CHAPITRE VII
ExcarsIoiM
En sortant de Marseille, on trouve, après le souterrain de la Nerte, une station nommée : Pas de lanciers.
Pourquoi ce nom ? personne ne le saura jamais. Avant le chemin de fer, c'était un site désert et sauvage, où jamais figure de lancier et même d'homme ne s'était montrée de mémoire d'aïeux. Toutefois, comme un mystère appellatif ne s'offre jamais à l'oreille du voyageur sans provoquer une étymologie, un sa-
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vant local affitme qu'à Tépoque du siège de Marseille, en 1524, le connétable de Bourbon, évitant les chemins frayés, passa devant Marignane, où il attendait un renfort de lanciers espagnols, et ne trouvant rien, il s'écria : Pas de lanciers! le point d'admiration a été supprimé depuis.
Je donne Cette explication pour ce qu'elle vaut. Il n'est pas nécessaire d'ajouter qu'on est absolument libre de l'admettre ou de la repousser.
Au mois d'octobre dernier, je m'arrêtai à cette station, pour explorer à pied les terres magellaniques qui s'étendent du cap Couronne à Carry, c'est-à-dire la pointe de l'Amérique du Sud, en raccourci, moins les Patagons, finis terrw, le Finistère du département des Bouches-du-Rhône.
Malte-Brun et Jomard n'ont jamais entendu parler de ce coin de notre planète ; la carte locale le signale par des points blancs, comme s'il s'agissait du plateau de l'Afrique intérieure, le vaste désert de Dembo.
Je ne crois pas qu'il y ait en France un grand paysage plus original; ordinairement.
on trouve partout des montagnes, des collines, des rivières, des vallées, des lacs, des forêts qui se copient entre eux, sauf de légères variations, et ramènent sous les yeux du voyageur à peu près les mêmes horizons, les mêmes tableaux, les mêmes perspectives. Ici, on rencontre l'imprévu, et jamais on ne voit un peintre de paysage , assis sous un pin et copiant cette impossibilité naturelle; en général, aussi, les peintres recherchent les modèles connus ou d'une convention vraisemblable. On dirait toujours qu'ils craignent d'être par les bons bourgeois Parisiens accusés d'originalité.
Du Pas de lanciers à Martigues, on trouve, par exemple, un étang, une petite Caspienne ; jusque-là rien d'étonnant, n'est-ce pas? mais à mesure qu'on approche, on découvre un chemin à fleur d'eau, et qui traverse cet étang dans toute sa longueur. Cet immense travail est-il de main d'homme? estil un caprice de la nature? On doute. Seulement, comme il est d'usage, en ce pays, de tout mettre sur le compte des Romains, on attribue à Marins cette chaussée de Berre. Si
Ton en croit les archéologues provençaux. Marins en a fait bien d'autres sur ce territoire, et son nom est la racine latine de toutes les étymologies locales, depuis Marignane jusqu'à Martigues.
Cette dernière ville, perdue dans un désert, est surnommée la Venise provençale. En effet, Martigvies est amphibie, comme la reine de l'Adriatique ; elle est coupée par des canaux ; elle baigne les pieds de ses maisons dans l'eau salée*; elle a même un quartier nommé Vile. Si jamais la ville naissante de Bouc devient un port de mer et fait concurrence à Marseille, ce qui est dans les chances probables de l'avenir, Martigues, déjà liée à la mer par le canal de Bouc, pourrait bien gagner tout ce qu'elle cherche pour ressemblerun peu plus à Venise. En attendant sa Piazzetta , son Rialto, son Lido, ses Procuraties et ses splendides palais, Martigues fait un petit commerce d'huile et de poissons, comme au temps de Marins. C'est de Martigues que sort cette fameuse Poutarque, espèce de caviar provençal, qui peut facilement faire concurrence au véritable caviar moscovite.
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C'était dans les premiers jours de novembre dernier; je venais de quitter l'Allemagne, où le froid commençait son triste règne, et je retrou vai snr le chemin de Martigues vingt-quatre degrés Réaumur. Je ne m'étonne pas de la prédilection de Marins le frileux pour ce pays. Ce grand proscripteur, proscrit à son tour, trouva un abri à Minturnes, près Naples, dans la Campanie heureuse, ce qui lui rappelait les marais de Martigues, et le doux soleil de cette Italie provençale, où il avait battu les Cimbres, fondé des villes en passant, élevé des arcs de triomphe, et lancé des chemins de roche sur les étangs.
Nous laissâmes à droite la Venise de Marins» Venise toujours naissante, pour nous diriger vers la Patagonie provençale, unique but de notre voyage, ou pour mieux dire de notre promenade, car, avec la vapeur, il n'y a plus de voyages aujourd'hui.
J'avais pour compagnon de promenade mon ami Berteaut, secrétaire de la chambre de commerce de Marseille, homme sérieux dans les affaires, homme charmant dans les vacances; grave à la ville, joyeux à la campagne;
mettant sa plume au service des intérêts matériels et sa parole au service de l'esprit. Nous faisions l'école buissonnière — lui, ayant remis son intérim aux bons soins de notre cher Gozlan, le digne frère de notre . célèbre écrivain ; moi, ayant complètement oublié Paris, après six mois de vagabondage au delà du Rhin. J'avais bien encore un autre compagnon da promenade; mais celui-là, il ne m'est pas permis de le louer, c'est mon frère, professeur de littérature à l'université d'Aix, alors en vacances comme un écolier. Mon frère a écrit vingt volumes de chroniques méridionales et une grande histoire de Provence; nous avions donc recours à lui, quand les campagnes de Marins et de Jules César nous paraissaient trop nébuleuses et trop embrouillées par les historiens, et aussitôt il faisait luire le jour dans ces ténèbres, avec une opinion personnelle ou une citation opportune d'Ammien Marcellin, des Commentaires ou de Papon. Heureux ceux qui s'instruisent en se promenant! Les chemins de fer sont destinés à porter un coup mortel à l'éducation séd^taire, au professoratimmobile, aux collées enfin. Ainsi,
par exemple, quand Tltalie sera sillonnée de chemins de fer, il y aura des trains de plaisir classiques. Un professeur, suivi de cinquante élèves, placera sa chaire sur le convoi étrusque; il expliquera Tite-Live et la seconde guerre punique, en désignant du doigt, à sa classe nomade, les traces carthaginoises d'Annibal; il pourra déjeuner à la station de Trasimène et dîner au buffet de Cannes, en disant : « Ghers élèves, ici le consul Flaminius perdit quinze mille hommes sur vingt-cinq mille contre le redoutable Africain. — Ici Paul-Émile et Térence Varron furent défaits avec leurs quatrevingt mille soldats. Buvons à leurs mânes un verre de lacryma-christi. »
A la station de Capoue , le professeur donnera aux élèves une innocente récréation, en souvenir des délices qui perdirent Annibal. Car, pour les professeurs, tant que notre brave humanité conservera pieusement le culte des traditions, après Cannes, Annibal aura toujours le tort de n'avoir pas marché sur Rome et fait subir à la ville aux sept collines le sort que devait infliger à Carthage, Scipion l'Africain, deuxième du nom.
Les élèves de la Faculté d'Aix, grâce au nouvel embranchement du chemin de fer, peuvent déjà suivre un cours d'histoire romaine, depuis la montagne de la Victoire, où Marins défit les Cimbresetles Teutons, jusqu'au camp de Marins, Marignane ; jusqu'au rivage où la prêtresse Martha lui prédit qu'il cacherait un jour sa tête dans l'herbe Umoneuse des marais :
Exul limosa Marius caput abdidit ulva.
Ce beau vers de Lucain donnerait encore à un cours d'histoire une bonne leçon de philosophie ; ce géant, sept fois consul, cet épouvantail du monde, est tombé du ciel romain dans le domaine des grenouilles. L'orgueil seul fait une chute si honteuse. L'humanité chrétienne ne s'élève pas beaucoup, mais elle ne tombe jamais.
Ainsi causant de Marius et des marais de Minturnes, Minturnœ paludes, nous arrivâmes dans un vallon désert, où les suaves senteurs marines couraient dans les bois de pins et annonçaient le voisinage du golfe. J'ai toujours aimé, dans Xénophon, ce passage où les
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dix mille Grecs poussent un cri de joie en découvrant la mer du haut des montagnes de la Colchide. C'est qu'après avoir marché longtemps à travers des roches nues, des vallons sauvages, des bois touffus, des horizons étroits, rien n'est splendide et joyeux à l'œil comme la soudaine apparition de la mer, dans l'atmosphère lumineuse du midi. Vu tousles jours, ce spectacle serait tous les jours nouveau. Moi, qui ai vécu avec la Méditerranée toute ma vie, j'en suis encore à l'émotion de la surprise, quand je la découvre calme ou orageuse, avec ses teintes de saphir ou de houle neigeuse, du haut d'une montagne, ou à l'extrémité d'un vallon.
Cette fois, à notre promenade, nous la vîmes sous un aspect assez curieux; elle ne nous permettait pas de croire au voisinage de Marseille; nous étions sur une rive sauvage, inculte, désolée, comme la pointe de Diemen ou de Horn. Les roches nues, rongées par les vagues, les criques sans barques, les bouquets . de pins isolés sur une terre aride, les algues amoncelées contre une écluse de granit, une mer déserte comme un Saharah hquide ; le si-
lence de l'Afrique intérieure , ou d'un écueil perdu dans Tocéan du Sud... Et pourtant, à quelques lieues de là, ces mêmes vagues roulent dans deux ports, sous les quilles de trois mille vaisseaux.
