LA FIÈVRE JAUNE
La première mesure à prendre , après avoir vu la patente de ï Anne-Marie et reçu les déclarations de son capitaine, était de renvoyer sur le champ ce navire en grande rade, de le décharger sur des chalands, de le saborder ensuite et de le traverser au vent au moyen d’ancres à jet. Un peu plus tard , on aurait pu en gratter les murailles, les blanchir à la chaux, et installer dans la cale des appareils guytoniens. Quant à l’équipage, après lui avoir fait faire un spoglio complet et lui avoir fait laver son linge et mettre à l’évent ses effets, on l’aurait mis en observation, faute de lazaret, a bord de quelque grand navire de servitude. Si on avait pris tout d’abord ces précautions avant l’arrivée de M. Mélier (et il faudra bien qu’on les prenne à l'avenir), les malheurs que l’on regrette ne seraient certainement pas arrivés.
Je ne terminerai pas mon récit des événements de Saint-Nazaire sans dire un mot du plus étrange et du plus significatif d’entre
eux.
Le navire trois-màts Aréquipa se trouvait en charge dans le bassin de Saint-Nazaire, non loin et sous le veut de V Anne-Marie qui a semé l’infection par l’épanchement de l’air renfermé dans sa cale.
V Anne-Marie avait commencé son déchargement le 27 juillet.
L 'Aréquipa est parti de Saint-Nazaire le 1er août.
Le capitaine ignorait à son départ l’existence à Saint-Nazaire , de la fièvre jaune dont la première victime a succombé le 3 août.
\j Aréquipa est arrivée à Cayenne le 8 octobre, et le capitaine a déposé un rapport établissant que la fièvre jaune s’était déclarée à bord, dans la traversée de Saint-Nazaire à Cayenne, et lui avai] enlevé huit hommes.
Cette circonstance était parfaitement inexplicable pour ce capitaine qui , ignorant les faits de Saint-Nazaire n’avait relâché nulle part dans le cours de son voyage.
J’ignore comment on se sera expliqué à f Académie le fait de V Aréquipa, et si l’on admet que ce navire, qui n’emportait qu’une portion du climat de Saint-Nazaire, avait aussi chargé, emmagasiné la fièvre jaune, V Aréquipa a pris soin , ce me semble, de réfuter avec éloquence , pour sa part , l’hypothèse des climats flottants et d’établir à tout jamais la possibilité des longues incu-
bâtions, puisque d’après la date des cas qui eurent lieu les 5 , 22, 26 , 29 août, et les 11, 17 et 20 septembre, l’incubation a oscillé sur ce navire entre cinq et cinquante jours , fait dont il est facile de s’assurer sur le rapport même de M. Mélier. Toutefois, ce médecin s’est bien gardé de relever cette durée si longue de l’incubation : on sait qu’il ne veut pas en entendre parler.
J’ai avancé en temps et lieu , dans ce livre , que l’école chervinienne, forcée par les événements de Saint-Nazaire de se retourner, ne se départirait pas de son néo-contagionisme par amourpropre d’abord, ensuite dans une pensée de conservation. J’ai annoncé ensuite que M. Mélier n’avait soumis à l’Académie son rapport, si longuement élaboré, que dans le but d’obtenir, si c’était possible, une sanction qui ne pouvait que donner une grande force morale aux nouvelles mesures qu’il proposait au gouvernement, sanction dont il était bien décidé à se passer dans le cas où des difficultés s’élèveraient. Ces difficultés ayant surgi, ou plutôt l’Académie ayant été mise en considération par M. le docteur Jules Guérin, étayant renvoyé la discussion à plus tard, sans prendre aucune délibération relativement au travail de M. Mélier, certains journaux se sont hâtés, nous l’avons vu, de rappeler à la première compagnie médicale de France : 1° que c’était bénévolement, qu’il lui avait soumis son travail et qu’elle n'avait pas été saisie officiellement de la question ; 2° qu’elle n’avait pris aucune décision sur lui; enfin, que M. Mélier avait déclaré explicitement à M. Jules Guérin, qu’en dépit de ses observations et du succès qu’il avait obtenu, il ne retirait rien de ce qu’il avait avancé sur la nature , les causes, le mode de propagation de la fièvre jaune, etc .
