CHAPITRE II
SOMMAIRE I
Peste du Léonidas ou importation du bobo — M.Fould, le gouvernement anglais, Glot-Bey, Bulard et Gaëtani-Bey. — Au'bert-Roche. ~ Erreurs de ce dernier sur la peste. — Son courage et son dévouement en Egypte — M. Ferdinand de Lesseps. --- Ordonnance du 20 mai 1845. — Ma conduite en cette circonstance. — On me dénonce à M. de Salvandy et même au Roi. — Lettre du premier à ce sujet — La question sanitaire est portée au congrès scientifique de Marseille et de Gènes, en septembre 1846. — Rapport de M. Prus. — Jugement qu’on porte sur lui à l’Académie et à Marseille. — Démission d’une partie de l’Intendance Sanitaire. — Appréciation de la conduite tenue dans cette circonstance par M. Gunin-Gridaine , ministre du commerce.
.Te viens de rappeler sommairement toutes les pestes dont l’Intendance sanitaire de Marseille l’avait préservée, hormis une seule que j’ai réservée pour le commencement de ce chapitre. On comprendra facilement pourquoi : elle fut sans doute la moins importante sous le rapport de la gravité et du nombre des malades , mais aussi la plus grande au point de vue des résultats , puisqu’elle fut l’origine des dernières luttes de lTntendance avec l’autorité centrale et la cause première de sa suppression. Les événements les plus vulgaires ont souvent des conséquences majeures , et ce que je vais raconter le prouvera une fois de plus.
L INTENDANCE ET LA PESTE
Le 27 juin 1837, le paquebot de l'Etat le Léonidas partit de Constantinople , passa à Smyrne le 30 , à Syra le 1er juillet , et arriva dans notre port le 11 du même mois. Le 10 , c’est-à-dire la veille, il était mort sur ce navire un chauffeur atteint d’un bobo (déclaration du médecin du Léonidas ) , d’autres disaient d’une gastrite. Ce qu’il y a de certain c’est que le nommé Pierre-François Jurion, qui avait soigné le susdit bobo , fut atteint delà peste la mieux caractérisée, et mourut au Lazaret le 17. Un autre marin, nommé Touzet, tomba malade, et mourut le 24 avec les signes de la même contagion.
D’où pouvait venir cette dernière ? De Constantinople où il eu existait des cas au moment du départ du paquebot ? Des chaudières de ce dernier, ou du Lazaret lui-même ? Je soumets cette question à mes lecteurs.
Naturellement f Intendance sanitaire dut imposer au Léonidas la quarantaine que comportait le régime en vigueur à cette époque. Ce fut en vain qu’on réclama, qu’on tenta même de démontrer que les bubons offerts par les deux malades étaient des bubons sy7 pliili tiques. Il fallut se résigner.
Or, cette sévérité fut trouvée ridicule, exorbitante, absurde par mi riche touriste qui revenait de Constantinople , et qui s’était hâté, dit-on, de fuir cette capitale , en apprenant que des cas de peste s’y étaient montrés. Je veux parler de M. Fould, alors membre très-influent de la Chambre des députés, aujourd’hui ministre de l’Empereur. Il jura d’employer tout son crédit, toute son activité à la suppression de l’Intendance. On affirme même que , dans sa colère, le célèbre israélite, un peu trop oublieux des préceptes contagion istes du Lé vi tique , se laissa aller jusqu’à interpeller d’une manière très-leste ( pour ne rien dire de plus) le respectable doc-r teur Robert , médecin du roi près de l’Intendance, et que, le menaçant du geste ( à la distance voulue par les règlements sanitaires), il lui cria en montrant les murs du Lazaret : Fa, mon vieux , je te la démolirai ta baraque !
Ce propos a été rapporté , dans le temps , par divers journaux de Marseille , et naguère encore je constatais le fait dans un des numéros de la Gazette du Midi .
M. Fould, hâtons-nous de le dire, a tenu parole. Sous legou-
L INTENDANCE ET LA PESTE
vernement de Louis-Philippe , comme sous tous ceux qui l’ont suivi , il a prêté le concours le plus actif et le plus efficace à l’école non-contagioniste, c’est-à-dire qu’elle s’est appuyée sur lui , tandis qu’il s’appuyait sur elle. Passe-moi la rhubarbe, je te repasserai le séné : tel a été le fond de ce compromis, dont a tant souffert l’hygiène publique.
C’est M. Fould qui , dans ses dernières années , a prêté main forte à Chervin , aide et protection à M. Prus, puis à M. Mélier; naguère encore , venu à Marseille pour présider à l'inauguration des docks, il nous a rappelé , dans son discours officiel , les ennuis du système quarantenaire, considérant comme un progrès sa suppression presque absolue, et se félicitant que les docks aient été bâtis sur remplacement même du Lazaret , où il avait été si maltraité, ou plutôt traité comme tout le monde.
Il est pénible de penser qu’un homme si intelligent et si capable ait pu se passionner au point de fermer les yeux sur les dangers qu’il faisait courir à la santé publique, pour se venger de quelques jours de séquestration ; mais les faits sont là avec leur brutalité ordinaire, et ma mission d’historien m’oblige à les rappeler. Toutes les personnes qui ont l'avantage de vivre dans l’intimité de M. le Ministre des finances vantent son urbanité, sa bienveillance naturelle, etc., mais sont unanimes sur ce point qu’il n’aime pas les Marseillais , et qu’il se laisse aller volontiers à leur donner, le cas échéant , d’étranges qualifications. Toutes les fois, par exemple , que dans la conversation surgissent les mots quarantaine, lazaret, ils produisent sur lui une sorte d’effet électrique. C’est là un chapitre sur lequel Son Excellence ne veut faire aucune concession.
L'hygiène publique, qui apprécie la portée de cette antipathie des mesures sanitaires chez un personnage tel que M. Fould , compte sur les bons offices de M. Mélier pour le lui rendre un peu plus favorable. Mais cet espoir, hâtons-nous de le dire, ressemble un peu trop à celui du pendu, qui se berce de l’idée que sa corde cassera. M. Mélier doit être , en effet , bien compromis auprès de M. Fould depuis que , faisant amende honorable de ses anciennes erreurs , il s’est laissé allé. à convenir, eu pleine académie, que le vomito étant un fin compère, il fallait absolument lui opposer des quarantaines .