Une colline nous dérobait un hameau composé de quelques maisonnettes; c'est Sausset, une station de pécheurs. On découvre un peu plus loin une jolie habitation isolée sur un plateau nu ; c'est la maison de chasse de mon ami Charles Roux, un riche industriel, heureusement doué de tous les goûts de l'artiste et faisant du paysage pour son plaisir. Tous les environs sont empreints de la grâce sauvage des solitudes du midi ; mais à mesure qu'on s'avance, par les yeux ou le pas, vers l'ouest, on ne découvre plus rien d'habitable; c'est une terre aride qui s'allonge et va former le cap Couronne, dans la haute mer, sur le chemin de l'Espagne. Le mot antique Colonne a été remplacé par Couronne; cela se conçoit. Les Grecs avaient l'habitude de bâtir des rotondes .sur les promontoires; c'est là qu'ils allaient s'entretenir de la nature des choses, et qu'ils demandaient ses secrets au sphinx païen
de rinfmi, qui ne leur répondait pas. Après les Grecs, les Barbares, les Sarrasins, les Mores, les lansquenets du connétable, en arrivant sur un promontoire, renversaient les rotondes et les colonnades dans la mer, pour faire leur métier de ravageurs. Avec les débris, les pêcheurs construisaient des masures en pierres sèches, et, quand il ne restait plus du cap Colonne que le nom, on ne comprenait pas cette appellation et on la changeait. Puis venaient les étymologistes ingénieux qui, torturés par un secrétaire d'académie de province, finissaient par trouver cette phrase: « Cap Couronne, ainsi nommé, parce que Lazare, premier évêque de Marseille, débarquant sur ce cap, y fonda une chapelle, sous l'invocation de Corom Cliristin la couronne du Christ. »
Carry était le but sérieux de notre promenade. Ce nom a été célèbre pendant huit jours; il est oubUé aujourd'hui. Malte-Brun connaît le golfe de Cavery, sur la côte de Coromandel; mais si on lui demandait la position géographique de Carry, il la chercherait au plafond et ne la trouverait pas.
La route qui conduit de Sausset à Carry n'a
pas son égale au monde. On ne quitte pas le bord de la mer; on ne trouve aucune trace d'habitation humaine; on chemine sur des sentiers de chèvres, à travers des forêts de pins qui, à la moindre brise, répètent à l'unisson, comme des écoliers artistes, le chant éternel de la mer.
Devant Carry, on se rappelle cette admirable description que Virgile consacre à un port imaginaire, ce port formé par l'exhaussement opposé de deux côtes, fortum efficit objectu latenim. L'eau calme et bleue y attend des navires, une douane, un office de pilotes lamaneurs et un peuple de marins. C'est un port vierge. La ville future est aussi attendue sur les coteaux charmants du voisinage. Protys, ce Grec de Phocée, qui, dit-on, a fondé Marseille, aurait pu la fonder à Carry; mais probablement sa galère thessalienne longea la chaîne rocailleuse de Montredon, au lieu de suivre la rive du cap Colonne , cette doublure de Sunium.
Devant le port de Carry, les arbres du nord se sont naturalisés, et, malgré le voisinage de la mer, ils ont pris des proportions majes-
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tueuses. Une belle allée de tilleuls, de marronniers, de sycomores, conduit au château seigneurial, édifice peu remarquable, mais tellement voilé par des massifs de verdure, qu'il n'a pas voulu prendre la peine de se faire beau. Quand elle est entourée de paysages splendides, l'architecture doit être modeste. La truelle doit toujours s'humilier devant la création de Dieu. Les plus habiles maçons n'auraient pas osé lutter avec ces admirables lignes de montagnes qui défendent le château et le port contre le terrible vent de nord-ouest; on voit là, sur ce coin stérile, un amphithéâtre de forêts touffues, comme celles qui bordent les vallées allemandes de la Lahn et du Neckar, à Ems et à Heidelberg. Seulement, les forêts des montagnes de Carry conservent leur sombre verdure en toute saison.
La civilisation a créé une foule de localités inhabitables, qui regorgent d'habitants. Nous avons cherché un homme, ou la bergère à cotte rouge de Berghem, dans le paysage de Carry, et nous n'avons trouvé que quatre passants : nous. Silence et solitude partout. Château abandonné, rivage désert, forêts primi-
tives. Devant un humble cabaret, fermé pour cause d'absence acharnée, trois poules veuves picoraient à travers les broussailles. On nous a montré les gîtes où les lièvres songent, les touffes de thym où les lapins viennent faire leur cour à V aurore, niais nous n'avons vu aucun de ces héros de La Fontaine. La vie éclate partout dans cet Éden de la mer, et personne ne vient la prendre. Adam et Eve sont attendus. On peuple la Nouvelle-Calédonie en ce moment, et l'île polynésienne (les Pins, où les derniers cannibales mangent encore de pauvres missionnaires à leur repas du soir, comme au temps de Robinson !
Voici ce qu'on a de mieux à faire. On s'assoit sous un dôme de pins, au bord de la mer, et on se raconte l'histoira de M. et de Mn™e de Caumont, les anciens maîtres du château de Garry. Ces souvenirs peuplent alors ce désert, lui donnent un parfum légendaire et excitent Tétonnement, comme toute fabuleuse histoire des anciens jours, et celle-là, quoique antique par son esprit, date d'hier.
Quand éclata la révolution de 89, M. et M™e de Caumont étaient de jeunes mariés.
Leur palais de la Tour d'Aiguës, à Aix, passait pour le Versailles de la Provence; la noblesse y affluait et y dansait avec le Parlement, dans une sécurité enfantine. On ne croyait pas aux nouvelles alarmantes qui venaient de Paris. La Bastille paraissait trop bien assisse pour être prise d'un coup de main, et le déficit de M. de Galonné allait être comblé.
Un jour, le palais des Gaumont fut obligé d'ajouter foi aux nouvelles, et aussitôt les lustres de la fête s'éteignirent, les salons se fermèrent, la noblesse se dispersa. La jeune et belle M""e de Gaumont, ne voulant plus vivre dans un monde où le sang du roi et des princesses coulait sur les échafauds, se fit volontairement l'anachorète de la religion politique ; elle ne garda. qu'une camériste, se voua par serment à un deuil éternel et s'enferma dans la plus étroite de ses chambres, pour n'en sortir que morte. L'héroïque femme a tenu parole. 11 y a quelques années, on vit s'ouvrir une porte fermée depuis un demi-siècle, et qui se lézardait au soleil, sur la place des Quatre-Dauphins, devant l'hôtel de M. Borely, alors procureur général à Aix. Un cercueil pa-
rut au milieu des prêtres et des pauvres; il renfermait la dépouille mortelle de M"™^ de Caumont.
Si toute une ville n'avait pas été témoin de cette incroyable histoire, aucun romancier n'oserait l'écrire. Après dix ans, elle fait encore l'entretien des familles d'Aix, et, tant que le palais des Caumont sera debout devant la fontaine des Quatre-Dauphins, les pères montreront à leurs enfants ce somptueux tombeau, où la martyre de la fidélité monarchique s'ensevelit vivante,, et passa un demi-siècle dans la prière et la méditation.
M. de Caumont respecta le vœu de sa femme, et choisit, .comme but d'émigration à rintérieur, le château, les bois et le désert de Carry. Châtelain sans vassaux, et maître sans serviteurs, il embrassa la sainte profession d'anachorète, dans cette Thébaïde de la mer. Toutefois, il faut bien le dire : ici, comme souvent, l'héroïsme de la femme l'emporta sur celui de l'homme. M^^e de Caumont émigra dans une cellule, privée d'air, et rompit tout commerce avec le monde extérieur. 11 m'a été donné de voir cette noble femme, en 1842,
nit au milieu des prêtres et des pauvres; il renfermait la dépouille mortelle de M""^ de Caumont.
Si toute une ville n'avait pas été témoin de cette incroyable histoire, aucun romancier n'oserait l'écrire. Après dix ans, elle fait encore rentrelien des familles d'Aix, et, tant que le palais des Caumont sera debout devant la îontaine des Quatre-Daophins, les pères montreront à leurs enfants ce somptueux tombeau, o<i la martyre de la fidélité monarchique s'ensevelit vivante,, et passa un demi-siècle dans la prière et la méditation.
M. de Caumont respecta le vœu de sa 'emme, et choisit, .comme but d'émigration à l'intérieur, le château, les bois et le désert de ■^aiTj-. Châtelain sans vassaux, et maître sans ^rviieurs, il embrassa la sainte profession ^'anachorète, dans celte ThébaMe de la mer. "toutefois, il faut bien le dire : ici, comme sou- ^^nt, l'héroïsme de la femme l'emporta sur celui j . . . . .T„„ A-iT^a
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par une fente de porte, et de pénétrer dans le jardin des Caumont *, ce qui rae fit gagner, au profit des pauvres, un pari engagé avec M. le procureur général Borely. Pendant un demisiècle, personne n'avait eu ce privilège, que je me donnai par ruse et par escalade. Dans la minute où je la vis, minute d'une longue vie, M™e de Cauniont était assise sur un fauteuil et lisait; sa noble et pâle figure exprimait la résignation, la souffrance et une mort prochaine, qui était la délivrance d'une héroïque captivité.
M. de Caumont s'était donc résigné à un exil meilleur, le riant exil des bois, comme dit le grand poëte Gilbert. Il avait3 comme tous les Méridionaux, le vif sentiment des pures voluptés de la mer, des rayons du soleil, des belles nuits étoilées; il avait pour compagne cette admirable nature qui donne la joie à la tristesse, et l'espérance au désespoir. Ainsi l'infortune du noble exilé ressemblait assez au bonheur.
Un jour, — je rappelle ici mon plus ancien
* Le récit de cette invasion, forme le prologue de mon roman, André Chénier,
ET LES MABSEILLAIS 227
souvenir d'enfance , — je passais devant le golfe de Cariy, dans une grande barque de pêcheur. La journée était superbe, la mer calme et unie comme un miroir de saphir. Nous avancions avec lenteur, car la moindre brise manquait à la voile. Mes yeux ne pouvaient se détacher de ce golfe merveilleux, de ce château voilé par les arbres, de ces montagnes couvertes de forêts. La vie où j'entrais alors par la souffrance m'aurait paru bien belle, si j'avais pu la continuer dans ce paradis de la mer ; aucun roi du monde ne me semblait plus heureux que le roi de ce coin de terre. Une voix dit alors :
— C'est le château de M. de Caumont... Une demande provoqua cette réponse :
— M. de Caumont est un noble d'Aix, qui s'est retiré là depuis la Révolution et n'en est jamais sorti. Il ne voit et ne reçoit personne ; il chasse et pêche, voilà ses seuls amusements.
