‹ Marseille et son intendance sanitaireChapitre 12 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

SOMMAIRE

Importation de Sainte-Croix de Ténériffe, en 1810. — Le docteur Vergara. — Ce qu'il faut penser des patentes nettes délivrées dans les pays à fièvre jaune. — Importation de, Barcelone, en 1821. — Pariset , Bally , François, Mazet, Audouard, Rochoux. Ce dernier n’entre pas à Barcelone et s’arrête à San- Gervasio. — Il va de là à Sarria. — Mort de Mazet. — Désintéressement de la Commission. — Odieuses calomnies dont elle est l’objet — Gomment elle entend ses devoirs. — Ses conclusions sur la maladie de Barcelone. — Lettres de Pariset à ce sujet. — Discordes du corps médical à l’arrivée de la Commission. — Conduite singulière de Rochoux envers elle. — Importations de Tortose, Asco, Méquinenza, Palma de Mayorque, etc. — Importation de Marseille. — Conduite de l’Intendance sanitaire , des autorités , des méde cins quarantenaires. — Les docteurs Robert et Fodéré.

Tous les marins connaissent la situation si éminemment hygiénique des Canaries, notamment de Ténériffe, et l’extrême salubrité de la ville de Sainte-Croix , capitale de cette dernière île. Pourquoi a t-elle été visitée si souvent par la fièvre jaune ? tout simplement parce que les navires qui vont et viennent d’Amérique, y relâchent pour se ravitailler, et parce que, surtout, les quarantaines n’y sont pas toujours appliquées comme elles devraient l’ôtrc. Car il faut toujours en revenir là.

l'intendance et la fièvre jaune.

Je vais raconter ici , l’importation de 1810 , l’une des plus remarquables, et dont les détails ont été extraits de l’ouvrage du docteur espagnol Vergara, qui en fut le témoin oculaire :

Le 11 septembre 1810 , deux courriers maritimes, le Saint- Louis de Gonzague et le Phénix , expédiés de Cadix pour les Antilles , jetèrent l’ancre sur la rade de Sainte-Croix , sous patente nette ; on ne sut que plus tard, et lorsqu’il n’était plus temps de prendre des précautions, que la fièvre jaune régnait au point du départ. Pourquoi avait-on délivré des patentes nettes ? C’est ce que je ne saurais dire. Peut-être, le fléau s’étant assoupi à Cadix , les autorités sanitaires avaient-elles cru pouvoir se risquer à donner cette qualification aux patentes ? Il faut remarquer du reste , qu’à cette époque, ainsi que l’a fait observer au Congrès sanitaire, M. le docteur Monlau , l'Espagne se gardait très-mal contre la fièvre jaune ; or, lorsqu’on se garde mal soi-même, doit-on se préoccuper beaucoup du salut de ses voisins ?

Aujourd’hui même , les patentes nettes des Antilles ne doivent pas inspirer une grande confiance, car je pourrais en exhiber une ici , qui me fut délivrée à la Havane, en 1839 , parfaitement en règle, et cependant lorsque je la reçus, je ne pus m'empêcher d’en être étonné, puisque j’avais vu tous les jours, depuis mon arrivée dans ce port, des cas de fièvre jaune dans la maison de santé de feu le docteur Bélot. Or , si le vomilo se montrait journellement dans cet établissement, il devait se montrer aussi dans les hôpitaux et en ville. Cette facilité à délivrer des patentes nettes , résulte du peu d’importance que les créoles de la Havane et les étrangers acclimatés, attachent à la présence d’un fléau avec lequel ils n’ont pas à compter. Ils ne s’en émeuvent pas plus, que nous ne nous préoccupons, sous nos latitudes, de l’existence de la pneumonie, de la fièvre typhoïde, etc. Ce n'est que lorsque la contagion se propage sur une grande échelle , par exemple , lorsqu’il arrive beaucoup d’étrangers, lorsqu’on renouvelle les troupes de la garnison, les marins de la flotte, etc., qu’on s’inquiète de sa présence et qu’on la signale sur les patentes.

D’après le docteur Vergara , lorsque les paquebots cadiciens arrivèrent à Sainte-Croix, on n’observait dans cette ville que les maladies habituelles, c'est-à-dire des phthisies pulmonaires , des

l’intendance et la fièvre jaune.

dysse literies bilieuses, quelques fièvres gastriques ou bilieuses, des

affections de la peau, etc. ; les deux commandants ayant donné leur parole d’honneur , que personne sur leur bord n’avait été malade, qu’ils n’avaient communiqué en route avec aucun navire suspect, enfin, qu’à leur départ de Cadix il n'v avait aucune maladie contagieuse ni suspecte, on leur donna la libre pratique. Quelques personnes descendirent donc à terre ; il se trouvait parmi celles-ci , un officier de marine , ayant avec lui sa femme et un enfant âgé de 8 à 10 ans. Comme il avait été lié en Espagne avec le commandant général des îles Canaries, Don Ramon Carbajal, il voulut s’acquitter des devoirs de l’amitié auprès de lui. A 8 heures du soir , et pendant qu’il était avec sa famille chez M. Carbajal , l’enfant se trouva malade et offrit les syptômes suivants : frissons très-forts , suivis de fièvre , de céphalalgie intense , de soif ardente, de nausées et de douleurs atroces dans les membres et à la région lombaire. La famille de M. Carbajal, qui était nombreuse, eut de fréquentes relations avec le petit malade qui s’était alité dans la maison, mais qui fut transporté trois jours après dans un hôtel, rue Saint-Joseph , aboutissant à la plage et tout près du Môle, un des points les plus bas de la ville. Le même jour , les passagers et quelques personnes faisant partie de l’équipage , allaient demeurer dans un autre hôtel, situé lue du Tigre, à peu de distance de la rue Saint-Joseph. Ces individus étaient malades et présentaient les mêmes symptômes que le fils de l’officier de marine. Déjà, plusieurs d’entre eux avaient eu des vomissements bilieux et des hémorhagies passives ; ce fait est rapporté , du reste , par les médecins qui leur donnèrent des soins , et par les habitants de l’hôtel.

