‹ Marseille et son intendance sanitaireChapitre 15 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SOMMAIRE

Un mot sur la médecine navale. — Mon départ de Toulon en 1838 pour la première expédition du Mexique. — Relâche à la Martinique où la fièvre jaune venait de reparaître après douze ans d’absence absolue. — La Caravane arrive à Vera-Cruz, assiste au bombardement de Saint-Jean-D’Ulloa et à la prise de la ville. — Retour à la Martinique en passant par la Havane. — Embarquement , malgré mes observations, de quatre-cent soldats. — Passage à Saint-Pierre , puis à la Guadeloupe et appareillage pour Vera- < ruz. — La fièvre jaune éclate parmi les passagers, ensuite dans l’équipage.

— Relâche à la Havane.— Mesures hygiéniques, départ pour Brest. — Continuation de l’épidémie jusqu’au lazaret de cette ville. — Premières démarches de Chervin contre moi. — Ma première publication sur la fièvre jaune.

— Insultes que - m'adresse Chervin dans le sein de l’Académie. — Ma lutte contre lui. — Sa mort.

Quœque ipse miserrimu vidi, Et quorum pars magna fui....

Virgile.

Les premières années de ma carrière médicale se sont passées dans la marine militaire , dont je suis sorti, en 1845 , pour échapper à des exigences de service, qui, déjà très-grandes, menaçaient de devenir intolérables. Je me vante d’avoir laissé dans ce corps les plus honorables souvenirs, des amis dévoués, parmi lesquels plusieurs y occupent aujourd’hui les premiers grades. C’est

l’intendance et la fièvre jaune.

dans la marine , qu’utilisant , selon les conseils du père de la médecine, de fréquents et lointains voyages, j’ai pu voir de près bien des choses et acquérir cette instruction générale à laquelle on n’arrive que difficilement lorsqu’on est sédentaire. C’est là aussi que j’ai eu le bonheur de m’assimiler, au contact des officiers de marine , d’une part , cette belle franchise qui est propre aux gens de mer, et de l’autre , une indifférence si absolue pour le danger, que je pourrais presque m’appliquer le fameux vers :

Si fractus illabatur orbis .

Quiconque me connaît intimement, sait en effet que je ne crains ni les hommes ni les choses, mais seulement ma conscience .

Mes premiers maîtres furent donc les professeurs des écoles navales ; de ces écoles si décriées, si calomniées, de nos jours, et qui étaient alors très-florissantes, surtout au point de vue de l’enseignement anatomique et clinique. Bichat y régnait en souverain et on conviendra qu’on aurait pu y suivre un plus mauvais guide ; j’ai déjà parlé du docteur Fleury : à ce nom qui ne sera jamais oublié dans les annales du dévouement médical , je dois en ajouter d’autres non moins distingués , que je suis heureux de rappeler ici : ceux de Sper, de Raynaud, d’Aubert , de Pellicot , de Châtelain , deFouillioy, de Dubrueil, deLegris, Duval, etc. ; les hommes qui les portèrent ont depuis longtemps payé leur tribut à la nature , mais tous ont laissé des traces de leur passage ici bas, aux points de vue de la science et de l’humanité. Ma reconnaissance leur doit bien un souvenir dans ce chapitre ; car si, bien pénétré de la noblesse et de la dignité de ma profession , j’ai pu m’acquérir quelque estime dans'son exercice, c’est à eux que je le dois.

Que mes lecteurs me permettent aussi de payer un juste tribut de gratitude à mon ami et ancien professeur M. le docteur Levicaire , le même qui naguère a envoyé à l’Académie de médecine un travail sur la fièvre jaune; à M. Blache, directeur de la santé publique à Marseille / qui m’a dirigé comme prosecteur dans mes premières dissections ; un véritable médecin ne doit jamais oublier ceux qui ont guidé ses premiers pas dans une carrière si honorable et si difficile , surtout lorsqu’il constate que la malveillance ou la malignité publique s’efforcent de les déprécier.

Enfin, ce n’est pas sans éprouver une sorte d’orgueil bien légi-

L INTENDANCE ET LA FIEVRE JAUNE

time que je ferai connaître ici que le nouveau directeur du service de santé navale à Toulon , le docteur Jules Roux, dont la marine s’honore comme chirurgien et comme professeur, fut mon condisciple et me continue une amitié qui m’est d’autant plus précieuse qu’elle a résisté chez lui, au temps et à toutes les manœuvres de mes ennemis ; car il n’y a malheureusement dans ce monde que les gens de cœur qui en ont; les sots et les méchants sont privés de cet avantage; c’est Là une vérité parfaitement reconnue .

J’ai déjà dit que les écoles navales étaient très-prospères au commencement de ce siècle, et cette assertion est exacte; un corps qui avait à la tête le savant Kéraudren , dont M. Mélier rappelait, il y a peu de jours les travaux dans son rapport; ou débutèrent des hommes tels que Larrey et Broussais; qui a produit entre autres capacités scientifiques le savant et modeste Hernandez (1) , auteur de tant d’excellents ouvrages; un corps qui, il y a peu d’années, fournissait à l’Université deux professeurs éminents Duhreuil à Montpellier et Forget à Strasbourg; enfin, qui a rendu (f Institut peut l’attester), par l’intermédiaire des Quoy, des Gaimard , des Lesson, d’importants services à l’histoire naturelle; ce corps, dis-je , ne pouvait être que solidement constitué et mériter la confiance du gouvernement.

Toutefois, si ce que j’entends répéter depuis quelque temps autour de moi était exact, ce corps, jadis si distingué, serait aujourd’hui en décadence complète et absolument démoralisé , d’abord par l’effet d’un favoritisme déplorable , ensuite par /’ insuffisance du cadre qui soumettrait les médecins de la flotte à une sorte d’ entraînement, funeste, non seulement à leur santé physique , mais encore à leur instruction; par ce motif facile à saisir , qu'étant constamment embarqués , par conséquent éloignés des écoles et des

(1) Feu Hernandez, médecin en chef de la marine, d’abord à Rochefort, puis à Toulon , a publié plusieurs ouvrages sur le typhus, les fièvres paludéennes ; le premier (en 1812), il démontra dans un mémoire de 350 pages, dédié à Chaptal, la différence qu’il faut faire entre la blénnorrhagie et la syphilis; tous ses écrits qu'on ne trouve plus que dans les bibliothèques , témoignent d’une profonde érudition et de l’esprit médical le plus judicieux.

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hôpitaux , ils ne pourraient se tenir au courant des progrès de la science.

Si toutes ces rumeurs sont fondées , je ne peux que souhaiter ardemment que l’autorité maritime prenne des mesures efficaces et qu’à l’aide d’une réorganisation à la fois large et libérale, il reconstitue le corps de santé de la flotte. Son passé répond de son avenir, et les sacrifices pécuniaires que doit s’imposer le gouvernement pour assurer une position convenable aux médecins de la marine, ne seront pas perdus pour lui. Je ne suis pas, pour ma part, grand partisan de la multiplicité des échelons ou des grades, du clinquant des uniformes, du faux prestige de l’assimilation et des honneurs. Tout cela, il faut l’avouer, s’accorde assez mal avec la gravité et la modestie de l’art médical ; le progrès véritable à réaliser, ce me semble, dans la médecine navale, peut se résumer par ces mots : augmentation des cadres dans une mesure équitable, et qui assure à la fois le repos et l’instruction des sujets, augmentation des appointements et allocations successives accordées à l’ancienneté de service à la manière anglaise , de telle sorte qu’un simple chirurgien principal puisse parvenir par degré à la solde d’un capitaine de vaisseau; enfin, maintien du concours pour le corps des professeurs , qui, dans aucun cas, 11e doit être confondu avec le corps navigant , et avantage de la résidence fixe pour les professeurs. Je ne vois pas , du reste, en quoi la position stable de ces derniers pourrait choquer les médecins navigants. Tout le monde n’est pas, que je sache, organisé pour enseigner; arrivés au grade de médecin de iro classe, les sujets opteront entre l’enseignement et la navigation ; l’un leur offrira le repos , les moyens de se livrer à l’étude, la clientèle des villes maritimes; l’autre, des appointements supérieurs et une retraite avantageuse.

On a parlé delà suppression des écoles de médecine navale ; je crois que ce serait une grande faute: la médecine dans la marine constitue une véritable spécialité; qu’on n’y admette que des docteurs en médecine à partir de la 2e classe, je crois cette mesure excellente ; mais que ces docteurs puissent être embarqués d’emblée en sortant de la Faculté voisine sans avoir servi préalablement dans les hôpitaux maritimes et entendu les leçons des pro-

l'intendance et la fièvre jaune.

fesseurs qui , seuls, peuvent les initier aux modilications que subissent nécessairement à bord des vaisseaux les méthodes médicales et les procédés chirurgicaux, c’est ce que je ne saurais approuver. Quoi qu’on fasse, on ne pourra jamais, dans une Faculté, former de véritables médecins de la marine ; peut-être même nos écoles dans les ports, ne remplissent-elles qu’ imparfaitement ce but. L’enseignement clinique devrait être, à la rigueur, installé dans chaque port, sur un vaisseau hôpital (qui ferait de temps en temps des sorties. Là, les chirurgiens apprendraient à opérer, à réduire et à maintenir les fractures au milieu du roulis; enfin , à soigner leurs malades en dépit de tous les inconvénients qui résultent de la navigation.

Je n’en dirai pas davantage sur des questions dont je n’ai pas à m’occuper ici; qu’il me suffise d’avoir hautement revendiqué mon origine maritime , qu’on a cherché à faire peser sur moi dans maintes circonstances, d’avoir exprimé mes sympathies à ceux dont j’étais le collègue il y a vingt-quatre ans.

Je reviens donc au sujet que je traite dans ce livre :

Jutais embarqué, eu 1838, comme chirurgien-major sur la corvette la Caravane , lorsqu’au commencement de septembre, elle reçut l’ordre de partir pour la Vera-Cruz et de se mettre à la disposition de l’amiral Baudin.

