ESCLAVE ET REINE
Oui, si ta me disais, sons cette voûte sombre,
Oh l'amoar est si yif et le gazon si frais :
Des feuilles de ce parc je yeax savoir le nombre.
D'un air humble, voici ce que je répondrais :
-— IMeu seul peut se livrer k ce travail immense.
— C'est vrai, me dirais-tu, mais n'importe ! commence.
Je ne finirais pas, mais je commencerais.
Il y avait, dans ces vers, un sentiment délicat de soumission et d*obéissance passive qui les fit adopter, sans plus long examen, car ils paraissaient résumer la vie d'abnégation que la femme demande au véritable amour.
Ensuite le peintre illustra les vers du poète par un dessin exquis. Cétait un jeune homme qui venait de couper une branche de sycomore, dans un bois, et qui ei;i détachait les feuilles, une à uiie, en les comptant avec une minutieuse attention.
Ce double travail avait duré plusieurs heures ; le livre fut replacé sur la banquette, et Octave rentra dans le parc pour s'entretenir de son amour avec son cœur, ce confident de la solitude.
Son nom prononcé d'une voix forte le fit tressaillir; il pirouetta brusquement sur ses talons, et vit à trois pas M. Lebreton, qui paraissait essoufflé dans sa marche.
— OÙ diable étiez-vous donc? criait-il, en agitant ses bras; je vous cherche depuis trois heures. Votre père m'a dit que vous aviez reçu une lettre de Paris, et que vous étiez sorti pour venir chez moi... notez qu'il y a trois heures ; M. Desbaniers vous le dira. J'ai cru que vous aviez piqué une tête dans la rivière, et que... bon soir pour l'éternité. Je vous croyais au fond de l'eau... c'est une lettre d'Au* guste, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur.
— Eh bien! que vous est-il arrivé de fâcheux depuis trois heures?
— Je cherchais un modèle pour mon berger d'Arcadie... un tableau que je destine à l'exposition de 1859.
— Mais il n'y a pas de bergers d'Arcadie dans mon parc.
— Oh! M. Lebreton, les bergers de Chatou ressemblent à tous les bergers du monde... Là, sur le bord de l'eau, dans votre kiosque, au fond du parc, on voit passer sur la berge une procession continuelle de brebis et de chèvres , qui ravagent gratuitement les herbes communales...
— C'est vrai! j'en parlerai au maire... Notre ancien maire, M. Bremond, était Tépouvantail des oergers en maraude.
TO MONSIBUR AUGUSTE
*— Ces iergers, reprit Octave, ont partout le môme type, le galbe dit artetatre, en phrénologie; le galbe bélier, type contracté dans l'habitude de vivre avec les troupeaux, type d'Abraham, d'isaao et de Jacob» Vous voyez que nous remontons loioi ainsi...
**- Soit-il, irtterrompit M. Lebreton avec impa-tlètiée ; mais la lettre, la lettre d'Auguste, de ce cher Auguste, que dit-elle?
— Ah! c'est juste, M. Lebreton; voici le paragraphe qm vous concerne i
Lecture du paragraphe déjà connu.
Ensuite usant du droit supplémentaire qu'Auguste lui donnait dans sa lettre, il improvisa le pa«ragraphe suivant :
« 11 me tarde de revoir ce cher M. Lebreton et sa cnarmante fille, M^ie Louise. Le souvenir des heures charmantes que j'ai passées dans ce paradis de Chatou me rend Paris ennuyeux. Il me reste une recherche à faire, pour la seconde guerre punique, et je vais où sont tous mes vœux. Heureux Octave!»
— VôUà ce qui vous concerne , monsieur Lebreton, dit Octave en serrant sa lettre dans son portefeuille.
AIONSISIJR AUGUSTE fi
M. Lebreton était ému aux larmes, et disait 'en bégayant :
— Quel jeune homme ! ... la carte théodosienne ! . . . Pourquoi va-t-il s'ennuyer à Paris?... J*ai mon chasseur qui ne fait rien ici... il est trës-^intelligent. . . pas pour la chasse.,, mais pour le reste... il irait à Paris» chez les marchands de cartes thëodosiennes et d'Annibal, et achèterait tout ce qu'il faut pour rinstitut... A quoi sert la fortune? à ne paft se déranger quand on est bien. J'ai été surtout fort touché de ce passage ; Ce cher M. Lebreton et sa charmante fille,.. Vous ne savez pas encore, monsieur Octave, tout ce qu'il y a au fond d'une phrase si ûmple?
~ J'ai lu textuellement, dit Octave, •— • Oui, mais.M enfin... le moment n'est pas venu de parler.
— Monsieur Lebreton, dit Octave d*un ton mys-* téricux, étes*vous homme à garder un secret T
M. Lebreton roidit fièrement son torse et regarda fixement son jeune interlocuteur*
— Bien ! poursuivit Octave, vous êtes on hommo sûr... Il y. a un autre paragraphe très-curieux dans la lettre de mon ami...
— Je le connais, interrompit M. Lebreton ; je le connais sans l'avoir lu... Ah I il vous a donc fait sa grande confidence?
— Oui, monsieur Lebreton... Auguste n'a rien de caché pour moi.
— Il s'agit d'un délai-, de deux jours... demandé...
— Oui, oui, c'est cela! interrompit Octave... Eh bien ! mon ami sera, dit-il, exact à l'échéance...
— Chut ! dit M. Lebreton... ceci est un secret peu
connu.
— Oui, monsieur, reprit Octave, très-peu connu... Quant à moi, j'ai été ravi de ce passage de sa lettre... Enfin, ai-je dit, il est amoureux! Un jeune homme de vingt-huit ans qui a toujours craint de parler à une femme... Des mœurs irréprochables... trop irréprochables... La science a été son unique maîtresse... que de nuits il a passées avec l'histoire romaine ! Enfin, le voilà amoureux comme tout le monde ! il sort de l'exception.
— Cela me rappelle, dit M. Lebreton, deux vers de Boileau, écrits sous une statue de l'Amour : Qui que vous soyez, voici ton maitre; il l'est, le fut ou k sera... Je change peut-être quelque chose...
— Presque rien; c'est le sens qu'il faut regarder. Oui, l'Amour est notre maître à tous.
— Et il est si timide, si timide, ce cher Auguste, qu'il a failli garder son secret... Heureusement, Mme de Gérenty lui a fait des avances...
— Ah ! dit Octave en reculant deux pas... Mm^de Gérenty . . . a fait. . . Et comment le savez-vous, monsieur Lebreton?
— Parbleu! c'est elle qui m'a instruit de tout. Vous devez savoir, vous, que votre ami Auguste était au désespoir...
— D'amour ?
— Et de quoi donc?... et il aUait partir pour Constantinople... Ah! vous ignoriez cela?
— Oui, monsieur Lebreton.
— Alors, Mme de Gérenty l'a retenu et l'a consolé. Le voilà heureux maintenant.
