PARISET
Ainsi, voilà l’opinion de mon illustre ami sur l’incubation en général et sur celle de la fièvre jaune en particulier; d’après lui elle peut aller de quelques jours à des semaines; admettons que par ces derniers mots, il ait voulu dire 12 à 18 jours, et nous arriverons au chiffre auquel je me suis arrêté, et que je peux prouver par des faits tirés de ma pratique qui n’a certes été ni obscure ni restreinte, et qui a eu un caractère officiel, public, qui la met audessus de tout soupçon. Du reste , qu’on se le dise, j’ai conservé non-seulement mon journal de voyage, mais encore les cahiers de visite de la Caravane, que j’ai eu soin de réclamer lorsque j’ai quitté Brest, en 1840, après avoir justifié par eux des consommations pharmaceutiques, j’avais un pressentiment de l’avenir.
Entre autres cas de longue incubation que je pourrais citer ici, je présenterai le mien. Je n’ai éprouvé les premières atteintes du mal qui décimait l’équipage de la Caravane que le 21 mai 1839; eh bien! depuis le 2 avril je n’avais pas cessé d’être dans le contact le plus intime et presque de tous les moments avec les malades , respirant à pleins poumons les miasmes qu’ils dégageaient. N’estil donc fias probable qu’ayant absorbé le poison dès les premiers moments, il a couvé dans mon économie près de 40 jours; qui oserait affirmer que cette absorption n’avait eu lieu que 3 ou 4 jours avant l’invasion ?
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L’explication que donne Pariset dans sa lettre des faits de propagation de la fièvre jaune par des individus qui n’en sont pas actuellement atteints, me paraît aussi des plus plausibles; mais Pariset n’était sans doute qu’un vieux fou (je l’ai entendu qualifier ainsi plus d’une fois par des Cherviniens), un visionnaire, car il était comme moi vitaliste ; il n’y avait pas en lui ce positivisme qui distingue les organiciens et les rend infaillibles. Ces derniers ne croient que ce qu’ils touchent, entendent ou voient, tandis que nous vivons dans les ténèbres de l’ontologie admettant par induction des choses abstraites qui ne tombent pas sous nos sens, et utilisant au profit de l’art notre éducation philosophique.
Voilà sans doute pourquoi M. Mélier ne s’est guère ému de mes observations sur la période prodromique de la fièvre jaune. Ces observations ont été faites sans prétention, en dehors de toute pensée de polémique, il y a 24 ans ; elles ont été accueillies avec estime partout où je lésai présentées ; n’importe, M. Mélier croit qu’elles ne valent rien, que les prodromes de la fièvre jaune, s’il en existe, sont encore à trouver, etc., etc.
« Dans les pièces parvenues à l’Académie, dit-il (séance du 11 août 1863) , se trouve un travail complètement dans les idées de M. Jules Guérin , un travail de M. Bertulus. Ce médecin admet très-explicitement que certains signes peuvent permettre, plus ou moins longtemps à l’avance, de prédire l’apparition de la fièvre jaune; mais tout cela, se hâte-t-il d’ajouter, est bien vague : odeur de l’haleine, défaut d’appétit, chaleur de la peau, enchiffrènement, etc. »
Tout cela ne serait pas vague et serait présenté par M. Mélier comme une grande découverte si c’était sa propriété , le fruit de sa clinique à Saint-Nazaire. Dans ce cas les journaux , les tam-tam auraient fait le plus de bruit possible pour appeler l’attention du corps médical sur le service immense rendu à l’humanité.
D’ailleurs puisque M. Mélier était en train de prouver le vague de mes observations, pourquoi s’est-il arrêté en si beau chemin? pourquoi n’a-t-il fait qu’une énumération tronquée des prodromes que j’assigne à la fièvre jaune ? pourquoi n’a-t-il pas parlé, par exemple, des battements du tronc cœliaque qui annoncent
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l’imminence du vomito plusieurs jours avant qu’il se déclare. Ce symptôme est-il aussi de ceux que l’on peut considérer comme vagues , un agent fantastique, et M. Métier, seul entre tous les médecins. persistera-t-il quand même à le regarder comme tel.
