CHAPITRE III
SOMMAIRE
A quoi peut tenir l’innocuité des créoles et des gens de couleur. — Nécessité d’organiser aux Antilles un système de mesures contre les provenances du continent. — Théorie de l’infécondité du germe de la fièvre jaune à la troisième génération — Un mot sur les mesures hygiéniques prises à Saint- Nazaire. — Fait de Y Ar équipa ; comment il doit être interprété. — Ce qu’a fait M. Mélier dès qu’il a recounu que l’Académie ne voulait pas endosser son rapport. — Ce médecin a-t-il vu ou n’a-t-il pas vu des cas de vomito à Saint-Nazaire Mon droit à lui adresser cette question.— Conclusions générales de ce livre.
Je commencerai ce chapitre; le plus important de tous, puisqu'il renferme les conclusions d’un ouvrage de longue haleine, en répondant à une question importante, spécieuse et que ne manquent jamais de nous adresser les non-contagionistes :
Pourquoi disent-ils, le germe de la fièvre jaune ne se développe-t-il pas chez les nègres et chez les créoles? Pourquoi la contagion de cette maladie , reste-t-elle , en général, sans effet sur eux ?
Je pourrais me borner à répondre parce qu’ils ont un tempéra ment lymphatique ou lymphatico-nerveux , qui est le moins favorable de tous au développement spontané et à l’élaboration du
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germe contagieux, et que, d’ailleurs, ce développement et cette élaboration ne peuvent être favorisés par les circonstances extérieures à cause de l’acclimation ; mais je préfère laisser ici la parole à mon vénéré maître, M. Victor Bally, de Barcelone, quia doté la science, personne ne l’ignore , et dès 1814 , d’un traité de la fièvre jaune, qui est encore de nos jours considéré comme la meilleure monographie de ce fléau :
« Les blancs, diffèrent des noirs par une plus grande énergie, une vivacité plus prononcée , une sensibilité plus exquise ; leurs sensations ne produisent pas les mêmes effets et n’impriment pas les mêmes traces; leur régime de vie est différent , ils sont, en général , sanguins ; V exhalation de la peau n’est pas, à beaucoup près , la meme , puisque les effluves de leurs corps , se font à peine sentir. Tandis que ceux des noirs s’annoncent par des tramées puantes , à plusieurs pas derrière eux , même chez les plus propres, et chez les négresses , alors même qu’elles se baignent tous les jours.
« Ajoutons que les blancs sont nés dans une atmosphère bien différente de celle des pays où règne le vomito. Personne n’ignore que l’uniformité des impressions qu’éprouvent les organes les garantit des causes des maladies. Ainsi, ceux qui vivent dans les hôpitaux, sont moins exposés que ceux qui n’y séjournent qu’ accidentellement aux affections contagieuses qui y font des ravages.
« C’est probablement aussi ce qui contribue à préserver les créoles ou les blancs des tropiques qui , indépendamment de ce qu’ils sont sans cesse plongés au milieu des miasmes paludéens, ont eu les premiers rudiments de leurs organes façonnés sous un soleil toujours brûlant.
« Les Européens acclimatés aux Antilles (ceux qui se sont créolisés), participent également et jusqu’à un certain point, à cette immunité. »
Cependant , je le ferai remarquer ici , les créoles et les gens de couleur, ne sont pas toujours à l’abri de la fièvre jaune ; en 1838, il est à ma connaissance que plusieurs d’entre eux eurent la fièvre jaune, et un domestique mulâtre que nous avions à bord de la Caravane , en fut atteint peu de temps avant notre arrivée à Brest,
c'est-à-dire , vers le 46ü de latitude boréale. Ils sont susceptibles de fièvre jaune, lorsque s’étant longtemps absentés des Antilles, ils y reviennent. Tel était le cas où se trouvait notre domestique mulâtre , que nous avions embarqué en France , où il était resté plusieurs années , et que le désir de revoir sa famille et Fort-de- France , son pays natal , avait conduit sur notre navire.
Pourquoi , me demandera-t-on encore , si la fièvre jaune est une maladie essentiellement due à un germe contagieux, est-elle saisonnière , c’est-à-dire , pourquoi ce germe n’est-il actif que pendant la saison chaude , qui est aussi celle de plus grande activité des foyers paludéens ?