La Caravane était un navire à batterie couverte, d’environ 1,200 tonneaux effectifs, elle portait 26 canons et était montée par 142 hommes, y compris l’état-major. Pour la mettre à même de faire le voyage et l’approprier au service qu’elle devait faire au Mexique, sa cale fut complètement désarrimée et nettoyée et on la munit ensuite de tout ce que les réglements prescrivent pour le service de santé des vaisseaux. Les vivres, sortis des magasins de la marine, furent choisis avec soin par une commission dont je fis partie; l’eau que nous embarquâmes dans des caisses en tôle était d’excellente qualité, comme toute celle dont on use à Toulon. Nous nous débarrassâmes de tous les hommes malades ou faibles de constitution, et lorsque nous primes la mer, notre équipage ne comptait que de jeunes et vigoureux marins presque tous nés dans le midi de la France , mais qui n’avaient jamais franchi le tropique.

l’intendance et la fièvre jaune.

Après une traversée marquée par une série de calmes fort ennuyeux nous jetâmes un pied d’ancre, chemin faisant, à Fort-de- France (Martinique), pour aveugler une voie d’eau qui s’était déclarée. Là nous apprîmes que la fièvre jaune, absolument absente depuis 1827 des Antilles françaises, avait reparu à la Guadeloupe au mois de juillet ; que le 16 septembre , il s en était montré un premier cas à Saint-Pierre ; qu'elle y avait pris une extension inquiétante ; enfin, qu'il y en avait eu récemment quelques cas à Fort-de- France, dans les circonstances suivantes :

Des musiciens avaient accompagné le gouverneur, M. le contreamiral de Moges, dans une tournée officielle qu’il avait faite à Saint-Pierre. Ils y avaient été logés dans une caserne qui avait reçu antérieurement des malades de la fièvre jaune. Revenus huit ou dix jours aprèsà Fort-de-France par la voie de mer et sur le brick Y Inconstant, sept d’entre eux avaient été frappés par la fièvre jaune, après leur retour , et cinq étaient morts. Mais jusqu’à ce moment aucun autre cas, résultant de cette importation, n’avait été observé soit à l’hôpital, soit en ville.

Je dirai en passant que ce fait, que je consignai plus tard dans mon rapport médical, a été mentionné par MM. Rufz etGatel, dans les mémoires qu’ils ont publiés sur l’épidémie de 1838-1839, et qu’il est bien étrange que la fièrre jaune ait attendu cette importation, pour paraître à Fort-de-France , où l’influence paludéenne est bien plus énergique qu’à Saint-Pierre.

Je quittai la Martinique sans avoir vu aucun cas de fièvre jaune, parce qu’il n’en existait plus dans ces hôpitaux ; mais je ne devais pas tarder à me trouver en face de ce hideux fléau. Nous arrivâmes, en effet, dans la imemière quinzaine de novembre, à Vera- Gruz, après une heureuse traversée; nous y trouvâmes l’escadre commandée par l’amiral Baudin; bientôt eurent lieu le bombardement et la prise de Saint-Jean-d’Ulloa (27 novembre) , le désarmement des forts de Vera-Cruz; la Caravane prit successivement mouillage, d’abord à l’ile Verte et à Sacrificios, puis à Antonio- Lézardo, enfin entre Vera-Cruz et Saint-Jean-d’Ulloa. Je descendais tous les jours régulièrement dans cette forteresse, dont le service de santé avait été confié à un de mes condisciples, M. Jules Laure, aujourd’hui médecin en chef delà marine, en retraite. Ce

l’intendance et la fièvre jaune

fut dans son hôpital que je lis connaissance, pour la première fois, avec le vomito. La garnison mexicaine que nos soldats avaient remplacée lui ayant payé dans la dernière saison un large tribut , avait sans doute laissé des germes dans les salles casematées, trèshumides et inaérées de cet hôpital, et, en dépit d 'el norte , c’est-àdire d’une température peu favorable , analogue à celle de Marseille pendant le mistral , ces germes portaient leurs fruits. Cependant, la contagion ne se répandit pas alors sur l’escadre malgré des communications fréquentes avec le fort, et lorsque l’amiral Baudin donna l’ordre à la Caravane de retourner à la Martinique, pour y prendre 400 soldats d’infanterie de marine qu’il avait le projet de mettre en garnison à Vera-Cruz , le consul de France M. Grloux, me donna une patente dans laquelle il était dit que bien que des cas de fièvre jaune se montrassent journellement à Saint-Jean-d’Ulloa, où il résidait , vu les circonstances , la santé y était parfaite. Acclimaté à Vera-Cruz, le bon M. Gloux ne faisait presque plusde casdu vomito, s’il s’était agi de peste ou de choléra, il se serait bien autrement ému de leur voisinage, et cela se comprend de reste.

Nous partîmes donc le 15 février 1839, emportant avec nous les blessés de l’escadre, et après les avoir déposés à la Havane, nous fîmes route sur la Martinique par le canal de Baliama.

A une certaine distance des débouquements nous nous trouvâmes pris par le calme, au milieu d’un grand nombre de navires de commerce, la plupart espagnols, et qui sortaient, comme nous, de la Havane; presque tous avaient la fièvre jaune sur leur bord ; quelques-uns d’entre eux vinrent même nous demander des secours etdes conseils, que nous nous empressâmes de leur donner; cependant nous étions à une époque de l’année où la fièvre jaune ne se montre guère sur les vaisseaux. Quant à nous, nous ne cessâmes pas de jouir de la plus parfaite santé , et nous continuâmes notre route sur Fort-de-France , où nous arrivâmes le 2 avril.

Cette ville était à notre arrivée dans la situation la plus déplorable : tous les édifices publics, et la plupart des maisons construites en maçonnerie avaient été détruites par un tremblement de terre violent; de plus, la fièvre jaune y sévissait fortement, ne respectant pas même les créoles et les gens de cou-

l’intendance et la fièvre jaune.

leur. Le pilote, qui était venu à bord pour nous amarrer, m’apprit qu’un de mes condisciples, M. Jourdan , chirurgien de la marine, fils d’un riche courtier de Marseille, se mourait à l’hôpital, et qu’ayant appris que la Caravane était signalée , il lui avait fait dire de me prier instamment d’aller le voir le jour même à l’hôpital provisoire, parce que ses instants étaient comptés. Je me rendis sur le champ auprès de lui, et je le trouvai à toute extrémité; il était au troisième ou au cinquième jour de sa maladie; déjà la suffusion ictérique était générale, et il avait des vomituritions mélaniques. Je jugeai, d’après ce que j’avais déjà observé à Saint-Jean-d’Ulloa, qu’il était perdusans ressources. J’essayai de l’encourager ; mais connaissant son état , il ne conservait plus lui-même aucun espoir ; je le quittai à quatre heures de relevée, après avoir reçu ses adieux, sa dernière commission pour son malheureux père, et peu de temps après il n’était plus. Vingt-quatre ans se sont écoulés depuis, et, certes, je ne pense pas sans émotion à ce triste évènement : il est bien cruel de mourir ainsi dans un hôpital, au milieu d’une calamite publique , loin de sa famille et de son pays , de toutes ses affections....

A mon arrivée à Fort-de-France, je trouvai sur rade sept bâtiments de guerre, dont les chirurgiens étaient alités ou morts , et qui avaient tous à bord des cas de fièvre jaune, parce que l’hôpital provisoire était tellement encombré qu’il n’était plus possible d’v envoyer personne. Ce fut donc sur ces navires que je commençai les études cliniques que je devais compléter bientôt au milieu de l’Océan, dans la plus rude des épidémies.

J’avais espéré à mon arrivée à la Martinique , que le gouverneur de cette île (1) prenant en considération l’état sanitaire des troupes , ne regarderait pas comme opportun l’embarquement projeté. Mais il n’en fut pas ainsi; nous reçûmes au contraire l’ordre de nous ravitailler le plus promptement possible et de remplir la mission qui nous avait été confiée. Je crus devoir faire quelques observations au chef du service médical à qui je supposais un peu d’influence sur l’autorité locale ; mais je me trompai encore sous ce rapport. Le médecin en chef du Fort-Royal était un praticien recommandable, un excellent homme, mais il n’osa

(1) M. le contre-amiral de Moges.

L INTENDANCE ET LA FIÈVRE JAUNE

pcis piendre ci cœur les intérêts do notre malheureux équipage ; j’eus même beaucoup de peine à obtenir de lui qu’ils me laissât mon second chirurgien , que le gouverneur voulait débarquer pour l’attacher au service colonial. Les préparatifs du fatal embarquement continuèrent donc au plus fort de l’épidémie , et je compris , dès ce moment , que l'avenir nous réservait d’affreux malheurs. Impuissant à les prévenir, je me résignai à les attendre , et à leur faire face avec courage. Au reste , pendant tout le temps que dura notre séjour à Fort-Royal , l’état sanitaire de l’équipage fut excellent; des chaleurs de 22° Réaumur, des fatigues extraordinaires endurées au soleil ou à la pluie , ne suffirent pas pour développer un seul cas de fièvre jaune, et j’ai la conviction intime que nous aurions complètement échappé à ce fléau , sans l’acte de haute imprudence dont l’autorité se rendit coupable , en entassant , dans une localité évidemment trop restreinte , des soldats qui se trouvaient depuis quelque temps sous le coup d’une dangereuse épidémie. Un mouvement de troupes, opéré en pareille circonstance , était en opposition complète avec les règles de l’hygiène et compromettait gravement l’avenir de l'équipage.

Le 14 avril, nous embarquâmes deux compagnies provenant de la garnison de Fort-Royal ; les soldats qui les composaient avaient eu en grande partie la fièvre jaune , les autres la couvaient , plusieurs d’entre eux sortaient des hôpitaux et exhalaient cette odeur caractéristique qui fait reconnaître à distance un convalescent de la lièvre jaune. Après avoir embarqué ces deux compagnies, nous mîmes a la voile pour Saint-Pierre où nous ne nous arrêtâmes que le temps nécessaire pour recevoir d’autres soldats ; nous partîmes ensuite pour la Guadeloupe, où nous embarquâmes deux autres compagnies , dont l’état sanitaire était plus satisfaisant ; elles ne fournirent, en effet, qu’un petit nombre de malades pendant l’épidémie, qui parut s’acharner de préférence snr les infortunés soldats de la Martinique et sur les matelots. Avant d’aller plus loin, jetons un coup-d’œil rapide sur l’intérieur de la Caravane, dont l’équipage se trouvait porté tout-à-coup à 542 hommes; faisons connaître en même temps les précautions qui furent prises pour obvier, autant quepossible, aux fâcheux effets de l’encombrement.