Du reste, je rappellerai ici à propos de la période prodromique de la fièvre jaune, qu’avant même que l’impression de ce livre fût terminée, je me suis rendu à Paris tout exprès pour faire à ce sujet une lecture à l’Académie de médecine. Ayant obtenu du bureau la faveur de cette lecture, fixée à vingt minutes au plus , le jour même où M. Leblanc a terminé sa dissertation sur tarage, ce court espace de temps m’a suffi , quoi qu’en aient dit quelques journaux antagonistes , pour accomplir la tâche que j’avais en vue de remplir.
J’ai commencé par définir l’incubation : Un état mixte physiologico-pathologique , qui n’est pas la santé absolue , mais qui n’est pas non plus la maladie à son invasion , puisque les symptômes de cette dernières sont parfaitement distincts des prodromes. J’ai dit ensuite que j’entendais par prodrome un dérangement ou désordre fonctionnel, qui se manifeste dans un organe ou dans un appareil anatomique, que l’expérience démontre être spécialement affecté dans certaines maladies connues et actuellement régnantes. C’est en quelque sorte la fumée qui décèle le feu couvant dans un édifice et qui permet de le découvrir, de l’éteindre. J’ai ajouté que le prodrome était souvent aussi l’indice de la localisation des affections générales , des fièvres essentielles, par exemple, et qu’il m’avait toujours semblé que c’était de cette manière qu’il fallait le considérer dans les contagions , telles que la peste , la fièvre jaune et le choléra épidémique.
Tantôt, en effet , le contagium , le miasme, suscite les symptômes d’une fièvre adeno-nerveuse, et alors il y a, comme dans la peste, des prodromes que ressentent à la fois ceux qui doivent en être frappés et ceux qui lui résisteront, et qui consistent surtout dans des douleurs sourdes, obscures, au cou , aux aisselles, aux aines, dans le creux poplité, partout, enfin , où des glanglions lymphatiques existent en grand nombre; tantôt, au contraire , le même élément contagieux, qui , il ne faut pas l’oublier, s’exprime d’une manière très-différente selon le genre de civilisation , le
climat, les habitudes sociales, etc., etc. développe un choléra dont le principal prodrome est la diarrhée, alternant avec la constipation ; tantôt, enfin, il produit cette fièvre, gastro, ataxoadynamique , ou bilioso-putride qu’on nomme fièvre jaune.
Dans ce dernier cas, qu’on me dise si les prodromes que j’ai signalés ne dérivent pas directement des systèmes organiques qui sont surtout affectés dans cette contagion. Voici ces prodromes :
L’embarras gastrique et la fétidité sui generis de l’haleine.
La sécheresse et l’élévation de la température de la peau , coïncidant avec l’irritation des muqueuses digestive et aérienne que décèlent le mal de gorge, l’enchiffrènement ou le coryza prémonitoires ;
L’éréthisme nerveux, général, prémonitoire que dénoncent l’insomnie , le cauchemar, le sentiment de la peur, etc., etc ;
Enfin les battements prodromiques du tronc cœliaque qui signalent l’origine de cette fluxion terrible , dont le système vasculaire gastro-intestinal est le siège dans !a fièvre jaune , et qui doivent avoir, dans cette pyrexie contagieuse , une immense portée aux yeux des cliniciens.
On le voit, ces quatre prodromes se rapportent exactement aux principaux dérangements fonctionnels, aux affections essentielles ou primitives simples , qui attirent l’attention du pathologiste, lorsque la fièvre jaune est déclarée, et qui se combinent pour la constituer: ataxie, biliosi té ,• putridité, fluxion.
