors de la place, les soldats restaient généralement à l'intérieur, pour la défendre d'une surprise. La petite garnison de La Calle comprenait, en 1767, trente soldats, un fifre, un tambour, quatre caporaux et un capitaine d'armes ; en 1780, les soldats étaient au nombre de quarantesix. La distinction s'effaça d'ailleurs, peu à peu, entre les soldats et les frégataires qui furent employés à des besognes analogues.
Les soldats et les frégataires étaient les moins rétribués des employés de la Calle ; ils ne recevaient que neuf livres par mois. Il était, paraît-il, difficile d'en trouver à ce prix et leur solde fut portée, en 1751, à 12 livres ; alors il y en eut trop qui se présentèrent ; elle fut abaissée de nouveau à 9 livres en 17,59. Ils recevaient, en outre, une ration journalière de deux livres de pain, d'une livre de viande et d'un pot de vin, moyennant quoi ils s'engageaient à rester trois ans au service de la Compagnie.
Pour les habitants des Concessions, la vie présentait bien peu d'agréments, tant à cause des règlements minutieux qui leur étaient imposés que de l'insécurité perpétuelle où les maintenaient l'anarchie de la Régence, la turbulence des indigènes et l'avidité des chefs. Les règlements des compagnies ne négligeaient rien, jusqu'aux plus petits détails de l'administration et de la vie journalière. C'est qu'il était bien difficile de maintenir la tranquillité, l'ordre et l'économie. Il fallait faire vivre en paix, à La Calle, artisans de la maistrance, domestiques, soldats, frégataires, corailleurs. L'état-major des officiers n'était pas moins difficile à contenir dans le devoir. Outre les malversations et les abus de toutes sortes, il fallait prévenir leurs mesquines
querelles pour de vaines questions d'amour-propre et de préséance. Aussi, leur rang était-il établi avec soin pour toutes les circonstances qui pouvaient se présenter, au repas, à l'église, dans les cérémonies. La vie de famille était plus absente encore des Concessions que des Echelles. La présence des femmes en était absolument bannie, parce qu'elle aurait pu être une occasion de troubles et d'avanies de la part des indigènes. Beaucoup plus que dans les Echelles, la vie ressemblait à celle d'un couvent. Par suite de la similitude des situations, elle offrait beaucoup plus d'analogie avec celle des anciens comptoirs de la Hanse. Mais une discipline aussi étroite convenait peu au tempérament exubérant et indiscipliné des Provençaux. Ainsi, rien de plus difficile que de faire respecter les règlements. Jusqu'à la fin, la Compagnie royale elle-même ne cessa de se plaindre des désordres et des abus et d'exciter les directeurs des Concessions à les réprimer.
Les gens de La Calle vivaient, en outre, comme la garnison d'une place perpétuellement en état de siège. Ils étaient entourés de tribus remuantes à peine soumises à l'autorité des Algériens. Tels les Nehed, pillards très audacieux et très dangereux, que leur misère et leur fanatisme tenaient perpétuellement en armes contre les Français. « Il n'est pas rare, écrivait encore en 1786 l'académicien voyageur Desfontaines, qu'ils égorgent les Français lorsque ceux-ci sont obligés de de s'écarter dans la campagne pour les affaires de la Compagnie ; souvent ils avancent jusqu'aux postes de La Calle et tirent des coups de fusil dans l'enceinte. » Leur turbulence obligeait la Compagnie à accumuler les précautions de toutes sortes : la garnison était toujours en éveil, les sentinelles postées en permanence ; des patrouilles nocturnes faisaient des rondes ; des escortes conduisaient les troupeaux au pâturage avec quelques petites pièces d'artillerie que les indigènes appréhendaient beaucoup, ou accompagnaient les convois de charrettes chargées de foin ou de bois. Ces précautions ne garantissaient pas toujours les Français des coups de fusil tirés en embuscade. Ils rendaient aux Arabes leur haine et certains d'entre eux n'hésitaient pas à se venger quand ils en avaient l'occasion, a On m'a raconté, rapporte l'abbé Poiret, qui visita les Concessions en 1785, qu'un d'entre eux, passionné pour la chasse et très adroit à tirer un coup de fusil, sortait souvent seul et chassait aux Maures comme l'on chasse aux bêtes féroces et aux oiseaux. »
Pour se défendre contre les violences des indigènes, les compa-
gnies avaient recours à la protection des chefs qu'elle achetait très cher. Mais ceux-ci, petits commandants locaux, caïd de Bône, bey de Constantine, dey d'Alger, plus ou moins obéis de leurs subordonnés, n'étaient ni moins ignorants, ni moins fanatiques, ni moins cupides qu'eux. L'un des principaux soucis des officiers des Concessions était de se ménager les faveurs de ces divers chefs, jaloux les uns des autres. Le bey de Constantine était le plus redoutable. Les compagnies ne négligeaient rien pour lui plaire et elles multipliaient les bons offices. Les chirurgiens de La Calle étaient toujours à sa disposition et à celle de ses officiers. Le bey était lui-même le principal vendeur et acheteur des pays sous sa dépendance ; les compagnies étaient sans cesse en compte avec lui. Chaque année le gouverneur de La Calle montait le trouver, porteur de présents ; il se chargeait de lui fournir à bon compte et rapidement, ainsi qu'à ses officiers, les produits d'Europe qu'il désirait.
Si ennuyeuse ou agitée que fût une telle vie, les Provençaux s'y étaient fails à la longue ; les papiers des compagnies ne renferment pas trace de leurs plaintes ou de leurs inquiétudes. Les officiers se bornaient à signaler les incidents extraordinaires, comme en 1759 quand les gens de Collo, les plus hostiles, mettaient le feu à la maison de la Compagnie pour la piller et brûlaient vif l'agent. Mais les voyageurs de passage étaient frappés par l'anomalie d'une telle situation et nous ont transmis de curieux détails. Pour tromper l'ennui, les officiers faisaient de la dépense, rivalisaient de luxe dans leurs costumes, multipliaient les chevaux de selle dans les écuries, banquetaient à toute occasion ou jouaient avec passion, malgré la défense rigoureuse d'introduire des cartes dans les Concessions. Les hommes de maistrance, les frégataires, les soldats, les corailleurs, privés des mêmes plaisirs, n'avaient d'autre distraction que de s'abandonner à de grossières débauches.