L INTENDANCE ET LA PESTE
Quoi qu’il en soit, l’intronisatioa en France de l’école non-contagioniste a eu réellement lepoint de départ que j’indique ; c’est un fait notoire, avéré que l’histoire doit enregistrer impartialement, parce qu’elle doit rendre à chacun ce qui lui est dû. Nous devons admettre, du reste, que, dans sa croisade contre les quarantaines, M. Fould était de bonne foi, qu’il éprouvait bien quelque satisfaction à se venger de l’Intendance sanitaire, mais qu'il était absolument incapable de nous livrera la peste, pieds et poings liés, avec connaissance de cause et de propos délibéré. Convaincu que le système de la non contagion était réellement le progrès sanitaire , il a voulu nous en faire jouir en dépit de nous-mêmes ou en vertu du mot célèbre : compelle intrare. Nous devons donc lui tenir compte de ses bonnes intentions.
Après M. Fould viennent nos bons amis les Anglais , ses émules dans la démolition du système quarantenaire. Gênés par ce dernier dans leurs spéculations mercantiles, ayant d’ailleurs l’avantage de vivie dans une lie septentrionale, qui jouit d’un climat peu favorable aux importations pestilentielles , ils ont toujours poussé de toutes leurs forces à la suppression absolue des lazarets et des quarantaines sur le continent d’Europe.
Eu signalant ce fait, qui est de notoriété publique, il est, juste cependant de faire remarquer qu’ci partir de 1830 , clans toutes les circonstances où des navires désolés par la fièvre jaune se sont présentés dans les ports de la Grande-Bretagne , ils ont été mis en quarantaine de rigueur , et parfois inhumainement repoussés en mer , sans qu’on leur fournit même les secours nécessaires . L’ ignorante mais charitable Marseille ne se rendit jamais coupable de pareils actes ; jamais elle ne repoussa les navires contantinés qui vinrent chercher un refuge dans s on port ; il lui est même arrivé bien souvent d’en recevoir qu’on avait renvoyés d’Espagne ou d'Italie, à une époque où le service sanitaire ri était pas encore organisé convenablement dans ces contrées.
Eu résumé , les Anglais , dont l’égoïsme est bien connu , trouvaient que les quarantaines étaient inutiles et même nuisibles aux peuples du continent, mais les regardaient comme indispensables pour eux-mêmes. .Je ne manquerai pas de faire remarquer, en temps et lieu , qu’ après avoir donné les mains , par l in-
l’intendance et la peste.
fluence de leur gouvernement, à la destruction de nos vieilles institutions sanitaires , ils ont formellement refusé d’adhérer au fameux pacte sanitaire proposé , en 1851. Nos voisins ne procèdent jamais autrement , et ce que fai dit ici ne surprendra personne.
Je ne dois pas oublier maintenant de parler de deux médecins dont les travaux , les expériences en Egypte et les écrits surtout , ont puissamment contribué à propager la doctrine de la non-contagion delà peste , et qui furent à cette maladie (sous ce rapport) ce qu’a été Ghervin à la fièvre jaune : il s’agit de MM. Glot-Bey et Aubert Roche.
Le premier, que tout le monde connaît à Marseille, qui s’y est retiré, et qui est presque notre compatriote , puisqu’il était employé à l’Hôtel-Dieu lorsque le vice-roi d’Egypte Méhémet-Ali l’appela pour lui donner la haute direction du service médical , a beaucoup contribué , par ses recherches pendant la grande épidémie de peste de 1835, à débrouiller la pathologie et le traitement de cette terrible affection , qui étaient encore avant lui très-peu. avancés ; sous ce rapport , les services qu’il a rendus à la science sont incontestables. Doué de beaucoup d’intelligence et d’esprit naturel, d’une grande activité, et surtout d’une volonté opiniâtre, il se mit , en Egypte , à la tête d’une commission composée de Bulard, Lachèze, Gaëtani-Bey, et procéda courageusement avec eux à des recherches cadavériques et à des expériences touchant la transmissibilité de la peste. Il fut même (fort de sa conviction sur la non-contagion) jusqu’à s’inoculer le sang d’un pestiféré. Mais de grandes dissidences éclatèrent au sein de la commission, qui se reunit, pour la première fois, à l’hôpital de l’Ezbékieh, le 10 mars 1835, et fonctionna pendant toute la durée de l’épidémie. Tandis que Clot-Bey y soutenait la doctrine de la non-contagion, ses collègues Bulard et Gaëtani-Bey y professaient l’opinion contraire, et l’on se sépara sans rien conclure. En 1849 , Bulard publia son ouvrage sur la Peste orientale , dans lequel il se montra contagioniste dans toute la force du terme. Un an après, Clot-Bey fit imprimer à son tour son bel ouvrage sur le même sujet, conçu dans des idées absolument opposées, et à la fin duquel, faisant valoir les préjudices occasionnés par les mesures sanitaires , il se prononça formellement contre elles.
l’intendance et la peste.
Cet ouvrage, comme on le pense bien, produisit beaucoup d’effet lorsqu’il parut. Le nom de l’auteur, la haute position qu’il occupait en Egypte, son courage bien connu devaient lui servir de recommandation, et une foule de médecins en France, surtout à Paris, adoptèrent les opinions de M. Clôt sur la peste. On comprend, du reste, le parti que durent en tirer les ennemis des quarantaines, et surtout M. Fould. Quant à moi , ami particulier de M. Glot-Bey , malgré la dissidence de nos opinions, je me serais laissé allé volontiers à les embrasser, si elles n’avaient été combattues par Bulard, Gaëtani-Bey, et une foule d’autres médecins dont les noms m’échappent et dont la compétence en cette matière étai t aussi très -grande. Ne pouvant juger de visu de la peste , je devais adopter l'avis de la majorité des praticiens qui l’avaient traitée, et cet avis était et ust encore pour la contagion, .le reviendrai plus loin sur les opinions de M. Clôt.
A peu près à la même époque où Bulard et lui publiaient, le résultat contradictoire de leurs observations et de leurs expériences, un autre médecin non-con tagioniste attaquait les quarantaines plus spécialement, et engageait avec l’Intendance une lutte corps à corps qu’il a continuée, nous le verrons, jusqu’au moment de leur destruction : je veux parler de M. Aubert-Roche, que j’ai déjà nommé, et qui est aujourd’hui chargé en chef du service de santé du percement de l’isthme de Suez.
