CHAPITRE III
SOMMAIRE
Causes qui ont favorisé le non-contagionisme en France. — Cabanis. — Les dames du directoire contribuent beaucoup à sa célébrité et à la propagation de sa doctrine. — Comment il faut entendre la contagion des maladies. — Commencement de Chervin. — Ecole à laquelle il appartenait. — Ses voyages. — Sa manière de procéder. — Examen des causes qu’il invoquait pour expliquer l’origine locale de la fièvre jaune. — Position hygiénique de Barcelone et de presque tous les ports du littoral Sud de l’Espagne. — Pourquoi les égouts et autres foyers d’infection , n’ont pas produit la fièvre jaune dans tous les temps. — Y avait-il des égouts à Pomègue ? — Importation du port du passage en 1 823 , et à Gibraltar en 1828, etc.
Avant d’en finir avec l’importante affaire de Barcelone, je vais esquisser à grands traits, la prétendue mission de Chervin ; voyons à quelle école il appartenait , étudions les causes, les circonstances qui le produisirent; considérons enfin, de près, ce médecin dont on a voulu faire un héros, et qui ne fut en réalité que la pitoyable victime d’une idée fixe, idée qui, probablement, aurait été fatale à l’humanité, si la Providence n’avait pris soin de l’avertir de dessiller ses yeux avant que l’erreur eût porté ses fruits.
Vers la fin du xvme siècle , et sous l’influence de causes que ce
L'INTENDANCE ET LA FIÈVRE JAUNE
n’est pas ici lieu de rechercher, la médecine française eut le malheur de sortir des voies traditionnelles, où il est manifeste, qu’elle s’efforce de rentrer à notre époque; déjà, depuis longtemps, le mécanisme et le chimisme avaient commencé à altérer laphysiologie à matérialiser au-delà des limites du vrai cette base première, essentielle de Part de guérir. La tendance à assigner exclusivement à des causes physiques tous les phénomènes du dynanisme humain, ne fit que s’accroître jusqu’au commencement du xix° siècle, époque ou Cabanis faisant école, acheva de constituer l’organicisme pur que nous avons vu trôner pendant trente ans à l’Académie de médecine , en dépit même de la diversion opérée par les travaux et les écrits de Bichat et des efforts de quelques hommes éminents, parmi lesquels je citerai le vertueux Double , et dans des temps plus rapprochés de nous, deux célèbres cliniciens, MM. Trousseau et Velpeau.
Le fond de la doctrine de Cabanis, ou du moins ses conséquences fatales, était qu’il n’y avait dans l’homme que des fibres , des tissus doués de certaines propriétés ou si l’on veut des organes et des fonctions ; que tout phénomène vital était/ le produit immédiat de la matière organisée, et que la pensée elle-même, n’était elle-même (risum teneatis) , que le résultat d’une sécrétion cérébrale. En un mot, cette doctrine avait pour base la confusion illogique, extravagante de la matière et des forces, ou plutôt, réduisant tout à la première , elle lui faisait directement honneur de toutes les facultés, de tous les actes vitaux qui établissent si nettement la double nature de l’homme , sa supériorité , son avenir.
Personne n’ignore que plus une doctrine est excentrique , plus elle a de chances de succès, plebs decipi vult; les idées de Cabanis furent d’abord accueillies par cette foule de médecins théoriciens littérateurs qui fourmillèrent dans tous les temps à Paris, et qui s’accrochent tantôt à un système, tantôt à l’autre afin d’arriver à la fortune ou à la réputation, choisissant le plus souvent les plus erronés d’entre eux pour en faire leur spécialité , par ce seul motif que, 11e pratiquant pas et 11’ayant par suite aucun moyen de vérification des doctrines , ils ne peuvent que les adopter les yeux fermés et sur le dire de M. A... ou de M. B., qui en sont les inven-
l'intendance et la fièvre jaune.
teurs. Les femmes, que l’on a vu, de temps immémorial, prêter un concours fanatique a tous les réformateurs, bons ou mauvais et qui, de nos jours, encore ont tant fait pour rhomœopathie ; les femmes, que Cabanis eut l’adresse d’intéresser à sa doctrine, contribuèrent puissamment k la vulgariser ; on discutait dans les salons de Paris, dit un biographe de Cabanis , sur le physique et sur le moral ; après les victoires du premier consul, la découverte de la sécrétion de la pensée par le cerveau était la grande question du jour; les femmes prenaient une grande part à cette découverte ; il leur était agréable de savoir sans doute , que la vie tout entière , consistait dans la faculté de sentir.
Disons en passant, que cette physiologie ne tarda pas à porter ses fruits, et qu’elle rie fut pas étrangère sans doute à la dissolution que les historiens reprochent généralement aux dames du directoire. C’est évidemment sous l’influence des idées de Cabanis, que Mme de Staël n’a pas craint d’avancer , dans un de ses ouvrages, cette énormité, indigne de son génie, que le sentiment de V amour , résultait tout simplement du contact de deux peaux. Je rappellerai aussi afin d’achever de prouver cette thèse, un fait bien caractérisque : c’est que lorsque le premier consul, par un acte de sévérité qui l’honorera toujours aux yeux des honnêtes gens, fit renfermer à Charenton, comme un fou de la pire espèce, le fameux marquis de Sade, auteur de Justine et autres saletés, il fut obsédé de pétitions pressantes, émanées des premières dames de Paris, qui réclamaient avec instance la liberté de ce pauvre marquis , dont les écrits donnent le frisson à ceux qui ont le courage de les ouvrir.
Loin de moi la pensée de présenter ici l’illustre Cabanis comme un homme immoral ou dépravé; sa vie entière démentirait ce reproche.; son imagination l’emporta trop loin, mais son cœur ne fut jamais coupable; il n'avait pas calculé lui-même les conséquence sociales de son système ; il n’en avait pas prévu sans doute la vogue, les dangers, et si je les fais ressortir ici aux yeux de mes lecteurs, c’est uniquement parce que mon rôle d’historien m’impose le devoir de remonter jusqu’à l’origine des choses.
Donc la pathologie et la thérapeutique ne tardèrent pas , à l’époque dont je parle, à se ressentir des progrès extraordinaires du
l’intendance et la fièvre jaune.
pas immense qu’avait fait la physiologie. Pour être conséquent avec eux-mêmes, les novateurs commencèrent par nier l’existence des lièvres essentielles, des éléments morbides , la vie du sang et des autres fluides de l’économie; ils professèrent avec audace, que les sympathies vitales , n’étaient que de véritables rêveries hippocratiques ; ils proclamèrent que toute maladie, quelle qu’elle soit, doit correspondre fatalement à une lésion matérielle ou de tissu , qui en est toujours la cause et jamais l’effet ; enfin, il déclarèrent impossibles ces altérations des solides et des humeurs qui 11e se signalent par aucun changement organique appréciable , parce qu’elles sont purement dynamiques, et qui sont la source des affections et des diathèses, etc. La propriété dont jouissent évidemment certaines affections fébriles de devenir spontanément transmissibles d’individu à individu, fut, par suite, également niée, et 011 comprend très-vite , qu’il devait en être ainsi lorsqu’on considère que cette propriété de transmission résulte d’un fait purement vital, c’est-à-dire inexplicable par les lois de la physique et de la chimie, par le secours de l’anatomie pathologique.
Cependant, comme il fallait trouver une explication matérielle de la chose, les novateurs enseignèrent que toute affection aiguë, de nature transmissible, résultait de l’infection de l’économie par certains principes telluriques appelés miasmes. Mais l’existence de cette cause physique qui 11e peut être mise en doute dans certaines maladies telles que le typhus et les fièvres paludéennes, que l’on peut même faire surgir à volonté en créant des foyers d’infection, ne peut nullement expliquer ces décompositions subites, ces altérations spontanées qui sans doute s’opèrent dans l’économie sous la double influence du sang et des nerfs, primitivement affectés, et qui développent la propriété de transmission au milieu des circonstances hygiéniques les plus favorables, loin de tout foyer infectueux quel qu’il soit.