Quoiqu’il en soit, les deux hôtels et la maison de M. Carbajal devinrent autant de foyers d’infection, et les personnes qui y demeuraient furent successivement malades. Madame Carbajal et son fils furent les premiers qu’atteignit le fléau, et les causes d’infection devinrent en peu de jours si actives à l’hôtel du gouvernement , que , lorsque la garde du commandant général était relevée, la moitié des soldats qui la composaient passait à l’hôpital militaire, laissant , soit dans les casernes, soit dans les prisons , salles de police, etc., les semences meurtrières de la lièvre jaune ,

L INTENDANCE ET LA FIEVRE JAUNE

qui, progressivement envahit toute la ville, eu prenant pour points de départ les endroits où elle s’était d’abord déclarée.

Le nombre des malades s’accrut considérablement vers la lin de septembre et au commencement d’octobre. A cette époque , un grand nombre de personnes émigrèrent à la laguna et dans plusieurs autres points de l’ile, en y portant la maladie.

Les malheurs dont Sainte-Croix était affligée jetèrent la consternation dans toute la province. Des juntes sanitaires se tenaient tous les jours, et après qu’on fut bien convaincu de l’existence de la fièvre jaune, on avertit les autres villes de la province du danger (fui les menaçait. On fit provision de vivres, on établit un cordon sanitaire à une demi-lieue de Sainte-Croix, on refusa l’entrée de la rade à toute espèce de vaisseau, ou nettoya les égouts, et on proposa d’établir des baraques hors de la ville pour disséminer sa population ; mais cette mesure ne put avoir lieu.

La fièvre jaune faisait d'affreux ravages à Ténériffe, et surtout à Sainte-Croix, et on ignorait encore ce qui se passait à Cadix au moment du départ des courriers , les commandants de ces deux navires ne voulant pas l’avouer; mais l’arrivée d’une polacre cadicienne changea les soupçons en réalité. Ce bâtiment se présenta à Sainte-Croix pour demander des hommes, car, de quinze qu’il avait à son bord , il en avait déjà perdu sept de la fièvre jaune. On sut alors que les deux courriers, arrivés des Antilles à Cadix avec la fièvre jaune, en étaient repartis cinq ou six jours après, emportant avec eux leurs malades; que la même maladie régnait, du reste, à Cadix, et y faisait de nombreuses victimes.

Après cette déclaration, l'origine de la maladie de Sainte-Croix ne fut plus douteuse pour personne, et les plus incrédules, se rendant à l’évidence, admirent l’importation de la fièvre jaune. On refusa à la polacre l’entrée de la rade ; on ne lui fournit aucun homme, et on lui fit connaître la situation malheureuse où se trouvait la ville, en lui enjoignant de s’éloigner et de ne se rendre dans aucun autre point de la province. Mais, malgré cet ordre, on sut qu’elle était arrivée à Canarie et qu’elle avait jeté l’ancre au port de la Luz , où elle s’était bien gardée de dire qu’on l’avait repoussée de Sainte-Croix et de faire connaître ce qui se passait à son bord. Sous prétexte de prendre de l’eau et des vivres, elle

l'intendance et la fièvre jaune.

communiqua avec la ville, où elle' prit les hommes dont elle avait besoin, et continua son voyage pour la Havane. On doit certainement avoir égard à toutes ces circonstances dans la recherche des causes de la fièvre jaune à Canarie. Ce fut, en effet, à l’époque de l’arrivée de la polacre que cette maladie s’y manifesta. Mais les avenues des rues ayant été murées , la maladie fut bornée et ne fit plus aucun progrès. L’année suivante, on laissa cette partie de la ville communiquer avec le reste, dans l’idée où l’on fut que la maladie qui s’v était déclarée n’était pas la fièvre jaune, idée que que fortifiait l’opinion de deux médecins, opposés sous ce rapport à leurs autres confrères. La maladie, dont il restait des germes, gagna alors non-seulement toute la ville, mais aussi d’autres points de l’ile, d’où elle fut encore portée à Sainte-Croix par quelques passagers, qui entrèrent à l’hôpital le lendemain même de leur arrivée. Cette même année, elle fut portée au port de la Orotava.

La fièvre jaune de Sainte-Croix dura , dans la première épidémie, depuis le 11 septembre 1810 jusqu’au 25 janvier 1811, époque à laquelle des pluies très-abondantes eurent lieu. Le nombre des victimes monta à 1,332, savoir : 824 hommes, 508 femmes : 1,500 personnes avaient pris la fuite, et de ceux qui restèrent il y en eut 2,000 qui n’en furent pas atteints; 4,168 furent parfaitement guéris. La population de Sainte-Croix est, de 9,000 âmes.

L’épidémie de 181 1 dura depuis le 15 septembre de cette même année jusqu'au 4 janvier 1812. Les 2,000 personnes qui , l’année précédente, n’avaient pas eu la maladie se trouvaient à cette époque à Sainte-Croix; il y avait aussi 500 individus de ceux qui avaient pris la fuite lors de la première épidémie, et environ 2,500 qui y étaient arrivés des autres îles. Total, 5,000, dont 4,000 eurent la maladie; 225 en moururent, 1,000 lui échappèrent. On observa, à mesure que l’hiver approcha et que le temps se rafraîchit, que la fièvre jaune prit le type intermittent, et dura douze, vingt et jusqu’à trente jours, ayant beaucoup d’analogie avec les atoxiques pernicieuses.

