‹ Marseille et son intendance sanitaireChapitre 13 sur 35 · CARNOT · texte numérisé non relu

CARNOT

l’intendance et la fièvre jaune.

Vingt ans pins lard, j’ai pu reconnaître moi-même, comme on le verra bientôt , la vérité de ces conclusions dans une rude épidémie de fièvre jaune, dont je démontrai l’origine et suivis la filiation avec succès. Je ne connaissais pas encore à cette époque , je l’ai déjà fait remarquer, l’ouvrage de MM. François Bally et Pariset ; aussi, lorsque je fis hommage de mon travail à l’Académie de médecine, ce dernier m’écrivit-il la lettre suivante, qui fut le point de départ de nos relations , de notre intimité.

« Vous avez vu , très-honoré confrère, ce que nous avons vu à Barcelone; Y importation est possible ; nous l'avons constatée en Espagne , et elle se réalisera encore ; après dix épidémies modérées il en apparaîtra une onzième d’un caractère féroce qui franchira tout] un vaisseau sera précisément la boîte qui nous l'apportera. Qu'on dispute sur infection, sur contagion , le fond reste le même, substituez à ces mots le mot transmission , et personne ne disputera plus.

« Chose étrange ! On se laisse gouverner par des mots. On dit qu’un vaisseau est infecté; mais de quoi l’est-il? l’est-il par la décomposition du bois, des cordages, des ferrements? Non sans doute, il l’est par les hommes malades , par les émanations qu’ils ont fournies et qui, reçues par un homme sain , se mêlent à son sang et lui donnent la maladie des premiers. Infection ! Contagion à distance! Transmission ! Le fait reste le même: le poison au lieu d’être reçu par une partie saine appliquée sur une partie malade , à zéro de distance, est reçu à un pied, à une toise de distance, qu’importe ! Tiré à une toise ou à bout portant, un pistolet n’est pas moins dangereux, ne donne pas moins la mort. J’ai parlé hier soir de votre ouvrage à M. Kéraudrén ; il y voit aussi la justification de ce qu’il a dit, et, comme moi , une autorité en sa faveur.

« Pariset. »

Cette lettre que j’ai reçue le 26 janvier 1841 , et que j'ai gardée par conséquent en portefeuille pendant 22 ans, je Pexhume aujourd’hui pour la soumettre, non seulement au monde médical , mais encore à M. l’Inspecteur général de nos établissements sanitaires. Lui aussi, n’a vu à Saint-Nazaire que ce que nous avions vu bien avant lui, ses conclusions , quelque habilement présentées

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qu'elles puissent être et cela clans le but évident d’innover et déménager les susceptibilités non-contagionistes de l'Académie , ces conclusions, dis-je, ne diffèrent pas des nôtres , et il ne saurait avoir la pensée (je le démontrerai en temps et lieu), de soutenir que l’épidémie de V Anne-Marie , n° 2, a été l’occasion de quelque enseignement nouveau, si ce n’est de celui-ci : Qu’on s’expose toujours à des amendes honorables, lorsqu’on se jette à la légère dans des théories qui sont en contradiction flagrante avec les résultats de l’expérience et de l’observation. Il ne faut jamais juger avant d’avoir vu les choses de près.

J’ai déjà dit qu’à son arrivée à Barcelone, la Commission avait trouvé le corps médical de cette ville, divisé en deux camps, qui se faisaient une guerre acharnée. Des dissentiments s’étaient élevés dans son sein par rapport à l’origine de l’épidémie et ces dissentiments que l’on retrouve dans toute calamité publique de ce genre, avaient pour cause, comme toujours, les rivalités, les jalousies si communes dans une profession ou l’intérêt et l’amour propre sont sans cesse en jeu et entretiennent des discordes à nulles autres pareilles. Le docteur A..., affirmait que le fléau n'avait pu être importé , par ce seul motif que le docteur B... professait l’opinion contraire. L’un accusait la saleté des rues et des maisons; l’autre, les provenances des Antilles, faisant remarquer , non sans raison, que les rues et les maisons avaient toujours été sales , sans pour cela que le vomito se fut montré; les membres de l’Académie médico-chirurgicale de Barcelone, ceux delà junte de santé , ceux de la subdélégation médicale , ayant des attributions distinctes, se disputaient entre eux, au grand détriment de la dignité de l’art et la politique : la crise que traversait alors l’Espagne , n’était pas étrangère à ces disputes. Guidée par les renseignements qu’elle puisa à bonne source , par les résultats de l’enquête qu’ouvrit Pariset , la Commission ne tarda pas à se prononcer en faveur de l’importation avec tout ce que Barcelone renfermait de médecins capables et haut placés ; dès ce moment elle se mit à dos ces médiocrités jalouses et ignorantes qui fourmillent partout, surtout parmi les médecins. Ce fut sur elles que s’appuya d’abord, dans ses critiques et ses attaques, Rochoux, qui, à la fin de l’épidémie s’était décidé à entrer en ville. Je ne m’étendrai