Que les partisans de l’infection tellorique , nous expliquent en effet pourquoi la peste et la fièvre jaune restent souvent de longues années sans se montrer, l’une en Egypte , l’autre aux Antilles, bien que les causes géologiques, atmosphériques, sociales, etc., de ces contrées restent les mêmes; voilà plus de vingt ans, je fai déjà dit, que la première de ces maladies est absente de l’Egypte
l’intendance et la fièvre jaune. 237
et si elle était due à l’infection du sol, il est à croire que les grands mouvements de terrains exécutés à Suez auraient eu pour effet nécessaire de la faire reparaitre. Il en est de même aux Antilles : lorsque les épidémies de fièvre jaune cessent , et que cette triste affection disparait complètement , tous les foyers d’infection les plus énergiques ne sauraient la raviver. Le 17 octobre 1838 , lorsque je mis pour la première fois les pieds à la Martinique, on parlait de quelques cas de fièvre jaune qui venaient d’y apparaitre et depuis 12 ans on n’avait plus entendu parler absolument de ce fléau ; cependant rien n’était changé dans cette île et cette absence était réellement inexplicable. Or, ces premiers cas doivent l’origine de la grande épidémie des années 1839 et suivantes.
Que les disciples de Ghervin nous disent aussi, si la seule différence à admettre entre les fièvres ataxo-adynamiques graves, d’une part, la peste et la fièvre jaune, de l’autre, n’est pas uniquement la propriété de transmission dont jouissent ces dernièrières et qui ne se manifeste pas dans les autres ? Dans la peste et dans la fièvre jaune, je ne crains pas de l’affirmer, les foyers d’infection telluriques ne jouent aucun rôle appréciable, l’infection n’est manifeste que chez les malades, les objets qui ont été à leur usage et les locaux où ils ont été soignés. Pour trouver la cause première des épidémies contagieuses, il faut remonter jusqu’à un ou plusieurs sujets, chez lesquels la faculté de transmission s’est vitalement et subitement produite dans le cours d’une fièvre grave, mais que rien auparavant ne pouvait autoriser à regarder comme la peste ou la fièvre jaune. Ces premiers malades exhalent sans doute des miasmes animaux, des vapeurs infectieuses qui commencent par compromettre l’hygiène d’un appartement , puis d’une maison ; une fois ce premier effet produit , le mal se répand de proche en proche, gagne une rue, un quartier, et finit enfin par envahir une ville entière. D’ailleurs, qu’on étudie avec soin la manière d’agir des foyers telluriques, tels que les marais, les dépôts de fumier, les égouts, etc., etc., et on reconnaîtra sans peine qu’elle n’a rien de commun avec celle de l’infection vitale ou organo-dynamique , dont je dirai quelques mots un peu plus loin.
l’intendance et la fièvre jaune.
Je trouve une nouvelle preuve de la vérité de cette doctrine de la transmission des maladies dans l’influence que les grandes émotions de l’âme exercent sur le développement spontané, de la virulence que peuvent acquérir certaines sécrétions, telles par exemple que la salive et le lait. Pourquoi l’animal qui mord avec fureur peut-il produire la rage chez son ennemi sans être atteint lui-même de cette affeuse maladie (1)? Pourquoi une nourrice qui s’est mise en colère donne-t-elle la mort à l’enfant quelle allaite si elle le met au sein avant de s’être débarrassée par un moyen artificiel du lait qui a été sécrété pendant qu’elle était sous le coup de son émotion (2) ?
Tous ces phénomènes sont , il faut l’avouer , sans relation avec le milieu ambiant , et ce caractère virulent , tout à fait adventif , qu’acquièrent dans certaines circonstances les sécrétions , est évidemment le résultat d’une action organo-dynamique impossible à saisir.
Je l’ai déjà dit à propos de la peste, j’appelle contagion un élément morbide organo-dynamique qui se produit spontanément dans l’économie vivante , et dont les causes atmosphériques, géologiques ne peuvent être et ne sont réellement que l’auxiliaire , sous l’influence de cet élément. Les liquides et les solides exhalent des miasmes ou des germes qui, versés dans l’air ambiant par les diverses excrétions, sont susceptibles, étant absorbés par les sujets sains, de reproduire de toutes pièces la maladie générale qu’ils suscitent, et dont les expressions sont variables selon la latitude et les autres causes extérieures. . . .
(1) Ces cas sont assez communs, et les annales delà science en mentionnent plusieurs. J’en connais deux qui ont été insérés dans les Archives générales de médecine , où la rage se développa chez deux paysans qui avaient été mordus par des lézards verts, de la grande espèce , qu’ils avaient irrités. L’un des deux mourut avec les symptômes hydrophobiques intenses , l’autre put se rétablir après une grave maladie.
(2) J’ai eu dans ma pratique à Marseille, un de ces cas d’empoisonnement, je l’ai cité dans 1 e Journal de médecine de Montpellier : la femme d’un cocher de Marseille ayant fait téter son enfant immédiatement après une violente colère, il fut atteint aussitôt des plus graves symptômes et périt en vingt-quatre heures .
l’intendance et la fièvre jaune. 239
Tantôt , en effet, cet élément contagieux suscite les symptômes d’une fièvre adeno-nerveuse (peste), tantôt ceux d’une fièvre gastroataxo-adynamique ou bilioso-putride, par lesquelles s’exprime le plus souvent la contagion américaine; d’autres fois enfin ceux d’un choléra qui, s’il n’est pas mortel , sidérant faute de crises , pourra, par un effet de réaction, se transformer lui-même en état général fébrile , moyennant lequel il pourra guérir, si cet état ne franchit pas certaines bornes.
Ah ! que l’Académie y réfléchisse bien , ces quelques mots renferment tout le secret des maladies pestilentielles ; dans ces maladies il ne faut pas faire de la localisation à la manière de M. Piorry ; il faut faire, au contraire , de la pathologie et de la thérapeutique générales, et l’analyse clinique à la manière de Berthe; sans cela on ne fera jamais que balbutier sur ces graves questions, et la science ne marchera pas.
Je viens de dire que la faculté contagieuse que peuvent , dans certaines circonstances données, acquérir spontanément les maladies , quelle que soit leur nature , était un fait dynamique mixte , c’est-à-dire, organo-dynamique. Quelque étrange que puisse paraître, à des organiciens tels que M. Mélier, cette idée, il ne faut pas qu’ils la condamnent sans la peser sérieusement. J’ose dire qu’elle renferme le secret essentiel de la contagion et que la véritable théorie de celle-ci ne peut sortir que d’elle. Du reste, en anthropologie, si l’on repoussait tout ce qui paraît extraordinaire, on se trouverait arrêté , pour ainsi dire , à chaque pas et on se vouerait aux incertitudes , aux tâtonnements les plus préjudiciables aux progrès de cette science; si l’homme est en lui-même, dans son ensemble, un être mystérieux et problématique, les divers phénomènes qui s’opèrent dans ses organes , ne le sont pas moins et celui d’entre nous qui ne les étudierait qu’à travers le prisme du scepticisme, n’arriverait pas (je l’ai dit bien souvent), à s’expliquer le plus simple d’entre eux; que dis-je? il ne pourrait jamais en soupçonner, même de loin, la cause la plus simple.