En constatant ces faits , je n’ai pas hésité à admettre que la discussion sur la fièvre jaune ne serait pas reprise, et que le système inventé par M. Mélier ne tarderait pas à passer dans notre législation sanitaire.
Mes prévisions étaient fondées; car quelques jours à peine s’étaient écoulés, que mon journal m’apportait le texte d’une décision ministérielle relative aux quarantaines contre la fièvre jaune , décision dont voici la substance :
« A l’avenir, la durée des mesures sanitaires applicables aux arrivages en patente brute de lièvre jaune dans l’Océan et la
Manche, pourra être différente pour les passagers, les hommes d’équipage, le navire et les marchandises.
» Quand les arrivages auront lieu par les navires principalement installés pour le transport rapide des passagers ou par des navires de guerre reconnus sains , dont les cales auront été suffisamment aérées pendant la traversée , qu’il y aura à bord un médecin sanitaire commissionné ou en faisant fonctions, et qu’il ne sera survenu en mer aucun accident de fièvre jaune, les passagers et l’agent des postes seront admis en libre pratique immédiatement.
» Lorsque , dans les mêmes conditions de navigation , il y aura eu des cas de fièvre jaune pendant la traversée, la quarantaine sera de trois à sept jours pour les passagers et f agent des postes.
» Toutefois, une décision spéciale du Ministre, rendue sur le rapport des autorités sanitaires locales, pourra, selon les circonstances, réduire la durée de cette quarantaine , et même prononcer l’admission en libre pratique des passagers et de l’agent des postes. Le navire , l’équipage et les marchandises resteront soumis à la quarantaine de sept à quinze jours.
» Sont maintenues les dispositions sanitaires relatives aux bâtiments autres que les navires principalement installés pour le transport rapide des passagers et les navires de guerre , et en particulier celles qui concernent l’isolement et le déchargement des bâtiments ordinaires du commerce.
» Le déchargement en rivière ou au lazaret des navires de commerce prescrit par l’arrêté ministériel du 30 août 1861 pourra, sur la proposition du directeur ou agent de la santé, n’être imposé que pour partie , lorsqu’il sera reconnu que l’état de la cale peut le permettre sans danger.
» Seront également observées les dispositions sanitaires en vigeur à l’égard des passagers des navires de commerce.
» Toutefois la durée réglementaire des quarantaines prononcée à l’égard des passagers pourra être abrégée dans les conditions prévues par l’article 3 ci-dessus. »
Ce qu’il y a de plus étrange dans cette nouvelle législation, c’est la position faite aux passagers : ou dirait en effet qu’ils ne sont pas susceptible de contracter et de couver la fièvre jaune, et que par ce seul fait qu’ils ont quitté le navire ils ne sont plus un danger pour la santé publique.
LES NOVATEURS ET LA FIÈVRE JAUNE
Je n’ai pas besoin de rappeler ici dans quelle voie scabreuse le rapport de M. Mélier engage et fourvoyé un gouvernement bien intentionné mais trop confiant. Qu’il me suffise de prendre date ici du dernier avertissement que mon expérience ose lui donner et de la prédiction que je lui fais que tôt ou tard de funestes expériences le forceront à ouvrir les yeux sur l’insuffisance de notre système sanitaire, sur le vide des théories qui lui servent de base.
Quant à l’Académie, je 11e peux que la féliciter de n’avoir rien brusqué, d’avoir accueilli les savantes observations de M. Jules Guérin avec l’attention qu’elles méritaient , de ne pas avoir repoussé les miennes. E11 agissant avec cette circonspection, elle a montré plus de sagesse que sa devancière et imité l’Académie des sciences dans sa constante abstention.
J’ai encore un mot à dire avant de conclure :
Quiconque a pu lire le rapport de M. Mélier, en a suivi la discussion devant l’Académie et a constaté surtout avec quelle hardiesse ce médecin a tranché toutes les questions qui se rapportent à la fièvre jaune, 11’a pu mettre en doute qu’à son arrivée à Saint- Nazaire il a dù s’empresser de visiter les malheureuses victimes d’une doctrine erronée et périlleuse. Cependant , il faut bien le dire, ce point si important n’a pas encore été clairement établi ; je l’avais déjà donné à entendre dans la première partie de ce livre.
