‹ Marseille et son intendance sanitaireChapitre 16 sur 35 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

SOMMAIRE I

Importation duvomito aux iles du Cap-Vert et à l’ile de Wigt (Angleterre).— Conduite des autorités britanniques. — Importation aux Bermudes en 1847, au Brésil en 1849, à Gènes en 1850, à Oporto en 1852. — Pourquoi je préfère l’expression de germe à celle de miasme en parlant des pestes. — Les lièvres dues à l’infection géologique ou extérieure ne se compliquent pas de contagion. — Importation de la lièvre jaune à Brest, en 1855. — Nouveaux faits de longue incubation. — Importation de Lisbonne, en 1857. — Épidémie du navire YHarriet.

Presque au même moment où Ton tentait sans vergogne de me réduire au silence, c’est-à-dire, en octobre 1845, une nouvelle importation de fièvre jaune avait lieu en Angleterre, avec des circonstances analogues à celles de la Caravane. Ce fait doit être rapporté ici à divers titres , mais spécialement pour donner une idée de la manière d’agir de nos voisins et de l’impartialité des médecins qui prêchaient chez eux la doctrine erronée de la noncontagion.

Le bateau à vapeur Y Eclair, monté par 140 hommes et attaché à la station de la côte occidentale d’Afrique, ayant passé un temps assez long au mouillage de l’île Sherboro, où il bloquait l’embouchure d’une rivière, eut son équipage atteint d’une lièvre avec vomissements mélaniques et perdit dix hommes. Rentré à Sierra- Leone , comme le mal tendait à s’accroître, on l’expédia pour

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Boa-Vista (îles du Cap-Vert) le 10 août. Il y arriva le 21; là , au lieu de séparer les malades et les convalescents des hommes restés sains , on les envoya tous pèle-mèle à un fort situé sur un îlot à un mille de la ville. Là une soixantaine de cas s étant encore développés , les autorités anglaises prirent une décision étrange. Ils firent rembarquer, sur l'E clair, les malades, ceux qui se portaient bien, en un mot, l'équipage tout entier, et expédièrent le navire pour Madère prescrivant au capitaine de continuer sa route pour l'Angleterre , si on ne V admettait pas aux Canaries en libre pratique.

C’est ce qui arriva , et le 13 septembre 1844 Y Eclair quitta Madère pour se rendre en Angleterre, où il mouilla le 28 septembre à l’île de Wigt.ll avait perdu, à partir de son arrivée à Boa-Vista, 45 hommes du vomito, qui ne tarda pas, d’ailleurs, à se répandre dans ce port, d abord sur des blanchisseuses qui avaient lavé le linge des malades, puis sur une quarantaine d’ouvriers qui avaient travaillé à bord de Y Eclair , De Boa-Vista la maladie se répandit jusqu'aux villages les plus éloignés.

Les autorités de l’ile de Wigt au lieu de prescrire le débarquement immédiat du malheureux équipage de Y Eclair sur un point de l’ile ou il aurait pu être disséminé dans divers locaux affectés les uns aux malades, les autres aux convalescents et aux hommes valides, le maintinrent à bord et envoyèrent YEclair à la crique de Standgate, où il mit plus de quatre jours à se rendre? et où on retint encore l’équipage à bord pendant six’autres jours avant de le débarquer. Cette circonstance amena encore cinq nouveaux décès et la maladie s’éteignit, de guerre lasse, faute d’aliment. Le pilote qui avait conduit YEclair de l’île de Wigt à Stanghate , contracta 1a. maladie et périt avec le vomissement noir.

Voilà comment les Anglais non-contagionistes entendaient L humanité au moment même où ils unissaient leurs efforts à ceux de l’école de Ghervin, pour exercer sur le gouvernement de Louis-Philippe une pression tendant à faire supprimer d’une manière absolue les quarantaines sur le continent. Mais ce qu’il y a de plus étrange, dans cette affaire de V Eclair, c’est que le médecin qui l’a rapportée dans le second mémoire du Conseil général britannique sur la fièvre jaune et les quarantaines, s’en est servi pour prouver le danger de ces dernières. Toutes les fautes de l’administration anglaise que j’ai soulignées, il ne les relève pas. D’après lui, les malheurs de V Eclair ont une cause unique: la quarantaine qui a été imposée à ce navire. « Des autorités médicales fort élevées , dit cet étrange logicien, ont déclaré que le cas

l’intendance et la fièvre jaune.

de l’ Eclair et l’histoire de l’épidémie qui éclata à Boa-Vista, en 1845, fournissent la preuve concluante que la fièvre jaune est quelquefois importée; mais dans cette affaire, ajoute-t-il, on a admis implicitement la déposition de témoins pour la plupart pauvres et ignorants , dont plusieurs avaient un intérêt direct à établir l’importation. » On ne doit pas admettre cette dernière, telle est sa conclusion.

