LOUIS XV
« Le vaisseau du capitaine Chataud est regardé comme la source de la peste en Provence; mais on a donné une autre origine à cette maladie ; le climat, la saison, l’air , les vents, la stérilité , l7 abondance , lui ont découvert une cause qui parait vraisemblable à M. Deidier (1). L’année 1719 fut stérile; les blés, les vins, l’huile , manquèrent, les chaleurs furent excessives , des pluies continuelles succédèrent aux chaleurs de l’eté, les vents cl’Est soulllèrenl avec violence ; ces dérangements, selon M. Deidier, portèrent dans les corps le levain qui a infecté la ville de Marseille. Les aliments, P abondance des mauvais fruits , le multiplièrent et le firent éclater. Cette année même , plusieurs personnes moururent de la peste . du moins les accidents qu’elles présentèrent étaient-ils des symptômes de fièvre pestilentielle. On observa (toujours d'après Deidier) dans le cours de ces fièvres , des bubons , des charbons , des parotides ; des morts subites avaient déjà annoncé quelques changements singuliers dans les corps ou dans les saisons; par une gradation insensible, des causes ordinaires préparaient une maladie formidable.
» L’opinion de M. Deidier ne s’accorde pas avec celle des médecins de Marseille ; ces médecins avaient vu les malades ; qu’il ne
(1) Les lecteurs no doivent pas négliger de lire ces pièces qui importantes.
'(T) Le professeur Deidier était le gendre de Chirac,
sont très-
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connaissait que par des extraits mortuaires et par des restes obscurs de quelques maladies. Ces témoins oculaires n’avaient reconnu dans ces malades rien qui se rapportât à la peste. Tous fixent ses premiers ravages à l'arrivée du capitaine Chataud. Le journal tiré du mémorial de cette ville, fixe cette époque. Voici une relation qui ne doit point être suspecte ; fauteur et les médecins à qui elle est adressée en sont les fidèles garants.
« Le capitaine Chataud partit de Seyde, eu Syrie, en janvier 1720; la patente était nette, c’est-à-dire , qu’elle ne portait aucun soupçon de pesle; mais peu do temps après son départ, cette maladie éclata a Seyde. Les vaisseaux qui suivirent celui du capitaine Chateau annoncèrent la contagion, qui n’était pas sans doute à ses premiers progrès, lorsque ces vaisseaux partirent. La peste ri est reconnue dans une ville que lorsque ses effets se multiplient ; d'abord elle ri enlève que peu de malades, leur petit nombre ri attire point V attention, les doutes occupent quelque temps les esprits ; le mal est-il avéré, des raisons d1 intérêt le font déguiser ; c’est ainsi que la maladie fait des progrès secrets; elle se glisse encore plus secrètement dans des lieux où elle 11e porte pas d’aussi vives alarmes que parmi nous ; il pouvait donc se faire que la peste fut dans la ville de Seyde longtemps avant le départ du capitaine Chataud. Les lieux où avait abordé son vaisseau fortifient ce soupçon ; les premiers navires, sont chargés à Sour , qui est un cap hors de Seyde. L’infection désola ce lieu peu de temps après que ce vaisseau en fut sorti; elle fit périr presque tous les habitants.
« Le capitaine Chataud fut assailli pendant sa route par une forte tempête; il fut forcé de relâcher à Tripoli pour radouber sou vaisseau. Durant le séjour qu’il y fit , il répara les petites pertes qu'il avait faites sur mer, il se chargea de nouvelles marchandises : peut être étaient-elles infectées , peut être venaient-elles de Seyde même, car dans ces pays la peste 11e dérange point le commerce: la communication était libre entre Seyde et Tripoli. Ce n’est pas tout, on obligea Chataud à prendre quelques Turcs pour les porter en Chypre. Ces Turcs étaient chargés de hardes et de marchandises qui étaient infectées; en voici les preuves :
» A peine le Grand-Saint- Antoine fut-il sorti de Tripoli, qu'un Turc tomba malade et mourut très-vite. O11 ne regarda pas sa maladie comme ordinaire , les accidents la rendirent suspecte ; deux matelots furent commandés pour jeter le cadavre à la mer; à peine s’en furent-ils approchés que le pilote les rappela ; il chargea les Turcs de rendre à leur compatriote ce dernier devoir. Les cordages dont 011 se servit furent jetés à la mer avec le cadavre.
« Quelques jours après, les deux matelots tombèrent malades et leur mort fut aussi prompte que celle du Turc. Après ces fâcheux
PIÈCES JUSTIFICATIVES
présages Ghataud aborde à Chypre, y débarque les Turcs et repart sans s’y arrêter. Le même malheur suit son vaisseau: deux ma-
telots et le chirurgien sont saisis du même mal : ils meurent en peu de jours. Ces morts subites alarmèrent Chataud ; il soupçonna sans doute que la peste avait enlevé ces cinq hommes , puisqu'il se retira à la poupe de son vaisseau. De cet asile, où il était séparé du reste de l’équipage , il donna ses ordres; il fit jeter à la mer les cordages et les hardes qui avaient servi aux malades ; il ne sortit de sa retraite que pour relâcher à Livourne. Là trois de ses gens tombèrent malades , ils moururent du même mal que les autres. Le médecin et le chirurgien des infirmeries qui visitèrent les cadavres, attribuèrent la mort à des fièvres malignes pestilentielles ] dans leur certificat ils n’accusent pas d’autre maladie.
» Enfin, le capitaine Chataud arrive à Marseille le vingt-cinquième mai; il déclare aux Intendants de la Santé qu’il a perdu sept hommes de son équipage; il présente le certificat du chirurgien qui avait reconnu dans les derniers morts une espèce de peste. Ce certilicat s’est évanoui ; on a soutenu hardiment qu’il n’avait jamais existé ; les actes publics n’en font pas mention, ils lui sont même contraires; on n’v voit rien qui donne des soupçons de contagion ; car , suivant le journal tiré des mémoires de la ville , il n’est arrivé dans le vaisseau que des accidents ordinaires ; ce sont de mauvais aliments qui ont causé des fièvres dans l’équipage de Chataud. Mais on dit que ces fièvres ont été supposées par les Intendants de Santé; on a glissé, dit-on, un interligne dans les mémoires de Marseille ; c’est dans cette interligne qu’il est parlé de ces lièvres et des aliments auxquels on les attribue. Le capitaine désavoua d’abord cette déclaration ; je ne sais s’il l’a avouée dans les suites de la procédure qu'on a faite contre lui (1). »
Ap rès avoir blâmé l’Intendance des prétendues facilités qu’elle donna au capitaine Chataud, démontré que la peste régnait réellement surtout le littoral de la Syrie et fait ressortir que les premiers malades, soit au Lazaret, soit en ville, avaient eu des communications avec les matelots et les passagers du Grand * Saint- Antoine ; le médecin qui donnait ces détails à Chicovneau (sous le couvert de l’anonyme sans doute , parce qu’il craignait l’influence de Chirac), fait une remarque sur laquelle j’appellerai à mon tour l’attention des médecins qui s’efforcent, à notre époque, de mettre les mesures sanitaires propres aux navires, au-dessus de celles qui se rapportent à leur personnel.
(1) Le capitaine Chataud lut emprisonné pendant trois années consécutives au Château-dTf , et cette punition lui sauva sans doute la vie, car s’il se fût montré à Marseille , pendant la peste ou après sa cessation , il eût été mis en pièces- jtcii* la populace.