PARIS
LIBRAIRIE NOUTELLE
Boulevard des luiiens, 15
A. BOURDILLIAT ET G*% ÉDITEURS La traduction et la reprodnetioii i<mt réflenréet
Hffi:
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Les romans de mœurs, les drames, les comédies ont exploité toutes les individualités perverses, odieuses, excentriques ou fatales qui peuvent jeter la perturbation dans les familles. Il restait peut-être une lacune, et ce livre, qui ne pouvait être ni une comédie, ni un drame, essaye de la remplir. (
La plus rigide délicatesse a guidé la plume de Tauteui*! au point de rendre énigmatique aux yeux du plus grand nombre le caractère du héros principal. On a mieux aimé, pécher par trop d'obscurité que par trop de lu-
mière : ce livre, d'ailleurs, est on hommage rendu à l'amour pur et à la fenune ; il n'est destiné pourtant ni aux femmes ni aux jeunes filles, comme les nombreux romans, ses aînés, et s'il ne rendait service, par sa publicité, qu'à un seul père de famille, l'auteur ne regret* tcrait pas son travail.
— Votre bal est très-beau» mon cher monsieur Lebreton.
«— Oh!.., un simple petit bai de famitte,,. des amis, des parents» des voisins... quelques notables de Cbatou... et tous vous obstinez k ne pas danser, vous, monsieur Auguste Verpilliot, mon jeune et * grave ami ?
— Panser ! à mon âge l vingt^huit ans I et avec mes petites ambitions de professeur L.. Je laisse la danse aux écoliers...
— A votre ami Octave, par exemple. Oh ! celuilà est ici dans son élément».. Avez-vous vu valser
Octave avec ma fiBe Louise?... Ce n'est pas ua valseur, c'est un tourbillon !
Dans ce vaste salon de campagne, où M. Lebreton donnait un bal, cette valse furibonde avait brisé les forces des jeunes gens et des jeunes filles ; les éventails s'agitaient sur tous les visages, les mouchoirs glissaient sur tous les fronts; le souffle manquait à toutes les poitrines ; mais l'artiste qui tenait le piano n'aurait pas voulu sacrifier trois mesures du volcanique chef-d'œuvre de Strauss; il faisait son devoir jusqu'au bout, pour rappeler au salon une désertion sacrilège, et il ne chantait qu'à des oreilles sourdes, avec le plus honorable acharnement.
Octave qui, malgré lui, avait suivi la désertion générale, vint brusquement arracher Louise à son repos, et donna au pianiste un prétexte pour épuiser l'œuvre de Strauss. La jeune fille avait cédé comme la colombe cède à l'attraction du serpent; elle se laissait emporter, en trois temps, par un bras vigoureux, et, la tète inclinée sur l'épaule, elle suivait, avec une régularité passive, les élans irrésistibles de son valseur. Le pianiste, emporté aussi par une effluve électrique, précipita le mouvement sous la furie de ses doigts, comme si un démon lui eût prêté ses griffes. Les regards étaient fixés sur
le seul groupe valsant qui voulait bien accompagner le pianiste, quand tout le monde l'abandonnait ; un silence étrange régnait dans le salon du bal; on n'écoutait pas la musique, on la suivait. Octave < tournait sur ses pieds avec une précision brusque, mais esclave de la mesure ; Louise semblait valser avec les pieds de son valseur, et son beau sein, trahi par l'échancrure de la robe, s'agitait comme une double gerbe de lis au souffle de l'ouragan. La figure du jeune homme aurait exigé le pinceau d'un Salvator-Rosa de salon; elle était effrayante et superbe, à un degré qu'aucun comédien ne peut atteindre quand il sculpte ses joues devant un miroir, pour effrayer le bon public. Octave, lui, ne commettait pas cet artifice dramatique avec préméditation; il se servait, à son insu, de sa furie intérieure pour exprimer sur son visage tout le délire de ses sens : il ne voyait rien, il se croyait seul au milieu de cette foule qui ne voyait que lui ; ses yeux ne quittaient pas la jeune fille, et ses lèvres convulsives, sa respiration haletante, son teint embrasé achevaient d'exprimer tout ce qu'une inexorable passion peut dire dans un regard defeu acharné sur une vierge de seize ans.
On entendit une voix qui disait d'un ton brutal :
— Monsieur le pianiste, assez !
6 XOnSIEUR AUGUSTE
Le musicien> comme foudroyé par cette apostrophe insolite, s'arrêta tout court» et la jeune fille se laissa tomber sur un fauteuil.
H. LebretoQ accourut en souriant vers Louise, et lui dit :
— Mou enfant, ce soir nous ne danserons plus; il ne faut pas être malade demain.
Et se tournant vers Octave, il ajouta :
— Mais vous avez le diable au corps l Si le piano ne s'arrêtait pas, vous valseriez donc toujours? Voilà une passion!
Louise saisit aux mains de sa voisine un large éventail chinois, et s'en servit pour remettre les charmantes lignes de son visage dana leur état na« turel.
La voisine était une jeune demoiselle de vingt ans, une brune éblouissante, aux cheveux massifs et ondes, aux yeux de diamants noirs à facettes, aux lèvres de cerise, d*un rouge virginal. Sans regarder Louise, mais ayant pris soin de diriger rémission de sa voix vers ToreiUe de son amie, elle lui dit :
— Tu es une enfant ! tu détestes ce jeune homme, et tout' le monde va croire que tu l'aimes.. , ouï, tout le monde, excepté ton père qui n'entend rien à ces choses-là.
MONSIEUR AUGU^TR T
•-^ Mais tu n*a8 donc pas vu? dit Louise derrière réventail» Octave m'a enlevée de vivo force ; il a
deux mains de fer.
^^ Mauvaise raison ! reprit la voisine; la volonté d'une femme est plus forte que la main d*un homme. Tu ea folle de la valse, voilà ! t^ vateerais avec ce fauteuil ; il a deux bras.
*— Tu es souvent bien injiMte envers moi, ma chère Agnès, dit Louise, en accompagnant ce re^ proche d'un signe d'impatience très-marqué.
Un plateau de glaces s'arrêta devant les deux jeunes filles, et mit fin à leur entretien»
*— Une fille est le souci d*un père, disait M» Le^ breton, en découpant un granit glacé avec le tran« chant d'une petite cuiller de vermeil. Vous auretun jour ce souci, mon cher monsieur Auguste.
«^ Oh 1 monsieur Lebreton, dit Auguste Verpilliot, en savourant par livraisons une glace vanille, je suis si absorbé en ce moment par des travaux sérieux, qu'il me serait impossible de tourner la plus distraite de mes idées vers le mariage.
*- n eal vrai de dire que vous êtes un rude plo« cheur, monsieur Auguste*.. S» ce moment, vous achevez... m'avez-vous dit... une... une...
«^ Une étude sur la seconde guerre punique, dit gravement Auguste^ en déposant la soucoupe sur
e MONSIEUB AUGUSTE
un plateau .de passage. Je veux éclairdr plusieurs faits historiques fort nébuleux... U y a des lacunes impardonnables dans Tile-Live... Après Trasimène, on ne sait plus le chemin que prend Annibal... C'est grave, comme vous voyez...
— Très-grave ! dit M. Lebreton, en essuyant ses doigts avec son mouchoir.
— Je hasarde, moi, une opinion qui sera remarquée par rinstitut, reprit Auguste d*un ton doctoral.
— Ah ! vous soumettrez votre travail à l'Institut, monsieur Auguste ?
— Oui, pour le prix Gobert... Je soutiens avec conviction, et je prouve avec évidence qu'Annibal a fait un coude vers le littoral de l'Adriatique, et qu'ensuite il est descendu sur le Vultume, en Campanie. Campania felix... Je vous dis cela confidentiellement, monsieur Lebreton, mais je serais plus réservé envers un confrère; il y a des voleurs d'idées à tous les coins de Paris.
— Oh! dit M. Lebreton, vous ne craignez rien avec moi; je suis un industriel retiré des affaires; j'aime les savants, j'adore la science, mais je ne serai jamais un concurrent au prix Lambert.
— Gobert.
— Jaubert... Je suis brouillé avec les noms propres... je ne retiens que les chifires; habitude
de calcul. Si les noms étaient des numéros, je n'oublierais jamais un nom... Monsieur Auguste, je vous l'ai toujours dit... avec votre caractère, vos mœurs, votre amour du travail, votre fortune, vous seriez un bon mari et un excellent père de famille... C'est que, voyez-vous, dans le siècle où nous sommes, les jeunes gens prennent tous des habitudes funestes, et tous ces mauvais garçons ne seront jamais de bons maris... Cela fait trembler les pères... Tenez, monsieur Auguste, je ne veux pas dire du mal de votre ami Octave, mais j'aimerais mieux mettre ma fille Louise dans un couvent que la marier à votre ami.
— C'est pourtant un assez bon^ diable, Octave, répondit négligemment Auguste, et avec le ton d'un interlocuteur distrait qui est obligé de dire quelque chose.
— Assez bon diable, répondit M. Lebreton, assez bon diable; on ne fait pas un mari avec cette simple qualité-là... 11 aime le jeu, les chevaux, la chasse, les petits soupers, les vins de premier choix^ les théâtres, les bals, il aime tout.. . Eh bien! monsieur Auguste, quand un jeune homme aime tout il n'aime pas sa femme. Est-ce vrai ?
— Oui, je suis de votre avis... Mais Octave a des qualités brillantes; il a beaucoup d'esprit...
•— Oh I de Tesprit 1 £t quel usage en fait-il! Hier, je me suis retenu... Oui, vous avez été témoin de cette scène ; je Taurais mis à la porte, si je n'eusse craint d'affliger M. Desbaniers, son père... N*a«tF*il pas osé dire, devant les bustes de Corneille et de Racine, que la tragédie était un vice nationali comme le potage au vermicelle. Est-ce de* Tesprit, cela ? c'est un blasphème ignoble I... Un jeune homme élevé au lycée Bonaparte, par H. Pessonneaux! Où allon»*nous, bon Dieu l
~ Il faut l'excuser... Octave est encore sijeune...
— « Si jeune 1 U est de votre âge ; U a ses vbgt^ cinq ans bien comptés ! Mais quelle différence entre vous et lui l Vous êtes grave, studieux, réfléchi, respectueux; quel père ne s'estimerait heureux de vous choisir pour gendre, et d'augmenter encore votre fortune par une bonne dot, car on sait que vous faites un raisonnable usage de l'or..» Mais le voici*., il vient à nous; n'ayons pas l'air d'avoir parlé de lui.