La batterie étant la partie la plus aérée du bâtiment, on l’assigna aux soldats, et pour qu’ils y fussent moins entassés, on les divisa en escouades , qui montèrent sur le pont à tour de rôle et firent le quart avec les matelots. Ces derniers furent logés dans l’entrepont, dont on laissa les hublots ouverts toutes les fois que le temps le permit, et où l’air était mis en mouvement par des manches à vent placés à demeure. Tous les matins , à un signal convenu , les soldats étaient obligés de monter sur le pont et d’abandonner la batterie , dont on faisait immédiatement la propreté. On l’arrosait avec une solution de chlorure de chaux , et lorsqu’elle était parfaitement sèche , on y laissait redescendre les soldats. Quant à l’entrepont , on se bornait toujours à le briquer à sec et à y dégager du chlore. La même mesure avait lieu pour la cale , partie du bâtiment que je surveillais d’une manière spéciale ; au reste, il serait difficile de se faire une juste idée de Tétât d’encombrement de la Caravane , de l’odeur infecte qui s’élevait de ses panneaux , de la chaleur étouffhnte qu’on y ressentait. Tout ce que je pourrais dire à ce sujet serait au-dessous de la réalité ; aussi, me bornerai-je à observer brièvement, que la corvette , en dépit de la sollicitude des officiers, était un séjour aussi détestable, qu’il était dangereux pour les individus qui l’habitaient.

Dès notre départ de la Martinique , l’hôpital du bord avait été encombré de malades atteints d’accès de fièvres , qui avaient une grande tendance à devenir pernicieuses. Ces malades guérirent cependant tous , et je commençais à espérer que la fièvre jaune nous épargnerait, lorsque le 17 avril, au moment même où nous venions d’appareiller de la Guadeloupe pour Vera-Cruz, un soldat de la lre compagnie du 2mB régiment de marine tomba malade et succomba le quatrième jour , avec des vomissements noirs.

Le 21 , jour de la mort de cet homme, M. Gf*** , commis d’administration de la corvette , est appelé à faire l’inventaire de son sac , se récrie sur leur odeur repoussante et se frappe de l’idée qu’il vient d’y puiser le germe de la maladie ; il en est en effet atteint le 24 et meurt le 28. La fièvre jaune suivit chez lui une marche insidieuse qui influa beaucoup sur son diagnostic; mais la suffusion ictérique qui se manifesta au moment même de la mort, n’aurait laissé aucun doute , alors même que l’autopsie cadavéri-

que que j'avais demandé à faire , ne serait pas venue donner des preuves incontestables de l’existence de la fièvre jaune à bord de notre bâtiment.

M. G*** était mon compatriote , sa mère me l’avait particulièrement recommandé à notre départ, et sa mort me fut bien sensible. Mais dans cette funeste campagne j’étais destiné à passer par toutes les épreuves.

Le 26 , deux mousses qui avaient soigné M. G***, furent frappés par la maladie , en même temps qu’un soldat , voisin de hamac du premier mort; celui-ci offrit l’ictère , le vomissement noir et mourut le troisième jour. Dès ce moment, il ne fut plus possible de s’abuser sur le danger de notre position ; il devenait hors de doute que nous étions sous le coup de la contagion , à laquelle le concours d’une foule de conditions fâcheuses , devait donner une grande extension. La chaleur devenait chaque jour plus forte, le séjour du bâtiment de plus en plus malsain , et nous envisagions avec inquiétude que 380 lieues environ nous séparaient encore de Vera-Cruz. Nous étions donc en proie à de vives inquiétudes, lorsqu'une frégate anglaise , le Rover , que nous rencontrâmes à la hauteur de Cuba , nous apprit la solution des affaires du Mexique et l’évacuation de Saint-Jean-d’Ulloa par nos troupes. Celles que nous transportions n’étaient donhplus nécessaires, et cette circonstance autorisa notre commandant à relâcher à la Havane, où nous arrivâmes le 6 mai.

Depuis notre départ de la Guadeloupe , nous n’avions eu que onze hommes atteints de la fièvre jaune confirmée ; cette proportion n’était pas énorme pour un équipage de 542 hommes , et je me flattais qu’il était peut-être encore temps d’arrêter le mal à sa source , à l’aide d’une mesure énergique. En matière d’hygiène , l’initiative m’appartenant, j’écrivis au commandant de la corvette, une lettre dont je rapporterai ici un seul passage , qui prouve combien je me trouvais encore, à cette époque, sous l’influence des théories , dont peu de jours'après je devais reconnaître le vide.

« La fièvre jaune règne à bord de notre bâtiment , dont la relâche forcée à la Havane, doit être regardée comme une circonstance aggravante ; il est à craindre , en effet , que les causes morbifiques en permanence dans ce port malsain , ne prêtent une

l’intendance et la fièvre jaune.

nouvelle énergie à celles qui existent déjà à bord ; et parmi lesquelles il faut ranger en première ligne l’entassement des hommes, et le renouvellement imparfait de l’air. Disséminer les masses , les éparpiller sur une grande surface , voilà le seul moyen sur lequel on peut compter pour arrêter un typhus. L’hygiène nous l’indique , et c’est parce que je suis convaincu de son efficacité , que j'ai l’honneur de vous exposer , commandant , qu’il est de toute nécessité pour éteindre la fièvre jaune à bord de la Cara\rane , de débarquer nos passagers et de gagner ensuite le nord sous le plus bref délai.)-)

Mes observations furent bien accueillies ; mais la grande responsabilité qui pesait sur le commandant dans ces tristes circonstances (1) , lui fit désirer qu’une commission médicale statuât officiellement sur la position du bâtiment. Je me réunis donc à deux de mes collègues qui se trouvaient sur rade, MM. Regnaud et Friot , et nous dressâmes ensemble un rapport qui n’était que la deuxième édition de ma lettre : nous insistions surtout sur le prompt départ pour le nord et sur le débarquement des passagers. Cette dernière mesure ne put recevoir son exécution que quelques jours après, et, dans cet intervalle , d’autres cas de fièvre jaune se développèrent à bord, où il était évident que l'infection miasmatique devenait chaque jour plus active.

M. Mollien , consul de France à la Havane, étant parvenu, non sans peine, à fréter un grand bâtiment américain ( Majestic ) (2) , nous y envoyâmes 280 soldats qui furent confiés aux soins de M. Ségard , chirurgien de la marine, qu’on pourvut de tout ce qui lui était nécessaire en instruments et médicaments. Nous

(1) Le commandant aurait dû ,, à la rigueur, attendre à la Havane l’arrivée de l’amiral Baudin , dont il dépendait directement et qui seul pouvait l’autoriser à retourner en France.

(2) Ce bâtiment a opéré son retour à Brest sans avoir eu un seul malade. Ce fait n’a rien qui étonne ; tous les soldats qu’il transportait avaient payé leur tribut à la fièvre jaune pendant leur séjour aux colonies; on aurait dû laisser ces soldats à bord de la Caravane et mettre les autres sur le navire américain ; mais une pensée d’humanité s’opposa à cette mesure , ce navire n’était pas assez bien pourvu en matériel et en personnel pour olïrir des ressources suffisantes en cas d’épidémie. Nous dûmes donc garder les passagers les plus menacés.

l'intendance et la fièvre jaune.

gardâmes les 120 passagers qui restaient, et il fut décidé que nous prendrions la mer aussitôt que l’assainissement de la corvette serait terminé. On y procéda de la manière suivante : les ponts et les murailles du bâtiment furent lavés soigneusement à l’eau chlorurée , les dernières furent ensuite blanchies à la chaux à plusieurs couches. La Prudence voulait qu’on 11e remuât pas la câle,qui, d’ailleurs, -n'avait encore donné aucun signe d’infection. Je me bornai à y installer des manches à vents et des appareils guytoniens. Je fis laver à terre les objets de literie qui avaient servi aux malades , et ceux-ci furent envoyés chez M. Bellot. Les variations atmosphériques étant très-fréquentes à la Havane , je m’entendis avec le commandant et avec le lieutenant , pour que la tenue de nos matelots fût modifiée d’une manière convenable. Les officiers, chefs de quart , reçurent l’ordre d’empêcher les hommes de se coucher la nuit sur le pont (1) et de les tenir constamment en mouvement ; je pensais qu’ils seraient ainsi moins accessibles à la contagion. En résumé, trois ou quatre jours suffirent pour faire de la Caravane un modèle de propreté , un séjour en apparence très-hygiénique ; je dis en apparence , car les évènements qui eurent lieu plus tard , nous démontrèrent que nos efforts avaient été inutiles , et que la fièvre jaune était solidement établie à bord de notre malheureux bâtiment.

Pendant notre séjour à Cuba qui avait été de 13 jours , 27 cas de fièvre jaune s’étaient développés à bord , six avaient eu une issue funeste. Le 18 mai , jour de notre départ pour Brest , cinq nouveaux malades entrèrent à l’hôpital , et du 18 au 22 , malgré que nous eussions franchi le tropique et fait du chemin dans le

(1) C'est particulièrement pendant la nuit qu’a lieu l’introductiou des miasmes dans l’économie, qu’ils trouvent sans doute mieux disposée à subir leur action. Il est probable qu’ils sont alors singulièrement aidés par l’humidité de l’atmosphère et qu’ils subissent une sorte de condensation qui rend leur action plus énergique et plus certaine. Malheur à l’imprudent qui se laisse aller au sommeil en plein air dans un pays où règne la fièvre jaune; cet oubli des règles de l’hygiène a bientôt de déplorables résultats ; on sait aussi le danger que courent les voyageurs qui ont l’imprudence de s’endormir en traversant les marais pontins.