Le séjour aux Concessions était d'autant moins attrayant que, malgré l'abandon du Bastion pour La Calle plus salubre, la mort exerçait parmi les habitants de terribles ravages. Le manque absolu d'hygiène et les excès favorisaient l'œuvre du climat. Aussi le recrutement du personnel des comptoirs, pris parmi la population misérable des environs de Marseille, n'était pas chose facile. « Il se fait de temps en temps des recrues à Marseille, écrit l'abbé Poiret, pour peupler ce comptoir que les maladies et l'abandon
fréquent de ses habitants oblige à renouveler. La Compagnie reçoit indistinctement tout qui se présente sans examen... Si elle ne voulait que des honnêtes gens, La Galle serait déserte et elle le serait pour longtemps. L'honnête homme ne s'expatrie point pour gagner peu et risquer beaucoup. Aussi cette place n'est-elle habitée que par des hommes san? asile... des hommes la plupart flétris par la justice... perdus par le libertinage, la débauche, sans principes de religion. On en a vu de la troupe de Gaspard de Bèze, chef de voleurs exécuté à Aix il y a quelques années ; on en a vu dont les. épaules attestaient les mœurs et la conduite ; enfin j'en connais un à qui Ton écrivit cette lettre caractéristique : « Je t'apprends, mon ami, que tu as été rompu vif à Aix, il y a huit jours... » Excepté les grands crimes, les autres actions sont presque impunies à La Galle. Le gouverneur n'y a que l'ombre de l'autorité. Il est forcé de ménager cette canaille toujours prête à se révolter. » Il est vrai que le tableau de l'abbé Poiret est sensiblement trop chargé.
Malgré leur insécurité due à l'anarchie du pays, les établissements marseillais étaient très solidement établis au xviue siècle. Ils étaient très appréciés de la plus grande partie de la population, celle qui travaillait le sol et vivait d'un commerce régulier. A côté des pillards Nadis, leurs ennemis, les tribus de la Mazoule cultivaient les plaines et les vallées voisines de La Calle et vendaient aux compagnies de grandes quantités de céréales. Le caïd de Bône et le bey de Gonstantine n'auraient pu se passer du commerce habituel qu'ils faisaient avec elles.
Bloquées dans leurs établissements, les compagnies n'avaient jamais pu entreprendre elles-mêmes l'exploitation du sol. Promener dans la campagne voisine le troupeau de bœufs et de moutons nécessaire à l'alimentation de la colonie de La Calle, amasser du fourrage pour la saison sèche, couper du bois dans les forêts voisines pour le chauffage et pour les constructions, c'était tout ce qui leur était permis. Les établissements marseillais eurent pourtant une influence économique profonde sur la partie orientale de la Régence. C'est dans la région de Bône et de Constantine que les céréales étaient particulièrement cultivées. Les terres des tribus de la Mazoule étaient les plus soignées et les compagnies leur fournissaient des semences. Le peu d'aisance maintenue parmi les populations misérables de la Régence était çlû à l'ii>fluence bienfaisante du commerce des compagnies
d'Afrique en même temps que des marchands d'Alger. C'est grâce aux traditions qu'ils réussirent à conserver que l'Algérie put, après 1830, exporter bientôt d'importantes quantités de céréales.
Tandis que la possession séculaire des Concessions, le paiement régulier des lismes, l'activité du commerce, donnaient aux Français un très grand prestige et une influence prépondérante auprès des Algériens, leur situation à part leur avait inspiré depuis longtemps des vues ambitieuses. Déjà, vers 1620, le Marseillais Merigon, proposant de former une nouvelle compagnie, montrait dans un curieux mémoire que, grâce aux intelligences nouées par les Marseillais, il serait facile au roi de conquérir, non seulement le royaume d'Alger, mais ceux de Tunis et de Tripoli. De tels projets n'étaient pas seulement enfantés par l'imagination de quelque rêveur isolé. Dix ans ans après, Sanson Napollon lui-même les développait à Richelieu. Les Concessions permettaient aux Français de s'entendre avec les indigènes qui supportaient impatiemment le joug des Turcs et de se tenir au courant de leurs mouvements. Le moment venu elles faciliteraient un débarquement des troupes royales. « Il est nécessaire, disait-il, de conserver lesdites places sous couleur de négoce et pêche de corail, afin que le dessein de faire les dites conquêtes ne soit pas connu. » Un autre conseiller du cardinal lui écrivait, en 1629, que le Bastion était une place de très grande considération c pour servir un jour de degré à la conquête d'Alger ».
L'expédition de Djidjelli avait été une tentative d'exécution prématurée et mal conduite. Plus tard, le projet avait silencieusement mûri. L'affaiblissement des Algériens l'avait rendu plus pratique quand, dans ses curieux mémoires, à la veille de la Révolution, le consul, de Kercy, montrait la facilité de conquérir Alger. Il traçait même le plan de l'expédition de 1830 quand il préconisait l'envoi d'une armée qui assiégerait la ville par terre et débarquerait à Sidi Ferruch. Il ne représentait qu'à moitié la tradition marseillaise quand il ajoutait : « On ne conserverait pas la propriété du pays puisque l'Egypte est le seul qui convient à la France, si jamais le partage d'une partie de la Turquie se réalise, facile à prendre aujourd'hui, facile ensuite à conserver, source inépuisable de richesses...., mais la propriété du royaume d'Alger, si inférieur à celui de Tunis, ne serait qu'onéreuse.... » Les Marseillais n'auraient pas hésité, en effet, s'il leur avait fallu choisir entre l'Egypte et l'Algérie, mais ils allaient
montrer, en 1830, qu'ils comprenaient l'avenir ouvert à la colonisation sur le sol appauvri de la régence barbaresque.
Les établissements des Marseillais en Tunisie offraient la plus grande analogie avec ceux qu'ils avaient fondés en Algérie. Au premier abord ils semblent avoir passé par les mêmes péripéties mais leur sort finit par être très différent. Ici aussi il y eut longue rivalité entre les marchands de l'échelle de Tunis et les compagnies qui exploitaient sur la côte nord la concession du cap Nègre, l'une des Concessions d'Afrique. Mais, tandis que les compagnies avaient triomphé en Algérie, elles échouèrent en Tunisie : l'établissement du cap Nègre, plus longtemps précaire que celui du Bastion, leur fut définitivement enlevé en 1740. Ce sont les simples marchands qui ont établi la prépondérance française en Tunisie.
L'histoire du cap Nègre est très obscure. Fondé sans doute en dehors du Bastion, mais vers la même époque, il lui fut plus tard souvent uni entre les mains de la même compagnie. On a parlé d'établissements au cap Nègre en 1478 et en 1520; leur existence paraît bien hypothétique. Mais, en 1581, deux ambassadeurs du Sultan, venus à Paris, devaient à leur retour mettre une nouvelle compagnie marseillaise du corail, sans doute la rivale de celle des Lenche, t en possession des lieux de cap Nègre et de Fiumar Salade (1), au royaume de Tunis, en déjetant les Genevois. » Ainsi les Marseillais avaient à lutter, dès le début, contre la rivalité des Génois de l'île de Tabarca. Dans les dernières années du xvic siècle leur compagnie du corail dont le chef était Pierre Viou, sieur de Noyers, avait deux agents pour la représenter à Tunis. Elle n'existait plus quand de Brèves passa à Tunis en 1606.
