A CONSTANTIN JOLY
Je le sais, Tail, enfant des bastides voisines, N'est pas en bonne odeur dans vos fades cuisines.
Môme au Palais-Royal, tout encadré d'arceaux, Jamais Tail n'embauma de ses gousses chéries Dans leur frais restaurant ouvert aux galeries La trinité des Provençaux!
Vous ne savez donc pas que cette plante est bonne Entre toutes? Tissot, professeur en Sorbonne, Ne vous a pas vanté cet admirable don-, Lorsque des vieux Romains disant la grande chère. Bucoliques aux doigts^ il vous explique en chaire Les vers du pastor Corydon ?
Virgile, homme de goût, a vanté son arôme Dans des vers applaudis par les dames de Rome, Et quand il allait voir Auguste au Palatin, Testhyllis apprêtait Tail en gardant ses chèvres, Et le poète en cour exhalait de ses lèvres Le vrai parfum du vers latin.
Tout ce qui porte un nom dans les libres antiques Depuis David, ce roi qui faisait des cantiques, Jusqu'à Napoléon, Fempereur du Midi, Tout a dévoré Tail, cette plante magique
Wà MÂftSEILLB
Qui met la flamme au cœur du héros léthargique Quand le froid le tient engourdL
Ce n'est qu'au prix de l'ail qu'on devient un grand homme. D'une bibliothèque ouvrez le premier tome, Vous trouverez un nom qui se parfume d'ail!... Les sultans de Stamboul, privés de cette plante Qui verse tant de feu sur leur chair indolente, Dormiraient veufs dans le sérail 1
Et moi, cher Constantin, dont le repas m'invite. Si je t'écris ici ces quelques vers si vite. C'est que l'ail dans Marseille a mis son grand bazar, Que je viens d'en manger pour écrire un volume, Et qu'au lieu d'encre ici, j'avais pris pour ma plume L'ail de Virgile et de César!
A ces vers sont liés pour moi bien des souvenirs et surtout celui de cet excellent Henry Monnier. 11 se trouvait alors à Marseille, où il faisait merveille avec la Famille improvisée: il n'avait pas encore mis M. Prudhomme an théâtre. Monnier lut, avec nous tous, la lettre de Con^
stantin Joly, et, pendant que j'écrivais mon ode, il voulut illustrer l'autographe et le rendre ainsi précieux à nos amis parisiens. Je vois d'ici la figure qu'il avait donnée à David, ce roi qui faisait des cantiques, et la façon dont il avait attablé l'empereur Napoléon se préparant à manger notre ail national. Montiier fut on ne peut plus heureux dans ses dessins, et je ne sais pourquoi ils ne furent pas gravés à l'époque dont je vous parle. Aujourd'hui ces croquis ont acquis une grande valeur. Si Constantin a su les garder, un Anglais de nos amis grand amateur de dessins originaux est prêt à lui en donner cinquante fois leur pesant d'or.
Cette lettre est déjà longue, mon cher Georges, et cependant que de choses j'aurais encore à dire si je voulais mentionner tout ce que vous m'avez rappelé 1
Et entre tous, ce noble salon de la rue Saint- Ferréol, si hospitalier aux artistes. Vous rappetez-vous le jour où Autran revint d'Italie, rapportant à la maîtresse de la maison une bran* che de laurier «leillie sur la tombe de Virgile, au Pausilippe ? Marseille possédait dans ce moment, pour quelques jours Victor Hugo et
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Alexandre Dumas. Le laurier du poëte fat reçu avec enthousiasme par cette réunion d'élite. On l'encadra de vers et Alexandre Dumas, pour accompagner ' tous les autographes, fit un de ces chefs-d'œuvre de caUigraphie qui lui sont aussi familiers que les chefs-d'œuvre littéraires.
Tout cela, si vous vous le rappelez, se passa dans la semaine que nous avions inaugurée par notre excursion à l'aqueduc de Roquefavour et aux chantiers de M. de Montricher.
Et comme si pour clore cette huitaine de jours, il avait fallu quelque grand événement, tout à coup fut jetée dans Marseille la nouvelle que don Baldomero Espartero, régent d'Espagne, avait impitoyablement bombardé la ville de Barcelone, la grande cité commerçante de l'extrême Méditerranée.
Marseille et Barcelone sont sœurs. Elles ont de nombreux intérêts communs et tout ce qui touche l'une touchera l'autre infailliblement. La nouvelle de Barcelone bombardée devait donc produire une sensation profonde et bientôt de la Cannebière à Saint-Jean, des hauteurs de la rue Paradis aux hauteurs de la
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rue d'Aix, des tranquilles quartiers de La Plaine à la rue du Tapis- Vert, retentit un inmiense cri de malédiction.
