OG
L'Edit de 1759, auquel la filiation dés faits historiques nous oblige à revenir, imposait une taxe sur les cuirs en vert à la sortie du royaume. La Cour des Aides avoua que cette disposition tendait à favoriser notre industrie ; mais elle se plaignit de ce que cette rigueur s'évanouissait devant la réduction à la moitié, du droit de 20 <>/„ dont les cuirs tannés venant du dehors étaient frappés précédemment. « Dans ce concours iné- « gai de faveurs et de désavantages, disait la « Cour, la fabrication des cuirs tombera néces- « sairement, et nos voisins s'empareront d'un « commerce qui, devenu ruineux pour nous, « sera complètement ahandonné, au préjudice « de l'intérêt essentiel de l'Etat.
Cette matière intéressait trop la Provence, pour que le parlement d'Aix n'élevât pas aussi la voix. Ses remontrances du 14 janvier 1760 étaient bien faites sans doute pour qu'on pût se bercer de l'espoir d'une diminution clans le nouvel impôt ; mais que peut la raison près
d'hommes d'Etat qui croient no céder qu'à la loi impérieuse de la nécessité !
« I >es manufactures sont pour les Etats des « mines plus précieuses que celles du Nouveau « Monde, disait le Parlement. Mais il estréservé « à la liberté de les mettre en valeur. Il ne faut « poinl imposer sur elles, si l'on veut qu'elles « fassent couler dans les coffres du Trésor-Royal « l'or et l'argeut qu'elles attirent.
« Ce sont les manufactures qui suppléent à ce « que le territoire n'eût pu supporter d'imposi- « tions ; c'est de la vente des matières propres « à la fabrication que subsistent plusieurs vil- « lages voisins : La ruche de chêne vert est une « ressource pour plusieurs ; la feuille de myrthe « devient pour les autres un moyen de contri- « buer aux besoins de l'Etat. Les propriétaires « des moulins qui les dépiquent sont cotisés à la « taille et au 20e, en proportion de ce revenu.
« Cependant, bien loin d'assurer au fabricant « la faveur qu'il mérite, l'Edit du mois d'août « 1759 ne présente que des arrangements rebu- « tants pour l'industrie.
« Nos fabricants sont accablés de taxes et de « tributs dans le Royaume. Comment pourront-
« ils faire bon marché chez l'étranger, seul « moyen de préférence > Nous serons privés du « bénéfice de 1 exportation, et nous contracte « rons une dette énorme pour l'importation de « la marchandise étrangère.
De ces considérations générales qui s'appliquent à toute la Provence , le Parlement passe à des motifs particuliers qui regardent les localités, sièges des manufactures de cuirs el de peaux.
« Les chamoiseurs et mégissiers de Marseille « gagneraient à être réputés étrangers pour les « droits d'entrée, tandis qu'ils se plaignent d'être « traités comme tels, à la sortie, par l'établisse- « ment d'un droit de 25 livres par quintal, sur « les peaux en laines de moutons et d'agneaux « qui sortent du royaume.
« De ce préjugé injuste, on aurait pu conclure « que toutes les manufactures de Marseille doi- « vent être assujetties à l'article 13 de l'Edit,sur « le fondement que cette ville importante est « réputée ville étrangère.
« Il est évident que cette dénomination de « Ville Etrangère est une fiction qui ne doit pas « nuire à ses fabriques, ni pour leur exercice ni
« puni' les matières qui leur servent d'aliment.
« Les principes de la justice et de la politique s'y u opposent également ; et cette question, si peu « susceptible de doute, a été décidée en faveur « de la ville de Marseille par une loulede îv^lc- « ments, tels que l'arrêt du 7 septembre 1728 « pour les laines filées et non filées ; du 6 mars « 1738 pour les matières à faire du papier ; du « 12 novembre 1749, pour toutes les matières «ï premières y énoncées.