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pas beaucoup ici sur le rôle qu’il joua auprès de la Commission; qu'il me suffise de dire qu’il ne fut pas loyal : il commença par admettre avec avec elle l’importation, par conséquent le caractère transmissible qu’avait eu le fléau , qu’il s’était bâté de fuir à San-G-ervasio ; ensuite il signa une pièce qui exprimait cette conviction et que Pariset a longtemps gardée dans ses mains; mais, rentré en France par Marseille, il fit à la Société de médecine de cette ville une déclaration tout à fait opposée, il en fut de même à Paris. Tl m’est pénible de rappeler cette conduite , mais elle appartient à l’histoire. Né aux Antilles (à la Guadeloupe, je crois), il y avait vu de près la fièvre jaune, et l’identité de ses symptômes pathognomoniques avec ceux de la maladie de Barcelone l’embarrassait ; pour avoir ses coudées franches avec l’importation et arriver au but qu’il poursuivait , il présenta cette maladie comme un typhus particulier aux ports de mer, pouvant se développer de toutes pièces, partout ou des foyers d’infection maritime étaient soutenus dans leur action par des chaleurs insolites. Il donna à ce prétendu nouveau typhus la qualification chamaril (sans doute du mot espagnol amarillo jaune), c’est à l’aide de cette subtilité, si toutefois c’en est une , que M. Rochoux commença sa campagne contre la Commission; il attacha, comme on dit vulgairement, le grelot; mais il n'était pas de taille à rester longtemps le chef de la coalition ; bientôt son rôle devint secondaire, et son action disparut, absorbée en quelque sorte par celle de Chervin , dont il devint môme l’antagoniste. Du reste, on peut prendre connaissance de ses idées dans les bulletins de l’Académie, où, pendant plus de trente ans il défendit l’existence de son typhus amaril. Il a été aussi un des collaborateurs du Dictionnaire de Médecine , en 21 volumes.

Pariset me disait clans une de ses lettres, à propos de la versatilité de Rochoux. a Lors de la peste d’Egypte, en 1835, un médecin haut placé dans le service sanitaire , m’écrivit qu'il était actuellement convaincu que la peste était contagieuse ; mais il écrivit en même temps à Chervin tout le contraire. Vous verrez, quand vous voudrez, dans la Gazette des Hôpitaux de 1836 ou 37, les preuves de cette merveilleuse sincérité. Quant à Rochoux j’ai encore dans les mains la déclaration écrite par lui que le typhus

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amar il de Barcelone est évidemment contagieux ; cependant il a signé le contraire à Marseille et le contraire a été imprimé. »

Pour quiconque a vieilli dans la profession médicale, de telles palinodies n’ont rien qui étonnent ; c'est à leur fréquence que Von doit rapporter la déconsidération qui pèse aujourd’hui sur un art aussi noble qu’utile ; mais qui , n'ayant malheureusement et ne pouvant avoir , comme je l’ai déjà dit plus haut , qu’une certitude de probabilité , achève d’exciter la défiance du vulgaire, naturellement malveillant par les discordes incessantes qui divisent les hommes qui l’exercent. Oui ! Je ne crains pas de l’affirmer ici et tous les vrais médecins penseront comme moi, c’est par là que la médecine s’est suicidée ; c’est par l’industrialisme, l’oubli absolu de toute dignité dans l’exercice de leur art, par les injures qu’ils se prodiguent en toute occasion, que les médecins doivent d’avoir perdu dans notre siècle l’estime et la confiance des masses. Tant qu’une réorganisation intelligente , forte, n’interviendra pas , tant qu’on refusera à l’ordre des médecins cette utile institution dont jouit l’ordre des avocats, c’est à dire un conseil de discipline, il ne pourra se réhabiliter, que dis-je? Il continuera à descendre rapidement, poussé par les industriels et les charlatans, la pente qui le conduit fatalement à l’abîme , où s’engloutiront bientôt pour jamais son prestige et sa considération.