Si je 11e m’en rapportais qu’aux renseignements que m’ont donnés mes amis de Nantes, la rédaction des journaux de cette ville, enfin des personnes très-dignes de foi, fixées à Saint-Nazaire même, M. l’inspecteur général se serait borné, pendant son séjour dans cette ville, à appeler en conférence ses principaux médecins et leur aurait demandé les rapports , les observations qui figurent dans son travail parmi les pièces justificatives ; il n’aurait absolument vu aucun malade : ses instructions ministérielles 11’exigeant pas qu’il le fit.
D’après les mêmes témoins oculaires, M. Mélier aurait pu facilement, à l’aide du chemin de fer, franchir les sept kilomètres qui séparent Saint-Nazaire de Montoir, et aller faire une courte apparition , qui aurait produit le meilleur effet, à Montoir, où le docteur Chaillou périt, quelques jours après, victime de son dévouement. Cette dernière démarche était , chacun doit le com-
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prendre, d’une haute convenance, et je ne doute pas que S. M. Napoléon III lui-même, si elle s’était trouvée sur les lieux, ne se fût empressée de le faire. Dans les grandes calamités publiques, les représentants de l’autorité, ceux de la science, ont de grands devoirs à remplir. C’est ainsi qu’agirent toujours les Desgenettes et les Larrey, qu'à Barcelone V alcade Cabanes s’est immortalisé , qu’à Lisbonne le roi de Portugal n’a pas craint d’aller voir et de toucher des sujets atteints du vomito , afin de remonter le moral des masses.
Arrivé à Saint-Nazaire le 10 août, c’est-à-dire environ quinze jours après l’admission en libre pratique de Y Anne-Marie , M. Métier aurait pu y voir encore (sinon y suivre) cinq malades, y compris le tailleur de pierres Bruband , qui, ce jour-là, était à toute extrémité, puisqu’il expira pendant la nuit suivante. L’observation de cinq cas aurait été sans doute bien peu de chose pour la justification de tant de théories ou d’opinions tranchantes; mais enfin peu vaut toujours mieux que rien , et cette clinique, toute restreinte qu’elle fut, n’aurait pu nuire à M. Mélier dans sa controverse avec des hommes dont la pratique, en matière de lièvre jaune, 11e peut être mise en doute dans aucun cas.
La lecture des observations rédigées par MM. les docteurs Grestin , Benoît Durand et Guillonzo, celle de la brochure de M. Chérot, divers articles du Phare de Nantes, de Y Union bretonne, etc., établit aussi les plus fortes présomptions en faveur des renseignements que j’ai pris. Tous ces documents sont muets sur la question dont il s’agit. Bien plus, il est digne de remarque que toutes les fois que ces honorables médecins se sont rencontrés, soit en consultation, soit par circonstance chez leurs malades respectifs, ils n’ont pas manqué de mentionner le jour et l’heure de cette rencontre. Or, nulle partdans les mêmes écrits il n’est question de visites faites par M. le docteur Mélier. Ce silence est (on en conviendra sans peine) au moins extraordinaire; car il faut bien se dire que si l’un de ces praticiens avait reçu dans son hôpital ou dans sa clientèle la visite de M. l’inspecteur général des services sanitaires, il en aurait été si honoré, si reconnaissant, qu’il se serait bien gardé de la passer sous silence dans des observations destinées précisément à ce fonctionnaire.
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D’un autre côté, pendant mon séjour à Paris, en septembre dernier, m’étant trouvé à un diner de médecins , l’un d’eux, qui a une des meilleures positions médicales de cette ville, m’a affirmé (jue, dans une des séances de la Société de Médecine , on aurait reproché sans détour à M. Mélier d’avoir oublié de voir des malades à Saint-Nazaire.
Tous ces renseignements, toutes ces remarques, tous ces bruits, seraient-ils sans fondement, sans portée? Ceux qui lisent, à la page 13 du rapport de M. Mélier, cette phrase si laconique : A mon arrivée à Saint-Nazaire, j’avais vu tous les malades qui étaient à ma portée, sont naturellement tentés de le croire, mais désireraient bien quelques mots d’explication de la part de l’auteur.
