SELON M. MICHELET
On s’accoutume à dire que l’histoire n’est point faite, qu’elle gît dans les archives, les brochures, les chartes, les cartons..., que sais-je? un peu partout, et même quelquefois dans la fantaisie et l’imagination.
Ces idées m’ont paru confirmées par un chapitre du nouveau livre de M. Michelet, la Régence , livre qui vient de paraître, et dont plusieurs journaux libres penseurs avaient donné par avance des extraits.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
Dans le chapitre en question, M. Michelet, raconte à sa manière notre peste de 1720.
Vulgairement, nous avions cru de père en fils, que la peste avait été importée en Provence par le navire du capitaine Ghataud, ou qu’au moins, à cette époque, les germes latents avaient été subitement développés. — Point du tout, la peste est due à quatre causes, la stagnation du commerce, les odeurs fétides du port, la malpropreté de la ville, et la misère de ses habitants.
Cinq ou six navires venant des côtes, alors lointaines de la Syrie, arrivent presque simultanément à Marseille avec celui du capitaine Ghataud. — Preuve, en plus, de la stagnation du commerce !
Les égouts et les fabriques ne déversaient pas, en 1720, leurs eaux fétides dans le port ; au commencement du siècle actuel, on voyait même encore des poissons jouer daûs les eaux de ce port. N’importe, en 1720, une odeur nauséabonde s’exhalait de ses vases et corrompait l’atmosphère !
Selon les écrivains de l'époque, peu de villes étaient gaies, brillantes et animées comme Marseille avant la peste , figure de rhéthonque ! On y mourait de misère et de faim !
Vers le 18 août, les échevins font afficher la liste des commissaires chargés de la police des quartiers ; on trouve sur cette liste, et seulement pour la paroisse des Accoules, les noms de soixantedeux familles notables, dont plusieurs subsistent encore à cette heure; on y voit les Crudère, d’André, Roux frères, Decormis, Lombardon, G-uys, Beaussier, etc., etc (1). D’autres négociants et notables habitants, fournissent, par leur crédit, 20,000 charges de blé (2). Garnier, l’un des recteurs de l’hôpital, s’y enferme et y meurt victime de son dévouement. N’importe, « les riches partent, » dit M. Michelet, plus de ressources!
Le peuple, effrayé, force en quelque sorte, la main de l’autorité (3). La procession de Saint-Roch a lieu ; on la borne à quelques prêtres suivis de l’évêque (4). La ville n’était plus qu 'un vaste et affreux cimetière (5). M. Michelet blâme ce spectacle d’ expiation et de pénitence; apparemment les farces d’Arlequin auraient été plus convenables.
Des centaines, des milliers de jeunes enfants sont abandonnés, les
(d) Voir l’ Estât de MM. les commissaires pour la paroisse des Accoules, placard .
(2) Pichatty de Groissainte, journal abrégé, n. 5.
(3) Pichatty de Groissainte.
(4) Journal du père Giraud.
(5) Discours sur ce qui s’est passé de plus considérable pendant la contagion de 1720.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
échevins les recueillent dans un hospice spécial ; à defaut de nourrices, ils réunissent tout ce qu’ils peuvent trouver de chèvres poulies allaiter, mais le plus grand nombre est enlevé par la maladie (1). Trois mille enfants victimes (Tune odieuse spéculation, sont à la fois assassinés , écrit M. Michelet.
Malgré l’inexprimable et inouïe violence de la contagion, aucune époque ne fut plus féconde en insignes vertus et en nobles dévouements. Le catalogue des ecclésiastiques qui se sacrifièrent au secours des pestiférés a été rédigé par Pastoret, et forme un petit volume (2). Les livres, les manuscrits et les lettres de l’époque indiquent une multitude de noms, et on trouve des martyrs dans toutes les classes de la société.
Au milieu de ce tableau d’une immense désolation, les traditions et la reconnaissance .populaire ont toujours placé les échevins Moustier, Dieudé, Estelle et Audimar. Aucune fatigue ne les arrêtait, aucun péril ne les effrayait. Toujours et partout ils jetaient à la mort un insolent défi. Aucune affaire d’ailleurs n’échappait à leur sollicitude, et les registres de nos archives sont là pour constater le calme et le sang-froid (qui jamais ne les abandonna. Ils font tout, ce que la force et l’intelligence humaine pouvaient faire. — Toutefois, écrit M. Michelet, Y administration municipale ne fut pas égale à sa tâche.. .
Lorsqu’un homme, aux temps antiques, avait bien mérité de la patrie, sa mémoire demeurait sacrée. Jamais un Grec n’eût osé appeler Epaminondas un bon géant , jamais un citoyen romain n’eût dit du consul Décius qu’il fut un héroïque imbécile.
Au dix-huitième siècle, un évêque accourt au milieu de son peuple, à la première apparition d’un fléau redoutable. L’un après l’autre, tombent, autour de lui, ses serviteurs. Inaccessible aux vulgaires inspirations de la peur et de l’égoïsme, il passe la journée à visiter les hôpitaux, à consoler et assister les mourants; il nourrit à ses frais une partie de la population ; on le trouve partout où le péril est le plus grand. Il avait bien tort, après tout, l ‘évêque de Marseille, s’il n’était guère, selon M. Michelet, qu 'un bon géant et un héroïque imbécile.
l. crozet, bibliophile.
(1) Journal du père Giraud.
(2) Voir In Provincia et Comitatu Yenaissino pestlferis inservientibus demortui... (Aquis Sextiis 1722), l vol, in-4 de 100 pages.
PIÈGES JUSTIFICATIVES
Discussion à l’Académie de médecine, à propos du travail publié par M. Aubert-Roche sur la réforme quarantenaire.