Avant de terminer ce qui a trait à l’importation de Barcelone et d’esquisser l’histoire de Chervin , jetons un coup d’œil sur les divers rayonnements contagieux qui partirent de l’Espagne, parce qu’il en ressort ce fait bien remarquable que la peste américaine ne put être domptée dans ses tentatives d’invasion qu’à Marseille seulement. L’Intendance sanitaire avait l’œil sur le fléau, et lorsqu’il vint s’abattre sur Pomègue, où il se montra dans toute son horreur, il y fut étranglé dans le Lazaret , par cette institution séculaire qu’on nous a ravie, dont la vigilance sévère ne s’endormait jamais, et qui, dans cette mémorable circonstance, se couvrit de gloire.

De Barcelone, la fièvre jaune fut importée à Tortose, a Asco, à Mequinenza, à Palme, à Malaga , A Palma de Mayorque, à Marseille, etc., et, chose essentielle à noter, elle le fut toujours par des malades. Là ou l’on prit des précautions, où l’on interrompit toute

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communication avec le foyer, le mal ne put pénétrer en dépit de conditions géologiques et climatologiques souvent très-favorables.

Jamais Tortose n’avait connu la fièvre jaune. Dans la nuit du cinq au six août , un bateau parti de Barcelone débarque les nommées Salvador, Gorto , et Bonaventure Puyg. Ce dernier tombe malade à la campagne et meurt du vomito ; mais il ne s’y répand pas et sa mort n’a pas de suites. Salvador est atteint à son tour ; on l’avait mis à table déjà malade, on le porte chez son frère, qui le soigne : il expire au bout de peu d’heures; bientôt son frère, sa femme et deux de ses fils sont attaqués et le suivent au tombeau ; le curé qui les avaient administrés périt également, enfin, pour abréger l’histoire de cette importation je dirai en peu de mots que la fièvre jaune commença par se répandre dans la rue ou demeuraient les Puyg (Galle Santa-Catharina) , et que de là elle envahit toute la ville. L’évêque, ses chanoines, tous ses secrétaires ou serviteurs, tous les médecins, à l’exception d’un seul, sont emportés par le fléau ; les deux tiers de la population prennent le mal, et sur le tiers qui reste, c’est à dire sur 5,000 personnes, il en disparaît en un seul mois 4,500, ni plus ni moins.

Asco est une jolie petite ville située sur la rive droite de l’Èbre, à sept ou huit lieues plus haut que Tortose ; elle occupe une élévation qui domine le fleuve ; il n’y a là aucune cause d’insalubrité. Cependant , la fièvre jaune l’a décimée, et voici comment : Un individu cl’Âsco , qui avait envoyé un cheval à Tortose , ne le voyant pas ramener par celui à qui il l’avait prêté , et qui avait succombé dans cette dernière ville au fléau . envoie un garçon pour réclamer sa bête. Ce dernier entre dans la maison du défunt, selle le cheval , l’enfourche et revient sans délai à Asco ; mais il emporte avec lui la maladie, il la donne à son maître et à sa femme, et de cette maison elle gagne toute la ville.

Sur-le-champ la majeure partie de la population prend la fuite, et le mal s’arrête ; on mure alors les portes des maisons qui avaient été dépeuplées, et les habitants, reprenant confiance, reviennent à Asco. Mais , une belle nuit, des voleurs , au nombre de quatre, s’introduisent , par une fenêtre, dans une des maisons in*

fectées ; ils contractent la maladie , y succombent, et la répandent de nouveau à Asco.

Le vomito fut importé à Méquinenza et dans une foule de localités plus ou moins éloignées de Barcelone , toujours par des malades arrivant du foyer.

Au mois de juillet 1821, la santé la plus parfaite régnait à Pal ma de Mayorque , dont on connaît la position si hygiénique. Le thermomètre de Réaumur n’y dépassait pas 23° ; on y observait seulement quelques cas de scarlatine. Le 8 août , un navire mayorquin y arrive de Barcelone , sous patente nette ; il avait sur son bord un marchand qui n’était pas porté sur le rôle d’équipage. Cet homme demeurait dans le quartier de la Paz; à peine chez lui , il se sent indisposé, éprouve des frissons, de fortes douleurs lombaires; enfin, il a la fièvre jaune : il en guérit, mais il la communique à sa fille Margarita qui le soignait , et celle-ci meurt avec le vomito et des hémorragies passives ; les femmes qui la soignent périssent à leur tour ; enfin , pendant longtemps on peut suivre la filiation du mal , la propagation progressive de la contagion. La ville est ensuite envahie dans toute son étendue; la population, effrayée, émigre en grande partie, et sur 12,000 individus qui restent en ville , 7,400 sont malades et 5,341 succombent , ce qui donne à peu près la proportion effrayante de 5 morts sur 7 malades.