M. Aubert-Roche, très-avancé, dit-on, dans ses opinions politiques (cette circonstance doit être notée), s’était compromis, après 1830, vis-à-vis du gouvernement de juillet , et cette circonstance lui avait fait quitter Paris. Doué de beaucoup d’imagination et d’une grande philanthropie, il prit du service chez le vice-roi d’Egypte, comme médecin-major. Il résida d’abord au Caire, puis à Alexandrie , où il soigna les pestiférés avec un courage admirable, les touchant sans précaution aucune, et passant tout son temps au milieu d’eux. Ce fut là, je pense, qu’il fit la connaissance de mon illustre parent M. Ferdinand de Lesseps , qui , pendant la peste de 1835, tint le consulat général de France en Egypte, et dont je reparlerai un peu plus loin. Cette épidémie posa si bien M. Aubert-Roche auprès de la colonie européenne qu’il quitta le service de Méhérnet -Ali pour sé fixer auprès d’elle, Ràtil-
l'intendance et la peste.
leurs, le vice-roi avait été ingrat envers lui, et n’avait pas su apprécier son courage et son dévouement.
En 1840 , M. Aubert-Roche commença donc ses attaques contre le système quarantenaire par la publication d’un ouvrage in titulé : De la peste ou typhus d’Orient, dont les conclusions générales étaient les suivantes :
1° La peste est une maladie sporadique, endémique, épidémique dans l’Egypte , la Syrie, l’Àsie-Mineure , la Turquie d’Europe et les pays qui se trouvent dans les mêmes conditions;
2° La peste n’est nullement contagieuse , l’isolement et la quarantaine n’en garantissent pas ;
3° La peste n’est qu’un typhus particulier qui se développe sous .l’influence de causes locales et atmosphériques ; l’hygiène publique et particulière peuvent diminuer, et même anéantir ces causes;
4° La peste disparaîtra quand les gouvernements le voudront parce quelle tient à la localité telle que les hommes l’ont faite , à la misère des habitants et à la civilisation des pays où elle existe.
Or, je me hâte de le dire, chaque mot dans ces conclusions si tranchantes est une erreur des plus graves, qu’il est possible de réfuter sans même avoir vu la peste ; ces erreurs ont du se montrer aux yeux de M. Aubert-Roche, surtout depuis qu’il réside dans l'isthme de Suez.
Si la peste est endémique et sporadique en Egypte , pourquoi en estelle absente depuis 28 ans et pourquoi M. Aubert-Roche n en a-t-il signalé aucun cas , au milieu des grands mouvements de terrains exécutés dans l’isthme.
Si la peste est un typhus particulier qui se développe sous V influence de causes locales spéciales à la civilisation musulmane , pourquoi ne se montre-t-elle plus , ces causes étant permanentes et n’ayant nullement changé ?....
Si la peste n'est pas contagieuse et importable , pourquoi s' estelle montrée si souvent à Marseille ou dans son Lazaret , lorsqu’elle régnait dans le Levant , et n’y a-t-elle plus paru après l’affaire du Léonidas et l’épidémie de 1835 ?
Ces questions que j’ai résolues médicalement dans la partie de ce travail qui a trait à la fièvre jaune, maladie que j’ai vue de près et dont l’étude pratique m’a conduit a des inductions im porta ur
l’intendance et la peste.
tes sur les contagions miasmatiques, sont susceptibles de faire réfléchir mes lecteurs dès ce moment et de leur prouver la légèreté , le vide des principes de l’école non-contagioniste. Je regrette d’avoir à le dire à M. Aubert-Roche, dont j’estime particulièrement Je courage et les sentiments généreux et dont j’ai appris à connaître le caractère par M. de Lesseps. S’il avait bien mûri ses opinions sur la peste, s’il n’était pas allé en Egypte , avec des idées préconçues, il n’aurait pas aujourd’hui le chagrin de les voir réfuter avec tant de facilité et à l’aide des plus simples observations. En m’expliquant bientôt sur la nature de la fièvre jaune , je m’expliquerai sur celle de la peste du Levant, car les deux font la paire, et il suffit d’avoir vu l’une pour pouvoir juger sainement de l’autre. Je m’abstiendrais si je n’avais rien vu. C’est, ce que bien des gens
ne font pas.
Les non-contagionistes , c’est, ici le lieu cle le rappeler , ont fait beaucoup de bruit depuis la peste de 1835 , de la prétendue adhésion de M. Ferdinand de Lesseps à leur doctrine. En toute occurrence, ils l’ont présenté comme condamnant , bien qu étranger à la médecine , le principe de la quarantaine , et rivalisant, sous ce rapport, avec M. Fould. C’est là une erreur que je tiens à relever , bien certain que V illustre promoteur du percement de l’isthme de Suez ne réclamera pas contre mes assertions.
Il est bien vrai que les opinions de M. le docteur Aubert-Roche, avec lequel il était très-in timément lié et qu’il avait vu à l’œuvre pendant la peste, ont pu ébranler un instant la confiance de M. de Lesseps dans le système des quarantaines; mais il est doué d’une trop haute intelligence et surtout il a habité trop longtemps les pays à peste , pour mettre en doute la contagion de ce fléau. Si, à l’exemple des autres consuls européens d: Alexandrie, il ne s’est pas constitué en quarantaine en 1835, c’est parce que humain, généreux avant tout , la pensée des dangers qu’il pouvait courir , ne put jamais l’empêcher d’aller visiter des amis malades ou de re¬
cevoir dans la maison de France, ceux d’entre eux qui, fuyant la peste , venaient lui demander asile. De ce qu’il n’a pas pris la peste dans ces circonsta nces , de ce que Glot-Bey et M. Aubert-Roche, lui ont, également échappé , bien qu’ils ne prissent aucune précaution . M. de Lesseps n’en induit pas que cette maladie n’est
L INTENDANCE ET LA PESTE
pas transmissible, et que la quarantaine est inutile pour se mettre à l’abri de ses atteintes; je le répète il est trop intelligent pour adopter de pareilles théories et pour ne pas considérer qu’en temps de peste , la contagion est la règle et V immunité V exception. On a vu dans les échelles du Levant et même à Alexandrie, si mes souvenirs me servent bien , des infirmiers résister à la contagion dans vingt circonstances et en devenir les victimes alors qu’on éiait autorisé à les croire tout à fait réfractaires ; et puis ne faut-il pas se dire toujours que ce n’est pas (ainsi que je le démontrerai dans ce livre) , dans les grandes localités et les grandes épidémies, qu’on peu tse fixer sur le mode de transmission de la peste, de la lièvre jaune. C’est là une vérité qui est aujoud’hui parfaitement reconnue et que je prendrai soin de développer ailleurs.