L'INTENDANCE ET LA FIÈVRE JAUNE

nord, dix-neuf matelots ou maîtres furent atteints ; sept d’entre eux succombèrent, offrant les signes pathognomoniques. Le thermomètre de Réaumur, qui variait déjà de 17 à 19°, ne tarda pas à descendre à 15 , et cette différence de température n’influa en rien sur la marche de l’épidémie , dont la fureur semblait s’accroître en raison des obtacles que lui opposait le climat. Mais si la chaleur nous fit faute, il n’en fut pas ainsi de l’humidité , car des vents de S.-ü. qui soufflèrent avec constance , nous apportèrent des brumes épaisses ; la mer grossit beaucoup et les roulis de la corvette devinrent tellement forts, que la batterie où étaient couchés une quarantaine de malades , fut inondée par l’eau que laissaient pénétrer les dalots et les jointures des sabords. Plongés dans cette atmosphère humide , incessamment ballotés dans de ^mauvais lits non suspendus , nos malheureux malades souffrirent horriblement , et la mortalité augmenta chez eux d’une manière effrayante (1).

Cependant, le thermomètre qui , depuis plusieurs jours, marquait 14°, était descendu à 12°, enfin à 10°; nous éprouvions un froid piquant qui incommodait beaucoup les malades ; poussés vers le nord avec une vitesse de 50 à 60 lieues par vingt-quatre heures, nous voyions avec étonnement que l’épidémie ne paraissait nullement se ressentir du changement de température. Les cas devenaient, au contraire, de jour en jour plus graves , et il faut bien remarquer que ceux qui se terminèrent le plus promptement par la mort, eurent lieu à la hauteur de Terre-Neuve ; là aussi la putréfaction fut tellement hâtive, qu’il ne fallut pas songer à garder les cadavres plus de deux heures. Chez les malades qui vomissaient noir , la putréfaction semblait commencer pendant la vie , ces malheureux répandaient autour d’eux une odeur infecte et caractéristique. En résumé, du 22 mai au 8 juin , par une température qui n’excéda pas 14°, et descendit souvent à 12° et à 10°, 45 hommes tombèrent malades et 16 succombèrent ,

(1) Succombant à mes fatigues , je fus atteint moi-même par le fléau , le 21 mai. Il débuta sur moi avec beaucoup de violence , mais une forte saignée et douze ventouses scarifiées sur l’abdomen l’enrayèrent ; je restai alité dix jours, et pendant cet intervalle* le service de santé de la corvette fut dirigé par mon second.

l’intendance et la fièvre jaune.

offrant, réunis ou isolés, les signes pathognomoniques de la fié

vre

jaune.

A cette époque , la position de notre bâtiment était devenue réellement déploiable . presque tous les matelots malades ou convalescents étaient dans l’impossibilité de remplir leurs fonctions , et, sans l’assistance des soldats de marine , sur lesquels la maladie sévit peu , il aurait été difficile de manœuvrer. Pour comble de malheur , la pharmacie qui avait été abondamment pourvue à la Havane , était épuisée , et nous n’avions plus pour nourrir les convalescents que des salaisous et des légumes secs. Nous étions au milieu de l’Atlantique , à une grande distance de toute terre.; il ne fallait donc pas songer à relâcher ; force nous fut . au contraire , de continuer notre route sur Brest , où nous poussaient

avec rapidité des vents favorables. Pendant le reste de cette triste traversée, des cas de fièvre jaune continuèrent à se développer aussi graves qu auparavant, et bien que nous eussions franchi le 46° de latitude boréale. Depuis deux mois que le fléau sévissait à bord de la Caravane , il avait atteint 116 hommes , et il importe beaucoup de faire remarquer que 31 seulement étaient tombés malades entre les tropiques, tandis que les 85 autres s’étaient alités

après notre départ de la Havane et sous des latitudes tempérées ou froides.

Nous mouillâmes à Brest le 21 juin, la température était relativement froide, car le thermomètre marquait 13"; je croyais la maladie complètement éteinte ; presque tout le monde lui avait payé son tribut , et depuis quatre jours aucun nouveau cas ne s’était déclaré. Aussi , fus-je surpris fort désagréablement , lorsqu’on m’appela le jour même de notre arrivée, à 3 heures du soir, auprès du nommé Ségone, matelot , qui présentait, bien caractérisés , les symptômes d’invasion de la peste ictérode.Le commandant , les officiers , furent le visiter à l’hôpital , et aucun d’eux ne se méprit sur des signes qu’une triste et longue expérience avait rendus tamiliers à chacun. Je notai avec soin ceux que Ségone présentai , et lorsqu’il n’y eut plusl’ombre d’un doute , je donnai avis officiel de ce qui se passait au conseil de santé de la marine et à l’intendance sanitaire. Le bâtiment reçut l’ordre d’appareiller sur le champ pour le lazaret de.Trébéron , distant de Brest de trois

L INTENDANCE ET LA FIEVRE JAUNE

lieues; nous y débarquantes tous les soldats , et je m’y installai moi-mème avec les malades et les convalescents qui étaient au nombre de soixante-dix. Je pensais, avec raison , que les chances de guérison seraient bien plus grandes au lazaret qu’à bord de la corvette , où existaient des causes morbifiques dont faction incessante imprimait nécessairement à la ûèvre jaune une marche plus rapide et un caractère plus grave.

A peine les événements dont la Caravane avait été le théâtre furent-ils connus à Paris que Chervin s’empressa de les déclarer impossibles. Non content d’émettre dans le sein de l’Académie cette audacieuse assertion, que les journaux de médecine s’empressèrent de reproduire, il demanda une audience au Ministre de l’agriculture et du commerce et le mit en demeure d’exiger de son collègue de la marine, l’illustre amiral Duperré, la reconnaissance authentique des faits survenus en rade de Brest. Informé de ces dénégations par M. Foullioy, président du conseil de santé de Brest, je protestai avec énergie contre elles, et ma tête méridionale s’étant exaltée, je me laissai aller à reprocher à ce digne chef de ne pas me soutenir convenablement contre des insinuations aussi injustes qu’absurdes : « Le Conseil de santé ignore-t-il , disais-je , que , depuis trois mois, je n’ai pas cessé de voir journellement la fièvre jaune et de lutter contre elle ; que toute erreur , de ma part, est impossible . Le commandant , les officiers , ont vu les cas survenus depuis notre ar rivée à Brest et aucun d’eux ne s1 est mépris sur son état. Comment donc aurais-je pu me tromper moi-même. Puisque on peut le supposer , je m’abstiendrai désormais de porter aucun diagnostic. »

M. Foullioy m’adressa alors la lettre suivante que je rapporte ici in extenso , parce qu’elle est significative à différents points de vue, comme on va le voir :

« Je suis affecté, monsieur, de la fausse idée que vous avez conçue. Rien, dans les lettres que j’ai eu l’honneur de vous adresser n'a pu la suggérer. Votre rapport m’a paru très-intéressant, j'en ai rendu compte au conseil en lui proposant de le faire déposer à la bibliothèque, pour y être mis en lecture, parce qu’il m’a semblé susceptible de contribuer à l’instruction des médecins de la marine. Mon devoir, en outre, était de porter les cas survenus en

l’intendance et la fièvre jaune.

rade de Brest à la connaissance de notre inspecteur général, M. Kéraudren. Je ne lui ai laissé ignorer ni les justes titres que vous possédiez à ma confiance, ni la recommandation que je vous avait faite de recueillir avec le plus grand soin tous les symptômes, afin d’arriver à la démonstration de la possibilité du développement du typhus américain sur notre rade. La précaution que je vous avais prescrite me semblait suffisante; Paris n’en a pas jugé ainsi et une dépêche télégraphique signée du ministre de la marine ordonne de procéder à une reconnaissance authentique du premier cas signalé. En vous instruisant de l’intention de l’amiral Duperré, je vous ai dit ce qui devait vous rassurer dans une conjoncture peu ordinaire. Quoique votre susceptibilité vienne d’un bon sentiment personne ne vous approuverait si vous vous laissiez entraîner par elle à des pensées qui troubleraient, sans raison, votre repos ou qui vous porteraient à des démarches qui, assurément, n’auraient pas pour but le bien du service. Et vous et moi, sans faire abnégation denos convictions personnelles, nous devons soumettre nos opinions au jugement de nos chefs et souffrir qu’elles soient livrées à la controverse médicale. Vous êtes animé d’un trop bon esprit pour hésiter à le comprendre, et je me llatte qu’avant l’arrivée de ces lignes, que j’ai voulu vous écrire de ma propre main, des réflexions plus avancées vous auront fait saisir les choses sous leur véritable jour.

« Ne gardez donc aucun souci de ce qui a été jugé nécessaire par le ministre et ne croyez pas, monsieur, que qui que ce soit ait songé à flétrir par une indigne imputation la belle conduite que vous avez tenue. Ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous l’écrire , je me joindrai avec empressement à votre commandant pour attirer sur vous les récompenses du gouvernement. N1 ajoutez pas mal à propos aux peines que vous avez éprouvées et reposez-vous avec confiance dans les témoignages de la haute estime de vos chefs dont je suis l’interprète. « Foullioy. »

A cette époque, je ne savais pas encore que tous les ennuis qui m’étaient survenus à mon arrivée à Brest résultaient des manœuvres de Chervin. Je supposais qu’elles étaient la conséquence de la défiance de mes chefs directs, et cette supposition blessait

l’intendance ET LT FIÈVRE JAUNE.

ma susceptibilité; si j’avais pu connaître le fond de l’affaire, je me serais tenu tranquille et jaurais soigné ma santé délabrée ; car, à peine convalescent de la fièvre jaune, j’avais la vue et l’ouïe en quelque sorte perdues et le corps couvert de furoncles qui m’occasionnaient les plus vives souffrances. C’était dans cet état que j’étais forcé de donner tète à un service plein de responsabilité. A ma sortie de quarantaine, c’est-à-dire trente-cinq jours après mon arrivée à Brest, je fis une courte apparition à Paris où le vénérable docteur Kéraudren me mit au courant de ce qui s’était passé.