Loin de moi la pensée de professer ici , que le développement de la faculté contagieuse est toujours du à une cause interne ou dynamique et qu’il n’existe pas , dans l’air ambiant , des germes contagieux, des miasmes, des effluves qui, bien qu’invisibles ,
l'intendance et la fièvre jaune.
insaisissables, impondérables, relèvent néanmoins de l’ordre physique ou matériel. Les écrits que j’ai publiés dans les premiers temps de ma carrière médicale, alors que je pratiquais dans les contrées intertropicales ou paludéennes , ne permettent pas de faire cette supposition; mais ce que je soutiens avec une entière conviction, c’est que la contagion spontanée ou dynamique, essentielle , ne procède nullement des corps contagieux qui existent dans le milieu ambiant, et que les miasmes qu’exhalent accidentellement certains malades , ne sont que l’effet , le résultat matériel d’une opération organo-dynamique. Ce qui le prouve, c’est qu’à ces miasmes, à ces atomes contagieux, etc., on a assigné de tout temps pour véhicule , le sang ou la force vitale matérialisée. Oui ! tout démontre , tout semble se réunir pour donner l’idée que la faculté contagieuse que manifestent spontanément une foule de maladies , très-différentes les unes des autres, est véritablement adventice et que sa cause première est bien celle que j’indique, c’est-à-dire, une opération entre les forces et la matière, se traduisant à son tour par des phénomènes matériels. Cette opération , je ne peux dire en quoi elle consiste, je ne saurais à quoi la comparer; mais j’ai l’intuition qu’elle existe; je sens intimement qu’elle doit se produire dans toute maladie primitivement simple, qui devient tout à coup contagieuse. C’est aussi, à un fait dynamique du même genre que j’attribue, je le dirai en passant, la goutte, le cancer et la plupart des affections dans lesquelles l’observation a démontré dès les premiers temps de l’art, l’influence des forces vitales, celle de l’àme surtout.
Du reste , de fortes inductions que je ne ferai que rappeler ici , établissent, d’une manière satisfaisante, l’étiologie que j’assigne à la contagion spontanée ou adventice. Ainsi , les sujets y sont d’autant plus réfractaires et sont, par suite, d’autant moins aptes à la voir se développer en eux-mêmes, qu’ils sont naturellement plus insouciants , plus indifférents , plus enclins à la gaité et aux passions généreuses. De tout temps, on a observé que la colère, la crainte , la terreur, la douleur, étaient à la fois des causes productrices et adjuvantes de contagion spontanée. Non seulement ces effets, ces passions tristes, favorisent la pénétration, dans l’économie , des effluves et des miasmes , en jetant l’organisme tout
l’intendance et la fièvre jaune.
entier dans le collapsus, mais encore elles entrent pour une large part dans l’opération organo-dynamique qui développe la faculté contagieuse; faculté étrange; bizarre; divine , s’il en fut et qui est, bien plus qu’on ne l’admet généralement , la cause essentielle des épidémies.
Qu’après s’être ainsi produites d’une manière accidentelle , certaines contagions inconnues jusqu’alors, se soient perpétuées, qu’elles aient pris rang parmi celles dont les causes existèrent de tout temps dans le milieu où nous vivons, c’est ce que je n’ai pas de peine à admettre ; mais ce que j ’ affirme d’un autre côté , c'est que le fait de la contagion spontanée est bien plus commun qu’on ne le croit et qu’il n’est presque pas de maladie locale ou générale à quelque ordre nosologique qu’elle appartienne qui ne puisse manifester subitement la faculté contagieuse dans certaines circonstances données.
L’histoire nous apprend aussi que partout où de grandes calamités publiques eurent lieu et jetèrent la démoralisation au sein des masses populaires (sièges et sacs des villes, déroutes et panique des armées, tremblements de terre, etc.), naquirent des maladies de caractère transmissible plus ou moins évidents; sans doute il est incontestable que, dans les mêmes circonstances, la misère, les fatigues, les privations de tout genre, les foyers d’infection, eurent leur part dans le développement spontané de la faculté contagieuse, puisque des maladies de même nature mais non communicables, s’étaient montrées antérieurement dans d’autres lieux; mais, qu’on en soit bien convaincu, la vie joue le rôle le plus essentiel dans cette pathopoëse, spécialement au point de vue de la contagion.
C’est à son action sur l’organisme , et spécialement sur le sang , qu’il faut surtout rapporter la complication dont il s’agit. Les observations que j’ai été à même de faire aux Antilles et au Mexique, sur la contagion de la fièvre jaune, et celles qu’il m’a été donné de suivre dans cinq épidémies cholériques, ont achevé de me convaincre de la réalité de cette étiologie. Plus le moral des masses a été solide dans toutes ces occurrences, plus la vitalité a été grande, moins la faculté contagieuse de ces maladies a été manifeste. Pendant le choléra de 1854 à Marseille , l’autorité ayant interdit la
l’intendance et la fièvre jaune.
publication journalière des décès, il n’y a pas eu d’émigration , partant pas de panique, partant très-peu d’extension de la maladie. La mortalité a été aussi bien moins grande que dans les épidémies précédentes , malgré le concours de conditions météorologiques éminemment favorables. On sait enfin, depuis longtemps, que la contagion delà peste elle-même est beancoup plus évidente chez les Européens que chez les Musulmans. Ces derniers, imbus du dogme du fatalisme, vivent dans une quiétude a peu près absolue, quiétude qui apporte de très-grands obstacles à l'exercice de la faculté contagieuse dans toute maladie, quelle qu’elle puisse être.
Si le même état pathologique peut être ou non contagieux, c’est naturellement parce que la contagion n’est pas un phénomène morbide fixe , mais bien un phénomène adventice , comme je ladmets. Ce qui achèvede corroborer mon opinion, c’est que beaucoup d’alfections qui ont leur cause bien connue dans l’impureté de l’air ambiant , dans les émanations d’un sol malsain , infect , ne sont point pour cela nécessairement contagieuses. La contagion peut ou non les compliquer (fièvres graves de divers types , plaies qui se compliquent de pourriture d’hôpital , etc., etc.) Le mot miasmatique n’est pas , en pathologie , synonyme de contagieux ; il existe , en effet, une foule de maladies miasmatiques qui n’ont rien de contagieux et vice versa ; de même la phthisie pulmonaire qui n’est pas , dans nos climats , susceptible de transmission , peut le devenir sous d’autres latitudes , dans certaines circonstances données , dans certaines familles où des prédispositions spéciales un dynamisme similaire , favorisent non seulement le développement de cette triste affection , mais encore son caractère contagieux. Qu’on 11e nie pas aveuglément , d’une manière absolue , la contagion de la phthisie dans certaines contrées, par exemple dans les Péninsules italique et hispanique, où l’on en voit clés exemples aussi fréquents qu’incontestables; mais, je ferai remarquer, en passant , que c’est surtout dans la forme sèche ou nerveuse de la phthisie que cette contagion adventice a été observée.
Il est hors de doute qu’on s’est beaucoup trop habitué, dans certaines écoles, à donner à toute contagion une étiologie matérielle ou externe, et à la regarder, dans d’autres, comme un élément
l’intendance et la fièvre jaune. 243
morbide particulier , c’est-à-dire comme un fait purement vital. Ces deux opinions sont également erronées ou , si l’on veut , trop exclusives pour être exactes ; de même, eu effet , qu’il existe des maladies générales ou dynamiques qui se localisent ultérieurement sur certains systèmes ou appareils organiques, etdes maladies purement locales dans l’origine, qui finissent par se généraliser et devenir dynamiques ; de même , il y a évidemment la contagion externe matérielle ou communiquée, soit immédiatement , soit médiatemenl, et la contagion interne, adventice ou dynamique. La première procède de l'agrégat aux forces ; la seconde , des forces à l’agrégat. Cette division, que j’établis expérimentalement et qu on ne trouvera dans aucun autre livre , peut éclairer beaucoup l’étiologie de la contagion , on n’aura pas de peine à le reconnaître.