Quelques auteurs ont assuré que la fièvre jaune épargnait les nègres. De nos jours même, on a imprimé qu’en Amérique, et cela pour défendre le système de la non-contagion, les nègres des

L'INTENDANCE ET LA FIEVRE JAUNE

Antilles et ceux arrivés d’Afrique en étaient toujours exempts, tandis que les nègres nés dans l’Amérique du Nord étaient aussi exposés à la contracter que les blancs. Voici pourtant trois faits qui ont été observés dans l’épidémie de Sainte-Croix, et qui sont tout à fait contraires à cette opinion. Le premier se rapporte à un nègre appartenant à M. Gnerala, et naturel du Sénégal. Cet individu est mort de la fièvre jaune. Les deux autres faits ont trait à deux négresses qui furent guéries par les soins du docteur Vergara . qui a fourni la plupart des documents qui concernent l’épidémie des Canaries.

Plusieurs observations recueillies dans les petites localités des Canaries prouvent aussi que l’on peut avoir la fièvre jaune plusieurs fois.

On fit, à Sainte-Croix de Ténériffe, des fumigations dans les maisons, suivant la méthode de Gmyton-Morveau ; on blanchit les habitations, on nettoya et on lava les planchers, et on exposa tout à l’air libre pendant quarante jours ; on fit observer, d’après les ordres et règlements du gouvernement et de la junte sanitaire, des quarantaines rigoureuses aux vaisseaux qui venaient des pays où règne la lièvre jaune. On exposa à la ventilation toutes les marchandises susceptibles de conserver des miasmes contagieux. Après que ces dernières mesures eurent été prises, la maladie s’éteignit à Sainte-Croix , où elle avait toujours été inconnue , d’ailleurs , avan 1 1810.

Telle est l’histoire abrégée de l’épidémie des iles Canaries, épidémie très-peu connue dans le monde médical, et qui mériterait de l’étre davantage, parce qu’elle donne les moyens de résoudre plusieurs questions d’hygiène publique sur lesquelles les médecins sont en dissidence. Les villes des Canaries sont peu considérables, et personne n’ignore, je l’ai déjà dit, que c’est aux petites localités qu’il faut s’adresser lorsqu’on veut remonter à l’origine première des maladies et étudier avec fruit leur mode de propagation.

Pourrait-on objecter, dit le docteur Vergara, que le vomito de Sainte-Croix avait été produit par les grandes chaleurs ou bien par l’oubli des règles de l’hygiène civile? S’il en était ainsi, la lièvre jaune serait endémique aux îles Canaries, puisque le degré de

L INTENDANCE ET LA FIÈVRE JAUNE

chaleur est toujours le même à chaque époque de l’année; et d’ailleurs, ces chaleurs sont très-supportables dans un pays qui , par la beauté de son climat , a mérité des anciens le surnom de Fortuné. Rappelons-nous que la maladie a commencé vers le milieu de septembre, époque où les chaleurs perdent beaucoup de leur force; rappelons-nous aussi cette coïncidence de la fièvre jaune de Cadix, son apparition sur des individus appartenant aux courriers ; enfin, la manière dont elle fut introduite à Canarie, et presque sur-le-champ arrêtée en murant les avenues des rues où elle existait.

Quant à la seconde objection, ajoute M. Vergara, je répondrai que je défie qui que ce soit de m’indiquer une ville dans laquelle il règne une plus grande propreté et où les règles de l’hygiène s’exécutent mieux qu’à Sainte-Croix.

J’arrive maintenant à la fameuse épidémie de Barcelone, en 1821, sur laquelle j’insisterai un peu plus que sur les autres, soit à cause de sa grande célébrité, soit parce que c’est à son occasion que la doctrine de l’importation a commencé à être attaquée par Chervin.

Bien que l’histoire exacte de cette grande calamité se trouve dans la relation de la commission française , je 11e me suis pas borné à consulter cet excellent ouvrage, que j’ai dans ma bibliothèque ; mais j’ai mis, en outre, à profit les communications précieuses que m’a faites dans ces derniers temps l’illustre Ballv, et les notes que j’ai prises moi-même sur les lieux. Voici donc la substance de ces événements lamentables :

« La révolution, qui, en 1821, agitait les populations espagnoles de l’Amérique, avait considérablement multiplié le nombre des corsaires sur l’Océan Atlantique, et surtout dans le golfe du Mexique. Aucun navire du commerce ne pouvait se hasarder à naviguer isolément. On rassemblait alors de nombreux convois, que l’Espagne faisait escorter par des vaisseaux de guerre. En ce temps-là, la Havane, port de file de Cuba, et la Vera-Cruz. port du Mexique , étaient ravagées par la fièvre jaune. Cinquantequatre bâtiments , rassemblés et protégés par une force imposante, sortirent de la Havane le 28 avril , et se joignirent au convoi de la Vera-Cruz pour se diriger vers l’Espagne. Vingt-quatre

L INTENDANCE ET LA FIÈVRE JAUNE

d’entre eux vinrent mouiller dans le port, à la hauteur du quai de Barcelonette, petite ville charmante, dans une position délicieuse , qui peut être considérée comme un faubourg de Barcelone, bien qu’elle soit en dehors des remparts. Plusieurs de ces navires avaient eu des malades et des morts à la Havane et pendant la traversée.

« Il s’était fait aussi dans la métropole espagnole, en 1819, une l'évolution dont on célébrait l’anniversaire tous les ans. Le 15 juillet 1821, des joutes sur l’eau firent partie de cette fête, et les navires du port furent couverts d’une immense foule. Telle fut la véritable origine de la fièvre pestilentielle qui affligea si cruellement cette belle et populeuse cité.