J’ai dit, je crois, que le cas de fièvre jaune que le gouvernement désirait faire constater officiellement, avait eu lieu le 21 juin, et qu’il avait été suivi de plusieurs autres moins graves. On aura donc quelque peine à comprendre que la Commission nommée par le Ministre n’ait pu entrer au Lazaret que le 30 dans la soirée ; ce retard eut pour causes, certaines difficultés qu’éleva l’In tendance sanitaire. Dans l’intervalle, tous les malades, traités avec énergie dans des locaux vastes et bien aérés, franchirent la période critique de la fièvre jaune, c’est-à dire le premier septénaire, et lorsque la Commission les vit, ils étaient en pleine convalescence. Elle n’en rédigea pas moins un rapport très-concluant dont voici le passage le plus décisif :

« Le principal malade, le nommé Ségone, nous a été présenté à l’entrée de la salle et à la distance voulue par les règlements sanitaires ; nous l’avons questionné sur toutes les circonstances de sa maladie , et ses réponses ont confirmé ce que nous avait déjà déclaré le chirurgien-major. Cet homme, maintenant hors de danger, porte encore sur sa physionomie les traces d’une affection grave et profonde.

« En examinant avec attention les faits relatifs à cet homme, nous voyons qu’il a eu une affection grave qui a compromis son existence; les symptômes d’invasion sont ceux que l’on remarque le plus souvent dans la fièvre jaune, mais que l’on peut rencontrer aussi dans d’autres maladies. Ce malade n’a présenté qu’une teinte ictérique légère de la conjonctive et des battements du tronc cœliaque; mais ou sait que la teinte ictérique générale, les hémorragies passives, le vomissement noir qui constituent le plus

l’intendance et la fièvre jaune.

haut degré de la lièvre jaune, ne se montrent le plus souvent, que du deuxième au quatrième jour, et qu'un traitement aussi énergique que celui qu’on a fait subir au malade, a pu prévenir leur développement et modifier, enrayer la marche de la maladie.

« Si cet homme était resté à bord de la Caravane , où il existe un foyer d’infection miasmatique, sa maladie eût été plus grave, plus rebelle et aurait probablement offert les caractères tranchés de la lièvre jaune. Nous sommes portés à admettre cette opinion par la connaissance des faits qui se sont passés à bord de la Caravane , pendant sa traversée des Antilles à Brest, surtout depuis que ce navire a quitté les régions intertropicales.

« La corvette entre à Brest le 21 juin après avoir perdu vingt-sept hommes (en comptant depuis la Havane); les 15, 16 et 17 juin, trois hommes meurent après quatre ou cinq jours de maladie. La température ne devait pas différer beaucoup alors de celle qui régnait à Brest le 21 juin. L’homme qui succombe le 17 a des vomissements noirs : c’est une fièvre jaune; et il n’v a pas de doute pour tous ceux qui sont morts avant cette époque, puisqu’un malade enlevé en six jours, le 11 juin, avait présenté des déjections noires, l’ictère et des hémorragies passives. Ceux qui succombent les 15 et 16 juin n'ont ni vomissements noirs ni hémorragies pas» sives ; chez eux, les phénomènes ataxiques prédominent, mais tout porte à croire que la maladie est la même que celle qui a fait périr un homme deux jours auparavant.

« D’après ces faits, il nous paraît naturel d’admettre que le 21 juin, quatre jours après le dernier décès, la même affection a pu se déclarer chez un homme placé dans les mêmes conditions, et qui, de plus, atteint d’un panaris, séjournait depuis deux jours à l’hôpital du bord où il se couchait sur un lit ayant servi h des malades qui avaient succombé pendant la traversée. »

Les signataires du rapport dont je viens de citer cet extrait étaient MxM. les docteurs Mollet, médecin en chef des hospices civils de Brest; Potel chirurgien-major de la marine, et Miriel. Tous les trois avaient vu la fièvre jaune aux Antilles, le dernier qui vit encore est aujourd’hui directeur de la santé publique à Brest.

Dès mon arrivée dans ce port, j’avais présenté comme indis-

l’intendance et la fièvre jaune.

pensable le désarrimage de la corvette, et j’avais attiré l’attention du conseil de santé sur la cale du navire. Il me paraissait évident, disais-je dans mon rapport, le même qui fut mis en lecture dans la bibliothèque, que les émanations provenant des malades se combinant avec la vapeur d’eau, avec le brouillard dont nous n’avions pas cessé d’être incommodés pendant la traversée, avaient dù pénétrer avec ce dernier dans les parties les plus profondes de la Caravane. Nous verrons plus tard que ce foyer d’infection miasmatique, le seul dont on put établir l’existence à bord, fut nié par Ghervin, et qu’il le remplaça tout à fait gratuitement par une sorte de marais que son imagination créa audacieusement pour la justification de sa fausse théorie. Dans le même rapport, j’ajoutais, à propos de la cale, qu’il était très-important d’y faire pénétrer l’air par tous les moyens possibles, parce que je le regardais comme le plus puissant moyen de désinfection. Mais je me gardai bien de proposer de couler à fond la corvette, comme on l’a fait à Saint-Nazaire pour Y Anne-Marie, pour les raisons que j’exposerai plus loin.

J’avais tellement insisté sur l’insalubrité de la cale, insalubrité que l’on ne pouvait s’expliquer par sa malpropreté, que M. Foullioy, impatient d’apprendre son désarrimage, m’écrivait peu de jours après : « Employez le crédit que votre rang, votre instruction, votre caractère doivent vous donner auprès du commandant de la corvette, pour le déterminer à 11e négliger aucun moyen d’assainir son navire et surtout de dissiper le foyer d’infection que vous avez trop formellement signalé pour qu’il 11e devienne pas l’objet de la plus sévère attention. » S’il ne s’était pas agi d’un foyer miasmatique provenant des malades , M. Foullioy, dont l’esprit technique était si connu, se serait- il servi du verbe dissiper? U11 foyer d’infection géologique, un marais ne se dissipent pas. On les dessèche, on les détruit, on les nettoye.

Les retards dont se plaignait M. Foullioy tenaient uniquement à l’état de faiblese de notre équipage. Composé de convalescents, il était incapable de soutenir aucun travail fatigant. Pour transporter seulement les passagers et leurs bagages au Lazaret, il fallut plusieurs jours, et cette corvée nous donna immédiatement, trente-six malades. Il dut donc décidé qu’on nous enverrait de

l’intendance et la fièvre jaune.

Brest une brigade des forçats pour faire les travaux de force. Je profitai de l’intervalle pour faire incinérer sur l’ile du Lazaret tous les objets de literie qui avaient servi aux malades pendant la traversée. Ils étaient tellement souillés par les déjections que leur lessivage et leur purification eussent été très- difficiles et même dangereux pour ceux qui y auraient travaillé ; d’ailleurs, il n’y avait au Lazaret que de l’eau de citerne à peine suffisante pour les besoins de ses habitants. A mon avis, il eût été bien imprudent d’introduire ces objets à Brest dans l’état où ils se trouvaient. La canicule s’avançait à grands pas et Dieu sait ce qui serait arrivé si, usant largement du pouvoir discrétionnaire dont on m’avait investi, je n’avais pris une mesure radicale. Je me mis donc à la tête de quelques hommes qui avaient déjà en la fièvre jaune comme moi; je fis réunir sur un point de l’ile éloigné des habitations les couvertures, les matelas, les draps les vêtements souillés dont il s’agit e je les livrai aux flammes.

En apprenant la destruction de tant dé objets précieux , Chemin , aux yeux de qui les intérêts du trésor , quelques minimes qu'ils fussent , avaient bien plus dé importance que ceux de l'hygiène publique. dit en pleine Académie, « que cette mesure, qui occasionnait une grande perte à V administration de la marine et aux familles des morts, rappelait les temps d’ignorance et de barbarie et qu'elle était honteuse pour celui qui l’avait mise en pratique. » Etait-il plus honorable, je le demande, de prêcher avec fanatisme, comme il le faisait, une doctrine fausse, périlleuse et qui déjà si souvent a failli ouvrir nos portes aux plus affreuses calamités? Sous ce rapport, il faut le reconnaître, la providence nous a protégés jusqu’ici. Mais pouvons-nous compter sur elle désormais, si nous continuons à méconnaître ses avertissements.

Les forçats destinés à donner la main à nos matelots ne vinrent au Lazaret que vers le 10 juillet, et déjà la Caravane désarrimée en partie, ventilée et purifiée par les procédés usités dans la marine, n’était plus un séjour dangereux. Il y avait, en effet, plus d’un mois qu’on s’occupait de l’assainir, et ces travaux n’étaient pas restés sans effet. Cependant un forçat, nommé Epichet et portant le n° 20958 y contracta la fièvre jaune le 14 juillet en travaillant à mettre des effets en purification dans le ventilateur du Lazaret,

Voici les symptômes qu’il présentait, car j’ai conservé avec soin cette observation ainsi que toutes celles que j’ai recuellies à bord de la Caravane.

Stupeur , douleur véritablement névralgique , douleurs à la région lombaire et dans les membres, forte injection des conjonctives et céphalalgie sus-orbitaire intense, langue blanche imprégnée d’une odeur sui generis que M. le docteur Bellot père a signalée le premier dans la fièvre jaune, soif vive, nausée, puis vomissement bilieux, sensibilité épigastrique, abdomen brûlant, battements cœliaques appréciables à la vue, pouls fréquent, concentré, abdominal, sécheresse extrême de la peau .

Je n’avais pas à m’y tromper, c’était bien là le début de la maladie qui avait décimé l’équipage de la Caravane. Les trente- trois sujets qui avaient succombé, avaient présenté les mêmes symptômes, et du troisième au cinquième jour, en général, la jaunisse et le vomito avaient achevé de caractériser leur état et annoncer leur fin. Or, soit que le forçat Epichet, qui avait à peine vingtquatre à vingt-cinq ans et qui était doué d’une bonne constitution, ait réagi naturellement contre le poison, soit que son transport immédiat au Lazaret où l’air était excellent ait modifié la marche de sa maladie, elle se termina du troisième au quatrième jour par une de ces crises qui font toujours miracle dans le cours des fièvres miasmatiques , c’est-à-dire par des sueurs, des selles , des urines abondantes et d’une odeur caractéristique. Le 18, ce malheureux était en pleine convalescence.