J’ignore quel est le nom de l’auteur de ce rapport sur la fièvre jaune, dont un exemplaire m’est tombé sous la main chez un bouquiniste du quai Voltaire, pendant mon séjour à Paris, et oùje suis cité. Mais dans les 41 5 pages qui le constituent je n’ai pu trouver un seul raisonnement solide, un seul fait qui ne fntpas travesti ou mal interprété. L’odieuse partialitéde celui ou de ceux quil’ont rédigéne peutètre plus manifeste. A l’exemple deChervin ils ne citent que les fai l s négatifs ; nouveaux pères Loriquet, ils passent audacieusement l’éponge sur l’histoire de la fièvre jaune. Toutes les fois qu’un fait dans le genre de celui de YEclair se présente à eux, ils en nient purement et simplement l’authenticité ou bien ils font peser sur les médecins qui l’ont rapporté, cet éternel reproche d’ignorance qui leur est familier. On vient de voir, par ce qui précède , que la pauvreté elle-même est à leurs yeux un motif de repousser certains témoignages. Je me suis trouvé cité dans ce rapport à propos d’une coïncidence d’opinion entre Ghervin et moi , relative à la nature de la fièvre jaune; mais fauteur n’a pas dit un seul mot du fait si grave de l’importation de cette maladie à Brest, par la Caravane , fait qui avait seul motivé ma publication.

Le 8 décembre 1847, une frégate à vapeur anglaise quitte les Antilles, où régnait la fièvre jaune, et arrive aux Bermudes le 24 du même mois. Elle avait perdu, depuis son départ de la Trinité, 46 hommes. On débarqua l’équipage et on le mit en quarantaine, en séparant les personnes bien portantes des malades. Dans cette position, les communications avec le vaisseau étant interrompues, 75 cas eurent encore lieu néanmoins sur les matelots. (D’où venait donc ici l’infection?) Deux individus du port qui furent employés au désarrimage de la frégate, contractèrent la maladie; mais celle-ci ne se répandit pas aux Bermudes , pas plus qu’elle ne se répandit, en 1821, de Pomègue à Marseille, pour deux bonnes rai-

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sons : la première c’est que la saison était trop avancée, la seconde c’est que les malades avaient été séquestrés . Si le fléau avait envahi les Bermudes on n’aurait pas manqué de mettre ce fait sur le compte de quelque foyer d’infection maritime ou géologique. Or, tous les marins savent que ces iles ne sont formées que de roches arides, qu’elles ne produisent absolument rien et jouissent d’un climat tout tempéré.

Deux ans avant l'ouverture des conférences internationales, c’est-à-dire, en 1849, le vomito , qui jusqu’à cette époque n’avait jamais paru au delà de l’équateur dans l’hémisphère austral, fut importé à Bahia ( Brésil ) par des navires américains , et de là à Rio-Janeiro. C’est au mois de janvier 1850 que les premiers parurent dans cette grande cité, d’abord sur les navires ancrés dans le port et dont plusieurs provenaient de Bahia , puis dans les maisons voisines. Le mal gagna ensuite de proche en proche le centre de la capitale , en sortit par les faubourgs et se répandit alors dans la campagne à une distance d’environ dix lieues. Dans cette épidémie il périt un malade sur dix. On en trouve une histoire dans l’ouvrage de notre honorable et très-regretté confrère , M. Louis Saurel, qui se trouvait sur les lieux. ( Essai d’une climatologie médicale de Montevideo, etc.)

Depuis ce moment, le fléau des Antilles n’a plus quitté l’empire du Brésil , où on pourrait le considérer endémique , s’il n’était reconnu aujourd’hui qu’il n’y a rien de commun entre une endémie et une contagion. Longtemps aussi on avait pu croire qu’à partir de 1800 la fièvre jaune était devenue endémique dans la péninsule hispanique, et le temps, Y observation ont fini par faire justice de cette erreur. Lorsque les germes, les miasmes du vomito seront épuisés au Brésil, ce pays reviendra ce qu’il fut jadis et on n’y parlera pas plus de cette affection , qu’on n’en parle à cette heure en Espagne, grâce aux quarantaines.