Pendant une vingtaine d'années, les Marseillais firent les mêmes vains efforts qu'en Algérie pour rétablir leurs comptoirs. Les commandements obtenus du Sultan restèrent sans effet. En 1631 , Sanson Napollon promettait à Richelieu de traiter avec le dey « pour avoir permission d'établir les Français dans quelque lieu ou port, ou île du royaume de Tunis Tout le revenu qui viendrait dudit trafic
(1) « Qui est une rivière d'eau salée qui se jette dans la mer soixante mille prés de Bizertl. »
appartiendrait audit cardinal. » L'année suivante» Napollon présentait un plan de construction pour le cap Nègre et Richelieu lui proposait de donner le nom de Saint-Louis ou de la Fleur de Lys à cette fortification. Mais le cardinal et son agent avaient été devancés par un simple marchand marseillais, Jean Estelle, dont la famille devait longtemps jouer un rôle important en Barbarie. Marié à la nièce de Ragop-bey, renégat provençal, très riche et très puissant, qui, pendant douze ans, avait été général de l'armée tunisienne, il obtint par le crédit de son oncle la concession du cap Nègre, avec le droit d'y établir une forteresse et tous les logements nécessaires. De plus, la concession était étendue à tout le littoral nord de la Tunisie, depuis la « Fumaire salée » jusqu'à la « Fumaire d'Abeillo » rivière qui se jetait dans la mer un peu au dessus de Tabarca. En 1632, la forteresse était athevée avec quantité de logements et occupée par trente Turcs; Estelle vint à Marseille pour constituer une compagnie. Quel effet produisit sur le tout puissant cardinal l'initiative imprévue de ce Marseillais qui contrecarrait ses projets? Il serait piquant de le savoir. Un accord dut être conclu entre Napollon et la famille de Ragop bey qui resta en possession du cap Nègre. L'emplacement du nouveau comptoir n'avait rien de particulièrement favorable. Le cap abritait un petit mouillage bordé par une plage de sable où même les barques de corailleurs n'étaient pas en sûreté. Mais, sans doute à cause du voisinage de l'île de Tabarca qui offrait le seul bon abri de la côte, c'était l'unique point du littoral nord de la Tunisie où l'on eût toujours fait un commerce actif.
Le cap Nègre remis entre les mains des Marseillais en 1631 ne devait pas leur rester longtemps. Les Tunisiens s'en emparèrent en 1637 quand le Bastion fut détruit par les Algériens et Richelieu négociait en vain, en 1641, pour obtenir sa restitution. Un simple particulier, le Marseillais Rinier, devait mieux réussir quelques années après. A la tête d'une compagnie il lit longtemps le commerce du cap Nègre avec tant de succès que des envieux persuadèrent à Colbert qu'il fallait confier l'établissement à une compagnie plus nombreuse. Beau fort négociait alors à Tunis la paix de 1665. Une convention relative au cap Nègre, la première que nous possédions, fut signée en 1666. Elle ne stipulait aucune concession de territoire et elle interdisait aux Français tout ce qui pourrait donner à leurs établissements « apparence 4e forteresse ». En cas de danger, elle leur
donnait seulement le droit de se réfugier dans une tour voisiné, gardée par une garnison tunisienne. Les Tunisiens devaient se montrer toujours plus jaloux de leur autorité que les Algériens, parce que ceux-ci n'avaient concédé qu'un territoire fort mal soumis à leur gouvernement.
La convention faite pour vingt ans parait, au premier abord, moins avantageuse que celles que les Algériens accordaient aux compagnies du Bastion, puisque, pour des privilèges moindres, les Marseillais du cap Nègre, soumis à la garde gênante d'une milice tunisienne, devaient payer des lismes au moins cinq fois plus fortes. Mais, ces lismes une fois payées, la compagnie du cap Nègre n'avait pas à satisfaire à d'autres exigences, tandis qu'en dehors des 16.000 livres à payer aux Algériens celle du Bastion était obligée à des redevances envers le bey de Constantine, le caïd de Bône, l'aga de Collo et d'autres chefs locaux, sans compter qu'aucune milice ne la protégeait contre leurs exigences arbitraires. En outre, la Compagnie du Cap Nègre jouissait d'un avantage capital : la traite des grains, blés et orges surtout, était formellement comprise dans son monopole, tandis que, pendant longtemps, celles du Bastion durent dépenser annuellement de grosses somnies d'argent pour obtenir la tolérance de ce trafic qui leur était interdit.
La compagnie, formée à Marseille en 1666, exploita d'abord paisiblement le cap Nègre mais elle fut chassée en 1681, au moment où Colbert rompit de nouveau avec les Barbaresques, et les Anglais furent mis à sa place. Tunis était alors livrée à l'anarchie, deux frères se disputaient le pouvoir ; les Anglais s'étant appuyés sur l'un d'eux furent expulsés par l'autre en 1684. Aussi, au moment où d'Estrées négociait à Tunis le traité de 1685, Anglais et Français rivalisèrent d'efforts pour obtenir le cap Nègre. Une compagnie puissante était formée à Marseille ; elle était soutenue par le banquier Joseph Fabre, le négociant le plus considérable de la ville. Elle comptait parmi ses actionnaires d'Estrées lui-même et fut assurée de toute la protection du gouvernement. L'un des associés, Révolat, parvint à signer une nouvelle convention très favorable, puisque les lismes étaient abaissées à 8.333 piastres au lieu de 35.000
Des circonstances contraires, telles que la guerre contre Alger, empêchèrent la compagnie Gautier d'exploiter paisiblement la Concession ravie aux Anglais et même la forcèrent momentanément à l'aban-
donner en 1688. Mais, à partir de 1691, la traite des blés et les fournitures qu'elle fit aux armées du roi lui donnèrent de beaux bénéfices. C'est alors que l'entreprenant Dusault persuada à Pontchartrain de réunir toutes les Concessions d'Afrique dans une même main et de fondre en une seule les deux compagnies pour faire cesser leur concurrence, alors toute profitable à celle du cap Nègre. Cette fusion de 1693 ne fut pas aussi heureuse que Dusault l'avait fait espérer au ministre.