Que M. Mélier ne l’oublie pas, en livrant son travail à l’Académie de médecine, en le soumettant de son plein gré au contrôle de ses confrères, il est tout à fait sorti du domaine officiel dans lequel personne ne pouvait l’atteindre, et s’est exposé à une foule de demandes de ce genre : lorsqu’on a recherché le jugement de ses pairs, il faut s’y soumettre d’une manière absolue et en accepter les inconvénients.
Pour ce qui me concerne personnellement , M. l’inspecteur général trouvera ma curiosité bien naturelle, en se souvenant que j’appartiens à une catégorie de médecins (les contagionisies) que ses amis ou coreligionnaires n’ont pas cessé de diffamer depuis tantôt trente ans, les représentant comme ridicules et pusillanimes, les accusant de n’examiner les sujets atteints de maladies pestilentielles qu’à l’aide d’un télescope, après avoir enfoui leur organe olfactif dans une éponge vinaigrée et s’être revêtus préalablement d’une simarre goudronnée /etc., etc.
Je suis prêt à prouver, pièces en main , que , sans y être obligé le moins du monde, j’ai suivi successivement, pour m’initier à la connaissance de la fièvre jaune, les cliniques de MM. les docteurs Laure, à Saint-Jean-d’Uîloa; Bélot père, à la Havane; Luzeau, à Fort-de-France, et qu’enfin, soit à bord des navires qui se trouvaient sur la rade de cette ville, soit en mer sur la Caravane , j’ai traité personnellement au moins cent trente cas de vomito. Tel est le petit bagage médical qu’il m’est permis de revendiquer dans cet te question. Que M. Mélier montre le sien, qu’il nous dise enfin quels
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sont les malades qu’il a vus à Saint-Nazaire. Est-ce le mousse Macé, la revendeuse Boquin, le manœuvre Pelletier ou le tailleur de pierres Bruband? Je ne dis rien des cas qui existaient dans la banlieue, puisqu’ils n’étaient pas à la portée de M. l’inspecteur. Il doit m’être permis de lui adresser cette question , moi que son école a osé soupçonner de fabriquer des cas de fièvre jaune en rade de Brest , dans un intérêt de doctrine , et qu’elle a accusé de méconnaître mes devoirs , alors que : « sourd , presque aveugle et à bout de forces par le fait même de la fièvre jaune , je me traînais à l'hôpital pour me dévouer aux malades (l). »
Après vingt ans d’injures , de soupçons outrageants, d: odieuses personnalités, c’est bien le moins qu’on reconnaisse mon droit particulier d’enquête sur les événements de Saint-Nazaire , ce droit j’en ai usé et personne ne me reprochera, je l’espère, d’avoir menti , ou d’avoir travesti les faits. Le mensonge et la calomnie sont, je l’ai déjà dit, incompatibles avec ma nature; d’ailleurs, à quoi bon appeler à son aide ces armes à double tranchant : n'y a-t-il pas , ainsi que l’a dit un auteur, une arme bien plus terrible, bien plus meurtrière , précisément celle dont je me suis servi , c’est-à-dire la vérité ?
(I) Propres expressions dont se servit sur mon compte dans son rapport officiel à L’amiral Duperré , le docteur Fouclioy , alors président du Conseil de Santé à Brest
il .) ,
G O NGLUSIONS.
1° L’histoire des maladies pestilentielles démontre depuis longtemps qu’elles sont essentiellement contagieuses et importables par les hommes, les vêtements, les objets de literie, etc., et que la seule mesure radicale à prendre contre elles est une séquestration calculée autant que possible sur la durée probable de l’incubation.
2° Des faits innombrables prouvant que la durée de l’incubation de la peste et de la fièvre jaune oscille le plus souvent entre trois et vingt jours, il ne faut choisir ni le premier, ni le dernier terme, mais se tenir dans un juste milieu qui, moyennant la traversée, quelque courte qu’elle puisse être, offre toutes les garanties désirables, douze jours pleins, par exemple.
3° Dans cette question vitale des quarantaines, il n’y a à se préoccuper des intérêts commerciaux que d’une manière secondaire. Salus populi suprema lex , telle est la devise que doit adopter le gouvernement , en dépit des disputes des médecins, et surtout de la sollicitude spécieuse des chervinistes, qui dominent encore dans ses conseils. Les faits de Saint-Nazaire n’ont-ils pas
CONCLUSIONS
prouvé une fois de plus que c’est toujours le pauvre peuple qui fait l’expérience des faux systèmes et des législations sanitaires vicieuses.