Le 11 du mois d’avril 1850 arriva à la quarantaine du môle neuf de Grênes, le brick sarde la Providenza , commandé par le capitaine Quartino (Francesco), provenant de Fernambouc, dont il était parti le 6 février, avec un chargement de sucre en sacs.

Ce navire était sous l’aggravation de la circonstance extraordinaire que, pendant sa navigation, du 11 février au 7 mars, quatre

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personnes (le son équipage étaient mortes à bord, par suite de la fièvre jaune qui régnait à Fernambouc. Parmi ces morts, était le capitaine Morteo (Simone) qui commandait alors; de plus, le navire s’étant, le 25 mars, présenté devant Gibraltar, ayant à bord un autre malade de son équipage, il fut repoussé par ce motif et dut repartir le lendemain 26, sous le commandement du capitaine Quartino.

D après ces circonstances, le navire fut envoyé de Gènes à Varignano pour y subir la quarantaine voulue, et y arriva le 16 dudit mois d’avril.

A l’arrivée du navire dans ce port, lors de son entrée à Varignano, toutes les personnes qui se trouvaient à bord furent reconnues, par les médecins sanitaires qui en firent l’inspection, être dans un état de santé parfaite, sans en excepter l’homme qui se trouvait malade lors de l’arrivée à Gibraltar et qui, plus tard, s’était entièrement rétabli de la maladie qu’il avait supportée.

Deux gardes de santé ayant été embarqués sur ce bâtiment, on procéda à la ventilation des effets de l’équipage. Cette opération était terminée quand, le 25 avril, un des deux gardes, Portunato (Giuseppe), de l’àge de trente-huit ans, tomba malade, et, ayant été débarqué dans l’infirmerie du Lazaret, y mourut le 28 du même mois, à huit heures et demie du soir, arec les symptômes de la fièvre jaune.

Cette importation n’eut aucune suite, mais je ferai remarquer en passant que l’incubation sur les malades du Providenza a dû être beaucoup plus longue qu’il ne l’admet, puisque l’évolution, en général, très-rapide de la fièvre jaune, a mis vingt-sept jours à s’effectuer chez les quatre .premiers, et qu’en admettant que le dernier n’ait contracté la contagion que le jour même du dernier décès, elle aurait encore couvé chez lui dix-huit jours, puisqu’il ne s’alita que devant Gibraltar.

Que de faits de ce genre ne trouverait-on pas, si on compulsait avec soin les Annales de la science !

Quoi qu’il en soit, c’est du Brésil, ainsi contagié, que la fièvre jaune a fait une pointe jusqu’à Oporto (Portugal) en 1852 et à Lisbonne en 1857.

Elle fut importée dans le premier de ces ports par les navires la

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Tentadora et le Duarte qui avaient eu des malades pendant la traversée. J’ignore le chiffre officiel des cas qui eurent lieu à Oporto ; ce qu’il y a de certain c’est que le fléau n'y prit pas d’extension, soit parce que la saison ne lui convint pas, soit que les aptitudes de la population ne lui furent pas favorables ; car il faut tenir compte de toutes les circonstances dans l’étiologie des contagions. M. le professeur Anglada, de Montpellier, auteur d’un excellent Traité sur la contagion qui est dans les mains de tous les médecins du Midi et qui est, d’ailleurs, parfaitement apprécié à Paris, dit à ce sujet :

•« On demande comment on peut concilier la croyance à la contagion de la fièvre jaune, avec cette circonstance, qu’elle cesse aux approches de l’hiver. Si le germe contagieux demande pour rester lui-même un certain degré de température, faudrait -il s'étonner qu'il dégénère sous l'action du froid, pareil à ces plantes des pays chauds , qui n’échapperaient pas aux rigueurs de nos hivers sous l’abri de nos serres, »

Cette comparaison est aussi juste que possible : dans tout fait vital ou organo-dynamique quel qu’il soit, ne faut-il pas toujours tenir grand compte des conditions du milieu ambiant? La graine qu’on jette en terre, ne fait son évolution que moyennant certaines conditions de chaleur, d’humidité, de constitution géologique ; de même, il faut aux miasmes, aux semences morbides, des conditions de milieu différentes, selon leur nature. Au miasme ou au germe de la fièvre jaune, il est notoire, qu’il faut la chaleur poussée jusqu’à une certaine limite, et l’énergie seule d’un grand foyer naviguant, pourra résister quelque temps au froid, comme je l’ai vu à bord de la Caravane, pendant la traversée de Cuba à Brest. Pour le miasme de la peste, au contraire, la chaleur est une condition défavorable ; aussi, est-il généralement admis dans le Levant que, passé le 21 juin (la Saint-Jean), il n’y avait plus de cas de cette maladie, lorsqu’elle s’y montrait. Je ne crois pas utile d’en dire davantage sur ce point de pathologie, et j’espère qu’on me pardonnera d’avoir employé, à propos de peste et de fièvre jaune le mot de germe. Je sais qu’il ne pourra pas plaire à tous mes lecteurs; mais je prie les médecins qui en seraient choqués, de vouloir bien se souvenir que je suis de l’école hippocratique pure, de celle qui considère dans l’homme un dynamisme, un