Pour répondre à cette objection , je ferai d’abord remarquer que le germe de la fièvre jaune peut , à la rigueur, se passer du concours de la chaleur, puisque jel’ai vue se montrer avec ses symptômes les plus graves, par les 44°, 45°, 46°, 48° de latitude boréale , avec une température de 10° à 12° réaumuriens ; puisque j’en ai vu des cas nombreux et mortels à Saiut-Jean-d’Ulloa , pendant les mois de décembre 1838, janvier et février lt<39. Mais , sans m’accrocher à ces cas , je me bornerai à dire qu’en somme , le germe de la fièvre jaune a autant besoin de la chaleur que celui de la peste la redoute. Je n’ai pas d’autre explication à donner.
Quant à l’origine paludéenne de la fièvre jaune , je l’ai déjà dit , il faut renoncer à y croire et je ne l’ai que trop longtemps admise, influencé que j’étais, parles écrits de l’école no n-contagioniste ; mais, alors même que l’on démontrerait que la peste américaine , ainsi que le fait observer Bally, a sa cause originaire dans un miasme végeto-animal , produit d’un sol paludéen; il faudrait encore admettre, avec mon illustre maître, que ce miasme ne devient contagieux que par son élaboration dans notre économie, qui lui imprime quelque chose de spécifique que nous ne pouvons définir et que de Humboldt , avec sou esprit profond et véritablement philosophique , supposait provenir de combinaisons ternaires ou quaternaires opérées dans l’organisme , sous l’influence de la vie.
J’ai dit, un peu plus haut, que les deux grands foyers producteurs de la fièvre jaune , étaient Vera-Cruz et la Nouvelle-Orléans , mais plus spécialement peut-être, la première ville; c’est de ces
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deux points, qui sont au golfe du Mexique ce que sont au Levant Alexandrie et Constantinople, que la peste américaine rayonne sur tout le littoral du golfe, et de là, trop souvent en Europe. Je me propose de développer ultérieurement ce grand fait , dans un travail spécial , car les preuves en existent dans Fhistoire de la fièvre jaune; mais je préférerais que le Gouvernement prit sur lui de le faire éclaircir par une enquête faite sur les lieux, par une commission médicale. Si, comme je n’en doute pas, on arrive à démontrer que Vera-Gruz et la Nouvelle-Orléans , sont les principaux foyers contagieux , il ne restera plus qu’à mettre leurs provenances en quarantaine, en Amérique même , et à y mettre en vigueur le système qui a si bien réussi à éteindre les provisions miasmatiques de Constantinople et d’Alexandrie. Il pourra arriver alors , pour la fièvre jaune , ce qui existe en ce moment pour la peste, c’est-à-dire, qu’elle disparaîtra pour longtemps, des lieux où elle est en permanence.
Je n’ignore pas que des quarantaines contre la fièvre jaune ont été essayées jadis dans nos colonies des Antilles, dans le but de les préserver des atteintes du fléau, et qu’aux yeux de beaucoup de médecins, ce système a fait son temps. Mais je n’hésite pas à déclarer que s'il n’a pas réussi c’est uniquement parce qu’il a été mal appliqué. Gomment, ces quarantaines auraient-elles été sérieuses à une époque où Chervin ne cessait de crier contre elles, et de réclamer leurs complète suppression ?
Ce qui est incontestable et ce que personne ne s’avisera de nier, c'est que la fièvre jaune n’est pas en permanence dans nos colonies des Antilles, et qu’à la Martinique en particulier, elle vient presque toujours de la Guadeloupe , qui , de son côté , la recevait de ses voisines, car le sol de cette lie, tout à fait volcanique, peut encore moins en favoriser le règne endémique.
De l’aveu même de Chervin , la fièvre jaune n’avait pas paru depuis 1827, lorsquelle s’y montra de nouveau en 1838, et voici dans quelles circonstances elle éclata :
En juillet 1838 , elle fut signalée à la Guadeloupe ; un peu plus tard elle se déclara à la Dominique ( au Roseau) , ensuite à Saint-Pierre, puis à Fort-Royal. Indubitablement cette extension progressive du nord au sud , fut le résultat du cabotage et sans
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doute du commerce interlope qui doit exister entre les îles françaises et la Dominique. Quanta l’invasion de Fort-de-France qui s’effectua eu dernier lieu , je ne rappellerai pas ici le fait d’importation par les musiciens dont il a été question plus haut. Ce sont sans doute ces hommes qui produisirent les premiers germes dans cette ville; si les symptômes pathognomoniques ne se montrèrent pas aussitôt soit en ville, soit dans les hôpitaux, c’est sans doute parce que , selon l’habitude , les premiers cas furent insidieux et que d’ailleurs leur incubation fut longue.