« Contre des décisions si souvent réitérées, « on refuse aux chamoiseurs et mégissiers de « Marseille, comme à des étrangers, les élé- « ments de leur fabrique ; d'autre part, on les « taxe comme artisans français, et en cette « qualité, on impose sur leurs productions des « droits plus onéreux que ceux que l'Etranger « devra subir à l'entrée du royaume. Ces fabri- « ques seront donc abandonnées ; les ouvriers « porteront ailleurs leur industrie et le reste de « leur fortune.
Voici par quelles considérations justes et remarquables, et qui ne manquent pas d'actualité, se terminaient les remontrances du Parlement d'Aix :
« Une imposition forcée s'anéantit bientôt « elle-même, en écrasant ceux qui la suppor- « tent ; ce n'est pas là un revenu, c'est l'alié- « nation d'un fonds ; et, suivant l'expression « d'un grand ministre, un affaiblissement « d'Etat. S'il faut aujourd'ui augmenter la « perception des finances, il n'y a pas d'autre « moyen que celui d'augmenter les sources, « en délivrant le commerce des droits qui « gênent la circulation, ou qui rebutent l'in- « dustrie. Ceux qui connaissent les principes « d'une saine politique, ne contrediront point « ce langage, qui est celui du zèle et de la « fidélité. » On ne saurait mieux dire ni frapper des coups plus fermes.
Dans la fin de non recevoir par laquelle furent accueillies les remontrances, le Ministre annonçait toutefois un adoucissement : Informé que la fabrication des peaux de boucs et de chèvres à la manière du Maroc intéressait particulièrement les manufactures de Provence, le Roi avait jugé devoir modérer en leur faveur les droits de 6 et de 8 sols, fixés par le tarif, et les réduire à 4 sols par livre. Se croyant moralement obligée de faire de nouvelles instances,
la Cour des Aides prit, le 9 avril 1760, un arrêté par lequel elle insista sur la nécessité, àsesyeux impérieuse, d'apporter aux dispositions de l'Edit du mois d'Août 1759, dos modifications profondes.
Le Parlement ne déploya pas moins de zèle et de vigueur dans la défense de notre belle industrie provençale ; mais rien ne put y faire.
Le terme fatal de la résistance respectueuse étant arrivé, force fut de fléchir, et de faire acte de soumission. Les deux Cours procédèrent à l'enregistrement de l'Édit. « Sans préjudice, « observèrent-elles, des franchises et privilèges <r du port, ville et territoire de Marseille. »
Elles arrêtèrent aussi que Sa Majesté serait suppliée de conserver à notre province le droit de préférence pour la Ferme, si les circonstances le permettaient.
Cette préférence fut accordée de guerre lasse, et longtemps après ; mais il n'était plus temps : l'industrie et le commerce des cuirs avaient été totalement anéantis en Provence.
- lie? -
C'est à tort que les auteurs qui ont écrit sur l'histoire du commerce de Marseille ont avancé que le traité de 1786 avec l'Angleterre et la grande agitation de 1789, trouvant les tanneries provençales à peu près fermées, n'engagèrent pas à les rouvrir. Elles ne furent, au contraire, jamais plus nombreuses qu'à cette époque, à Marseille du moins, puisque cette ville comptait à elle seule au mois de Mai 1791, 44 tanneries, dont on lira même un peu plus loin les noms des propriétaires.
Une détente dans les rigueurs du fisc, résultant de la pression continuellement exercée par tous les corps constitués de la Provence, et un abonnement au droit sur les cuirs de Marseille, contribuèrent à créer cette situation. Seulement, la corroierie était encore dans l'enfance à cette époque ; et l'on ignorait généralement le secret de la composition des hautes couleurs propres aux peaux, où des savants comme M. Ghevreul ont porté de nos jours le flambeau de l'observation.
Undécrel du 31 Octobre L790 prononça l'abolition des traites dans l'intérieur du royaume; et substitua du même coup un tarif unique, pour l'entrée et la sortie, aux droits sans nombre qui
se percevaient sur les diverses frontières.