— Pourvu que rien ne transpire au dehors, dit Octave .s. Si le colonel... le beau-frère de M™« de Gérenty venait à connaître...
— Eh bien ! est-ce que cela regarde le colonel ?
— Oui, en l'absence du mari... et le colonel de Gérenty est un farouche Africain qui ne plaisanté pas sur l'article de l'honneur de famille...
— Ah çà, dit M. Lebreton en ouvrant de grands yeux stupides, où diable avez-vous la cervelle?... est-ce que l'honneur de la famille Gérenty est compromis ?
— Comment ! dit Octave avec feu, si tout le village apprend cette intrigue...
— Quelle intrigue? interrompit brusquement
74 MONSIEUR AUGUSTEi
M. Lebreton, il ne s'agit pas d'intrigue, mais de mariage,
— M"*^ de Gérenty est veuve I Ah ! voilà ce que j^ignorais.
■—•Et qui vous dit que M*"^ de Gérenty est veuve ?
— Alors, comment peut-elle épouser Auguste?
— Et qui vous a dit qu'elle épousait Auguste?
— Vous, monsieur Lebreton.
— Moi ? Ah I ceci est trop fort.
— Puisque vous venez de me dire qu'il s'agissait d'un mariage, monsieur Lebreton.
— Oui, mais pas avec M™« de Gérenty.
— Et avec qui donc? demanda brusquement
Octave.
— Avec ma fille.
^^ Votre,., avec W^ Louise.,. Auguste épouse,..
— Épouse ma ûUè,.. oui, oui... Nous jouons aux propos interrompus depuis un quart d'heure.,, EIi bien! vous me regardez là comme une statue de Jardin qui aurait des yeux noirs,,. Vous m'aviez dit qu'Auguste vous avait fait cette confidence, au* jourd'hui, dans sa lettre.,. Voyons, il faut finir par nous entendre,
OQtftY« fit un signe Normatif; la voix lui man-^
MonsiBiTR Avaums 75
quait. Une pâleur mortelle perçait sous la couche ardente que la chaleur de midi avait heureusement mise sur ses joues. M. Lebreton n'aperçut donc aucun trouble sur le visage de son interlocuteur.
-- Causons froidement, poursuivit Lebreton; Auguste ne vous a parlé dans sa lettre que de W^^ de Gérenty et des deux jours de délai î».
— Oui.
— Pour moi, cel4 est très-significatif, reprit M. Lebreton ; mais Je comprends maintenant notre quiproquo de tout à Theure. Vous ignoriez, vous, le projet de mariage, et vous avez cru que votre ami était amoureux de M«ne de Gérenty...
— Oui, dit une seconde fois Octave avec une voix de fantôme.
M. Lebreton poussa un éclat de rire foudroyant, et, pinçant Octave par le bras, il lui dit :
— Votre ami est le plus discret des hommes. La discrétion est aussi une vertu : j'aime les hommes discrets; ils réussissent toujours... Venez faire mon quatrième au whist, le colonel de Gérenty nous attend... ce terrible colonel... vous savez?
M. Lebreton accompagna ces derniers mots d'un second éclat de rire, qui contrastait avec l'attitude glaciale et sérieuse d'Octave. On était arrivé devant la maison, et plusieurs voisins, groupés sur la ter-
rasse, attendaient le mattre pour discuter sur la manière la plus efficace de tuer le temps, dans les heures brûlantes où le soleil distille l'ennui sur les riches et les oisifs.
Le colonel de Gérenty s'avança et serra la main de M. Lebreton, en lui disant :
— Sommes-nous quatre ?
— Oui, colonel. Voilà notre jeune artiste qui fait notre partie, répondit M. Lebreton en distribuant les poignées de main à la société campagnarde.
Octave resta dans son silence, et il suivit machinalement les joueurs de whist au salon.
Le colonel était un homme de trente-sept ans, un vrai Africain, à visage sévère et basané, au front dégarni, à la moustache recourbée en pointes d'arc. Ses petits yeux gris lançaient du feu sous leur prunelle épaisse. Son torse svelte était serré par un habit bleu, boutonné jusqu'au menton. Tout dans ses mouvements respirait l'impétuosité militaire, tempérée par la distinction de race. 11 parlait peu, mais sa phrase courte allait droit au but, comme la pointe d'une épée. U faisait des armes en causant; il avait de l'esprit et de la gaieté, lorsqu'il n'était pas jaloux pour le compte de son frère ; mais, comme il voyait dans tout homme un amoureux de sa belle-sœur, il était presque toujours sombre de
visage, et menaçant de propos. Il voulait toujours épouvanter, avec son idée fixe de surveillant fraternel.
— Quel est notre quatrième ? demanda le colonel en décachetant un jeu de cartes.
— C'est mademoiselle Agnès Darrigues, dit M. Lebreton ; elle va venir.
— Joue-t-elle bien ?
— Comme un homme.
M"e Agnès entra d'un pas leste, une cravache à la main ; elle descendait de cheval. C'était une ravissanté amazone, à voix de contralto, qui n'était nullement déplacée à une table de whist.
On tira les places. Octave faisait ce qu'il voyait faire, et sans savoir ce qu'il faisait.
— Je suis avec vous, dit le colonel à Octave... Eh bien ! placez-vous donc vis-à-vis.
— Agnès, je suis avec toi, dit M. Lebreton, et ne soispasdistraite...c'està toi àfaire... Quelles cartes prends-tu, leâ roses ou les blanches?
— Je prends toujours les roses, répondit Agnès.
— Avez-vous été bien loin, avec M°*e de Gérenty, dans votre promenade à cheval ?
— Jusqu'à Saint-Germain. Zerbina s'est emportée. Je vous conseille de vendre cette béte ; elle a peur
de tout... Il retourne trèfle ; je n'aime pas cette couleur.
Le silence régna jusqu'à la treizième levée...
— Le trich et les honneurs^ dit M. Lebreton. Agnès, tu as joué comme un ange.
— Je ne fais pas le même compliment à monsieur.
— A moi ? dit Octave ; ça m'est bien égal.
— Avec notre jeu, nous devions gagner le trick, et nous le perdons.
— Voilà un grand malheur ! remarqua Octave.
— Pourquoi, monsieur, attaquez-vous par votre singleton ?
— Tiens ! c'est vrai.
— Et vous aviez une superbe couleur longue par as et roi.
— Oui, une superbe couleur longue.
— - Et mademoiselle a filé tous ses petits carreaux, et a coupé votre as.
— C'est désolant ! dit Octave.
Le colonel crut remarquer un ton goguenard dans toutes ces réponses d'Octave, et haussa les épaules, avec l'air dédaigneux d'un lion lutine par un épagneul.
On continua le jeu. M. Lebreton, ramassant la dernière levée, s'écria triomphalement :
— Quatre tricks..» première manche triple!,., trois fiches.