agrégat matériel, et qui professe avec raison que lorsqu’on étudie les corps vivants, il faut bien se garder de faire abstraction de la vie. Or, il y a dans le mot germe , quelque chose qui rappelle bien plus l’action de celle-ci que dans le mot miasme.

Ne possédant aucun renseignement précis sur l’importation du vomito opérée à Brest, en 1855, par la corvette de l’Etat la Recherche, je me suis adressé tout naturellement, pour en avoir, à mon excellent et savant ami, M. Duval, 1er chirurgien en chef de la marine à Brest, à qui j'ai eu l’honneur de donner quelques soins à la Martinique, en avril 1839, lorsqu’il y fut atteint par la fièvre jaune, sur la gabare la Girafe. Je reçois aujourd'hui de ce médecin, l’une des sommités les plus distinguées de la chirurgie navale, une lettre et une note que je crois devoir reproduire ici, sans y rien changer, parce qu'elles répondent parfaitement au but que j’ai en vue de remplir en rapportant le fait,

« Cher collègue et ami, me dit M. Duval : Vous eussiez reçu cette petite notice, sur la Recherche , il y a bien des jours, si je n’avais perdu un temps précieux à retrouver votre lettre, que je crois avoir perdue à l’hôpital.

et J’ai passé sous silence tout ce qui se rapporte à des symptômes que vous connaissez parfaitement, et que j’ai revus plus d’une fois encore, après notre rencontre à la Martinique.

« Plusieurs faits n’ont pu être rectifiés; le nombre des hommes de l’équipage, celui des passagers, le sort des malades laissés à la Martinique et plus tard à la Guadeloupe.

« Enfin, on ne peut donner que ce qu’on a, et tous les noms, tous les faits que je relate, considérez-les comme fidèlement transcrits du rapport du docteur Conget, aujourd’hui encore à la Martinique, où il s’est établi.

« Je n’ai pas voulu y glisser même mespetites idées; ainsi, mon vieil ami, si vous avez de nouveaux besoins, dites, et on fera tout pour vous donner satisfaction pleine et entière.

« La Recherche , après avoir passé 18 jours à Cayenne, où la fièvre jaune régnait, arriva à la Martinique le 18 septembre 1855 et y fut soumise à, une quarantaine d’observation de trois jours, pendant lesquels aucun cas ne se déclara.

« Le 23 septembre, un passager, qui, probablement avait puisé le germe du mal à Cayenne, M. Bertholi, lieutenant d’infanterie de marine, tomba malade et fut porté a l’hôpital de Fort-de-Francee, où il expira après 48 heures de maladie 11 offrit les symptômes caractéristiques, et la nécropsie fit apprécier

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toutes les lésions que laisse le plus souvent, après elle, la fièvre jaune, no tamment une grande quantité de matière mélanique dans le ventricule.

« Après M. Bertholi, un autre passager tombe malade: puis, le 25, un élève, M. Jubin, et les 28 et 29, trois matelots furent pris, et on les envoya tous les trois à l'hôpital.

« l/épidémie n’étant plus douteuse, on ordonna à la Recherche de partir pour France, et, par prudence, on adjoignit à M. Thomas, chirurgien major de la corvette, M. le docteur Conget, chirurgien de 2e classe,

« Au moment de l’appareillage, un passager tomba malade, et on le porta sur le champ à l’hôpital. La Recherche mit ensuite à la voile pour la Guadeloupe, où elle devait jeter un pied d’ancre.

« Le lendemain du départ, deux matelots furent pris, et le 2, on les porta au camp Jacob, à la Guadeloupe. Le bâtiment continua ensuite sa route vers Brest. Mais, le 4 et le 5 octobre, il survint encore quatre nouveaux cas, le maître d’équipage, deux matelots et l’officier d’administration, M. Magado, qui succomba le 1 3.

« Le 6 octobre, un Mexicain passager, M. Bernard, est pris et succombe le 12 dans la nuit.

