‹ Marseille et son intendance sanitaireChapitre 28 sur 35 · SÉANCE DU 14 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 14 NOVEMBRE

M. Londe fait, au nom d’une commission composée de MM. Kéraudren , Royer-Collard, Londe , rapporteur, un rapport sur un travail de M. Aubert ayant pour titre : De la réforme des quarantaines de la peste.

Les faits avancés par M. Aubert résultent de ses recherches en Orient, et sont confirmés par un tableau extrait de l’enquête faite par ordre de M. le Ministre du commerce , qui établit : 1° que pendant une période de 124 ans, c’est-à-dire de 1817 à 1841, 64 bâtiments seulement , revenant d’Orient en Europe, ont été attaqués de la peste; 2° que les attaques ont eu lieu , ou seulement pendant la route ou après l’arrivée dans un port d’Europe ; 3° que jamais navire arrivé sans attaque pendant la traversée n’en a eu après l’arrivée ; 4° que jamais il n’y a eu une attaque de peste sur les gardes et les portefaix commis aux marchandises ; 5° que sur les 64 bâtiments attaqués par la peste , 26 seulement ont continué de l’avoir après leur arrivée en quarantaine , et que dans les 38 autres la peste s’est, bornée aux cas qui ont eu lieu en mer ; que , par conséquent , tout bâtiment arrivé sans cas de peste en mer , pourrait être en libre pratique.

M. Aubert, dit M. Londe, a procédé par une voie beaucoup moins longue et moins ardue que Chervin , dont l’intrépidité , la persévérance et le désintéressement avaient prodigieusement avancé cette question , quand la mort vint arrêter ses travaux ; Chervin avait à établir un grand principe scientifique. M. Aubert s’est placé en dehors des questions scientifiques de la contagion ou de la non-contagion. Que la peste soit ou non contagieuse , qu’elle se transmette à la manière du virus variolique , du virus rabique ou à la manière des miasmes , peu importe pour lui ; dès qu’il aura démontré par des faits que la maladie ne s’est jamais développée au-delà d’une période d’incubation déterminée et qui est plus courte que la durée de la traversée , il se croira suffisamment autorisé à déclarer inutiles les mesures sanitaires en usage. Or, voici les faits sur lesquels il s’appuie. Les ballots de marchandises provenant de foyers pestilentiels, soit qu’il aient été ouverts sur le pont d’un bâtiment, ou bien dans les lazarets, n’ont jamais

produit la peste , et cela pendant une période de 124 ans. Depuis 124 ans, également, il n’y a pas d’exemple qu’il se soit manifesté un seul cas de peste au-delà de huit jours écoulés à dater du départ.

Tels sont les faits qui intéressent plus spécialement l’Académie , et sur lesquels le rapporteur a voulu fixer son attention. Ces faits sont-ils exacts et à l’abri de toute contestation ? Là est toute la question. Ces faits ontété contestés ; ils T ontété par un homme compétent et d’une grande autorité dans cette matière, par M. Sénac, secrétaire du conseil de santé au ministère du commerce. Or, si M. Aubert a pu être trompé sur les faits relatifs à la durée des quarantaines, ainsi que l’avance M. Sénac, ne peut-il pas l’avoir été sur d’autres points ? Ces motifs nous engagent à rester dans le doute. Toutefois, nous ajouterons, dit en terminant le rapporteur, que si les faits avancés par M. Aubert étaient démontrés exacts, l’Académie ne pourrait qu’approuver les propositions qu’il lui soumet.

Nous proposons, en conséquence, pour toute conclusion, d’adresser des remerciments à l’auteur.

M. Rochoux. — En 1837, je disais à l’Académie que le gouvernement anglais avait supprimé les quarantaines pour la fièvre jaune. Il me fut répondu alors que mon assertion n’était point exacte ; je pris des renseignements auprès d’un membre du parlement anglais, et il me fut confirmé que j’avais dit vrai. Ce qui avait donné lieu à un malentendu sur ce fait, c’est qu’on avait fait courir le bruit que le gouvernement anglais devait revenir sur sa décision ; mais il n’en fut rien. La décision fut maintenue. Le même parti a été pris depuis pour la peste. Qu’en est-il résulté de fâcheux pour l’état sanitaire de l’Angleterre? Vous allez en juger par le fait suivant: En 1833, la peste régnait en Égypte. Le pacha, éprouvant de grands embarras de finances, fitconnaître au commerce européen qu’il venait d’effectuer une baisse considérable dans les prix des cotons. Les négociants anglais, libres de toute entrave dans leur commerce, enlevèrent presque tous les cotons et les transportèrent promptement dans leur pays, et cela sans qu’il en résultât le moindre accident.

Ces faits, qui viennent à l’appui de l’opinion de M. Aubert, me paraissent de nature à faire prendre cette opinion en sérieuse considération. Je désirerais en conséquence, qu’en outre des conclusions proposées par la commission, l’Académie votât le renvoi du rapport au ministre compétent.

M. Royer-Collard. — J’approuve en tous points et je partage le jugement porté parle rapporteur. L’Académie n’a pas à se préoccuper, dans cette question, de ce qui touche aux intérêts commerciaux ; elle n’a à considérer uniquement que les faits médicaux. Aussi est-ce avec grande raison que le rapporteur s’est borné à

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l’historique et à l’appréciation de ces laits. C’est avec raison aussi qu’il a dit que, si les faits sur lesquels M. Aubert fonde son opinion étaient exacts, l’Académie devrait lui donner son approbation ; mais que ces faits n’étant point à l’abri de toute contestation, il n’y avait point lieu de proposer d’autre conclusion que celle qu’à adoptée la commission. Quant au renvoi au ministre, qui vient d’être demandé, je ferai observer que le ministre du commerce a déjà soumis cette question à l’Académie des sciences, et que, par conséquent, ce renvoi serait sans objet ; ce n'est pas que je voie d’inconvénient à cette communication ; mais elle me paraît sans utilité. Il est un point de science sur lequel je me permettrai d’arrêter un instant l’attention de l’Académie : je veux parler de la période d’incubation des maladies contagieuses ou réputées telles. Je ne pense pas que, dans les maladies contagieuses , virulentes, il soit possible d’assigner à la période d’incubation une durée déterminée. Le virus-vaccin, par exemple, a une durée préservatrice qui est indéfinie, ou à laquelle, du moins, on n’est point en droit d’assigner une limite précise. En admettant que la peste soit une maladie virulente, ce que j’ignore complètement, qu’elle limite fixera-t-on à l’action contagieuse de son virus?

Autre question : M. Aubert, en admettant même que la peste soit virulente, ce qu’il ne cherche nullement à discuter, se fonde, dans la proposition qu’il fait d’abolir les quarantaines, sur ce fait que les virus s’affaiblissent par l’aération, et que la contagion perd son influence par le seul fait de la dispersion des individus ou des objets contaminés. Ce fait ne me paraît pas mieux démontré que le premier. Or si, sur les deux ordres de faits qui nous sont soumis, les seuls sur lesquels nous sommes en mesure de porter un jugement, il n’y a point de preuves suffisantes, quelles que soient d’ailleurs nos doctrines sur ces points-là, je crois que nous devons nous abstenir de nous prononcer.

M. Londe. — M. Aubert dit que jamais un navire n’a éprouvé un cas de peste après huit jours de départ. Ce fait n’a point été contesté. Le fait qui a été contesté est celui qui est relatif aux personnes préposées à la garde et au maniement des objets provenant d'un foyer pestilentiel et qui, suivant M. Aubert, n’auraient jamais été atteintes de la peste. Quant à ce qui concerne la période d’incubation, toutes les théories, toutes les discussions possibles viennent échouer devant ce fait établi sur des chiffres, savoir que depuis 124 ans il ne s’est manifesté aucun cas de peste après le huitième jour, à dater du départ.

M. Rochoux. — M. Royer-Collard a énoncé des faits qui manquent d’exactitude. Il est sans exception que le virus-vaccin manifeste son ation au-delà du quatrième ou cinquième jour de

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son inoculation. Le virus de la rage a une incubation beaucoup plus prolongée, mais qui est en général aussi bien déterminée. 11 n’est donc pas exact de dire que la durée des périodes d’incubation est dans presque tous les cas indéterminable.