Je n’ignore pas (il faut bien le rappeler ici), que la langue dans laquelle je viens de m’exprimer, qui fut celle d’Hippocrate , de Sydenham , de Stoll et des plus grandes illustrations du panthéon médical, qui est encore celle de cliniciens éminents, de M. Trousseau par exemple; je n’ignore pas, dis-je , que cette langue est en quelque sorte comme de l’hébreu pour les médecins qui ont critiqué ma lecture à l’Académie. Mais de ce qu’ils ne l’entendent pas, doivent-ils conclure à l’absurdité des doctrines qu’elle sert à exposer. Vous ne savez pas cette langue, très-lionorés confrères, prenez la peine de l’étudier et ne vous donnez plus ce mauvais genre de dire à tout propos : Nous ne comprenons pas cette théorie , cette appréciation , donc nous ne pouvons pas les admettre. Soyez assez bons aussi pour nous apprendre, enfin , dans tous
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les cas , la doctrine dont vous suivez les principes , doctrine qui jusqu’ici fut pour nous, un véritable mythe.
Quoiqu’il en soit, ma priorité dans l’étude de la période prodromique de la fièvre jaune ne pouvait être mise en doute par personne.
Je reconnais, en effet , que M. le docteur Jules Guérin est le premier médecin qui s’est occupé en France de la période prodromique des maladies pestilentielles en général , puisque , dès 1832, il attirait l’attention sur les prodromes du choléra asiatique ; mais , ce qui est incontestable aussi, c'est que je suis le seul médecin de France qui ait écrit sur la période prodromique de la fièvre jaune, après en avoir fait l’etude au lit du malade dans plusieurs localités américaines .
Mes travaux sur cette matière remontent à 1838-1839 ; ils ont fait le sujet de ma thèse inaugurale , soutenue à Montpellier le 18 décembre 1843 , et ont été reproduits in extenso dans une brochure dont j’ai offert le dernier exemplaire restant à ma disposition , à l’Academie de médecine , dans sa séance du 29 septembre dernier.
Jaloux de rendre à chacun ce qui lui revient de droit f j’ai rappelé aussi, pendant ma lecture à ce corps savant, que feu M. le docteur Belot père, delà Havane, m’avait initié à la connaissance de ces signes , dont une longue pratique dans les pays à lièvre jaune lui avait démontré la valeur ; que M. Maher, qui avait eu comme moi, avec ce médecin, des relations intimes, pouvait témoigner de ma véracité ; enfin qu’au Mexique , un barbier $e Xalapa connaissait si bien les prodromes delà peste américaine, qu’au dire de l’illustre Humboldt , il la prédisait à coup siir aux voyageurs qui, arrivant de Vera-Cruz , venaient se faire raser dans sa boutique.
Ces renseignements , ces explications , ces preuves irréfragables, donnés au premier corps médical de France, par un médecin nourri de la question et parlant de visu , n’ont pas été acceptées par M. Métier , car le lendemain de la séance , l’Union médicale , parlant manifestement en son nom , a déclaré que je devais appuyer sur des faits aussi nombreux que possible et bien observés V existence des signes prodromiqaes de la fièvre jaune.
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A cette étrange fin de non-recevoir, je me bornerai à répondre ici une fois pour toutes, que j’ai observé ces signes sur un très-grand nombre d’individus, et que si MM. Métier et Amédée Latour voulaient faire avec moi un voyage officiel à la Havane, voyage que, dans leur position, ils pourraient facilement organiser,] e me chargerais de leur démontrer, au lit du malade, que je n’ai pas été dupe de mes sens et que je n’en ai pas imposé au corps médical. Je suis contagioniste; mais je n’ai pas peur de la contagion comme certaines gens, et je l’ai si bien prouvé pour le choléra, pour le typhus , pour la fièvre jaune, que personne ne s’avisera de douter de la sincérité de ma proposition. J’aimerais beaucoup mieux une expérience de ce genre , qui honorerait MM. Mélier et Amédée Latour , que tous les rapports qu’ils pourront susciter.