Ce décret ue changeanl rien au commerce d'exception pas pins qu'à celui des ports francs, les citoyens de .Marseille devaient se croire dans la plénitude des droits dont les avaient fait jouir jusqu'alors des raisons d'État. Les fabricants tanneurs et corroyeurs de cette ville éprouvèrent cependant, dans l'exercice de leur fabrication, des gênes et des surcharges, dont ils déférèrent l'appréciation au Directoire du District et aux députés extraordinaires.
Leur mémoire se terminait par un dilemme puissant : « De deux choses l'une, disaient-ils, « ou Marseille sera sur le même pied que les « autres villes de France, et alors les fabricants « qui travaillent dans son sein doivent recevoir « librement les objets nécessaires à leur fabri- « cation, de la même manière que les reçoivent « les fabricants de l'Intérieur ; ou Marseille, par « des raisons d'Etat, sera ce qu'elle est, c'est-à- « dire régnicole pour ses communications avec
— lui —
« Intérieur et étrangère pour ses relations e\ lé « rieures, afin de faciliter ;'i In France l'un de ces « immenses entrepôts où elle vient déboucher « son superflu et puiser ses objets d'échange. »
« Dans ce cas, libres par leurs communi- « cations intérieures avec les autres parties dû « royaume, les fabricants do Marseille doivent « recevoir en franebise tous les objets de l'abri - « cation qui sont ainsi mis en emploi dans le « reste de l'Empire.
« Une surcharge quelconque exclusivement a imposée sur les objets de manufacture à « Marseille renverserait en cette ville toutes « les espèces de fabrication qui ne se soutien- « nent qu'à grands frais, et qui réunies forment « la base de son commerce. »
Cette pièce, qui existe en original dans les archives de la Chambre de Commerce, porte les signatures des 44 fabricants tanneurs et corroyeurs dont les noms suivent :
AlLLAUD, BAKBAN, BAYOL, BÉRANGER Père, BÉRANGER
Fils, Bonsignon, Brémond, Bouisson, Carle, Castellan, Clancier , Clément , Doxadey , Emerigon. Etienne,
EUSTACHE, FÉRAUD, GARNIER, GlRAUD, CtORDE Pèl'e, GORDE
Fils, Gorde Neveu, Guibaud, Jaubran, Jourdan, Loubier,
Marcille, Martin?, Mathiei , Meiffredy, Mellan, Moisson Aine, Moisson Cadet, Pujolle, Raymond, Roumieu Pore, Roumiei Fils, Rouzier, Segond, Tiran,Tour-
RETTE, Ti RC, 'l'i RC \T. V \SS W,.
Marseille fut placée bientôt sous le régime commun.
Quelques années plus tard , la Convention Nationale ayant prohibé les cuirs bruts de la Péninsule Ibérique, les Espagnols mis, par la perte de leurs débouchés, dans l'obligation d'utiliser sur place leurs produits, résolurent de 1rs tanner eux-mêmes, et cette industrie passa dans leur pays avec une partie des capitaux et dc^ ouvriers de Marseille. Le ciel alors devint et resta sombre, malgré quelques éclaircies, nos tanneurs allaient au jour le jour, à tâtons, vers un avenir plein de ténèbres.
En 1800, lorsque, sous la main du Premier Consul, l'ordre et la sécurité reparurent en France, les tanneries de Marseille retrouvèrent bien vite leur ancienne activité. Appelées à partager l'approvisionnement d'un empire immense et d'armées innombrables, qui, pour passer d'une capitale à l'autre, brûlaient les étapes, elles fabriquèrent annuellement plus de
00.000 cuirs de bœufs ou vaches on moyenne. G'estla marche constante des choses. L'Industrie
est comme ces pays de laves, où les cultures recommencenl dès que le sol s'est raffermi. (1) Dans les premières années de la lleslauration, Marseille comptait dans son sein de nombreux ateliers, où se faisaient surtout avec une grande supériorité les cuirs lissés -. les débouchés en étaient considérables. La bonne qualité deé marchandises et la modération des prix nous donnaient une préférence marquée sur les produits do l'étranger. Aussi nos tanneries suffisaient-elles, presque seules, à la consommation de l'Italie. L'heureuse situation de notre ville et la supériorité partout reconnue de nos écorces avaient fait de cette fabrication un attribut local.