Sans doute, malgré ces deux origines si opposées, la faculté contagieuse qu’acquièrent, dans certaines circonstances, les maladies les moins susceptibles de transmission , cette faculté , dis-je, est une , c’est-à-dire , quelle constitue un fait pathologique identique , invariable , qui n’est qu’une preuve de plus de l’étroite solidarité de l’agrégat matériel avec le dynamisme , de la matière avec les forces vitales ; mais il ne peut être inutile, on le comprend dans un ouvrage de la nature de celui-ci , de bien s’entendre sur une etiologie qui, soit en hygiène publique, soit en hygiène
pnvee , peut devenir le véritable critérium de la prophylactique de la contagion. ' 1
Quoi qu’il en soit , une fois produite sur un sujet prédisposé soit par des causes externes , soit par une opération dynamique’ la faculté contagieuse n’a pas besoin, pour s’exercer sur d’autres individus , du concours des circonstances qui l’ont engendrée La maladie, dans le cours de laquelle elle a surgi, se propage se reproduit en quelque sorte , de toutes pièces , tantôt par le simple contact cutané (contagion proprement dite), taniôt par le contact médiat (infection) qui s’opère spécialement sur les membranes muqueuses aérienne et digestive , par l’intermédiaire de l’air tantôt par ces deux modes à la fois, ce qui est le plus commun | tantôt, enfin , par un procédé étrange , mystérieux, impossible à saisir qui a quelque chose d’électrique, de magnétique et qu’on appelle, je ne sais trop pourquoi, contagion par imitation. Je
l’intendance et la fièvre jaune.
voudrais bien savoir, pour mon compte, ce qu’on entend par ce mot et apprécier clairement le fait morbide qu’il exprime ; car . je l’avoue , je suis loin de m’en faire une idée nette. Il me semble , en effet, que la première condition pour que la faculté imitative dont nous jouissons puisse s’exercer, c’est la volonté d’imiter, et je ne saurais admettre que cet exercice puisse avoir lieu à l’insu du moi , comme on le professe dans les écoles; l’imitation , quoi qu’on puisse dire, est une action volontaire déterminée et aucun fait instinctif ne doit lui être rapporté; car, s’il en était autrement, nous verrions des individus devenir peintres et musiciens à leur insu , de même que d’autres deviennent hystériques, choreïques, épileptiques, etc., à la vue ou au contact des malades qui le sont. Dans ces derniers cas , je le demande , pourquoi invoquer plutôt l’imitation, que certaines sympathies mystérieuses , qu’une influence organo-dynamique, magnétique, qu’une exhalation miasmatique, spécifique, etc. ? Qu'on ne l’oublie pas et c’est bien ici le cas de le rappeler, le développement de la faculté contagieuse dans les maladies a toujours pour point de départ ou pour fin , selon qu'elle est adventice ou communiquée , V altération morbide des sécrétions.
Il est arrivé bien souvent , personne ne l’ignore, que des sujets en grand nombre , ont été atteints d’affections nerveuses, convulsives , qui se sont manifestement propagées à d’autres , d’une manière en quelque sorte épidémique. Or, peut-on admettre, sans absurdité , que tous ces individus sont devenus malades parce qu’ils avaient la même psychologie, la même ‘aptitude à l’imitation , et dans le cas où on repousserait cette idée , évidemment impossible à soutenir, comment s’expliquerait-on ces étranges épidémies , lorsque surtout on part de ce principe : qu’il n’v a rien dans l’univers de surnaturel , dans la rigoureuse acception de ce mot ; qu’il y a seulement du visible et de l’invisible, toujours de la matière et des forces plus ou moins intimement combinées, associées.
Je me hâte de le dire , je n’entends pas étendre cette théorie de la contagion spontanée , aux affections virulentes proprement dites, telles que la syphilis, la morve, la pustule maligne , la variole , la rougeole, la scarlatine, etc., etc.; les virus sont proba-
l’intendance et la fièvre jaune.
blement des germes contagieux spécifiques , matériels, fixes , qui sont répandus dans le milieu ambiant et ne peuvent se développer spontanément chez l'homme , comme la fièvre jaune et la peste, dont les germes sont volatils et non persistants. Peut-être nous viennent-ils des animaux , et lorsqu’on se rappelle l’histoire de la morve , dont la contagion du cheval à l’homme , bien qu’elle ait existé de tous temps , a attendu notre époque pour se révéler, on conçoit sans peine, que les autres virus ont pu avoir une origine semblable. Un seul , parmi tous les autres . semblerait jouir encore de la faculté de se produire spontanément chez l’homme, si l’on s’en rapportait à certains faits qui ont été signalés : je veux parler du virus rabique ou lyssique ; mais ces faits sont-ils bien authentiques, ne laissent-ils rien à désirer ?....
Ce qui achève, selon moi , de différentiel* les affections virulentes des contagieuses proprement dites , c’est que les premières se reproduisent par inoculation , c’est-à-dire par une sorte de semis virulent, tandis que dans les autres, cette faculté est moins manifeste; déplus, les cadavres de varioleux, de morveux, etc., pourront communiquer la morve, la variole de diverses manières , et personne n’ignore . qu’on a contesté cette propriété, aux cadavres des sujets morts d’affections contagieuses proprement dites , circonstance qui semble justifier le viel adage si connu : Morte la bête , mort le venin.
Etant élève, j’ai été chargé spécialement du service de l’amphithéâtre , pendant une épidémie de typhus , et tandis que plusieurs de mes camarades , affectés aux pansements , contractèrent le fléau et en moururent, je continuai à jouir d’une parfaite santé , ainsi que les diverses personnes qui m’assistaient pendant les ouvertures nécropsiques.
Cette innocuité des cadavres des sujets qui ont péri de fièvres contagieuses, à laquelle ne participent pas les vêtements et les objets de literie , par des raisons qu’il serait trop long d’exposer ici ; cette innocuité, dis -je, achève de prouver que la faculté contagieuse de ces fièvres, est un fait essentiellement dynamique. S’il en était autrement , pourquoi cesserait-elle avec la vie ?
En définitive , il est incontestable que la contagion adventice, résulte d’une opération orgauo-dynamique ; elle est le meilleur
l’intendance et la fièvre jaune.
argument à faire valoir en faveur de la solidarité si intime qui existe entre les forces vitales et l’agrégat matériel , soit à l’état normal, soit à l’état pathologique. Ce n’est qu’en admettant la théorie que je viens d’esquisser à grands traits, qu’on peut s’expliquer pourquoi la même maladie peut être à la fois , selon les circonstances , transmissible ou non-transmissible , pourquoi certaines épidémies contagieuses peuvent naître d’emblée , sans importation, sans cause physique appréciable: enfin, pourquoi la salive, le pus , le lait , le sang, peuvent devenir, tout à coup, de véritables venins (je ne dis pas des virus , ce qui est bien différent).
En entendant cette dissertation sur la contagion , les organiciens vont crier à l’ontologie , et , c’est, pour le coup , qu’il vont m’accuser d’être vague et de vivre dans les nuages. En attendant que je leur prouve que l’ontologie est bonne à quelque chose, même en médecine, je vais répondre à quelques objections qu’on pourrait me faire sur l’origine et la nature contagieuse que j’attribue au vomito , à l’exclusion de toute autre étiologie.