Un miroir avait probablement conseillé à Octave de quitter son effrayante figure de valseur, et de re^ prendre les lignes calmes, dans une retraite de dix minutes passées à Textrémité déserte de Tappartement. U arriva, le sourire aux lèvreS; et s'adressant à M. Lebreton :
de calcul. Si les noms étaient des numéros, je n'oublierais jamais un nom... Monsieur Auguste, je vous l'ai toujours dit... avec votre caractère, vos mœurs, votre amour du travail, votre fortune, vous seriez un bon mari et un excellent père de famille... C'est que, voyez-vous, dans le siècle où nous sommes, les jeunes gens prennent tous des habitudes funestes, et tous ces mauvais garçons ne seront jamais de bons maris... Cela fait trembler les pères... Tenez, monsieur Auguste, je ne veux pas dire du mal de votre ami Octave, mais j'aimerais mieux mettre ma fille Louise dans un couvent que la marier à votre ami.
— C'est pourtant un assez bon^ diable, Octave, répondit négligemment Auguste, et avec le ton d'un interlocuteur distrait qui est obligé de dire quelque chose.
— Assez bon diable, répondit M. Lebreton, assez bon diable; on ne fait pas un mari avec cette simple qualité-là. •• Il aime le jeu, les chevaux, la chasse, les petits soupers, les vins de premier choix, les théâtres, les bals, il aime tout.. £h bien! monsieur Auguste, quand un jeune homme aime tout il n'aime pas sa femme. Est-ce vrai ?
— Oui, je suis de votre avis... Mais Octave a des qualités brillantes; il a beaucoup d'esprit...
•^ Oh I de Tesprit ! Et quel usage enfait«il? Hier, je me suis retenu... Oui, vous avez été témoia de cette scène ; je Taurais mis à ia porte, si je n'eusse craint d'affliger M. Desbaniers, son père... N'a*t~il pas osé dire, devant les bustes de Corneille et de Ra« cine, que la tragédie était un vice national» comme le potage au vermicelle, Est»ce de ' Tesprit, cela T c'est un blasphème ignoble 1... Un jeune homme élevé au lycée Bonaparte, par H, Pessonneaux ! Où allons**nous, bon Dieu l
*-« Il faut l'excuser... Octave est encore si jeune...
— ^ Si jeune 1 II est de votre âge ; il a ses vingU cinq ans bien comptés ! Mais quelle différence entre vous et lui l Vous^ êtes grave, studieux, réfléchi, respectueux; quel père ne S'estimerait heureux de vous choisir pour gendre, et d'augmeiter encore votre fortune par une bonne dot, car on sait que vous faites \m raisonnable usage de Tor... Hais le voici... il vient à nous; n'ayons pas l'air d'avoir parlé de lui.
Un nûroir avait probablement conseillé à Octave de quitter son effrayante figure de valseur, et de re«* prendre les lignes calmes, dans une retraite de dix minutes passées à Textrémité déserte de l'appartement. Il arriva, le sourire aux lëvreS; et s' adressant à M. Lebreton :
MONSIEUR AUGUSTE il
•— Vos invités de Paris, dit-il, craignent de manquer le dernier convoi, et ils s'esquivent tous, à la française; c'est une vraie déroute... Nous n'aurons pas de cotillon ce soir.
— n est vraiment infatigable, ce démon du bal ! dit Auguste, en donnant un léger coup sur l'épaule de son ami, après ton dernier solo de valse, il n'y a plus de danse possible. C'est le bouquet final.
— Allons donc ! dit Octave, la danse ctst perdue en France 1 les bals finissent quand ils devraient commencer. Un quadrille met tout le monde aux abois. C'est honteux ! il n'y a plus de jeunes gens. Si je n'avais eu sous la main trois vieillards, je ii*aurais jamais pu compléter le dernier quadrille. On ne voit, sauter que des cheveux gris dans un bal. Les femmes valsent avec les femmes. Les hommes parlent ^u crédit mobilier avec accompagnement de piano. Musard est mort, vive le trois pour cent ! C'est la décadence. Le quadrille des lanciers va nous rendre le menuet. Je suis furieux contre mon siècle, et je vais fumer un cigare dans le pard pour me calmer.
Octave tourna sur ses talons et dijçaruti M. Lebreton croisa les bras, haussa les épaules, ei dit à Auguste Verpilliot.
-* Eh bien ! est-il fou, votre ami ? là, je vous
12 MONSIEUR AUaVSTE
le demande? Il nous a décoché autant de sottises que de mots ! et avec quelle volubilité ! Je croyais que cette valse furibonde Tavait brisé. H va fumer dans le parc, au lieu d'aller dormir ! Ah ! permettezmoi, mon cher monsieur Auguste, permettez-moi de vous adresser une petite remontrance...
— A moi? demanda Auguste en riant.
— Oui, à vous. Tout cela est un peu votre faute. Vous ave^s de l'ascendant sur ce jeune fou, et vous n'osez jamais lui donner un bon conseil... Vous riez tout le premier de ses folies... Vous avez souvent l'air d'avoir peur de lui, et...
— C'est que je le connais, interrompit vivement Auguste ; quand vousle voyez partir ainsi comme une locomotive, si j*avais le malheur de lui faire une objection, il m'enverrait à tous les diables ! Il faut prendre ses amis avec leiu*s défauts. Un ami qui n'aurait que de bonnes qualités ferait rougir l'autre en l'humiliant. L'amitié ne s'établit jamais entre deux perfections. Elle deviendrait froide, et s'évanouirait dans l'ennui de l'accord parfait.
— Mais c'est très-profond ce que vous dites là, mon jeune Auguste, dit M. Lebreton, enthousiasmé; vraiment, vous irez loin, très-loin. Vous êtes un penseur déjà! Vingt-huit ans! Heureuse la femme qui...
— Il est déjà fort tard, interrompit Auguste, en
regardant sa montre ; j'ai deux points historiques à réfuter, avant mon sommeil. On affirme, d'une part, qu'Annibal, après Trasimène, a traversé Hispella, et a longé l'Adriatique jusqu'à l'embouchure de l'Aufide. Première erreur. D'autre part, on ose affirmer qu'il n'a pas attendu des renforts sur les môles des ports de Firmum et de Castrum-Novum. Seconde erreur. Trois victoires avaient épuisé Annibal comme une défaite, ce qui l'obligeait à renoncer au siège de Rome, et à courir vers l'Adriatique, où devait l'attendre son frère Asdrubal.
— Laissez-moi vous serrer les mains, dit M. Lebreton, ému aux larmes; rien ne peut vous distraire de vos études, même dans un bal!.,. Il y avait pourtant chez moi de jolies femmes... heinî... Je parie que vous n'avez pas remarqué ce soir M™* de Gérenty, avec son costume de...
— Ah ! monsieur Lebreton ! une femme mariée ! dit Auguste, en baissant les yeux ; quelle idée avezvous de moi ?
, — Pardon, pardon, reprit M. Lebreton, en s'indinant; pure plaisanterie... Vous savez... quelquefois... sans aucune mauvaise pensée... .un homme... rhommeleplus moral... c'estunhommagerenduàla beauté... Moi-même... je crois être... sans être un Caton... un Putiphar... Si je vois ime belle personne
14 MONSIECH AÛQCftfi
du sexe... je dis... tiens !..« comme je dirais, ahl devant un tableau de M. Dubuffe ou une statue de Raphaël... sans qu'un seul cheveu de ma tête... mais pardon, monsieur Auguste; excude2»moi.»« Vous ave2 deux points historiques à réfuter,.. Votre chambre est toute prête... une petite chambre de réserve... Il y a un bureau, des plumes, du papier» un dictionnaire de rAcadémie, tout ce qu'il faut enfin. J*aihuit chambres de réserve, toutes occupées cette nuit par des familles d'amis. Je vous ai donné ce soir la chambre de la bibliothèque. Vous me saurez gré de cette attention ?
-^ Un gré infini, monsieur Lebreton» et en regrettant de vous quitter trop tôt...
-^Un domestique vous conduira... c^est au se* cond étage... On lit sur la porte: Bibliotltèqueé.. rien que des ouvrages de choix. ..Le Cours de litténh tare de M* de La Harpe,,.
-^ J*en fais mes délices^ monsieur Lebreton.
— L'Histoire romaine de Catrou et Rouille.»» en vingt volumes*
— Excellente histoire !
"^ V Histoire des Pays^Bas^ par Metteret^... -^ Un chef-d'œuvre !
— Le Spectacle de la Nature^par Pluche^^i ^ Mon ouvrage favori I
MONSIEUa AUGUSTE 15
— Les grands classiques,
— Ce sont mes dieux l •— Pîis un roman,
— Le roman est le poison du cœur.
~ Oh ! digne jeune homme ! laissez*moi vous serrer encore les mains I Heureux Thyménée qui,,»
— A demaint cher monsieur Lebreton. Je vous souhaite une excellente nuit.
Tout entier à son admiration, M, Lebreton ne s'était pas aperçu que ses invités avaient disparu en sourdine, en usant de la liberté de la campagne. Sa fille même, déjà maltresse de maison, était montée dans son appartement, où elle se laissait déshabiller par W^^ Rose, sa femme de chambre, une vraie soubrette de comédie, qui accompagnait de phrases malignes le petit travail de ses mains.
-^ Voilà un corsage tout à fait perdu, disait-elle en examinant cette pièce de toilette qu'elle tenait à deux mains, c'est dommage, car la robe est bien jolie... Il y a là, regardez, mademoiselle... il y a la marque de quatre ongles cl;e feu... on dirait que vous avez dansé avec le diable, et qu'il vous a laissé Tempreinte de sa griffe sur le dos...
-* Taisez*vous donc, Rose, dit Louise en frissonnant, ne parlez pas ainsi à cette heure.,, minuit sonne au chemin de fer.
unplateau.de passage. Je veux éclaircir plusieurs faits historiques fort nébuleux... Il y a des lacunes impardonnables dans Tite-Live... Après Trasimène, on ne sait plus le chemin que prend Annibal... Cest grave, comme vous voyez...
— Très-grave ! dit M. Lebreton, en essuyant ses doigts avec son mouchoir.
— Je hasarde, moi, une opinion qui sera remarquée par rinstitut, reprit Auguste d'un ton doctoral.
— Ah ! vous soumettrez votre travail à l'Institut, monsieur Auguste ?