« Le 9 octobre, le passager Willaume, fut atteint ainsi que le chirurgienmajor, M. Thomas, qui succomba le 13, avec des vomissements noirs.

« Du 9 au 17, il n’y eut aucun nouveau cas ; mais, de ce jour au 29 octobre, dix-sept nouveaux malades s’alitèrent, dont treize passagers.

« Sur ces dix-sept hommes, sept succombèrent. »

Après cet historique, M. Conget suit la symptomatologie de l’épidémie, que j’ai retranchée, parce qu’elle ne vous apprendrait rien de nouveau, et, résumant les divers enseignements qui résultent de ce qu’il a vu, il émet les opinions suivantes :

« La fièvre jaune est un empoisonnement miasmatique, la Recherche en a évidemment puisé le germe à Cayenne, et la durée de l’incubation de cette maladie peut aller jusqu’à deux mois ; il étaye cette dernière opinion des faits qui se sont passés en 1853, sur la Vedette , qui eut 59 cas en deux fois, sur 63 hommes d’équipage, et en perdit 28 ; entre les deux éruptions, il y eut deux mois d’intervalle.

« Enfin, il fait ressortir les mauvaises conditions de santé dans lesquelles étaient 29 passagers pris par la Recherche à la Martinique. Ces hommes qui étaient les compagnons de l’infortuné comte de Raousset-Boulbon, dont on sait la fin tragique, avaient fait à pied la route de San-Rlas à la Vera-Cruz (près de 200 lieues) ; ils avaient souffert de la faim, de la soif, et étaient horriblement fatigués, tant au physique qu’au moral ; plusieurs étaient abimés

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par les lièvres intermittentes, la dyssenterie. et dans un état anémique avancé. »

On le voit, cette histoire est en petit celle de la Caravane; c’est toujours la même chose, arrivée d’un navire au milieu d’un foyer américain, absorption des miasmes et incubation variable, puis (et presque toujours au départ, peut-être, à cause du changement d’atmosphère), les premiers cas se développant d’abord sur des passagers, provenant du foyer même, et propagation consécutive de la contagion à l’équipage. Enfin, infection du navire lui-même par l’accumulation des miasmes dans ses parties profondes, inaérées, et transport en Europe de ces émanations, qui, alors même que le mal s’est éteint pendant la traversée, peuvent le communiquer soit immédiatement, soit médiatement, selon que les sujets soumis à leur influence viennent à bord ou se trouvent à peu de distance dans le voisinage.

Je vais dire maintenant quelques mots de l’importation de la fièvre jaune à Lisbonne en 1857; les documents que je vais rapporter sur ce fait ont été traduits du Portugais par M. le docteur Garnier, l’un des rédacteurs de Y Union médicale , et sont extraits’ du rapport deM. le professeur Alvavenga, au conseil de santé supérieur de Portugal :

Les six premiers mois de l’année 1857, s’étaient écoulés à Lisbonne dans de bonnes conditions météorologiques , la mortalité avait été moindre que dans les années précédentes, lorsque le 22 juillet, après des chaleurs tropicales, le nommé Joseph François , employé à la douane, et habitant avec d'autres douaniers le dépôt des hardes , fut pris de frissons , de vomissements bilieux , puis mélaniques, de délire d’ictère et mourut le cinquième jour.

Après la mort de ce premier douanier, une voisine de la douane qui avait des rapports fréquents avec les employés, tombe malade le 29 et succombe le 2 août, puis c'est un camarade de la première victime demeurant au deuxième étage, qui est atteint à son tour dans la douane même, étant de quart le 1er août et qui succombe le 7. Sa femme et ses trois petits enfants sont frappés ensuite successivement, et enfin plusieurs autres douaniers demeurant au troisième étage delà même maison , laquelle est ainsi envahie du haut en bas, y compris le rez-de-chaussée où se trouve une fabrique d’armes dont tout le personnel est atteint, même ceux qui remplacèrent les premiers attaqués. ‘

Ainsi débute cette épouvantable épidémie dont la douane paraît être le centre primitif d’invasion, selon toutes les apparences, puis elle s’étend, se pro-

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page lentement , graduellement, en suivant l’itinéraire que lui tracent les douaniers eP les employés de cet établissement dont la plupart sont atteints les premiers, ainsi que ceux qui avaient des rapports avec eux. Ce mode de propagation est surtout facile à observer, à distinguer au début, et de nombreux exemples authentiques, constatés médicalement dans la plupart des cas où le mal éclata soudainement dans les quartiers éloignés , dans la banlieue même , en sont rapportés, dont voici les plus remarquables :