« Il est constant que les capitaines des navires en avaient imposé aux médecins de la police sanitaire, en leur affirmant que la perte des hommes , pendant la traversée d’Amérique en Europe ? était due à des accidents , de sorte que la sécurité la plus parfaite régnait au milieu de cette population; et comme jamais la ville u’avait été infectée par la maladie américaine , rien ne venait troubler la joie publique. Tel est le fait général. Les faits particuliers, nous les emprunterons à l’histoire médicale de l’épidémie de Barcelone, parce qu’ils sont authentiques, recueillis avec conscience et confirmés parles plus graves témoignages.

« Le navire le Grand-Turc reçut, le jour de la fête, une quarantaine de personnes, dont la plupart ne tardèrent point à s’aliter. La polacre Nuestra-senora-del-Carmen , avait eu six hommes de son équipage atteints de la fièvre jaune à la Havane. Elle avait touché à Alicante , où elle avait pris un passager, avant d’entrer à Barcelone. Ce passager, dans le trajet, tomba malade, et lorsque la visite sanitaire fut annoncée, on força ce malheureux à s’occuper de sa toilette. L’équipage reçut la libre entrée , et, le lendemain, le passager mourut dans Barcelonette. Près d’un brick français la Joséphine était une polacre napolitaine, dont les hommes avaient été employés à faire les déchargements des navires suspects ; trois des matelots de la polacre moururent après ces communications. On se roidissait tant contre toute idée de contagion, que ce malheur fut attribué à un empoisonnement par le vert-de-gris. Adnsi, en 1832, la maladie venue des Indes fut aussi attribuée à des em-

l’intendance et la lu': vue jaune.

poisonneurs de puits et de sources , et, pour preuve, on les assommait dans divers endroits. Ainsi , en 1848, pour démontrer que le choléra n’était point importé d’Angleterre à Dunkerque, et que par conséquent il ne pouvait être transmissible, on accusa des indigestions de harengs frais, mangés en trop grande quantité, vu que la pèche avait été fort abondante. Bientôt l’épidémie, développée à Lille à la suite de l’arrivée d’une barque de Dunkerque, dont le patron mourut, apprit, pour le malheur de la France, qu’il ^aut quelquefois se délier de l’obstination des hommes et des idées trop exclusives.

« Le 26 juillet, le second capitaine de la Joséphine présenta des symptômes graves , qui obligèrent de le transporter à Barcelonette , où il expira à trois heures du soir. Le médecin qui lui avait donné des soins ne tarda pas à le suivre. Ce même jour, on descendit à terre un homme et une femme, gardiens de navire, qui étaient malades, la femme seule, atteinte de vomissement noir, mourut. La commission dit qu’il ne resta à bord de la Joséphine que le capitaine Simiane ; il voulut aller se loger à Barcelonette : là , il vit périr dans son auberge l’hôte , sa femme , un enfant de cinq ans et la servante. Alors il fut forcé de retourner à son bord, où il continua à jouir d’une santé parfaite, ce qu’il attribua à ce que, en 1819 , il avait eu la lièvre jaune dans l’ile de Cuba. De trois ouvriers de Saledonio-Sastre-Naranja , maître charpentier de Barcelonette , qui avaient travaillé au radoub du brick le Taille-Pierre , l’un mourut le 27 juillet , le second le 29, et le troisième le 2 août. Une femme de Sitjès, Juana-Maria Bauza , qui avait fréquenté ce même navire , mourut le 5 août , à une heure après-midi.

« Les malheurs de ce genre se multipliaient, et déjà l’infection avait pénétré du faubourg de Barcelonette dans la ville, lorsque , le 6 août, les juntes des divers quartiers se réunirent pour arrêter les mesures propres à limiter la propagation du mal : c’était trop tard. Une fois les germes disséminés, tout moyen de coercition devient inutile. Un seul miasme peut développer les plus graves symptômes chez un individu bien prédisposé, et, à son tour, cet individu devient un laboratoire où se fabriquent et se multiplient des corpuscules atomiques, insaisissables à la vérité, mais (fui sont

l’intendance et la fièvre jaune.

coii nus par leurs effets. De même l’œil de l’homme ne distingue pas le pollen des Heurs dans les genres dioïdiques , lorsqu’il se transporte au loin pour féconder la femelle.

« Gomme d’ordinaire, les médecins n’étaient point encore d’accord sur la nature du mal , et la population, également divisée , rendit inutiles les mesures proposées par cette junte. Voici ce qui se passa : Quatre frères, nommés Prats , avaient travaillé sur le Grand-Turc et y avaient contracté la fièvre jaune. Transportés de leur domicile au lazaret, ils y moururent. Ils avaient communiqué l’infection à leur père et à leur sœur , et lorsque d’autorité voulut les faire porter dans une maison isolée, sur le bord de la mer, ou les arracha des mains de la garde. Ceci se passait le 16 août.

« Prats père succomba, le 17, dans sa maison. Le 12 septembre, les autorités supérieures quittèrent ce lieu de désolation, et allèrent s’établir à Esparaguerra. Déjà l’émigration, provoquée par l’effroi, avait été considérable; mais cet exemple contribua à l’augmenter. On affirma à la commission française que, sur 150,000 habitants , il n’en était resté que 50,000, d’autres disaient 80,000 ; on exagérait peut-être. C’est snr ce reste, quel qu’il fût, que le fléau dévorant s’exerça, à ce point qu’il mourait jusqu’à 500 personnes par jour, et qu’on évalua à 22,000 la perte totale en moins de quatre mois. Barcelonette compte 700 maisons, dont 20 seulement furent épargnées.