Quant à l’opinion de M. Aubert, que le virus de la peste, comme tous les autres virus, perd son action par la division et la dispersion, à la manière des poisons, elle exige, pour être bien comprise, qu’on établisse une distinction entre la contagion due à un virus inoculable , et celle qui n’est due qu’à l’affection miasmatique. 11 est incontestable que les miasmes perdent leur action par la dispersion; l’expérience à cet égard est univoque. Si dans une épidémie de typhus on peut parvenir à disperser les malades, on arrête sûrement les progrès de la contagion ; mais il est loin d’en être ainsi pour les maladies virulentes; on aurait beau diviser à l’infini le virus variolique ou le virus rabique ; on ne parviendra jamais à détruire son efficacité. Ce sont là des faits également incontestables et il faut bien se garder de confondre dans cette question les maladies simplement communicables par infection avec les maladies proprement dites virulentes. Si la peste était dans ce dernier cas, il n’y aurait aucun moyen de s’en préserver.

M. Mérat. — Il est bon de rappeler qu’à l’occasion de la communication de ce même travail à l’Académie des sciences, le ministre du commerce a informé l’Académie qu’il avait appris que dans une circonstance la peste s’était déclarée à bord d’un bâtiment au-delà du terme d’incubation fixé par M. Aubert, c’est-à-dire plus de huit jours après le départ.

M. Castel. — Il est impossible de fixer la durée de l’incubation, et cela parce que fincubation des maladies n’est point un fait absolu, mais un fait relatif. L’incubation est relative, en effet, à la trame des organes, aux qualités des humeurs même aux influences atmosphériques. Cette manière d’envisager la question est conforme aux plus simples notions de la médecine.

La question de la contagion, si débattue, n’a jamais été bien posée, parce que c’est d’une manière absolue qu’elle a toujours été considérée, et non point d’une manière relative, ainsi que je viens dedire, qu’elle devaitêtre envisagée. Je n’en ciferai pourpreuve que la fièvre jaune, que l’on n’a jamais eu à craindre dans nos climats. Quant à ce qui est de la peste, on a toujours cru, si je ne me trompe, que l’une des causes de la peste de Marseille fût l’ouverture de ballots provenant d’un pays où régnait cette maladie.

Je pense, en conséquence, qu’il faut user de la plus grande réserve en se prononçant sur le travail qui nous est soumis. Le travail de M. Aubert ne tend à rien moins qu’à la suppression des lazarets et de toutes mesures sanitaires. Or, on y regardera à deux fois, et avec raison, avant d’adopter de semblables propositions.

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M. Renault. — J’appuierai la demande de renvoi du rapport au ministre. M. Londe a dit, je crois, que si les chiffres posés par M. Aubert étaient vrais, la commission approuverait ces conclusions. C’est là, il me semble, un motif de soumettre le rapport au ministre, parce qu’il sentira dès lors l’importance de vérifier l’exactitude des faits et des chiffres énoncés par M. Aubert.

M. Royer-Collard. — O11 a dit que, contradictoirement aux assertions de M. Aubert, le ministre avait fait savoir à l’Académie des sciences, sur la déclaration de ses employés, que des cas de peste s’étaient manifestés, soit pendant la durée de la traversée, soit pendant les quarantaines. Mais l’objection du ministre a été discutée elle-même et contestée par M. Aubert. De sorte qu’entre les dénégations, d’une part, du gouvernement, les assertions de M. Aubert, d’autre 'part, il y a, suivant toute apparence, des circonstances qui ont pu altérer plus ou moins les faits, et que nous ne connaissons nullement. De là doit nécessairement résulter dans notre esprit une certaine prévention contre laquelle il importe de nous tenir en garde.

Il est encore une autre raison qui me fait dire que les opinions de M. Aubert ne sontpas à l’abri de toute contestation, c’est celle-ci : il est très-vrai, ainsi que vient de dire M. Castel, qu’il n’v a point de conditions absolues, mais bien des conditions relatives dans l’incubation et dans la contagion des maladies. J’ai cherché sérieusement ce que l’on pouvait invoquer en faveur des propositions de M. Aubert, comme les objections qu’on pouvait leur faire , et j’ai vu ceci: jamais dit M. Aubert, les personnes préposées à la la garde des objets provenant d’un foyer pestilentiel n’ont été atteintes par la peste. Il est possible que ce fait soit exact ; je ne le conteste pas. Mais, quand ce serait, cela prouverait-il que si ces mêmes objets, au lieu d’être déposés dans un lazaret, c’est-à-dire dans un lieu vaste, élevé et en pleine aération, et commis à la garde d’hommes sains et bien constitués, étaient déposés dans le centre d’une ville populeuse, sale et malaérée, telle qu’est Marseille, par exemple, et confiés à la garde de gens chétifs, malpropres et d’une mauvaise santé, ceux-ci jouiraient de la même immunité que les premiers ?... Je dis donc que ces faits, fussent-ils parfaitement exacts, ne seraient nullement de nature à motiver la suppression des mesures sanitaires adoptées.

M. Nacquart. — En attendant l'analyse du mémoire de M. Aubert, il m’a semblé qu’il ne faisait point une distinction suffisante entre les maladies à virus fixes et les maladies miasmatiques. C’est sur ce point là qu’il importe de s’arrêter. M. Aubert aurait raison s’il était à même de démontrer que la peste est dans le cas de ces dernières.

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M. Royer-Collard. — Cet Le distinction entre les virus d’infection et les virus d’inoculation n’est point admissible, au moins de la manière absolue dont on l’a fait. Les mêmes maladies souvent se propagent àla fois de ces deux manières, la variole, par exemple. Dans qu’elle catégorie placerait-on donc ces maladies , si l’on voulait maintenir une pareille distinction ?

M. Desportes demande la parole. (Aux voix ! aux voix ! )

M. le président clôt la discussion sur le rapport et en met les conclusions aux voix. — Ces conclusions sont adoptées.

Reste, dit-il, la proposition de renvoi du rapport au ministre. Cette proposition est-elle appuyée ? — Oui.

M. Desportes. — Je demande la parole sur cette proposition, De tout ce qui a été dit ici sur la question qui se débat, il n’en résulte que le doute. Si vous renvoyez le rapport au ministre , vous avez l’air de donner votre approbation et d’avoir une opinion arrêtée sur cette question, tandis que vous n’en avezpoint. Je crois que dans une pareille situation l’Académie doit s’abstenir.

M. Ferrus. — J’appuierais le renvoi au ministre s’il ne s’agissait pas d’uu travail d’où ne résulte que le doute. D’un autre côté,

■ l’Académie des sciences a été saisie de cette question ; enfin , nous ne sommes point consultés. Je crois donc que cette communication serait au moins inutile. Mais ce que je désirerais, vu l’importance d’une pareille question, c’est qu’elle fût soumise à une commission spéciale qui eût à en faire une étude sérieuse.

M. Royer-Collard. — Le doute dans lequel est l’Académie sur cette question n’est point une raison à opposer au renvoi du rapport au ministre. J’appuierai à mon tour ce renvoi, malgré ce doute ou à cause même de ce doute. Le doute est une opinion ; et il faut alors que tout le monde s’occupe de cette grave question, ([ue l’Académie émette son opinion, sans quoi l’on pourrait croire (qu’elle n’en a pas, ou qu’elle reste indifférente à cette question. Il est bon d’ailleurs que le ministre sache que si les faits avancés par M. Aubert étaient exacts, l’opinion qu’il (émet sur ces faits serait admissible ; car, dès lors, il se mettra en mesure de vérifier tout ce qui pourra l’être.

M. Desportes. — On parle de renvoyer ce rapport an ministre ; mais le ministre est-il compétent pour juger une question de contagion ou de non-contagion que vous-mêmes vous n’avez point débattue ? C’est à l’Académie à éluder ces propositions et à faire une sorte d’enquête sur les faits invoqués. Cette question, il ne faut pas l’oublier, intéresse la santé de toutes les populations du Midi.

Plusieurs membres demandent la parole ; d’autres réclament la clôture.

PIÈGES JUSTIFICATIVES

M. le président, parvenant à rétablir le silence, prononce la clôture de la discussion et met la proposition aux voix. La proposition est adoptée.

Des quarantaines contre la peste. — M. Hamont lit la note suivante à propos du travail de M. Aubert-Roche sur les quarantaines :

La peste est elle susceptible de se transporter d’Orient en Occident par la navigation ? Existe-t-il des exemples bien constatés de transmission ?

Pour répondre à ces questions, nous n’aurons pas besoin de fouiller bien avant dans les annales de notre histoire maritime ; des faits d’une date très-récente démontrent malheureusement que la peste a passé d’Orient en Occident, avec les hommes ou les choses des bâtiments.