4° La suppression des intendances sanitaires, en 1850, et leur remplacement par des préfets sanitaires , a été un événement des plus funestes pour les intérêts des masses. Il n’y a pas entre ces préfets et la commission consultative mise à leur disposition , cette juste pondération de pouvoirs qui, seule, dans une matière si délicate, si scabreuse, peut offrir des garanties. Le gouvernement doit donc, ne fùt-ce que pour le soin de la responsabilité immense qui pèse sur lui, et sans rien détruire de ce qui existe, assurer au moins, dans nos villes maritimes, le contrôle du directeur par la commission, et vice versa. Ce n’est que par ce moyeu qu’il arrivera lui-même à être bien renseigné sur les faits sanitaires. C'est surtout cet enseignement qui est ressorti des événenements de Saint-Nazaire; mais M. le docteur Mélier semble le lui avoir caché, puisqu’il n’en a pas dit un seul mot dans son rapport. Le gouvernement devra aviser désormais à ce que la plupart des membres du conseil consultatif d’hygiène publique, de même que l’inspecteur général des établissements sanitaires, aient vu de près les maladies pestilentielles. Dans une ville qui possède des médecins praticiens de la fièvre jaune, tels que MM. Louis et Trousseau, et une foule d’autres également distingués qui ont vu de près la peste, on est en droit de se demander pourquoi on ne cherche pas à utiliser leur expérience, leurs lumières.
5° Le code sanitaire concernant la peste est tout à fait à refaire. Si cette maladie réparait jamais (ce qu’à Dieu ne plaise!) en Egypte, le midi de la France, et Marseille surtout , serait fortement compromis, car les mesures que la nouvelle législation oppose à l’importation de ce fléau sont tout à fait illusoires. Qu’il y ait ou non un médecin sanitaire à bord, que la traversée ait été longue ou courte, l’intérêt de santé publique exige que toute provenance du Levant en patente brute, alors même qu’elle n’a pas eu de malades pendant la traversée, soit soumise à une quarantaine d’au moins dix jours pleins, pendant laquelle le navire sera purifié, ventilé, les caisses et les malles ouvertes, les objets de literie et les vêtements lavés ou mis à l’évent; enfin, les mar-
CONCLUSIONS
chandises remuées et débarquées, au moins en partie, sur des chalans. Lorsgiïil y aura eu des malades après la traversée , la quarantaine sera doublée , et la libre pratique ne pourra être accordée que dix jours après le dernier cas survenu au lazaret, s'il s'en présente.
6° Tout point où règne le choléra doit être mis en quarantaine, et ses provenances doivent être soumises ‘aux mêmes mesures hygiéniques et à une quarantaine d’observation de cinq jours. La raison de cette différence est que le germe du choléra parait moins lixe que celui de la peste, qu’il paraît moins susceptible de s’attacher aux navires , la quarantaine sera portée à dix jours pleins s’il y a des malades, et la libre pratique donnée aux mêmes conditions que pour la peste.
7° Le grand foyer de la lièvre jaune est évidemment dans le golfe du Mexique, sur la terre ferme, depuis Pensacola jusqu’audelà de Maracaïbo ; l’archipel des Antilles, Cayenne, le Brésil, etc., n’en sont que les foyers secondaires. Les provenances de la Nouvelle-Orléans , de la Vera-Cruz, de Maracaïbo, etc., etc., doivent donc être assjetties, aux Antilles, à des mesures sanitaires ayant pour but de remédier aux importations continuelles de germes qui s’y effectuent. On arrivera, à l’aide de ces quarantaines, au même résultat qu’on a obtenu à Constantinople pour la peste, et dès ce moment les quarantaines d’Europe contre le fléau américain pourront être réduites à de simples observations et aux seules mesures de purification concernant les navires.
8° Pour le moment, les quarantaines à opposer à la peste américaine doivent être calculées sur une incubation de douze jours, et spécialement sur le besoin bien connu qu’a son miasme ou son germe du concours de la chaleur pour produire son effet.