Cependant les Anglais n'avaient pas renoncé à nous déposséder. La Concession du cap Nègre n'était pas perpétuelle comme celle du Bastion mais limitée à six ans seulement. Le consul anglais de Tunis offrait de payer des lismes beaucoup plus considérables, mais le bey reculait devant la perspective d'une rupture avec la France, que lui faisait envisager notre consul. Pour couper court aux intrigues des Anglais et aussi à celles des Génois, Pontchartrain donna l'ordre au consul Sorhainde, en 1697, de négocier une concession perpétuelle. Il fallut trois ans de négociations pour vaincre les scrupules des Turcs. Dans le divan, le muphfi, le cadi, et autres gens de loi, soutenaient que le Coran interdisait aux musulmans d'aliéner leurs terres aux chrétiens. Des intrigues de marchands protestants du Languedoc, établis à Tunis, contrariaient les efforts du consul et de la Compagnie. Enfin, le traité du 31 octobre 1700 garantit aux Français « la possession et jouissance à toujours du cap Nègre. »
La compagnie Dusault n'eut pas le temps d'en profiter. On a vu comment, ruinée dès 1701, elle avait dû définitivement abandonner les Concessions en 1705 et céder la place à la première des Compagnies d'Afrique. Le nom de celles-ci était significatif; désormais toutes les Concessions devaient leur appartenir, mais l'administration et l'exploitation du cap Nègre restèrent toujours distinctes de celles de La Calle. Comme la traite des blés n'était possible en Algérie qu'en multipliant les négociations et les donatives, les premières compagnies d'Afrique se consacrèrent tout particulièrement à l'exploitation du cap Nègre où elle était autorisée par les traités. La Provence et même le Dauphiné et Lyon tirèrent de grands approvisionnements du cap Nègre aux époques de disette de la guerre de Succession et surtout en 1709. Mais la convention de 1714 ouvrit régulièrement les ports algériens des Concessions, Bône, Collo, Stora, à l'exportation des blés. Au même moment, le bey de Tunis, accapareur des grains de ses États, suscitait à la Compagnie toutes sortes de difficultés et profitait
de la connivence des marchands établis à Tunis. En 1714 et en 1718, la Compagnie d'Afrique proposait au Gouvernement d'abandonner le cap Nègre, qui n'était plus qu'une source de dépenses. Pendant les douze ans que la compagnie des Indes posséda ensuite les Concessions, les tracasseries du bey continuèrent. D'ailleurs, la Tunisie était en pleine anarchie ; les cheiks turbulents des tribus voisines du cap Nègre entrèrent en guerre ouverte avec le comptoir ; il fallut signer, en 1730, un traité régulier avec les Mogods. Aussi le cap Nègre ne causait plus que des déboires ; la troisième compagnie d'Afrique aurait voulu en être débarrassée en 1731. C'est pourtant le comptoir qui lui donna, les années suivantes, les plus beaux bénéfices parce que la Tunisie jouit d'un moment de tranquillité. Mais, en 1735, la guerre civile se ralluma, le bey redevint tyrannique ; la compagnie Auriol demandait à résilier son bail à cause des pertes subies en Tunisie. Bientôt les Marseillais allaient perdre cette colonie dont l'histoire était si troublée»
Ils n'avaient cessé d'être en concurrence avec les Génois de Tabarca. En 1095, ceux-ci avaient même surpris au bey une permission d'établir des magasins au cap Nègre, à côté de ceux des Français. Us eurent l'humiliation de recevoir l'ordre de « démolir les murailles qui se trouvaient élevées et de se renicher dans leur lie avec défense de s'étendre ailleurs et en remettant les choses dans leur premier état. » Mais les corailleurs tabarcains ne cessèrent jamais de pratiquer clandestinement la pèche et les intrigues des Génois étaient une menace perpétuelle pour les compagnies. Aussi, les Marseillais songèrent toujours à ruiner leur établissement de Tabarca ou à les y supplanter. Sanson Napollon avait péri au moment où il allait essayer de les chasser de l'île. Depuis, le gouvernement était souvent entré dans les vues des Marseillais. Seignelay, les Pontchartrain, Maurepas, avaient espéré réussir par des négociations à Tunis et à Gènes. Les Lomellini, propriétaires de l'Ile depuis le xvi* siècle, étaient dégoûtés des mauvais procédés des Tunisiens et paraissaient décidés à vendre leurs droits. Ils s'y décidèrent enfin en 1741 ; le Marseillais Fougasse, envoyé de la Compagnie royale d'Afrique, traita pour le prix de 100.000 piastres; il devait résider à Tabarca comme directeur général des Concessions. Mais les Marseillais ne surent pas garder le secret. Le bey de Tunis surprit une lettre où il était question des avantages de Tabarca pour lui faire la loi ainsi qu'à toutes les puissances de Barbarie. Il envoya
son fils avec huitgaliotes. Le jeune prince noua des intelligences dans la place, y entra par surprise, puis enchaîna tous les habitants et revint à Tunis avec 800 esclaves. Deux mois après ce fut le tour du cap Nègre. Tandis que les treize employés de la Compagnie réussissaient à prendre la fuhe, le fils du bey pilla les magasins dont il ne laissa debout que les murailles. On crut pouvoir venger la ruine du cap Nègre en s'emparant par force de Tftbarca. Un lieutenant de vaisseau, très brave mais imprudent, proposa de la prendre par surprise. C'est lui-même qui fut surpris par une garnison bien plus nombreuse qu'il ne le pensait : 27 Français furent tués dans l'attaque et 224 ramenés esclaves à Tunis.
Au moment où il disparaissait, le comptoir du cap Nègre était devenu, comme La Calle, une petite colonie moins peuplée. Les clauses des traités n'avaient pas empêché les Marseillais d'élever quelques fortifications. « L'anse ou port du cap Nègre, écrivait un agent de la Compagnie des Indes, en 1726, finit à une plage ou rivage de sable. Il . s'y présente d'abord une grande muraille où il y a des coulisses par où l'on fait passer le blé des magasins pour l'embarquer avec plus de diligence, car, comme le port est dangereux, il n'y a point de pays où l'on charge plus promptement. . . Il y a de grands magasins capables de contenir 60.000 charges de blé. Ils soutiennent un grand terreplein qui est la place du marché qu'on appelle bazar. Le marché est entouré de halles où l'on reçoit les marchandises et les blés qu'on jette dans les magasins.' L'entrée de la place se trouve à côté du marché ; de là l'on monte sur une jolie terrasse où il y a sept pièces de canon. Vis-à-vis est la maison du directeur de la Compagnie et, derrière elle, diverses loges pour les employés ; plus haut est l'église et, sur le haut du Cap, il y a une forteresse mal bâtie et mal fortifiée avec des pièces de canon. La compagnie y entretient un directeur, qui est gouverneur de la place, quatre ou cinq commis, un aumônier, un chirurgien, et environ quatre-vingts personnes pour la garde et pour le service du comptoir. »
La guerre avait éclaté ouvertement avec Tunis. Le traité de paix de 1742 remit la Compagnie d'Afrique en possession du cap Nègre moyennant une redevance beaucoup plus élevée qu'auparavant. Mais sa situation embarrassée l'empêcha d'en profiter. En 1750, elle se risqua à faire un nouvel établissement : « les avanies et les insultes des Maures, voisins de la place », la lui firent abandonner quelques années après.