La maladie. d’Epichet augmenta notre quarantaine de dix jours, ce qui la porta au total à trente-cinq. Le 25 juillet, l’Intendance sanitaire de Brest ayant acquis par mes rapports la certitude que toutes les mesures de désinfection avaient été prises et qu’il n’existait plus à bord de la Caravane ni au Lazaret aucune trace de fièvre jaune, nous admit à la libre pratique. Il n’est pas inutile de faire observer que, pendant toute la durée de la quarantaine, le temps fut constamment froid, humide, pluvieux même, par conséquent peu favorable au développement de la contagion. En effet, l’été de 1839 a été remarquable à Brest (les tables météorologiques peuvent encore en faire foi) par les circonstances que je viens de rappeler. Elles expliquent, abstraction faite des mesures

d’assainissement dont il a été question, pourquoi la lièvre jaune ne se propagea qu’à un seul des forçats venus de Brest pour travailler au Lazaret : il faut toujours la chaleur à la fièvre jaune. Quelques jours avant mon entrée à Brest j’avais reçu de M. Foullioy une lettre dont je dois rappeler un passage pour l’explication de mes démêlés ultérieurs avec Chervin : « J’apprends, monsieur, avec plaisir deux bonnes nouvelles, la purification de votre cale et l’amélioration de l’état de votre malade, vous pourrez ainsi vous reposer un peu des travaux qu’ont dù vous rendre si pénibles les graves conjonctures dans lesquelles vous avez été placé. M. Kéraudren a donné à votre situation une attention sérieuse; il vous recommande de publier , à l’appui des faits de fièvre jaune que vous avez observés en rade , une relation qui pourra être mise sous les yeux du ministre de la marine. M. Kéraudren est disposé à appuyer, à Paris, toute demande qui serait faite à votre avantage. Vous connaissez déjà mon opinion sur votre conduite à bord de la Caravane, je me félicite de la voir partager par notre respectable et digne inspecteur général. Recevez mes félicitations sur votre délivrance et agréez l’assurance de ma sincère estime.

« Foullioy. »

Le 18 septembre suivant, je fus nommé chevalier de la Légion d’honneur, et cette nomination, qui résulta des rapports favorables de M. Foullioy, fut accompagnée d’une lettre des plus batteuses que m’adressa l’illustre amiral Duperré; mais, embarqué presque aussitôt sur le vaisseau à trois ponts Y Océan, qui était en armement et destiné pour Toulon, je ne pus m’occuper aussi vite que je l’eusse désiré de la relation demandée par M. Kéraudren. Je ne la fis imprimer qu’en janvier ou février 1840, c’est-à-dire huit mois après avoir quitté Brest. Ce travail, qui existe dans une foule de bibliothèques et dont l’édition est épuisée, avait pour titre : De V importation de la fièvre jaune en Europe et de la possibilité de son dévelopement sous la latitude de Brest ; mémoire qui établit sur des faits authentiques le danger des relations avec les Antilles et l1 incertitude de quelques théories médicales. Ce titre, comme ou le voit, se rapporte parfaitement aux études historiques et médicales que je publie aujourd’hui et qui n’eu sont en quelque sorte que la deuxième édition.

l’intendance et la fièvre jaune.

On m’a souvent présenté, sous Chervin , afin de jeter du ridicule sur moi , comme un contagioniste fanatique ; on va voir combien cette accusation était injuste. A la page 53 du mémoire cité , m’étant posé cette question : De quelle manière la fièvre jaune s’estelle propagée à bord de la Caravane7! j’y répondais dans les termes suivants :

« Il m’a toujours semblé que la propagation de la lièvre jaune avait eu lieu à bord de la Caravane par voie d’infection , c’est-àdire par l’altération progressive de l’air ambiant par les malades ; que ce fait fut manifeste au début de l’épidémie et tant que la cause morbifique se trouva reléguée dans certains points du navire (ceux où il y avait des malades) ; mais que lorsque cette cause devint générale, c’est-à-dire lorsqu’il y eut des malades partout, elle multiplia ses effets avec tant de violence, qu’il fallut renoncer complètement à la suivre avec succès. La maladie débuta, comme je l’ai dit, sur un soldat provenant de Fort-Royal, où l’épidémie était dans toute sa force. Cet homme s’alita dans la batterie et dégagea sans doute des miasmes qui firent de son lit un foyer d’infection dont la sphère d’activité dut s’étendre à une certaine distance. Les médecins et les infirmiers qui le soignaient , mais dont la présence n’était pas continuelle , ne contractèrent pas la fièvre jaune qui ne tarda pas à se déclarer pourtant chez les voisins du malade , chez ceux qui restaient constamment auprès de lui. Lorsque le commis d’administration de la corvette fut atteint après avoir respiré la vapeur infecte qui sortit des vêtements d’un mort, il s’alita dans sa cabine située dans la partie de l’entrepont appelée Sainte-Barbe et qui était assez mal aérée. Il 11e communiqua sa maladie ni aux médecins , ni aux infirmiers , ni aux camarades qui n’eurent avec lui que des rapports passagers. Mais il n’en fut pas ainsi de son ami intime , M. Proutières , et de deux mousses qui restèrent assidûment auprès de lui jusqu’à sa mort. Tous les trois furent atteints et le premier mortellement. Le commandant de la corvette , le 1er lieutenant qui occupaient des logements bien ventilés et totalement séparés des malades n’eurent pas le moindre symptôme de fièvre jaune ; cependant, ces officiers venaient souvent à l’hôpital pour encourager les hommes et ne se gênaient pas pour leur tâter le pouls , leur palper le ventre , etc. Leurs do-

mestiques, au nombre de trois, jouirent de la même immunité.

« Le maître canonnier étant mort , cinq personnes qui habitèrent successivement sa chambre , contractèrent la fièvre jaune. La maladie fit ensuite le tour de toutes les cabines environnantes. Je ne fus frappé moi-même par le fléau, et après deux mois de relations incessantes avec les malades, que lorsque la cause miasmatique fut devenue très-puissante et générale. Du reste , déjà, pendant mon séjour à Vera-Cruz , j’avais pu pressentir que la propagation de la fièvre jaune s’effectue par l’infection miasmatique que créent les malades plutôt qne par la contagion proprement dite, puisque allant observer tous les jours à Saint-Jeand’Ulloa les cas de vomito qui s’v produisaient sur la garnison , non seulement je n’avais pas contracté cette maladie , mais encore je n’avais compromis en rien l’état sanitaire de la Caravane.

Qui pourra contester que cette théorie, que je faisais valoir en 1840 dans mon livre, en l’appuyant sur de bonnes observations, et que j’ai reproduite en 1842 dans un ouvrage plus spécial, Sur l’intoxication miasmatique, n’est pas purement et simplement celle de l’infection par les malades telle que fa développée, dans ces derniers temps à l’Académie, M. le docteur Jules Guérin, théorie dont ne voulait pasChervin, par ce seul motif qu’elle ne pouvait cadrer avec sa marotte favorite : la suppression des lazarets et des quarantaines. L’infection, base du système de Chervin était (je ne saurais trop insister sur ce point important) paludéenne ou géologique; les malades, d’après lui, ne pouvaient transmettre la lièvre jaune et il ne s’inquiétait nullement d’eux. Nettoyer les égouts d’une ville, ceux d’un établissement, la cale et 1? sentine d’un vaisseau, voilà tout ce qu’il y avait à faire, d’après lui, pour empêcher le développement spontané du vomito ou juguler les épidémies. Quiconque ne croyait pas devoir adopter ce système ou se permettait de le discuter librement, comme je le fais aujourd’hui, était signalé comme un esprit rétrograde, comme un champion ignorant des quarantaines. Pour éviter les injures du maître, les sifflets des disciples et assurer son repos, il fallait se vouer au silence comme je l’ai fait pendant quinze ou dix-liuit ans, pour le soin de ma dignité d’homme et de médecin.

En effet, à peine mon travail sur la fièvrejaune, premier essai d’une

28Ü L INTENDANCE ET LA FIÈVRE JAUNE

plume novice et inhabile, mais acte de foi sincère en faveur de la vérité, eut-il été publié, qu’une lutte terrible s’engagea entre Chervin et moi. Je venais de remettre en présence contagionistes et non-contagionistes. De guerre lasse, les uns et les autres commençaient à se reposer de leurs discussions, lorsque le fait de la Caravane , si probant en faveur de l’origine exotique de la fièvre jaune vint les raviver.

Fidèle à ses habitudes, Chervin débuta par déclarer que la peste américaine n’avait pas plus été importée à bord de la corvette par les soldats de Fort-Royal que l’équipage de cette dernière ne l’avait importée lui-même deux mois après au Lazaret de Brest. Enfourchant aussitôt son grand cheval de bataille, il n’hésita pas à nier généralement l’authenticité de tous les faits qui s’étaient produits sous mes yeux au milieu de l’Océan et à déclarer que lf épidémie avait eu pour seule cause la malpropreté et l’infection de la cale, que j’avais négligé de faire assainir comme mon devoir me le prescrivait.

En présence de cette audacieuse accusation de la part d’un homme qui n’avait jamais mis les pieds sur le théâtre des événements, je dus invoquer le témoignage de mes compagnons d’infortune. Un seul se trouvait alors en France; mais, après lecommandant, c’était celui qui avait le plus de compétence. Je veux parler de M. Raymond de Cuers, lieutenant de vaisseau, aujourd’hui prêtre à Paris. Lui ayant fait part des démentis que je recevais de Chervin, il me répondit dans les termes suivants :

« Toulon, 8 janvier 1842.

« Je pensais, mon cher Bertulus, que vos antagonistes, dans le grand débat que vous soutenez depuis notre épidémie, ne vous contestaient que la valeur des conclusions médicales de votre ouvrage; mais je vois qu’ils ont même élevé des doutes sur la partie historique de ce travail; je viens donc vous donner mon témoignage quelque faible qu’il puisse être. Comme vous j’ai vu l’épidémie ; de vous j’ai reçu le mémoire que vous avez publié ; je dois à la vérité de déclarer que votre historique de l’épidémie de la Caravane est exact et s’accorde en tous points avec mes souvenirs. Vous savez aussi bien que .moi, mon cher docteur, si de pareils

l’intendance et la fièvre jaune

souvenirs peuvent s’effacer de la mémoire des hommes qui ont passé par ces traverses. »

Après ce témoignage intervint celui du commandant dont la responsabilité était mise en jeu par lesassertionsdeGhervin.il déclara publiquement dans les Annales maritimes et coloniales que la cale de la Caravane avait été parfaitement nettoyée et que jamais il n’y avait existé le moindre foyer d’infection visible. Voici quelques passages de la tettre de M. Lartigue à M. Bajot :

« J’ai lu, il y a quelques jours, dans les Annales maritimes , de novembre 1841, une lettre de M. Bertulus ex-chirurgien major de la Caravane , qui réfuté un rapport fait à l’Académie royale de médecine par M. le docteur Chervin sur le mémoire intitulé : De l’importation de la fièvre jaune en Europe.