En 1841, un navire marchand, le Malbruk , quitte le port d’Alexandrie et fait voile pour Malte. Au moment du départ , point de pestiférés dans le bâtiment. Chemin faisant, la peste apparaît à bord. Le navire entre en quarantaine. Malgré la surveillance active des employés de l’administration sanitaire à Malte, un jeune batelier de l’île communique avec les gens de l’équipage, et six jours après il est atteint et meurt de la peste.

Que la maladie se propage par la contagion ou par infection , toujours est-il qu’elle se transporte parla voie de mer du Levant en Europe.

Les médecins qui admettent la possibilité des transmissions par infection croient à des foyers pestilentiels et demandent la suppression des lazarets. Ils disent : la peste ne se communique point par les personnes ; elle ne se communique point par les marchandises ; si elle passe les mers, c’est parce qu’il existe un foyer pestilentiel. Où se trouve ce foyer ? Dans le bâtiment. C’est l’air qui en est altéré, et cet air proviendrait des lieux où régnait la peste au moment du départ.

A cette première observation, M. Hamont oppose celle-ci :

Peut-on croire qu’un bâtiment à vapeur] ou autre, balloté au milieu de la Médite rrannée , ventilé de toutes parts, en haut, en bas, en avant, en arrière, le jour, la nuit, lavé sur le pont, lavé jusqu’à fond de cale , peut-on croire que ce bâtiment ait conservé l’air dont il était plein quand il a quitté le Levant ?

Les médecins, dont M. Hamont examine la théorie , ajoutent : Puisque la peste n’est pas contagieuse, puisque l’air seulement porte le mal, disséminez votre foyer d’infection, débarquez hommes et marchandises au grand air, sur une grande place , et vous n’aurez rien à redouter.

A cela M. Hamont fait cette réponse :

PIÈGES J USTIF1CATIVES .

Un bâtiment à vapeur arrive d’Alexandrie d’Égypte en sept ou huit jours; il porte patente nette. Les passagers, les marins , les marchandises , tout ce qui est dans le navire est déposé sur le rivage, au grand air , tout a été disséminé. Une pareille opération sera-t-elle suffisante ?

Suivons les gens de l’équipage, voyons où ils vont. Quelquesuns appartenant à des familles pauvres sont reçus par leurs parents, et avec eux ils vont habiter des chambres bases, humides , peu aérées, dans des quartiers insalubres. Là, réunis , ils passent la nuit à table et s’enivrent , et la huitième ou la neuvième nuit à dater du jour du départ, l’un des marins tombe malade , il est pris de vertiges, des bubons apparaissent : il a la peste.

M. Hamon t pense qu’il y a toujours de la peste en Égypte, et bien qu’un navire porte patente nette , cela n’indique nullement une absence totale de maladie pestilentielle au point de départ.

En résumé , dit-il , il faut des lazarets pour que l’air d’un bâtiment , pour que les gens du bord épuisent , jettent les miasmes délétères dont peut-être ils sont porteurs. Pour se préserver de la peste , l’Europe avait établi des mesures sanitaires , et jusque dans les dernières années elle marchait d'un commun accord ; toutes les puissances suivaient une loi que toutes avaient également acceptée. Cependant l’Angleterre, l’Autriche brisent le pacte qu’elles avaient signé et annihilent les quarantaines. Il en résulte évidemment que la France se trouve par là privée des avantages immenses que lui procurait sa position géographique vis-à-vis de l’Orient. Il suitde làquepour aller d’Alexand lie ou de Constantinople à Paris, il y a économie de temps à passer par Londres ou par l’Autriche.

M. Hamont s’élève avec force contre cette circonstance très-fàcheuse , et il entre dans de longs développements pour démontrer qu’on peut anéantir la peste comme on a anéanti déjà d’autres maladies terribles.

Des mesures sanitaires contre la peste. — M. Roceoux : A des suppositions gratuites, on pourrait répondre par des suppositions ; mais j’aime mieux objecter des faits et des faits authentiques. M. Aubert n’a pas contesté le fait de la contagion; il parait même disposé à y croire ; mais il n’a point voulu discuter ce point, de doctrine , dont la solution ne lui paraît point nécessaire dans la question dont il s’agit. La seule question qu’il examine est celle de l’utilité ou de l’inutilité des lazarets est’des cordons

sanitaires. Or , d’après les faits qu’il invoque, il se croit autorisé à contester à cet égard l’opinion de M. Aubert : je crois, au contraire, qu’il importe , avant de décider cette question , de savoir à quoi s’en tenir sur la contagion et sur ce que l’on doit entendre par les mots infection, contagion.

Ici , M. Rochoux entre dans de longues considérations sur la distinction que l’on doit faire entre la contagion et l’infection. Son opinion se résume en ceci : pour lui , la contagion consiste dans toute communication d’une maladie par un virus , une croûte ou du pus , dans quelque petite proportion que soient ces substances. Il y a infection lorsque l’agent de la communication n’agit qu’en raison de sa dose. L’infection est analogue à l’impoisonnement. Les fièvres des marais, le typhus, nous donnent des exemples d’infection. La variole , la vaccine sont des maladies contagieuses ; les virus par lesquels se transmettent ces maladies agissent avec la même énergie à haute ou à petite dose.

En ce qui concerne la question des mesures sanitaires, M. Rochoux conclut, comme M. Aubert, que l’intérêt delà science et de la vérité, comme l’intérêt commercial, autorisent également la suppression des mesures sanitaires.

M. Londe défend le mémoire de M. Aubert et le rapport contre les attaques que leur a adressées M. Harnont. Parmi les faits que M. Hamont a opposés à l’opinion de l’auteur du mémoire et de la commission , il a plus particulièrement insisté sur le fait du Malbruck ; mais ce fait, pas plus que les autres qu’il a cités , ne contient aucune objection sérieuse, soit contre le mémoire, soit contre le rapport. M. Aubert n’avance seulement que cette proposition : que lorsqu’aucun cas de peste ne s’est déclaré à bord d’un bâtiment dans un espace de huit jours de traversée, il n’y a plus lieu de craindre qu’elle s’y développe ; et en cela , il s’appuie sur les faits observés pendant une période de 124 ans. Or , c’est ce qu’il s’agissait de démontrer erroné ; c’était par des faits contraires qu’il fallait chercher à combattre ceux-là et non par des hypothèses et des suppositions.

Quant à ce qu’a dit M. Hamont touchant la rapidité du trajet de l’Égypte aux ports de la Méditerranée , il est évident que son objection est également sans valeur. M. Aubert , en effet, n’a pas proposé, comme semble le croire M. Hamont , de réduire les quarantaines à la durée du trajet, ce qui pourrait donner quelque valeur à son objection ; mais il propose de comprendre la durée du voyage dans la quarantaine , ce qui est bien différent.

Enfin , M. Hamont en appelle à un congrès européen pour décider de cette question ; mais l’Autriche et l’Angleterre n’ont pas jugé à propos de soumettre leur décision au congrès; pourquoi voudrait-on que la France en agît autrement ?

M. Londe, en terminant, s’appuie sur les propres paroles de M. Hamont pour démontrer que l’endémicité de la peste en Egypte est due actes circonstances locales qui n’existent point en Europe, et que, par conséquent, on n’aurait plus les mêmes motifs

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d’en redouter l’invasion. Il rappelle d’ailleurs que Paris, Londres ont été envahis par la peste à une époque où les mesures sanitaires étaient observées avec la plus grande rigueur : Marseille, qui avait été envahie cinq fois par la peste avant la fondation de son lazaret , l’a vue se développer quatorze fois depuis que cet établissement existe.

M. Hamont. — Il s’agit d’une question trop importante pour que l’Académie ne doive pas lui prêter toute son attention. Aussi n’hésiterai-je pas à prendre encore une fois la parole. M. Rochoux m’a accusé de n’avoir produit que des hypothèses, et lui-même n’a fait autre chose qu’émettre des hypothèses sur la contagion et l’infection; je n’ai donc pas de réponses sérieuses à lui faire. Il n’en est pas de même de ce que vient de dire M. Londe ; sont argumentation est, au contraire, trop grave pour que je 11e doive pas m’y arrêter un instant. Et d’abord, je suis heureux de pouvoir dire que je suis beaucoup plus près qu’il ne pense de son opinion : je 11e suis point absolument contagioniste comme on parait le croire ; seulement , je crois qu’il existe des faits qui sont de nature à inspirer des craintes et à légitimer l’observation de certaines mesures sanitaires. Le fait de 1841 que j’ai rapporté est de ce nombre , et ce fait n’a point encore été attaqué. Je le crois effectivement inattaquable.