Revenons maintenant à Ghervin ; il avait été élevé dans les principes d'un organicisme exagéré , il était de l’école dont je viens d’esquisser la doctrine , il 11e pouvait donc interpréter d’une manière exacte le phénomène de la propriété de transmission des maladies, et, par suite, admettre la possibilité de leur importation par les malades et les foyers qu’ils créent autour d’eux. Mais il ne lui suffisait pas de se montrer incrédule sur ce point : son ardente conviction l'obligeait encore à devenir apôtre , à renverser des principes et des idées qu’il proclamait nuisibles à l’humanité souffrante et aux intérêts du commerce. Il résolut donc de les attaquer de front et d’en finir, coûte que coûte, avec elles. Mu par l’espoir d’une célébrité qui 11e lui a pas fait faute, mais aussi par la pensée d’obtenir pour prix de ses sacrifices une récompense nationale qui fut le rêve de sa vie, mais qu’il n’obtint jamais , il quitta la France en 1823, si mes souvenirs me servent bien, immédiatement après la publication de l’ouvrage de la commission de Barcelone , avec la détermination bien arrêtée de faire sur cette épidémie et sur toutes celles qui l’avaient précédée dans la Péninsule une enquête contradictoire. Convaincu de l’origine locale du fléau , il se mit en route, bien décidé à 11e rechercher que les faits
l’intendance et la fièvre jaune.
négatifs et à ne faire aucun cas de ceux qui établissaient l’importation. Le 3 août 1844 , Pariset me disait à ce propos, dans une lettre datée de Luciennes.
« Pour mon compte , mon cher ami , j’admets dans la question de la transmission des maladies tous les faits quels qu’ils soient, les négatifs aussi bien que les positifs. Mais les faits négatifs qu’en faire , qu’en conclure ? N’y a-t-il pas une grande différence entre les uns et les autres , sous le rapport de la portée ? Que les faits positifs inspirent trop de peur, je l’accorde ; mais que résulte-t-il des faits négatifs? Une grande sécurité. Oser dire que cette sécurité n’est pas dangereuse et qu’elle doit être absolue ! Par la peur , il y va de quelques cens , parla sécurité il y va de la vie des hommes; choisissez ! Remédiez, si vous voulez, aux exagérations de la peur ; mais ne détruisez rien , ne vous lancez pas dans les aventures lorsqu’il s’agit d’hygiène publique.»
Que de bon sens, de raison, de droiture dans ces quelques phiases ! Oui, il faut bien le reconnaître, des faits négatifs, avérés et nombreux ne sauraient , en matière d 1 importation , détruire la valeur, la portée d’un seul fait affirmatif. La prudence commandera toujours de faire déborder la mesure des précautions, lorsqu’il s’agira de mettre nos ports maritimes à l’abri de ces affreuses calamités dont nos voisins ont été si souvent victimes. Quant aux intérêts commerciaux , quelque importants qu’ils puissent être , est-ce cà nous autres médecins à nous en préoccuper , et ne faussons-nous pas notre mission lorsque nous leur venons en aide au détriment de la santé publique , et lorsque , torturant en quelque sorte les faits, nous nous efforçons de faire plier la science médicale aux exigences de la gent mercantile ? Ne vaut-il pas mieux payer le sucre et le café un peu plus cher et tenir la fièvre jaune à distance? (Voir aux pièces justificatives.)
Ghervin, parti de Paris avec son plan tout fait, se rendit d’abord à la Guadeloupe pour s’assurer de la nature non-contagieuse de la fièvre jaune ; je ne rapporterai pas ici ses expériences et ses investigations ; qu’il me suffise de rappeler que ce n’est pas aux Antilles ou au Mexique, et au milieu des foyers épidémiques si énergiques qu’on trouve dans ces contrées, que des expériences sur la contagion .et la non-contagion de la fièvre jaune, peuvent être pro-
l’intendance et la fièvre jaune.
hautes. Non ! c’est au contraire , loin de ces foyers, en Europe , partout enfin où la'fièvre jaune n’a jamais régné, que sa propriété de transmission , peut-être étudiée avec fruit. Telle a été la position des médecins de Cadix, |en 1800; celle de Palloni, à Livourne; celle de M. Kéraudren et de moi-même, à Brest, en 1832 et en 1839? celle enfin de M. Mélier, à Saint-Nazaire , en 1861. C’est surtout dans les petites localités qu’on peut suivre en quelque sorte à la piste la filiation des cas, et acquérir une conviction solide sur le caractère transmissible et pourtant importable d’une maladie.
Chervin, après avoir quitté la Guadeloupe , se rendit successivement dans toutes les ‘colonies appartenant à la France , à l’Angleterre, à l’Espagne, au Danemarck , à la Suède. Il visita ensuite toutes les parties de l’Amérique nord où la fièvre jaune s 'était montrée , depuis la Nouvelle-Orléans jusqu’à Portland, dans l’état du Maine. En Europe, il séjourna dans tous les ports d’Espagne où le fléau s’était montré , depuis Cadix jusqu’à Barcelone ; partout il découvrit des égoùts , des foyers d’infection géologique auxquels il fit honneur du développement des épidémies ; partout il s’aboucha avec les personnes qu’il savait être hostiles à l’opinion de l’importation. Il rentra enfin à Paris, en 1824 , en passant par Marseille, surchargé en quelque sorte de documents , qui consistaient surtout en attestations, en certificats émanés pour la plupart de personnes étrangères à la médecine et par conséquent incompétentes dans la matière. Il présenta cet immense dossier à l’Académie de médecine , à celle des Sciences de l’Institut qui en furent en quelque sorte ébahies. La dernière , considérant que notre voyageur avait pendant huit ans que sa mission volontaire avait exigés , dépensé son modeste pratrimoine , lui adjugea le prix Monthyon destiné aux sciences médicales , c’est-à-dire dix mille francs.
Avant de terminer mon appréciation sur la manière de procéder de Chervin , appréciation qui ne sera pas toute de mon crû , préférant beaucoup faire juger mon ancien antagoniste par d’autres médecins, je vais examiner la question si importante des égouts et autres foyers d’infection signalés par le chef de l’école nonconlagioniste, comme la véritable cause des épidémies de la Péninsule. Je pourrai traiter ce sujet avec maturité, ayant visité , dans
l'intendance et la fièvre jaune.
le temps , comme je l’ai déjà dit, tous les ports, depuis Cadix
jusqu’à Rosas en Catalogne , qui touche presque à la frontière
française.
Je commencerai par faire remarquer que presque tous les ports delà Péninsule , sur la Méditerranée , sont de ceux que les marins appellent forains , c'est-à-dire que, créés de main d’homme sur une côte nue et sans abri, à l’aide de jetées coûteuses, mais dont la construction donne une haute idée delà capacité des ingénieurs espagnols , ces ports ne sont pas précédés par des rades ; les navires qui en sortent se trouvent aussitôt dans la pleine mer, sur laquelle ils s'ouvrent directement. Cette disposition , on le comprend sans peine , n’est nullement favorable au séjour des matières qu’y jettent les égouts, et il n’est pas possible de croire à l’infection de leurs eaux dont le renouvellement est incessant. Ceux qui n’ont pas vu de près ces ports , peuvent les croire infects ; quant à moi, je proteste aujourd’hui, comme je l’ai fait il y a vingt ans, contre cette prétendue infection, et j’en appelle à tous les médecins qui ont pu juger comme moi du véritable état des choses ; Gibraltar , Malaga , Tarragone, Barcelone surtout offraient la disposition dont il s’agit ; quand à Cadix, il est situé comme on sait , sur une presqu’île soumise à une ventilation incessante , sa rade est immense, et son port (la Carraque), situé au bord de cette rade et environné de toute part de terrains bas marécageux , partant très-malsains; il fut respecté par le fléau en 1800 tandis que la ville lui payait un cruel tribut , par ce seul motif qu’il s’était constitué en quarantaine. Ceci est de l’histoire pure que personne ne contestera.