Après ma lecture, j’ai vu plusieurs membres de l’Académie, et je n’ai pas recueilli, je peux l’affirmer hautement , les doutes, l’incrédulité dans lesquels persistent MM. Mélier et Amédée Latour ; loin de là, ces honorables Académiciens ont été unanimes sur l’importance de mes observations. Je ne perdrai donc pas ici un temps précieux à des redites, et je 11e reproduirai pas dans ce livre des documents dont on peut prendre connaissance dans toutes les bibliothèques, à Paris, à Montpellier, à Marseille, dans les divers ports militaires, etc., etc. Qu’il me soit permis seulement de faire valoir en faveur de leur importance méconnue pendant 24 ans, le passage suivant du rapport fait par M. le professeur Jaunies à la Société de médécine pratique de Montpellier.
«En traitant de l’incubation des maladies miasmatiques, dit mon savant confrère, M. Bertulu s indique les circonstances qui l’accélèrent ou la retardent, et il développe avec sagacité les signes qui peuvent faire reconnaître la proximité de l’invasion ; ce chapitre a obtenu toute notre approbation ; nulle part nous n’avions jamais vu cette question posée d’une manière aussi nette et aussi large à notre connaissance ; elle n’avait jamais été si complètement étudiée; on comprend facilement son utilité pratique; quand il s’agit de maladies de cette gravité et rebelles à nos moyens thérapeutiques, il est nécessaire de se tourner vers la prophylaxie. On dit ordinairement qu'il vaut mieux prévenir que guérir : il faut surtout appliquer cet axiome pour la fièvre jaune, la peste, le
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choléra; car on peut aisément les prévenir, mais les guérir est fort difficile; on lira donc avec le plus vif intérêt cette partie du travail de M. Bertulus, dans lequel, en tenant compte des symptômes déjà connus, en en utilisant d’autres généralement ignorés, il donne des descriptions suffisamment expressives de ces états mixtes pliysiologico-pathologiques et permet ainsi un diagnostic anticipé, le praticien averti rétablira facilement l’équilibre qui n’est encore que vacillant; plus tard, quand le mal est décidément constitué, l’occasion propice a fui et notre impuissance n’est que trop souvent manifeste. »
Malgré l’expérience restreinte dont il a fait plusieurs fois l’aveu dans son rapport, M. Mélier a visé évidemment à prouver qu’il avait soulevé un coin du voile qui couvre l’étiologie de la fièvre jaune. Après avoir considéré les causes météorologiques et géologiques qui rendent insalubre la Havane, et donné une description saisissante de cette ville , il tourne ses regards vers les eaux de ce port, et les trouvant habituellement phosphorescentes, il se demande si cette phosphorescence ne serait pas précisément la cause du règne endémique du fléau. D’ailleurs M. l’Inspecteur général nous fait connaître que , spéculativement et par le fait d’une induction qui l'a frappé , il a été conduit à s’arrêter à cette étiologie, et cette induction résulte de l’analogie qui existe entre les symptômes, les lésions anatomiques qu’on observe dans la fièvre jaune et ceux de V empoisonnement par le phosphore.
Je crois tout à fait inutile de constater ici si cette analogie est réelle, parce qu’il me saute aux yeux, tout d’abord, que dans l’intoxication pliosphorique, la contagion n’a jamais été observée par qui que ce soit, et que pour moi tout parallèle entre le fléau des Antilles et n’importe quelle autre maladie n’a aucune valeur si cette circonstance y manque; je me bornerai donc à me demander si l’idée de rapporter le règne endémique de la fièvre jaune à la phosphorescence des eaux est tout à fait nouvelle pour permettre à M. l’Inspecteur général d’avancer à l’Académie : « que, sans pré tendre désigner même approximativement , les ports qu’il fallait s’attacher à guérir de la fièvre jaune, il avait signalé comme pouvant être plus particulièrement soupçonnés de la réceler, ceux où la phosphorescence de la mer est la plus prononcée.