9° La législation contre la fièvre jaune peut être résumée ainsi qu’il suit :
Patente nette aux Antilles, du 1er octobre au 1er avril et admission en libre pratique dans tous les ports de France après 24 heures d’observation, lavage des effets, ouverture des écoutilles, etc., etc.
Patente brute à partir du 1er avril jusqu’au 1er octobre , quarantaine de dix jours pleins dans les ports de la Méditerranée s’il n’v a pas eu de malades pendant la traversée , et de vingt jours dans
CONCLUSIONS
le cas contraire; libre pratique octroyée dix jours après le dernier cas et après l’exécution de toutes les mesures relatives aux navires.
Dans les ports du Ponent ou du nord , la quarantaine peut à cause de la latitude qui est reconnue peu favorable à la propagation de la fièvre jaune être réduite de moitié.
10° Équipage et passagers doivent être soumis aux mêmes mesures sanitaires ; mais comme, à l’arrivée au Lazaret, l’autorité sanitaire s’empressera d’établir des catégories et de les isoler les unes des autres (malades, convalescents, matelots, passagers) ; chacune de ces catégories aura les avantages ou les inconvénients de sa position.
11° Le système Métier sur la fièvre jaune des vaisseaux, dont j’ai démontré le peu de fondement , est des plus dangereux pour la santé publique. On ne saurait trop répéter que le venin de la fièvre jaune étant tout à fait animal ou organo-dynamique , est surtout propagé par les hommes et par les objets à leur usage ; que ceux qui ne sont pas malades peuvent l’exhaler dans leurs excrétions aussi bien que ceux qui le sont ; que les convalescents sont dans le même cas, et que bien que l’infection des navires par les malades soit un fait depuis longtemps acquis à la science, bien qu’à bord d’un navire où se sont produits des cas de vomito tout soit infecté, bois, agrès, effets à usage, etc. , c’est spécialement sur les hommes que les mesures d'hygiène doivent porter.
Abstraction faite de tous les faits que j'ai rapportés dans ce livre, celui de V Anne-Marie lui-même prouve ce que j’avance. Ce navire , parti de la Havane le 13 juin, a un premier malade le 1er juillet, c'est-à-dire après 16 jours d’incubation, et successivement 9 autres cas (y compris M. Eloy) se développent. Est-ce le navire qui a infecté les hommes , ou bien sont-ce les hommes qui ont créé à bord le foyer qui a si fort compromis St-Nazaire ? Il me semble qu’il n’y a pas à hésiter. Remarquons encore ici que M. Mélier n’a nullement traité de la question de l’incubation pour les malades de V Anne-Marie; cependant, alors même que son système des climats flotLants serait exact, et en admettant ce principe , elle aurait oscillé chez les premiers malades de ce navire, entre 1 6 et 20 jours, et chez M. Eloy, le second du navire , elle aurait été de 32 jours. Pourquoi cette obstination de la part de M. Mélier à passer complètement sous silence des faits si importants.
CONCLUSIONS
12* Ce fait même de l’admission en libre pratique , et sans inconvénients ultérieurs, de l’équipage de Y Anne-Marie, bien que constituant la plus haute des imprudences, n’a rien en lui-même qui étonne ; Y Anne-Marie avait 15 hommes d’équipage ; sur ce nombre, huit avaient eu la fièvre jaune, et M. Elov l’avait en incubation ; restaient donc six individus qui se sont toujours bien portés, qui ont élaboré impunément dans leur économie les germes du mal. Est-ce que la proportion des sujets atteints dans cette petite population ne paraît pas suffisante ? Est-ce qu’elle n’est pas énorme même, et fallait-il que personne ne résistât ?
13° Le fait de l 'Ar équipa. consécutif à celui de Y Anne-Marie, ne prouve qu’une seule chose : l’extrême subtilité du venin de la fièvre jaune, éprouvée en mille circonstances diverses, et la facilité avec laquelle ses miasmes agissent suspendus dans l’air atmosphérique , autre fait connu depuis longtemps ; aucun climat flottant n’existait à bord de YAréquipa , il y a eu simplement contagion à distance pour un ou plusieurs hommes , peut-être pour tous à la fois, et huit parmi eux ont eu la maladie après une incubation variable, mais en somme fort longue. Quiconque ne sera pas aveuglé par l’esprit de système ou bien par des intérêts personnels , sera forcé de commenter , ainsi que je le fais ici , le fait de YAréquipa. Pourquoi aller se perdre dans des théories nébuleuses lorsqu’on a une interprétation si simple et si naturelle à adopter ?