Ici M. le professeur Alvavenga, l’auteur de cette relation, cite une dizaine de cas positifs irréfragables de contagion par des malades ou par des vêtements en provenant, et ajoute :

On ne peut guère douter d’après ces exemples irrécusables que l’épidémie n'ait pris naissance dans la douane même , que cet établissement n’ait été la source, l’origine du fléau qui se propagea ensuite dans diverses rues et d'un quartier à l’autre par communication directe personnelle. Dès qu’une famille était atteinte, il était rare que l’un de ses ? membres y échappât et l’on vit ainsi un grand nombre de personnes après être allées soigner un parent, visiter un ami, transporter la maladie dans une rue ou une paroisse éloignée et en être atteintes elles-mêmes quelques jours après comme dans les cas précités. On en .vit même s’éloigner de la ville , fuir à la campagne après avoir perdu un ou plusieurs membres de leur famille et être atteints néanmoins après un temps d'incubation variant de huit à dix jours, comme en voici quelques exemples concluants :

Je crois inutile de rapporter ici ces cas, en ayant déjà signalé dans ce livre une foule d’autres, et devant, avant de terminer, en citer bon nombre encore qui prouvent la longueur possible de l’incubation dans la peste américaine :

M. le professeur Alvavenga insistant ensuite, de nouveau, sur la propagation du fléau par les hommes et les objets à leur usage, continue en ces termes :

Une démonstration péremptoire à ce fait , est l’immunité absolue dont jouirent les habitants des cloîtres , n’ayant aucune communication avec l’extérieur ; ceux de Saint-Christophe et de la rue de la Rose situés au milieu du foyer de l'épidémie , entourés de maisons envahies et surélevées , n'eurent pas un seul malade.

D’autre part un grand nombre de médecins furent atteints et ils succombèrent ; ceux qui desservaient les hôpitaux, et leurs infirmiers furent proportionnellement moins frappés que les praticiens ou les personnes charitables qui soignèrent les pauvres à domicile.

M. Alvavenga ne paraît pas avoir constaté dans cette épidémie,

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pas plus que ne l1 avaient fait avant lui les médecins espagnols à Cadix, Barcelone , etc., l'infécondité du germe de la fièvre jaune au troisième degré. Quant à l’origine locale de la maladie que Chervin n’eùtpas manqué de soutenir et sans doute de prouver, voici ce qu’il en dit :

Au début de la fièvre jaune on crut d'abord à son développement spontané , on accusa la malpropreté de la ville , ses constructions insalubres, la chaleur , la misère , etc. etc., mais suivant la remarque du conseil , toutes ces conditions anti-hygiéniques ont été pires pendant des siècles sans engendrer un pareil fléau. Et puisy si la cause eut été ainsi générale elle aurait agi simultanément dans toute la ville , sur toute la population, tandis quelle se montra toute locale et n affecta d'aborcl qu’une classe particulière d'individus , les douaniers. Force était donc bien d'en rapporter la cause à l' établissement où ils travaillaient, ou à leurs occupations, soit par une infection locale , soit par une importation.

Pour expliquer l’infection locale, continue le professeur portugais, on a invoqué, sans de meilleures raisons que pour la ville, les conditions insalubres de la douane, comme sa proximité d’une plage immonde, une fosse d’ordures, un amas de viandes corrompues : le magasin d’effets , hardes, et objets mobiliers de toute sorte» dont la plupart viennent du Brésil et qui généralement sales, sonl déposés à la douane, et y restent entassés, accumulés et renfermés jusqu’à leur réclamation, ne l’expliquait pas mieux ; mais il s’agissait de savoir si ceseffets,en passant par la douane,, soit directement, soit après avoir été soumis plus ou moins complètement à la purification sanitaire, n’avaient pas été le moyen d’une importation, d’une transmission directe. Examinés dans une salle basse et mal ventilée, on a remarqué dès le commencement de l’épidémie, que les employés chargés de ce service, étaient le plus souvent malades, tellementque plusieurs le considérant comme dangereux, refusèrent de l’exécuter.

C’est ce que d’accord avec les faits, constate un rapport du 29 septembre au conseil de santé. Ainsi le deuxième douanier atteint, était employé à ce service ; huit autres employés succombèrent ensuite. Le vérificateur Godiulco, quoique frappé , est le seul qui ait échappé de tous les employés de ce service dont l’influence nocive semble s' être étendue à la salle de police de la douane qui est contiguë à celle des bagages ; de sept gardes municipaux, commis à ce service , quatre furent atteints et deux mortellement .