On dit que l’Angleterre et l’Autriche ayant jugé à propos d’abolir le système quarantenaire, il ne nous reste qu’à imiter l’exemple de ces deux puissances, c’est-à-dire nous borner à prescrire un jour d’observation, après quoi on admettrait les navires en libre pratique. Mais on 11e fait pas attention que la France ne se trouve pas placée dans les mêmes conditions que les deux puissances dont il s’agit ; que, tandis que pour les bâtiments anglais et autrichiens la traversée est de plus de seize jours, elle 11’est que de huit à neuf jours, quelquefois même de moins de huit jours pour les bâtiments français. Personne ne conteste l’existence du foyer pestilentiel en Egyte. On sait que depuis l’établissement des bateaux à vapeur le trajet d’Alexandrie à Marseille peut se faire en moins de huit jours , que ce trajet pourra se faire peut-être par la suite avec une rapidité plus grande encore. Personne 11’a la certitude que l’incubation de la peste ait toujours et doive avoir toujours une durée de moins de huit jours. Or, qu’est-ce qui vous garantit, avec toutes ces conditions, que vous serez toujours à l’abri de l’importation de la peste en Europe ? C’est là une question dont l’intérêt nous touche de trop près pour la laisser résoudre par l’Autriche et l’Angleterre.

M. Ferrus. — - Dans tout ce qui vient d'être dit sur le sujet qui nous occupe, il a été fait deux propositions qu’il importe d’exa-

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miner : le renvoi du rapport au ministre et la proposition qu’a faite M. Hamont de provoquer la convocation d’un congrès international. Au sujet du renvoi au ministre, je dirai que cette démarche n’aurait aucune importance, vu que l’Aoadémie n’a résolu aucune des grandes questions concernant l’utilité des quarantaines et des lazarets. Dans l’indécision où se trouve l’Académie à l’égard des points scientifiques, elle a voulu résoudre la question administrative; c’est là à mon avis, une grave erreur; d’autant plus qu’il ne me paraît pas possible de résoudre cette question administrativement sans qu’elle ait été au préalable résolue scientifiquement.

La première fois qu’il s’est agi de cette question à l’Académie, j’ai émis le vœu que l’Académie intervint activement. Il m’a été répondu que, n’ayant pas été consultée à ce sujet, il n’y avait point lieu de se livrer à cet examen ; je me suis tourné alors du côté des congrès. Or, j’ai appris, depuis, qu’on n’en était pas seulement à former des vœux à ce sujet, mais qu’un semblable congrès était déjà en projet. Mais ce congrès en dehors duquel se trouvera l’Académie sera-t-il appelé à discuter la question médicale? Le côté scientifique de la question ne lui sera-t-il pas étranger ? Sans doute, l’Académie n’étant pas consultée , je crois qu’elle fait bien de se tenir sur la réserve ; mais cependant doit-elle se considérer comme étrangère à la solution de cette question et rester entièrement neutre? C’est ce que je ne pense pas.

M. Desportes trouve qu’on accorde une importance beaucoup trop grande aux chiffres et qu’on leur donneune valeur qu’ils n’ont réellement pas. Il rappelle à cette occasion ce qui arriva sous la Constituante, qui se vit dans la nécessité d’annuler la plupart des documents administratifs qui tombèrent sous sa main, parce qu’elle reconnut que les chiffres étaient erronés. «Je ne pense pas, dit-il, que cette question soit de nature à pouvoir être résolue par des chiffres, mais par des observations et par les faits qui sont consignés dans les annales de la science. » M. Desportes , partant de ce principe pour examiner la question de la durée de l’incubation , arrive, par les documents que renferment les auteurs , à ce résultat que cette incubation que l’on veut fixer au-dessous du terme de huit jours , et que la plupart des auteurs sont d’accord de fixer à sept jours, peut, dans des circonstances exceptionnelles, s’étendre à neuf, dix , onze , quinze jours , un mois et même plus longtemps. En vertu des mêmes exceptions, certains auteurs assurent avoir vu l’incubation 11e durer que quatre, deux et même un jour. Or, que fait M. Aubert? Il se fonde précisément sur une de ces exceptions pour autoriser l’abolition des mesures sanitaires.

PIÈCES J UST I F I CAT I VES

Opinion de Ciot-Bey sur la nature et les causes de la peste, émise dans le sein de l’Académie, le 27 mai 1851 .

« L’Académie sera sans doute étonnée que je vienne l’entretenir encore de la peste, lorsque, il n’y a pas longtemps, elle a consacré près de deux années à l’examen de toutes les questions qui s’y rattachent.

« Mais, Messieurs, vous pardonnerez, j’espère, à un de vos confrères qui a passé vingt-cinq années en Egypte, qui a fait de la peste l’objet principal de ses études et de ses recherches , qui a assisté à trois épidémies , d’oser se trouver en désaccord sur quelques points avec les illustres membres de cette assemblée.

« Je commence par dire que les dénominations inexactes données aux maladies ont souvent induit en erreur sur leur véritable cause et sur leur nature. Ainsi , tant qu’on a conservé à la peste son nom antique, ce nom n’impliquait rien. Mais le nom plus moderne de Typhus d’Orient l’a classée parmi les affections typhoïdes . et dès lors on lui a attribué la même origine. C’est ce point fondamental que je conteste, et j’espère pouvoir prouver qu’il est aussi inexact pour la peste , qu’il l’est pour le choléra, la fièvre jaune et toutes les affections épidémiques.

« Je dis que la peste ne peut pas être un typhus, par le seul fait que les affections typhoïdes ne prennent jamais le caractère épidémique, qu’elles sont toujours l’effet de causes plus ou moins appréciables , indépendantes de tout phénomène météorologique. Le typhus se limite dans une seule localité : les camps , les places assiégées , les prisons ; il se propage par voie de contact , par infection miasmatique ; il chemine quelquefois avec les malades , mais il ne franchit jamais de grandes distances , et ne sort pas du foyer d’infection. On ne peut pas dire que, parce que le typhus atteindra un grand nombre d’individus , il constitue une épidémie , pas plus qu’un grand nombre de blessés après une bataille ne constituent une épidémie de blessures.

« Cela me porte à vous dire , Messieurs, que je n’entends et n’admets les épidémies qu’à la manière d’IJippocrate , — celles qu’il appelait les maladies divines , parce qu’il ne pouvait point en apprécier les causes , et qu’il les attribuait à des conditions météorologiques qu’on appelle aujourd’hui constitutions morbides , ce qui n’explique rien non plus. Il faut bien l’avouer, la science,

PIÈCES JUSTIFICATIVES

malgré les progrès de la physique , n’a rien pu nous révéler des changements qui produisent les épidémies et qui leur donnent des caractères aussi variés et aussi singuliers.

« Quant à la peste, elle n’est point, je le répète, un typhus, parce que le typhus règne en Egypte comme en Europe , revêt les mêmes caractères , se développe sous l’influence des mêmes causes, et ne prend jamais le caractère pestilentiel.

« La cause de la peste nous est inconnue, aussi inconnue que celle du choléra, de la fièvre jaune , de la scarlatine , de la grippe, des ophtlialmies , etc. ; nous ne connaissons que les constitutions médicales. Cependant , on a voulu donner à la peste des causes particulières; ainsi, on a voulu l’attribuer à l’infection du limon du Nil. Mais à coup sur c’était ne pas en connaître la nature, puisque ce limon n’est autre chose que de la terre pure, sans mélange de cadavres , soit de végétaux, soit d’animaux; bien plus, après le retrait des eaux du Nil , le sol n’en reste recouvert que d’une couche aussi mince qu’une feuille de papier, et vous voyez qu’il y a loin de là aux effets qui résultent de nos inondations , d’après lesquels on paraît avoir basé les raisonnements que f on a établis à l’égard du Nil.

v Je le répète, le limon du Nil recouvre en si petite quantité le sol après le retrait des eaux , qu’il est plus que douteux pour moi qu'il serve favorablement à la végétation. Ce qui semble confirmer cette manière de voir, c’est que, lorsque les eaux rentrent dans le lit du fleuve, entraînant nécessairement avec elles la plus grande partie du limon , il en résulte que celui-ci s’arrête en plus grande quantité sur les rives , qui cependant ne sont pas plus fertiles que l’intérieur des terres.