— Vraiment, monsieur I dit le Colonel en croisant les bras, vous faites des fautes d'écolier. Vous avez roi et dame de pique» et vous attaquez par la dame ! Ensuite, vous me faites une invite par le dix, dans une couleur où vous avez la tierce majeure I Enfin, vous n'avez que le dtar d'atout, et vous ne surcoupez pas le neuf de mademoiselle ! Que voulez-vous faire de votre dix ?««• Ce n'est pas perdre la partie, c'est la donner.
Cette fois, Octave ne répondit rien ; il prit déli* catement la cravache qu'Agnès avait mise sur un fauteuil voisin, et l'examina avec beaucoup d'attention, pendant qu'on tamisait les cinquante-deux cartes.
La seconde manche fut enlevée par M. Lebreton et M"' Agnès, encore plus rapidement, et à égalité d'honneurs.
— Pourquoi n'étes-vous pas revenu à mon invite? demanda le colonel en amortissant sur la table un coup de poing qui partait pour être violent.
— Pardon, je n'ai pas pris garde, dit Octave, en Jouant avec les fiches.
— Un invite du deux! c'est superbe ! si, au moins, vous eussiez fait atmt de votre as et de votre roi
que vous avez seuls, vous auriez fait tomber les deux petits atouts de mademoiselle, qui les a employés à couper!... c*est désolant de voir jouer ainsi.
Octave se leva, en fredonnant, et dit : — n faut payer, quedois-joî
— Mais vous ne prenez pas votre revanche ? dit M. Lebreton.
— Oh! non! dit Octave, le colonel joue trop bien pour moi... Je vais vous chercher un quatrième, à la salle de billard... mon père doit être arrivé ; il joue beaucoup mieux que son fils... Voyons... Je perds... deux triples... dix... à cinquante centimes... cinq francs... voilà... c-est désolant!
Le ton ironique de ces deux derniers mots n'échappa point au colonel.
Octave se contenait depuis trop longtemps; il éprouvait le besoin de respirer et d'éclater en malédictions furibondes contre Auguste. Un reste d'égard pour les convenances lui avait fermé la bouche devant M. Lebreton, et fait accepter une tournée de whist. Ces derniers devoirs de politesse remplis, il s'enferma seul dans son atelier, et dans un long monologue qui le soulagea un peu, il jura de se venger de ce perfide Auguste qui prenait le
masque de rindifférence pour enlever une femme, aimée de son meilleur ami. Ses derniers mots furent « je l'attends! » Octave les prononça en étendant son poing fermé, dans la direction de la route de Paris.
Le colonel avait remarqué qu'en sortant du salon après le whist, Octave s'était penché à l'oreille de M"** de Gérenty, sa belle -sœur, pour lui dire quelques paroles confidentielles, qu'un sourire gracieux avait accueillies. Un mouvement de narines, combiné avec une brusque ondulation de la moustache, annonçait que le colonel venait de découvrir quelque chose de grave dans une confidence si courte. Il faut croire aussi que M. de Gérenty le diplomate, très-jaloux de sa femn\e, avait prié son frère le colonel d'avoir l'œil ouvert sur sa conduite, et de veiller à l'honneur de la famille, dans ce redouta-
MONâlEUR AUGUSTE 83
ble Paris, où les romans, les drames, les opéras, les comédies, les vaudevilles, donnent aux femmes des leçons publiques d'infidélité. La chose était pourtant fort innocente. Mais les apparences sont toujours favorables aux mauvais soupçons. Octave, tout indigné qu'il était de la perfidie d'Auguste, avait néanmoins voulu s'acquitter de sa commission auprès de M"»* de Gérenty ; il lui avait dit, en sortant, et tout bas :
— Monsieur Auguste Verpilliot sera exact à Téchéance, après le délai de deux jours,
La nuit obscurcissait la station de Chatou, lorsque Auguste Verpilliot descendit de wagon pour faire sa visite d'échéance à M™« de Gérenty. N'ayant jamais songé à compromettre une femme, il ne voyait rien de réprébensible dans cette visite nocturne ; elle prouvait l'empressement du visiteur, voilà tout.
Un domestique reçut assez mal Auguste sur le perron ; mais le jeune homme ne remarquait jamais en face les petites gens: il était trop haut placé dans sa propre estime.
— ■ Madame de Gérenty, dit^il d'un ton sec, m'attend aujourd'hui. J'arrive de Paris au rendez-vous qu'elle m'a donné. Il s'agit d'une affaire grave ; voici ma carte, portez-la tout de suite chez M. Lebreton^
84 MONStBUR AUGUSTE
son voisin, où madame de Gérenty passe la soirée; il faut que je lui parle ici, en particulier.
Et comme le domestique hésitait, une voix aiguë dit: Allez ^ et ce mot fut accompagné â*un geste impérieux. Le domestique murmura en sourdine, et obéit.
M"»« de Gérenty ne se fit pas attendre. On faisait de la musique dans la galerie de M. Lebreton, et elle s'était éloignée un instant pour prendre le frais sur la terrasse. Le colonel veillait, fidèle à la consigne fraternelle.
Il vit sa belle-sœur recevant un billet de la main de son domestique, et s* enfuir en toute hâte, sans dire un mot d'adieu. Octave était absent; il attendait toujours Auguste dans son atelier. L'absence de ce jeune homme fut interprétée dans un sens favorable aux premiers soupçons. Il devint évident pour le colonel que sa coupable belle-sœur avait un rendez-vous nocturne avec Octave. Le hasard est très-ingénieux quand il veut s'amuser à nos dépens.
— Anna ! Anna ! dit le colonel, en versant une larme pour son frère ; Anna ! et toi aussi ! toi la vertu même ! Mon Dieu ! mon Dieu ! à qui se fier?
— Votre exactitude me plaît, dit M™« de Gè-
renty, en introduisant Âu^ste Verpilliot dans son salon ; j'ai d'excellentes nouvelles à vous annoncer. . . mais soyez tranquille, j*ai conduit Taffaire avec assez d'adresse; je suis femme de diplomate. Si j'eusse échoué» ce qui me paraissait impossible, votre amour-propre n'en aurait rien souffert. J'ai sondé le terrain, et l'ayant trouvé favorable, je n'ai pas craint d'aller au secours de votre désespoir, et je vous ai enlevé à Constantinople et aux Turcs.
Auguste écoutait des paroles, et cherchait le sens au plafond.
— A Constantinople et aux Turcs, dit-il d'un air distraitii eh bien! madame, ensuite?...
— Vous ne comprenez pas ?
— Oui... madame... je comprends... mais j'arrive de Paris... j'ai encore le fracas du chemin de fer dans la tète... j'aurais peut-être besoin d'une petite explication.
— Tout est fini... Eh bien! est-ce clair?
— Oui, c'est clair, dit Auguste, du ton d'un homme qui trouve que c'est obscur.