Les travaux de MM. Glot-Bev et Aubert-Roche, trouvèrent à Paris des encouragements d’autant plus grands que, déjà, depuis l’affaire du Léonidas , lèvent soufflait à la destruction des lazarets et des quarantaines. Ghervin qui, depuis 1822, prêchait la non-contagion delà fièvre jaune au sein de l'Académie , prit les médecins égyptiens sous sa protection spéciale ; son école ne ht: qu’une avec la leur, et lorsqu’il succomba prématurément aux suites d’une apoplexie: les deux sections du non-contagionisme se mirent ensemble sous le commandement du docteur Pru s, auteur du fameux Rapport sur la peste .
Ce médecin, très-honorable comme homme privé, if était pas un prince de la science , on ne le connaissait guère que par la publication d’un ouvrage estimé Sur les maladies des vieillards. Il n’avait pas vu la peste, encore moins la fièvre jaune ; mais cette circonstance ne l’empêchait pas d’avoir des idées très-arrêtées sur ces maladies, idées qu’il a tenté d’imposer même à ceux qui les avaient combattues.
Du reste, les démolisseurs qui le mirent à leur tête savaient parfaitement ce qu’il faisaient; non seulement en effet M. Prus était bien plus capable que Ghervin , qu’absorba toujours une idée fixe , mais encore son adresse était telle que, jusqu’au moment où il lui convint de se montrer à découvert, les eontagionistes le revendiquèrent comme un des leurs. Sur ce point on peut admettre mon témoignage avec confiance , car , ayant eu à Marseille des relations
l'intewMnc-è et la peste.
aveCM. Prus, que mon ami Pariset m’avait adressé comme il le fit plus tard pour M. Mélier, il me fut donné de le deviner bien vite ; quant à Pariset, il fut, grâce à sa simplicité et à sa faiblesse, complètement la dupe du célèbre rapporteur. Jusqu’au dernier moment , il se fit sur son compte des illusions dont la perte lui fut bien sensible. Comme tous les hommes droits et généreux qui ne disent jamais que ce qu'ils pensent , il jugeait des autres sur luimême , et tout vieux qu'il était il ne connaissait pas l'espèce humaine sous son véritable jour. Sa correspondance avec moi ne laisse aucun doute à cet égard ; il s’y montre d’abord plein de confiance dans son collègue, il augure bien de ses intentions et de ses doctrines ; un peu plus tard , commençant à prendre 1 eveil , il me confie ses premiers doutes et me dit que depuis quelque temps il le trouve enveloppé , diplomatique; enfin, finissant par reconnaître que M. Prus a abusé de sa vieillesse et qu’il l’a fait aller comme on le dit vulgairement, il éclate en reproches contre lui, contre l’œuvre monstrueuse qu’il veut faire endosser à l'Académie , etc. etc.
Il est bien entendu que dans cette appréciation que je fais du caractère scientifique de M. Prus , je ne fais nullement allusion à l'homme privé ; il ne s'agit ici que des doctrines et des moyens employés pour les faire triompher. Je suis convaincu que M. Prus était parfait comme homme , mais comme savant il laissait beaucoup a désirer, et mon devoir d'historien m’oblige à dire sous ce rapport ce que je pense , l'importance de la matière m'impose forcément une impartiale sévérité.
Le 20 mai 1845, parut une ordonnance royale que M. Fould avait provoquée et qui modifiait profondément le régime sanitai re, quant à la peste et aux provenances du Levant. A l’apparition de cette ordonnance , les Intendants de santé donnèrent leur démissionnes instincts publics se soulevèrent, et Marseille entière s’émut. Bientôt la question des quarantaines fut à l’ordre du jour dans nos deux Sociétés de médecine, au Conseil municipal, dans les cercles, enfin dans tous les journaux de la localité. Avec mes antécédents bien connus dans la question, je ne pouvais rester neutre au milieu de cette agita! ion ; je pris donc parti contre /' ordonnance maigre nui position officielle et comme ma conscience me le prescrivait , appréciant mieux que personne les dangers quelle fai -
L IN l EiMiANüh: ET LA PESTE .
sait couru • à la sanie publique , je ne pouvais hésiter à me pro ■? noncer ; j’écrivis donc dans la Gazette du Midi , journal qui a toujours défendu les intérêts sanitaires et que rédigeait alors un homme éminent par l’esprit et parle cœur, feu Henri Abel; j’écrivis, dis-je, une série d’articles sur la question, qui ne contribuèrent pas peu à éclairer les personnes irrésolues ou indifférentes et à les décider à marcher avec les autres ; enfin, je publiai une brochure de circonstance dont je iis hommage à la Société royale de médecine et dans laquelle je donnai la solution du problème sanitaire à un point de vue qui est aujourd’hui celui de M. Méfier. Ce petit ouvrage qui fut tiré à 600 exemplaires eut un succès complet; il fut demandé en Espagne, en Belgique , en Italie , et c’est à sa publication que je dus d’être nommé membre de l’Académie royale de médecine de Turin. Voici ses principales conclusions, dont M.Prus s’empara pour les reproduire un an après dans son rapport sur la peste et les quarantaines :
La santé ‘publique ne peut être garantie que par rembarque ment de médecins capables à bord des navires qui trafiquent avec le Levant et les Antilles .
Tout système sanitaire qui n admettra pas rembarquement de ces médecins comme base et qui néanmoins fera compter la traversée comme temps de séquestration sera compromettant pour la santé publique.
Ailleurs je disais (page 13) : « Les médecins qui suivront les navires du commerce dans les pays malsains ne devront pas être absolument ù la charge des armateurs , Tétât leur devra au moins autant que ces derniers , si Ton considère que leur premier devoir sera d’assurer à bord la stricte exécution des réglements sanitaires et de garantir la santé publique dont ils seront les véritables magistrats. »
On conviendra, je l’espère , que M. Prus n’a proposé à ce sujet rien de plus rien de moins , dans son rapport qui ne parut que plus d’un an après ma brochure, dont je lui avais fait hommage directement dès sa publication. Il m’est donc permis de me demander pourquoi il ne l’a pas citée dans son travail. Toutefois je ne réclamai pas à l’Académie, par ce motif que je n’étais pas enchanté moi-même de mon idée des médecins sanitaires ; cher-
L'INTENDANCE ET LA PESTE
chant un moyen de concilier l’adoucissement des anciennes mesures avec les droits imprescriptibles de la santé publique , je m’étais arrêté à cette idée de la création d’un corps de médecins naviguant sur les paquebots À vapeur ; mais la réflexion ne tarda pas à me suggérer que cette idée n’était pas merveilleuse, qu’avec la navigation à vapeur qui mettait le Levant à nos portes, la présence des médecins à bord des steamers ne donnerait qu’une demigarantie contre la peste, dont l’incubation peut dépasser de beaucoup huit jours, même de l’aveu de Clot-Bey ; je laissai donc mon idée faire son chemin dans le monde , à l’Académie , au Ministère de l’agriculture et du commerce avec le concours de M. Prus, et je ne la revendiquai pas, bien qu’elle fût ma propriété.