14° Le rapport de M. le docteur Métier, longuement élaboré , annoncé et vanté par toutes les trompettes de la renommée, n’est nullement pratique; on ne peut le qualifier à.’ excellent qu’au point de vue littéraire. Hérissé d’un bout à l’autre de théories en apparence spécieuses, mais foncièrement paradoxales , il ne peut servir de base à la législation sanitaire. Son auteur n’est , en vérité, qu’un Gherviniste qui j’abrite sous le manteau du contagionisme. Il reconnaît que la fièvre jaune est contagieuse, importable par les navires , les hommes, les vêtements, etc., etc. ; mais sous le rapport des mesures sanitaires , son programme demeure ce qu’il l’a fait en 1851. Il accepte bien, ou a l’air d’accepter, les principes de notre école , mais avec un art qui fait honneur à sa sagacité, il en élude les conséquences. On peut le comparer à un
CONCLUSIONS
médecin qui, après s’être rallié à l’allopathie, continue néanmoins à pratiquer la thérapie des contraires.
En outre , ce travail que je n’ai eu malheureusement à ma disposition qu’au moment même où l’impression de ce livre était arrivée à sa fin, n’est ni exact, ni fidèle , et par-dessus tout il se tait d’une manière absolue ; je l’ai déjà fait remarquer sur f enseignement capital qui est ressorti de l’épidémie de Saint-Nazaire, le seul qui soit réellement nouveau : je veux parler des vices du système sanitaire , inauguré en 1851 , et par suite desquels cette bourgade a eu la visite de la fièvre jaune.
Du reste, si fou veut juger de la justesse de mon raisonnement et du retour sincère de M. Méfier au contagionisme et aux modifications étendues qu’il se propose défaire apporter au code de 1851 , on n’a qu’à méditer le passage suivant de son rapport.
« Tels sont , dit-il (page 114) , les faits de Saint-Nazaire, les mesures prises pour y porter remède , les déductions et applications auxquelles ils ont donné fieu. En les exposant, j’ai eu l’occasion de montrer par plus d’un fait que, depuis l’époque déjà éloignée de vingt années oùf Académie s’occupait de ces questions, de grands progrès ont été accomplis dans les institutions sanitaires de la France ; la base des opérations transportée du point d’arrivée au point de départ , par la création de ces médecins du Levant , dont il a été parlé tout-à-Vheure ; une surveillance efficace et constante , exercée à bord des paquebots par des docteurs en médecine commissionnés ; V unité administrative substituée dans nos poids à /’ institution des anciennes intendances ; des mesures rationnelles , mises partout à la place de pratiques arbitraires ; les quarantaines considérablement réduites , supprimées même dans un grand nombre de cas , et tendant aujourd’hui plus que jamais à disparaître parla transformation successive du service , etc., etc.»
On le voit, M. Méfier n’a rien appris à Saint-Nazaire, mais il n’a rien oublié non plus , spécialement sa haine contre l’ancienne administration sanitaire. C’est, toujours le même homme que nous avons tous vu fonctionner il y a treize ans dans notre ville , et un peu plus tard aux conférences internationales; ses idées, ses projets sont les mêmes , et Marseille ne s’y méprendra pas , car si elle a du sang grec dans ses veines , ce n’est, pas celui des
CONCLUSIONS
Béotiens. Loin de regretter son passé, et de le faire oublier en arguant de l’erreur à laquelle il sacrifiait alors , et de son retour sincère à la vérité, M. l’Inspecteur général, s'extasie sur les progrès qu’il a réalisés en matière sanitaire. Il fait valoir l’unité administrative qui a su si bien garder St-Nazaire , il qualifie d’arbitraire le pouvoir qu'exerçait l’ancienne intendance (1), et s’abstient sur celui dont on a si bien usé à l’embouchure de la Loire , pour présenter la fièvre jaune comme une fièvre pernicieuse et tenir à distance la commission sanitaire ; dans le même travail où il établit la contagion et l’importation de ce fléau, il promet à l’Académie, et pour un temps prochain, la suppression totale des quarantaines; enfin, pour disposer cette compagnie à sanctionner ses idées, à favoriser ses projets, il lui répète habilement dans plusieurs endroits de son rapport : « Qu’elle peut être hère de ces résultats , dus en partie à son initiative et aux discussions auxquelles elle s’est livrée , qu’il est heureux de lui en reporter tout l’honneur, et que sur presque tous les points , l’administration ou ses délégués n’ont eu , pour ainsi dire, qu’à appliquer les vues de l’Académie, à traduire en actes les indications qu’elle avait posées.»