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(( Il est important de noter, dit M. Maher (Rapport médical sur l’épidémie de VHerminie), après avoir fait la description très-exacte du port delà Havane, que les eaux sont habituellement phosphorescentes, que l’eau de mer mise dans un seau exhale après 24 heures de repos une odeur putride très-prononcée. Souvent, dans les fortes brises, la mer elle-même la dégage; enfin, en temps de calme, quand surtout il y a de l’orage, l’agitation de l’eau par les avirons la rend sensible pour les personnes placées dans un canot ; c’est une remarque que plusieurs officiers de la frégate ont faite avec moi. »
A mon tour j’ai dit dans un de mes écrits (1) :
« Les côtes des Antilles et du Mexique sont dans des conditions hygiéniques spéciales; pendant l’hivernage, qui est la saison des maladies, les vents alisés, ceux du nord, cessent de faire ressentir leur salutaire influence. Ils font place à de faibles brises du sud et d’ouest, qui apportent avec elles chaleur, humidité, électricité. La mer des Antilles est alors plongée dans une tranquillité profonde que des ouragans interrompent quelquefois. C’est un véritable lac dont les eaux encore suffisamment ventilées au large, dorment le long des côtes où la chaleur est infiniment plus forte. Là aussi la mer donne souvent des signes non équivoques de fermentation . J’ai été frappé plus d'une fois, surtout la nuit , de V odeur désagréable qui s'élevait du sein de la mer lorsque je traversais en canot le magnifique port de la Havane. L’agitation des rames favorisait sans doute des dégagements miasmatiques dont l’odorat me révélait l'existence. Aux Antilles, mais surtout à Vera-Cruz , l'analyse chimique de l’eau de mer donnerait sans doute des résultats particuliers ; sous le rapport des qualités physiques , fai observé qu'elle parait plus trouble , souvent grasse , comme poisseuse au toucher, propriétés que je crois devoir attribuer à la présence dans cette eau d’un principe animal abondant. Abandonné à elle-même dans un vase même découvert , elle donne au bout de quelques heures des signes de putréfaction, et il faut bien remarquer que cette expérience faite dans les mêmes conditions avec de l’eau douce ne donne pas le même résultat. Cette particu-
(I) Obsêr valions sur lu nature el les causes dé la lièvre .jaune, couronné à Bordeaux en 18H et envoyé à l' Académie.
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larité mérite d’être notée, car elle démontre que la facilité avec laquelle Peau de mer se putréfie aux Antilles et au Mexique dépend Lien moins de la chaleur que de l’existence dans ces eaux de principes organiques éminemment putrescibles.
Cette opinion, d’ailleurs, est justifiée par l’observation suivante, que je rapporte telle que je l’ai rédigée à Véra-Gruz, il y a plus de deux ans, et que je suppose n’avoir été faite par personne avant moi : au moins en ce qui touche à l’hygiène navale.
Dans certaines parties de l’archipel caraïbe et sur toute l’étendue des côtes du Mexique existent d’énormes masses madrépori- < [nés, dont l’accroissement progressif a eu pour résultat la formation, à peu de distance du rivage, de vastes bancs de récifs à Heur d’eau très-dangereux pour les navires. Parmi ces bancs, qui sont très-rapprochés les uns des autres , quelques-uns ont, dit-on, plusieurs milles de circonférence ; ils sont produits, comme c’est aujourd’hui bien avéré, par des animaux gélatineux, appartenant à la classe des polypes. Sur quelques points de la côte , ces bancs se sont assez élevés pour former de véritables îles.