Pariset m’écrivit à ce sujet :
« Je vous engage , mon cher ami , à. réclamer à l’Académie et à ne rien déguiser à M. Prus de vos griefs; lavez-lui la tête comme il convient. Demandez-lui d’abord s’il a eu la conscience de pensera vous : s’il dit non, vous aurez ce non par écrit et vous prendrez votre revanche. »
Je le répète, je préférai m’abstenir, parce que l’institution des médecins dits sanitaires ne fut pas très-goûtée des personnes ■ compétentes, surtout à Marseille. On peut voir aux pièces justificatives le jugement porté sur elle dans cette ville , jugement dont je n’approuve pas sans doute toute la teneur, mais dans lequel se trouvent de grandes vérités que je ne peux méconnaître et que j’ai pris soin de souligner pour que mes lecteurs puissent les apprécier à leur tour.
Il faut croire que mon active coopération à la résistance qui s’organisait à Marseille contre l’ordonnance royale du 20 mai, mit en émoi M. Fould et le camp de la non-contagion , car ils avisèrent aussitôt aux moyens de me fermer la bouche. J’étais chargé par le Ministre de l’instruction publique de faire un cours d’hygiène navale à titre d’essai; dans le cas où cet enseignement aurait réussi, une chaire d’hygiène publique et navale aurait été créée définitivement à Marseille , à mon profit , comme dépendance du Collège de France. Telle était l’intention de M. de Salvandy qui me portait un intérêt particulier; son influence sur moi était naturellement très-grande; ce fut donc à lui qu’un personnage
L 'INTENDANCE ET LA PESTE
im portant, dont on ne me dit pas le nom, jugea convenable de s’adresser. Il me dénonça au Ministre comme un agitateur, un ennemi du Gouvernement , et parce que M. de Salvandy n’avait pas l’air de prendre la chose au sérieux, on alla ( chose inouïe ) jusqu’au Roi lui-même, comme le prouve la lettre suivante qui me fut adressée par mon illustre protecteur (1) et que -je rapporte in-extenso pour deux motifs : d’abord parce qu’elle prouve la vérité de mes assertions , ensuite parce qu’elle constitue , à mes yeux, un des meilleurs titres que je puisse exhiber de mon dévouement si absolu et si désintéressé à la cause de l’hygiène publique :
a Paris, 29 juin 1845,
« J’ai besoin de vous dire, monsieur, la surprise et l’afîlictiou » que j’éprouve en apprenant qu’à peine arrivé à Marseille , en » possession depuis quelques jours seulement dans une institu- » tion toute municipale d’une position qui doit vous exposer à » beaucoup d’hostilités , qu’il fallait faire accepterpar conséquent » paisiblement avec le temps, par de bons rapports et de Iran- » quilles succès , vous vous êtes jeté clans une polémique violente 9 contre toutes les autorités , contre les ordonnances du roi , et cela » dans un journal ennemi du gouvernement même. Il était impos- » sible de me créer plus de difficultés que vous Refaites, et de » vous en préparer davantage à vous-même ; j’espère que cet ave r- » tissement personnel et direct que je prends le soin de vous don- » ner, suffira pour mettre un terme à un état de choses qui m’est » si pénible , que vous cesserez cette lutte et que je n’aurai plus » que des sujets de satisfaction de votre part. Un peu de ménage -
(1) Je n’ai jamais su , comme on peut le croire , le fond de cette affaire , car M. de Salvandv se garda bien de me nommer les personnes qui avaient cherché à me nuire dans son esprit. J’affirme seulement que M. Orfila , tout puissant à cette époque , ne fut pas étranger à ces démarches. Mais qui avait pu faire agir contre moi ce médecin qui ne me connaissait pas ? Qui avait pu attirer son attention sur le concours que je prêtais à l’Intendance Sanitaire dans sa lutte contre le Gouvernement? Ici , j’en suis réduit à des suppositions plus ou moins spécieuses et que leur incertitude m’oblige à taire. Ce qu’il y a de certain , c’est qu’à partir de cette époque jusqu’à sa retraite des affaires , Ortila me fut hostile en toute occasion.
L IN TENDANCE ET LA PESTE.-
» ment , sinon pour vous au moins pour-moi même , vous aurait » tenu loin d'une polémique qui est l'unique chose dont j'entende » parler depuis ma rentrée à la chambre et jusque dans le conseil
du roi.
» Je ne vous renouvelle pas moins l’assurance de mes sentif> ments les plus sincères et les plus distingués.
» Salvandy. »
Je pense que la lecture de cette lettre ne permettra pas de douter de la puissante intervention qu’on avait provoquée contre moi ; ne se souciant pas de répondre à mes raisonnements, ne pouvant réfuter les faits que je mettais en avant dans les journaux de Marseille, en faveur des quarantaines , on avait trouvé tout simple de me faire; bâillonner. M. de Salvandy , ayant sans doute la main forcée, m’écrivit la lettre que je viensde rapporter ; mais la dernière phrase démontrait que son caractère généreux désapprouvait hau-,. ternent la pression qu’on exerçait sur moi par son intermédiaire et qu’il me conservait par suite toute son estime. D’ailleurs, le courageux auteur de la Coalition et la France , que la sainte-alliance avait tenté de faire fusiller pour cette publication hardie et si éminemment patriotique , était connaisseur en matière de polémique ; il s'était dit sans doute qu’imitant son exemple je ne me tairais pas. Je le revis en effet à Paris à différentes époques, et je pus m’assurer que mes prévisions étaient fondées. Arrière ! Arrière ! Disons-le bien haut , à tous ceux qui veulent enchaîner V esprit humain , garrotter les libres penseurs , imposer par la for ce leur s idées , leurs doctrines , leur religion ; ce sont là de grands coupables dont la première punition est toujours de manquer leur but et de bâtir sur le sable. Il y a longtemps qu'on Va dit ! On ne peut rien fonder de durable par la force. L'école non-contagioniste en fait aujourd'hui l'expérience , comme à un autre point de vue les Anglais l'ont faite dans Vlnde , comme les Russes la font encore , en Pologne au moment ou j'écris. Liberté et tolérance , telle est la devise que doit suivre quiconque aspire à créer et à maintenir (1).