Que répondre à des faits si authentiques, si exacts , que les annales espagnoles ont enregistrés après des enquêtes sérieuses , que la commission française , si digne de confiance, y a signalés dans sa relation, et peut-on comprendre qu’on ait cherché à les dénaturer et à trouver des causes locales à la peste d’Amérique partout où elle s’est montrée à cette époque vraiment néfaste pour la Péninsule Ibérique? Appartenait-il , je le demande , à des faiseurs parisiens de substituer à la doctrine si solide et d’ailleurs si naturelle de l’importation , un système dont l’histoire démontre l’absurdité à chaque pas ? Et lorsque ce système s’écroule aujourd’hui par l’effet d’une réaction qui ne pouvait manquer de se produire, n’est-il pas de notre devoir, que dis-je? de notre dignité de ne rien laisser subsister de toutes ces erreurs qui , pendant vingt-cinq ans, en ont imposé à l’autorité, au grand péril

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de l’hygiène publique? Gomment M. Mélier a-t-il pu se faire à l’idée que personne ne se soucierait de faire un retour sur le passé, et de rendre à chacun ce que ses œuvres lui ont mérité ? Eli quoi ! ce ne serait qu’à Saint-Nazaire que M. l’Inspecteur général ’des établissements sanitaires aurait connu la nature exotique de la fièvre jaune? Est-ce possible, et peut-on croire qu’avec son intelligence et sa perspicacité il ait été dupe si longtemps de la plus décevante et de la plus absurde des théories?

Quant à moi , dès que la lecture de M. Mélier à l’Académie m’a été annoncée, j’ai compris que je ne pourrais me taire, et je me suis tenu prêt à prendre la parole. Je ne pouvais d’ailleurs hésiter : je suis le moins âgé des champions qui prirent part à cette grande lutte d’une autre époque, lutte que la génération médicale actuelle ne connaît que vaguement , en quelque sorte par ouï-dire , et dont on ne se serait pas même souvenu à l’Académie, si M. Jules Guérin n’avait eu le bon esprit de la rappeler. Placé entre le souvenir, les recommandations de Pariset et les conseils paternels de son digne ami M. Bally, comment aurais-je pu hésiter un seul instant à devenir l’organe de la justice de Dieu, le restaurateur de la vérité ?

Mais parlons enfin, pour terminer ce chapitre, de l’importation de Pomègue, en 1821 .

Avant tout, je commencerai par nommer les honorables citoyens qui composaient à cette époque l’Intendance sanitaire, et dont le zèle, le courage, le dévouement , la prudence, brillèrent d’un si vif éclat dans cette circonstance mémorable ; je rappellerai ensuite les noms des autorités civiles et militaires qui les secondèrent si bien dans leur mission préservatrice ; enfin, ceux des médecins qui non - seulement soignèrent au Lazaret les sujets atteints de fièvre jaune , mais encore qui ne reculèrent pas devant les ouvertures cadavériques, afin que l’identité de la maladie de Pomègue , avec celle qui désolait à cette époque l’Espagne , ne fut pas contestée et que la science ne perdit aucun de ses droits.

Les membres de l’Intendance sanitaire, en 1821, étaient MM. Lasale, Plasse, Revest, Roux-Bonnecorse , Boissier, Crozetd’Alayer, Maj astre , Bruno-Rostand, Michel , Estieu , Chaudoin , Verninac, Lafon de Romagnac , Bounin , Vërdillon , Roux et Beaussier.

l'intendance et la fièvre jaune.

Le Lazaret avait pour médecins MM. Labrie et Robert; pour chirurgiens, MM. Muraire, Girard père et Barrai.

Le lieutenant-général baron de Damas commandait la division militaire ; la préfecture était dans les mains de M. le comte de Villeneuve-Bargemont , dont le buste orne la fontaine voisine de l’Hôtel de ville ; enfin, le maire de Marseille était M. le marquis de Montgrand , qui a laissé parmi nous les meilleurs souvenirs comme administrateur et homme de lettres.

Toutes ces autorités, haut placées dans la confiance du roi, unirent leur énergie, leur zèle, leurs lumières, marchèrent comme un seul homme, et prêtèrent le concours le plus efficace à l’Intendance dans cette grave occurrence.