« L’évaporation des eaux du Nil a été invoquée à son tour comme cause de la peste. On a dit : ces eaux traversent des marais et entraînent , par conséquent, des cadavres, des végétaux qui les rendent infectes ; mais ces marais n’existent pas ; que , s’ils existaient , ce sont eux qui devraient être le foyer de la peste. Leur situation devrait être dans la Haute-Egypte , d’où les principes contagieux seraient consécutivement entraînés dans la Nubie et dans la Basse-Egypte. Or , ni dans la Haute-Egypte, ni dans la Nubie , la peste n’exerce ses ravages.

« Je dois vous dire ici, Messieurs, que l’on se fait une fausse idée des inondations du Nil, et que l’on a eu tort, je le répète, d’attribuer à la mare des eaux des propriétés pernicieuses. Le Nil n’inonde le sol de l’Egypte que lorsqu’on le veut , et cette inondadation , on l’effectue en ouvrant des digues : la Haute-Egypte est inondée d’abord, puis la Nubie et la Basse-Egypte. On dirige l’inondation comme on l’entend , et cela au moyen d’autres digues

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qui la limitent successivement dans les provinces. Ce n’est qu’accidentellement, des digues étant rompues, que les grandes inondations , les inondations désastreuses arrivent ; et encore on n'a pas remarqué que, dans ces circonstances, la peste fût plus fréquente, tandis qu’on a eu occasion d'en subir les ravages pendant les petites inondations et les moyennes, le fléau n’exercant nullement ses ravages pendant les fortes. Disons , enfin , que bien d’autres pays sont sujets aux inondations qui néanmoins ne sont pas exposés aux dévastations de la peste.

« On a invoqué bien d’autres causes qui , il faut bien le dire, ne sont pas plus probantes: ainsi, la malpropreté, l’indigence; mais ces causes existent surtout dans la Haute-Egypte, et pourtant là il n’y a pas de peste. Que si ces causes avaient une influence réelle sur la production de la peste , ainsi que les inondations, certains vents, la sécheresse et Y humidité , ainsi que l’évaporation occasionnée par les inondations, n’est-il pas évident que la peste devrait régner plus fréquemment ? Ces conditions locales peuvent assurément favoriser le développement de la maladie, l’aggraver même, mais elles 11e l’enfantent pas , pas plus que ces mêmes causes locales ne sont capables d’enfanter le choléra, la petite vérole , la scarlatine, etc. Il y a là une cause à part , quelque chose qui donne la maladie, et qu’il faut bien distinguer de toutes les influences locales que je viens de passer en revue.

« Je me résumerai donc en disant que les causes locales ne sont pour rien dans la production de la peste. »

On voit combien l’opinion de Glot-Bey, sur les causes de la peste, corrobore celle que j’ai professée dans ce livre sur le même sujet. S’il 11’existe pas , en Egypte , de cause locale à laquelle on puisse rapporter ce fléau ; si , d’autre part , les caractères de la peste , son mode de propagation, 11e se rapportent pas à une épidémie, n’est-on pas forcé d’en faire, comme moi , une contagion due à des causes vitales ?

Du traitement à imposer aux marchandises provenant des lieux où régnent la fièvre jaune et la peste.

L’ordre que j’ai suivi dans cet ouvrage m’ayant empêché d’y traiter cette importante question , j’en dirai quelques mots dans cet article que je placerai aux pièces justificatives.

PIÈCES JUSTIFICATIVES

J ai dit quelque part que je ue croyais pas à la nocuité des marchandises et à l’importation des pestes par ce moyen ; que j’avais fait cette déclaration au Congrès médical de Marseille , en 1846, et qu’en ma qualité de contagioniste, je faisais par là une immense concession au commerce et à l’école chervinienne. Je ferai connaître maintenant ce que j’entends par marchandises.

J’appelle ainsi tous les objets de commerce de quelque nature qu’ils puissent être, qui, chargés au départ dans la cale d’un navire, y sont arrimés et n’en bougent plus jusqu’au point d’arrivée : les matières premières, telles que la laine, le coton , la soie, embarquées en balles soumises ou non à l’action de la presse hydraulique; enfin, généralement tout ce qui, avant et pendant son embarquement, n’a jamais servi aux usages de l’homme sain ou malade , et s’est trouvé hors de sa portée.

Je ne considère pas comme marchandises les tissus divers de coton, de soie ou de laine, etc., dont chaque marin peut avoir, à bord , une petite pacotille dans sa malle ou son armoire ; le coton en rames qui sert à envelopper les essences, les bijoux, etc., et à préserver des chocs, dans les coffres et bahuts, les choses fragiles ; les plumes d’autruche ou marabouts ; en un mot , tous les objets qui, ne faisant pas partie delà cargaison proprement dite, sont journellement manipulées pendant les traversées par les gens qui les possèdent.

Je me rallie complètement au programme suivi aux conférences sanitaires internationales sur les marchandises ; j’admets la division qu’elles en ont faite et le traitement qu’elles leur imposent, selon la classe à laquelle elles appartiennent.

Les faits d’importation de peste, de fièvre jaune, ou de choléra , par les marchandises proprement dites , sont , en effet , généralement très-obscurs et laissent beaucoup de doute dans l’esprit , tandis que ceux qui prouvent la contagion de ces fléaux par les vêtements ou autres objets à usage, sont entourés de toutes les circonstances qui peuvent le mettre hors de doute.

Il arrive souvent , à Marseille , que les portefaix , qui sont commis dans les chays à la manipulation des laines , des peaux qui nous viennent du Maroc, delà Plata , etc., sont atteints de pustule maligne ou de d’anthrax malins , circonstance qui n’a rien d’extraordinaire , car la contagion des affections charbonneuses de ces dépouilles à l’homme est parfaitement reconnue. N’est-il pas raisonnable d’admettre que les quelques faits d’affection pestilentielle que l’on a mis en avant dans les Lazarets pour démontrer le danger des marchandises dont il s’agit , ont pu résulter de la contagion charbonneuse ? Lorsque la peste règne au point de départ du navire et que, pendant la quarantaine, la contagion

PIÈCES JUSTIFICATIVES

dont je parle surgit , qui oserait en tenter le diagnostic différentiel , qui ne serait porté à croire à la peste communiquée par des marchandises ?

Ghÿcoineau , Bertrand et autres auteurs qui ont parlé du commerce interlope que les gens du Lazaret firent avec les habitants du faubourg Saint-Lazare , pendant la quarantaine de Chataud , ont accusé naturellement les marchandises; mais ce n’étaient pas sans doute des balles de coton , de laine ou de soie que les matelots du Grand-Saint- Antoine jetaient par-dessus les murailles du Lazaret, mais bien des coupons d’étoffes, des objets portatifs, provenant de leurs pacotilles particulières. Bertrand a pris soin , du reste , de nous indiquer le genre de marchandises qui donna lieu à cette funeste contrebande , en nous apprenant qu’à cette même époque un décret du Régent ayant élevé les droits d’entrée pour les étoffes de laine et de coton que Marseille tirait du Levant, et qui servaient à l’habillement du bas peuple de notre ville , il était intéressé donc à se les procurer en contrebande.

Du reste , qu’on ne l’oublie pas , les mesures que l’on prenait dans les lazarets contre les balles de coton , de laine , de soie , étaient purement illusoires , tout se bornait , je crois , à l’éventration de ces balles , dans lesquelles les portefaix s’efforcaient de faire pénétrer l’air atmosphérique ; mais il saute aux yeux qu’un pareil traitement aurait été à la fois infructueux et insuffisant , si les marchandises avaient été réellement infectées. L'induction et la réflexion permettent donc de croire qu’elles ne l’étaient pas , et cette opinion est corroborée par ce fait , qu’à Marseille , depuis 1720 et malgré les nombreuses importations de peste qui eurent lieu dans son lazaret, on ne peut citer un seul cas de cette maladie développée chez un individu commis à la manipulation des balles de marchandises.

Le premier doute sur la nocuité de ces dernières, a été émis par M. le docteur Robert , médecin du Lazaret , qui estimait que l’action seule de la presse hydraulique , détruisait dans les balles les germes de peste qu’elles pouvaient contenir, et qui appelait l’attention du gouvernement sur l’immunité des portefaix du Lazaret dont il vient d’être question. Or, M. Robert était un contagioniste pur sang , et il fallait bien que cette immunité fût frappante , pour qu’il se crût obligé en conscience de la signaler à l’autorité.

Plus tard , M. de Ségur-Dupeyron , dans le cours des missions dont le chargea le gouvernement , s’étant livré à clés recherches très-étendues et très-suivies, dans les divers établissements sanitaires de la Méditerranée et de la Mer-Noire , parvint à mettre en lumière ce grand fait de l’innocuité des marchandises proprement dites, dont la connaissance devait apporter aux lois sanitaires , des modification s très-importantes et très-utiles pour le commerce.