Nous allons suivre brièvement la marche de l’épidémie dans la ville, en racontant quelques-uns des faits les plus saillants elles plus authentiques.

Le premier qui transmit l’infection des navires dans la ville , fut un menuisier qui habitait dans une de ces maisons situées le long delà muraille delà mer. Il travaillait sur les navires contaminés ; il eut le vomissement noir, et guérit . Mais les quatre personnes qui vivaient chez lui et qui le soignèrent, furent promptement victimes. Le portier de la Bourse était venu fréquemment visiter le menuisier ; il mourut et entraîna avec lui sa femme et ses trois enfants. Une petite fille qui restait fut recueillie par la famille Dels-Cops, au milieu de laquelle elle succomba , en communiquant la contagion à douze personnes , dont onze périrent ; le gendre seul échappa. Parmi les premiers malades , on cite aussi

L’ INTENDANCE ET LA FIÈVRE JAUNE. 209

Gabriel Roma , sellier, domicilié rue de los Enceintes , en lace de l'église Saint- Sébastien ; il avait fait une partie de pêche et avait mangé sa capture avec des marins d’un navire infecté. Rentré chez lui , il tomba malade. Une de ses jambes se couvrit d’ecchymoses, se gangréna , et il mourut, laissant des germes qui infectèrent et firent succomber neuf personnes de la même maison. Un vieillard, rue de la Fontaine-Sèche , prend la maladie, la communique à son fils et à son petit-fils. Ce dernier , Joseph Sala , travaillait chez un sellier nommé Barris, qui mourut aussi.

Derrière le palais du capitaine général demeurait François Marty, chaudronnier. Sa femme déménagé, pendant les premiers jours d’août , va à Barcelonette , visite l’un des navires infectés , puis se rend chez le chaudronnier, où elle ne tarde pas à mourir; trois autres personnes de la maison , dont deux ouvriers , subissent le même sort. L’un des ouvriers s’était fait transporter à Badalona , village à 8 ou 10 kilomètres de Barcelone , et il y succomba. Aussitôt les habitants , après avoir pris contre sa maison les mesures nécessaires , travaillèrent à s’isoler , mirent des gardes aux avenues , ne reçurent plus personne et se préservèrent ainsi : circonstance d’autant plus remarquable que Badalona est dans la plaine, au bord de la mer, et réunissant toutes les circonstances dont les partisans de l’infection spontanée s’autorisent pour nier la contagion. Les faits qui précèdent se passaient dans la partie de la ville où les rues sont le plus étroites. Dans la rue Neuve , la plus belle , la plus large et la mieux alignée , dans un palais vaste, bien aéré, à grands appartements , étranger à toute cause d’infection locale , dans l’hôtel du marquis d’Aguilar , habité par le duc de Gijar avec un nombreux personnel, la maladie apparait bientôt. Les domestiques de l’hôtel qui , chaque jour , allaient à Barcelonette , pour faire les approvisionnements , en rapportent le germe du fléau et 34 personnes sont victimes.

Le mal pénètre dans la maison en face , s’avance de proche en proche , jusqu’aux dernières extrémités de la rue. L’hôtellerie de la Dorade perd quinze personnes , et la maison voisine, 25 sur 27.

Si le danger était grand pour toutes les classes de la société , il ne l’était pas moins pour ceux que leur ministère obligeait à

secourir ies malades. Les confesseurs étaient encore plus exposés que les médecins , car ils restaient plus près et plus longtemps sous le courant d’une haleine méphitique. Ce fut par cette voie , aussi périlleuse que sacrée , que le typhus d’Amérique pénétra dans la plupart des couvents de moines. Ces communautés perdirent les unes la moitié, les autres le tiers, le quart ou le cinquième de leur population , avec cette circonstance remarquable que presque tous ceux qui moururent avaient rempli l’office de

confesseurs. Une fois introduite dans le couvent, la fièvre jaune

attaquait les religieux qui n’en étaient pas sortis. Ainsi , les uns recevaient la contagion des malades de l’extérieur, et, à leur tour, la communiquaient aux bien portants.

Que l’on aille consulter les registres , et on apprendra que 124 moines confesseurs ont rendu le dernier soupir dans cette conflagration générale ; sans compter les curés et vicaires qui , comme les premiers, ont lutté de zèle, de courage et d’humanité. Parmi les médecins , chirurgiens et élèves, plus de cinquante ont succombé. A ce nombre, il faut ajouter le jeune Mazet, ce membre si dévoué de la commission des médecins français. Tous les hommes

de l’art avaient succombé à Barcelonette. Pressés par l’autorité , Barcelo père et Barcelo fils , fort en sûreté à Gracia , acceptèrent la redoutable mission de venir remplacer les morts ; et ils succombèrent tous deux, l’un le 9 novembre, l’autre deux jours après.

Toutes ces victimes, objectera- t-on , étaient sous la même influence épidémique; mais écoutez la contre-épreuve : 29 religieuses du couvent des Capucines , 34 de los Angelos, 28 de Ste-Thérèse , 15 des Hier ony mites , 21 des Carmélites , celles également de San- Juan de Jérusalem , qui s’étaient interdit toute communication avec l’extérieur, furent complètement préservées ! Les religieuses du couvent de Jérusalem , sans communication extérieure , vécurent en sûreté jusqu’au 13 septembre. Alors, une portière mourut : sa mort fut suivie de celle de deux autres portières , une le 20 septembre, une le 12 octobre. Deux tourières , en relation obligée avec ces trois femmes , succombèrent , l’une le 20 , l’autre le 25 octobre. La contagion avait pénétré dans l’intérieur du couvent ; il perd onze religieuses sur vingt-huit ! Cinq autres couvents de femmes qui ne s’étaient point isolés , éprouvaient toutes les

L; INTENDANCE ET LA FIÈVRE JAUNE

rigueurs (le la contagion. Aux six couvents préservés par les mesures d’isolement , ajoutons la maison de Charité, les dépôts de mendicité , les prisons elles-mêmes , ces lieux immondes , sentine de toutes les causes d’infection.