La Caravane était à l’ancre depuis quelques jours, entre le continent et l’un de ces plateaux madréporiques (rade de Véra-Cruz), quand tout à coup une odeur comparable à celle du chanvre qui rouit s’y fait sentir. Or, ce phénomène m’étonna, parce que le veut venait du large, et que je ne pouvais rapporter cette odeur à des émanations terrestres. Le fait s’étant renouvelé, je demandai un canot, et m’étant approché du plateau dont je parle, situé dans le nord de Saint-Jean-d’Ulloa, je constatai qu’étant resté à sec, il était la source de l’odeur infecte qui avait attiré mon attention. Or, il dus étions à une époque de l’année (janvier ou février) où ces bancs ne restent pas longtemps découverts, et je présumai que l'infection devait être grande pendant l’hivernage (mai à septembre), alors que les eaux sont basses, la chaleur intense et la ventilisation presque nulle.
« Je ne m’exagère pas, disais-je en terminant, l’importance du fait sur lequel je viens d’attirer l’attention, mais je pense qu’il mérite de devenir le sujet d’observations et d’expériences que des circonstances indépendantes de ma volonté nfont empêché de faire. Si, comme je le crois, les bancs madréporiques sont suscep-
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tibles de deveuir, surtout pendant l’hivernage, par la mort et la décomposition des myriades d’animaux qui les habitent, de véritables foyers d’infection, ce fait doit exercer une grande influence sur la constitution hygiénique des côtes du Mexique et des Antilles.
Avant d’aller plus loin, je me hâterai de dire que, par le fait des modifications que le temps a apportées dans mes idées sur l’étiologie de la fièvre jaune, je n’en place pas plus la cause première dans les plateaux madréporiques que dans les marais du rivage. L’abandon que j’ai fait de ces causes résulte tout simplement de cette réflexion que tous les archipels de l’Océanie fourmillent de marais et de plateaux madréporiques qui assèchent dans certaines circonstances, et que pourtant la fièvre jaune est inconnue dans cette partie du monde.
O11 remarquera sans doute qu’en faisant ressortir les caractères particuliers de l’eau de mer à la Havane et à Véra-Cruz, je n’ai pas prononcé le mot phosphorescence. La raison en est simple, c’est que ce phénomène, je l’avais observé partout, en Europe, en Afrique, au milieu même de l’Atlantique, et qu’il n’est et 11e peut être ici la cause ou l’effet de la fermentation des eaux observée par M. Maher et par moi. Tout au plus pourrait-on faire valoir qu’il est plus commun dans les rades fermées et très-poissonneuses, dans les étangs , etc. ; mais là encore il n’existe aucune infection appréciable à l'odorat. Evidemment la phosphorescence est produite soit par des infusoires, soit par des masses de frai de poisson, etc. Ce phénomène se montre, en effet, à de trop grandes distances des terres pour qu’on puisse le rapporter à la décomposition des matières organiques. Je 11e crois pas, en émettant cette opinion, être démenti par aucun marin.
Je conseille donc àM. l’inspecteur général de ne plus se préoccuper de la guérison des ports affectés de la fièvre jaune ; on 11e parviendra pas plus, quoiqu’on fasse, à empêcher cette maladie d’y naître qu’on 11e pourra s’opposer aux apparitions de la peste dans le Levant. Il y a là une inconnue impossible à extraire; et j’ose lui prédire qu’après s’être bien creusé la cervelle , comme je l’ai fait moi-même sur les lieux, il renoncera à la rechercher et en reviendra aux causes organe-dynamiques, les seules admissibles.
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Qu’il 11e l’oublie pas! en matière de fièvre jaune, il ne peut espérer de faire aucune découverte : tout a été examiné, tourné, retourné; des milliers de monographies, de thèses, d’écrits estimables ont été publiés sur ce terrible fléau , et il a persisté à garder le secret de son étiologie.
Que pourra faire M. Mélier, qui 11e peut parler sur lui que par ouï dire, alors que nous qui avons vu ne savons rien de positif?