— On craint toujours d'être entendu par les domestiques, reprit M™« de Gérenty, à. voix basse; on entend tout à la campagne, à cause du silence extérieur... Voici donc ce qui a été décidé. Vous
choisirez votre jour... demain oq après-demain... Monsieur votre père est-il à Paris avec madame votre mère?
•^ Oui, madame ; mon père est à Paris, il est veuf.
— Il serait convenable de laisser faire la première démarche par votre père. C'est plus conforme aux usages reçus. Qu'en pensez-vousî
— Ah ! il faut que mon père fasse une démarche...
— A moins que vous ne la fassiez vous-même. Votre père donnerait ensuite son consentement.
— A quoi ? demanda Auguste ébahi.
---Mais au mariage.
— Au mariage de mon père ?
M"*« deGérenty bondit sur son fauteuil, et regarda fixement Auguste.
Le jeune homme fit un mouvement d^impatience, et balbutia ceci :
— Mais... madame*.* vous me dites que c*est dair... et puis..* vous me parlez de mon père.^. D'abord, je suis brouillé avec mon père*., par affaires d'intérêt... La fortune de ma mère m'appartient... Ainsi, mon père, en se remariant, ne peut me porter aucun dommage... E&\h:b là œ que vous voulez me dire, madame ?
MOirSIEUR AUGUSTE 87
— Mais, monsieur Verpilliot; il n*est question que de votre mariage... du vôtre... entendiz-vous?
— De mon mariage? dit Auguste, en essayant de prononcer ce mot.
— Oui, de votre mariage avec M»« Louise...
— Avec made... ! interrompit Auguste tout convulsif d'effroi.
— Enfin, vous aimez, vous adorez M'i« Louise ; la crainte de ne pas être aimé vous poussait au dés* espoir, et...
— Pardon, madame, si je vous interromps. . . Vous avez supposé une chose qui n'existe pas... je n'aime pas M»» Louise.
— Ah! mon Dieu!... et quelle sottise m'avez* vous donc fait commettre!... Souvenez-vous bien, monsieur... c'était le jour du déjeuner... chez M. Lebreton... une matinée charmante !... il y avait dans l'air tout ce qui parle au cœur... M"« Louise entra dans la salle... je n'ai jamais rien vu de plus beau. Il y eut un murmure général d'admiration. M. deLormoy, un vieillard septuagénaire qui a des flocons de neige pour cheveux, regarda Louise, et deux larmes coulèrent sur ses joues flétries ; il ne regarda plus qu'elle. Les femmes étaient en extase. Un seul homme, notre convive, n'a jamais tourné ses yeux du côté de cette merveille ; il est jeune, riche, ai-*
mable... il porte votre nom; il m'écoute en ce moment, avec une impatience distraite. Peu après, ce jeune homme se dépeignit à moi comme le plus malheureux des êtres de la création. Il voulait aller vivre aux pays où on ne vit pas. Je crus deviner le motif de ce désespoir, et je le mis sur le • compte d'un amour rebuté ou d'une timidité absurde. La démarche que je fis alors me fut dictée par mon cœur,avantlaréflexion... Je donnai la joie à un père, qui vous aimait déjà comme un fils, et il faut maintenant que cette joie qui a peut-être passé dans l'âme d'une jeune fille, se change en deuil domestique... Avez-vous quelque^ chose de consolant à me répondre, monsieur?
Octave baissa la tête et traça des lignes sur le parquet avec la pointe de son stick.
— Mais enfin, monsieur, poursuivit M™« de Gérenty, vous n'avez au cœur aucun amour parisien, aucune intrigue de ville, puisque vous venez vivre à la campagne ; vous êtes indépendant, vous êtes riche, vous êtes à l'âge heureux des douces passions. J'admets que jusqu'à présent vous n'ayez pas songé à épouser M"<^ Louise; mais qui vous empêche d'accepter un mariage de proposition, qui, la veille des noces, deviendrait un mariage d'amour; une dot de cinq cent mille francs n'est pas aussi à dédaigner,
au siècle où nous vivons... Voulez-vous réfléchir jusqu'à demain?
— Non, madame, dit Auguste en se levant; toutes mes réflexions sont faites. Je regrette ce malentendu; mais il m'est impossible de vous donner satisfaction sur ce point.
— Il y a au fond de tout ceci un secret que vous ne pouvez dire.
— Ouï, madame, dit Auguste d'une voix éteinte. M™" de Gérenty fut tout à coup dominée par une
pensée bien naturelle chez une belle femme, toujours entourée d'hommages : — Il m'aime ! se ditelle mentalement; voilà le secret.
Après un moment de silence, elle prit un ton grave et dit :
— Monsieur, je croîs vous comprendre.
Auguste tressaillit et bégaya quelques mots qui ne
composaient pas une phrase intelligible.
— Ainsi, pouï'suivit M"' de Gérenty ; brisons là cet entretien, qui pourrait devenir embarrassant pour moi s'il se prolongeait.
A ces derniers mots, elle fit un léger signe, comme pour donner congé.
Auguste salua respectueusement.
— Un dernier mot, ajoua M™c de Gérenty ;• vous
M MONSIBUR AUGUSTE
êtes un homme d'honneur sans doute» monsieur : vous allez me promettre le secret sur tout ce qui vient d*étre dit.
— Je le promets, dit Auguste d'une voix assez ferme» et il sortit du salon.
Auguste descendit lentement Vescalier du perron, et entra dans la sombre allée de tilleuls qui conduit à la grille. La nuit était noire comme dans un souterrain, surtout pour celui qui sortait d'un salon éclairé. Un homme, qui attendait là depuis longtemps, vit s'avancer une forme noire. C'est lui, pensa-t-il, et une main vigoureuse saisit le bras d'Auguste, pendant que l'autre main frappait deux fois avec un gant son visage ; puis ces mots furent prononcés à voix basse : Voici ma carte. On est à votre disposition. C'est désolant!
La foudre a des effets bizarres quelquefois ; elle supprime la parole, donne au corps Timmobilité de la statue et ne le renverse pas. Auguste ressemblait
à un homme ainsi touché par le losange électrique du ciel.
Le colonel croyait en conscience avoir accompli un double devoir : il avait puni Finsolence d*Octave et vengé l'honneur de son frère. Un pauvre innocent était la victime d'un attentat nocturne, commis par un sentiment honorable. Après son acte de justice injuste, le colonel voulut donner à sa colère le temps de s'éteindre, et il suivit une allée du parc, pour réfléchir au milieu des ténèbres. Dieu sait quelle scène de vengeance fraternelle eût épouvanté cette maison, si le vengeur eût fait tout de suite irruption dans les appartements de M'"^^ de Gérenty ! Il renvoyait l'explication au lendemain pour suivre le conseil de la nuit. Au reste, il y avait eu voie de fait, et il fallait aussi attendre ce qui adviendrait du côté du jeune homme insulté si gravement. Le secret est de rigueur dans ces sortes d'affaires, surtout quand l'honneur d'une famille est en jeu.