— Oui, pour le prix Gobert... Je soutiens avec conviction, et je prouve avec évidence qu'Annibal a fait un coude vers le littoral de l'Adriatique, et qu'ensuite il est descendu sur le Vultume, en Campanie. Campaniafelix,,. Je vous dis cela confidentiellement, monsieur Lebreton, mais je serais plus réservé envers un confrère; il y a des voleurs d'idées à tous les coins de Paris.
— Oh! dit M. Lebreton, vous ne Craignez rien avec moi; je suis un industriel retiré des affaires; j'aime les savants, j'adore la science, mais je ne serai jamais un concurrent au prix Lambert.
— Gobert.
— Jaubert... Je suis brouillé avec les noms propres... je ne retiens que les chifires; habitude
de calcul. Si les noms étaient des numéros, je n'oublierais jamais un nom... Monsieur Auguste, je vous Fai toujours dit... avec votre caractère, vos mœurs, votre amour du travail, votre fortune, vous seriez un bon mari et un excellent père de famille... C'est que, voyez-vous, dans le siècle où nous sommes, les jeunes gens prennent tous des habitudes funestes, et tous ces mauvais garçons ne seront jamais de bons maris... Cela fait trembler les pères... Tenez, monsieur Auguste, je ne veux pas dire du mal de votre ami Octave, mais j'aimerais mieux mettre ma fille Louise dans un couvent que la marier à votre ami.
— C'est pourtant un assez bon^ diable, Octave, répondit négligemment Auguste, et avec le ton d'un interlocuteur distrait qui est obligé de dire quelque chose.
— Assez bon diable, répondit M. Lebreton, assez bon diable; on ne fait pas un mari avec cette simple qualité-là... 11 aime le jeu, les chevaux, la chasse, les petits soupers, les vins de premier choix, les théâtres, les bals, il aime tout.. . £h bien! monsieur Auguste, quand un jeune homme aime tout il n'aime pas sa femme. Est-ce vrai ?
— Oui, je suis de votre avis... Mais Octave a des qualités brillantes; il a beaucoup d'esprit...
«^ Oh I d6 Tesprit ! Et quel usage en fait-il? Hier, Je me 8uis retenu... Oui, vous avez été témoin de cette scène ; je Taurais mis à la porte, ai je n'eusse craint d'affliger M. Desbaniers, son père... N*a«tF-il pas osé dire, devant les bustes de Corneille et de Ra* cine, que la tragédie était un vice national, comme le potage au vermicelle. Est-ce de* l'esprit, cela? c'est un blasphème ignoble I... Un jeune homme élevé au lycée Bonaparte, par M. Pessonneaux ! Où allon»*nous, bon Dieu l
<— Ufautrexcuser... Octave est encore si jeune...
— ^ Si jeune 1 U est de votre âge ; il a ses vingU cinq ans bien comptés ! Mais quelle différence entre vous et lui l Vous Ates grave, studieux, réfléchi, respectueux; quel père ne s'estimerait heureux de vous choisir pour gendre, et d'augmenter encore votre fortune par une bonne dot, car on sait que vous faites un raisonnable usage de l'or... Hais le voici... il vient à nous; n'ayons pas l'air d'avoir parlé de lui.
Un miroir avait probablement conseillé à Octave de quitter son effrayante figure de valseur, et de re*« prendre les lignes calmes, dans une retraite de dix minutes passées à l'extrémité déserte de l'appart»» ment. Il arriva, le sourire aux lèvres^ et s'adressant à M. Lebreton :
MONSIEUR AUGUSTE il
•— Vos invités de Paris, dit-il, craignent de manquer le dernier convoi, et ils s'esquivent tous, à la française; c'est une vraie déroute... Nous n'aurons pas de cotillon ce soir.
— n est vraiment infatigable, ce démon du bal ! dit Auguste, en donnant un léger coup sur l'épaule de son ami, après ton dernier solo de valse, il n'y a phis de danse possible. C'est le bouquet final.
— Allons donc ! dit Octave, la danse ost perdue en France ! les bals finissent quand ils devraient commencer. Un quadrille met tout le monde aux abois. C'est honteux ! il n'y a plus de jeunes gens. Si je n'avais eu sous la main trois vieillards, je ii^aurais jamais pu compléter le dernier quadrille. On ne volt, sauter que des cheveux gris dans un bal. Les femmes valsent avec les femmes. Les hommes parlent ^u crédit mobilier avec accompagnement de piano. Musard est mort, vive le trois pour cent ! C'est la décadence. Le quadrille des lan^^ ciers va nous rendre le menuet. Je suis furieux contre mon siècle, et je vais fumer un cigare dans le pard pour me calmer.
Octave tourna sur ses talons et diifÇ)aruti M. Lebreton croisa les bras, haussa les épaules, et dit à Auguste Verpilliot.
— Eh bien ! est-il fou, votre am! ? là, Je vous
le demande? Il nous a décoché autant de sottises que de mots ! et avec quelle volubilité I Je croyais que cette valse furibonde Pavait brisé. Il va fumer dans le parc, au lieu d'aller dormir ! Ah ! permettezmoi, mon cher monsieur Auguste, permettez-moi de vous adresser une petite remontrance...
— A moi? demanda Auguste en riant.
— Oui, à vous. Tout cela est un peu votre faute. Vous av€i;2 de Fascendant sur ce jeune fou, et vous n'osez jamais lui donner un bon conseil... Vous riez tout le premier de ses folies... Vous avez souvent Fair d'avoir peur de lui, et...
— C'est que je le connais, interrompit vivement Auguste ; quand vousle voyez partir ainsi comme une locomotive, si j'avais le malheur de lui faire une objection, il m'enverrait à tous les diables ! Il faut prendre ses amis avec leurs défauts. Un ami qui n'aurait que de bonnes qualités ferait rougir l'autre en l'humiliant. L'amitié ne s'établit jamaisentre deux perfections. Elle deviendrait froide, et s'évanouirait dans l'ennui de l'accord parfait.
— Mais c'est très-profond ce que vous dites là, mon jeune Auguste, dit M. Lebreton, enthousiasn^ ; vraiment, vous irez loin, très-loin. Vous êtes un penseur déjà! Vingt-huit ans! Heureuse la femme qui...
— Il est déjà fort tard, interrompit Auguste, en
regardant sa montre ; j*ai deux points historiques à réfuter, avant mon sommeil. On affirme, d'une part, qu'Annibal, après Trasimène, a traversé Hispella, et a longé l'Adriatique jusqu'à Tembouchure de FAufide. Première erreur. D'autre part, on ose affirmer qu'il n'a pas attendu des renforts sur les môles des ports de Firmum et de Cdstrum^Novum» Seconde erreur. Trois victoires avaient épuisé Annibal comme une défaite, ce qui l'obligeait à renoncer au siège de RomCi et à courir vers l'Adriatique, où devait l'attendre son frère Asdrubal.
— Laissez-moi vous serrer les mains, dit M. Lebreton, ému aux larmes; rien ne peut vous distraire de vos études, même dans un bal!... Il y av^it pourtant chez moi de jolies femmes... hein?... Je parie que vous n'avez pas remarqué ce soir M™® de Gérenty, avec son costume de...
— Ah ! monsieur Lebreton ! une femme mariée ! dit Auguste, en baissant les yeux ; quelle idée avezvous de moi?
, — Pardon, pardon, reprit M. Lebreton, en s'indinant; pure plaisanterie... Vous savez... quelquefois... sans aucune mauvaise pensée... .un homme... rhommeleplus moral... c'est un hommage rendu àla beauté... Moi-même... je crois être,., sans être un Gaton... un Putiphar... Si je vois une belle personne
— Mademoiselle a peur? la maison est pleine de monde... on chante des airs de polkas dans toutes les chambres... Ah! le bal était bien beau!... Votre robe n'a rien perdu de sa fraîcheur... regardez...
— Eh bien! vous allez me laisser en... Donnezmoi vite un peignoir, et défaites mes cheveux... j*aimeune coiffure commode pour la nuit...
— Voici un peignoir, mademoiselle... Je disais tout à Fheure à Charlotte : M"* Louise a les plus belles épaules du bal... c'est doux comme le satin, et blanc comme un lis... Je ne suis pas étonnée si... Mademoiselle veut-elle bien s'asseoir?
— De quoi êtes-vous étonnée, Rose?
— Oh ! de rien. . . Ces épis qui sont dans vos cheveux sont-ils en vrai or?
— Oui; belle demande.
— Bon! j'ai gagné mon pari avec Charlotte !<«. Comme ils sont beaux les cheveux de mademoiselle!... c'est de l'or vrai comme les épis. Moi, si j'étais homme, j'aimerais une blonde. C'est beaucoup plus femme... Aussi je ne suis pas étonnée... Pardon, mademoiselle. . . votre jolie tète voudrait-elle bien se pencher un peu plus en avant?... Très-bien!... Je vais vous arranger une coiffure de mariée... Moi, j'aime à savoir que je suis bien coiffée en dormant, c'est la coquetterie du sommeil.
— Mais enfin, mademoiselle Rose, me direz-vous de quoi vous n'êtes pas étonnée?
— Si les messieurs vous regardent avec tant de plaisir... il y en a un surtout... Oh! moi, je suis une espionne d'antichambre... je vois tout, les murailles sont de cristal pour mes yeux; elles me servent de lunettes... vous savez, mademoiselle... Sont-ils épais vos beaux cheveux !... Celui qui à fait la dernière valse... M. Octave... on ne sait pas dire s'il est laid ou s'il est joli... mais en voilà un qui a l'air d'un amoureux!... il regarde les femmes comme les enfants regardent les bonbons... Je crois voir sur votre joue les tisons de ses yeux: il vous brûlait en valsant. C'est un démon, comme celui du Grand- Opéra, mais vrai. J'aimerais mieux rencontrer Cartouche dans un bois que lui...
— Mon Dieu! j'étouffe de chaleur, interrompit Louise... il n'y a pas un souffle d'air, cette nuit; on ne respire pas.
— Me permettez-vous d'ouvrir la fenêtre, mademoiselle... il n'y a pas de voisins... on ne craint pas d'être vue... la rivière passe devant.
— Oui, vous avez raison, j'ai besoin d'air... ouvrez... il y a ce grand arbre qui me fait toujours
peur... il semble qu'il me regarde...
fi*
— M. Auguste Verpilliot dit que cet arbre est un tremble...
— Tu lui parles donc?
— Au tremble ?
— Folle 1... à monsieur...
— A M. Auguste Verpilliot... moi, lui parler!... On dit que c'est un auteur... je n'aime pas les auteurs; ils n'aiment que leurs livres... et puis celuilà est fier comme un peuplier; il n'a jamais daigné lire ma figure... Mademoiselle se trouve-t-elle mieux?