Attachons-nous à vider cette gra te accusation d’infection, portée par Chervin contre le port de Barcelone ; car si nous parvenons à démontrer que cette infection n’a jamais existé, nous pourrons nous borner à ce fait et rappeler le vieil adage ah uno disce omnes.
Mon opinion sur cette prétendue infection n’est pas nouvelle. En 1840, j'ai dit, en effet, dans l’introduction de mon travail sur la fièvre jaune : « Une forte chaleur atmosphérique unie à un foyer d’infection maritime ne saurait suffire à la production spontanée de la fièvre jaune, et s’il en était ainsi, ce fait aurait été observé depuis longtemps à Toulon, ma ville natale. Cette ville, que pro-
l'intendance et la fièvre jaune.
tégent des montagnes élévées et arides qui s’opposent à l’arrivée des brises du nord, éprouve souvent, pendant l’été, des températures de 25° (à l’ombre). La Darse, qu’une ouverture des plus étroites fait communiquer avec la rade et dont les eaux ne se renouvellent qu’avec peine, est un véritable marais qui reçoit toutes les immondices de la ville et dégage incessamment des vapeurs délétères. Le curage d’une portion de cette Darse, opéré sous mes yeux et sans aucune précaution pendant la saison chaude, n’a jamais fait naître à Toulon un seul cas de fièvre jaune, mais bien celle du typhus nosocomial qui sévit spécialement sur les forçats employés aux travaux. Si la fièvre jaune ne s’est jamais montrée à Toulon, on se demande pourquoi elle aurait pris naissance à Barcelone dont le port, largement ouvert, reçoit avec facilité la houle du large qui imprime à ses eaux un mouvement salutaire de ventilation. Cette dernière circonstance me frappa lorsque je visitai le port de Barcelone en 1837, et ce fut vainement que j’y cherchai les traces de ce foyer d'infection qu’on avait présenté comme la cause première de l’épidémie qui l’a désolée en 1821 . Il me paraît hors de doute qu’il n’a jamais existé ailleurs que dans les écrits des partisans de l’origine locale et qu’il est permis d’affirmer hautement que le port de Barcelone, placé dans les conditions hygiéniques les plus heureuses, ne renferme aucune cause susceptible d’y faire éclore spontanément la fièvre jaune. »
On comprend sans peine combien des assertions si hardies, émises par moi au beau milieu de son triomphe, durent irriter Chervin. Aussi, employa-t-il tous les moyens pour étouffer ma voix, comme je le prouverai plus loin. Écoutons maintenant ce que nous dit un capitaine au long cours, de Marseille, qui a assisté à l’épidémie de Barcelone et dont l’équipage avait été des premiers à fournir des malades, par suite de ses relations avec les navires arrivés récemment des Antilles.
« Je n’ai jamais rien compris, dit M. Simiane, de ce qu’on a dit tant de fois sur l’insalubrité du port ; je n’ai jamais pu y saisir une odeur qui me déplût : le port de Barcelone est très-sain , et je n’entends rien de ce qu’on dit de l’ infection qui y règne. »
Pariset dit à sou tour, dans son histoire médicale de la fièvre jaune, page 223 : « le port de Barcelone a peu d’étendue : à l’est.
l’intendance et la fièvre jaune.
du côté de Barcelonette, il est borné par les larges cales et les quais élevés qui, entre le port et la première rangée de maisons, forment une magnifique esplanade; à l’ouest, du côté de la ville, par l’épaisse muraille de la mer, bâtie sur le roc vif ; au nord, dn côté du palais du gouverneur, de la douane et de la citadelle, il se termine par une plage de sable. L’eau du centre a an moins quinze pieds de profondeur, elle est continuellement agitée par les ondulations des vagues , et elle vient sans cesse laver de ses flots tous les points de l’enceinte qui forme le port. Largement ouverte du côté du sud-sud-est, cette enceinte, depuis l’entrée du port jusqu’au fond, n’est pas moins ventilée que Barcelonette; l’air y a la même pureté. Jusqu’ici donc rien ne peut autoriser ce qu’on a tant de fois répété touchant l’insalubrité du port. »
Toutes ces conditions de salubrité ét de propreté que présente, au plus haut degré, le port de Barcelone et de temps immémorial, n’ont échappé à aucun voyageur. Lorsque je débarquai, pour la première fois, dans ce port, pendant l’été de 1837, à la suite de feu M. le maréchal Glausel qui s’y était arrêté pour faire une visite amicale à son ancien adversaire, le capitaine général Mina, je pris la liberté d’attirer son attention sur la limpidité des eaux du port, sur leur agitation incessante, leur ventilation, etc.; le maréchal fut très-sùrpris d’apprendre que c’était de ce port si hygiénique qu’on avait fait naître la grande épidémie de 1821 . Mon illustre parent, M. Ferdinand de Lesseps, qui a été plusieurs années consul général de France à Barcelone, où il se couvrit de gloire par sa belle conduite pendant le bombardement, m’a. paru aussi trèsincrédule à l’endroit de l’infection attribuée au port, lorsqueje lui ai demandé son opinion à ce sujet.
Nous avons déjà vu que l’Académie royale de médecine de Cadix répudiait cette cause d’une manière générale et absolue, se basant sur ce que la lièvre jaune avait paru trois fois à Cadix dans le siècle dernier, avant qu’il y existât des égoûts, et ajoutant que depuis cette époque elle s’était montrée dans des villes qui n’en avaient pas et avait respecté précisément celles où ii en existait d’infects. M. le docteur Gruyon dont on connaît les estimables travaux sur la fièvre jaune et dont l’opinion a d’autant plus de poids, à mes yeux, qu’avant d’avoir vu pour la première fois cette
L INTENDANCE ET LA FIEVRE JAUNE
maladie aux Antilles, il croyait à l’origine locale des épidémies de la Péninsule, M. Gfuyon signale le fait suivant dans sou mémoire intitulé : Réflexions sur la maladie qui a régné à Gibraltar en 1828.
« La lièvre jaune a respecté Tarifa qui est à grande proximité de Gibraltar. Est-ce à dire qu’il existe dans cette dernière ville ce qui ne se rencontre pas dans l’autre ? Qu’on en juge : les rues de Tarifa , la plupart étroites et mal pavées sont encombrées d’immondices de toute espèce ; un canal qui se rend à la mer où il ne débouche qu’avec peine, traverse la ville dans toute son étendue. Ce canal ou plutôt ce cloaque aboutissant de tous les égouts et dont les bords sont toujours couverts d’animaux en putréfaction, exhale en tout temps, mais surtout pendant l’été une odeur qui suffoque les passants et incommode la population entière.
En un mot , Tarifa est 'peut-être la ville la plus sale du globe , et pourtant , chose inexpliquable , la fièvre jaune l’a toujours respectée. »
Je ne crains pas de l’affirmer, Chervin avait véritablement la manie des foyers d’infection, et je prouverai plus loin, en citant un fait qui m’est personnel, que cette manie le portait trop souvent à des actes blâmables, pour ne rien dire de plus. Elle s’est montrée depuis tout aussi impérieuse chez ses continuateurs.
Toutefois, allons au fond de la question et vidons -la une fois pour toutes. Parcourons Barcelone et voyons ce qu’il en était de l’infection de ses égouts et de la malpropreté de ses rues, le grand cheval de bataille de Chervin.