Enfin, Auguste se réveilla en sursaut après son rêve de statue, et sa première pensée de vivant le conduisit chez Octave, où il allait trouver sans doute les consolations de l'amitié.
11 vit briller la lumière du travail aux vitres de l'atelier etiltressaillitdejoie. L'accidentde l'allée des tilleuls fut oublié. Cette insouciance après une insulte si
grave s'explique par la nature exceptionnelle du tempérament d'Auguste. Un jeune honmie que la fa< talité ou la dépravation a placé en dehors des conditions normales de la société humaine, ne s'inquiète pas de ce qui ferait la noble irritation d'un autre. Un soufflet passe comme une caresse sur certaines joues heureusement fort rares. Il y a dans ces malheureuses natures une pusillanimité passive qui n'est pas même la lâcheté. Plaignons et passons.
Octave était mollement étendu sur le divan de son atelier, lorsque Auguste, annoncé par trois légers coups donnés sur la porte, entra et courut à son ami les mains tendues.
Un geste énergique repoussa ces mains, et on entendit un rugissement sourd qui semblait sortir de la peau de tigre étendue au bas du divan.
— Mais, s'écria Auguste en tordant ses mains dans ses cheveux, quel infernal génie me poursuit depuis ma naissance ! qu'est-il encore arrivé de fatal pour moi ! mon seul ami repousse mes mains que je luiy tends !
— Ton ami ! tu oses m'appeler ton ami ! dit Octave en lançant un coup d'oeil de menace ; tu oses reparaître devant moi! Va-t'en !... va-t'en!... ou je ne réponds pas de moi.
Auguste laissa tomber ses bras, inclina sa tête et
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prit la pose du coupable qui s'attend à une horrible accusation.
»*- Ton silence et ton attitude te condamnent... Sors... sors, te dis-]e!.. Je te retrouverai sur un ter« rain neutre... mais ne m'oblige pas a oublier que tu es chez moi... et il a Faudace d^accuser Tinfenial génie qui le poursuit !«.. et moi, de quoi me plain« drai-je alors! Ta plainte m'insulte... Ils appellent cela de la diplomatie, du savoir-vivre, de la con* duite ! C'est tout simplement une infAme trahison... Mais c'est stupide! c'est béte comme l'enfance de l'art ! Un jour vient où il n'y a plus de secrets, où la vérité se manifeste, et alors ces petits diplomates de famille sont des traîtres et des bandits!... Mais voyons... voyons... misérable! justifie-toi... parle... l'hypocrisie n'est plus de saison, en ce moment. Tu vois que je sais tout.
Auguste se laissa tomber sur un fauteuil et pleura.
— Il me répond avec des larmes... comme une femme!... Mais, moi, je ne m'amuse pas à pleurer... Vois ces deux armes... là... ces deux pistolets pendus à ma panoplie... ils sont chargés jusqu'à la gueule... Eh bien ! le jour de ton mariage, je ne pleurerai pas... je prendrai ces deux amis pour aller signer au contrat.
MONSIEUR ÀtJÔUSTË, OS
Auguste leva la tête, et regarda Octave avec des
yeux qui avaient inventé une expression.
— Oui, oui, poursuivit Octave; je te promets une fête agréable... Si j*étais fils unique, je pourrais me résigner à vivre pour soigner la vieillesse de mon père... mais je suis le cadet de huit enfants; mon père n'a pas besoin de moi.,, et moi, je n'ai plus besoin de la vie... Oui, on verra une charmante fête ce jour-là.
Quel jour, demanda Auguste, d'une voix d'ombre?
«- Le jour de ton mariage avec Louise, puisqu'il faut être clair.
— De mon mariage avec Louise! dit Auguste, en se levant ; mais aujourd'hui ils ont tous perdu la tête h Chatou!... un coup de soleil leur a brouillé la cer* velle!... Je me marie avec Louise L.. Octave, mon ami, tu n'as que ce grief contre moi?
— Mais il est suffisant, ce me semble*
— Hais il n'existe pasL.^ il n'a jamais existé !..< rirai même plus loin; il ne peut pas exister!... C'est un commérage de campagne; une invention de vieille femme déscBUvrée. Si cette absurde plaisanterie fait ton malheur, tu es le plus heureux des hommes.
^— Mais c'est le père de Louise^ dit Octave ; c'est
M. Lebreton qui m'a tout révélé... à moi... parlant à ma persomie.
— M. Lebreton est un visionnaire... Veux-tu que je le lui dise en face ?... Suis-moi.
— Mais alors, tout à Theure, Auguste, pourquoi gardais-tu le silence de la consternation lorsque je t'accusais, sans prononcer le nom de Louise?... Tu avais donc un autre crime sur la conscience?
— Je ne me souviens pas, dit Auguste, avec un embarras visible; moi... j'ai gardé le silence de la... Non... je t'écoutais... je n'osais t'interrompre..; je ne comprenais rien à ta colère. . . tu étais si furieux. . . Enfin, voilà l'essentiel pour toi. . .je déteste M"« Louise et toutes celles qui lui ressemblent, et je jure sur ma tète et sur les cendres de ma mère de ne jamais me marier... Es-tu content?
— Mon cher Auguste, dit Octave, ému aux larmes; tu m'as rendu à la vie... Oh! si tu savais comme j'aime cette jeune fille!...
— Tu m'as dit cela cent fois, interrompit Auguste sur un ton aigre et rempli d'impatience. Si je t'ai rendu à la vie, ne me tue pas.
Octave regarda fixement son ami, et sembla lui demander une explication de ces derniers mots si étranges.
— Oui, oui, je sais bien ce que je dis... Pourquoi ouvres-tu de grands yeux, poursuivit Auguste : un amour comme le tien diminue Tamitié... moi. Tamitié me suffit... C'est si beau Tamitié!... Un homme qui prend femme chasse Tami le lendemain du mariage. . . Voilà ce que je crains.
— Ah ! mon cher Auguste, dit Octave avec effusion, cette crainte est absurde. L'amitié complète l'amour.
— Enfin, tu réfléchiras, reprit Auguste; ton mariage n'est pas fait; j*ai encore de l'espoir... c'est que, vois-tu, je suis Tennemi né du mariage. C'est un état contre nature : aussi les animaux, dont l'instinct est infaillible, ne se marient pas. Tu aimes une femme aujourd'hui; mais cette femme sera une autre fenmie demain et, dans quelques jours, une nouvelle encore. Aujourd'hui, eUe ne te montre que ses qualités; demain elle commencera, mon ami, à te dérouler la série de ses défauts. Si on pouvait te faire voir en 1860 la femme que tu aimes en 1858, tu changerais ton oui nuptial en non. Le célibat ne connaît pas les regrets ; c'est le mariage qui les inventa. Tu es libre comme l'air; ton pied n'a point de chaîne; tu es le maître de toi; ta volonté n'a pas de contradiction; tes projets ne subissent aucun contrôle; tu es comme l'aigle qui vole à sa fantaisie et
tt lIMUBim AUGU8TB
choisit la plaine, la montagne, Tarbre, le vallon, le nuage pour ses changements de domicile; et tu veux te faire oiseau de basse-cour et barbotter entre quatre murs! toi, l'artiste de la liberté 1...