— Oui... l'air de la rivière me fait du bien... Ah ! vous le trouvez fier!
— Et il est blond, je déteste les blonds.
— Allons, vous êtes injuste, Rose.,, Ne lui trouvez-vous pas un air distingué?
— Pour nous, tous les messieurs ontl'air distingué.
— Oui ; mais celui-là est plus distingué que les autres. \
— Il a l'air doux, c'est vrai, mademoiselle ; il a un grand soin de sa petite personne, il s'habille très-bien ; il a du linge superbe, et des manchettes de dentelle. Il est frais et rose comme un neveu de chanoine; ses traits ne font pas une faute; il a une Voix de chanteuse de vaudeville. Si je me mariais avec un homme comme celui-là, il me semblerait que j'épouse ma cousine.
■— Rose, vous n'avez pas de goût, .
— J'ai le mien.
— Ce n'est pas le bon;
— MademoisellQ, vous avez seize ans, et j'en ai tfcnte. A votre âge un mari est un chérubin, avec des joues de pêche, de grands yeux bleux, des cheveux blonds bouclés, un menton d'ivoire à fossette, et une petite voix qui. chante : Ah! vous dirai-je^ maman! c'est le rêve de toutes les pensionnaires» On appelle cette poupée de cire un joli garçon. Eh bien 1 à trente ans, nous laissons ces poupées chez le coiffeuti et nous voulons épouser des hom* mes. Moi» qui vous parle, mademoiselle Louise, je vous ai vu naître, et j'ai droit de conseils sur vous, puisque vous n'avez plus de mère. Si je vous voyais épouser une tête de coiffeur comme celle de M. Auguste, je retirerais mes économies de la caisse d'épargne, et j'irais chercher fortune en Alger. Cela vous fait rire, eh bien, moi je pleure en y songeant.
— Mais, ma bonne Rose, ne vous désolez pas ainsi! On dirait que M. Auguste m'a demandée en mariage, et que j'ai prononcé le oui,..
•*- Ah I mademoiselle... c'est que...
-** C'est que... Voyons, Rose, achevez,
— Non, mademoiselle... j'en ai trop dit.», il est
tard... vous avez besoin de repos... mettez-vous au lit... Avez-vous un ordre à me donner?...
— Baissez la persienne', mais laissez la vitre ouverte...
Rose exécuta Tordre, et comme elle se penchait sur le bord de la fenêtre, elle retint un cri, et ferma la vitre seulement.
Louise se leva sur son lit, et interrogea par un signe.
Rose hésita, en bégayant.
— Qu' avez-vous vu? demanda Louise, à voix basse.
— Oh! mademoiselle, répondit Rose avec une grande émotion, les yeux nous trompent souvent la nuit... j'ai vu... oh ! non, j'ai cru voir un homme, là, vis-à-vis, dans le feuillage de l'arbre...
— Sainte Vierge ! dit Louise , en cachant son visage dans ses mains.
Et un frisson convulsif agita la jeune fille, comme la subite atteinte du froid le plus violent.
— Remettez-vous au lit, mademoiselle, lui dit Rose, en l'entratnant vers l'alcôve.
— Ce n'est pas un homme, c'est un démon! murmura la jeune fille; Rose ne me quittez pas, j'ai peur.
— Voulez-vous que j'aille dénoncera votre père?...
— Non, interrompit Louise. Le mal est fait; n'ébruitons rien... Mon Dieul que je suis malheureuse!
Les larmes comprimées firent irruption et inon^ dèrent ses belles joues, arrondies pour le sourire.
Rose respecta quelques instants cette noble douleur virginale, et rompant enfin le silence, elle dit :
— Mais enfin, il n*y a pas Ik de quoi tant se désespérer!... Ce jeune homme est bien coupable, je ne le défends pas ; mais il faut bien aimer pour commettre un pareil crime. S'il vous aime ainsi, il vous épousera, et s'il vous épouse tout sera réparé.
— Tais-toi, tais-toi, dit Louise; jamais, jamais I,., j'aime Tautre...
Rose se laissa tomber sur le fauteuil de l'alcôve, inclina sa tête sur le chevet, et mêla ses larmes aux larmes de Louise.
Aucune autre parole ne fut échangée entre elles. A l'approche des heures matinales, le sommeil, qui ne perd jamais ses droits, vint leur donner sa consolation d'un instant.
La campagne avait cette mélancolie mystérieuse qui accompagne le lever du soleil. Un jeune homme sortait de la maison du bal, et descendait lentement les marches du perron, en mettant ses gants, et corrigeant les moindres plis avec un soin minutieux.
Deux jeunes filles, éblouissantes de beauté, Agnès et Louise dormaient dans cette maison de campagne, et on reconnaissait les fenêtres de leurs chambres aux fleurs amoncelées sur les balcons. Même pour les indifférents, rien n'est doux aux yeux comme la persienne de jardin qui voile la pudeur des gynécées, aux heures calmes de Taurore, quand les fleurs parfument la terrasse, quand les oiseaux et les fontaines chantent sans troubler le sommeil.
Ce quMl faut attendre alors, comme un spectacle plus beau que le lever du soleil, et l'attendre, sans être vu, dans une ombre du voisinage, c'est l'apparition qui va rayonner bientôt à ce balcon de fleurs, et sourire à toutes les grâces de la campagne, à toutes les joies voluptueuses de Tété ; c'est la jeune femme qui sort du sommeil et d'un rêve d'amour, et donne l'enchantement et la vie k ce paysage mort. Dans notre siècle de chiffres et de prose, 11 en est bien peu, parmi les hommes, qui se plaisent à devancer l'aurore, pour voir lever les deux plus émouvantes choses de ce monde : la beauté du doleil sur Une montagne Couverte de chênes, la beauté de la femme sur im balcon rempli de fleurs*
Après avoir corrigé le dernier pli de ses gants, notre jeune Auguste descendit la grande allée, ou-* yrit la grille, entra dans une double haie d'aubé*^ pînes en fleurs, et sonna avec précaution à la porte d*un joli cottage habité par la famille de son ami Octave. Les domestiques mêmes dormaient encore^ Octave seul était debout dans la maison ; il vint ouvrir, en costume d'atelier, et tenant en main palette et pinceau. Deux mains tendues se serrèrent affectueusement, et Auguste, introduit devant le chevalet, s'écria : déjà au travail ! c'est édifiant !
•^ Je m*amuse à peindre un rêve, dit Octave^ en
voilant son tableau avec un lambeau de serge grise.
— Et tu caches tes rêves aux amis ? reprit Auguste en riant.
— Je ne rêve pas pour le public, répliqua Octave; tiens! voici ce que je puis te montrer... regarde cette esquisse... Paris enlevant Hélène. Est-ce beau?
— 11 n'y a pas d'Hélène, et je cherche Paris.
— Mais tu vois une chambre, meublée à la grecque ?
— Oui.
— Eh bien! c'est la chambre de Ménélas,
— Elle est déserte...
— Les deux amants viennent de partir, et le mari est en train de les poursuivre sur le port d'Argos. La chambre seule est restée. La voilà. Un chefd'œuvre de chambre garnie : toi qui joues au savant, tu dois aimer les sujets antiques?
— Oh ! mon petit Octave, je ne suis pas dupe de ta fausse bonne humeur. On n'est pas si gai à cinq heures du matin... à moins d'être coq de ferme... ta main brûle ; ton teint est pâle ; ton œil est cerclé de noir...
— C'est une ophthalmie qui m'a brûlé les paupières, cette nuit.
— En dormant?
— Non, à ma leçon d'astronomie ; en veillant.
— Ah ! Octave, mon petit Octave ! tu seras donc amoureux toute ta vie?
— Eh ! je commence à peine, mon grand Auguste ! Ah çà! mais, tu viens mé professer la morale au lever du soleil ! ta montre avance de cinq heures sur rhorloge de la Sorbonne? Laisse-moi donc me réveiller. Si tu continues tu vas m'endormir.
— Je suis ton ami, Octave, n'est-ce pas?
— Oui, mais donne ta démission de professeur.
— Mais, au moins, tu accepteras mes conseils ? — Oui, à condition que tu ne m'en donneras pas.
— Adieu, Octave, je vais attendre le réveil de ta raison.
— Eh ! mon Dieu, reprit Octave en trépignant, je. connais ta vieille chanson ; je vais te l'accompagner au piano. Tu me la chantes toutes les fois que je m'approche d'une robe de satin. Tu vas encore me citer des vers de Juvénal et de Boileau contre les femmes. On connaît le sexe de ces deux coquins. ••
— Octave! Octave !... ces deux grands poètes...
— Sont deux grands scélérats comme tous ceux qui disent du mal des femmes. Si Juvénal vivait à Rome, aujourd'hui,* il serait engagé par le pape, comme soprano^ à la chapelle Sixtine, et Boileau chanterait un duo avec lui, à l'unisson. Ne me parle plus de ces gens-là.
â6 MONSIEUR AUGUSTE
— Octave, je voulais te parler sérieusement.^
— En prose ?
— Oui.
— Parle ; mais point de citations empruntées aux gardiens du sérail, entends-tu ?
— Soit... Octave, tu te perds dans la maison de M. Lebreton où je f ai présenté l'an dernier. Cette nuit ta conduite a été un vrai scandale. On ne doit pas valser comme tu valses, sous peine de passer pour un vampire de profession.
— En voilà une bonne ! Mais il me semble que je valse comme tout le monde. S*il y a scandale, e'est la faute de la valse, qui n'a jamais été une danse fort morale. Quô diable I la musique vous prodigue des notes fulminantes sous les talons, et un père commet la sottise de vous lancer sa fille sur la poitrine, sous prétexte de bal, et on resterait grave comme le nez d*un Allemand, et froid comme saint Sylvestre. Allons donc I Je veux être franc avec toi. Oui, j'aime Louise ; et quand je dis j'aime, c'est parce que le dictionnaire de Boileau ne me donne que ce mot stupide pour exprimer ce que je sens. Si je te disais /e l'adore, tu ne me comprendrais pas davantage. 11 y a une langue pour dépeindre une passion comme la mienne ; mais cette langue n'a point d'alphabet, point de grammaire ; elle se fait
entendre de moi seul; elle retentit en moi de la plante des pieds à la racine des cheveux. Si je vois dans un lointain d'ombre une frange de la robe de cette jeune fille, tout mon corps lui crie : je t*aime, ma bouche seule se tait. Et tu veux ensuite que / j'additionne froidement avec elle les chiffres d'un menuet, quand la liberté du bal me livre cette proie d'amour ? Oh ! non, je n'applique pas à mes passions mes études en mathématiques. Je voudrais avoir alors les cent bras de Briarée, et dussérje comme lui être écrasé par l'Etna, je l'enlèverais, à chacun de mes bonds, pour la rapprocher de mes lèvres, et boire son souffle, m'enivrer de son parfum, effleurer ses cheveux, vivre une minute dans le brûlant voisinage de toutes ses beautés. Dis-moi, maintenant, y a-t-il dans ton vocabulaire de glace un mot qui t'exprime ma passion?