Si on allait au fond de toutes les épidémies de la Havane , on y trouverait aussi constamment l’importation ; car, il faut enfin le faire remarquer, cette ville est loin d’être aussi malsaine qu’on le dit, et si des foyers paludéens existent dans ses environs, il faut convenir qu’ils sont en bien petit nombre et qu’à ce point de vue, la grande ville espagnole ne saurait être comparée à la Vera-Cruz et à la Nouvelle-Orléans.
Je ne saurais trop le répéter , qu’on essaie sérieusement aux Antilles espagnoles et françaises du système des quarantaines contre les provenances du Mexique , de l’embouchure du Mississipi de Maracaïbo, etc., etc., et on arrivera sinon à éteindre d’une manière absolue, du moins à borner singulièrement les épidémies contagieuses de vomito. Mais pour que cet essai soit concluant , il faut que l’autorité espagnole l’applique la première, ou qu’une commission internationale en règle les conditions pour la France, l’Angleterre et l’Espagne. Quant à moi, j’ai la ferme conviction que le problème serait résolu avec facilité au bout de peu d’années, comme il l’a été , je l’ai déjà dit, pour la peste. La coïncidence des épidémies des Antilles françaises , Espagnoles avec le réveil de .celles de Vera-Cruz et de la Nouvelle-Orléans, est aussi significative que la coïncidence des importations en Europe, avec les épidémies des Antilles, de Cayenne, des Etats- Unis, du Brésil, etc. Le lléau a des foyers principaux d’où il rayonne à l’aide de la navigation et se montre partout où il trouve des conditions favorables ; que l’Académie se pénètre bien de cette vérité et quelle 11e la repousse pas sans l’examiner. Les faits ne manquent pas pour la démontrer , pour l’établir dès ce moment; mais leur énumération, leur rappel, me conduirait trop
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loin, et l’espace me manque dans ce livre, déjà fort étendu : je m’occuperai plus tard de cette question incidente, dont l’importance exige un travail à part.
Je dirai maintenant quelques mots sur l’infécondité de la lièvre jaune, en troisième main, découverte par M. Mélier ou par M. Rufz, lalecture desjournaux de médecine me laisse dans ungrand embarras sous le rapport de cette paternité scabreuse. Dans les premiers comptes-rendus de ces journaux , il m’avait semblé quelle appartenait tout entière à M. l’Inspecteur général ; pourtant dans le discours qu’il a prononcé le 11 août à l’Académie, il a avoué que beaucoup de faits , celui surtout de Barcelone étaient en contradiction avec cette opinion dont il a l’air de renvoyer la responsabilité à M. Rufz qui l’aurait émise le premier. Quoi qu’il en soit, je dirai ici ce que j’en pense et les deux néo-contagionistes en prendront chacun ce qui leur revient de droit.
Sur quelles observations a-t-on pu se fonder pour annoncer , à l’Académie et au monde médical comme une vérité expérimentale, qu'en dehors d'un navire importateur , la fièvre jaune ne se transinet jamais indéfiniment, c'est à dire qu'un sujet neuf , après l'avoir reçue d’un matelot , ne peut pas la communiquer en troisième main.
Si l’Académie laisse passer, sans mot dire, cette énormité, ou plutôt si elle l’accepte, elle sera à mon avis de bien bonne composition.