Cependant, les directeurs marseillais de la Compagnie avaient des vues sur la Tunisie et ils devaient négocier jusqu'à la Révolution pour y obtenir de nouvelles Concessions. Dès 1743, ils espéraient que le bey serait amené à vendre Tabarca. En 1756 et en 1758, c'était le bey lui-même qui offrait Tabarca pour prix d'une alliance contre les Algériens; les ministres, par peur d'une rupture avec ceux-ci, n'osèrent accepter au moment où nous étions engagés dans la guerre de Sept ans. A partir de 1767, l'initiative hardie du directeur Martin fit multiplier les tentatives d'établissements. En 1768,1e bey reconnaissait de nouveau à la Compagnie le monopole de la pêche du corail sur ses côtes avec permission d'avoir un comptoir à Bizerte ; deux agents y étaient aussitôt envoyés pour le créer. Puis il fut question de Porto- Farina. En 1770, à la suite d'un nouveau traité plus avantageux, c'est File de la Galite, située au nord-est de Tabarca, qui fut choisie par la Compagnie. En même temps, elle essayait, en 1772, de réoccuper au cap Nègre les bâtiments qu'elle avait relevés en 1750, mais les indigènes attaquaient ses agents, la nuit, à coups de fusil. Le bey répugnait à prêter son concours pour le rétablissement du vieux comptoir ; il ne voulut pas davantage accorder Bizerte que la Compagnie lui demandait de nouveau en 1777. Enfin, le consul du Rocher parvint à signer le traité très avantageux de 1781 : la Compagnie pour exploiter son privilège exclusif de la pêche sur toutes les côtes tunisiennes pourrait établir quatre comptoirs, deux en deçà et deux au delà du cap Bon. Mais le seul résultat fut l'établissement d'un agent et la construction de quelques baraquements à Tabarca. La Compagnie d'Afrique n'eut pas d'autre établissement en Tunisie dans les années qui précédèrent la Révolution. Ses efforts avaient donc échoué. Ce qu'elle regrettait le plus alors ce n'était pas d'avoir perdu définitivement le cap Nègre mais de n'avoir pu mettre la main sur l'ile de Tabarca. L'académicien Desfontaines était l'écho de ses agents quand il rédigeait tout un mémoire, en 1785, où il plaidait chaleureusement la nécessité pour la France de s'emparer de Tabarca et d'en faire sa place d'armes sur les côtes de Barbarie.
Les compagnies marseillaises avaient donc été moins heureuses dans un pays où l'influence des Français était pourtant beaucoup plus puissante. C'est que, depuis la fâcheuse catastrophe de 1741, les beys, qui cherchaient de plus en plus à se réserver le monopole du com-
ttierce de leurs états, avaient eu de la répugnance à laisser s'établir chez eux une compagnie dont les privilèges, garantis par les traités, auraient limité leurs profits. Ils préféraient n'avoir à faire qu'aux marchands de l'échelle de Tunis soumis à leur bon plaisir.
Ceux-ci avaient euja vie beaucoup plus paisible que les résidents d'Alger. Depuis le milieu du xvie siècle, ils avaient toujours formé une nation plus nombreuse et avaient pu faire un commerce plus actif. Les Tunisiens beaucoup moins puissants que les Algériens avaient senti davantage le besoin déménager la France. La course, moins fructueuse pour eux, n'était pas la préoccupation exclusive des habitants. Le pays, plus riche, vivait aussi de l'échange régulier de ses produits avec les pays chrétiens. Tandis que les Algériens avaient montré beaucoup de répugnance à l'établissement chez eux d'un consul de France, les Tunisiens avaient accueilli avec empressement, en 1577, le capitaine marseillais Louis de la Motte Dariès. Pendant plus de quarante ans, la nation française fut la seule organisée et le consul français resta chargé de la protection de tous les marchands étrangers.
Au début du xvnc siècle, tandis que la France était en guerre avec les Algériens, les Puissances de Tunis témoignaient de la bienveillance à nos marchands. Les Marseillais s'attachaient à l'entretenir par des présents. Grâce à leur habileté, en même temps qu'au caractère conciliant du bey et du dey, les ruptures causées à plusieurs reprises par la turbulence des corsaires de Bizerte, de Porto-Farina et de la Goulette, ne furent pas de longue durée. La nation, tout en étant exposée aux violences, se sentait assez sûre pour montrer à l'occasion aux Tunisiens une attitude tout autre que celle des Français d'Alger. En portant ses plaintes au divan contre les corsaires, elle se laissait même aller jusqu'à la menace et à l'injure. Le bagne eût été le prix, à Alger, d'une pareille audace.
La paix avait été menacée plusieurs fois dans la seconde moitié du xvne siècle, mais toujours assez facilement maintenue. En 1665, Beaufort avait pu confirmer les anciens traités de la façon la plus avantageuse. Il était stipulé que le consul de France devait être considéré comme le représentant naturel de toutes les nations qui faisaient le commerce dans la Régence, à l'exception des Anglais et des Hollandais qui avaient le leur. Le marquis de Martel avait obtenu, en 1672, une nouvelle cpnfirmation des anciens privilèges après un bombardement des ports tunisiens» En 1678, il est vrai* les Français furent
sérieusement menacés de perdre la vie, mais tous les Européens Turent exposés au même danger. C'était un simple épisode des guerres civiles qui troublaient la Régence. A partir de ce moment, Tunis fut affaiblie par de longues dissensions et, de plus, menacée sans cesse par les Algériens. Dans cette situation, le dey ne pouvait songer à rompre avec la France ; il n'osa même pas s'y risquer pendant notre guerre avec Alger : la paix fut renouvelée pour cent ans, en 1685, et les Tunisiens faillirent même s'attirer la vengeance des Algériens en donnant asile aux Français du Bastion en 1688. Pourtant le traité de 1686, quoique plus favorable que les précédents, affirmait seulement la prééminence du consul de France sur tous les autres.
La situation devint encore meilleure au xvin* siècle. Il y eut au début des incidents fâcheux, mais le traité centenaire de 1728 renouvela celui de 1685 en y ajoutant des conditions plus favorables, « les plus avantageuses pour la nation qui aient été jusqu'ici obtenues en Barbarie », écrivait à Maurepas l'interprète Pétis de la Croix. L'influence prise sur le bey Hossein ben Ali par deux esclaves provençaux avait rendu de grands services à leurs compatriotes. Ils avaient aidé ce prince à s'emparer du pouvoir. L'un d'eux, Raynaud de Toulon, avait su si bien gagner sa confiance qu'il lui avait donné la garde de ses trésors, de sa bibliothèque, de ses effets précieux. Cependant, craignant une de ces révolutions ordinaires à Tunis, les deux esclaves s'enfuirent en protestant de leur reconnaissance éternelle pour le bey et en laissant intacts les trésors confiés à leur garde. Le bey en versa des larmes et écrivit à Raynaud pour le faire revenir, lui offrant la liberté et les plus hautes dignités.