(4) J’àipu me convaincre, la dernière fois que je vis M. de Salvandy, à Paris , après 1848 , qn’il n’avait aucune sympathie pour Orlila. On sait que l’ancien doyen de la Faculté de médecine, à part ses brillantes qualités, était
l'intendance et la peste.
Le 22 juillet 1845, ie Conseil municipal de Marseille demandait énergiquement au Gouvernement le retrait de l’ordonnance du 20 mai qui avait mis en émoi tout le midi de la France ; dans son rapport, rédigé par M. Maurel, avocat, qu’il lit présenter par le maire, M.Reynard, lequel était en même temps membre de la Chambre des députés , on remarquait le raisonnement suivant dont la justesse et la force sont frappantes :
« Le peuple marseillais n’ignore pas que le fléau qui désola l’Espagne en quelque sorte sous ses yeux, est venu mourir dans son lazaret, arrêté par la quarantaine ; il en conclut qu’il eût sans elle trouvé l’accès de ses murs. Làgit pour lui la question tout entière, il perçoit ces notions sans travail, et sans que son intelligence puisse ou veuille s’élever à des notions plus abstraites.
» Le jugement du peuple n’est-il pas d’ailleurs le jugement de la loi ?
» La loi du 3 mars 1822 et l’ordonnance royale du 9 avril delà même année ne déclarent-elles pas, en effet, que la fièvre jaune et la peste sont contagieuses ?
» Ce n’est pas qu’en dehors de la loi la science n’aitson domaine , domaine immense et sans bornes don t il n’appartient à personne de rétrécir l’horizon.
» Mais est-il bien vrai que la science conteste à la fièvre jaune et à la peste leur caractère contagieux ?
» A V opinion la plus générale , à l’ expérience des siècles qu’oppose-t-on ? Le doute de quelques hommes.
» Mais le doute est-il une solution? Habile a démolir , a renverser , à détruire , le doute est impuissant à édifier.
» Et parmi les fauteurs de toutes ces idées funestes , s'en rencontre-t-il un seul qui consentit à jouer , sur un doute , la santé de tout un état.
très-passionné et qu’il avait la prétention de régenter le ministre lui-même dans toutes les questions qui se rapportaient au corps médical de France. Toutes les fois qu’il s'agissait de créations nouvelles, de nominations, etc., il fallait obtenir avant tout son approbation. M. de Salvandy avait fini par se fatiguer de ces allures omnipotentes, et, sans la République de 1848, il se serait chargé lui-même de mettre un terme à cet état de choses.
l’intendance et la peste.
y> Mais en supposant que la science hésite , que le doute nous environne , la sagesse ne nous commande-t-elle pas de nous abstenir , de laisser les choses entières , de ne pas pousser plus avant dans cette route périlleuse. »
L’école non-contagioniste consultée par le ministre de l’agriculture et du commerce, ne lit, en quelque sorte , que hausser les épaules devant ce rapport ; elle protesta que Marseille était un pays d’ignorance qu’il fallait forcer à entrer dans le mouvement progressiste ( le beau progrès vraiment que d’ouvrir ses portes aux pestes ! ); le gouvernement le crut et l’ordonnance ne fut pas rapportée.
Enfin, ce fut encore en 1845 , année qui marquera dans l’histoire de la question sanitaire, que M. le docteur Métier, alors simple membre de l’Académie , parla pour la première fois des avantages qu’on pourrait retirer d’un congrès pour la solution du problème. Constatons cependant , en historien impartial , que cette idée qu’il lui a été donné de réaliser , mais sans résultats, comme nous le verrons plus loin, n’était pas de lui; elle avait été émise pour la première fois, en 1834, par M. de Ségur du Peyron , secrétaire du conseil supérieur de santé , qui avait été chargé parle gouvernement (bien qu’étranger à la médecine) de diverses missions dans le Levant, l’Espagne, l’Afrique, etc., relatives à la question sanitaire. Il faut toujours rendre à César ce qui lui appartient.
En 1846, le congrès scientifique (14e session) , se réunit à Mar» seille ; l’un des secrétaires généraux de cette assemblée est appelé, en cette qualité, à coopérer à l’établissement du programme, je ne manquai pas d’y faire figurer les questions suivantes :
1° Par quel système sanitaire pourrait-on le mieux concilier les intérêts du commerce avec ceux de l’hygiène publique ?
2° Quelle utilité retirerait-on de la création d’un corps de médecins navigants ? Ces médecins offriraient-ils assez de garanties pour que la durée du voyage des navires dût, compter comme temps de séquestration ?
Comme la section de médecine qui était appelée à débattre et à résoudre ces questions devait être composée d’environ cent médecins venus de tous les points du midi, j’eus la pensée d’attirer Pariset à Marseille, espérant lui faire obtenir sans peine la prési-
l’intendance et la peste.
dence de la section ; mais il déclina presque aussitôt l’ovation que je lui préparais, et m’écrivit : « Je ne peux aller à Marseille, je suis à la fois souffrant et bien occupé; mais Bally me remplacera; prenez-le pour président; il est très-ferme et vous serez content. »
Nous le fumes, en effet, car jamais président ne dirigea avec plus de calme, de fermeté et d’habileté des débats orageux, que ne le fit le savant et vénérable Bally. A peine se fut-il assis au milieu de nous , qu’un vote unanime ou plutôt une véritable acclamation le porta au fauteuil; la discussion dura hui tj ours ; soixante médecins y prirent part ; on distinguait parmi eux MM. Paul Gaimard , président de la commission scientifique du nord ; Jules Roux, de Toulon; Fodéré, neveu; Bertini, Pertusio, de Turin ; Laspéranza, Riboli, de Parme; Robert, médecin du Lazaret de Marseille , auteur de plusieurs ouvrages sur la matière ; Cauvière , Giraud-Saint- Rome , Dugas , Pirondi père et fils, de Marseille; Trastour et Raymond-Faure, médecins principaux des armées , ce dernier était auteur de plusieurs ouvrages très-estimés sur les fièvres, et le même qui avait démontré à M. Gauthier de Claubry la 11011-identité du typhus et de la fièvre typhoïde. Enfin, Clot-Bey, qui était alors en Egypte , nous envoya une douzaine de mémoires sur la non-contagion de la peste , émanés des divers médecins , chefs de service dans cette contrée. Les orateurs furent nombreux. Voici les conclusions de la lecture que je fis au congrès lorsque mon tour de parler arriva ; je les transcris littéralement du rapport de M. le docteur Pirondi fils, secrétaire de la section médicale (Actes de la XIVe session du Congrès scientifique en France , vol. 1 , page 551.)