Les détails qui arrivèrent ensuite furent loin de calmer l'irritation première. On apprit néanmoins avec une vive satisfaction la conduite héroïque qu'avait tenue, pendant ces jours néfastes, notre consul général, M. Ferdinand de Lesseps. Pour les gens 'de commerce, la maison consulaire c'est toujours la patrie, dans quelque, contrée lointaine que l'on se trouve. Il n'y eut donc qu'une chose fort naturelle dans la réception splendide qui fut faite par la chambre de commerce de Marseille à M. de Lesseps, lorsqu'il revint en France après cet événement. On eut agi de même au Havre, à Nantes, à Bordeaux. Convié à un banquet avec notre brave consul général, je crus devoir payer. mon tribut d'admiration par quelques vers. Un journal de Marseille vient de les réimprimer. Je suis heureux de les retrouver ainsi et je vous les envoie.
A M. FERDINAND DE LESSEPS CormU de France à Barcelone
Aux vallons de Sidle, il est une chapelle Entre toutes bénie, et dont la doche appelle Sous un toit protecteur les pèlerins errants, Lorsque TEtna, du haut de ses crêtes arides, Fait ruisseler partout sur ses immenses rides L'écarlate de ses torrents.
Et tous ces pèlerins, remplis d*une foi sainte, Abordent à longs flots Thospitalière enceinte Dès que la terre gronde et tremble sous leur pas.... Et le prêtre leur dit : Sur mon seuil tutélaire Du volcan formidable expire la colère Son feu ne vous touchera pas !
Voâà œ qu'on a vu dans Toragense ville, A Barcelone, an feu de la lutte dvile, Volcan humain, roulant sur la terre qui bout ! Quand Touragan courba la foule consternée, Souveraine par vous, et par vous incarnée, La France seule était debout I
Debout ! quand Thomme expire et que la pierre tombe, Debout sur la ruine et debout sur la tombe ;
Debout, lorsque la mort pleuvait du haut des airs ; Toujours la ville en deuil, sous le drapeau de France, Reconnaissait en vous Fange de l'espérance Dans une auréole d'éclairs !
Prêtre du temple saint que l'infortune implore, Élevant sur son toit le signe tricolore. Vous avez ai3rité sous ses nobles couleurs Ceux qui fermaient déjà leur paupière flétrie ; Sans demander leur nom, leur culte, leur patrie. Vous n'avez vu que les malheurs.
Aussi de quels élans pleins d'allégresse vive Vous ont-ils salué tous, glorieux convive. Quand vint le jour de miel après le jour amer î Barcelone tressa le chêne à votre tête Et Marseille, sa sœur, redit Thymne de fête De l'autre côté de la mer.
C'est la gloire aujourd'hui qui convient à notre âge ; Le siècle de la pai2 veut un autre courage : - Si la France a ployé ses drapeaux triomphants. Elle veut qu'aujourd'hui, dans les crises suprêmes. Les peuples étrangers se désarment eux-mêmes Au sourire de ses enfants !
La France a remporté des victoires sans nombre ; Ses drapeaux ont couvert l'Europe de leur ombre ; Pour verser sa lumière en sillons éclatants. Elle faisait jaillir, pour féconder la terre.
Tout un fleuve de sang de sa puissante arlère, Et ce fleuve a coulé vingt ans !
Cette gloire qui vient du sang et de Tépée, Ciselée en airain, écrite en épopée, Nos pères nous Font faite immense ; elle est à nous, Nous avons pu bâtir en fermant nos cratères, Un Pantiiéon, rempli de nos dieux militaires, Que le monde adore à genoux !
Convive glorieux, votre sublime exemple D'un nouvel héroïsme inaugure le temple. La France, à l'étranger, vous bénira souvent; L'homme et le ciel lançant leurs foudres dans les nues, Peuvent abattre un jour ses couleurs si connues, Vous êtes son drapeau vivant !
Aujourd'hui M. de Lesseps occupé à ouyrir une large voie de navigation entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique orientale, au milieu des travailleurs qui percent l'isthme de Suez, se souvient-il encore de Barcelone?... Je le crois: il est des souvenirs qu'on ne perd jamais, surtout le souvenir des bonnes et grandes actions accomplies dans des circonstances difficiles. Notre maître à tous, Virgile, avec cette pro-
fondeur et cette humanité de pensées qui le caractérise a dit avec raison :
Forsan et hœc blim meminisse juvabit.
Je termine, mon cher Georges. Notre spirituel et charmant ami, Louis Lurine a prouvé qu'on pouvait intéresser le public en faisant un Voyage dans le passé. Pour moi, j'ai voulu simplement mettre votre nom à côté du mien dans un livre sur Marseille et les Marseillais.
Votre ami, M.