Les diverses sciences qu’à constituées et que s’efforce de perfectionner l’esprit humain se lient toutes entre elles ; elles forment en réalité une longue chaîne , dont tous les anneaux solidaires les uns des autres se soutiennent et se prêtent un mutuel appui. La note suivante émanée d’un ancien officier de la marine impériale, qui a fréquenté le golfe du Mexique, et dont la capacité est par' faitement établie dans la marine , met en lumière une cause d’insalubrité particulière à cette mer, qui mérite, je crois, d’être méditée, et qui n’a pas encore été signalée, que je sache, dans aucun traité de pathologie , bien qu’elle se rapporte au sujet dont je viens de parler, c’est-à-dire aux caractères particuliers de l’eau de mer au Mexique. Je la transcris littéralement, sans y rien changer (1),
« Si les médecins de la marine se sont préoccupés , non sans raison des qualités particulières de l’eau de mer dans le golfe du Mexique , spécialement dans les ports de la Havane et de la Véra- Cruz, et des signes de décomposition putride qu’elle donne si facilement , surtout pendant l’hivernage , à plus forte raison doit-on faire entrer en ligne de compte le mouvement des eaux dans le vaste estuaire mexicain, qui peut être considéré comme le réservoir destiné à engendrer, puis à envoyer jusque dans les ports les plus voisins des pôles la quantité de chaleur indispensable à V entretien de la vie. Ce mouvement, pour être continu, doit donc être à la surface du globe un mouvement circulaire, et c’est ce qui a lieu en effet. »
Tout le monde connaît les travaux de l’illustre commandant américain Maury, de l’amiral Beechey, et de M. Julien, lieutenant
(I) Celte note m'a été donnée par M. IfilaA l mu mu c i i M îLîidi îuue i 1 ancien lieutenant de vaisseau.
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de vaisseau de la marine impériale, sur le Gulf stream. Dans ce mouvement circulaire, le courant équatorial qui débouche parla pointe du Yucatan, après avoir longé les côtes du centre Amérique, et après avoir reçu le tribut des eaux de l’Orénoque et du fleuve des Amazones, entraîne avec lui une immense quantité de matériaux de toute nature, des bois de dérive et d’épaves, composés en majeure partie des arbres que les fleuves ou les ouragans ont arrachés au sol. Ces détritus organiques forment quelquefois des amas assez considérables pour tromper, par leur mirage , l’œil exercé du marin, et ces îles flottantes ne paraissent sous leur véritable aspect qu’au moment même où la proue du navire est prête à les diviser.
Formés de détritus organiques végéto-animaux aux trois quarts pourris, lorsque les fleuves les lancent dans l’Océan , après qu’ils ont séjourné plus ou moins longtemps dans les lagunes voisines des embouchures , on comprend sans peine que ces amas doivent être une source d’exhalaisons fétides et dangereuses pour les habibitants du littoral.
Le Gulf stream reçoit et entraîne ensuite avec lui cette immense quantité de matières organiques dans le golfe du Mexique , mer étroite, encaissée de toutes parts et garantie à l’Ouest par T immense chaîne des Cordillières , chaîne qui force le calorique à se concentrer sous les efforts constants des vents alisés dans les vastes plaines marécageuses, connues sous le nom de tierras calienles , depuis le Yucatan jusqu’aux bords du Mississipi. Ce fleuve luimême fournit au courant d’eau chaude de nouveaux débris organiques provenant des plaines du Missouri , de l’Arkansas, et l’ensemble de tous ces corps putréfiés vient déboucher dans l’océan Atlantique par le détroit de la Floride, c’est-à-dire juste en face des principaux ports de File de Cuba, la Havane et Matanzas.
Quiconque a fréquenté ces mers a remarqué l'odeur et la couleur caractéristiques des eaux qui baignent la grande ville espagnole , et a pu s'assurer que leur composition chimique est différente , ù certains points de vue , de celle de l’eau de mer ordinaire , de celle , par exemple , qu'on puise à une certaine distance des débouque-
ments de Bahama.