Le milieu du xvi»c siècle fut troublé par quelques orages. Hossein ben Ali avait été renversé en 1735 par son neveu Ali, * un vrai Néron qui abhorrait les chrétiens. » Tous les Européens eurent à souffrir de son humeur farouche. L'affaire de Tabarca causa même une dernière rupture avec Tunis, bientôt terminée par le traité de 1742. La nation n'eût plus été inquiétée sans les guerres civiles qui, périodiquement, désolaient la Régence. En 1752 la ville subit un affreux pillage de la part du bey qui y rentrait ; le fondouk fut respecté par ses ordres. Mais, quatre ans après, dans une occasion semblable, il ne fut pas épargné. Les Algériens, ramenant un prétendant, prirent d'assaut la ville et la mirent complètement à sac. Le fondouk français fut envahi et pillé et la nation eût couru le risque d'être massacrée si elle n'eût réussi
à s'enfuir dans le fondouk anglais par les terrasses des maisons, tandis que la soldatesque était ameutée dans la rue. Toutes les autres nations, sauf les Anglais favorables au prétendant des Algériens, avaient subi le même sort. Le soir de ce jour néfaste, il y avait plus de 500 chrétiens retirés dans leur fondouk, tous dans un dénuement complet.
Leur faiblesse, résultant de l'anarchie, et l'hostilité des Algériens obligeaient les beys à une politique de plus en plus prudente et pacifique. Celui que l'armée du dey avait imposé aux Tunisiens ne trouva rien de mieux, pour s'affranchir de ses protecteurs, que de demander l'alliance de la France. Si on lui envoyait 5 à 6.000 hommes, il offrait de se charger des frais de leur transport, du paiement de leur solde, et de leur donner pour garnison une ville fortifiée, telle que Sousse ou Bizerte, où il s'enfermerait avec eux en cas de danger. L'offre fut déclinée, sous prétexte que la France était en guerre, mais le crédit de la nation ne fit qu'augmenter. Après une dernière brouille causée par l'annexion de la Corse et terminée par le traité de 1770, les relations revêtirent un caractère de cordialité qu'elles n'avaient jamais eu. La prépondérance de la nation française était affirmée en diverses circonstances par des témoignages d'amitié qui n'étaient accordés qu'à elle. En 17551e bey avait prêté à notre consul une belle maison de campagne, la lui avait meublée, était venu l'y visiter avec toute sa cour et l'avait comblé de cadeaux en remerciement de sa réception. En 1771, l'arrivée de M. de Saizieu était saluée par le fort de la Goulette de six coups de canon et il était reçu « avec les honneurs réservés aux princes du pays. »
L'histoire de la colonie française de Tunis n'avait donc pas été assombrie par les mêmes épisodes tragiques que celle des résidents d'Alger. Ni les marchands, ni les consuls, n'avaient eu à redouter la gueule du canon, pas même le bagne. Ils avaient traversé sans trop de danger, ni de dommage, de fréquentes bourrasques, inévitables en pays barbaresque, mais la plupart du temps ils avaient vécu assez paisiblement dans leur fondouk, le plus beau de Tunis et le plus grand, bâti en 1659. Le chevalier d'Arvieux nous en a laissé une description dont on peut vérifier l'exactitude car cette vieille demeure existe encore dans la rue de l'Ancienne Douane. Un Français en était même, il y a quelques années, le propriétaire. La nation n'y fut jamais aussi nombreuse que dans les grandes échelles du Levant ; le commerce de Tunis était trop insuffisant. A la fin du xviii* siècle, ce coin-
merce prit un essor inattendu ; Sousse, Sfax, couramment visitées par les bâtiments français et les marchands, contribuaient à l'alimenter. Mais le nombre des maisons des échelles limité par Maurepas en 1743 avait était réduit à six seulement pour Tunis. En 1764 la nation était composée de cinq officiers, six négociants, sept commis, seize artisans et domestiques. Dès 1703 le consul écrivait que tout le commerce de Tunis était fait par des Français ou sous pavillon français. « Je vois avec plaisir, disait le ministre de la marine en 1788, que nous surpassons de beaucoup le commerce réuni des nations qui trafiquent à Tunis. » L'influence et le commerce français étaient donc bien plus prépondérants qu'à Alger. Les Marseillais de Tunis n'avaient pas été étrangers aux échecs des compagnies ; du moins ils avaient su obtenir des résultats comparables à ceux que les compagnies d'Afrique pouvaient se flatter d'avoir conquis en Algérie.
Les Marseillais réussirent moins bien au Maroc tout en rendant à la cause de l'expansion française de grands services dont il est possible aujourd'hui de mesurer l'importance. Il faut toutefois remarquer qu'ils ne furent plus les seuls Français, à partir du xvic siècle, à fréquenter l'extrême pays du Maghreb où ils avaient eu les premiers leurs fondouks au milieu du moyen âge. Le Maroc, tourné vers l'Océan, devait attirer nos entreprenants marins des ports de l'Ouest. Bien qu'il fût considéré comme pays de Barbarie, les règlements des Échelles ne lui furent jamais appliqués et la Chambre de Commerce de Marseille n'étendit pas sur lui sa juridiction. Il échappait donc au monopole marseillais, limité aux pays musulmans de la Méditerranée. Aussi les Ponantais vinrent régulièrement y commercer : on y vit des Rouennais, des Rochelois, des Bayonnais, des huguenots du Languedoc après 1685. Pourtant les Marseillais y furent toujours les plus nombreux. Ce sont eux qui firent les plus grands efforts pour y créer de solides établissements et qui tentèrent les plus intéressants essais de colonisation. Ils y restèrent seuls aux moments critiques et furent les défenseurs énergiques et heureux de l'influence française menacée. •
Les Marseillais ne furent cependant pas mêlés à l'envoi de l'ambassade du colonel Pierre de Piton qui inaugura, en 1533, les relations régulières entre la France et le Maroc. Mais ils en profitèrent aussitôt. Henri III, la même année qu'il nommait des consuls à Alger et à
Tunis, en 1577, octroyait des lettres patentes pour le consulat du Maroc au Marseillais Guillaume Bérard « à cause des grands services rendus à notre commerce et à l'affranchissement des Français esclaves chez les Maures. » L'aventureux voyageur marseillais Vincent Leblanc, qui l'avait accompagné, trouvait ù point à Mequinez un ami de son père pour le tirer d'une fâcheuse aventure. Les relations amicales nouées entre la France et le Maroc encourageaient, en effet, les Marseillais à se fixer même dans les grandes villes de l'intérieur comme Fez, Marrakech et Mequinez.
Malheureusement la trahison, entourée de quelque obscurité, du consul marseillais Philippe de Castellane, qui semble bien avoir profité de la confiance du chérif pour lui dérober plusieurs millions de pierreries et d'objets précieux, fit éclater une longue brouille en 1616. Ce fut un Ponantais, Isaac de Razilly, qui parvint à rétablir la paix après de pénibles négociations, en 1631. C'était lui aussi qui avait présenté à Richelieu, en 1626, le premier projet de colonisation au Maroc. Projet modeste puisqu'il s'agissait d'occuper et de fortifier l'île de Mogador. Mais, comme il le disait, c'était avoir un pied en Afrique pour aller s'étendre plus loin. Des Marseillais étaient restés établis pendant toute cette période h SafR le port de Marrakech, à Tetouan débouché de Fez, puis à Salé, la ville des corsaires qui supplanta bientôt Safïi comme grand marché de la côte occidentale. Le Marseillais Prat restait, en 1631, pourvu du consulat de Salé qu'il transmit à son fils.