Les observations , les idées de M. Mélier , celles de M . Rufz , à ce sujet, peuvent être spécieuses, habilement rédigées, très-intéressantes même, mais malheureusement l’histoire de toutes les grandes importations les réfute. De ce que à Brest, en 1802, et à une date plus récente encore, des cas de fièvre jaune ont pu avoir lieu au milieu des habitants sans que cette maladie se soit répandue ; de ce que le même fait s’est produit dans plusieurs autres localités et enfin à Saint-Nazaire, en 1861, devons-nous induire avec M. Mélier que la propriété contagieuse du fléau américain cesse d’être à redouter hors du foyer à une certaine limite ? Je ne le pense pas, je vais plus loin, je le nie formellement et je persiste à considérer cette assertion comme véritablement exorbitante; je la repousse comme une nouvelle témérité de l’école non-
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contagioniste. Assez de théories hasardées, illogiques, contraires à l’expérience , absurdes même ont été émises sur la nature , les causes et le mode de transmission de la fièvre jaune. Hâtonsnous de faire justice de celle-ci, avant qu’elle ait porté ses fruits et disons à ceux qui la professent qu’elle est indigne de leur talent et de leur perspicacité. De deux choses l’une , en effet : ou ils l’offrent comme une fiche de consolation aux Chervinistes, ou bien ils veulent avoir les honneurs d’une découverte en fièvre jaune. Dans l’un et l’autre cas, ils font preuve de faiblesse ; ils ne pourront que revenir sur un point de doctrine que le passé répudie et dont l’avenir s’inquiète avec raison. En matière d’hygiène publique, je l’ai déjà dit plusieurs fois, il faut être très-circonspect, très-réservé et se garder avec soin des hypothèses ; V importation de Saint- Nazaire n’ a pas eu de résultats considérables ; voilà tout ce qiC on peut affirmer , tout ce qu’il est permis de dire. J’ai expliqué plus haut les diverses circonstances qui peuvent faire qu’une contagion s’éteigne et je n’v reviendrai pas ici. Tirer de ce fait la conséquence qu’en tirent MM. Mélier et Rufz , c’est, sortir des limites d’un bon raisonnement. Puisqu’il ont eu le courage de divorcer avec le non-contagionisme , parce que la vérité a enfin lui à leurs yeux, ils ne doivent pas oublier que cette dernière, ainsi que l’a dit un de nos plus grands poètes , n’a jamais eu besoin de l’erreur pour se faire accepter , parce que les ombres ne peuvent rien ajouter à la lumière.
Que l’honorable M. Rufz, qui a prêté main forte à M. l’Inspecteur général dans toutes ses assertions et qui se vante de posséder des faits remarquables à l’appui de l’hypothèse de l’infécondité de la fièvre jaune au troisième degré , se hâte de les livrer à la publicité. Je le supplie au nom de la science et de l’humanité, de les porter à la connaissance du monde médical. M. Rufz, dont j’apprécie les travaux sur la fièvre jaune et le mérite comme praticien colonial, a un grand tort à nos yeux , qu’il me permette de le lui dire franchement : c’est celui d’avoir attendu la petite importation de Saint-Nazaire et ses relations avec M. Mélier pour modifier sa manière de voir sur la fièvre jaune : que dis-je ? pour arrêter ses idées sur cette maladie , lui qui a vécu de longues années aux Antilles, au milieu de ces épidémies. Que M. Mélier ait pu s'éclairer à
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son contact , que l'importation de Saint-Nazaire ait été pour lui, qui ne connaissait la fièvre jaune que par les livres, comme un trait de lumière , nous le concevons sans peine et nous nous en félicitons ; mais qu'il ait pu apprendre quelque chose à M. Rufz sur ce chapitre, c’est ce qu’il nous est plus difficile de comprendre. Peut-être, dans cette circonstance, ce dernier fait-il tout simplement du dévouement àM. Y Inspecteur général et veut-il lui donner comme on le dit vulgairement un bon coup d’épaule. Mais l’amitié a ses bornes, surtout lorsqu’il s’agit de question vitales qui se rapportent à la santé des masses et sur lesquelles on n’a que trop divagué j usqu’à ce j our .
Disons un mot des mesures prises à Saint-Nazaire, en voici le résumé :
L’Anne-Marie fut coulée à fond , de manière à être lavée deux fois par jour par le flot de la marée montante . Après huit jours de submersion, ce navire fut remis à flot, désinfecté par des lavages réitérés au chlorure de chaux et an sulfate de fer accompagnés de grattages minutieux .
Un Lazaret et un poste d’observation furent établis sur deux navires-hôpital envoyés de Lorient. Enfin, les navires arrivant de la Havane furent tenus de décharger en grande rade et soumis à des mesures de désinfection , sous la surveillance de gardes de santé.
Toutes ces mesures sont excellentes , sauf une seule qui est inutile et même nuisible : l’immersion du navire. Qu’on consulte, en effet, les professeurs d'hygiène navale, nos amiraux, nos médecins en chef de la marine, en un mot, toutes les personnes qui savent au juste ce qu’est un navire , elles seront unanimes pour affirmer que couler à fond un vaisseau , c’est le rendre insalubre pour jamais, c’est établir dans ses flancs un foyer d’humidité désastreux auquel rien ne pourra plus obvier désormais et qui y favorisera au plus haut point le développement de toutes les épidémies quelles qu’elles soient. Le seul désinfectant réellement efficace est l’air atmosphérique. Il n’en existe pas de plus sur et qui offre moins d’inconvénients. Du reste, la description qu’a donnée M. le docteur Destin de l’état de V Anne-Marie, après son renflouement, ne peut laisser aucun doute dans l’esprit sur le point d’hygiène navale dont il s’agit .