Voici les faits :

Au mois de septembre 1821 , six cents hommes qui formaient les équipages de 41 navires de commerce et d’un ponton servant de logement à des ouvriers, mouillés dans le port de Pomègue, jouissaient d’une santé parfaite , lorsque le sept dudit mois, le navire danois Nicolmo, capitaine Mold , arriva de Malaga, où régnait la fièvre jaune, et d’ou il avait été expédié le vingt-six août. Pendant cette traversée Mold avait eu trois malades, dont deux s’étaient rétablis, tandis que le troisième nommé Stobuy avait succombé. Ce

malheureux, dont la maladie avait duré dix jours, avait été absolu-

ment abandonné sans secours à fond de cale, sans doute par la crainte de la contagion. Il était âgé de vingt-trois ans et adonné à la boisson, on n’a jamais pu savoir de quelle nature avaient été ses déjections , mais le foyer miasmatique qu’il créa dans les flancs du Nicolino ; ne peut laisser aucun doute sur la nature de sa maladie.

Le onze septembre, trois jours après son arrivée à Pomègue, le mousse de Mold , nommé Péters , fut indisposé ; bientôt cette indisposition prit un caractère suspect; débarqué au Lazaret, il y mourut le 13 , dans un état ataxique grave , et après avoir eu des déjections semblables à du marc de café. La nécropsie qui fut faite par M. Barrai, en présence desmédecins du Lazaret et trois Intendants de santé, ne laisse aucun doute sur la nature de la maladie. Je n’en rapporterai pas ici les détails, ils sont consignés dans l’ouvrage du docteur Robert , intitulé Guide Sanitaire des gouvernements européens. L’Intendance déclara donc à l’autorité , sous la

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garantie de ses médecins, que la maladie qui venait (l’apparaître tout à coup à Pomègue était la fièvre jaune.

Le lendemain de son arrivée à Pomègue, le Nicolino avait ouvert ses écoutilles, comme le font en général les navires qui arrivent de la mer. Aussitôt le venin subtil de la fièvre jaune, qu’avait exalé pendant sa maladie le malheureux Stobuy, se répandit sur six navires placés à peu de distance sous le vent , navires qui provenaient les uns du Levant, les autres de Trieste , etc. , où le fléau américain a toujours été parfaitement inconnu, et des cas s’y manifestèrent aussitôt; lé plus maltraité de tous ces navires fut celai que commandait le capitaine autrichien Chiozzoto: il eut dix malades pour sa part, dont cinq périrent; le capitaine fut au nombre des derniers , et la manière dont il contracta le mal mérite d’ètre consignée ici: le huit septembre au soir il prenait le frais sur le pont avec son équipage , ignorant parfaitement l’état sanitaire du Nicolino ; tout à coup une vapeur putride saisissant son odorat, il s’écrie en italien : Sono morto. Cependant, il se remet de son trouble, et ce n’est que cinq jours après qu’on le débarque au Lazaret avec une fièvre jaune des plus violentes. Il y mourut promptement au milieu des symptômes ataxo-adynamiques les plus formidables, et son cadavre s’étant putréfié presque instantanément la nécropsie ne put avoir lieu. Bientôt d’autres malades ayant les symptômes caractéristiques furent amenés des autres navires ; il y eut en tout quarante cas de fièvre jaune (en y comprenant ceux du capitaine John) , et douze morts ; parmi ces derniers figurent plusieurs gardes de santé qui , venus de Marseille , contractèrent la contagion au Lazaret.

Broussais a dit du rapport que présenta sur ces événements le docteur Robert : « Qu’il était des plus positifs qu’on eût publié jusqu’à ce jour sur l’importation de la fièvre jaune que son auteur était un honnête homme sans prétentions, et que les faits qu’il avait recueillis étaient de la plus grande authenticité. »

Voici quelques faits relatifs à cette importation , qui donneront une juste idée de l’énergie que déploya l’Intendance sanitaire pour préserver Marseille, énergie qui eut un succès complet :

Le capitaine danois Benjamin John , parti de Malaga pour Marseille, du 19 au 20 septembre 1821 , avait eu trois malades pen-

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dant cette traversée, dont deux avaient succombé avec l’ictère et le vomito.

Arrivé à Marseille, à onze heures du soir , par un gros temps et avec seulement deux hommes valides pour manœuvrer, et ne pouvant être admis à cette heure indue à cause de certaines formalités préalables qu’il ne pouvait remplir, il se mit lui même à la barre et échoua son navire sur la côte de Séon-Saint-Henri , vis à vis le Saut-du- Maroc (haie de Marseille).