On sait que l’Académie ne s’est pas laissée prendre à ces flatteries, qu’elle n’a rien sanctionné, rien repoussé, et qu’elle a décliné avec raison la responsabilité de la fièvre de Saint-Nazaire et celle des importations qui pourront la suivre.
Tel est le fond du néo-contagionisme de M. le docteur Mélier, dont je ne pouvais être moi-même la dupe, et que j’ai voulu frapper au cœur dans ce livre. En démêlant son caractère équivoque, ses tendances subversives, j’ai senti, à l’exemple d’un martyr, Jérôme Savonarole, que je ne pourrais me contenir et laisser passer en silence une doctrine à la fois erronée et astucieuse ; j’ai donc pris de nouveau en mains, comme je le fis il y a 24 ans, la cause de la santé publique. Aussi bien , le coup ne pouvait (on en conviendra) partir que de Marseille , qui a tant à craindre
(1) Avant de finir ce livre, je crois devoir faire connaître que je n'ai jamais appartenu à l’Intendance, ni comme membre, ni comme employé. Quelques-uns de ces esprits vulgaires qui ne comprennent pas les dévouements à la chose publique , à titre onéreux , ont fait courir ce bruit à Paris et à l’Académie ; qu’il me soit permis de le repousser ici une fois pour toutes.
372 CONCLUSIONS
(le la peste et de la fièvre jaune par sou voisinage du Levant et la nature de son climat. L'hygiène publique, je le dis encore une ibis avant de finir, a des droits imprescriptibles, la science a les siens dont elle ne fit jamais bon marché]; enfin, la profession médicale , lorsqu’elle n’est pas seulement un ignoble métier, impose à ceux qui l’exercent des devoirs avec lesquels ils ne sauraient transiger , celui par exemple de crier: Gare à la peste, gare à la fièvre jaune. Eh bien ! ce cri d’alarme je le pousserai comme un bon citoyen , comme un vrai médecin, toutes les fois que ma conscience me le dira et que le péril se dessinera à mes yeux ; les meilleurs amis du pouvoir ne sont pas ceux qui le flattent , mais plutôt ceux qui lui disent la vérité et qui appellent son attention sur la responsabilité qu’il assume envers les peuples, en adoptant des systèmes à la fois périlleux et décevants , dont l’expérimentation doit être évitée parce qu’elle est toujours funeste.
fin .
POST SCRIPT [JM.
Encore un mot sur ce livre :
On sait dans quelles circonstances et dans quel but il a été écrit , le droit que j’avais incontestablement de récriminer sur des faits publics qui, en 1850 , défrayèrent pendant plusieurs mois les quatre journaux de Marseille et y suscitèrent d’unanimes et énergiques appréciations, malgré leurs dissidences politiques. Des études historiques et médicales sur les maladies pestilentielles, c’est à dire sur une question à la fois vitale et litigieuse ne pouvaient donc exclure ni un style incisif, ni un caractère essentiellement critique. Mais je le déclare ici solennellement à tous ceux dont j’ai relevé les actes ou critiqué les opinions, je n’ai jamais eu la pensée de les attaquer personnellement : ce n’est que comme savants ou comme fonctionnaires responsables que je les ai mis en scène , nullement comme individus privés. On peut être très-honorable et professer ou appliquer une erreur préjudiciable aux intérêts des masses.
Je suis prêt à accepter la discussion, vive, ardente, de tous les points de doctrine quej'ai émis ou défendus, à soutenir la vérité de tous les faits historiques ou médicaux qui forment la base de mon livre; mais je ne répondrai jamais aux calomnies, aux injures ,