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Les faits résultant des recherches de M. de Ségur-Dupeyron et les déclarations des diverses intendances ou magistratures de santé de la Méditerranée, de P Adriatique et de la Mer-Noire , reproduits plus tard par Prus , dans son rapport sur la peste , Pautoricèrent à prendre la conclusion suivante : Rien ne prouve que les marchandises puissent transporter la peste hors des foyers épidémiques .

La question était donc à peu près vidée, lorsque le congrès sanitaire international s’assembla à Paris, où M. le docteur Mélier, chargé de lui faire un rapport sur elle , n’eut que la peine de rappeler les recherches de M. de Ségur , l’opinion de Prus , et de consulter quelques auteurs qu’il désigna lui-même, entre autres Papon , historien de la peste de Marseille , Pichatty de Croissainte, dont Pouvrage est dans toutes les bibliothèques, et un discours de M. le comte de Villeneuve-Bargemont , préfet des Bouches-du-Rhône, etc. , où se trouvent diverses assertions, tendant à prouver l’innocuité très-probable des marchandises, et a faire accepter la conclusion de Prus.

Ce sont pourtant ces simples compilations si faciles à faire, et , d’ailleurs excellentes en elles-mêmes, que M. le professeur Tardieu a signalées à la reconnaissance publique , dans l’article contagion du Dictionnaire d’hygiène publique dans les termes suivants : « En fait, pas une seule fois les maladies pestilentielles, à l’origine desquelles on a pu remonter, n’ont été importées par des marchandises ; M. Mélier , à la suite des recherches les plus étendues entreprises pour éclaircir cette question au sein de la conférence sanitaire internationale , s'est assuré que, dans aucun des exemples cités , la peste de Marseille en 1720, celles de Malle, Corfou , Noja (Deux-Siciles) , où on n’a pu attribuer V apparition du fléau à f importation par les marchandises . . . . Ainsi , 1a. distinction des marchandises en susceptibles et en non-susceptibles , telle que la tradition des lazarets nous Pa transmise , n’a trouvé, dans la Commission chargée de préparer les travaux de la conférence sanitaire et dont M. Mélier était le savant rapporteur, personne pour la défendre , tout le monde y a vu une chose surannée qu’il faut abandonner. »

Ces dernières assertions du Dictionnaire d’hygiène publique sont-elles exactes ? Il suffit de jeter les yeux sur le compte-rendu des séances du congrès sanitaire , pour se convaincre du contraire. Qu’il me suffise de rappeler ici la substance du discours prononcé à ce sujet, dans la séance du 18 octobre 1851, par l’illustre docteur Monlau , le premier hygiéniste d’Espagne.

« II* ne lui semble pas, dit-il, qu’on doive s’arrêter sur la distinction établie depuis si longtemps entre les marchandises

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susceptibles et les non-susceptibles , parce que , précisément à cause de cette ancienneté , cette distinction serait très-difficile à détruire et à remplacer. La nouvelle distinction en matières végétales et matières animales , proposée par la Commission , lui paraît assez incomplète, car il y a des choses mixtes qui appartiennent à la fois à la nature animale et à la nature végétale. Comment classerait-on ces matières ? Il y aurait , à coup sûr , incertitude, et dans ce cas, il pourrait y avoir erreur. Mais s’il fallait absolument se prononcer sur la distinction si généralement adoptée, on aurait dû s’abstenir delà qualifier de surannée. Cette distinction , est en effet raisonnable jusqu’à un certain point ? Si la maladie est transmissible , elle se communique naturellement d’une façon quelconque , tantôt par les personnes, tantôt par les choses , et il est naturel que les matières en général aient été classées en matières susceptibles et non-susceptibles. Parmi les agents de transmission, il faut admettre tout d’abord les corps poreux et filamenteux ; pourtant , le coton dont on a déjà parlé , étant un article considérable de commerce , on comprend facilement qu’on désire lui accorder des facilités ; mais s'il y a quelque chose de susceptible , c’est le coton : il est poreux , il est filamenteux , c'est une sorte d’éponge ; on y trouve à la fois de la poussière , des cadavres d’insectes et des graines en putréfaction. Il y aurait moyen pourtant de diminuer la susceptibilité du coton, ce serait de le transporter plus proprement , de le couvrir de toile cirée ou de fer-blanc. Si le commerce faisait ainsi quelque chose pour la santé publique , la police sanitaire , de son côté , pourrait lui accorder quelques concessions. Je conclus , dit M. Monlau , que la distinction ancienne et encore admise , n’est pas si attaquable qu’on l’a prétendu , et s’il fallait absolument répondre à la question du programme , je voterais pour l’ancienne distinction.»

Après avoir lu ces remarques si justes, si savantes de M. Monlau, comment le Dictionnaire d’hygiène publique a-t-il pu affirmer que personne n’avait élevé la voix pour défendre la distinction dont il s’agit ? Gomment a-t-il pu ne tenir aucun compte de ces remarques émanées d’un hygiéniste éminent , qui , par ses lumières et la rectitude de son jugement , a été ? en quelque sorte , l’âme du congrès sanitaire, et a contribué si fortement à asseoir ses idées sur une foule de questions douteuses ?

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Question sanitaire.

Opinion de feu Henri Abel sur l’organisation des médecins

sanitaires.

(Extrait de la Gazette du Midi ) (1850).

Les médecins sanitaires , puisque le mot est reçu, hase essentielle du nouveau système qui nous donnera la peste av^c un étatmajor pour surcroît, sont divisés en deux classes : la première résidera dans les échelles du Levant, la seconde naviguera sur les paquebots.

Les résidants, espèces de sentinelles perdues, devront surveiller a peste, que pas un peut-être n’aura connue auparavant (notez bien cette circonstance), et ce moyennant 12,000 fr. de traitement annuel, plus la clientèle qu’ils pourront se faire sur les lieux.

Les emplois de cette classe sont en ce moment au nombre de six, mais on va en créer trois autres : le premier, pour Marseille, où le titulaire remplacera M. Mélier; les deux autres pour Damas et les Dardanelles. Plus tard, si le comité consultatif a d’autres anti-quarantenaires à placer, on pourra créer encore une douzaine de postes sanitaires , et les répartir dans les échelles d’Amérique, où l’occasion d’observer la fièvre jaune ne leur manquera pas. Il faut cependant constater que jusqu’à présent, à tort ou à raison, le comité n’a pas fait au fléau de l’Amérique l’honneur de s’occuper de lui.

Or, les médecins sanitaires n’ont pas seulement mission de dénicher les maladies qu’ils ne connaissent pas, ils devront signaler sur-le-champ aux autorités maritimes l’existence du fléau sur un point quelconque de leur ressort, et provoquer ainsi la délivrance de patentes brutes.

Avant que le cerveau du docteur Prus eut enfanté cette belle découverte, dont il profita le premier quand il devint médecin sanitaire à Alexandrie, l’intendance sanitaire savait très-bien, sans ce secours, être au courant de ce qui se passait dans les diverses échelles de l’empire turc, de l’Égypte et de la Barbarie. Ses relations continuelles et obligatoires avec les consuls et agents de France lui fournissaient à cet égard, sans autres frais que les ports de lettres, les renseignements les plus précis. Il n’en est plus ainsi depuis qu’on a mis la main sur la caisse de l’Intendance, et recueilli soigneusement tout ce qu’elle peut recevoir ; qu’on a vu tout récemment le semainier et ses collègues contraints de boursiller

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pour offrir des sirops et quelques biscuits à des dames venues de la Préfecture à la Consigne pour voir passer une procession. Cette rafïle générale était un excellent prélude à la suppression; mais ceux qui l’ont ordonnée sont-ils bien venus à reprocher à l’Intendance de 11e pouvoir plus organiser régulièrement des correspondances, qu’elle entretenait quand elle pouvait les payer, ou bien dira-t-on que les médecins des consulats, toujours choisis parmi les plus anciens et les plus capables clés praticiens établis sur les lieux, n’étaient pas mieux à même de reconnaître et de signaler les maladies pestilentielles , par eux observées tant de fois, que les médecins sanitaires du comité? Nous 11e parlons pas des 12,000 fr. économisés, et cependant il en coûtait bien peu aux agents de France pour obtenir des renseignements exacts de médecins placés sous leur protection, et dont très-souvent eux-mêmes recevaient les soins.