Vous vivez au milieu de l’influence épidémique , objecte-t-on encore , si vous tombez malade , vous le devez à cette influence et non cà la contagion. Cependant , si des couvents , des prisons se garantissent en se séquestrant, il faut bien admettre qu’il y a autre chose que ce mot abstrait que l’on nomme influence ; et , par contre, que des corpuscules morbifères émanent des malades pour aller pénétrer l’homme sain. Aux preuves précédentes , il faut joindre l’exemple de la citadelle où vivaient entassées une garnison de mille soldats , une chaîne de 170 forçats renfermés dans deux casemates voûtées, qui ne recevaient de l’air que par des fentes ou meurtrières fort élevées , et une nombreuse réunion d’enfants condamnés à la détention, à quoi il faut ajouter les gens de service en nombre considérable. Or, la citadelle a été préservée, grâce à un isolement complet. Ce fait répond à tout , car la citadelle fait partie intégrante de la ville, dont elle complète le système de fortification et dont elle n’est séparée que par la place d’armes , ou promenade de l’esplanade , qu’elle ne domine que par la hauteur de ses remparts. Quelques-uns de ses ouvrages avancés s’approchant de Barcelonette et de la Méditerranée, au sud.

Le commandant dom Antonio Puig , homme de caractère, d’énergie, de discipline , sans s’arrêter aux déclamations des théoriciens, maintint une rigoureuse séquestration, et mérite d’être considéré comme la providence de la nombreuse population que renfermait la citadelle. Lorsque la commission des médecins français témoigna le désir de le voir au mois de novembre , il la reçut sur le pont le vis et à distance. Il lui raconta que , sans s’informer de la nature du mal, il faisait transporter à l’hôpital , avec les précautions d’usage, tout individu qui tombait malade , dès la première heure, et faisait à l’instant brûler ses effets. Depuis le commencement de l’épidémie , il n’avait eu de malades que huit ou dix personnes , qu’il croyait avoir été atteintes des affections ordinaires à une garnison.

« L’épidémiede Barcelone semblait, en raison de la dissémination

l’intendance et la fièvre jaune.

des émigrants, menacer l’ouest de la France, et la terreur agitait les départements limitrophes. Le gouvernement français se décida à nommer une commission chargée de recueillir et de lui transmettre les documents dont il pouvait avoir besoin pour veiller à la sûreté du pays. Le ministère , après avoir désigné le docteur Pariset comme l’un des commissaires , en demanda un autre à l’Académie de médecine, qui nomma le docteur Bally. Chacun de ces deux délégués titulaires choisit un adjoint. Le docteur Pariset emmena son élève Mazet, jeune médecin de vingt-huit ans, homme de savoir, animé par le zèle le plus ardent. Le docteur Bally s’adressa à François, son ancien compagnon dans les armées d’Espagne et de Saint-Domingue , et le 9 octobre la commission atteignait les postes avancés du cordon sanitaire qui entourait la capitale de la Catalogne. Quelques jours après, M. Audouard, envoyé par le ministre de la guerre, deux sœurs de Sainte-Camille , un jeune élève nommé Jouarii, vinrent joindre la commission. Aucun ordre n’était arrivé aux avant-postes pour la recevoir. Le docteur Bally dut se rendre au quartier général, établi sur une montagne qu’il fallut escalader sous un soleil tropical. Pour obtenir le droit de traverser le cordon, il fallut que la siesta d’usage fût achevée.

« Ce retard et le temps indispensable pour le retour, empêchèrent les médecins d’arriver avant la nuit, alors qu’une porte intérieure était déjà fermée. Il se rencontra par bonheur un sergent de la garde civique dont M. Bally avait fait la connaissance à Cadix en 1805, qui leva tous les obstables et conduisit les commissaires français à travers ce dédale de rues étroites, sombres et tortueuses.

« Pour se faire une idée de l’impression pénible qu’éprouvèrent quelques membres de la commission, il faut se transporter par la pensée dans ce vaste sépulcre où l’on n’apercevait pas un être vivant, excepté quelques prêtres, précédés d’une sonnette lugubre, conduisant les morts à la dernière demeure , ou qui portaient le viatique à ceux qui allaient prendre la même route. Toutes les maisons étaient fermées ; beaucoup étaient barrées avec des planches clouées. A la porte de quelques-unes gisaient des cadavres que les hommes de peine devaient enlever lorsqu’ils les trouveraient. Vainement l’officieux conducteur frappa à la porte de plusieurs maisons pour introduire la commission : personne n’ou-

l’intendance et la fièvre jaune.

vrit. Elle allait se décider à passer la nuit sous les arbres de la Rambla, lorsque la menace de faire enfoncer la porte, répétée par le sergent, força le maître de l’hôtellerie française d’admettre les voyageurs épuisés de fatigue. Dès le lendemain, après avoir rendu ses devoirs à l’Intendance sanitaire, présidée par l’illustre Cabanes, homme de caractère et de dévouement, la commission se distribua ses rôles. Pariset devait recueillir les documents relatifs à la marche de l’épidémie et à ses moyens d’introduction ou de propagation. Bally eut en partage l’hôpital et les visites en ville, d’accord avec François. Quant à Mazet, jeune , sanguin , vigoureux , de ces constitutions qui sont la proie des fièvres jaunes, il lui fut conseillé de prendre du repos pendant quelques jours. Mais , emporté par son ardeur , il vit un malade le 11, sentit une bouffée de vapeur fétide le pénétrer en examinant le fond de la gorge, lors de la seconde visite. Il tomba malade dans la nuit du 12 au 13, et rendit le dernier soupir le 22 octobre, à 4 heures du matin.