Ainsi un grand nom et une immense fortune se sont cachés dans cette solitude pendant un demi-siècle, pour donner une leçon de philosophie historique, perdue au désert. Souvent, lorsque je voyais Carry dans le lointain, et
que ma pensée arrivait de suite à M. de Caumont, je me demandais ce qui serait advenu, si, après 93, tous les jeunes nobles, se regardant comme morts avec la royauté, se fussent ensevelis, à l'exemple des Caumont, dans les thébaïdes de l'Europe, pour ne plus reparaître en France, même dans leur postérité.
On admire ces actes exceptionnels de désespoir héroïque, mais il est fort heureux qu'ils ne soient pas généralement imités.
Une nuit, — c'était au printemps de 1832, — M. de Caumont, dont le sommeil n'avait jamais été troublé depuis le dernier siècle, fut réveillé en sursaut par des voix d'hommes et des aboiements de chiens, mêlés aux mugissements de la tramontane et de la mer. 11 se leva, s'habilla incomplètement, prit son fusil de chasse, examina les amorces, fit le signe de la croix, comme un pieux descendant des coisés, Calvimons, et descendit, avec le plus grand calme, sur le perron de son château. Un jeune homme en montait les marches avec précipitation. L'anachorète de Carry se mit sur la défensive, et attendit de sang-froid le nocturne et mystérieux agresseur.
— Noble seigneur de Caumont, dit l'arrivant, nous sommes des naufragés et nous nous réfugions chez vous. Si nous n'étions que des hommes, nous n'aurions pas troublé votre sommeil, mais il y aune femme avec nous.
Celui qui parlait ainsi avait dans son maintien, sa voix, son geste, une si grande distinction, que M. de Caumont ne crut pas devoir craindre une trahison ou une embûche; il fit le signe de bon accueil, et ouvrit la porte du grand salon pour recevoir les naufragés et leur compagne.
Un instant après, plusieurs hommes arrivèrent, et une jeune femme monta lestement les marches du perron, prit la main du châtelain, la serra, et, se penchant à son oreille, elle déclina son nom à voix très-basse. M. de Caumont, qui s'attendait à tout, en vrai gentilhomme, pour ne s'émouvoir de rien, ne s'attendait pas à cette rencontre; il réprima un cri et tomba aux genoux de la jeune femme... C'était la duchesse de Berry.
La princesse releva tout de suite M. de Caumont, et lui dit :
— Je ne suis qu'une pauvre naufragée et
une proscrite; j'ai besoin de protection et de secours. Le temps des hommages est passé.
M. de Caumont offrit sa fortune, son château, ses bras, sa vie, et introduisit la princesse et sa suite dans le vestibule, éclairé par une lampe de veille. Les nobles seigneurs et les vaillants soldats de cette petite cour chevaleresque portaient sur leurs vêtements les traces de la dévastation, les souillures de la tempête et de la mer, et la princesse ellemême était méconnaissable; l'eau ruisselait sur sa robe et dans ses cheveux.
Le vestiaire de l'anachorète de Carry n'était pas assez approvisionné pour fournir des habits de rechange aux passagers du Carlo- AI^ herlo. On alluma un grand feu sous le manteau de la haute cheminée féodale, pour sécher les vêtements des hommes^ et la princesse, conduite et servie par une vieille paysanne discrète, trouva, dans les défroques de la jeunesse de M. de Caumont, assez de bardes pour quitter la toilette de son sexe et reparaître en costume de chasseur. Elle était calme, gaie, charmante et pleine de confiance dans la sublime folie de son expédition.
ET LES MAKSEILLAIS 231
— A Marseille, dit-elle, on sait déjà que nous sommes ici; la gendarmerie est à nos trousses. Nous ne nous arrêtons pas, nous passons. Demain, au lever du soleil, nous serons déjà bien loin.
On servit une collation d'anachorète à la princesse et à sa cour; il y avait peu, mais quand le cœur donne, la reconnaissance accepte. On ne contrôle pas le menu du festin. Les convives mangèrent debout et le bâton à la main, comme les Hébreux à la fête du Passage, Pascha, id est transitus.
Bien avant le coucher des dernières étoiles, la duchesse de Berry se mit à la tête de sa cour chevaleresque, et dit :
— Messieurs, en avant, et à la garde de Dieu !
Et, sous la conduite d'un passager qui connaissait le terrain, elle se dirigea vers les montagnes boisées, le chemin du nord. M. de Caumont accompagna ses coreligionnaires jusqu'aux limites de son domaine, et là, il reçut, une dernière fois, l'expression de la plus vive reconnaissance, témoignée par la duchesse de Berry, dans des termes si honorables et si flatteurs, que leur souvenir a réjoui la vieillesse
et peuplé la solitude de l'anachorète, châtelain de Garry.
A l'époque du procès du Carlo-Alberto et des assises de Monlbrison, les noms de Garry et de Gaumont retentirent dans les journaux et les entretiens du monde politique ; mais, depuis 1832, nous avons vu tant de choses, et prononcé tant de noms que nous avons presque tout oubhé. Le Carlo-Alberto, Montbrison, la Vendée contemporaine, la Pénicière, et même l'infâme trahison qui aboutit à Blaye, toutes ces choses qui ont passionné l'Europe sont sorties de toutes les mémoires aussi aisément que le droit de visite, la question du Texas et Yaffaire Pritchard. Le lendemain dévore la veille. L'histoire est faite pour enrichir l'historien et l'éditeur, mais le lecteur est rare, si l'acheteur est nombreux, et souvent la mémoire manque au lecteur. Le fleuve de Léthé coule partout, et chacun s'y abreuve. Seuls les grands faits et les grandes dates restent dans les cerveaux humains : 1789, 1830, 1848, 1852. Ge sont les jalons de notre vie; mais il ne faut pas remonter plus haut. Les tours de la Bastille sont les colonnes du passé. Est-ce la faute de l'his-
toire? peut-être oui. A force de vouloir être grave, elle repousse l'homme, cet enfant éternel.
Si Ton parle encore de M™e de Caumont dans les salons désœuvrés de la ville d'Aix, personne ne s'y souvient du châtelain de Carry. Dans quelques années il en sera de même de la recluse de la Tour d'Aiguës. Les souvenirs qui ne s'attiachent qu'à l'homme ont cela de fatal. Pour se sentir incessamment renaître et revivre, il faut retrouver cette nature éternellement jeune qui accomplit insoucieusement toutes les évolutions. Carry, Gemenos, les Aygalades, Montredon, voilà ce que nous allions revoir à Marseille et, si les Marseillais d'autrefois disparaissent chaque jour, espérons du moins que le temps et les hommes respecteront ces grandes œuvres de Dieu.
Dans notre Provence, à Marseille, à Toulon, dans cette vieille et calme cité d'Aix, si splendide encore avec ses grands hôtels abandonnés, toute pierre parle et rien n'est triste quelquefois comme ces retours vers un passé, qui a eu sa grandeur sans doute, mais qu'il est bon de ne pas trop essayer de faire revivre. Sans être oublieux, il faut savoir re-
garder en avant. En devenant essentiellement française, la Provence inaugure une ère nouvelle. Marseille, avant peu, fera voir à la Méditerranée la puissance mercantile et industrielle de Liverpool et de New-York. Les voies ferrées achèveront l'œuvre des paquebots; elle sera un des trois ou quatre grands centres d'où partira toute la vitalité du monde. Et ce que ne montreront jamais ni Liverpool ni New-York, c'est ce que la nature a donné à cette cité heureuse entre toutes, un soleil bienfaisant qui n'engendre aucun des terribles fléaux du monde tropical.
FIN DE MABSEILtE ET LFS MABSEfLLAIS
EN PROYINCE
An eafé Bellone<
Sur la lisière du village de Sainl-Anaclet, situé à six cent quatre-vingts kilomètres de Paris, on verrait, si on y passait, une jolie usine de drap londrin, qui rend deux services à la localité : elle fait travailler beaucoup, de monde et compose un paysage charmant. 11 y a une chute d'eau vive qui fait tourner/une énorme roue ; une prairie, moitié à Tombre, moitié au soleil; un quinconce de platanes, une ferme,
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une basse-cour, une treille animée par une innombrable famille de ces oiseaux qui oublient leurs ailes pour vivre en campagnards sédentaires avec les fermiers.
Une petite maison bourgeoise, avec perron etpersiennes vertes, est adossée aux vastes et anciennes constructions de l'usine de M. Vincent Cartoux. Une famille de quatre personnes habite le rez-de-chaussée et les deux étages de cette maison charmante ; c'est dire que chacun y peut vivre à son aise : le propriétaire d'abord, sa femme, une jolie fille de seize ans, W^ Juliette, et Maurice, son frère aîné.
A l'heure où commence cette histoire, un nuage de tristesse couvre cette habitation, bâtie pour le bonheur d'une famille. Maurice est assis sur une marche du perron et pousse des soupirs qui semblent, comme la fumée de son cigare, prendre la direction du chemin de fer du Nord. Sa mère, une femme encore trèsjeune, quarante ans à peine, est assise à côté de Maurice, et a pris l'attitude résignée d'une mère qui a épuisé les arguments de la tendresse et de la raison pour détruire une de ces résolutions folles, si souvent embrassées par
,les jeunes gens lorsqu'ils se dégoûtent du bonheur domestique et veulent un peu tâter du malheur étranger.
Le père est absorbé par les soins matériels de son usine ; il donne en ce moment audience à un économiste parisien qui a découvert un mécanisme ingénieux applicable au décatissage des draps.
Juliette étudie à son piano un nocturne du célèbre Kaittzenberg, qu'elle doit jouer, à quatre mains, avec son amie, M"e Augustine Delombpis, fille de M. Ferréol Delombois, lieutenant-colonel dans les zouaves. Cette grave occupation l'absorbe entièrement. C'est toujours une chose sérieuse pour une jeune fiUe que de faire de la musique, surtout en compagnie, et on comprend que Juliette restât en ce moment étrangère à tout ce qui se passait dans la maison.
En général, les soucis domestiques pèsent toujours sur le front des mères; elles seules, quand un malheur ou un chagrin arrive, ne savent pas et ne veulent pas trouver des distractions.
— Enfin, mon cher enfant, dit Mn^e Cartoux,
comme surrexcitée par un dernier effort; enfin tu as vingt-deux ans et te voilà ton maître. Ton âge te permet même de tuer ta mère par la douleur.