L’Italie et l’Espagne, dont on connaît cependant la prudence en matière sanitaire, ne s’en rapportent-elles pasà leurs consuls, etontelles adopté l’institution des médecins sanitaires ? L’Angleterre et l’Autriche ont-elles suivi notre exemple, ou en sont-elles, pour cela, plus mal informées? Non, sans contredit. C’est donc qu’en réalité les emplois de médecin sanitaire à poste fixe sont de véritables sinécures, et, ce qui est pis encore, qu’on les a créés pour faire illusion au public de l’intérieur, pour lui inspirer une sécurité dangereuse, pour amener enfin le triomphe d’un système que le bon sens réprouve et dont nul homme réellement instruit 11e veut en France ni à l’étranger.

Admettons d’ailleurs toute la bonne volonté possible, quelle sera la position d’un médecin sanitaire pour être mieux informé que ne l’étaient les consuls, quand des ordres supérieurs les obligeaient d’avertir exactement Y Intendance de Marseille de tous les événements qui pouvaient intéresser la santé publique? Les consuls, avec leur caractère diplomatique et les devoirs qui s’y rattachent, 11e sont-ils pas tenus d’avoir sur tous les points de quelque importance des correspondants, des agents affidés? En serait-il de même d’un médecin, quelque sanitaire qu’on le suppose, lui qui 11’a pas ombre d’autorité dans le pays, et qui n’y obtiendra jamais qu’une influence tonte personnelle, toute de hasard et par conséquent fort restreinte ?

Dans une telle position, rien 11e sera plus difficile pour lui que de savoir exactement ce qui se passera dans l’intérieur, à deux lieues seulement de distance; car, dans ce pays, les registres d’état civil n’existent pas, et les décès comme les naissances demeurent le plus souvent ignorés de tous ceux qu’ils n’intéressent pas direcment. Admettez que des voyageurs aient pris la peste à leur pas-

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sage clans quelque localité intérieure, et qu’elle existe chez eux à l’état d’incubation, comment votre médecin pourra-t-il s’en douter et empêcher leur embarquement, lui qui ne saura pas même que la peste s’est montrée en tel ou tel lieu, parce qu’il n’a pas, comme les consuls, des agents obligés par devoir de le tenir au courant de ce qui se passe, et d’entretenir une correspondance régulière qui fournit mille occasions de mentionner les faits même les moins graves en apparence.

Hâtons-nous d’ajouter que, d’après des renseignements pris à bonne source, nos médecins à 12,009 fr. ont si bien reconnu leur infériorité (en fait de renseignements) , vis-à-vis des consuls de France et des intendances sanitaires locales, qu’ils se reposent d’une manière à peu près absolue sur ces fonctionnaires et ces administrations du soin de déterminer les patentes. Ils vont se renseigner au consulat ou au bureau sanitaire de leur résidence, et signent bravement là-dessus. Voilà toute leur besogne officielle,

N’oublions pas d’ailleurs que les consuls, étrangers à tout sys¬

tème médical, ne jugeant que d’après leur expérience personnelle et la tradition pratique du pays, offrent à la santé publique de tout autres garanties que les médecins choisis avec soin parmi les partisans dévoués de la non-communicabilité des maladies pestilentielles, et qui, avec leur chef, M. Aubert-Roche, n’admettent pas que l’incubation puisse durer plus de huit jours.

Autre chose est de traiter des malades, autre de pourvoir à ce que les rapports commerciaux de deux pays n’exposent pas l’un d’eux à la communication des maladies pestilentielles. Le consul, l’intendant sanitaire, qui d’ailleurs ont pour eux l'expérience de la localité et leurs propres souvenirs, ne donnent rien au hasard. Le médecin tranche ex professo , car il ne peut guère avouer qu’il n'est pas en mesure de porter un jugement. Or, il s’en faut bien que, dans le début d’une épidémie, le mal se montre toujours avec ses signes caractéristiques. En 1720, les médecins Gueyrarcl père et fils méconnurent longtemps la peste, au Lazaret et en ville; deux mois se passèrent en dispute avant qu’on signalât véritablement le fléau. Naguères, au Brésil et à La Plata, les médecins appelaient fièvre typhoïde une maladie qui finit par leur présenter tous les caractères de la fièvre jaune. Une erreur de ce genre est plus facile encore pour la peste, et fùt-elle dissipée au bout de quelques jours, quel affreux danger pour le pays représenté par les médecins sanitaires ! N’en déplaise donc au comité consultatif de Paris, l’institution des médecins sanitaires à poste fixe, indépendamment de la dépense qu’elle entraîne, est inutile et ne saurait atteindre le but indiqué. D’ailleurs, la ferez-vous accepter à l’Italie, à l’Espagne, -à Y Angleterre, à l’Autriche? Or, une législation sani-

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taire ne peut être forte, si elle n’est agréée par toutes les puissances maritimes, si l’efficacité des mesures qu'elle prescrit n’est reconnue par elles.

L’inutilité des médecins sanitaires à poste fixe nous paraît démontrée. Quant à ceux que l’on destine à naviguer sur les bâtiments à vapeur, bien que leur présence n’offre pas de garantie véritable contre la peste, qui, sans se manifester sur aucun individu pendant la traversée, peut très-bien exister sous forme de miasme dans les ballots de marchandises ou dans les effets des voyageurs, comme M. Ségur-Dupeyron l’a établi par de nombreux exemples, nous n’aurons garde de confondre ces médecins avec ceux des échelles. Un paquebot est un petit monde flottant : on y voit des passagers venus des contrées les plus lointaines, des climats les plus différents ; des vieillards, des enfants, des femmes, sur lesquels l’influence de l’air marin, la fatigue, la nourriture du bord, peuvent agir de manière à rendre les soins d’un médecin tout-àfait nécessaires pour couper court à quelque maladie dangereuse. Le grand nombre des passagers, la diversité de leur origine ont, sur les paquebots de la Méditerranée, des effets analogues à ceux que la longueur du trajet occasionne à bord des bâtiments de guerre destinés pour l’Iode ou l’Amérique.

Mais pour que les médecins sanitaires des paquebots puissent remplir convenablement leur mission et présenter quelques garanties, il est indispensable que leurs emplois soient donnés au concours, et non par le bon plaisir du comité déhygiène ; il faut aussi que, toutes conditions égales, on préfère ceux qui ont pu étudier et traiter la peste au lit des malades. En adoptant ces deux principes, on pourra donner aux médecins navigants des paquebots, cette confiance publique qui a manqué à leurs devanciers, malgré le talent incontestable de plusieurs d’entre eux, parce qu’on savait à quel point ils étaient tenus en bride par l'intérêt antiquaranténaire de leurs supérieurs, et combien il avait fallu de fermeté à l’un d’entre eux pour maintenir jusqu’au bout sa déclaration d’un cas de peste, dont la réalité fut plus tard reconnue au Lazaret. En portant à 500 fr. les honoraires des médecins navigants , on donne plus d’importance légale à leurs fonctions ; que le concours les mette à portée de ne les devoir qu’à leurs talents, que des mesures soient prises pour assurer leur position contre les caprices des coteries systématiques, et cette institution peut rendre de véritables services.

Quant aux médecins stationnaires, les 100,000 fr. par an que pro*curerait leur suppression, seraient beaucoup mieux employés à rendre aux marins des paquebots le traitement qu’ils avaient autrefois, et qu’une économie fort mal entendue à rogné depuis peu.

Opinion de la Commission dite de la Peste sur le rapport Prus.

Opinion de M. Frédéric D ubois-d’ Amiens. — « Les observations qui forment la base de la troisième partie du rapport de M. Prus, ne me paraissent pas suffisantes pour que V Académie se prononce d'une manière aussi absolue sur la question de la contagion de la peste .

« Cette questiondans l’ état actuel des choses n’ est donc pas résolue] il faut la remettre à l’étude et conséquemment ne pas se prononcer. (Rapport sur la peste, discussion de la Commission page 691). » Opinion de M. Rochoux. — « Je voterais s’il le fallait contre le rapport, à cause des points de doctrine, selon moi très-contestables qu’il renferme; je vote seulement contre les conclusions , dabord parce qu'elles sont trop loin du but où je tends , ensuiteparce qu'elles sont en opposition avec les conséquences légitimes des faits sur lesquels elles auraient dû s’appuyer. ( Ouvrage cité , page 71 2) . »

M. Castel. — « Adopter ou créer une théorie lucide sur la contagion . serait la voie, sinon la plus facile , au moins la plus sûre pour arriver à une bonne solution sur la question des quarantaines. La commission a mieux aimé grouper des faits , rassembler des témoignages , citer des opinions , et les rapporteurs ont préféré le modus faciendi des historiographes au modus faciendi des médecins .