— Moi! Tartiste de Tidéal, dit Octave, avec enthousiasme; mon ami, tu ne me connais pas. Si j'avais la certitude de mener la plus ennuyeuse des existences en épousant Louise, je n*hésiterai^ pas à subir le sort le plus affreux que puisse subir un mari. Je cherche Tidéal, c'est-à-^ire le beau, et si, en courant à sa découverte, je puisTembrasserun instant, cet instant sera le siècle de ma vie, et j'aurai même plus vécu que Mathusalem. Écoute, mon cher Auguste, je suis de l'école du grand artiste Antonio Van Dyck. Cet illustre maitre aimait une belle corn-* tesse génoise, et il l'aimait comme nous aimons, nous. Cette femme fut mariée au comte Brignole. Le soir des noces Van Dyck, agonisant, vit passer devant lui, dans la galerie du palais Durazzo, la jeune épouse et son mari, et montrant du doigt l'heureux comte, à son ami Pallavidni, il lui dit ces mots sublimes : t Ma vie, pour un quart d*heure de cet homme!.,. > Tu vois bien, mon petit Auguste, que toutes ces histoires de chaîne, de liberté, d'aigle qui change de domicile, d'oiseau de basse-cour, ne sifflent rien avec deshommes de notre trempe. Oui^
MONSIEUR AUOUSTB 99
un quart d'heure, et après, la prison, le néant, la misère, la mort.
— C'est de Thébreu ! dit Auguste.
— C'est de l'amour ! reprit Octave.
— Enfin, n'en parlons plus, dit Auguste après une pause; le temps défait bien des choses... Il est tard... la grille de M. Lebreton ne sera pas fermée, j'espère. Nous parlerons d'autre chose demain... Tu ne veux pas me donner l'hospitalité cette nuit.
— Mais écoute donc, dit Octave, en ouvrant la fenêtre, il y a grande soirée chez M. Lebreton. On fera de la musique jusqu'à deux heures du matin. On a fait venir des artistes de Paris. Gueymard chante des airs de Guillaume Tell ; sa femme chante le grand air de Robin des Bois, et le duo de la Favorite avec Roger. On n'a pas même commencé le concert. M. Lebreton dépense dix milles francs de musique, cette nuit... Ah ! bon, il n'aime pas la musique, celui-ci ! Mais qu'aimes-tu donc, mon pauvre Auguste ?. . . Cette question te fait sourire... Voyons, je parie que tu ne connais par le duo de la Favorite f
— Non.
— Ah ! C'est trop fort ! Eh bien ! tu vas faire sa connaissance. . . Laisse-moi mettre mon habit de gala. , . Ce que tu aimes, toi, par exemple, c'est la toi-
■ lette. . . vraiment tu m'humilies toujours avec ce luxe de linge, de manchettes, de boutons de diamants... tues toujours pavoisé comme la trirème de Qéopàtre... tu te ruineras chez un chemisier... ce n'est pas une tenue de campagne. Tu fais une toilette de cour, et tu viens à Chatou ! Mais pour qui donc fai&-tu ces dépenses effrénées de dandy ?
— Pour moi, dit Auguste, avec mélancolie ; pour me plaire. Voilà.
— Ah ! pour te plaire ! Oui, je te crois un peu Narcisse... Je suis prêt, viens, partons.
Les deux amis s'acheminèrent vers la maison voi- ♦ sine. A peine arrivé sur la terrasse. Octave disparut comme l'éclair, pour trouver dans les salons une place avantageuse. Auguste qui n'attachait aucun intérêt à cette soirée, s'arrêta, et prit l'attitude d'un homme qui cherche à droite et à gauche un compagnon perdu.
— Me voici, monsieur, dit le colonel de Gérenty, qui s'attendait à une rencontre obligée, vous êtes l'amî intime de M. Octave ?
— Oui, monsieur, répondit Auguste.
— Et vous arrivez, à présent ?
— Oui, nous arrivons.
— Eh bien ! monsieur, je vous attendais depuis
longtemps, et je ne me fais pas chercher, comme vous voyez. Ne disons que le nécessaire, et bien bas. Monsieur Octave me trouvera demain, devant la faisanderie , à cinq heures. Quant aux conditions, j'approuve ce que vous aurez réglé. J'ai bien l'honneur de vous saluer, monsieur.
Et le colonel entra dans les salons.
— Bon ! se dit Auguste stupéfait, en voilà encore un! Il ont tous perdus la tête aujourd'hui. Ce monsieur dit qu'il m'attendait; le diable m'emporte s je le cherchais, moi! Allons conte» cette nouvelle . énigme à Octave.
Parler à Octave, en ce moment, n'était pas chose facile. Notre bouillant amoureux s'était incrusté dans l'embrasure d'une fenêtre, entre deux rideaux, et, de ce poste très-bien choisi, il savourait les délices de la contemplation. Louise était assise à trois pas de lui. C'était la première fois que le jeune artiste allait éprouver la plus douce des sensations, celle qui emporte l'amour dans une région infinie ; il allait écouter delà grande musique, en regardant la fenmie aimée. Ce bonheur doit avoir été inventé au paradis.
Une jeune et belle cantatrice de la société parisienne, talent d'amateur, âme d'artiste, M"' de G*** vint se placer à l'angle du piano, et aux premières
mesures de raccompagnement un frisson de plaisir courut dans les salons. Ces trois mots, o mon Fer-* nand^ coururent sur toutes les lèvres de femmes. Louise laissa tomber un regard que l'or du Pérou n'aurait pas payé, et qui ne rencontra pas le regard attendu. Auguste cherchait toujours Octave, et se souciait fort peu d'être regardé. Octave contemplait toujours Louise, et en suivant la direction des yeux de la jeune fille, il rencontra au bout la figure inquiète de son ami. Un triangle visuel, formé par des regards qui ne pouvaient se rencontrer.