Pendant la période d'affreuse anarchie que traversa le Maroc, avant que Moulai er Rachid eût fondé la nouvelle dynastie des chérifs, les Prat surent maintenir et même augmenter l'influence de la France. Henri Prat, le fils, put signer, en 1643, une avantageuse convention commerciale. L'anarchie n'empêchait pas les Marseillais de songer à fonder de nouveaux établissements ; même elle les y encourageait car les prétendants en lutte avaient besoin du concours des marchands européens pour leur fournir des armes et des munitions. Un Provençal de Bandol obtenait, en 1647, des provisions de consul pour- les ports du Sud, Saffi, Mogador et Sainte-Croix. D'autres, au contraire, avaient songé à entrer en relations avec le sauvage pays du Rif en créant un comptoir dans la petite île d'Alhucemas que les Marseillais appelaient Albouzème. Des pourparlers avec un des chefs des belliqueuses tribus berbères avaient été bien
accueillis. Un certain Lambert s'était fait nommer consul d'Albouzème vers 1655.
C'est alors que deux hardis Marseillais rêvèrent de donner à la France, à Albouzème, un établissement fortifié analogue à ceux du Bastion et du cap Nègre. Les Espagnols avaient, sur cette côte nord du Maroc, Ceuta et Melilla ; les Anglais acquéraient au même moment Tanger ; la France posséderait aussi sa place militaire. On a vu déjà comment les frères Michel et Roland Fréjus, initiés depuis leur enfance aux affaires de la Barbarie, avaient voulu en monopoliser tout le cçmmerce et avaient fondé en 1664 la Compagnie d'Albouzème et du Bastion de France. La possession du Bastion leur avait été bientôt enlevée et ils avaient reporté toutes leurs espérances sur Albouzème. Roland Fréjus avait obtenu des provisions de consul. Restait à obtenir des Marocains la permission de s'établir. Fréjus partit en 1666 pour une curieuse mission dans le Rif où il fut le premier Européen à pénétrer. Son projet avait fait du bruit et aq moment où il partait une compagnie rivale, à la tête de laquelle étaient des Rouennais, tentait un établissement à Albouzème. Les circonstances le favorisèrent d'abord. Moulai* er Rachid, fondateur d'une nouvelle dynastie, n'avait pas encore triomphé de ses ennemis. Il fut heureux de se parer de l'amitié de la France. Fréjus, porteur d'une lettre de Louis XIV, traité comme un véritable ambassadeur avec toutes sortes d'égards, fit une entrée solennelle à Tasa où l'attendait le prétendant et obtint de lui les plus belles promesses. Il devait revenir aussitôt pour faire une convention en règle, mais la Compagnie d'Albouzème conduisit mal ses opérations et fit banqueroute en 1667. Fréjus put s'entendre avec la Compagnie du Levant que Colbert était en train de former et lui céda son privilège. Malheureusement, quand il put faire son second voyage au Maroc, la situation avait bien changé. Rachid, maître du pays, n'avait plus autant besoin de notre alliance. Fréjus fut pourtant très bien accueilli à Fez. Mais la question du fort à construire était bien délicate à négocier au moment où le chérif voulait chasser les Européens des places qu'ils possédaient sur ses côtes et particulièrement les Anglais de Tanger. Des ennemis des Français eurent par hasard entre les mains le plan des fortifications que Fréjus se proposait d'élever et le mirent sous les yeux de Rachid ; le Marseillais fut emprisonné comme espion. Ainsi échoua le fameux dessein d'Albouzème, De longtemps, jusqu'à la fin du xvmc siècle, il
ne devait plus être question d'établissement militaire au Maroc. Fréjus avait réussi pourtant à se justifier et, revenu à Marseille, cherchait à décider la Compagnie du Levant à continuer l'exploitation d'Albouzème ; celle-ci abandonnait le comptoir à la fin de 1671. .
En 1680, Louis XIV était à l'apogée de sa grandeur et Moulai Ismaïl maître du Maroc. Les négociants français avaient aidé le second fondateur de la nouvelle dynastie, comme son frère Rachid ; ils étaient mieux vus que tous les autres Européens. Aussi, espéraient-ils rétablir l'ancienne amitié et en faire la base solide de leur prépondérance. D'autre part, le roi très chrétien et le chérif, pour les besoins de leur politique, désiraient conclure une alliance. De là une série de négociations et d'ambassades qui allaient remplir les vingt dernières années du xvnc siècle. Quel que fût des deux côtés le désir d'une paix solide et bien qu'Ismaïl eût fortement subi l'ascendant du prestige du Grand Roi, le caractère du despote marocain et la politique hautaine des ministres de Louis XIV empêchèrent toute entente. D'autre part, l'éclat du règne de Moulai Ismaïl n'avait guère accru la prospérité d'un pays misérable. Les Marseillais ne furent pas tentés de donner de l'essor à leurs établissements.
Suivit une période encore plus défavorable. Nos défaites et la décadence de notre marine avaient diminué notre prestige dès les premières années du xvin« siècle, tandis que les Anglais, maîtres de Gibraltar, Voyaient grandir le leur. Ils surent en profiter pour prendre au Maroc la première place. Le gouvernement de Louis XV les y aida par sa politique d'effacement. Une avanie avait fait retirer nos consuls, de Salé en 1710, de Tetouan en 1712. Les marchands restaient sans protection. Pour comble de malheur les Marseillais avaient à lutter contre les intrigues de huguenots du Languedoc, leurs rivaux: l'un d'eux devenu renégat, favori de Moulai Ismaïl et gouverneur de Salé, favorisait ouvertement les Anglais.
Les ministres de Louis XV, découragés par les échecs de Louis XIV, par l'anarchie qui désola de nouveau le Maroc à la mort d'ismaïl (1727) jusqu'en 1750, moins soucieux que leurs prédécesseurs d'établir avec ce pays une bonne intelligence, n'y tentèrent aucune action sérieuse. Les envois de missions de pères trinitaires, chargés à la fois de racheter les captifs et de tâter le terrain pour une négociation, et leurs échecs successifs ne faisaient qu'affirmer notre impuissance. C'est alors que les Marseillais montrèrent le plus d'initiative.
Seuls, ou à peu près, parmi les Français, ils avaient eu la persévérance de maintenir leurs comptoirs. Plusieurs d'entre eux, malgré l'influence des Anglais, surent acquérir une grande influence auprès des chérifs et voulurent la faire servir au rétablissement de la bonne harmonie avec la France. Le gouvernement n'avait plus de représentant au Maroc ; ils multiplièrent les mémoires pour le persuader de la possibilité de faire une bonne paix. La prudence excessive des ministres de Louis XV et les surprises des révolutions du Maroc déjouèrent longtemps leurs efforts. C'est ainsi que les bons offices des négociants Meuve et Sturla restèrent' inutiles en 1724 et en 1726. En 1733 le Marseillais André Rey, résident de Salé, fut envoyé en mission à Mequinez et rapporta à Paris une lettre du chérif, mais il ne put décider Chauvelin à répondre par une véritable ambassade.