Maurice tressaillit, essuya une larme, et, prenant la main de sa mère, il dit avec vivacité :
— Mais, bonne mère, ne me déchirez pas le cœur... On ne meurt pas de ces cboses-là... C'est une séparation... un voyage... rien aujourd'hui... avec les chemins de fer... Autrefois, c'était différent... du temps de mon père... avec les diligences... Aujourd'hui nous sommes toujours voisins... Lisez les journaux... la distance est supprimée... les journaux qui paraissent demain à Paris nous arriveront le soir... A mon âge, il est honteux de ne pas connaître la capitale... Le fils du percepteur se moque de moi... Tout le monde va à Paris maintenant.
— Mais, mon cher fils, interrompit la mère, je ne suis pas injuste au point de refuser mon consentement à une chose aussi naturelle... Permets-moi seulement de te dire que tu choisis mal ton moment pour faire ce voyaye, car
M. Delombois, le père d'Augusline, regarde ton mariage comme rompu si tu pars. M. Delombois a habité Paris pendant quinze ans, et il disait encore hier que le mariage est passé de mode à Paris pour les jeunes gens; on n'y voit marier que les vieux.
— Ma mère, reprit Maurice, je vous l'ai déjà dit hier et je vous le répète, je suis trop jeune pour me marier.
-— Mais, cher enfant, il fallait dire cela il y a trois mois !
— Oui, bonne mère, j'ai eu tort.
— Eh bien, mon fils, ne débute pas dans la vie par un tort ; écoute ta mère ; ne désole pas deux familles
Maurice fit un geste d'impatience.
— Notre parole est engagée avec nos voisins et amis les Delombois. Songe à cette pauvre Augustine, ta fiancée du berceau, un ange de grâce et de bonté... Elle me donne déjà le nom de mère... Tiens, cela me fait pleurer!... et toi, tu pleures aussi... Allons, Maurice, ton bon ange te parle, écoute son conseil, ne pars pas. 11 voulait partir, ce méchant!... Voyons, Maurice, promets-moi...
— Je ne partirai pas, dit Maurice; et il ajouta en aparté : — ce soir!
— Ce soir ! dis-tu, reprit la mère ; ce soir ! Oh ! tu as beau parler bas, l'oreille d'une mère entend tout. Voilà donc tout le sacrifice que tu me fais... un délai d'un jour!... Ainsi tu partiras demain?... réponds, Maurice.
La voix de M. Cartoux retentit dans le vestibule et interrompit l'entretien avant que Maurice eût pu dire un mot qui rassurât entièrement sa mère. L'économiste parisien et l'industriel parurent au sommet du perron.
Malgré la chaleur, l'économiste était tout habillé de drap noir pour honorer l'usine, et il marchait avec pompe pour honorer sa dignité de savant parisien.
— Permettez que je vous présente à ma femme, dit M. Cartoux à l'économiste. Madame Cartoux, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur Karjalas, candidat à l'Académie des sciences morales et politiques, à la première vacance.
M°ie Cartoux fit une révérence et rentra dans la maison.
L'économiste prit congé de M. Cartoux en lui disant :
— Vous obtenez ainsi une économie de vingtcinq pour cent, ce qui vous permet de livrer vos produits bien au-dessous du prix courant ordinaire, chose énorme par le temps de concurrence où nous vivons. Vous avez pris le problème comme il devait être pris. Si vos confrères se montraient aussi intelligents que vous, nous n'aurions bientôt plus rien à envier à nos rivaux étrangers.
L'industriel rayonnait de joie et serrait les mains du savant.
M"® Juliette accompagnait au piano les paroles de l'économiste parisien.
Maurice s'était lentement esquivé à travers
un massif de platanes, et il avait déjà pris le chemin d'une petite ville très-voisine et dont le nom importe peu à la moralité de cette histoire.
Les villages ont toujours le malheur d'avoir des villes pour voisines. Ce malheur est aujourd'hui plus grand que jamais.
Le géographe Vosgien, toujours généreux, accorde six mille âmes à la petite ville de ***.
Autrefois la grande route la traversait dans toute sa longueur et donnait la vie à ses hôtels de de la Poste, de la Croix d'Or, du GrandrCerf, des Deux Pigeons et de la Cloche d'Or; mais il n'en reste plus que les enseignes à demi effacées par la pluie, sortes de reliques qui protestent contre le chemin de fer et font croire à la restauration des diligences, en 1900, comme Ta prédit un aubergiste de la ville de Salons, patrie de Nostradamus, dans un quatrain imité du poëme ancien :
En Tan neuf cent, machine lourde A tretous parfit damne et mal.
Gens moult rioient d'icelle bourde, Au campas reno voient cheval.
C'est clair comme le jour, et les aubergistes de la petite ville de *** se nourrissaient d'espoir en attendant le siècle nouveau.
Le Café Bellone, café de la garnison disparue, a gardé encore une certaine animation : ses deux gravures du général Foy et de Cambronne sont un peu enfumées; son comptoir et sa jardinière datent de l'amendement Boin,
qui causa en France une si yive émotion, et que toute la France a oublié aujourd'hui, sans excepter M. Boin, son inventeur. La dame de comptoir remonte à la même époque; mais elle n'a pas changé, grâce au retour des mêmes habitudes et à la monotonie permanente d'une existence invariable. Le personnel des habitués est contemporain de la création du café Bellone : le percepteur, un rentier, un oisif, un capitaine en retraite, un lecteur de journaux et un buraliste de papier timbré. On joue aux dominos et au piquet à écrire. Le rentier cause avec la dame du comptoir, et ce petit monde est heureux, ou fait semblant de l'être, ce qui est la même chose.
A neuf heures du soir, le lecteur de journaux prend la parole et résume la pohlique du jour. Après quoi, l'unique garçon, endormi devant le poêle, se réveille et sonne le couvrefeu. On dépose les pipes à la panoplie, et tout le monde sort avec l'espoir de recommencer le lendemain, et toujours. On dirait que ces bons bourgeois ont lu cette phrase de Chateaubriand : si f avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans la mono-
tonie des fetites habitudes. Pas un de ces oisifs habitué du Café Bellone ne pourrait vivre quinze jours dans un palais de la Chausséed'Antin.
Tout à coup le diapason des entretiens et des dialogues du domino et du piquet fut troublé par l'arrivée du jeune Cyprien Garella, fils d'un riche fermier du canton.
Depuis une quinzaine de jours le café Bellone n'était plus reconnaissable.
Les joueurs oubliaient des quatorze au piquet et mettaient des cinq sur des six au domino^ ce qui excitait des rumeurs infinies et provoquait des discussions désagréables. La dame de comptoir daignait alors descendre de son trône de faux acajou, et d'une voix douce, elle essayait de ramener le calme dans les esprits et de rendre à son établissement un peu de ce silence si nécessaire aux jeux de combinaisons et à la placidité somnolente des fumeurs. L'ordre renaissait un instant à l'invitation de cette femme que tous avaient adorée en 1829.
Mais l'incorrigible Cyprien recommençait bientôt dès que son auditeur enthousiaste,
notre jeune Maurice Gartoux, arrivait pour fumer un cigare et prendre un grog à V instar de Paris.
La huitième séance commençait; les deux jeunes gens, assis devant un guéridon, à côté du comptoir, excitaient déjà des murmures aux premières phrases, et la dame regardait le plafond et croisait ses mains, comme si un éclair eût annoncé le tonnerre. Le percepteur faisait retentir les dominos, en les mêlant avec furie sur le marbre, pour couvrir, par ce fracas permis, le bruit illicite des entretiens oiseux.
— Tu comprends, disait Cyprien en baissant la voix, tu comprends qu'il est impossible de vivre avec ces vieilles ganaches quand on a habité Paris six semaines comme moi. C'est à mourir d'ennui.
— Et on ne s'ennuie jamais là-bas? demandait Maurice, dont le teint prenait la nuance écarlate au seul nom de Paris.
— S'ennuyer! s'ennuyer! mon ami, reprenait Cyprien avec^ enthousiasme ; mais demande à mon cousin, qui était avec moi : les jours nous passaient comme des minutes. On est
enlevé par le temps; un plaisir sur chaque pavé, une distraction à toutes les vitres, on n'a que l'embarras du choix. C'est bouleversant, comme dit mon cousin.
— As-tu été au pré Gatelan?
— Vingt fois ! C'est un vrai paradis ; on y passe toute la nuit. C'est éclairé comme à midi ; des fleurs partout, des femmes partout, et quelles femmes ! Elles ont un accent parisien qui ressemble à la musique. Moi, je ne puis plus entendre l'accent des femmes de notre pays. Et un esprit!... A propos, j'ai failli me marier...
— Bah !
— Oui; cela n'a tenu presque à rien.
— Tu t'ennuyais donc?
— Pas du tout, Maurice; je me mariais pour épouser une Parisienne... La fille d'un banquier... D'abord, il faut te dire que les Parisiennes aiment beaucoup les jeunes gens de province, et surtout du Midi, à cause de noire franchise... Le père voulait me donner un intérêt dans sa maison de banque, et m'obligeait à travailler dans son établissement, de sept heures du matin à sept heures du soir. C'était
la condition, Tunique condition ; je n'ai pas voulu m'enchaîner.
— Tu n'aimais donc pas sa fille?
— J'étais sur le point de l'aimer. Une fille ravissante, qui chante comme au grand Opéra et de première force au piano, avec un accent de rossignol !
— Et les théâtres, Cyprien? Tu m'as trèspeu parlé des théâtres.
— Oh ! mon ami, tu ne peux pas te faire une idée des théâtres de Paris. On n'en sortirait pas. J'ai vu, l'autre jour encore, une féerie. Cricri, au boulevard ; c'est à y laisser les yeux. Figure-toi qu'il y a un arbre grand comme l'ormeau de la place de l'église, plus grand même : cet arbre disparaît et se change en sérail, avec des odalisques.
— Est-ce possible! s'écria Maurice enthousiasmé.
— Comme je te le dis, en sortant de. cette féerie, j'étais aveugle ; il m'a fallu prendre un fiacre pour rentrer à l'hôtel... Le lendemain j'allai au grand Opéra.
— Que jouait-on?