La cantatrice entonna ô mon Femand avec une de ces voix pénétrantes qui troublent le cœur jusqu'à la source des larmes : elle fit retentir, en notes désolées, cette sublime lamentation de l'amour, cet hymne de mélancolie passionnée, où le génie de la musique a résumé, dans une aspiration ineffable, les cris de douleur qui sortent de l'àme, quand les tendresses trompées ont perdu leurs illusions d'un moment. Ces notes coulaient comme des larmes mélodieuses, au milieu des plaintes intermittentes du piano, et en exprimant toutes les angoisses du cœur, elles faisaient mieux comprendre, par leur sombre contraste, les divines allégresses de l'amour heureux, ia musique a des secrets inexplicables, des arcanes étrangers à la science froide de l'analyse. C'est la
MONSIEUR AUGUSTE lOS
langue de rame; son maitre, c'est Tamour. Le jeune Octave donnait son oreille à la cantatrice et son regard à Louise ; la mélodie aérienne flottait, comme un parfum d'essence d*iris, autour de Tadorable jeune fille, en prêtant à sa beauté un charme idéal qui Tenlevait à ce bas monde et la faisait rayonner dans un domaine divin, où le prosaïsme terrestre est inconnu. Octave avait perdu le sentiment de sa propre existence; il ne s'écoutait plus vivre ; son âme, dégagée de Tenveloppe matérielle, errait, avec la subtilité du souffle, sur les lèvres, les cheveux, le sein de la jeune fille : la musique opérant ce prodige de migration. Il éprouvait, avant le sommeil, les extases de ses rêves ; mais, cette fois ce n*était point im mensonge des nuits, un fantôme de vapeur embrassé au vol; Tattraction magiiétique était si vive que la distance même disparaissait, que le salon perdait sa foule, que la déesse quittait ses voiles, et qu'un jeune honmie ivre d'amour, emporté par une imagination de feu, restait seul comme le mari d'un jour, dans une alcôve nuptiale, et savourait les ravissements des élus, au son des mélodies du ciel. Par bonheur, tous les yeux se fixaient sur les grands artistes du concert. Si un seul regard observateur se fût égaré du côté d'Octave, il aurait interrompu le chant par voi cri de surprise impossible à contenir. Car tout ce
qu'exprimaient les yeux, les lignes du visage, le sourire extatique du jeune homme en faisaient un être surnaturel et effrayant de béatitude, au milieu de tant de têtes impassibles, de faces bourgeoises et de campagnards blasés.
Hàton&-nous de dire, à l'éloge du jeune Octave, que cet élan furieux qui emportait ses désirs de flamme vers les voluptés des sens et les savoureux attraits de la forme, n'excluait pas en lui les exquises délicatesses du cœur et les chastes intermèdes de l'esprit. Il y avait aussi pour lui un autre rêve, le rêve des douceurs de l'ombre, après l'incendie du soleil : unir son bras au bras de la jeune fille ; s'incliner sous l'aile de son chapeau de jardin; écouter la mélodie de sa voix; tressaillir à ses confidences naïves; assister aux révélations de son esprit, et murmurer à son oreille ces paroles de tendresse calme et d'amour pieux qui plaisent tant au cœur des femmes et. les obligent à croire aux longues affections. Oh ! quel trésor intime il avait encore en réserve pour ces promenades solitaires, où deux corps s'avancent sur le gazon avec les mêmes pieds, respirent avec le même souffle, vivent avec la même pensée, dans le jour, à l'ombre des arbres, dans la nuit, aux rayons des étoiles de Dieu !
Les applaudissements frénétiques justement don-
nés au duo de la Favorite et aux deux admirables artistes rendirent Octave au monde réel. Seul il n'applaudissait pas, et personne plus que lui n'avait savouré les mélodies de ce concert.
Dans la confusion produite par la fin du concert, M. Lebreton se déroba aux compliments pour se précipiter vers Auguste, qu'il pouvait enfin aborder.
— Mon cher enfant, lui dit-il, je vous ai fait vingt fois des signes et jamais vous n'avez regardé de mon côté. Il y avait une excellente place devant moi.
— Il y avait tant de monde ! dit Auguste avec embarras; je voyais tout et ne voyais personne... Un superbe concert ! monsieur Lebreton.
— C'est pour ma fille que j'ai donné cette petite fête. Louise adore la musique... et ensuite, je ne suis pas fâché de commencer la semaine des fiançailles par un concert.
Ces paroles furent accompagnées d'un léger écla de rire très-significatif.
— Un superbe concert ! superbe ! dit Auguste pour ne pas rester muet.
— Et avons-nous avancé les affaires à Paris? demanda M. Lebreton en se frottant les mains.
— Oui... oui, monsieur Lebreton... nous causerons de cela demain... je n'ai pas la tète à moi... le chemin de fer m'a beaucoup fatigué... il y a du tan-
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gage etdu roalis dans vos wagons de Saint-Germain. •« On a le mal de mer...Puis le concert... un concert.. • Œi concert magnifique; mais la musique me passionne... et m'agite les nerfs... Ah! j*ai deux mots à dire à Octave qui s'esquive; sans adieu, selon mon habitude... Vous permettez, monsieur Lebreton...
*-« Un mot seulement, dit M. Lebreton en arrêtant Auguste par le bras : avez-vous vu M"* de Gérenty ?
— Madame de... Non...
-^ Elle a disparu tout à coup et n'est pas rentrée chez moi...
— A demain, monsieur Lebreton ; je crains qu'AiH gustene se dérobe... j'ai une commission de... Paris pour lui.
Octave venait de perdre les traces de Louise, et il la cherchait à travers l'obscurité de la terrasse. Le bras d'Auguste tomba sur le sien et l'enlaça.
— Écoute, dit Auguste, et descends une minute sur la terre ; j'ai quelque chose d'étrange à te raconter.
— Si cela ne regarde pas Louise, va raconter la chose étrange au diable et laisse-moi tranquille.
— Mais, mon ami^ dit Auguste d'un ton suppUant, si je suis menacé, moi, d'un malheur, j'espère bien que tu me donneras un instant d'audience.
— Instant accordé, parle.
— Avant le concert, un inconnu m'a arrêté ici, etj'd'une voix peu amicale, il m'a dit qu'il nous attendait demain, à cinq heures du matin, devant la faisanderie, et qu'il acceptait nos conditions...
— Ah ! voyons, mon petit Auguste, quel conte de minuit me fais-tu là? quel est cet inconnu?
— Mon cher Octave, tu perds l'esprit... Oh! les femmes!... Puisque c'est un inconnu, il m'est im«possible de dire son nom.
— Mais dépeins-le-moi, je le connaîtrai peut-être, cet inconnu.
— 11 m'a parlé sous ce marronnier; c'était noir comme un four éteint. Je n'ai pu distinguer un seul de ses traits; son organe seulement est un peu fa-» rouche.
*— Devant la faisanderie, a-t-il dit?
— Oui.
- C'est à quelques pas de la forêt... mais cela ressemble au rendez-vous d'un duel.
— Ah ! mon Dieu ! dit Auguste en reculant deux pas.
— Oui... c'est un duel! reprit Octave d*un tori affirmatif; c'est un amoureux de M"* Louise... Il me décoche de temps en temps des épigrammes anodines, et moi, je lui rends la monnaie de sa pièce sur la même gamme. C'est un rival. Il s'imagine que
je suis aimé... rimbécile!... Ëh bien! je suis enchanté de cette affaire... les femmes aiment le courage , et je crois en avoir. Un bon duel me fera du bien... A-t-il dit s*il fallait apporter des armes?