En 1750 cessa l'anarchie marocaine et la fin du xvme siècle fut remplie par le règne brillant de Sidi Mohammed. Aussitôt un autre Marseillais, Joseph-Etienne Rey, établi à Salé et à Saffi, attira l'attention du gouvernement sur les qualités et les bonnes dispositions de ce prince dont il avait conquis la faveur. La carrière de ce second Rey, qui devait prolonger jusqu'après 1780 son existence aventureuse au Maroc, fut singulièrement agitée. On le voit, en 1751, mettre son influence au service des Danois qui formaient alors une compagnie d'Afrique, leur faire concéder le monopole du commerce des ports dç Saffi et de Sainte-Croix, et devenir leur consul. En même temps, il obtenait du chérif un curieux diplôme qui l'accréditait comme son négociateur auprès des autres puissances et particulièrement des Français. Rentré à Marseille en 1756, il écrivait à Machault qu'il était muni de pleins pouvoirs pour traiter de la paix. Au même moment un autre négociant marseillais célèbre, l'auteur du Voyage littéraire de la Grèce, Pierre-Augustin Guys, qui avait un comptoir à Saffi, offrait ses bons offices au ministre. Il inspirait plus de confiance et des pourparlers étaient entamés, pujs la guerre de Sept Ans faisait de nouveau tout laisser en suspens.
En 1762 Sidi Mohammed fit lui-même des avances par l'intermédiaire de Joseph-Etienne Rey. Il l'avait rappelé de France à Marrakech, lui avait confié des lettres pour la Cour et l'avait chargé d'aller conclure la paix. Un Marseillais, ambassadeur plénipotentiaire du chérif auprès de la cour de France, ce n'était pas un spectacle banal. Rey ne retira de cette fortune ni honneur, ni profit. Il avait des
ennemie, parmi lesquels Guys et ses protecteurs. Le duo de Praalin, mis en défiance contre lui, l'accueillit mal et lui présenta des propositions inacceptables qui ne pouvaient qu'indisposer Sidi Mohammed. Rey congédié de la Cour, malade, se trouva au même moment ruiné et réduit à vivre de charité. Il avait sans doute commis des fautes et s'était laissé aller un moment à sacrifier les intérêts français à ses intérêts personnels. Mais on ne peut se défendre d'éprouver dç la sympathie pour ce Marseillais hardi qui avait donné toujours d'excellents conseils aux ministres et aurait pu faire signer la paix désirée avec le Maroc, dès 1751 peut-être ou au début de 1764, s'il avait été écouté. Dès lors la malechance s'acharna sur lui; il devait quitter le Maroc criblé de dettes, en 1781, à 78 ans. Cependant ses efforts ne furent pas inutiles. En le congédiant Praslin faisait reprendre la négociation en sous œuvre auprès du chérif et se servait encore de l'intermédiaire d'un Marseillais, le marchand Salva. C'est lui qui fut le véritable négociateur du traité de paix de 1767 que le comte de Breugnon, dans son ambassade toute d'apparat, n'eut plus qu'à signer. Les circonstances paraissaient maintenant favorables pour l'expansion française. L'espoir de la paix avait fait renaître aussitôt les anciens projets. Le futur bailli de Suffren, alors lieutenant de vaisseau, qui accompagna Breugnon, reprenait dans un mémoire les plans de Roland Fréjus. Il proposait de fonder aux Iles Zaffarines un établissement qui pourrait faire un commerce très avantageux ; la rade très sûre servirait de port de refuge en cas de guerre avec les Anglais. Malheureusement la paix de 1767 fut loin de donner tout ce qu'elle promettait. Sans doute elle fut respectée jusqu'à la fin du xvuie siècle, le prestige de la France était rétabli et les relations curent une intU mité qu'elles avaient perdu depuis le xvic siècle. Les Français furent les plus nombreux parmi ces Européens que le chérif Mohammed, épris de civilisation européenne, attira à sa cour. Mais le Maroc restait misérable. Mohammed, prince intelligent, avait voulu favoriser son développement économique, mais sa cupidité avait tout gâté. Pressurant ses sujets, il avait bientôt dégoûté par ses tyrannies les marchands européens que les espérances du règne nouveau avaient d'abord attirés en foule. Les Marseillais restèrent donc peu nombreux dans les ports du Maroc, bien que leur commerce fût le plus actif. Ils n'y formaient pas de nation organisée quoique leur chambre de commerce, qui rêvait en 1767 une grande expansion française au Maroc, eût
demandé l'application dans ce pays des règlements des Échelles du Levant et de Barbarie. Même le consul de France, demeuré seul européen à Salé ou plutôt à Rabat, la ville jumelle, vivait isolé à la fois des autres consuls, tous établis à Tanger, et de ses marchands. Ceux-ci avaient dû s'incliner devant la volonté despotique du chérif. Ennemi de Salé, il avait favorisé d'abord Saffi, puis Sainte-Croix, enfin il avait fait de Mogador, ville nouvelle, le grand marché du Maroc. En 1777 douze maisons françaises seulement existaient au Maroc ; Mogador en comptait cinq ; en 1789 il n'en subsistait plus que six, toutes établies dans ce port.
Les efforts des Marseillais au Maroc ne devaient pas être perdus. Leur activité semble avoir été assez stérile au premier abord. Mais est-ce un mince résultat d'avoir maintenu jusqu'au bout, malgré les circonstances les plus difficiles et les rivalités les plus ardentes, la prépondérance du commerce et surtout du nom français? Ces marchands, qui n'étaient pas toujours recrutés parmi l'élite de la bourgeoisie marseillaise, furent des représentants hardis de l'expansion française. Grâce à eux, ce n'est pas seulement au nom du voisinage de l'Algérie, c'est en vertu de traditions séculaires, d'efforts, que d'autres Européens n'ont pas accomplis, pour y faire pénétrer la civilisation européenne à la suite du commerce, que nous avons le droit de revendiquer l'honneur d'exercer une action spéciale dans ce pays, de le faire sortir enfin de son anarchie et de sa léthargie séculaires, pour lui donner une nouvelle vie et la prospérité.
En définitive l'initiative marseillaise a été particulièrement féconde en Barbarie, Elle a préparé notre empire colonial de l'Afrique du Nord. Sans rien exagérer, il est permis de dire que nous lui devons à la fois l'Algérie et la Tunisie et le rôle que nous pouvons jouer au Maroc, C'en est assez pour glorifier les efforts obscurs de ces négociants, artisans inconscients, parfois même peu recommandables, d'une grande œuvre. Qu'elle qu'ait pu être l'indignité de certains d'entre eux, inclinons*nous devant la stoïque patience et l'audace de ces pionniers de la civilisation sur le sol inhospitalier de la Barbarie.