Les rues de Barcelone, comme celles de Toulon, par exemple, sont en général étroites, disposition qui a sans doute pour but de les rendre plus fraîches pendant l’été. Elles sont traversées dans leur longueur par de» canaux qui reçoivent les immondices de la ville pour les conduire à la mer; ces canaux sont recouverts de grosses pierres inégales mal jointes que les roues des voitures mutilent; des vapeurs infectes pourraient s’en échapper pour se mêler à l’air; mais Pariset affirme qu’il résulta de l’enquête faite par la Commission qu’aucune émanation insolite n’avait frappé l’odorat des habitants de Barcelone avant l’épidémie, et que la Commission elle-même ne constata jamais rien de semblable pendant son séjour dans la capitale de la Catalogne. Eu
l’intendance et la fièvre jaune.
revanche, il lui fut donné de reconnaître que la rue Neuve, la plus large, la plus propre, la plus droite, la plus aérée, celle où le canal était dans le meilleur état, fut la plus maltraitée par le fléau. Dans certaines maisons, vingt-cinq habitants sur vingt-sept y ont péri, comment expliquer cette anomalie?
Pour ma part, je crois d’autant moins à l’infection des égouts de Barcelone et à ses effets que je suis né dans une ville (Toulon), où les égouts étant inconnus, les immondices de tout genre sont conduites à la mer dans de simples ruisseaux placés à découvert sur le sol et qui exhalent, pendant l’été, les vapeurs les plus fétides. Cependant, je le répète, malgré cette infection permanente dont tout le monde se plaint à Toulon et à laquelle on s’est efforcé de remédier dans ces derniers temps par l’adoption des fosses mobiles, jamais on n’y a vu un seul cas de fièvre jaune.
Mais, admettons un instant que le port de Barcelone ait été dans tous les temps et, surtout en 1821, un foyer d’infection ; que ses égouts et ses rues fussent aussi dans le plus mauvais état ; que les partisans de l'origine locale nous expliquent pourquoi, à la même époque, et pour ainsi dire dans un moment donné, la maladie de Barcelone se développa dans tous les ports du littoral sud de l’Espagne, et jusqu’aux Beléares. Est-ce que tous les égouts de ces villes , est-ce que leurs darses s’étaient mis d’accord pour devenir infects en même temps et troubler (l’état sanitaire? Qu’on nous dise aussi quel foyer d’infection put produire la fièvre jaune au Lazaret de Pomègue , situé, comme on sait, sur une île rocailleuse dépourvue de végétation, tandis que le fléau ne se montra pas à Marseille dont la darse était alors dans un tel état d’infection, que le poisson qui avait le malheur de s’v fourvoyer, périssait à l’instant et montait à la surface de l’eau? Il n’existait à Pomègue ni encombrement (c’est une île déserte), ni égout , ni marais , la ventilation y est extrême. Pourquoi donc la fièvre jaune choisit-elle cette localité de la côte de France, pour la menacer? Méditons sérieusement ce fait qu’on n’a pas voulu prendre en considération sous Chervin , mais qui est , pour le moins , aussi significatif que celui de Saint-Nazaire , qui occupe à cette heure l’Académie.
Quoi qu’il en soit, à partir de 1823 , époque où de nouvelles importations eurent lieu en Espagne (port du Passage, Saint-An-
l'intendance et la fièvre jaune.
(lor, etc., ) ce fut un parti pris de la part de Chervin et de son école , de trouver partout où cette maladie apparaissait , des foyers d’infection géologiques ; dans l'immense majorité des cas (je n’ai pas besoin de le dire), ces prétendus foyers infectieux, étaient de pure imagination , et lorsqu’ils existaient réellement , comme ils avaient été en permanence de temps immémorial, on était en droit de se demander pourquoi ils s'étaient avisés tout-à-coup de produire la fièvre jaune d’Amérique ; mais , Chervin n’y regardait pas de si près , et je prouverai un peu plus loin, lorsqu’il s’agira de l’importation dont j’ai écrit l’histoire en 1840 , qu’il a été jusqu’à attribuer à un amas de vieux canons et de boulets , la propriété de fermenter et de dégager des vapeurs délétères.
L’épidémie de Gibraltar, en 1828 , donne la mesure de sa manière de procéder. Le gouvernement français envoya dans cette ville , où le fléau avait été importé par le navire le Drygden , une commission médicale composée de Chervin , de MM. Louis et Trousseau. Lorsque ces médecins eurent à se prononcer sur l’origine de la maladie , voici ce qui se passa. Les deux derniers , dont le mérite est assez connu , n’exprimèrent ni l’un ni l’autre , aucune opinion sur la question dont il s’agit. Quant à Chervin , après avoir rappelé ses voyages pendant lesquels il avait , disait-il , ouvert plus de 300 cadavres d’individus ayant succombé à la fièvre jaune, il renouvela son éternelle histoire des égouts, déclara que les médecins espagnols qui soutenaient l’importation étaient des ignorants , et que la maladie de Gibraltar était tout bonnement une rémittente bilieuse produite par les chaleurs et les émanations délétères des égouts. Sa hardiesse en imposa , sans doute aux médecins anglais attachés aux hôpitaux militaires de Gibraltar, et ils adoptèrent, comme lui , l’opinion de l’origine locale. Or, il y n’avait pas plus d’infection à Gibraltar en 1828, qu’à Barcelone en 1821 , c’est une conviction qu’on n'a pas de peine à acquérir lorsqu’on connaît les lieux , et si je me borne ici à cette assertion sans entrer dans aucun détail , ce n’est certes pas que les documents me manquent , mais je ne ferais que répéter pour Gibraltar ce que j’ai dit pour Barcelone , et je craindrais de devenir fastidieux.
A partir de l’épidémie de Gibraltar où il avait agi avec une véri-
L INTENDANCE ET LA FIÈVRE JAUNE
table autocratie, Ghervin rentre à Paris ; il ne se livre pas à l’exercice de son art qui aurait pu , sans doute , lui fournir d’honorables ressources et obvier à la dépense qu’il avait faite de son patrimoine ; non ! il fait de la lièvre jaune sa spécialité , et ne s’occupe absolument que de son idée favorite , celle de faire table rase des institutions sanitaires après avoir démontré la non-contagion de la fièvre jaune et de la peste , et d’obtenir pour prix de ce service rendu au commerce, quelque grande récompense nationale. Ce que je vais dire bientôt de mes démêlés avec lui , et les nombreuses pièces officielles que je rapporterai à l’appui de mes assertions , donnera une juste idée de la manière dont il exerçait , à l’Académie , son monopole de la fièvre jaune; mais , avant d’entamer ce chapitre si délicat pour moi . qu’il me soit permis de citer le jugement porté sur Cher vin , par un autre médecin.
M. le docteur de Grrand-Boulogne , le même qui a été chargé, naguère , de remplir une mission du gouvernement , à Véra- Cruz , a dit de lui dans un rapport sur la peste et les quarantaines présenté en 1845 , à la Société Académique de Médecine de Marseille, et qui fut tiré à un très-grand nombre d’exemplaires :
« Chervin se mettait à l’œuvre avec activité , ténacité et audace; connaissant parfaitement les hommes, et comprenant instinctivement combien il est facile de les influencer avec des faits revêtus d’une apparente rigueur ; il éblouissait l’Académie avec sa prodigieuse exhibition d’attestations plus ou moins officielles. C’est là, véritablement , que se révèle la nature de son génie, et ce qui explique son étonnant succès. » C’est ainsi que tous les documents apportés de Barcelone sont accompagnés de certificats délivrés par un ou plusieurs membres de la Junte de santé. Comment ne pas les accueillir.
L’illustre Académie ignorait , sans doute , ce qui s’était passé à Barcelone.