Du témoignage de l’un des employés devant le conseil, il résulte que la plupart de ces bagages provenant du Brésil, étaient en mauvais état, sales le plus souvent, et parfois souillés, maculés de sang et de matières, tellement

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qu'en les examinant, il en éprouvait souvent du mal de tête, des nausées et des frissons. Il est donc permis de supposer, en l’absence de détails précis sur l'état sanitaire des navires qui les apportèrent, qu’ils furent ainsi l’intermédiaire de l’importation du mal.

Enfin , M. Alvavenga achève de mettre en lumière cette origine de l’épidémie de Lisbonne en 1857 . ou plutôt d'en établir l’extrême probabilité , en faisant remarquer qu’à la même époque la fièvre jaune régnant au Brésil, la capitale du Portugal en avait reçu plusieurs qui , pendant leur traversée , avaient eu des cas de cette maladie. « Ces vapeurs, dit-il , affectés au service régulier du Brésil, ont bien pu importer ainsi la fièvre jaune plutôt par les hardes , les objets , que par les navires ou les individus , comme cela s’est vu plusieurs fois. Rien n’est plus facile , surtout depuis 1847 que cette maladie règne dans les ports du Brésil. De ces faits et considérations ; le Conseil a conclu que l’épidémie de Lisbonne , en 1857, a été importée, et sans oser dire nettement de quelle manière , elle penche évidemment pour une transmission locale, au moyen des bagages ou objets quelconques contaminés, déposés à la douane. »

En effet, il ne peut y avoir aucun doute, selon moi , sur cette origine de l’épidémie ; il est indubitable que , parmi les objets déposés à la douane , devaient se trouver des hardes ayant appartenu à des malades, et spécialement à ceux qui avaient succombé ; que , renfermés , sans purification préalable , dans des sacs ou des coffres , le venin dont ils étaient imprégnés a pris une telle énergie , que , lorsque les douaniers en ont fait l’ouverture , ils ont immédiatement contracté la maladie. Telle fut, sans doute, dans la Péninsule , la cause première de beaucoup d’épidémies auxquelles on attribua une origine locale , parce que leur développement n’avait pas précisément coïncidé avec l’arrivée de provenances suspectes. Elles furent dues . en quelque sorte , à des provisions de miasmes ou de germes qui attendirent pour agir une circonstance fortuite, c’est-à-dire l’ouverture de certains magasins ou dépôts de certains ballots, etc., etc.

Du reste, toute cette histoire de l’épidémie de Lisbonne est extrêmement curieuse , et mérite d’autant plus d’attention quelle est extraite du rapport officiel que le Conseil de salubrité

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de cette ville a fait au roi de Portugal. Je ne peux que regretter que le défaut d’espace me force à n’en dire que quelques mots ; d’ailleurs , j’ai déjà cité tant de faits concluants, et sans doute oubliés , concernant la contagion et la propagation de la fièvre jaune, qu’il doit m’être permis de glisser un peu sur les faits modernes qui sont connus de tous les médecins. Je ferai plus , étant presque arrivé à la fin de ma tâche , j intervertirai l’ordre chronologique que j’ai suivi dans le récit des importations, et afin de pouvoir m’appesantir sur celle de Saint-Nazaire et de la commenter avec tout le soin qu’elle mérite, je dirai quelques mots ici de la dernière épidémie de Santa-Cruz de Ténériffe et de celle qui s’est déclarée à bord du navire YHarriet. C’est le rapport même de M. Mélier qui me fournit ces documents importants , qui méritent , le dernier surtout, d’être commentés par les médecins qui s’occupent des questions sanitaires :

«Si l’origine d’une épidémie , dit M. le docteur Fernand de) Busto, est toujours plus ou moins douteuse, il n’en est pas de même de celle qui s:est développée à Sain te- Croix de Ténériffe. A part quelques fièvres bilieuses et typhoïdes qui régnèrent à Avico , village à douze lieues de la capitale , au commencement de septembre 1862 , l’île entière était exempte de toute épidémie , lorsqu’à la fin de ce mois la frégate Nivaria , chargée de sucre , eaude-vie et autres produits venant des Antilles, et soumise à huit jours de quarantaine au port de Vigo , comme n’ayant pas patente nette , aborda dans le port de Santa-Cruz , où elle fut admise à la libre pratique . Son chargement fut débarqué et V équipage descendit à terre (avis à M. Mélier). Dès le lendemain , des matelots furent atteints dans l'auberge des Perros, rue San-José , et deux autres , atteints de même, furent transportés à l'hôpital civil ; le cuisinier de la frégate et ses aides étant de même descendus à terre dans la maison de Valentin Zamora , celui-ci succomba plusieurs jours après au vomito negro, et successivement sa femme, son enfant et la bonne de celui-ci , deux vieux domestiques , et plusieurs autres personnes ayant eu des rapports avec cette malheureuse famille; puis la maladie s'étendit ainsi à toute la ville. »