« Fixer les limites de V incubation d’un miasme est opposé aux premières notions physiologiques , cette incubation est quelquefois très-longue , et son explosion Fort lente. Lorsqu’il y a deux ans , j’émis cette opinion , je fus soutenu par notre honorable collègue M. Royer-Collard. (Ouvrage cité pages 729 et 730). »

« Les formes didactiques données au rapport sont exagérées , de là un appareil imposant de divisions , de subdivisions , de questions inutiles, d’inductions vides , le luxe des conclusions et des corollaires , qui n’ont amené aucune proposition générale , posée avec décision et fermeté. Il semble que les inspirations sous l’empire desquelles il avait été commencé, se soient affaiblies avant qu’il soit parvenu à sa fin. »

« En séparant la peste sporadique , de la peste épidémique , la Commission a prouvé qu'elle manquait de notions claires sur le

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principe de la contagion et sur les conditions auxquelles elle est soumise, (p. 733). »

M. Hamond. — Il faudrait citer ici tout son discours pour donner une idée précise de toutes les objections, de toutes les observations qu’il oppose à M. Prus avec la plus parfaite courtoisie et une grande autorité, puisque , ayant habité l’Egypte en médecin vétérinaire, il avait assisté à de grandes épidémies de peste. Je me borne donc, à renvoyer au rapport lui-même. j.

i\I. Bousquet. — «81 pour parler d’une maladie il était absolument nécessaire de l'avoir vue il y a ici bien peu de personnes qui auraient le droit de prendre part à cette discussion : moi tout le premier , je devrais m’abstenir . La Commission hors un de ses membres [M. Hamond) , n’a pas vu la peste.

« .... Le rapport affirme que la peste n’est réellement contagieuse que quand elle règne épidémiquement ; je demanderai où finit la sporadicité et où commence l’épidémicité. »

M. G-authier de Glaubry. — Non-contagioniste ardent, le même qui a passé sa vie à défendre l’identité du typhus et de la dothinentérite en dépit même des démentis que lui donnaient les résultats nécroscopique, dit après avoir fait une tirade inconvenante contre Marseille, ses médecins, son Intendance sanitaire: « La distinction établie entre la peste sporadique et la peste épidémique ne me paraît pas fondée. »

Néanmoins ce médecin manifeste son mécontentement sur les conclusions du rapport , parce qu’il ne le trouve pas assez radical contre les anciennes mesures sanitaires et qu’il ménage trop les idées traditionnelles. [Page. 765).

M. Londe. — Quelque estime que je porte au caractère de notre honorable collègue, etc., je crois qu'il a poussé V Académie dans une voie fâcheuse dont [il sera difficile de la tirer. Tout, en effet, dans la manière de procéder de la Commission où (pour laisser de côté les fictions) , de la part de M. le rapporteur, a été insolite. Je ne puis m’empêcher de déplorer ce qui paraît à tout le monde un manque d’unité, une contradiction manifeste entre la première et la seconde partie de son travail, et ce qui me parait à moi unecondesceudance pour des opinions et des institutions qui ne sont plus de notre époque, condescendance qui, pour avoir valu à M. le rapporteur, comme il vous l’a dit lui-même, les félicitations d’un personnage de Marseille (M. Gauvière) , ne satisfait ici personne, pas plus M. Bousquet que M. Dubois , M. Hamond que M. Roehoux, M. Desportes que M. Castel , M. Pariset queM. Adelon, pas plus la haute administration que la science ; condescendance qui fait de ce rapport une côte mal taillée, comme si dans les sciences il pouvait exister un terme moyen entre la vérité et l’erreur ; con-

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descendance enfin , qui , si vous la partagiez , messieurs , déconsidérerait l’Académie ; car dans ane question si grave , cc cor^>s doz2 savoir se prononcer contre des opinions contraires ou s’abstenir et se taire à V exemple de /’ Académie des sciences . (Pages, 866, 867). » Ainsi , on le voit , le rapport de M. Prus n’avait pas même les sympathies de ceux qui étaient censés en avoir posé les bases , je souligne le mot censés parce que dansplusieurs endroits, les commissaires déclarent explicitement que l’œuvre de M. Prus lui appartient bien en propre et qu’elle n’est pas celle de la Commission. Comprend-on maintenant que cette œuvre, ainsi critiquée, attaquée et même reniée par toutes les opinions médicales, ait pu être adoptée par le gouvernement et quelle ait servi de base au nouveau régime sanitaire ? C’est ce qui paraît inconcevable et ce pendant ce qui a eu lieu.

Lettre de 1. Poujoulat, député, à I- Henri Abel, rédacteur en chef de la & cft# fgifM-

» De l’Assemblée, le 5 août 1850.

» Je viens d’avoir une longue conversation avec M. Dumas, ministre du commerce ; je lui ai de nouveau exprimé toute ma peine, au sujet d’une mesure qui, en violant la loi de 1822, blesse profondément la tradition, les idées, l’expérience de Marseille. Je l’ai déclaré responsable de ces vives émotions de la population d’une grande cité qui auraient pu se traduire par des désordres sérieux ;

» Les explications et les protestations du ministre ont été pleines de bienveillance et animées du désir de s’entendre avec Marseille sur le terrain de la vérité. Entre notre Intendance sanitaire et le gouvernement il règne des sentiments de défiance que M. Dumas voudrait voir disparaître. Il est personnellement très-favorable aux idées de quarantaine (risum teneatis) et me confiait qu’il serait favorable à ces grandes mesures de précaution par des souvenirs domestiques; car, en 1720 sa famille fut cruellement frappée. Les instructions qu’il a données au docteur Mélier présentent une latitude qui doivent servir nos intérêts de commerce et desûreté

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publique; elles ne peuvent faire oublier que ce commissaire prend la place d’une institution antique et toute de dévoùment ; mais au moins elles permettent de sauvegarder énergiquement la sécurité de notre ville.

» D’après les paroles du Ministre, nous ne pouvons guère espérer une réorganisation de l’Intendance sur les bases jusqu’ici acceptées ; c'était au profit de la vie des citoyens que restaient debout , ces débris des vieilles franchises marseillaises. Désormais , le gouvernement étendra sa main sur ce dernier vestige du plus légitime des droits , le droit à la santé , et ce sont des agents du pouvoir central qui auront mission de nous préserver. Pourtant en matière de santé publique , le dévouement vaut mieux que le salaire .

» Les choses resteront donc dans cet état provisoire durant un certain temps. Le gouvernement va faire étudier un grand système de quarantaines. Il espère qu’un système unique prévaudra au milieu des nations méditerranéennes et qu’une même loi régira les ports de France, d’Italie et d’Espagne. Dans ce nouveau travail, le ministre ne demandera pas mieux que de s’éclairer des lumières de notre ville, et si Marseille veut lui désigner un homme pour aller étudier la question à Livourne ou à Trieste, il l’acceptera.

» Maintenant, il faut que je vous dise toute la vérité. La quarantaine imposée au Triton a failli devenir une grosse affaire; l’Intendance sanitaire uniquement préoccupée des intérêts les plus respectables et les plus sacrés, avait involontairement créé par-là une grave difficulté au gouvernement. C'est sur la loi des décrets que le navire anglais était arrivé à Marseille avec la pensée d'obtenir tout d'abord la libre pratique. La quarantaine imposée au Triton c'était , dit M. Dumas, un retard que subissait la malle de l'Inde , c'était un temps cl'arrêt pour les affaires de la Cité. Lord, Palmer ston, qui ne cherche qu'une occasion d1 avoir raison contre nous , avait protesté contre cette quarantaine ; il commençait à parler au nom du gouvernement britannique et demandait une indemnité au gouvernement. Le Conseil des Ministres a jugé que Lord Palmer ston était dans son droit en invoquant des décrets dont ! Intendance n'avait pas tenu compte : il a donné satisfaction. Ai-je besoin d’ajouter que cette satisfaction donnée au cabinet anglais c'est la révocation ou plutôt la destitution de notre vieille Intendance sanitaire ?

» Voilà, mon cher ami, la vérité vraie, les observations s’offriraient ici en foule à mon esprit. J’aime mieux finir cette lettre par l’expression de mes sympathies envers nos derniers Intendants, fermes et vigilants gardiens de la santé publique, que les acclamationsde notre cité reconnaissante ont accompagnés dans leurchute.

» Tout à vous.

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