« M. Bertulus, ditM. Pirondi , déclare en termes explicites qu'il ne veut se poser ni en contagioniste ni en non-contagioniste et qu’il espère rester dans les bornes d’un sage et prudent éclectisme .
Il admet que la peste peut être transportée dans nos contrées, de deux manières :
1° Par des malades qui l’ont puisée en Egypte dans le foyer primitif, et chez lesquels le fléau aura éclaté pendant la traversée ;
2° Par l’accumulation des miasmes pestilentiels exhalés par ces mêmes malades et concentrés dans les parties les plus profondes ôt les moins aérées d’un navire.
52 l’intendance et la peste.
Eu d’autres termes et pour mieux expliquer sa pensée, M. Bertulus croitd’une part, qu’un pestiféré qu’on débarquera à Marseille pourra transmettre la peste aux personnes qui V approcheront ; d’autre part , que des gens de peine qui iront travailler sur le bâtiment ayant fourni le cas de peste en question, pourront y contracter la même maladie.
Quant au mode de transmission, notre honorable collègue pense qu’il a lieu par l’absorption des miasmes opérée simultanément par la muqueuse des voies aériennes , par celle des voies digestives et par la peau ; chacune de ces trois surfaces contribuant pour sa part et selon ses facultés à l’intoxication de l’économie.
M. Bertulus ne croit pas à la transmission de la peste par les marchandises ; et dans toute transmission , au reste , il fait jouer un rôle important aux prédispositions individuelles .
Ces conclusions qui ne concernaient que la peste, objet principal des études du Congrès, n’étaient que la reproduction de celles que j’avais émises en 1840 sur la lièvre jaune, à l’occasion des événements de la Caravane, dont il sera question ailleurs ; elles se rapportaient exactement à celles qui viennent d’être adoptées à l’Académie de médecine.
En définitive après une mûre et bien intéressante discussion , le Congrès, qui avait obtenu de l’autorité l’entrée du lazaret, qu’il visita dans toutes ses parties, et la communication des archives de l’Intendance sanitaire, se prononça de la manière suivante:
La peste est-elle transmissible ? Oui à la majorité de 58 voix contre 2.
La peste est-elle importable ? Oui à la majorité de 50 voix contre 5.
Quelles mesures sanitaires faut-il prendre ? A la majorité de 52 voix contre 2, maintenir les lazarets et les quarantaines.
Telles furent les principales conclusions du rapport du Congrès, car je passe sous silence une foule d’autres qui n’ont trait qu’à certains détails découlant de la question. Je ne parle pas non plus de celles qui se rapportaient aux améliorations à introduire dans le régime sanitaire du lazaret qui, depuis, a été détruitetqui, du reste, était trop voisin de Marseille. L’espace me manquerait pour donner une juste idée de toutes ces choses et je me borne à renvoyer mes
L INTENDANCE ET LA PESTE
lecteurs aux Actes clu Congrès scientifique de France , que l’on trouve dans toutes les bibliothèques publiques.
Ce rapport, qui offrait un si grand intérêt d’actualité et que la section médicale encore plus nombreuse du Congrès des savants italiens sanctionna quinze jours après, ne produisit aucun effet à Paris. Le fameux rapportdeM. Prus venait de paraître et l’autorité était tellement circonvenue parles non- xmtagionistes, qu’il n’y avait plus d’illusion à se faire sur les résultats de la lutte. L’Académie elle-même, comme fascinée par ce rapport, lit peu de cas des actes du Congrès sanitaire de Marseille, elle refusa d’entendre lecture d’un mémoire que je lui adressai sous ce titre : Remarques sur les dernières conclusions du rapport sur la peste . Et ce fut pour protester en quelque sorte contre cet acte de partialité que M. Jules Guérin fit paraître in extenso ce travail dans le numéro du 17 octobre 1846 , de la Gazette médicale , avec cet apostille : « Cet article avait été adressé à V Académie , il n’a pas été lu en séance ; nous accueillons donc avec empressemen t les judicieuses remarques de notre honorable confrère de Marseille comme un excellent résumé critique de la discussion. »
Peu de temps (7 à 8 mois environ) avant l’émission de son rapport à l’Académie , M. Prus était venu à Marseille et s’était présenté chez moi, comme je l’ai déjà dit, sur l’invitation de Pariset, qui à cette époque avait encore la bonhommie de compter sur des conclusions favorables au contagionisme dans le travail que préparait son collègue ; des relations assez suivies s’établirent entre le rapporteur de l’Académie, son frère et moi, et comme il n’aurait pas été fâché, vu l’influence que me donnaient à Marseille mes précédents dans la question et mes relations avec la presse locale, de m’avoir dans ses intérêts . je fus tâté par lui dans diverses occasions ; il ne me laissa pas ignorer que la réforme sanitaire en amenant la suppression des intendances, obligerait à créer, soit ('il France soit à l’étranger, des positions médicales plus ou moins avantageuses, que pour peu que je favorisasse à Marseille cette réformeen en prêchant la nécessité dans mon honorable sphère d'activité , je pourrais facilement arriver au poste de directeur de la santé publique dans cette ville. Ceux qui me connaissent devinent sans peine ma réponse. Je dis à M. Prus que je ne deviendrais ja-
l’intendance et la peste.
mais un renégat, et que je tenais avant tout à conserver l’estime de moi-même ; que, contagioniste convaincu, je resterais ce que j’étais. Nous nous séparâmes donc en termes assez froids , et dès ce moment toute relation fut rompue entre nous ; je ne le revis même pas lorsqu’il passa dans notre ville pour se rendre à Alexandrie ; nous avions compris, l’un et l’autre, qu’il y avait un abîme entre nous sous le rapport des idées.