Cette histoire , quoique fort courte , me parait parfaitement significative, tant au point de vue de la contagion qu’à celui de l’incubation ; et l’on se demande pourquoi M. Mélier, qui semble l’avoir adoptée , puisqu’elle figure parmi les pièces justificatives du rapport , a pu provoquer contre la fièvre jaune , de la part du

l'intendance et la fièvre jaune.

gouvernement, les modifications sanitaires illusoires, pour ne rien dire de plus, dont il sera question plus loin. Que M. l’inspecteur général y prenne garde, il joue un jeu terrible en persistant dans le système hybride que je vais bientôt signaler, et sur lequel j'appelle d’avance toute l'attention de Marseille. On dit qu’il doit y venir bientôt pour y étudier la question si importante de la réglementation définitive des quarantaines contre la fièvre jaune. Puisque c’est à lui que l’autorité abandonne les études et les propositions à faire, puisse-t-il bien réfléchir à sa responsabilité, et ne pas oublier par-dessus tout que notre ville est sous la même latitude, ou à peu près, que Barcelone, Garthagène , Alicante, où le vomito a si bien pris ses ébats il y aura tantôt quarante ans.

L’épidémie de fièvre jaune survenue à bord du navire f Harriet eut lieu peu de temps après ou à la même époque que celle de Saint-Nazaire. Voici ce qu’en dit M. le docteur Launay, médecin sanitaire au Havre :

« Capitaine pris le 15 juin 1861, jeté à la mer le 19 ; mais des effets souillés restent dans sa chambre.

« Mousse pris le 5 juillet, mort le 8 , à trois heures du matin , jeté à la mer six heures après ; il avait soigné le premier malade et habitait dans la dunette , près de lui.

« Le 6 juillet, la maladie apparaît dans le roufle, habité par l’équipage, sur un matelot et un novice ; la maladie de ce dernier se prolonge

« Le 7, un second mousse s’alite, et la maladie se prolonge aussi.

« Avant que le novice et le mousse soient complètement rétablis , apparaissent les deux derniers cas, l’un le 18, l’autre le 19 juillet; d’après mes interrogations , ces deux derniers malades étaient indisposés depuis plusieurs jours lorsqu’ils se sont alités.

« L’Harriet présentait une dunette et un roufle; l un et l'autre n1 avaient aucune communication avec la cale : la dunette était située sur Varrière et le roufle sur l'avant , entre le grand mât et le mât de misaine.

« Les panneaux de charge n'ont été ouverts ni pendant la traversée , ni pendant la quarantaine ; mais seulement au moment du déchargement. Nous n avons pas appris qu’aucun cas de maladie se soit développé parmi les ouvriers pendant le déchargement .

« Pendant le séjour à la quarantaine , toutes les parties extérieures à la cale , c'est-à-dire les ponts , les embarcations , la dunette , le roufle , le gaillard, ont été assainis par des hommes pris à Saint -Wast . Après le débarquement de l’équipage , nous n’avons pas appris qu'aucun de ces travailleur s

soit tombé malade. »

L INTENDANCE ET LA FIEVRE JAUNE

Je prie mes lecteurs de tenir en mémoire ce fait , qui leur servira plus loin à apprécier la théorie de M. Métier sur l’infection des navires. Pour le moment, je me bornerai à faire remarquer que, si Ton admet que le premier mousse qui s’est alité s’est infecté auprès du capitaine qu’il soignait, l’incubation a duré chez kq vingt jours, et que, dans le cas où l’on supposerait que tout l’équipage se serait infecté à la fois au port de départ par le seul fait de son séjour dans une atmosphère miasmatique , l’incubation aurait été d’une durée au moins double. Ce sont là des particularités qu’il faut savoir relever lorsqu'on écrit un livre comme celui-ci, par ce motif que les longues incubations, conduisant forcément à de longues quarantaines, contrarient beaucoup les novateurs qui gouvernent en France la santé publique. Ils peuvent , du reste , faire la sourde oreille ; mais comme les écrits ne sont jamais perdus , on se réserve, en y mentionnant ces faits, de rappeler, le cas échéant , les avertissements qu’on a donnés en pure perte, et dont on n’a pas voulu tenir compte.

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