— Robert-le-Diable, rien que cela ! Il y a
iSO EN PROVINCE
gur le théâtre plus de soixante chevaliers qui jouent aux dés, au passe-dix, avec le diable, et ils font toutes sortes de farces à une petite Normande, jolie .comme tout; et, au troisième acte, il y a un cimetière rempli de religieuses mortes qui ressuscitent et qui dansent presque nues. Je ne sais pas comment la police n'empêche pas ça. Puis, à la fin, on voit une église grande comme Saint-Jean, à Lyon, avec cinq cents lampes d'argent, mon cousin les a comptées. C'est magnifique ! Et, dans toutes les loges, la meilleure société de Paris en dames et en messieurs, tous avec des gants et des lorgnettes. La loge de l'empereur est en velours rouge rehaussé de crépines d'or ; elle coûte vingt-quatre mille francs. Le lustre est grand comme ce café.
— Oh! décidément, il faut que j'aille à Paris, dit Maurice en frappant du poing le guéridon.
— Et si tu savais comme on s'amuse pendant le jour! reprit Cyprien. Tout le monde se promène sur le boulevard ; il y a des cafés à à droite et à gauche, et des gens qui parlent avec l'accent parisien. On voit passer les dames
mises comme des princesses les jours de gala, et tous les fameux auteurs ; mon cousin les connaît tous.
— Tu as vu Alexandre Dumas?
— Comme je te vois... tout aussi près... j'ai failli lui parler.
— Vraiment !
T- 11 fumait, et il m'a demandé du feu; j'ai ouvert la bouche pour lui faire un compliment; mais le tremblement m'a pris et je n'ai pas osé dire un mot.
— As-tu vu Théophile Gautier?
— La veille de mon départ j'ai dîné à côté de lui au café Anglais. Il dînait, lui, en tête-àtête avec M. Scribe. On aurait dû faire payer les places pour écouter leur conversation. Ah! que de Champagne ils ont bu ! Ils faisaient un vaudeville.
— En dînant?
— Mais, oui; tous les vaudevilles se font comme ça ! Quand j'en avais assez du boulevard, je montais achevai et j'allais au bois de Boulogne.
— On peut louer de bons chevaux?
— Oui, rue de la Michodière , chez Micha*
Ion, qui vient d'acheter les écuries d'un milord anglais, mort cet hiver. Les belles bêtes! Je montais Fanny, une élève de Baucher. Des jambes fines comme des allumettes, une robe luisante comme un miroir, un œil vif comme un charbon allumé. Vingt francs pour quatre heures !
— Ce n'est pas cher.
— Nous étions plus de deux mille cavaliers au bois de Boulogne. Mon cousin m'a montré des chevaux de dix mille francs. On traverse une procession de calèches ; on passe en revue les plus jolies femmes de Paris : des duchesses, des marquises, des comtesses, toutes les dames de la cour. On reste ébahi, ma foi !
— Et le bois de Boulogne est bien beau, m'at-on dit?
— Ah ! par exemple ! il n'y a rien de plus magnifique sur la terre. Les Anglais même en conviennent, eux qui sont si jaloux. Et Versailles! oh! Versailles! un palais d'un kilomètre de longueur; il faut trois mois pour le visiter.Onvousmontre les jardins où LouisXlV se promenait avec M™^ de Pompadour ; avec des bassins d'eau douce à perte de vue, et tous
les dieux de la fable, en bronze massif, qui ont coûté cent millions pour établir. Le soir, quand je suis rentré à Paris, j'avais la fièvre; le concierge a dit : — Je comprends ; ça m'a fait le même effet la première fois.
— Et ils veulent que je reste ici dans ces embêtements de village ! s'écria Maurice. Oh ! mon parti est pris !
— Vois-tu, mon ami, reprit Cyprien, en province, tu deviendras une huître comme ces messieurs qui jouent au domino.
— Je le sais! parbleu! je sens déjà que la coquille me pousse sur la peau. Et toi, Cyprien, tune resteras pas dans ta ferme, j'espère bien?
— Moi, je reverrai Paris l'hiver prochain... Entre toi et moi, j'ai noué une petite intrigue... N'en parle pas... Nous sommes en correspondance... Des lettres ! oh ! elle écrit comme M^ de Sévigné... peut-être mieux... Et puis, vois-tu, l'hiver est la vraie saison parisienne. On ouvre les salons. Le beau monde est rentré de la campagne. Mon cousin m'a promis de me montrer deux académiciens et de me faire assister à une première représen-
354 EN PROVIVCE
tatioD au grand Opéra... Veux- tu que je le fasse, une confidence?...
— Voyons... parle...
— I^ais sons le plus grand secret...
— Sois tranquille.
— A cause de mon père... Tu sais que mon père m'a envoyé à Paris pour étudier le système d'espaliers, les pêches de Montreuil, la pisciculture chez M. Coste, et les vaches laitières chez M. Flourens?
— Oui. Eh bien! après?
-^ Je n'ai pas mis les pieds à Montreuil, je n'ai pas vu M. Goste, et j'ai oubUé le nom de M. Flouren^s; mais j'ai dépensé les mille écus que mon père m'avait donnés pour ces études...
— Et la confidence? la confidence? interrompit Maurice.
'--Attends donc! j'y arrive. La confidence la voici... Mon cousin m'a fait entrer dans les coulisses du grand Opéra.
— Vraiment!
-^ Oui I Maurice, il n'y a que les ambassa^ deurs et les auteurs qui entrent là. Ahl mon cher, il faut voir ces coulisses ! . . . la première cbanlôuse est comme une reine ; elle a deux
femmes de chambre qui la suivent avec des orangeades et du malaga. Quelquefois elle s'arrête pour causer avec un ambassadeur, et alors tout le monde écoute. Moi, j'ai causé cinq minutes avec la chanteuse à roulades, une femme superbe, presque de ma taille, parce qu'au grand Opéra toutes les chanteuses doivent être grandes^ à cause du théâtre, un théâtre immense ! La haute-contre est un petit géant; eh bien, quand on le voit du parterre, il paraît de la taille d'un voltigeur... Mais que te disais-je?
— Tu me parlais de la chanteuse à roulades.
— Ah! oui, j'y suis!... Elle a beaucoup d'esprit, et elle cause comme un auteur ; ce n'est pas étonnant, ces femmes-là sont toujours avec les journalistes, les savants, les académiciens. Elle se plaignait beaucoup de la chaleur, et elle me disai.t : « J'aimerais mieux me promener au frais dans le bois de Boulogne... » Vrai ! est-ce joli ? Je passerais ma vie, moi, dans les coulisses du grand Opéra.
— Et ton cousin peut-il m'y faire entrer^, moi aussi? demanda Maurice.
-* Oui, mais une fois par semaine seulement*
— En arrivant, j'irai voir ton cousin.
— Mais... attends... je crois qu'il est en Angleterre jusqu'au mois de décembre... je ne l'affirmerais pas, cependant.
— S'il est en Angleterre, je me débrouillerai tout seul.
— Au fait, Maurice, un étranger n'a besoin de personne à Paris. S'il est embarrassé par la moindre chose, il y a, à tous les coins, des commissionnaires très-honnétes , ce sont des Auvergnats, qui donnent tous les renseignements... On les reconnaît tout de suite : ils ont une médaille, un air de bonté et une veste de velours.
Tout à coup, un violent tumulte éclata au guéridon du piquet.
— Vingt-sept et trois as! s'écria le rentier, font quatre-vingt-dix.
^ — Mais vous avez oublié décompter les trois as ! criait le percepteur.
— Ah ! voilà ce que je nie ! reprit le rentier ; j'ai dit trois as distinctement, mais à voix basse, parce que je suis enrhumé.
— Au reste, dit le percepteur d'un air grave.
KN PROVINCE 257
je m'en réfère au jugement de la galerie... Quelqu'un a-t-il suivi le coup?
— Je l'ai suivi, moi, dit le capitaine en retraite sur le ton d'un chef de jury, et sur mon âme et conscience j'affirme que monsieur n'a pas accusé trois as.
— Mais aussi , s'écria le rentier en déchirant les trois as, il est impossible de jouer une partie sérieuse dans ce café plein de bavards. Malgré moi, j'écoute la conversation de ces deux beaux messieurs, et je fais des bêtises d'écolier!
— Sauvons-nous, dit Maurice à l'oreille de Cyprien.
— Ah ! voilà un beau malheur , dit Cyprien en ouvrant la porte; ils jouent dix centimes en cent cinquante points ! Maurice, il faut nous cotiser pour lui donner une indemnité de deux sous. Es- tu en fonds?
— Vous êtes un insolent, monsieur ! cria le rentier; et vous faites le malheur de votre père, qui gémit sur votre conduite.
— Au nom du ciel ! dit la dame de comptoir avec des larmes, respectez l'établissement d'une
258 KN PROVINCE
venve, d'nne pauvre veuve ruinée parle chemin de fer.
— Ah çà ! dit le capitaine en retraite, n'allez pas trop réveiller un vieux lion de Gonstantine, ou bien je vous montre mes dents. Madame a raison, et le militaire est toujours du parti de la beauté.
Cette sortie brusque éteignit le tumulte. Les jeunes gens sortirent.
— Tu vois, dit Maurice dans la rue, tu vois qu'il est impossible de vivre au milieu de ces fossiles. Veux-tu partir demain avec moi pour la capitale?
— Ma foi ! dit Cyprien hésitant, je ne demanderais pas mieux... mais...
— Mais... quoi?
— Mon père m'a coupé les vivres.
— Bah ! voilà un bel obstacle ! j'ai des vivres pour deux, moi. Ouvre un emprunt dans ma caisse; ton père est riche, et il n'est pas éternel.
— Quelle tentation ! . . . Maurice, si tu. pars, je ne veux pas rester seul ici pour compléter la douzaine des huîtres du Café Bellone. Je n'ai donc qu'une ressource, c'est l'emprunt de l'amitié.
EN PRdTINCE 258
— Va faire tes malles, Cyprien, et à demain, à la gare^ onze heures cinquante miùutes, express-train. ' ^ ' ,
Deux mains serrées conclurent le marché, avant la séparation.