« Il expira entre les bras du docteur Bally, qui fut obligé à plusieurs reprises de le saisir à bras-le-corps , pour le replacer sur son lit, car il cherchait sans cesse à s’échapper, en jetant des cris perçants. Peu de malades présentèrent des symptômes aussi formidables. Le suintement du sang par le nez, par la bouche, le vomissement noir, qui, par l’effet d’une régurgitation continue, inondait ses draps ; le crachotement continuel ; les défécations noires ; les urines brunes et sanguinolentes , après seize heures de suppression ; les ecchymoses , l’ictère. Et parmi les symptômes subordonnés à l’appareil nerveux, on a noté le délire, la fureur, l’emportement caractérisé par les cris et les coups de pied adressés à celui qui voulait le remettre dans son lit ; l’impression de terreur, éprouvée pendant tout le cours de la maladie; la roideur tétanique. En résumé, il éprouva à un haut degré tous les symptômes caractéristiques de la fièvre jaune, et quelques-uns de ceux qui appartiennent à l’hydrophobie canine (1).

Le 24 octobre, deux jours après le décès de Mazet, Bally tomba malade lui-même et resta huit jours entre la vie et la mort. On pouvait attribuer l’invasion de la fièvre, cette fois, soit aux visites

(1) Documents fournis parM. Bally.

l’intendance et la fièvre jaune.

dans l’hôpital, soit aux soins particuliers donnés par le docteur à son collègue. Mais dans T histoire médicale de l’épidémie , il a semblé attacher plus d’importance au fait suivant, bien que depuis la mort de Mazet il éprouvât de la pesanteur de tête , du malaise et quelques nausées ; bien qu’il soit aussi dans son opinion que la période d’incubation est en général courte.

A la suite d’un soulèvement qui avait eu lieu en Piémont, plusieurs officiers de l’armée s’étaient réfugiés à Barcelone. L’un d’eux, gravement atteint du typhus pestilentiel , fut transporté par ses collègues dans le village de San-Gervasio , situé d’une manière pittoresque sur le revers de la montagne. On vint prier le docteur Ballv , qui soignait précédemment ce malade , de se transporter dans cette localité, parce que Rochoux, déjà réfugié à San-Gervasio , s’était enfui à Sarria , à l’approche de l’infortuné Piémontais. L’Italien, outre d’autres graves symptômes, était baigné dans une sueur immense. Ballv explore le pouls à diverses reprises et longuement chaque fois, pour rassurer les assistants et les persuader qu’il n’y avait aucun danger dans ce contact. Cependant , avant de s’éloigner , il ressentit le long du bord cubital du médius de la main gauche un prurit fort incommode , qui ne céda à aucun frottement ni lavage , et qui dura environ 15 à 20 minutes. Il était cinq heures, et à dix heures de la nuit, Bally fut brusquement réveillé par une sensation indéfinissable de compression. Il lui semblait que son corps était , des pieds à la tête , entouré de cordages qui rendaient ses mouvements impossibles, gênaient la respiration, et le menaçaient d'asphyxie. Une heure après ce début, une sueur abondante se déclara et persista pendant une semaine sans interruption. Il fallut à chaque instant changer de linge , et le domestique chargé de cette fonction mourut en trois jours. Cette sueur semble donc avoir été le véhicule du poison, et avoir servi d’instrument d’inoculation dans les deux cas. Ceci explique le langage de Mazet, qui, pendant les premiers jours de son martyre, s’écriait sans cesse: Quel poison subtil !

Vers la fin de sa maladie, un abbé chargé des affaires de l'opulente maison Do , apporta une bourse remplie de pièces d’or, destinée aux honoraires des trois médecins qui avaient fait des

l’intendance et la fièvre jaune.

consultations pour le chef de cette famille, atteint d’une angine couenneuse. La commission s’était promis de ne jamais rien accepter. François et Pariset refusaient fermement de recevoir , et l’abbé insistait. Le malade s’élance de son lit, saisit la bourse et la remet dans la poche de l’intendant. Cet effort faillit lui coûter la vie. Dès qu’il put se soutenir, il alla reprendre le service d’hôpital et faire les ouvertures de cadavres qui ont été consignées dans l’histoire médicale de l’épidémie de Barcelone. De tout cela, il résulta une fièvre lente avec exacerbation le soir. C’est à partir de cette époque qu’il fut reconnu que la quinine pouvait être administrée à très-haute dose. Pendant les trente jours de quarantaine au fort de Bellegarde , sur les Pyrénées, précédés de vingt jours d’une première quarantaine espagnole au couvent de la Chartreuse, Bally prenait par jour, deux, souvent trois cuillerées à café de sulfate de quinine. Chacune d’elles peut être évaluée de dix à douze décigrammes. Pelletier avait envoyé à la commission , avec la générosité qui caractérisait cet illustre savant , un grand bocal de ce précieux alcaloïde alors à peine connu.