A ces derniers mots, le. jeune Octave semblait avoir atteint le paroxysme de la folie amoureuse : ses yeux lançaient des flammes, ses lèvres frissonnaient de convulsions, ses boucles de cheveux noirs s'élevaient au-dessus du front et retombaient sur les tempes, comme si une main invisible eût réglé ce double mouvement,
Auguste regardait son ami avec des yeux remplis d'une expression étrange ; il ne s'attendait pas sans
doute à cette véhémence de langage passionné, et il ne savait quelle tournure de style calme pouvait ramener l'entretien vers une forme possible. Un témoin de cette scène aurait sans doute expliqué dans ce sens le trouble réel et rembarras muet d'Auguste.
Octave, après cinq minutes de silence, reprit le ton familier et dit:
— Maintenant, tu es fixé sur mon compte. Nous nous re verrons chez M. Lebreton après midi, à rheure du whist. Il faut que j'achève mon croquis.,, à huis clos. Et il ajouta en riant :
— Le public n'est pas admis.
— A la bonne heure ! dit Auguste, te voilà rentré dans ton naturel charmant; on peut causer avec toi...
— Cinq minutes... Le temps de préparer mes couleurs.
— Enfant! à ton âge, tu t'avises d'aimer comme un fou une petite fiUé qui sort du couvent.
— Veux-tu que j'attende mes soixante ans pour épouser ime vieille femme qui sort de l'hôpital?
— Ma foi ! ce serait plus sage.
— Mais, mon cher Auguste, quel sang de nénufar as-tu dans les veines ! tu connais Louise, n'estce pas?
— Belle question !
— Coinment la trouves-tu ?
— C'est une pensionnaire mignonne. Si elle jouait avec sa poupée, je ne saurais pas dire laquelle des deux joue avec l'autre.
— Ainsi, tu détestes les jeunes filles de seize ans î
— Elles me sont indifférentes.
— A quel âge les aimes-tu ?
— A l'âge de... de... quelle diablesse de question me fais-tu là !... je n'aime pas les blondes.
— A quel âge aimes-tu les brunes?
— Mon ami, nous vivons dans un siècle grave. Avant de songer à des folies, un jeune homme doit...
— Va te promener, interrompit brusquement Octave; tu n'aimes ni les brunes ni les blondes; on t'a mêlé en nourrice. Je crois que tu es ta sœur.
— Impossible de parler raison-cinq minutes avec toi... Adieu, Octave... tu ne veux pas me montrer ton croquis?
— Dieu m'en garde ! c'est une petite blonde.
— En robe de bal?
— En robe d'Éden, avant la crinoline de figuier.
— Mon pauvre Octave! tu sais que Raphaël est mort à trente-cinq ans pour avoir joué ce jeu!
— Et toi, mon riche Auguste, tu mourras à cent
ans, et tu n'auras pas vécu. Matbusalem est mort plus jeune que Raphaël. Adieu, ^
Auguste leva les yeux au plafond, haussa les épaules, prit son chapeau, remit ses gants et sortit de Tatelier. i
Resté seul, Octave découvrit son chevalet et donna à son œuvre ébauchée dans une nuit ce regard d'amoureuse langueur, qui meurt sur une image divine, et recommence toujours.
Auguste suivit un petit sentier qui conduit a la rivière, et s'arrêta sur la berge, dans Tattitude d'un homme désolé par le désespoir ou l'ennui : tout n'était que joie et fête aux environs. La Seine, à regret fugitive^ avait sa jolie robe verte d'été; elle coulait avec un bruit charmant, et lutinait les arbustes penchés sur les berges. De tous côtés le paysage riait aux yeux et faisait croire au bonheur Sous les grands arbres des deux rives s'éparpillaient sans symétrie, les maisons de campagne, avec leuré grilles, leurs jardins, leurs persiennes vertes, leurs perrons ornés de vases de fleurs»
Ce tableau était chose morte ou absente pour Auguste; il ne regardait rien, et adossé contre un
arbre, dans une pelouse émaillée de fleurs sauvages, il fauchait avec son stick les plus hautes, et jouait au jeu de Tarquin.
Un grand canot, joyeusement pavoisé, descendait lentement la rivière avec de jeunes et jolies passagères, qui chantaient la délicieuse mélodie de Monpou : Eosil et retour! c'était un Décaméron à la voile. Rien n'était doux à entendre comme ce chœur de timbres d'or, accompagné par le frémissement des jeunes trembles et le bruit de l'eau, déchirée par la proue de fer. Les petits paysans accouraient pieds nus; ils regardaient et écoutaient, dans une extase naïve, et quand la vision eut; disparu, ils s'en retournaient tristes, comme si un malheur les eût frappés subitement.
Auguste avait lancé au canot un coup d'œil indifférent ; il continuait le jeu de Tarquin.
Un observateur de profession aurait dit, en voyant ce jeune homme : c II a fait une perte énorme à la Bourse, ou il a été trahi par sa maîtresse, ou il médite un attentat, comme Tarquin. »
Trois erreurs!...
Après une heure ainsi perdue à décapiter des herbes, Auguste fit un de ces gestes énergiques qui signifient : j'ai pris une résolution.
Une longue pensée, entretenue dans la solitude,
donne toujours un dénoûment salutaire aux souf^ frances de l'esprit.
11 reprit le petit sentier du village, mais toujours sans prêter la moindre attention à la série des charmants tableaux qui se déroulaient à droite et à gauche. On voyait, à travers les grilles, des jeunes gens et des jeunes femmes, dans les rayons de leur lune de miel, échangeant entre eux des regards encore remplis des souvenirs de la nuit : on voyait de jeunes mères, assises à Fombre, et heureuses de leurs enfants, qui jouaient sur le gazon. Par inter- V2|jles, une gamme d*or, unie à un accord de piano, sortait de la persienne, Comme pour donner le la aux rossignols, et les arbres retentissaient de chants d'oiseaux. Sourd et aveugle pour toutes ces joies, Auguste marchait avec sa résolution.
La cloche du ^eocc sonnait le déjeuner chez M. Lebreton, et le maitre, debout sur le perron, comme un land^lord d'hôtellerie anglaise, attendait ses convives en retard.
— Toujours exact ! s'écria M. Lebreton en apercevant Auguste ; dix heures sonnent au chemin de fer.
— Réglé à la minute , dit Auguste en tirant sa
montre:
— Voilà ce que j'aime, l'exactitude, reprit M. Lebreton ; eh bien ! comment avez-vous passé la nuit?
— J*ai peu travaillé; j'ai été arrêté par une obscurité géographique. Il faut que j'aille à Paris, pour faire des recherches à la bibliothèque. Il y a deux fleuves en Campanie, TAufide et le Vultume, et ce dernier est passé sous silence par quelques historiens,
— C'est grave, dit M. Lebreton pour dire quelque
chose* ~ Très-grave 1
— Et voilà les nobles soucis des jeunes gens d'aujourd'hui, reprit M. Lebreton avec enthousiasme; ah ! vous valez mieux que vos pères. Je ne suis pas de ceux qui vantent le passé, moi : à votre âge, je me serais fort peu soucié, moi, de savoir si TAufturne ou le Volfide sont en Champagne ou en Bourgogne; je n'avais en tête que de folles équipées. Il est vrai que tout cela, un jour, a fini par un bon mariage... comme vous finirez, vous; car, voyezvous, mon cher enfant, le bonheur est là, dans une union assortie... et avec un peu de richesse... la richesse ne gâte rien... Ah! voici ma belle voisine, M"»® de Gérenty... Allons la recevoir... Elle marche comme une reine... Allons, monsieur Auguste, accompagnez-moi.
M™e de Gérenty est une femme qui, en 1858, se donnait vingt-cinq ans, et qui ne mentait pas, car
MONSIEUR AUaUSTE 35
elle en avait trente-deux, nombre synonyme de vingt-cinq. A Rome, un jour qu'elle passait au musée du Capitule, devant la Vénus Capitoline, on entendit une voijf qui disait : <r Voilà le pendant! Vénus sans crinoline ! » Le mot courut au palais Colonna, chez les jeunes attachés de la chancellerie. M. de Gérenty trouva la rime mal sonnante, chercha le rimeur et le découvrit. C'était un jeune peintre. Il y eut cartel et rencontre sanglante, sous le pic volcanique de Radicofîani, sur un terrain de lave qui n'appartient ni à la Tçscane ni au pape. Le peintre fut blessé k mort. M. de Gérenty, ne pouvant rentrer à Rome, trouva un avantageux échange de fonctions diplo*matiques à la chancellerie de Constantinople.
Cet incident était ignoré dans la banlieue de Paris, où M^^e de Gérenty vivait, loin du monde, en attendant le retour de son mari. La calomnie et la médisance respectaient cette femme, malgré sa beauté merveilleuse et son esprit, et même malgré certaines allures d'indépendance qui fgnt toujours jaser malicieusement les voisins et les amis.
M. Lebreton s'inclina profondément devant M"»* Gérenty; Auguste daigna lui donner un salut distrait.
— Je me suis fait attendre, dit-elle, en acceptant le bras de M. Lebreton; mais je viens de recevoir une lettre de mon mari, et il a fallu répondre à la
hâte. Je ne sais pas trop ce que je lui écris ; c*est toujours bon pour un pays de Turcs. Je déteste les Turcs; aussi Constantinople ne me verra jamais. Mon mari ne peut vivre qu'en Orient; je l'appelle Gérenty- Bey. Monsieur Lebreton, vos géraniums sont superbes. Léclancher est votre fournisseur ?
— Oui, madame, surtout pour les dahlias.
— Aimez-vous les fleurs, monsieur Verpilliot?
— Tout le monde aime les fleurs, madame.
— Eh bien! veuillez bien me cueillir cette rose Carné qui nous salue, et me Toffrir.
Auguste obéit avec une promptitude extraordinaire, et M"« de Gérenty se dégageant du bras de Lebreton, remercia par un sourire, prit la fleur, et, ôtant son chapeau de jardin, elle la plaça dans une boucle de ses beaux cheveux noirs.