Marseille n'était pas seule à ressentir les effets de cette prospérité, qui rappelait les anciens jours ; tout le midi de la France y parti) En rendant compte de l'exposition des produits de l'industrie française, le Moniteur du 30 Septembre 1806 citait avec éloge les maroquins de couleurs différentes de Madame Veuve Bastide et fils ; ceux en basane tannés au sumac, par MM. Mille cadet et C°, J. R. Jullicn et J. Girard, et les peaux d'agneaux de M. Castelnau, gantier et mégissier.
ticipait, et son influence s'étendait même surles fabriques de l'intérieur. C'est que la tannerie méridionale, qui naguère était obligée de transiger avec tant de maîtres, croyait n'en avoir plus qu'un possible désormais : le progrès ou le déclin de l'aisance publique. Elle pensait pouvoir agir ou se restreindre, varier ses formes, obéir à ses convenances sans passer par un contrôle, ni plier de nouveau devant les rigueurs et les exigences du fisc.
Malheureusement, la loi bursale du 7 Juin 1820 vint fixer un droit de sortie de 2 fr. par 100 kilog. sur les écorces à tan moulues, et de 2 fr. 50 sur celles non moulues, par les points, disait la loi, pour lesquels le gouvernement suspendra la prohibition.
Cette faculté laissée au gouvernement de permettre la sortie des écorces, fut toujours considérée par nos tanneurs comme foncièrement antinationale, car elle ne tendait à rien moins qu'à placer leur industrie sous le coup d'une menace perpétuelle, qui en paralysait l'essor au profit de l'étranger; et pouvait, le cas échéant, en déterminer la ruine. Presque en même temps , les gouvernements d 'Italie , devenus
nos émules dans le système des prohibitions cherchaient à compenser les droits énormes dont nous frappions leurs matières premières, en chargeant nos produits en tannerie de droits tellement exagérés qu'ils équivalaient à une prohibition. Ce n'est pas tout : Favorisés soudain par un droit de 35 à 40 p. °/„. imposé sur les marchandises de provenance étrangère, les Italiens, que l'infériorité de leurs écorccs avait mis jusque là clans l'impossibilité de lutter avec nous, érigèrent à notre préjudice, dans toute la péninsule, de nombreuses fabriques qui prospérèrent avec rapidité.
L'élévation du droit sur les sumacs étrangers, en doublant la valeur de ces matières premières, fut surtout une des causes de la détresse de notre tannerie. Ce produit est cependant d'une absolue nécessité, car on ne peut donner aux peaux une belle couleur, sans l'emploi des sumacs de Sicile et de Malaga.
La décadence de notre industrie fut rapide à partir de 1821. Faute d'avoir calculé la portée des lois prohibitives, de ne pas avoir prévu que toute prohibition en excite une nouvelle de la part de nos voisins, nous vîmes les trois quarts
de nos lubriques se transformer en établissements industriels d'autre nature.
L'exportation, sur les chiffres de laquelle se mesure exactement le degré de force d'une industrie, va nous permettre de suivre d'un pas à l'autre la décroissance de nos tanneries jusqu'à l'année 1832, où se produisit le premier mouvement de progression, grâce à l'action d'une politique habile, sage et résolument pacifique.
Peaux préparées , tannées et corroyées, exportées de Marseille pour l'Etranger et les Colonies.
En 1819 quint, métriq. 13,040
En 1828 quint.' métriq. 5,805
Le nombre des tanneries que Marseille renfermait dans ses murs ou sa banlieue, en 1830, était de 37 ; elles occupaient de 300 à 400 ouvriers.
Outre les 37 fabriques de Marseille, le département des Bouches du Rhône en comptait 16 autres en pleine activité.
Toutes ces fabriques produisaient ensemble,
8.000 q, ni. cuirs et peaux, à 275 IV., prix moyen F. 2.200.000