Je dois ajouter comme preuve du dévouement de la commission française , que non-seulement elle ne voulut jamais rien recevoir des riches, mais encore qu’elle ne refusa dans aucune circonstance, de visiter à domicile les pauvres malades qui réclamaient ses secours. « Envoyés par le gouvernement, disent ces illustres médecins , dans le préambule de leur relation historique , notre désintéressement devait répondre au caractère de notre mission ; d'un autre côté , au milieu dé un fléau aussi épouvantable et qui atteignait presque tous les habitants , nous nous serions considérés comme indignes de la noble mission que nous avions reçue , si, pour veiller à notre propre conservation , nous avions refusé notre ministère à la population de Barcelone , indigente ou non. Nous n’eussions jamais voulu cpie cet acte d'égoïsme et de barbarie , flétrit nos noms et souillât notre mémoire .»

C’est sur de tels hommes pourtant que l’école de Chervin , qui commençait alors à poindre , a fait peser les soupçons les plus odieux , les accusations les plus absurdes et les plus outrageantes , mettant en doute leur expérience , leur capacité, et allant jusqu’à affirmer, afin de les vouer au ridicule et au mépris public, qu’ils s’é-

l'intendance et la fièvre jaune.

talent entendus avec le gouvernement de la Restauration pour conseiller l’emploi du cordon sanitaire, qui, d’après cette école, n’était tout simplement qu’une mesure dirigée contre la révolution d’Espagne, contre la contagion des idées libérales. En admettant qu’il en fut ainsi et que le gouvernement de l’époque se servît en réalité de ce cordon pour les besoins de sa politique , pourquoi supposer une connivence si injurieuse pour la commission médicale, pour des hommes qui avaient fait si courageusement le sacrifice de leur vie, et qui portaient si haut , à Barcelone , la bannière de la

médecine française ? Que le cordon sanitaire ait été converti deux »

ans plus tard en armée d’invasion , c’est ce qui' ne peut être nié ’ mais , encore une fois , pourquoi rendre responsable de ce fait MM. François, Bally et Pariset.

Ce dernier, doué de moins de stoïcisme que Bally , n’a jamais pu digérer cette accusation ; elle n’a pas cessé de peser sur lui , et lorsqu’il se mettait sur ce chapitre , son exaspération était évidente. J’ai pu m’en assurer en diverses occasions. On trouvera, du reste, la preuve de ce que j’avance à ce propos dans la lettre suivante qu’il m’adressa , en réponse à quelques éloges bien mérités que je lui avais donnés dans un de mes écrits sur la matière.

« Raison et courage, vous voilà, mon cher enfant: j’achève vos articles et j’en suis ravi. Vous me traitez trop bien, et cependant si je consulte mon propre cœur, encore sur ce point vous avez raison, j’ai tout à l’heure 75 ans ; le 5 août prochain j’entrerai dans ma 76me. Ces 75 ans terminés n’offriront , j’espère, à l’œil des envieux, pas même une seconde à désavouer (à quelques pécadilles près, qui ne regardent que moi et n’ont blessé personne); je garde pour moi votre dernière lettre comme un objet sacré ; gardez aussi la mienne. Il faut à ce propos que je vous compte quelques petits scandales : Lorsque je fus envoyé à Cadix pour la fièvre jaune , des médecins de Paris écrivirent bien vite à Madrid que j’allais en Espagne pour faire une révolution ; l'avis arriva avant moi ; aussi , la police de Madrid me donna-t-elle pour domestique un de ses agents , qui crut faire merveille en me volant une grande pancarte où les 800 voleurs dont j’étais le médecin à Bicètrc , me recommandaient à Dieu et à moi-même pour que je leur revinsse sain et sauf. Lorsque j’allai à Barcelone, les mêmes calorn-

l’intendance et la fièvre jaune

niateurs soutinrent que je n'allais là que pour favoriser une contrerévolution^ deux méchantes bêtises contradictoires (1).

« Je continuerai à vous tenir au courant de la discussion sur le rapport de M. Prus ; mais quoi qu’il vous arrive, cher enfant, n'en dites mot à personne; on a publié à Marseille quelques paroles que je vous ai écrites sur M. Prus et on m’en fait une grosse affaire ; au nom du Ciel , que tout se passe entre nous deux : le repos, la paix, sont des nécessités pour ma triste vieillesse.

« Pariset. »

Bien que la saison fût déjà assez avancée lorsque la commission française entra à Barcelone, l’épidémie était encore à son apogée , et il lui fut donné de l’étudier, je le répète , de la manière la plus fructueuse. Les conclusions du rapport qu’elle adressa au gouvernement furent celles-ci :

La maladie de Barcelone est la même que celle que l’on a vue tant de fois depuis vingt ans, sur le littoral de la Péninsule; c’est la fièvre jaune des Antilles ;

Cette maladie éminemment transmissible a été importée de nouveau en 1821 , d’Amérique en Espagne, par des vaisseaux partis de la Havane.

Aucune cause locale appréciable n’a pu produire l’épidémie de Barcelone.

Le germe ou le miasme de la fièvre jaune réside dans les hommes actuellement malades, ou dans les effets usuels, ou dans certaines marchandises amenées des Antilles , ou dans l’air que l’on respire à bord des vaisseaux qui reviennent des parages américains.

(I) Ces contradictions parmi les méchants sont très-fréquentes. En 1848, je fus dénoncé au ministre de l’Instruction publique Carnot , par deux confrères qui visaient à mes emplois; l’un faisant de moi un ami fanatique du gouvernement qui venait de tomber , l’autre un légitimiste forcené. Mon parent , M. Ferdinand deLesseps, étant intervenu auprès du ministre, je reçus de lui un billet ainsi conçu : Citoyen, j’ai pris connaissance de vos bons et loyaux services , soit dans la marine nationale, soit dans l’instruction publique, et j’ai fait jeter au feu les ignobles et stupides dénonciations dont vous avez été l’objet ; vous pouvez donc vous tenir tranquille , vous ne serez pas inquiété dans votre position. Salut et fraternité.

Page 1