— Non, dit Auguste d'une voix moribonde ; je t'ai transmis ses propres expressions, rien de plus, rien de moins.
— Alors ce n'est pas un duel ; tant pis !... et si ce n'est pas un duel, je ne dois pas me rendre à la faisanderie avec des fleurets sous mon paletot ou des pistolets dans ma poche.
— £t si tu n'y allais pas du tout ? dit Auguste.
— Oh ! tu as toujours des idées de poltron, toi; j'irai, mais sans armes, et tu m'accompagneras... Tu ne m'accompagneras pas ?
Auguste chancela sur ses pieds et s'appuya contre un arbre.
— Eh bien ! tu vas te trouver mal comme une femmelette ! dit Octave en soutenant son ami. La seule idée de me servir de témoin le fait évanouir... Pauvre garçon!... je ne t'accuse pas... c'est ta nature...
— Tu sais, dit Auguste d'une voix éteinte, tu sais si je suis ton ami... Je donnerais ma vie pour toi, à présent, si je la perdais sans voir luire une arme,..
Que veux-tu î je suis ainsi fait.,, la vue d'un pistolet ou d'une épée me glace le sang.
— Allons, ne pleure pas, pauvre Augustine , dit Octave; j'irai seul à la faisanderie, et pour ne pas avoir au front la pâleur de Tinsomnie, je vais me coucher. Bonne nuit!
— Mais tu ne te battras pas? dit Auguste d'une voix suppliante.
— Je suis si malheureux, reprit Octave, si malheureux, depuis quelque temps, que la bonne fortune d'un duel me sera refusée aussi, tu verras.
Il serra la main d'Auguste, lança un dernier regard à la fenêtre de Louise, et, fredonnant un air de (a Favorite^ il rentra chez lui.
Après le concert, le colloque final et obligatoire, établi entre Louise et Rose, offrit quelque intérêt. Rose, en déshabillant sa jeune et belle maîtresse, * s'était donné le droit de tout dire, et elle abusait souvent de ce droit. Au reste, Tintimité de cesfonotiens de la toilette nocturne investit les femmes de chambre d'une grande familiarité de propos. Le
simple appareil^ comme dit Racine, diminue beau* coup la déesse aux yeux de la suivante, et porte at^^ teinte à la majesté du pouvoir domestique. La réflexion impertinente qui reculerait devant la robe de Velours, éclate devant le négligé de Falcôve. L'habit ne fait pas seulement le moine, il fait la reine aussi;
MO!fSIBUR AUOTSTB 111
Louis XIV avait bien raison quand, sur Festrade de son lit, il s'enveloppait de quatre rideaux pour 6ter sa perruque; il regardait sa perruque comme la cri* niëre du lion ou Tauréole du soleil. Aussi a-t-il im* posé le respect à tous les rois et & tous les valets de chambre pendant soixante ans.
Rose, avec sa tactique habituelle, commençait toujours par des escarmouches insignifiantes, lors* qu'elle avait une vérité sérieuse à lanter à sa mattresse. Arrivée au dernier œil du lacet, elle dit :
— Qu'aimez-vous mieux, mademoiselle, un concert ou un bal t
— J^ les aime mieux tous les deux, répondit Louise.
Puis eUe ajouta :
— Parlez donc plus bas, ou taisez-vous. On ne peut rien entendre.
— Est-ce qu'on chante encore là-bas, mademoiselle t
-^ Non, mais on marche là*haut.
— Eh bien ! qu'est-ce que cela nous fait t
— Cela m'intéresse moi, si cela ne vous fait rien à vous.
— Voulez-vous que je monte chez M. Auguste, pour le prier, à travers la porte, de ne pas marcher si fort ?
— Êtes-vous folle?
— Mais, mademoiselle, si cela vous empêche de dormir !
— Mais je ne dors pas, il me semble l et je m'intéresse beaucoup à ce bruit qui se fait là-haut. On voit bien. Rose, que vous n'avez jamais aimé.
— Et je m'en félicite ! Si ce malheur m' arrivait quelque jour, je ne commencerais pas par M. Auguste.
— Belle raison ! ce n'est pas un homme de votre rang.
— On a vu des rois épouser des femmes de chambre. •
— Dans les conte§ bleus.
— Dans les histoires jaunes. Nous savons cela, nous, dans notre état.
— Voyons, citez un seul de ces rois.
— Henri IV, qui a épousé une femme de chambre qui se nommait Fleurette... J'appelle cela épouser, moi... Eh bien ! Henri IV vaut bien M. Auguste, et moi. je vaux bien cette paysanne de Fleurette; et si M. Auguste IV voulait m'épouser, à la mode basque, je l'enverrais promener sous le Pont-Neuf !
— Vraiment, Rose, je suis trop bonne avec vous.
— Je le sais, mademoiselle; aussi j'en profite pour vous donner de bons conseils. Si vous étiez
méchante, je ne vous dirais rien, et je vous laisserais noyer dans ce mariage... Cela vous fait rire, mademoiselle ?
— Oui, Rose.
— Ce n'est pas risible, pourtant, de se noyer,
— Une idée qui me passe par la tète.
— S'il m'était permis d'interroger mademoiselle sur son idée ?
— Je vous répondrai avant la question... Je vous crois un peu amoureuse de M. Auguste.
— Voilà une idée!... Oh! que je vais en rire, moi aussi, demain quand je me réveillerai! Moi amoureuse de ce fade blondin ! S'il n'y avait eu que lui et moi dans le paradis terrestre, la pomme restait sur le pommier.
— Vraiment, Rose, si vous aviez une tête, vous la perdriez à tout moment. Est-ce ainsi que vous devez parler d'un jeune homme qui va m' épouser ?
— Quand vous aurez dit oui devant M. le curé, je croirai à ce mariage.
— Il est pourtant assez avancé.
— Ça m'est égal ! il reculera.
— Le mariage ?
— Et le marié aussi... Écoutez, mademoiselle; nous connaissons les hommes,' nous, dans notre état de femme de chambre. Certainement, vous êtes
iO.
il4 MONSIEUR AUGUSn
belle comme une sainte Vierge, vousm. Tenez, .. j'admire vos épaules tous les soirs ; elles font venir Feau à la bouche : elles ressemblent à une pèche d'Amérique. Votre corps n'a pas un défaut... Voilà un grand miroir qui vous le dit encore en ce mo* ment. Aucune femme ne peut entrer en comparaison avec vous. Mais enfin, la perfection n'est pas donnée à toutes. Quand vous n'êtes pas là, je me crois jolie, et ma tournure n'est pas à dédaigner... Voyez... U n'y a pas un pouce de crinoline, là... Tous les hommes qui passent dans cette maison me font des compliments comme à une demoiselle du monde ; on m'a même adressé des vers ; voulez* vous les voir... C'est un académicien qui me les a glissés dans la main... Je les sais par cœur...