Une nouvelle idée venait sans doute d'éclater dans le cerveau d'Auguste, car il montrait pour la belle brune un empressement qui devait l'étonner luimême, tant il semblait natureL
Un domestique annonça le déjeuner servi, et Au* guste ofîrit son bras à M™» de Gérenty et s'assit à sa gauche, en donnant à sa figure toutes les contractions expansives qui révèlent l'homme heureux.
M. Lebreton jeta un regard autour de la table, et remarquant une place vide, il dit :
— Et ma fille ? et Louise ? on ne Ta pas avertie?. .. Est-elle dans le parc ?
Rose s'avança sur la pointe des pieds, et dit quelques mojts à Toreille de M. Lebreton, qui se leva tout à coup, sortit de la salle, et monta lestement à la chambre de sa fille. Rose suivait.
Louise était assise devant la fenêtre et lisait un journal ; elle se leva, embrassa son père, et lui dit :
— Je me trouve un peu indisposée... ce n'est rien... je déjeunerai dans ma chambre... c'est la fatigue du bal.
— ' Au diable le bal ! dit le père ; je n*en donnerai plus. . . Mais si tu ne descends pas, ma bonne Louise, le déjeuner sera triste...
— Y a-t-il beaucoup de monde ?
— Nous sommes dix... M™« de Gérenty est arrivée...
— Elle a une robe blanche de mousseline bi^odée, dit Rose, et une mantille de dentelles noires de Chantilly.
Et Rose, en disant cela, fit un signe à Louise der« rière les épaules de M. Lebreton.
Ce signe disait : « M. Octave n'y est pas, vous pouvez descendre. »
— Allons!... puisque vous le voulez, dit Louise avec résignation.
M. Lebreton embrassa tendrement sa fille, et la conduisît triomphalement à la salle basse, où les convives étaient plongés dans le silence de Tinquiétude,
En voyant entrer Louise, M"« Agnès tressaillit de joie, et dit :
*- Regardez-la, elle illumine la salle ; ce n'est pas une femme, c*est un rayon de soleil.
— Laissez donc dire cela aux hommes, remarqua M™« de Gérenty.
— Et si les hommes ne le disent pas ! reprit vivement Agnès.
Louise vint s'asseoir à côté de son amie, et la conversation s'établit entre hommes. Les femmes se parlaient bas.
On parla de la hausse des fonds, du crédit mobi-* lier, de l'hûspicçi du Yésinet, du prix des terrains, du drainage, de M. Coste, dç Saint-Médard ; enfini de toutes les questions agitées en général dans les eutyetiens des repas,
A la faveur du tumulte souleva p^r ces 4iscusaiona intéressantes^ le jeune Auguste Verpilliot avait engagé avec sa belle voisine, M«ûe de Gérenty, une QQjftVçrsation diplomatique. Nous la prendrcma k son point le plus important.
MOTTSIBUR AUGUSTE 39
— Ainsi, disait M™e de Gérenty, vous quitteriez la France avec plaisir ? notre belle France I
— Oui, madame, c'est une résolution que j'ai prise ce matin ; elle est irrévocable»
— Avec votre fortune, à votre âge, et avec votre instruction, vous pouvez prétendre à tout.
'^ Oh ! madame» lé talent de l'intrigue me man*que. Je n'arriverai à rien»
— Est-ce un violent chagrin qui*..
*^ Non, madame.
•*- La soif des voyages î
— Non, madame?
— Encore une question indiscrètÔM. Un désespoir d*amoui'7
•^ Non, madame.». Je m'ennuie, voilà tout,
— Même en ce moment î
•^ Ce moment est un moment ; il va finir, ma« dame.
*- Mais on peut lé recommencer... En Vérité, monsieur Auguste, votre nostalgie anonyme excite l'intérêt de tous vos amis. En vous voyant si Jeune, si riche, si fort, si Vivant^ on dit partout î * Oh I quel homme heureux! il porte àtt bonne fortune écrite sur son visage ! » Et tout cela serait faux î et vous séries^ à .plaindre comme un vieillard qui entre à r hospice des incurables?
— Heureux vieillard !
— Mais, c'est affreux ce que vous dites-lk ! monsieur. Vous blasphémez contre la Providence, qui vous a comblé de ses dons ! Vous êtes un ingrat... Alors, couvrez-vous de cendre, prenez des haillons, fuyez le monde. Pourquoi prenez-vous tant de soins de votre personne? pourquoi vous habiller avec tant de goût ? pourquoi vous faites-vous citer comme le modèle du Journal des Modes? Veuillez bien m*excuser, monsieur, si j'insiste sur une indiscrétion, mais je veux être démentie deux fois. Vous avez au fond du cœur un désespoir.
Auguste se tut et regarda le plafond.
— J'irai plus loin, maintenant, poursuivit M""® de Gérenty ; il y a ici une jeune fille, très-belle et trèsriche, une héritière blonde qui, en entrant, a soulevé un murmure d'admiration. Tous les yeux l'ont regardée et la regardent encore. Un seul honome a affecté de ne pas lui donner un coup d'œil. Cet homme aime cette jeune fille... Voilà le désespoir.
Auguste s'obstina dans son silence, et savoura lentement un verre de Bordeaux.
— Je m'en doutais ! remarqua M"*» de Gérenty dans un à parte triomphant.
— Ëh bien ! madame, dit Auguste, le désespoir étant admis, ne m'approuvez-vouspas dans ma résolution ?
Il y a des maladies morales qui demandent aussi un changement de climat. Votre mari jouit, dit-on, d'un certain crédit dans les chancelleries orientales ; avec sa puissante recommandation et la vôtre, madame, ne pourrais^e pas être nommé attaché d'ambassade... à... à Constantinople, par exemple?...
— Quelle idée ! Vous iriez vivre chez les Turcs ? vous, Parisien comme le Louvre ! Vous ne connaissez donc pas Constantinople ?
— Non, madame.
— Je l'ai traversée, moi, et je ne lui ai pas dit au revoir. Des rues qui montent, des Turcs qui fumenti des chiens qui' mordent, des mosquées de carton, des promenades de cyprès, des tombeaux pour banquettes, des maisons en ruine, des minarets qui crient l'heure qu'il n'est pas, des boutiques sans acheteurs, des cafés sans café ; l'hiyer au mois d'août, l'été en décembre ; le vent partout : il souffle du Bosphore, de la Corne-d'Or, de la mer Noire, de Marmara ; un sérail qui sue l'ennui par tous ses kiosques, et des passants qui vous saluent en vous disant en turc : « Chien de chrétien ! » Je flatte le portrait ; mais, n'importe ! il en reste encore assez pour ébranler votre résolution.
— Mais, madame, ce sont des mœurs à étudier.
— Ah ! oui, elles sont belles leurs mœurs.
49 MOSSUrR AUGUSIB
— Madame, l'observateur ne dédaigne rien... il y a là, d'ailleurs, ccHmne dans toutes les capitales, une société française, une colonie européenne ; je ne sortirai pas de ce cerde civilisé* Ma décision es( irrévocable. Me promettez-vous, madame, votre protection ?
— (Test un service homicide que vous me demandez, monsieur Verpilliot; mon devoir est de vous laisser deux jours à vos réflexions.
— J'accepte le délai, madame*
— Et qui sait! deux jours changent bien des choses. Oui , monsieur , j'ai dans l'idée qu'avant l'expiration du sursis le condamné pourra obtenir sa grâce. Un sourire guérit un désespoir. Attendez voire médecin.
<— > Ah bien ! ah bien! s'écria M. Lebreton; vous sortez, mesdemoiselles? on va servir le café.
Cette question s'adressait à Louise et à AgnèS) qui couraient vers la porte avec précipitation.
Agnès, entraînée par Louise, répondit d'un ton résolu î
— Nous aimons mieux prendre l'aif que le café. On étouffe ici.
Les deux jeunes filles entrèrent dans le parc, et quand elles furent bien loin de toutes les oreilles, Louise, au comble de l'exaltûtiotij 8*éoria :
--* Madame dfe Oérettty Bortifa de ma maison, ou j'entrerai, moi, dans un Gduvetit. Voilà ce que je vais dire à mon père.
— Oui, ma chérie. Je comt)rehds ta colère-; mais tu vas te trahir; c'est comtiie si tu disais à ton père ! a Je suis jalouse de cette femme, »
— tant pis! je me trahirai... oh ! une femme mariée! elle se laisse faire la cour par un jeune homme! c*est itidigne ! et lui ! lui !.. . il ne m'a pas regardée une seule fois!... il aime cette femme !... il lui a donné une fleur pour ses cheveux!... Rose atout vu, et m'a tout dit... mon Dieu ! que je souffre !
— Ma chère ange, dit la jeune amie avec affection, ne pleure pas ainsi... on va venir... tiens I regarde... on prend le café sur la terrasse... M™e de Gérenty a pris le bras de ton père... ils ont l'air de se faire des confidences... ton père écoute en riant... laisse-moi essuyer ces deux perles qui te restent sur la joue... Aussi, quelle idée d'aimer ce petit blondin!... on m'a demandée trois fois en mariage, moi. 11 faut voir comme j'ai reçu mes amoureux!... ton père te cherche... prends ton visage de tous les jours... essaye de sourire... bien!... comme tu es belle quand tu ne pleures pas !
En effet, M. Lebreton cherchait sa fille :
— Allons, viens m*embrasser, dit-il à Louise, j'ai une bonne nouvelle à t' annoncer.
— A moi, bon père î
— Oui, à toi... un jeune homme, beau, riche, aimable, instruit, te demandera bientôt en ma-* nage...
— Mais je ne veux pas me marier, dit Louise en pâlissant.
— C'est ce qu*a dit ta mère aussi, répondit M. Lebreton... écoute, Louise; je t'ai choisi ton mari, moi; c'est tout dire. Il t'aime, et quand tu seras sa femme, tu l'aimeras. En attendant, sois polie envers M. Auguste VerpiUiot.
— C'est lui qui... dit Louise, sans pouvoir achever la phrase.
— Chut! interrompit le père, en riant; donnemoi le bras, et prenons le café.
Agnès s'était tenue à l'écart, et n'avait pas entendu la confidence apportée par M. Lebreton.
Louise, toute bouleversée par cette révélation inattendue, n'osait plus quitter le bras de son père, afin de se préparer par la réflexion k une entrevue inévitable, où elle devait entendre un aveu bien doux sans doute à son cœur, mais toujours redoutable d'imprévu pour une jeune fille de seize ans.