Les douaniers observèrent le navire et empêchèrent toute communication avec la terre ; il avait à bord trois malades de la fièvre jaune et le cadavre du nommé Jean Moller récemment décédé.

Le lendemain 6, l’Intendance sanitaire , avertie de cet événement, s’assembla aussitôt , et , considérant, d’une part , les dangers qui résulteraient pour la santé publique des tentatives qu’on pourrait faire pour renflouer ce navire, et qui nécessiteraient forcément des communications médiates assez scabreuses; d’autre part, les graves inconvénients qui surgiraient si le navire étant démoli par la mer, ses débris venaient à être portés à la côte; considérant, dis-je, toutes ces éventualités , elle décida, à l’unanimité, qu’on le détruirait par le feu.

En conséquence de cette délibération, deux intendants, MM. Roux-Bonnecorse et Revest , se rendirent aussitôt sur lieux , et après que le capitaine John eut mis lui-même le feu à son bâtiment, il fut reçu dans un canot de la santé et conduit àPomègue, sous l’escorte des gardes sanitaires.

J’ai dit qu’à l’arrivée du capitaine Mold , du Nicolino , il y avait dans le port de Pomègue, 41 navires et un ponton, servant ou ayant servi à logerdes ouvriers employés à des travaux au Lazaret. Ce ponton se trouvait à environ soixante pas du Nicolino , lorsque Mold ouvrit ses écoutilles, et on ne peut douter qu’à cette distance les miasmes contagieux ne fussent encore susceptibles d’agir. Quoi qu’il en soit , un ouvrier qui résidait en ce moment sur le ponton, ayant terminé sa besogne au Lazaret, fut reconduit en ville$ où après être resté cinq jours en observation à la chaîne du port, il fut admis à la libre pratique. L’Intendance était d’autant plus fondée à agir ainsi, que cet homme n’avait communiqué avec personne pendant son séjour à Pomègue.

En sortant de quarantaine , Lampraye se rendit à sa maison

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sise dans la rue des Trois-Soleils , l’une des plus sales et des plus populeuses de Marseille; là, il tomba malade le 22, c’est-à-dire deux jours après avoir respiré les miasmes du Nicolino. Les symptômes qu’il présentait (vomissements porracés, ictère, urines brunes ou noires , etc.) ayant paru suspects au médecin qui le voyait , il manifesta ses craintes à qui de droit, et aussitôt l’Intendance fit enlever cet homme, sa femme et sans doute sa mère qui l’avait aussi soigné , et les fit transporter au Lazaret ; quant au médecin qui avait traité cet ouvrier et dont je n’ai pu connaître le nom , elle exigea de lui et sur sa parole d’honneur, qu’il se constituerait en quarantaine dans sa propre maison où elle le fit surveiller. A la moindre indisposition , il aurait suivi son malade au Lazaret ; mais il conserva heureusement sa santé.

Toutes ces mesures furent sanctionnées par les autorités et approuvées par le gouvernement de l’époque , et sans elles Marseille aurait été envahie à coup sùr. Le maire , M. le marquis de Montgrand, sur l’invitation du Préfet, s’était hâté, d’ailleurs, de constituer en permanence à l’Hôtel-de-Ville, un conseil de salubrité publique dont il prit la présidence ; et le premier acte de cette assemblée avait été la publication d'une instruction médicale, destinée aux médecins de Marseille , de son littoral , et dans laquelle on leur signalait les symptômes qui marquent l’invasion de la peste américaine , afin de mettre ces praticiens à même de les reconnaître , le cas échéant.

Cette instruction que M. Robert a rapportée dans son ouvrage, fut critiquée par la coterie non-contagioniste qui commençait alors à lever la tète; mais en revanche, elle obtint l’approbation du conseil supérieur de santé , celle de Bally et de Pariset , dont l’expérience , en matière de fièvre jaune, ne pouvait être mise en doute. Voici, du reste, la morale que le docteur Robert a tirée des évènements de Marseille en 1821 , dans un travail intitulé : Observations sur la fièvre jaune importée à Pomègue ; travail estimable, consciencieux , mais malheureusement lourd, diffus, sans méthode, comme tous ceux qui sortirent de la plume de cet honorable médecin (1).