Toute réloquence d'une mère n^auraîl pu triompher maintenant de cet obstiné Maurice, après ce dernier entretien où Paris venait d'être dépeint sous des couleurs si séduisantes. La pauvre tête de Maurice était en ébuUition ; le paradis parisien s'y déroulait en mille tableaux éclairés au gaz, avec des bruits confus et charmants comme les grelots d'or du carnaval de Venise. Encore un jour de mort provinciale et de sépulcre villageois, et le jeune enthousiaste arrivait à l'extase des élus par la gare du chemin de fer du midi.
iLe lendemain, à onze heures et demie, la tristesse assombrissait la jolie maison et le paysage de l'usine. Maurice avait dans une oreille ce mot Paris, et dans l'autre celui-ci : capitale; il ne pouvait donc entendre les derniers adieux et les larmes de sa mère; excepté pour deux mots, Maurice était tout à fait sourd.
. Le coup de sifflet du départ fit tressaillir le jeune voyageur; le son de la cloche lira de ses yeux quelques larmes inattendues. Au même instant, le clocher de son village vint faire sa partie mélodique dans le vacarme de la station ; il sonnait V Angélus de midi, et cette voix aérienne répandait une sérénité délicieuse dans la campagne. Maurice écoutait, et n'osant trop s'attendrir, par respect humain, devant la société du wagon, il laissa couler en abondance ces larmes invisibles dont le réservoir est au fond du cœur.
A Paris
En descendant sous le hangar du midi, Maurice se vit accueillir par une de ces pluies froides et obstinées que Paris, si bien nommé Lutèce, ville de la boue, trouve le secret de produire dans les plus beaux jours de la chaude saison. Sous le ciel du nord, l'hiver a toujours un pied-à-terre quelque part en été.
Ainsi que les Méridionaux, Maurice regardait la pluie comme une ennemie personnelle, et il entra dans Paris avec la mine soucieuse que les plus braves montrent sur le terrain dfis duels.
Un fiacre conduisit les deux jeunes voyageurs à rhôtel central que Cyprien avait quitté, depuis quelques semaines seulement, une antique maison, sombre comme un souterrain percé de lucarnes, et égayée par des caisses de bois vert avec de jeunes cyprès qui représentent la verdure des bois et des jardins au mois d'août dans l'enceinte de Paris.
Cyprien semblait avoir perdu son enthousiasme du café Bellone; il parlait peu et ne citait plus son cousin.
Maurice ouvrit la fenêtre de sa chambre garnie, et vit une rue longue, brumeuse, tortueuse, sillonnée par des squelettes de chevaux et de cochers empaillés sur leurs sièges. La pluie arrosait cet hippodrome en ruisselant sur des files de petits parapluies qui ne la paraient pas.
On sonna la cloche du déjeuner.
— En attendant, déjeunons, dit Cyprien.
— Et après? demanda Maurice.
— Après... après, nous verrons.
La salle à manger était sombre comme le réfectoire d'une prison. La table s'émaillait de rouleaux de serviettes étranglées par des col-
liers de fer-blanc noir. L'atmosphère gardait dans tous ses atomes un parfum de fricandeau faisandé qui neutralisait l'appétit.
Les voyageurs descendaient et prenaient place, avec une lenteur mélancolique et des visages endormis. Personne ne parlait, comme au réfectoire de la Chartreuse. Le maître d'hôtel, cravaté de blanc, promenait des regards de satisfaction sur la table, et veillait au service avec des soins paternels.
Maurice trouva que la cuisine au beurre était incompatible avec l'éducation méridionale de son estomac, et il déjeuna avec du paîn sec * et un hareng cru.
Après le dessert, le garçon apporta triomphalement une collection de tasses bleues, pleines d*eau chaude, et tous les convives se précipitèrent sur ces gracieux bains de mâchoire, et exécutèrent un chœur de nettoyage à dégoûter de la propreté pour toujours.
— Je déjeunerai avec les monuments, pensa Maurice ; on ne me servira pas au beurre le Louvre et le Panthéon.
— Mon ami, lui dit Cyprien, tu débutes mal à Paris.
264 EN PROVINGR
— Oui, répondit Maurice ; mais toi, je ne te reïionnais plus, tu es muet, ton œil est éteint, ton attitude est ennuyée. As-tu du regret d'être venu?
— Je suis venu pour t'accompagner , voilà tout.
Ces mots furents dits d'un ton sec.
Après un moment de silence, Maurice dit : -^ Par quel monument veux-tu que nous commencions?
— Ali ! tu crois, reprit Cyprien, que nous allons courir les monuments avec cette pluie et cette boue ? Moi, je vais dormir. En chemin de fer, je ne dors pas.
— Et moi, que ferai-je?
— Tu iras voir mon cousin...
— Ah ! ce fameux cousin !... je le connais beaucoup de réputation... Tu m'en as parlé assez souvent... Où demeure-t-il ?
— Rue Neuve-Saint-Augustin, 21. Michel Grabelot. Tu le trouveras ; c'est l'heure de son déjeuner... Tiens..., regarde..., je bâille. 11 faut que je dorme trois bonnes heures au moins... Le sommeil me refera peut-être... Dis au garçon de faire venir un fiacre... Cette horrible
pluie tombe toujours !... Ah ! je crois que nous ferions bien de repartir ce soir...
Maurice fit un bond de surprise et s'écria :
— Et les monuments !
— Ah ! les monuments ! qu'ils aillent se promener! Adieu, je vais dormir.
Cyprien tourna sur ses talons et gagna sa chambre, après avoir donné une seconde fois l'adresse du fameux cousin.
Maurice était immobile au bas de l'escalier. Il ne comprenait pas ce blasphème lancé par Cyprien contre les monuments de Paris, et cependant il ne savait trop à quoi se déterminer.
— Allons chez Michel Grabelot, se dit-il en prenant une résolution.
Il monta dans un fiacre et dit au cocher :
— Rue des Augustins, 21.
— Les Petits, les Vieux ou les Grands ? demanda le cocher à moitié endormi.
— Ah ! je ne sais pas, reprit Maurice qui ne comprenait guère le sens de la question ; mais ce doit être les Grands. Le cousin est riche.
Le fiacre partit, traversa des rues sans monuments, et arriva au Pont-Neuf. Un brouil-
lard pluvieux couvrait la rivière et les deux horizons.
Le cocher s'arrêta devant le n« 21 . Maurice ouvrit la portière, et ayant lu dans le vestibule cette inscription impérieuse : Parlez au parlier y il adressa la parole au portier, tout en blâmant la forme despotique de cette étrange invention.
— M. Michel Grabelot?
— Nous n'avons personne de ce nom chez nous, dit le portier en continuant de lire un journal.
— Le cousin de M. Cyprien Garella.
— Inconnu, reprit le portier sans lever la tête.
Et il poursuivit ainsi sa lecture â haute voix pour mieux reprendre le fll interrompu d'un fait-Paris :
— Tout le quartier était en émoi. Uassassin a été arrêté au montent oà il prenait la fuite, et...
— Pardon, monsieur le portîer, interrompit Maurice ; pourriez-vous m'indiquer ou demeure M. Michel?...
— Ah çà, mais ! s'écria le tyran domestiqué,
KN PttOVINCE 267
veut-on me laisser lire mon journal? Je vous dis que je n'ai jamais entendu parler de ces genâ-là ! . . . et conduit au poste voisin. . .
Maurice n'insista plus. 11 repassa le seuil de cette maison et dit à son cocher :
— 11 parait que je me suis trompé... ce doit être rue des Petits-Augustins, 21.
Et il remonta mélancoliquement dans le fiacre après avoir reçu l'averse d'une gouttière sur son chapeau neuf.
Le cocher s'arrêta une seconde fois à l'adresse indiquée, et demanda à Maurice s'il avait le temps de donner l'avoine à son cheval qui tombait d'inanition sur ses quatre fers.
— Pauvre bête ! dit Maurice, Oui, oui, vous aurez le tempsj je causerai au moins une heure là-haut.
Le portier de ce n» 21 jouait au piquet avec un confrère.
— Connais pas, répondit-il à la demande de Maurice ; et il ajouta d'un ton 'colère : Si j'avais gardé mes trèfles, je faisais quatre-vingtdix ! S&crebleu !
Le confrère, joyeux de cet écart, fredonnait
le nom de Michel drabelot, sur Tair des Botfes de Kantien .
Maurice reparut devant le cocher et lui dit d'un ton lamentable :
— Ce n'est pas là !
— Je crois bien, répondit le cocher en se frappant le front... il n'y a plus de rues des Petits-Augustins ; elle est abolie ; elle a changé de nom : c'est la rue Bonaparte... Monsieur confond sans doute avec le quai des Grands- Augustins. . . oui. . . nous y sommes maintenant. . . Monsieur veut-il bien attendre dans la voilure que mes chevaux aient fini leur picotin?... Depuis six heures nous n'avons pas mis un morceau sous la dent. Il pleut depuis la Saint- Médard... il a plu à la Saint-Gervais... il pleuvra, dit M. Faradesche, jusqu'aux cerneaux ; et M. Faradesche s'y connaît, c'est un marchand de parapluies, rue Lamartine, 8. Nous gagnons pas mal à cela, nous ; mais nos bétes se tuent, quand saint Médard fait des siennes. En 1838, je suis entré dans l'état ; il a plu depuis le 8 juin jusqu'au 45 octobre, ce qui a ruiné le jardin de Tivoh, un beau jaudin ! Moi, je mis quinze louis à la caisse d'épargne, et
je fis brûler un cierge à saint Médard dans réglise de Saint-Gervais, parce qu'il faut être reconnaissant.
Ce langage, ces mœurs, ces choses qui constituaient un début dans la vie parisienne, étaient tellement en dehors des habitudes de province et de toutes les histoires ou tous les^ contes faits à l'éloge de Paris par les commis voyageurs de l'anecdote, que Maurice, trempé de pluie, transi au mois d'août, maltraité par des portiers, intrigué par saint Médard, crut ' de bonne foi qu'il continuait un de ces rêves convulsifs qui ne sortent ni des monts Cimmériens dont parle Ovide, ni de la porte d'ébène dont parle Virgile, mais qui sont élaborés dans la chaudière d'une locomotive et brûlent le front des voyageurs dans un horrible fracas de sifflets, de ferrailles, de gémissements de cratères, de cavatines volcaniques, de tremblements de wagons.
Michel Grabelot était encore un inconnu pour le portier du quai des Grands-Augustins.
Maurice demanda, d'une voix de somnambule, au cocher, s'il y avait encore quelque Augustin sur la carte de Paris.