M. Lebreton avait cette étourderie juvénile que les hommes gardent souvent toute leur vie, quand lé bonheur ne les quitte pas. Il, avait foi dans tout ce qu'il désirait, comme tous les favoris de la réussite ; plein d'affection pour sa fille, il aurait toujours retardé l'heure du mariage, et redoutant un mari
inconnu, U voyait avec joie cette crise domestique heureusement dénouée par la demande d'Auguste, ce jeune homme selon ses vœux.
Après le café, plusieurs voix proposèrent une promenade sur Teau. M. Lebreton venait de faire construire deux canots , à Tarsenal maritime d*Asnières, et il était bien aise de mohtrer son escadre neuve à ses invités.
— Au port! au port! s'écria-t-il avec enthousiasme.
Cette proclamation d'amiral étant faite, M. Lebreton dit à Auguste :
— Mon jeune amî, donnez le bras à ma fille, et moi j'offre le mien à M™» de Gérenty ; en marche, mesdames et messieurs!
On suivit l'allée qui conduit au port. M. Lebreton et sa belle voisine causaient à voix basse.
— Madame, disait M. Lebreton, vous êtes une véritable amie, et le service que vous avez rendu à ce jeune homme est immense. Je connais ma fille Louise... c'est ma fille... elle n'a d'autre volonté que celle de son père, elle prendra un mari de ma main, les yeux ferfhés.
— Oh ! je connais son caractère, dit M"^® de Gérenty ; c'est un ange.
— Ensuite, reprit M. Lebreton, le mari que je lui
donne serait digne d'une princesse. Auguste Ver- ■ pilliot est un jeune homme accompli. D'ailleurs, ce inariage a toujours été mon rêve . , . ce pauvre garçon! quelle timidité d'enfant! a., timidité qui l'honore!.,, U voulait s'exiler à Gonstantinople, . . il y serait mort de la peste !
— Ou d'ennui,
— Oui, madame ; on meurt de tout dans ces affreux pays de Turcs.,. Regardez-les marcher tous le? deux devant nous ! Y a-t-il jamais eu un couple mieux assorti.., cela me rajeunit, moi.
•^ Et vous êtes, sans doute, dans l'intention de nous donner bientôt le bal de noces? demanda M"»« de Gérenty, en riant»
-^ Mais, madame, il ne faut jamais retarder le bonheur des siens.
-^ Bien pensé, M, Lebreton ! •
— Demain, madame , je vais à Paris annoncer le mariage à ma sœur; cf est elle qui se chargera de la corbeille, Rien ne sera trop beau, ni trop cher pour ma chère Louise... Savez-vous, madame, ce qui doublait la timidité naturelle d'Auguste!.,, c'est la crainte de laisser croire qu'il était tenté par une dot de cinq cent mille francs.
— Vous êtes dans le vrai, M. Lebreton; c'est un jeunç homme trèa-délicat.
— Oui, madame, c'est la délicatesse en personne. Qualité si rare de nos jours... Madame, je n'oublierai jamais le service que vous avez rendu à ma famille, en cette occasion.
— Mais, M. Lebreton, mon action est une chose fort naturelle. Mon expérience de femme m'a fait découvrir, en déjeunant, que M. Auguste était éperdument amoureux de Louise, et que sa timidité le poussait à une résolution de désespoir. J'ai demandé deux jours à cet heureux désespéré, et je l'ai charitablement trahi pour vous confier son salut.
)n venait d'arriver à l'embarcadère, où les deux canots étaient amarrés à leurs anneaux. Là, M. Auguste Verpilliot se dégagea du bras de Louise, lui donna un salut imperceptible, et se rapprochant de M. Lebreton, il dit :
— Mon heure fle récréation est terminée. Je ne suis pas un oisif, moi ; le travail me réclame. Le terme du concours approche; il faut que j'envoie mon manuscrit à l'Institut, dans huit jours au plus tard.
— Mon jeune ami, dit M. Lebreton, Dieu me garde de vous faire la moindre objection ! je respecte trop ce noble amour que vous avez pour le travail.
Et, se tournant vers M™« de Gérenty, il ajouta :
— Trouvez-moi son pareil dans la jeunesse d'aujourd'hui ! c'est prodigieux.
Auguste avait déjà fait son salut amical , et il remontait l'allée de l'embarcadère d'un pas précipité, comme s'il eût redouté un rappel. . . Sa figure, qu'une hypocrisie naturelle maintenait, devant témoins, dans les lignes de la sérénité, avait repris sa teinte sombre; il allait devant lui, sans trop se soucier du but de sa course, qui était toujours l'isolement. Énigme de lui-même, il saisissait toutes les occasions de fuir le monde, pour se recueillir et se deviner, et dès qu'il était seul, il aurait voulu aussi fuir sa pensée, de peur de deviner son énigme. Solitude et société lui étaient également intolérables. Parfois, il levait les yeux au ciel, et son regard ressemblait à une interrogation désolée ; mais aucune voix de l'air ne répondait à son pourquoi.
Marchant au hasard , il arriva devant la porte de la maison, traversa le vestibule , monta l'escalier, et se réfugia dans sa chambre, pour ne rien voir et n'être pas vu. Il ouvrit la bibliothèque et la ferma tout de suite, en disant : Tant de livres ! et pas une ligne pour moi. Il s'assit, ôta ses gants et les foula aux pieds. Il ferma les yeux pour provoquer le sommeil, mais il vit alors éclater tant de choses dans l'optique de l'imagination, qu'il les ouvrit pour voir
les meubles stupides de sa chambre et le cadre bourgeois de son néant.
Tout à coup, la porte s'ouvrit, et Octave fit irruptiop dans la chambre. C'était sa manière d'entrer,
— C'est comme ça que tu travailles? s'écria-t-il. Personne dans la maison ! où sont-ils? où est-elle? Je n'ai trouvé que des échos dans le vestibule. Le salon est désert. Au billard, j'ai fait une partie avec moi et je me suis gagné. Où diable est-il tout notre monde? Tiens! tu as mis tes gants à tes pieds! Viens donc jouer au billard,
— Impossible, Octave; je travaille.
— Ne me fais pas à moi ces contes blaua; me prends-tu pour M. Lebretonî
-^ Eh bien ! je suis censé travailler.
— A la bonne heure... ta fenêtre s'ouvre sur la rivière... oui... oui, je reconnais l'arbre. .^
— Quel arbre?
^— Tu es bien curleuXj Auguste !
Et s'exaltant tout à coup, il se frappa le fronts et dit :
— Sa chambre est sous nos pieds... Auguste, veux-tu descendre au billard? c'est mon ultimatum,
— Mais ne sommes-nous pas bien ici pour causer? --Causer de quoi? t'imagines-tu que J'aie du
MON^ISUR ATO0STË 61
plaisir à causer avec un homme?... Trouves-tu du plaisir à Causer avec moi?
— Certainement.
— Au mois de juin?
— Oui*
— A la Campagne?
— Comme à la ville.
— Alors tu es un animal que Buffon rfa pas classé. Adieu.
— J*ai dans l'idée que tu vas faire quelque folie, dit Auguste en se levant.
— Ton idée est juste.
— Alors Je ne te quitte pas.
— Oui, Viens, j'ai besoin d'un sergent de ville, à la campagne. Viens me garder.
Octave prit les devants, fit le signe de la déesse . Muta, et marchant sur la pointe des pieds, pour donner l'exemple de la prudence, il descendit à Tétage inférieur, et fit l'examen des portes. Après quelques hésitations, il dit, d'une voix tremblante :
— C'est là I
Auguste, devinant le projet de son ami ,,le saisit par le bras et l'entratna vers la rampe ; mais Octave se révolta vigoureusement, ouvrit la porte, et entra dans la chambre de Louise.
Il fut d'abord saisi de respect, comme le fidèle
croyant sur le seuil du lieu saint, et ses bons instincts moraux se réveillant, il recula devant un sacrilège ; mais la fièvre de l'amour arriva au délire, et tout ce qui était honnête en lui s'évanouit. Le corps triompha de Pâme. Joutëfois, ses mains osaient d'abord à peine effleurer tant de charmantes futilités éparses autour de lui, dans leur désordre de la nuit dernière : la jolie robe de la veille ; le corset encore humide du bal ; le bouquet fané par le lustre ; la gaze arrondie et dévastée par la valse; les petits souliers d'enfant, au satin terni; le mouchoir de batiste, orné de l'initiale chérie; enfin, le lit virginal, où le marbre de la Vénus de Naples semblait avoir laissé son adorable empreinte, en s'incrustant sur l'édredon; et alors une folie, arrivée au paroxysme, poussa des lèvres coupables à la profanation générale de ce temple de la pudeur. Le seul témoin qui vit passer cet ouragan d'amour, Auguste restait immobile, et avait oublié son devoir de surveillance ; il ne comprenait rien à la furie de ses caresses dévorantes, et il paraissait en souffrir, comme s'il eût aimé la jeune idde de ce temple ; comme si cette scène inouïe lui eût enfin révélé un formidable rival avec lequel il devait lutter dans une intrigue d'amour.
Une voix se fit entendre, dans la cage sonore de
l'escalier, et Auguste se précipita sur Octave, en disant à son oreille le mot des tragédies : Onvientf
Ce fut la goutte d'eau qui éteignit le volcan. Le lion se laissa conduire par la main d'un petit jeune hopime, et la porte fut refermée avec précaution.
Rose montait aux appartements. Octave fit un effort énergique pour donner du calme à sa figure et à sa voix, et, en se croisant sur Tescalier, avec la femme de chambre, il lui dit sur le ton de la familiarité:
— Nous allons jouer au billard, voulez-vous venir compter les points?
— Non, monsieur, répondit Rose, en riant ; je suis trop en retard ; la chambre de mademoiselle n'est pas faite.
— Alors, je vais vous aider, reprit Auguste, en remontant une marche.
Rose lui barra le chemin.
— Regarde-la, Auguste, poursuivit Octave, elle est jolie, Mii« Rose ! on la prendrait pour la duchesse
de la maison, ou la sœur de sa jeune maîtresse. Auguste avait disparu.
— Mais il a donc peur des femmes, votre ami ? demanda Rose, à voix basse.
— C'est un poltron, reprit Octave ; en s'échappant trop vite, il m'a décousu un bouton de mon paletot. . .
je ne puis me présenter décemment, avec un pa^ letot borgne... prêtez-moi une aiguille et du fil, je vous les rendrai, parole d'honneur l
— Monsieiu" Octave, vous avez upe folid si amusante qu'on ne peut rien vous refuser... attendezmoi là un instant... ne me suivez pas..«
•^ Ne craignez rien, je vous attends.