(1) Le docteur Robert , que j’ai particulièrement connu , cachait beaucoup de capacité et un excellent cœur sous des dehors en somme peu avantageux ,

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« Gomme nous sommes bien loin cle partager l’ opinion de ceux qui croient que les mesures sanitaires sont très-souvent inutiles, et qui ne craignent pas de professer des principes erronnés, tels que ceux-ci : Vivons dans la sécurité ; ayons pour la fièvre jaune

le même fatalisme que les Musulmans ont pour la peste ! Nous

sonnerons toujours le tocsin pour conjurer l’orage qui nous menace pour l’été prochain. Oui , l’ennemi est à nos portes : il peut franchir les obstacles que nous lui opposons , malgré la surveillance la plus éclairée. Il faut donc se préparer d’avance à le combattre, si bon veut assurer sa défaite.... Sans entrer dans le dédale inextricable de toutes ces distinctions purement grammaticales , que quelques médecins ont voulu établir entre ce qu’ils appellent la contagion et V infection ; ne considérant que les faits en eux-mêmes et les tristes résultats qui les accompagnent , nous

et fut pendant 30 ans le médecin du Lycée de Marseille où l’on conserve encore le souvenir de son habileté, fruit d’une longue pratique. C’est lui qui a donné à la science l’illustre Fodéré et voici dans quelles circonstances :

Fodéré s’était fixé à Marseille , ville peu scientifique , où il n’avait jamais pu se créer des ressources suffisantes pour soutenir sa nombreuse famille ; une chaire étant devenue vacante à l’école de médecine de Strasbourg , le père delà médecine légale qui se sentait capable , eut l’idée d’aller concourir; mais les moyens de déplacement lui manquaient ; après avoir frappé inutilement à diverses portes , il se confia à M. Robert, qui , sans le laisser achever sa demande , lui remit une traite de 1000 fr. sur son banquier, en lui disant : Vous rue rembourserez , si vous réussissez. Fodéré part aussitôt pour Strasbourg , qu’il trouve assiégé par les alliés (1814 ou 1815). On le conduit au général ennemi qui veut bien , après avoir pris connaissance de son affaire , lui permettre d’entrer à Strasbourg ; mais lorsqu’il se présente à la Faculté pour se faire inscrire , on lui annonce que le délai fixé pour les inscriptions étant passé , il ne peut se présenter au concours. C’est en vain qu’il réclame auprès des autorités universitaires. Celles-ci sont obligées d’avoir égard à l’opposition des autres candidats qui, sachant la haute capacité de Fodéré, sont heureux d’une circonstance qui le met hors de concours. Désespéré , il va conter ses peines au général qui commandait la place , et lui parle de ses besoins de famille , de sa femme, de ses enfants, etc. Le général lui remet alors une pièce conçue à peu près en ces termes : » Nous , etc., vu les pou- « voirs illimités que nous donne l’état de siège, ordonnons à l’école de Stras- • bourg d’inscrire M. Fodéré sur la liste des candidats. » Le doyen ne pouvait que s’incliner devant cet ordre. Fodéré concourut donc et obtint la chaire. 11 la dut à l’état de siège. ( Note de l’Auteur.)

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avons déclaré, dès le principe, éminemment contagieuse une lièvre qui , importée de Malaga dans le port de Pomègue , qui est le lieu le plus sain de la Méditerranée , s’y est propagée sur six bâtiments, et aurait infailliblement fini par infecter Marseille elle-même, si l’Intendance sanitaire, accoutumée à repousser les contagions, sous quelque forme qu’elles se présentent , n’avait pris , de concert avec les trois premières autorités , ces mesures de haute prévoyance, et si éminemment énergiques qui ont assuré le salut de la ville et de la France entière. L’exemple malheureux de Barcelone est trop récent et a trop de ressemblance avec celui de notre affreuse peste de 1720 , pour que nous ne devions pas combattre tous les systèmes et toutes les théories que l’esprit mercantile de certains pays, paie ou suscite , et qui pourraient nous donner le fatal anniversaire de nos anciens malheurs. La manière dont la fièvre jaune est devenue contagieuse à Pomègue, c’est-à-dire sa propagation par le vent sur six navires en quarantaine , doit exciter de plus en plus la sollicitude du gouvernement, et lui faire adopter , sans délai , l’établissement d’un port au Frioul et d’un hôpital à file de Ratouneau.