A toutes ces causes d’infection ou de fermentation, si l’on joint
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les causes locales, c'est-à-dire la nature madréporique des côtes sur certains points , l’entassement des navires dans les ports, le jet à la mer des immondices, le mélange de l’eau des fleuves et des rivières avec l’eau de mer, mélange qui favorise puissamment la fermentation putride, on ne sera plus étonné qu’à la Havane, ville qui passe pour la plus riche et la plus luxueuse de toutes les Amériques, la mortalité atteigne parfois, dans la mauvaise saison, un maximum de 70 0/0, et un minimum de 30 0/0 dans la période des vents du nord, soit d’octobre à mars.
« Quant à moi, ajoute hauteur de la note, j’incline à admettre que toutes ces causes d’infection réunies et l’existence de nombreux plateaux madréporiques doivent être prises en considération , lorsqu’on recherche les causes de la fièvre jaune. Mais ces circonstances suffiraient-elles pour expliquer le règne de ce fléau ? Il m’est permis d’en douter ; car ayant sillonné dans tous les sens l’océan Pacifique , j’y ai rencontré partout des arch ipels, des plateaux madréporiques , des marécages , et je n’ai vu nulle part la fièvre jaune. Je suppose donc , avec une foule de personnes plus ou moins compétentes , que cette maladie a une cause sui generis, dont la nature du littoral du Mexique et des titilles rtest probablement qu’un auxiliaire puissant. »
Faut-il le répéter encore! la cause essentielle de la fièvre jaune n’est pas extérieure. C’est en vain que dans les pays où elle liait on interroge la chaleur, l’humidité, l’oubli des règles de l’hygiène, le genre d’alimentation , les excès vénériens , l’abus des liqueurs fortes, etc., etc. Ce n’est pas seulement aux Antilles et au Mexique que ces causes existent ; on les trouvera même plus puissantes dans une foule de contrées où pourtant le fléau est inconnu.
J’en dirai autant des effluves, des marais et des émanations pélagiennes. Les assoupissements annuels et les absences du fléau ne permettent pas de s’arrêter sérieusement à ces causes. Dans une foule de contrées équatoriales, il existe des foyers d’infection plus énergiques que ceux des Antilles, et pourtant ils ne produisent pas la fièvre jaune. D’ailleurs qui oserait dire que les eaux du port de la Havane , sur l’infection desquelles on a tant insisté, le sont au point de permettre sa comparaison à un marais même des plus bénins? Qui pourra soutenir que les eaux de ce port ressemblent.,
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même de loin, à celles du port de Marseille avant son assainissement, alors que le poisson ne pouvait plus y vivre absolument et que les émanations fétides qui s’en dégageaient saisissaient au loin l’odorat et pénétraient dans les maisons voisines?
Pourquoi ce foyer, si énergique en tout temps, et que des chaleurs tropicales rendaient encore plus dangereux pendant trois mois de l’année, n’a-t-il jamais produit le moindre cas de vomito, pas même des cas de fièvre intermittente pernicieuse ?
Que l’Académie en soit bien convaincue! aucune cause extérieure ne peut rendre raison du vomito , et c’est en vain qu’à l’exemple de M. Mélier j’ai tenté de me l’expliquer par elle. Après beaucoup de recherches et de méditations faites sur les lieux, en face del’ennemi, ma raison a été forcée de recourir à une autre étiologie, et j’ai dû abandonner celle dont l’exposition me valut , en 1841 , les encouragements de la Société de médecine de Bordeaux. M. Mélier finira par en faire autant quand il y aura bien réfléchi ; il finira par comprendre que la contagion seule, dont les principaux, les éternels foyers sont Maracaïbo, Véra-Cruz et la Nouvelle-Orléans, peut expliquer la lièvre jaune et les singularités qui marquent son règne dans l’archipel américain (1).
(I) A Maracaïbo lo vomito ne commit pas de saison, il n'y cesse jamais, et les personnes du pays en sont elles-mêmes atteintes ; c’est qu'il y lait une chaleur atroce à toutes les époques de l'année.