« M. Bertulus place l’authenticité des faits sur lesquels reposent les conclusions de son travail sous la garantie du commandant, des officiers et du nombreux équipage de la Caravane.

« Jamais cale de navire n’a été aussi souvent nettoyée que celle de la Caravane, car elle avait été totalement désarrimée à Toulon en août 1 838, à Vera-Cruz en janvier 1839, à la Martinique quatre jours avant le premier cas de fièvre jaune (il avril) qui eut lieu sur un passager.

« L’équipage de la Caravane avait tellement souffert depuis notre départ de la Martinique qu’il eut beaucoup de peine à serrer les voiles lors de notre arrivée à Brest. Quelques jours après, et par suite de cette fatigue, trente-six hommes tombèrent malades. »

On croira peut-être que Chervin perdit courage après cette déclaration du commandant. Qu’on se détrompe : il prétendit alors que si le foyer d’infection ne s’était pas trouvé dans la cale elle-même, il avait dû exister dans le vaigrage (on voit bien qu’il lui en fallait un à tout prix). On appelle vaigrage l’espace vide qui se trouve entre le bordé extérieur et le bordé intérieur d'un vaisseau. Rien n’y peut pénétrer, et cet espace est absolument sans communication avec la cale elle-même. Or, la supposition de l’existence d’un foyer d’infection dans cette partie du navire démontrait à la fois l’imperturbable audace de Chervin et son ignorance absolue des choses de la mer. Les marins savent tous, en effet, que c’est à peine si le vaigrage peut contenir de l’eau de mer provenant de la

l’intendance et la fièvre jaune.

fatigue du vaisseau dans les gros temps, mais qu’aucun détritus même pulvérulent 11e pouvant s’y introduire, tout foyer d’infection y devient impossible. J’en appelai vainement à tous les officiers de marine et surtout aux ingénieurs des constructions navales dont la compétence, en pareille matière, est incontestable. Les témoignages 11e me manquèrent pas ; mais Chervin persista dans son dire, et la gent moutonnière qui croyait à son infaillibilité ne put la mettre en doute un seul instant.

Du reste, eu affirmant audacieusement que la fièvre jaune de la Caravane avait été due à l’infection de la cale, bien qu’il n’y eût jamais mis les pieds et, en dépit de mes dénégations, le chef du non-contagionisme était fidèle à son éternel programme. Je l’ai déjà dit, il avait la monomanie des marais et des égouts; sur ce chapitre, il n’entendait pas raison et 11e ménageait pas ses meilleurs amis. C’est ainsi que MM. les docteurs Catel et Rufz qui appartenaient à son école et dont les écrits étaient empreints de noncontagionisme, ayant émis l’opinion que le retour de la fièvre jaune à Saint-Pierre en 1838, après dix ans d’absence, 11’avait pu être dû à l’infection, cette ville étant des plus saines, leur maître leur dit carrément qu’ils s’étaient trompés et leur prouva de Paris qu’il connaissait beaucoup mieux Saint-Pierre qu’eux-mêmes (voirie bulletin de l’Académie, séance du 2 août 1842).

Jaloux de repousser sans en laisser subsister aucune, toutes les suppositions de mon puissant antagoniste relatives à la Caravane , j’écrivis à Pariset pour lui demander conseil sur la position.il m’engagea à rédiger un mémoire ad hoc et à l’adresser à l’Académie. Je me mis aussitôt à l’œuvre avec l’ardeur qui me caractérise, et peu de jours après j’envoyai à la première compagnie médicale de France un travail consciencieux où je démontrai l’absurdité des prétentions de Chervin. Une Commission composée, je crois, de MM. Loude, Nacquart et Grérardin fut chargée d’en faire l’examen ; mais avant que ce dernier, qui était rapporteur, eût accompli sa tâche, Chervin, qui avait pris connaissance de mon mémoire et l’avait eu à sa disposition en vertu d’une vieille habitude qui ne fait pas honneur à l’impartialité de l’Académie, venait lire à ses collègues un long factum dans lequel il 11e se bornait pas à me prodiguer les démentis les plus injurieux, mais où il se laissait

L INTENDANCE ET LA FIÈVRE JAUNE

aller encore contre moi à des personnalités inqualifiables. Voici la preuve de ce que j’avance, je l’extrais de la Gazette médicale de Paris , n° du 28 janvier 1842, page 79 :

« M. Chervin lit un mémoire sur les quarantaines dans lequel il critique le travail de M. Bertulus relatif à la transmission de la fièvre jaune dont il a déjà été question.

« M. Bousquet. — L’insertion du mémoire de M. Chervin au Bulletin est de droit, mais je demanderai à l’auteur la permission de retrancher de son manuscrit quelques expressions un peu vives qu’il adresse à M. Bertulus ; je suis d'autant plus fondé à le lui demander qu'il me semble assez étrange que M. Chervin prétende connaître l'état de propreté de la corvette la Caravane lui qui ne Va pas vue mieux que M . Bertulus qui y a fait un long séjour.

« Ici,M. Bousquet lit un passage extrait du mémoire de M. Bertulus et dans lequel ce médecin donne des détails minutieux sur la manière dont ce bâtimen t fut nettoyé avant son départ de Toulon, sur la composition de son lest et sur le soin avec lequel on s’attacha à y entretenir la propreté pendant la traversée.

« M. Chervin. — Vous voyez, messieurs, d’après ce passage même que M. Bousquet vient de lire, que parmi les précautions dont il parle, M. Bertulus en a oublié une des plus importantes. La membrane d’un vaisseau est très-épaisse, et dans le vide qui existe entre la surface extérieure et intérieure, il s’introduit des matières susceptibles de décomposition et qui peuvent, lorsqu’on les y laisse séjourner trop longtemps, devenir une cause d’infection. Eh bien ! M. Bertulus ne nous a pas dit s’il a fait nettoyer cette partie du bâtiment ( risum teneatis nautæ) (1).

« M. Bégin. — Il me semble que l’Académie n’a pas à écouter des discussions de polémique, surtout lorsque le débat a heu entre un de ses membres et un médecin qui lui est étranger et ne peut

(1) La manie d’ergoter et l’insigne audace qui formait le fond du caractère de Chervin ne se révèlent nulle part avec plus de force que dans son assertion véritablement énorme sur le vaigrage. Comment pourrait-on nettoyer, par exemple, une boîte parfaitement fermée et lutée? Telle était ma position vis-à-vis du vaigrage. Rien n’v entre, rien n’en sort; il est absolument hors de toute atteinte.

L INTENDANCE ET LA FIÈVRE JAUNE

par conséquent se défendre, plaider sa cause devant nous. Les développements dans lesquels M. Cherviu vient d’entrer sont sans doute très-intéressants, mais l’Académie ne peut intervenir dans une affaire de ce genre.

« Ghervin. — Je ne demande pas que l’Académie intervienne en aucune manière, je ne viens pas la sommer de se prononcer entre M. Bertulus et moi; seulement , au moment où on annonçait un fait aussi grave que V importation de la fièvre jaune , j’avais cru qu’il ne serait pas inopportun de montrer que cette nouvelle reposait sur des observations inexactes.

« Pariset. — M. Bertulus a été absent de France durant six mois ; pendant ce temps , M. Chervin n’a cessé de le poursuivre de ses attaques et F est seulement en abordant à Toulon qu'il a appris les critiques et les imputations dont il avait été V objet, qu’il s’est trouvé compromis dans sa réputation , dans son honneur . . . .

« M. Cherviu vivement. — Je n’ai jamais attaqué l’homme, je n’ai considéré que les choses.

« Pariset. — Vous avez dit qu’il avait méconnu ses devoirs. C’est le plus grand tort que Ton puisse faire à un homme.

« M. Chervin. — M. Pariset aime mieux sans doute laisser passer l’erreur ?

« Pariset, dans la plus grande agitation, — Non ! mais c’est la forme de vos critiques que j’attaque. Vous vous livrez contre un confrère aux personnalités les plus offensantes ; puis vous venez les lire devant nous. Vous voulez faire de l’Académie une matrone dont le manteau couvre tous les scandales . »

Après une vive discussion, la séance est levée à cinq heures un quart.

Une séance si orageuse dont je n’ai rapporté d’ailleurs que le fond, peut donner à mes lecteurs une juste idée des habitudes de Chervin. Il fatiguait l’Académie par des lectures fréquentes sur sa question favorite. Toutes les fois que le mot fièvre jaune était prononcé, il produisait sur lui l’effet de l’étincelle électrique, et ce savant que l’on disait très-hon, très-agréable dans ses relations intimes, devenai t tout-à-coup injuste, personnel, intolérant; l’Académie sentait bien qu’il la compromettait, qu’il Peu traînait hors des voies frayées ; mais elle était obligée de ménager un de ses

L 'intendance et la fièvre jaune.

membres. Le plus souvent, lorsqu’il montait à la tribune pour lire ses éternelles élucubrations sur la fièvre jaune, on n’écoutait pas ; mais l’impression au Bulletin étant néanmoins de droit, il en résultait que la Compagnie semblait avoir pris la responsabilité de la critique chervinienue et lui avoir accordé sa haute approbation. Voici une lettre de Pariset qui démontre la vérité de ce que j’avance :

« Savez-vous pourquoi on 11e vous défend pas lorsque Ghervin vous attaque, c’est que personne n’écoute Chervin, et que dès qu’il parle, tout le monde parle ou bien s’en va ; que dire donc contre des choses qu’on n’a pas entendues?