— Oui, monsieur; fut-il répondu, il y en a pas mal encore... Voulez- vous essayer de la rue Neuve-Saint- Augustin ?
— Essayons, dit Maurice ?
Et il se blottit dans le fiacre, sur des coussins inondés par Téternelle pluie de saint Médard.
A la demande ordinaire, cette fois, le portier de la rue Neuve-Saint-Augustin répondit- avec une volubilité automatique :
— Au cinquième au-dessus de Tentre-sol, corridor à droite, troisième porte â gauche. Essuyez vos pieds en montant.
Maurice n'osa pas faire répéter cette longue phrase géographique, tant il commençait à craindre la colère des portiers, et il se résigna noblement à entreprendre ce pénible voyage aérien avec la boussole du hasard.
En arrivant au cinquième étage, il sonna timidement à trois portes, que trois servantes brusques ouvrirent et fermèrent en disant :
— Ce n'est pas ici.
Il se souvint alors qu'il n'avait pas compté Tentre-sol dans son addition d'étages, et il monta vingt marches encore en s'étonnant,
EN PÈOVINCE 271
dans sa candeur provinciale, que des êtres humains eussent la bonté de donner, quatre fois par an, beaucoup d'argent à un propriétaire pour dresser une tente au-dessus du vol des oiseaux,
Michel Grabelot, enfin trouvé, reçut Maurice avec cette froideur glaciale que donnent la pluie et l'absence du soleil. 11 était assis devant un bon feu, comme en janvier.
— Ah ! vous êtes arrivé ce matin ? dit-il en montrant un fauteuil à Maurice.
— Oui. avec votre cousin.
— Tiens, c'est drôle ! Cyprien avait juré de ne plus remettre les pieds à Paris.
— Mais, reprit Maurice étonné, c'est lui qui me monte la tête depuis trois jours et qui m'a poussé à ce voyage.
— C'est un fou, dit Michel Grabelot; et vous, Maurice, que venez-vous faire à Paris?
— Je viens voir Paris... la capitale delà civilisation et des arts.
— Ah !... on s'ennuie donc bien dans notre canton ?
— Oui,
2T2 KX PROVINCE
— Pas autant qu'ici. Je suis occupé, moi, de la demande d'un brevet d'invention pour mon semoir mécanique. Voilà un an que je n'avance pas. Tous les malins je fais ma visite à un chef de bureau qui déjeune toujours et que je ne trouve jamais. Enfin, on me fait espérer une réussite prochaine, et, le moment venu, je m'esquive par express-train. . . Croyezvous, Maurice, que je paye deux mille francs de loyer pour ce trou qu'ils appellent un appartement fraîchement décoré? Voilà la capitale de la civilisation ! Si elle se civilise davantage, en perchera sur les toits, à cinq cents francs l'ardoise par terme de loyer*
— Mais, reprit Maurice toujours stupéfait, votre cousin Cyprien m'a dit vingt fois que vous étiez enchanté de...
— Allons donc ! interrompit Michel, ils sont tous comme ça ! Ils viennent barboter quinze jours dans la boue de Paris, et en rentrant dans leur village, . ils disent qu'ils ont marché sur un pavé d'or ; et les bons enfants comme vous se laissent bercer par ces balivernes et ces contes bleus, et viennent perdre ici leur argent et leur santé.
— Vraiment, dit Maurice, je crois tomber des nues.
— Voyons, parlez-moi un peu de notre cher pays ; car Gyprieç n'est pas resté cinq minutes av^c moi dans son dernier voyage. . . Dites-moi. . . quel temps avez-vous là-bas ?
— Un temps superbe. Nous avons trouvé la pluie à Fontainebleau.
— Oui, c'est là que saint Médard la distille. . . dans la forêt... une superbe forêt! où les arbres ne sont que des parapluies en été, et des porte-neige en hiver. . . A-t-on fait la moisson chez nous ?
— Oui, la semaine dernière ; un peu tard cette année.
— Quelle fête charmante, la moisson! dit Michel ému aux larmes ; toutes mes joies d'enfance et de jeunesse sont dans ces souvenirs. On dansait aux étoiles sur les aires ; il y avait de belles demoiselles de la ville mêlées à de fraîches paysannes ; on chantait : Nous n'irons plus au bois ; on s'embrassait à chaque refrain; on riait toujours; on aimait tout le monde... Et la fête des vendanges ! en voilà une en-
274 EN PHOTINCE
core!... avec un soleil doux, un printemps jaune, un air tiède, des chansons folles, des sourires partout... Et les Rogations du mois de mai ! et toutes les fêtes de la campagne et du village ! avec le carillon des cloches, l'encens des fleurs, le chant des jeunes filles, le frissonnement des arbres, le jeu des eaux vives sur les gazons... Tenez, quand on pense à ces fêtes du cœur et du soleil, ici, avec cette pluie et ce feu d'hiver en été, avec ce ciel noir qui descend jusqu'à ma vitre, on se livre à un véritable désespoir; on éprouve ce qu'éprouverait un mort dans son tombeau, s'il avait la conscience de son état de cadavre, et s'il entendait dans le lointain des mélodies et des voix de jeunes femmes qui chanteraient le printemps, la vie, l'amour et le soleil.
Maurice, toujours plus étonné, regardait son compagnon et l'écoutait avec une sorte d'admiration. Michel Grabeiot était un homme jeune, à figure ouverte, au regard fixe et intelligent, et sa parole avait cette onction qui séduit et entraîne les esprits fourvoyés, mais faciles à la conversion.
— Ainsi, mon cher compatriote, lui dit Mau-
rice, si vous avie^ votre liberté d'action, vous rentreriez chez vous au plus vite?,,.
— Plus promptement encore ; jugez-en, mon cher monsieur : si j'obtenais mon brevet aujourû'hui à midi, je serais à une heure à la gare du chemin de fer.
— Vraiment 1 . . . Mais vous connaissez trèsbien votre Paris ?
— Je le connais très-peu et ne me soucie pas de le connaître davantage. 11 y a des choses que j'ai vues .une seule fois, le Louvre et la colonne Vendôme ; eh bien ! savez-vous ce que j'ai vu mille fois, et C3 que je reverraig mille fois encore avec délices? c'est votre jolie ferme, avec sa fontaine mousseuse, son puits sous le figuier, son peuple de pintades, de coqs, de poules et de pigeons. Voilà mon Louvre. Maintenant, voici ce qui vaut mieux pour moi que toutes les colonnes possibles : c'est une tige d'iris qui se balance au bord de votre grand ruisseau de l'usine. Je voudrais regarder toujours celte ferme et cette fleur, ayant ma jeune femme et mes enfants à mon côté. Que voulez^ous, mon jeune ami, je suis un
dépravé de la nature, mais je persiste dans ma dépravation.
— Je vous écoute avec le plus grand plaisir, dit Maurice, et vous me donnez vos convictions ; mais permettez-moi de vous faire encore une demande.
— Faites; j'ai réponse à tout.
— Si vous aviez une grande fortune et tout ce qu'elle donne, ne changeriez -vous pas d'opinion ?
— Mon jeune ami, je ne .puis pas changer de nature, et c'est elle qui fait mon opinion. Vous avez sans doute entendu parler du sauvage Patoveri ?
-^ Oui, je connais son histoire.
— En voilà un qui avait fait à Paris une fortune incomparable ! reprit Michel. Dans son pays il logeait sous un arbre, il s'habillait avec une feuille de latanier, il dînait avec des coquillages, il buvait de l'eau claire, et il s'exposait tous les jours à être mangé rôti par un cannibale voisin. M. Bougainville le ramasse sur son roc et le conduit à Paris ; on l'habille comme un seigneur, on le couche sur l'édre-
don, on le nourrit d'une cuisine de cour, on le présente au roi à Versailles, on lui loue une loge à rOpéra : le pauvre sauvage s'ennuyait à la mort; il fermait les yeux devant tous les monuments; un jour il les ouvrit devant un palmier, et il fondit en larmes : ce palmier représentait la patrie absente; il embrassa cet ami et ne voulut plus le quitter. L'exilé du soleil serait mort au pied de cet arbre; pour lui sauver la vie on l'embarqua et on le renvoya à son archipel du Sud.
— Oui, je comprends ce sauvage, dit Maurice en regardant la pluie qui ruisselait sur les vitres. Les plus malheureux des proscrits sont les exilés du soleil.
— Bien plus ! reprit Michel. N'allons pas chercher des exemples dans l'océan Pacifique; prenons un lazzarône de Naples ou un pêcheur d'Ischia, et installons-le dans l'hôtel de M. de Rothschild, avec douze mille livres de rente, et au bout de quinze jours il redemandera son soleil du Pausilippe, son lit d'algues, son toit d'azur, ses bains de mer, ses jardins d'orangers.
— Je le crois, remarqua Maurice.
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— Autre chose, maintenant, reprit Michel. Vous êtes dans la plus grande de toutes les er^ reurs si vous croyez que les millions servent à amuser le riche à Paris ; si vous voulez voir quelque chose de funèbre, c'est ime promenade de milUonnaires au bois de Boulogne. La calèche armoriée est le véhicule de Tennui. Les éventails ne servent qu'à voiler les bftillements. L'ennui du riche est la vengeance du pauvre ; et, à ce compte, il n'y a pas d'endroit où le pauvre- soit mieux vengé qu'à Paris ; exceptons Londres, la ville des bâillements éternels et sans éventails.
En disant ces choses, nos deux Méridionaux, dominés par une influence magnétique, exécutèrent un duo de bâillements ornés de trilles.
Après la stretta, Maurice se leva pour prendre
congé de son compatriote, et il sortit non sans l'avoir chaudement remercié de tout ce qu'il avait entendu.
Rentré à l'hôtel, Maurice rencontra le propriétaire dans le vestibule, et ne put s'empè*cher de lui dire :
— Mon Dieu ! quel horrible temps il fait dans votre pays !
EW PROTINCE 2f79
— Nous en anrons encore pour une huitaine, répondit le maître d'hôtel, le baromètre descend toujours.
Cyprien se levait quand son ami entra dans sa chambre :
— Vraiment ! lui dit Maurice, je ne comprends rien à ton étrange tactique du Café Bellone ! Quelle rage avais-tu de me faire tous ces contes sur Paris et sur ton cousin Michel Grabelot ! Je n'ai pas encore vu Paris, mais j'ai vu ton cousin, et. . .