« Nous le disons avec douleur, tout nous fait craindre que, sans ce palladium , Marseille et le Midi ne puissent être garantis de la contagion. Si des médecins recommandables , tels que Rush et Lind, pensent que la fièvre jaune a pu être portée à deux cents toises , ou se communiquer de vaisseau à vaisseau en pleine mer, qui peut répondre de la santé publique, si jamais il y avait un encombrement de malades au Lazaret , et si les miasmes s’y amoncelaient de manière à former un nuage morbifique que le vent pourrait diriger sur la ville ? En vain , on opposerait à ces craintes l’exemple que nous avons eu cette année , où la maladie ne s’est communiquée à aucun individu du Lazaret, sauf a des gardes sanitaires ; en vain , les adversaires de la contagion s’appuieraient sur ce cas exceptionnel , pour fonder leur doctrine : la peste de 1819 ne se communiqua également à aucun employé de nos infirmeries. Pourrait-on dire , avec quelque fondement , que cette maladie n’est pas contagieuse , parce qu’elle s’éteignit alors sur ceux qui l’avaient contractée hors de l’enceinte sacrée et conservatrice? Mais croit-on, de bonne foi , que , si les individus

l’intendance et la fièvre jaune.

atteints de la lièvre jaune , au lieu d’être transportés au Lazaret , avaient été disséminés dans les vieux quartiers de la ville , la contagion ne se serait pas déclarée à l’instant sur ceux qui les auraient soignés ? N’est-ce pas à l’air pur du Lazaret et à la ventilation journalière à laquelle il est exposé, que les maladies les plus contagieuses , hors de ses murs , cessent de le devenir dès qu’elles sont renfermées dans cet asile de salut pour l’humanité ? Mais s’il y avait encombrement de malades, il se créerait bientôt des masses de miasmes ; et de là naissent des craintes justement fondées sur l’imminence d’une contagion intérieure , si des circonstances fâcheuses , telles que celles que nous venons de signaler, pouvaient en favoriser le développement et l’origine.

« Qu’on ne croie point que ce soit d’aujourd’hui que date l’idée d’un établissement sanitaire à Ratonneau ! M. le lieutenantgénéral baron de Somis conserve et nous a montré le plan d’un Lazaret à établir sur cette île, qui fut adressé au gouvernement le 23 août 1722, parM. de Somis, son père, commandant le génie dans les places du département de Marseille. Cet établissement avait été approuvé par M. le marquis de Brancas et M. de Langeron ; il fut également bien accueilli du ministère ; mais la pénurie des finances du royaume en fit ajourner l’exécution , quoique la dépense ne s’élevât qu’à la somme de 187,645 francs. Ainsi, dès l’année 1722, on avait déjà senti tous les dangers que courait Marseille du trop grand rapprochement de son Lazaret. Qu’auraiton dit alors , en faveur de l’établissement de Ratonneau, si on avait connu la fièvre jaune, à laquelle l’air et le vent peuvent servir de véhicule pour la contagion? Faisons, conséquemment , tout ce qui pourra réaliser un projet si utile , et qui peut devenir d’un usage européen. Le temps s’écoule, la saison approche, et le danger peut de nouveau devenir imminent ! N’attendons pas que Barcelone soit encore ravagée l’an prochain, par le fléau dont elle a été la si malheureuse victime , ce qui nous parait inévitable , d’après l’incurie de ses habitants , pour fermer tout nouvel accès à la contagion ; et n’oublions jamais que ce n’est pas quand le tonnerre gronde qu’on doit faire des préparatifs pour se garantir de la foudre .

« Ceux qui , sous le rapport des entraves mises au commerce,

l’intendance et la fièvre jaune.

seraient tentés de blâmer en général les mesures sanitaires que les circonstances commandent, qu’ils voient ce qui s’est passé au sujet de l’épidémie de Pomègue ; sept bâtiments sont infectés , trentequatre autres qui les avoisinent échappent. Le 27e jour la contagion est éteinte à Pomègue et au Lazaret. Il est vrai qu’il aurait été impossible d’exécuter avec plus de zèle et d’intelligence , dans ces deux postes sanitaires , les ordres et les mesures prescrites par l’administration. Capitaines, lieutenant, employés et gardes, tous ont rivalisé de courage , de vigilance et d’activité : pressé , cerné , dilacéré de toutes parts , le monstre a expiré sous leurs yeux.

« Le tableau météorologique du 1er septembre au 15 octobre, donnera une idée de l’état de l’atmosphère durant tout le cours de notre épidémie de Pomègue :

« Plus grande hauteur du mercure dans

le thermomètre . 28 5

« Moindre hauteur . 28

« Hauteur moyenne . 28 1/2

« Nombre de jours secs . . 27

— de jours humides . 18

— de jours de pluie . 9

— de jours avec un beau ciel 18

— de jours avec un ciel cou¬

vert et très-nuageux. . 27

« Le vent a soufflé du N. et N.-O. . . 19 jours.

du S. S.-0 . 11 id.

« Variable du S. -E. et N.-O . 9 id. »

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