« Il vous impute des opinions que vous n’avez pas, à M. G-érardin et à moi des sentiments que nous n’avons pas. Il nous accuse d’avoir dit que nous voulons l’écraser. Je vous jure que de ma vie je n’ai songé à écraser Chervin.

« J’entends dire autour de moi que c’est un monomane qu’il faut ménager. M. Kéraudren vous l’a dit également, il a raison. Cependant il est bon, de temps à autre, de le rappeler à l’ordre. Faites-le, mais en riant, sans le prendre au sérieux. Je vous le répète, Chervin fatigue, fatigue l’Académie. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour obtenir un peu de silence lorsqu’il parle. Nos efforts sont vains. L’autre jour, il descendit de la tribune tout rouge d’indignation, et, en effet, quelle impiété de 11e pas avoir ouvert toutes ses oreilles à d’incessantes redites ! »

Ces explications de Pariset 11e pouvant me satisfaire ni me faire prendre en patience les attaques de Chervin, le silence de l’Académie, la paresse de son rapporteur qui me laissait sous le coup d’imputations que je ne méritais pas, je fis une seconde édition de mon travail et je l’adressai à M. Bajot, rédacteur en chef des Annales maritimes , qui s’empressa de l’insérer dans son excellent recueil.

Dès lors, l’animosité de Chervin arriva à son apogée. Non content d’attaquer journellement et sans aucune mesure ma personne et mes doctrines, il employa tous les moyens, ne recula devant aucune démarche, soit pour m’obliger à me retirer de l’arène, soit pour donner quelque crédit à ses accusations ; c’est ainsi qu’il écrivit de longues lettres, qui me furent aussitôt communiquées,

l’intendance et la fièvre jaune.

à plusieurs de mes chefs de la marine, afin de les engager à exercer sur moi une pression tendant à me réduire au silence, pression que ces Messieurs s’empressèrent aussitôt de décliner. Il exploitait ensuite avec habileté les rivalités qui, de tout temps, existèrent dans les corps savants; il provoqua, l’intervention fort étrange, pour ne rien dire de plus, de divers médecins de la marine, mes collègues, qui ne craignirent pas de joindre leurs démentis ou leurs réticences aux siens, bien qu’ils n’eussent jamais vu, meme de loin, la Caravane pendant que le vomito la ravageait. Passe encore, si tous ces médecins avaient eu qualité pour se mettre en avant dans cette affaire ; mais à l’exception d’un seul d’entre eux, ils n'avaient fait l'expédition du Mexique qu’en sous ordre, dans le grade le plus inférieur de la hiérarchie, et leur témoignage ne pouvait avoir par suite aucune importance. Pour bien connaître une maladie, pour disserter sur sa nature, son traitement, sa prophylactique, il faut avoir eu à lutter contre elle corps à corps, comme chef de service, avoir connu la lourde responsabilité qui découle de cette position; mais Chervin, aveuglé par la colère, ne s’arrêtait pas à de pareilles considérations : il acceptait tout secours qu'on lui offrait contre moi, et les questions de compétence ne le touchaient plus.

Mes souvenirs me font défaut pour rappeler ici tout ce que le chef de l’école non-contagioniste tenta d’audacieux, et, je dois le dire , de profondément inconvenant , pour avoir raison , quand même, de celui qui, le premier, peut-être, depuis vingt ans, avait osé porter la main sur l’œuvre à laquelle il avait voué son existence, œuvre que, par un retour fatal des choses d’ici-bas, devait achever de ruiner, à notre époque, converti par l’évidence des faits, un de ses disciples. La lutte prit enfin un tel caractère de personnalité, que je me disposais à me rendre à Paris pour demander raison à mon antagoniste que je ne conuaissais pas, que je n’avais jamais vu, mais qui me provoquait journellement par sa malveillance et ses fausses accusations, lorsque la Gazette médicale de Paris m’apprit qu’il venait de succomber aux suites d’une apoplexie dont il avait eu une première touche l’année précédente (1842). A quelques jours de là, je recevais de Pariset une lettre dans laquelle il m’annonçait cet événement, et m’en faisait connaître les dé-

l’intendance et la fièvre jaune.

tails : « Vous savez, cher ami (me disait-il), que nous venons de perdre M. Chervin ; le pauvre homme a emporté clans V autre m onde sa manie de tout faire plier à ce qu'il appelait ses convictions ; jamais personne n’avait porté plus loin l’opiniâtreté de V erreur.»

Bien des gens ont voulu faire de mon célèbre antagoniste un menteur, un falsificateur de la pire espèce; j’ai toujours combattu cette opinion, et mon vieux maître, M. Bally, a agi de même. J’ai toujours pensé, au contraire, que Chervin obéissait à des convictions, mais qu’il avait mal vu. Ainsi que je l’ai dit au commencement de ce travail, il avait étudié la fièvre jaune à la fin des épidémies (c’est un fait démontré), dans les contrées qui°en sont le berceau, et où 11e peut se révéler clairement sa contagion par les malades et les objets qui en proviennent. Il est remarquable, en effet, que c’est de l’Amérique et de l’Égypte que nous sont venus les arguments les plus spécieux contre la contagion de la fièvre jaune et celle de la peste ; mais s’il avait été donné à Chervin, à Clot-Bey d’embarquer ces affreuses maladies sur des navires et d’en suivre pas à pas la propagation, comme ont pu le faire trop souvent les médecins navigateurs, ils auraient fait comme M. Mélier, à Saint-Nazaire, et se seraient inclinés devant la réalité. Ils n’auraient pas confondu la contagion avec le génie épidémique, ou du moins ils auraient fait la part de l’une et de l’autre chose, puisqu’elles 11e s’excluent pas mutuellement.

Le meilleur argument qu’on puisse faire valoir en faveur de la sincérité de Chervin, tout en blâmant sa fougue et ses injustices, c’est qu’il vécut et mourut dans la gène. Dans ses derniers jours, il eut, dit-on, besoin de l’assistance de ses amis, et ce savant dont le brillant et spécieux système obscurcit, enchaîna pendant plus de 30 ans la vérité médicale n’en tira jamais aucun profit pour lui-même. A lui les luttes ardentes, fiévreuses, les querelles envenimées, la pauvreté, enfin la mort prématurée. A (ses successeurs, les emplois lucratifs, les dignités, le pouvoir; mais, en revanche, les terreurs incessantes, une responsabilité lourde et compromettante, et, en dernier lieu, les mortifications qui résultent toujours quoiqu’on en dise, d’une amende honorable, d’une rétractation...

Toutefois, si Chervin 11e fut, comme je l’affirme, ni un împos-

l’intendance et la fièvre jaune.

teur, ni un falsificateur, il ne fut pas davantage un homme de

génie. S’il en eut un, ce fut celui de l’audace et de l’opiniâtreté.

En effet, il n’a rien découvert, rien créé, rien perfectionné ; il n'a

été, je l’ai déjà dit, que le champion convaincu d’une erreur, en

souvenir de laquelle son nom restera désormais attaché dans les

annales de la médecine, et qui, professée pour la première fois, en 1720, ainsi que je l’ai déjà rappelé, à l’occasion delà grande peste de Marseille, où elle ne trouva aucun crédit, devait après avoir ébloui notre siècle plus crédule, trouver un tombeau à Saint- Nazaire, dans une épidémie restreinte, obscure sans doute, mais néanmoins féconde en enseignements...

Il est à peu prés inutile, je crois, d’ajouter que tous les efforts de Chervin et de ses disciples n’ont diminué en rien l’importance du fait de la Caravane , ni entaché le moins du monde son authenticité ; loin de là, il a conservé toute sa force brutale ; outre qu’il s’était produit devant plus de 500 témoins, il était soutenu comme on l’a vu, par les rapports officiels du commandant, du conseil de santé, de l’intendance sanitaire de Brest et de la commission d’enquête. Aussi, le trouve-t-on cité dans presque tous les ouvrages modernes qui traitent de la question ; les derniers auteurs qui l’ont mentionné honorablement à ma connaissance, sont MM. Anglada (Traité de la contagion) et Laure, médecin, en chef de la marine (Traité du typhus américain) . Ce dernier, vieux praticien de la fièvrejaune, a apprécié dans les termes suivants l’évènement de la Caravane et les procédés de l’école chervinienne :

« Pour tous les médecins, dit-il, la fièvre jaune est étrangère à l’Europe. Cependant elle a paru, bien des fois, en Espagne, en France, en Italie et jusqu’à Brest, vers le 48° de lat. boréale; toutes ces épidémies dont on peut suivre l'histoire dans le Traité Caillot, et celle rapportée par le médecin de la Caravane, ont été nécessairement importées et transmises. Examinons cette dernière qu’il sera plus facile de contrôler. M. Bertulus en 1838 et 1839 fait un long séjour sur la rade de Vera-Cruz. Tous les jours il voit la fièvrejaune dans le fort de Saint-Jean-d’Ulloa (M. Laure en dirigeait en chef le service de santé). Plus tard, il en fait l’expérience sur lui-même; cette épreuve si précieuse pour le médecin lui

l’intendance et la fièvre jaune.

donne qualité pour reconnaître la fièvre jaune. Arrivé à la Martinique, où le mal sévissait, il reçoit à bord des convalescents et des individus valides qu’il doit porter en France. L'épidémie éclate sur les passagers et gagne l’équipage. Jusqu’ici rien ne lui manque, les douleurs névralgiques, l’injection des conjonctions, la marche prompte et rapide qui n’appartient pas à un autre typhus, l’ictère, le vomissement noir pathognomonique ; de nouveaux cas se présentent pendant la traversée, toujours avec les mêmes symptômes ; les derniers se déclarent dans la rade de Brest ; le médecin se croyant à l’abri de toute cause d’erreur, annonce que la fièvre jaune est à bord de la Caravane , on le nia. C'était donc une affaire de diagnostic. Qui la décidera ? Le médecin navigateur qui a étudié la maladie sur les lieux , qui a vécu au milieu de l'épidémie, qui l’a éprouvée? Non , ceux-là même qui avaient imposé des limites à la fièvre jaune et qui avaient aboli la transmission . Cependant elle existait à la Martinique , elle existait au départ ; qu'on nous dise à quelle hauteur elle a abandonné la route de la Caravane ?

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