La Junte de santé s’était déclarée , dès le principe, contre l’importation et les mesures sanitaires, prévoyant l’entrée, en Espagne, de l’armée française; elle s’était prononcée formellement contre le cordon sanitaire. Non contente d’affirmer partout qu’il n’y avait rien à craindre, elle avait appelé l’animadversion publique sur les fauteurs de bruits alarmants pour la population.
*J5G l’intendance et LT fièvre jaune.
(iràce à elle , les médecins furent longtemps appelés : faiseurs de /iévre jaune.
Or, ce sont les attestations de cette Junte , que Chervin se procura avec une infatigable activité et produisit avec une orgueilleuse complaisance.
La commission française assurait que le convoi de 51 navires , parmi lesquels se trouvaient ceux qui ont importé le fléau , avait quitté la Havane alors que la fièvre jaune y sévissait ; Chervin produisit la copie naturelle des patentes nettes délivrées par les autorités de Cuba. Ce document n’est-il pas foudroyant ? Oui , si
l’on ignore ce qui se passe habituellement aux colonies ; non , si l’on connaît avec quelle déplorable complaisance s’obtient la délivrance de ces patentes.
Faisant ensuite un parallèle entre la commission médicale et cet antagoniste ardent qui semblait avoir pris à cœur de la diffamer, M. de Grand-Boulogne, ajoute :
« Le livre de MM. François, Bally et Pariset demeurera précieusement conservé dans la science comme un magnifique témoignage de savoir et de dévouement. Il est impossible de l’étudier sans en être parfaitement convaincu. On l’est surtout lorsque, se tenant prudemment en garde contre l’habileté déployée par Chervin dans toutes ses attaques , on compare son œuvre à celle qu’il espère anéantir. Autant on trouve de calme , de simplicité , d’amour du vrai dans celle-ci , autant il existe d’âpreté et de passion dans l’autre.
« Les trois commissaires recueillent les matériaux de leur ouvrage au milieu de l’épidémie ; leur adversaire y court deux ans après avec la volonté formelle d'y conquérir des pièces qui pourront les accabler : lesquels messieurs vous paraissent les plus dignes ?
« Cependant, l'Académie de médecine a couvert Chervin de son approbation. Ces courtes explications doivent vous prémunir contre l’œuvre de Chervin , en apparence si vigoureuse , mais faible en réalité , lorsqu’on lui fait subir un examen approfondi. »
Ecoutons maintenant Pariset dans sa correspondance intime avec moi; attaqué sans cesse dans sa probité médicale, injurié pendant plus de vingt ans , il a bien le droit d’être entendu au-
l’intendance et la fièvre jaune.
jourd’hui dans l’espèce d’enquête que je viens faire. L’initiative
de cette démarche appartenait sans doute à son camarade . M. Bally: mais à son âge on doit se tenir éloigné même des luttes scientifiques, et quant à moi j’ai toute l’énergie nécessaire pour les soutenir, comme au temps de Chervin , Pariset m’écrivait donc de Passy le 23 mai 1842 :
« J’ai reçu votre lettre du 1 6 ; j’ai votre travail ; vous avez raison de ne rien laisser subsister de ces rêveries ; la revue que je viens de faire de mes paperasses m’a fourni l’occasion de revenir sur les affaires de Barcelone; je ne puis vous dire à quel point j’ai été de nouveau frappé de la bêtise et de la mauvaise foi de certaines gens ; c’était comme une révélation de faussetés de toute espèce. Comment se trouve-t-il parmi les hommes des tètes si mal faites ou des cœurs si dépravés ; du reste, que m’importe , je suis en sécurité parfaite ; le dernier consul de France à Barcelone , M. Gauthier d’Are, avait reçu du gouvernement de Juillet l’ordre de tout vérifier à Barcelone et je suis informé que dans cette vérification tout s’est trouvé conforme à ce que j’avais publié. Quel étrange excès de folie de mentir en pareil cas! Si j’avais menti , tout Barcelone se serait soulevé et je me serais préparé les plus honteuses confusions. J’en suis heureusement à ces termes que la vie ne vaut pas le plus léger mensonge ni le plus petit bien mal acquis. Ambition! je n'en ai pas. Vanité! je n’en ai pas. J’ai, Dieu merci! l’étourderie et la simplicité d’un enfant. La seule chose à laquelle je mets du prix, c’est à être bien avec moi-même ; c'est à ma bonne conscience ; je me ris du reste comme d’une vaine fumée. »
Dans une autre circonstance, 23 septembre 1845, et à propos d’une vive discussion qui avait eu heu à l’Académie sur la question , Pariset me disait encore : « S’imaginer que Bally François , Audouard et moi-même , ayons osé mentir à la face des nations , à la face de deux grandes villes (Barcelone et le port du Passage) dont la première aurait pu d’un mot nous désavouer et nous confondre, c’est la plus amère et la plus bête des sottises. Quelle qualification aurions-nous méritée si nous avions pu agir ainsi.
« Je viens de remettre à M. Moreau de Jounès une forte brochure qui contient ma réplique à Chervin ; vous ne tarderez pas
l’intendance et la fièvre jaune.
à la recevoir ; lisez-la avec attention et surtout gardez-la bien , car nous n’avons plus que cet exemplaire et je serais bien fâché qu’il se perdît. Il est malheureusement trop vrai que les passions des hommes influencent toujours leurs jugements ; il est aujourd'hui bien reconnu que Stoll niait la contagion de la peste , non pour obéir à sa conscience , mais bien à son empereur ; Howard le lui a reproché] avec amertume. Les médecins que Chirac fit envoyer à Marseille et dont l’un ( Deidier ) était son gendre , obéissaient aux idées de Chirac qui n’était pas pour l’importation par le capitaine Chataud. N’est-il pas plaisant qu’on ait aujourd’hui des exemples de ce genre ?
« Mais je m’arrête ; je deviendrais indiscret aux dépens de mon repos ; écrivez-moi bientôt ; à vous de cœur et d’âme.
« Pariset. »
De 1828 à 1838, aucune importation de fièvre jaune n'eut lieu en Europe, et je ferai remarquer que cette lacune coïncida avec l’assoupissement absolu de cette maladie aux Antilles; en effet, je l’ai déjà dit , je crois, pendant 12 ans, il est avéré qu’il n’y en eut aucun cas , même sporadique , et ces îles d’ordinaire si malsaines parurent à jamais débarrassées de la peste américaine; mais ce n’était là qu’un sommeil perfide , et il était écrit que l’Europe aurait encore à se prémunir contre les importations , et au moment même où Cher vin se croyait sur de son triomphe et ne rencontrait plus aucun obstacle à ses idées dans le sein de l’Académie , la Providence jeta les yeux sur moi pour donner au monde médical un premier avertissement et inspirer des doutes à l’Autorité. Quand je dis que la Providence me choisit , malgré mon infimité , je parle en homme convaincu. Ceux qui me connaissent savent en effet qu’il y a toujours eu en moi les qualités de l’apostolat. Je suis ardent dans mes opinions , incapable de me taire lorsque je crois avoir raison , enfin toujours prêt à monter sur la brèche pour la défense de ma foi médicale.
Oui ! je peux le dire avec confiance , c'est moî qui ai donné le premier coup à l'édifice élevé par Chervin , et tout autre de 7?ies confrères de la marine à qui il aurait été donné de voir ce que j'ai vu , plus jaloux de son repos et de ses intérêts privés que je
l’intendance et la fièvre jaune.
ne le fus moi-même , aurait gardé le silence.. J’étais incapable d’une telle abnégation ou si l'on veut d'une telle indifférence et f entamai hardiment , comme on va le voir , le débat du problème dont la solution avait eu lieu à Cadix , à Barcelone , etc. , bien qu’on ne le fasse remonter aujourd’hui qu’à l’importation de Saint-Nazaire en 1861 .