-« Mais vous me suivez toujours» monsieur Oc«» tavel
— Tiens ! c'est vrai ! je n'y prenais pas garde.
— Je vais chercher ce qu'il faut dans la chambre de mademoiselle.
— 11 fallait me dire cela tout de suite, mademoiàelle Rose. Je suis une statue d'escalier; je ne bouge pas...
— Ah I je me méfie de vous, monsieur Octave.
Vous avez des intentions coupables...
— Qui vous a dit cela, mademoiselle î •— Mon petit doigt.
— Votre petit doigt aura une récompense; il mérite d'orner un diamant.
Et Octave mit lestement une bague de très-grand prix au petit doigt de Rose.
— Oh ! que je voudrais avoir le courage de vous rendre ce cadeau ! dit la belle soubrette ; et si je le
garde, savez-vous pourquoi ?
MONSIEUR AtGtTStE 55
— »• Dites, je saurai.
— C'est parce que vous aimez mademoiselle.,, et de quel amour ! tenez, monsieur Octave, si vous n'étiez pas fou, vous le deviendriez.
^ Soyez tranquille sur tttôli compte ; j'ai la folie des hommes d'autrefois: celle qui nous a mis au monde, avec des passions viriles. Cette folie ne conduit pas à Charenton. Mon père avait cette folie, avant son mariage, et c'est aujourd'hui le plus sage de^s hommed. Vous le connaissez ce bon M. Desba« piers?
— Oui, il parait même un peu froid.
— Il à eu huit enfants; je suis le cadet, et le plus calme. Mais vous oubliez le bouton de mon paletot...
— Je suis à vous, monsieur Octave. . . Ah ! n'entrez
pas dans cette chambre... attendez-moi dans le corridor...
— Rose, la bague de votre petit doigt a une sœur. . . voyons quel mal puis-je faire à cette chambi'e, si j*entre...
— C'est moi qui fais le mal I monsiem* Octave,
— Et qui le saura?
— Belle raison 1 ma conscience.
— Mais, mon Dieu 1 la conscience permet d'entrer dans une chambre inhabitée, et si vous n'avez
que ce crime h lui avouer, vous serez Rosière de Chatou Tété prochain...
— Ce diable d'homme!... Donnez-moi votre paletot. . . ne vous montrez pas. . . tenez-vous à distance de la fenêtre... les deux canots passent sur la rivière...
— Y est-elle, M'^e Louise ?
— Oui, monsieur.
— Je veux la voir... là, dans ce coin de vitre et de rideau... Oui, je la vois... une robe blanche... un chapeau rose... une ombrelle verte... Adorable comme toujours ! Elle regarde cet arbre... *
— Vous savez, monsieur Octave, que cet arbre va être coupé.
Octave bondit, et regarda Rose.
--Eh bien! qu'est-ce que cela vous fait? dit la soubrette, en coupant le fil.
— Et pourquoi supprime-t-on cet arbre? demanda Octave, d'un air stupéfait.
— Vous ne le devinez pas? c'est pourtant bien facile... Cet arbre gêne la vue... il masque la rivière,
— Ah ! il masque !
— Et puis... ajouta Rose en riant... un voleur de nuit, un peu leste, pourrait bien sauter de cet arbre sur le balcon de mademoiselle.
— Mais ce voleur prendrait la profession d'oiseau, et il gagnerait davantage.
— Taisez-vous donc, monsieur Octave. N'ai-je pas vu ce matin, sur Técorce de cet arbre, un lambeau de pantalon blanc? les trembles ne portent pas de ces fruits... tenez... Connaissez-vous cet échantillon?... je l'ai serré dans la poche de mon tablier...
Octave s'empara vivement de cette pièce de conviction, et sa figure se couvrit de pâleur.
— Nous avons un jardinier qui a fait la guerre de Crimée, ajouta Rose, et qui, le mois dernier, a tiré un coup de fusil sur un maraudeur... Vous savez cela, monsieur Octave ?
— Oui, Rose.
— Eh bien ! c'est superbe ! monsieur Octave ; vous méritez d'être aimé.
— Rose, dit Octave, vous êtes un démon... mais un démon charmant... C'est vous qui m'avez vu?
— Oui... méchant jeune homme!... au moment oùie déshabillais mademoiselle... que la nuit était chaude ! . .• Au moment où. . .
— Taisez-vous, Rose!... je donnerais ma vie pour expier cette faute...
— Mais il ne s'agit pas de donner sa vie, monsieur Octave ; on expie les fautes de l'amour à meilleur marché. Votre père aune grande fortune. Vous
58 MONSIEUR AUGU8TB
avec Tous-méme une fortune dans votre talent de peintre. Toutes les riches héritières seraient heu-» râuftes de porter votre nom. Pourquoi ne demande2^vou6 pas M'^' Louise en mariage? Cest bien simple.
'-^ Ah I vous trouvez cela simplei ma charmante BoseT
«^ Mais, dame l simple comme le oui de la mairie, et la nuit, pour voir votre femme, vous ne vous exposerez plus à vous faire tuer comme un maraudeur.
«— Rose, vous ne connaissez pas mes principesi
— Eh bien ! voyons vos principes.
— Je veux d'abord être aimé pour moi-même, et non pour le mariage. Que mademoiselle Louise daigne me donner un sourire d'approbation, lorsque ma parole tremble à son oreille, et le lendemain mon père arrive ici, en ambassadeur de noces. Mais jusqu'à présent je ne suis guère encouragé à faire une démarche. Un refus me donnerait la mort. J'aime mieux vivre dans l'incertitude et attendre. Je déteste les mariages de proposition. Je veux un mariage d'amour.
Rose soupira et garda le silence.
— r Ne m'approuvez*vous pas, mademoiselle Roseî rcorit Octave
•MONSIKCH AUGUSTE 69
Un oui d'hésitation répondit timidement à la demande du jeune homme.
-^ Mais, ajouta vivement la soubrette, les canotô arrivent. Voilà tout n'otre monde qui débarque. Sauvez-vous.
— Et dans l'occasion, dit Octave d*un air suppliant, parlez un peu pour moi.
-^ Je n'ai pas attendu votre recommandation, répondit la soubrette sur un ton affectueux.
Octave descendit à la salle de biUard et ne trouva personne; mais comme il traversait le vestibule, pour aller à la terrasse, il rencontra le jardinier qui lui remit une lettre à son adresse.
.^ C'est Auguste qui m'écrit! se dit-il à luimême ; voilà un original ! Pourquoi ne vient-Il pas me parler î
Il déchira l'enveloppe et lut i
» Mon cher Octave,
À 11 y a dans cette lettre deux parties bien distinctes î -r^ Pune confidentielle , celle-là est pour toi seul ; «^ Tautro in»igniflantQ , celle-là tu la liras à M. Lebreton.
» Maintenant, tu descends des grandes dames aux soubrettes; demain tu descendras des soubrettes aux maritomes ; ces folies brisent le cœur
d'un ami et du seul être qui t'aime sincèrement.
» Si tu descends toujours ainsi l'échelle de tes absurdes passions, tu finiras par tomber dans un bourbier si profond, que ma main et mes conseils ne pourront plus te délivrer de ce cercueil infect.
» Voilà ton avenir. Souviens-toi de ton passé récent. Tu allais à la gloire avec ton* prix de Rome; un sujet magnifique : Pylade consolant Oreste. On disait de toi : c'est un second Girodet. Aujourd'hui, tu barbouilles clandestinement de petites poupées indécentes, des enseignes de lupanar.
» Il m'est impossible d'être plus longtemps le témoin de ta décadence ; moi qui ai rêvé pour toi le «
Capitole, quand j'étais à Rome avec toi; je prends la fuite pour ne pas voir ta chute dansTégoût des Tarquins.
» La seconde partie, pour M. Lebreton.
» Il faut de toute nécessité que j'aille à Paris pour consulter la carte théodosienne. 11 n'y a pas de meilleur guide en archéologie historique. Mon travail est interrompu par une recherche sur le cours de l'Aufide. Il n'y a pas de temps à perdre. Je dois livrer mon travail lundi prochain au secrétariat de l'Institut.
» Ton ami dévoué,
» Auguste VERPaLiOT. »
Octave serra cette lettre, en se disant à luimême:
— Est-il étrange cet ami ! il va se brouiller avec moi, parce que je Tai quitté pour causer avec Rose ! Et à propos de cela, il monte sur un trépied, et va me parler d'Oreste et Pylade, du Capitole et des Tarquins!... Au fond, il y a de Tamitié... amitié ennuyeuse ; mais enfin, toutes les vertus ne sont pas amusantes... Je lui écrirai.
Et il alla au-devant de M. Lebreton pour lui communiquer le passage de la carte théodosienne.
— Vraiment ! s'écria M. Lebreton, toujours plus enthousiasmé. Ce jeune homme sera l'honneur du siècle ! Il est ici, au sein des plaisirs, avec de bons amis, et entouré de jolies femmes ; un honorable scrupule historique le saisit ; il prend le chemin de fer et court à la bibliothèque de la rue Richelieu ! Monsieur Octave, soyez fier d'un pareil ami... Et vous a-t-il dit s'il rentrerait bientôt à Chatou ?
— Probablement demain, dit Octave avec hésitation.
— Tant mieux ! car nous avons besoin de lui ici. . . il nous est nécessaire... indispensable même.
Ces derniers mots furent prononcés avec mystère. Octave, qui redoutait toujours de se voir congédier par M. Lebreton, jcrut devoir saisir cette
68 MONSIEUR AUOxUftTB
occasion de lui être utile, et il lui adressa cette demande :
— Voulez-vous que je lui écrive?
— Tout de suite, répondit M. Lebreton ; deman^ dez une plume, du papier et de Tencre, et un domestique portera votre lettre à la poste. Je vais rejoindre M™« de Gérenty pour... vous saurez plus tard une chose qui vous fera un grand plaisir... ne perdez pas de temps, écrivez.
Octave écrivit le billet suivant :
« Mon cher ami,
» Ton amitié est orageuse comme Tamour, et elle n'en a pas les agréments. Tu te mets en délicatesse avec moi, à propos d'une femme qui porte le tablier des soubrettes. Sois tranquille, je resterai fidèle au velours noir et au satin blanc. Tu ne rougiras jamais de ma décadence. Ton départ ressemble à une fuite. Par bonheur, M. Lebreton croit aux mânes d*Annibal et à- tgn archéologie fabuleuse. Reprends le chemin de fer et viens me serrer les mains, Pardonne-moi tous leg torts que tu as envers
» Ton ami