~ Aussi, mon cher, interrompit Cyprien, tu prends tout au sérieux, toi. En province, voistu, tous ceux qui arrivent de Paris doivent dire tout ce que je t'ai dit. Gela pose un jeune homme dans un café. Remarquais4u comme ils étaient tous embêtés au Café Bellone en m' écoutant?
— Mais je t'écoutais, moi aussi.
^ Tant pis pour toi ! j'ai voulu te donner une leçon. Tu as quitté ta mère ; tu as rompu ton mariage, tu désoles ta famille, pour venir voir des monuments et monter à cheval. Es-tu raisonnable, voyons?
— Oui, oui, dit Maurice avec mélancolie.
tout ce que je suis venu chercher ici ne vaut pas une larme de ma mère.
— Une larme ! dis-tu? mais une larme a beaucoup de sœurs. Ta mère a pleuré toute la nuit, elle pleure encore en ce moment, et elle pleurera demain !
— Oh! non! s'écria Maurice... Quelle heure est-il ?
— L'heure du départ.
— Partons.
— Je ne demande pas mieux, reprit Cyprien. Écoute, Maurice, lorsque, par ma faute, je t'ai entraîné à quitter ta mère et à oublier ton devoir, je me suis décidé à partir avec toi pour te ramener au plus vite. J'ai donc réparé ma faute, n'est-ce pas ?
— Merci, cher ami.
— As-tu quitté ton fiacre ?
— Non, je l'ai gardé.
— Sonne, le garçon descendra nos bagages... Veux-tu dîner ?
— ^,0h ! non ! je dînerai à Dijon. Je veux pouvoir dire à une mère ceci : J'ai fait le voyage de Paris pour chercher toutes les rues de Saint-Augustin, me tremper de pluie jus-
qu'aux os, manger un hareng et me faire chasser par trois portiers. 11 faut que ma mère en rie aux larmes ; je lui dois cette compensation.
Le garçon monta, le compte de dépenses fut payé, les bagages furent descendus, et le fiacre prit le chemin de la gare du Midi.
Les chemins de fer rendent service aux promptes et bonnes résolutions; c'est une justice à rendre à la vapeur. Autrefois, quand un mouvement généreux portait un jeune homme à rentrer au sein de sa famille, le préposé aux bureaux des diligences ou des malles-postes arrêtait ce noble élan par ces désolantes paroles : — Vous n'aurez une place que dam huit jours. Le jeune homme répondait par un soupir et rentrait à l'hôtel avec l'honorable intention de garder son bon mouvement toute une semaine. Mais Tinfluence parisienne opérait sur la faiblesse du converti : le lendemain, un ami raillait la détermination généreuse; l'argent du départ s'envolait en équipées folles, et 'k la fin de la semaine , si le bon sentiment existait encore, l'argent n'existait plus.
Aujourd'hui quelle différence! La vapeur ne
servirait-elle qu'à accélérer les bonnes résolutions du repentir et à sécher plus vite les larmes des mères, il faudrait bénir la vapeur. 11 y a place aux wagons pour tous les enfants prodigues, qui s'écrient, comme leur patron de rÉvangile : Je me lèverai et firai, « Surgam et ibo. >» Ils se levaient autrefois, mais ils n'allaient pas, il leur manquait toujours une place dans les diligences paresseuses, à la rotonde ou à l'intérieur. Les coupés étaient toujours retenus pour un mois par les voyageurs anglais.
Retour
Tout est en joie dans là campagne ; l'azur est au ciel, le soleil se lève sur la montagne, les oiseaux chantent sur les arbres; le clocher sonne Y Angélus du matin.
Cet horizon de fête encadre un tableau bien triste, un tableau d'intérieur, attendrissant comme le chef-d'œuvre de Gérard Dow exposé au grand salon du Louvre. Au dehors la nature â pris la robe de fête de ses plus beaux jours; au dedans une famille a pris une
robe de deuil ! Ce contraste est fréquent dans rhistoire de l'humanité.
La mère de Maurice est assise, la tête renversée sur le dossier du fauteuil, comme si cette tète était séparée du corps; Juliette, sa fille, pleure silencieusement dans l'embrasure d'un balcon, entre deux vases de fleurs. L'industriel, M. Gartoux, se promène à grand pas, les bras croisés sur la poitrine, et fait ce monologue saccadé :
— Les femmes ne sont pas raisonnables... Je voudrais bien savoir ce que vous feriez, vous autres, si vous portiez un paletot au lieu d'une crinoline!... On ne verrait que des femmes sur la route de Paris... les hommes garderaient la maison... Nous avons là pour voisine une station diabolique qui accroche tout le monde avec ses wagons. . . Chaque coup de cloche crie Paris ^ Paris, Paris, à tous les échos... Allez résister à cet appel quand on est jeune, riche, ardent!... Moi, moi, chef d'usine ef homme grave, quand j'entends cette cloche de perdition je me retiens, je m'accroche à toutes mes manivelles pour ne pas céder à la tentation!,.. Et vous autres, et toi.
EN PROVINCK 285
ma femme, et toi, Juliette, croyez-vous n'avoir rien à vous reprocher?
On entendit deux non sourds et timides. M. Cartoux poursuivit :
— Non, dites-vous?... eh bien! je dis oui, moi... Vous n'avez que le mot Paris à la bouche... vous êtes abonnées à trois journaux de Paris... vous recevez le journal des modes de Paris... vous avez tapissé un boudoir de tous les monuments de Paris... vous chantez les romances de Paris... vous lisez tous les romans de Paris... vous dansez les polkas de Paris... vous vivez à Paris, et non au village de Saint- Anaclet... et si je vous annonçais que je me retire des affaires pour aller vivre de mes rentes à Paris, vous sauteriez de joie comme des enfants devant des joujoux... et après vous vous étonnez qu'un jeune homme de vingtdeux ans, nourri de vos idées, entraîné par vos exemples et libre de sa personne, se jette dans un wagon qui le conduit à la vapeur dans votre paradis terrestre, dans le paradis qu'il rêve depuis le premier éveil de son imagination ! Allons, vous n'êtes pas raisonnables, je vous le dis une seconde fois.
286 EN PROTINCE
— On vous accorderait tout cela, dît M'»^ Cartouj d'une voix timide et éplorée; mais il y a dans ce départ précipité une faute grave et dont vous ne parlez pas.
— Ah! une faute grave, reprit M. Cartoux, en cherchant au plafond; une faute grave!... je ne la connais pas.
— Oh! les hommes! les hommes! murmura la mère.
— Oh ! les femmes ! les femmes ! reprit Cartoux en parodiant le son de voix de sa femme. Voyons, où est la faute grave?
— Eh bien! reprit M«>^ Cartoux, ce beau mariage rompu, presque à la veille des noces. . . Vous excusez cela?
— Bon ! voilà une idée de femme ! s'écria le mari ; auriez-vous mieux aimé qu'il eût rompu le mariage le lendemain des noces, comme M. de Caumont? Le divorce n'est permis qu'avant le mariage , et si le marché n'est pas acceptable, on use de la permission. La veille est faite pour corriger les fautes du lendemain.
— Et on met une jeune fille au désespoir, ajouta M«»e Cartoux.
— Bah! je ne crois pas au désespoir des jeunes filles d'aujourd'hui.
— Vous ignorez donc, reprit la femme, tous les bruits calomnieux...
•^ Des commérages, dites des commérages, madame.
'—Mais avec des commérages on tue des réputations.
— Quand les réputations se portent mal.
— Ah! monsieur I je ne l'aurais jamais cru... vous aussi, vous vous faites l'écho de la médisance des oisifs!
--'Eh! madame, est-ce que je suis l'inspecteur de la conduite de M^^ Âugustine? J'ai trois cents ouvriers à inspecter, cela me suffit.
En ce moment un domestique entra et remit une carte à l'industriel, en disant:
— On demande à parler à monsieur.
Gartoux lut, et dit à haute voix :
— Sidore Bringier, capitaine en retraite. Et il ajouta :
— Que peut me vouloir ce capitaine, à neuf heures du matin?
— Nous sommes inutiles ici, dit M™« Car*
toux; nous sortirons, ma fille et moi, si vous le permettez.
— Non pas, reprit Cartoux ; restez : sa visite sera moins longue; le capitaine vient sans doute me reconunander un ouvrier, et il est très-bavard dans ses recommandations... Mais reprenez donc un visage riant; il ne faut pas qu'on dise au Café Bellone que nous allons périr de désespoir parce que Maurice est allé faire une promenade à Paris.
Le capitaine aurait pu entendre ces derniers mots, car il fut immédiatement introduit.
Il était en grande tenue de bal, tout habillé de noir, cravaté de blanc, ganté de jaune, chaussé de vernis; costume assez étrange à porter en rase campagne, un peu après le lever du soleil.
Son maintien avait une roideur diplomatique. Sa figure gravement solennelle, sa narine orageuse, ses lèvres pincées, son salut froidement poli, n'annonçaient rien de bon, et M™^ Cartoux frissonna sans pouvoir s'expUquer une terreur sans motif.
Un homme habitué aux afl'aires de la vie aurait aisément deviné qu'il y avait là une de
ces démarches auxquelles on fait toujours bien d'accorder quelque solennité. Car il est toujours grave de voir Thonneur des familles en jeu.
La présence inattendue des deux femmes parut déconcerter le capitaine; il s'assjt, et chercha péniblement un début de conversation qui n'avait sans doute aucun rapport avec l'objet de sa visite.
— Capitaine, dit M. Cartoux sur un ton affectueux, que venez-vous nous apprendre de beau? je suis très-empressé de connaître ce qui me procure l'honneur et le plaisir d'une visite si matinale.
— Voici... dit le capitaine, au comble de l'embarras. Voici... On m'a nommé vice-président du comité agricole, et j'ai à vous entretenir d'une foule de choses... intéressantes pour vous... Mais pour ces dames... Pardon, mesdames... je sais tout le respect qu'on doit au beau sexe... et les détails d'horticulture... d'accUmatation... de greffe... de croisement... que sais-je? ne sont pas de nature à vous amuser beaucoup...
— Nous comprenons, dit M^^e Cartoux, en