On comprendra que le mémoire que M. Jules Guérin avait accueilli dans les colonnes de la Gazette médicale , ne pouvait être qu’une critique du rapport deM. Prus. En voici les conclusions , qui pourront donner une idée de sa substance :
« Lapeste est importable en Europe par les malades et les miasmes qu’ils ont dégagés , lorsque ces miasmes se sont accumulés dans les parties profondes et inaérées d’un navire. Quiconque entre en communication avec les malades dont il s’agit et respire les émanations qu’ils dégagent peut contracter la peste ;
« La peste se transmet souvent par infection, c’est-à-dire par l’air pestilentiel ou miasmatique absorbé à la fois par les muqueuses digestive et pulmonaire et par l’enveloppe cutanée.
« Dans l’état actuel de la science et vu les dissidences qui existent entre les médecins les plus compétents en cette matière, il est impossible de décider définitivement si la peste ne se transmet pas par le contact immédiat.
« Donc la conclusion de M. Prus : « aucune observation rigou- » reuse ne prouve la transmissibilité de la peste par le seul contact » des malades , » est une assertion imprudente , hasardée , que l’Académie ne peut prendre au sérieux et dont elle doit faire justice.
« En supposant que la peste ne soit transmissible que par infection, c’est encore aux lazarets et aux quarantaines qu’il faut recourir pour l’arrêter à nos portes .
« La peste sporadique, que le rapport dit être peu ou point transmissible en Egypte, pourrait le devenir beaucoup eu Europe, et le gouvernement 11e saurait s’appuyer sur l’assertion chancelante de M. Prus pour permettre le libre débarquement de pareils malades.
« Dans l’état actuel de la science , s’il n’est pas possible de sepro* noncer d’une manière précise sur la question de la transmissibilité de la peste par les objets qui ont servi aux malades comme l’a f*
h INTENDANCE ET LA PESTE.
firme M. Prus, on doit continuera prendre les mesures les plus sévères contre l’introduction de ces objets, parce quedansle doute il faut s’abstenir.
En dépit de l'assertion de M. Prus , aucun fait positif ne démontre la possibilité du développement spontané de la peste en Europe.
« En fixant à huit jours la durée de l’incubation de la peste , M. Prus a formulé une règle générale que de nombreuses exceptions établies par lui affaiblissent beaucoup. M. le rapporteur n’était pas plus fondé, d’ailleurs, à adopter huit jours d’incubation que quinze ou vingt , et le Corps médical du Midi, qui a jugé très-sévèrement son travail, n’a pas pu s’empêcher de remarquer qu’il a été sans pitié pour les faits qui contrariaient sa manière de voir, tandis qu’il a accueilli les autres avec une indulgence et une tendresse manifestes.
« Au fond , la question de l’incubation d’une maladie , quelle qu’elle soit, est et demeurera toujours insoluble : telle a été l’opinion des soixante médecins qui se sont occupés de l’incubation de la peste à Marseille. En admettant le contraire et en fixant un sens déterminé à cette incubation , M. Prus ne se montre-t-il pas un peu trop oublieux des grands principes de la pathologie? Quel est, en effet , celui d’entre nous qui, lorsqu’il étudie les phénomènes morbides , ne se hâte pas de faire la part des prédispositions des aptitudes variées qui découlent du climat , de l’àge , du sexe , de la constitution, du tempérament, des habitudes, enfin de l’état moral des sujets?
« L’Académie pourra-t-elle oublier ces circonstances qui ont nécessairement beaucoup d’influence sur la durée de l’incubation, et admettra-t-elle , sans mot dire, la conclusion de son rapporteur? Nous ne pouvons le croire , et, dans le cas contraire, toute l’autorité de cette illustre compagnie ne serait pas suffisante pour faire accepter une théorie essentiellement fausse et que réprouvent les principes de la saine médecine.
« Ce qui prouve encore mieux que tous les raisonnements l’impossibilité absolue de fixer la durée de l’incubation, c’est la dissidence qui règne entre les médecins qui ont cru pouvoir résoudre ce problème quant à la peste. M. Prus, qui n’a jamais vu cette maladie, parle de huit jours; Glot-Bev, qui n’est pas dans le même
l’intendance et la peste.
cas, se borne à cinq; M. G rassi en admet douze; M. Bella et M. Ségur Dupeyron , onze ; enfin, Pariset croit que l’incubation peut varier depuis quelques heures jusqu’à un mois et plus. « Tant que nous ignorerons, dit-il, la nature et la fixité des miasmes d’une part, les aptitudes et les dispositions particulières d’autre part, on ne fera jamais que balbutier sur de telles questions, et comme on n’en connaîtra jamais les premiers éléments, il s’en suit qu’on n’aura jamais le droit de poser, à cet égard, une règle absolue. »
Je ne saurais, faute d’espace, reproduire ici tous les points essentiels de mon argumentation contre M. Prus. Qu’il me suffise de dire , en résumé , que j’appelai l’attention des médecins et la défiance de l’autorité sur son rapport, qui, d'après moi, n’était qu’un recueil indigeste de faits contradictoires qu’il avait appréciés de la même manière que Tommasini Pavait fait pour l’épidémie de Livourne. De même que ce dernier, M. Prus écrivait, en effet, sur une maladie qu’il n’avait jamais vue, n’ayant pas même pour asseoir ses idées et son jugement, pour arriver à des inductions raisonnables , l’expérience d’une affection congénère , telle , par exemple, que la fièvre jaune d’Amérique. Du reste , voici une des lettres que Pariset m’adressa à l'occasion du rapport de M. Prus :
« Luciermes, 16 juillet 1846.
« Mon cher ami ,
« Voyez la Gazette des Hôpitaux , celle de Jules Guérin. J’ai parlé, sans déguisement, sans ménagement. Qu’ai-je à ménager? J’ai vu et je suis vieux. Dans trois semaines j’entame masoixantedix-septième année. Me taire serait une trahison , dissimuler une lâcheté.
« L'autre jour j’ai déclaré en plein conseil que ce rapport était indigne de l'Académie , et qu'en pleine séance lors de la discussion , je proposerais de renvoyer tout ce travail indigeste à la commission , afin qu'il g reçût des modifications profondes et telles qu’on en fît disparaître les longueurs , les inutilités, les non sens, les contradictions. , les erreurs , la fausse érudition , etc., etc. J'ai vivement parlé contre nos confrères d'Egypte. Du reste , j’ai lu et relu hier tout ce rapport , j’ai eu ce courage , et je persiste dans mon jugement. M. Prus a. je crois, de la conscience , mais il écrit sans suite;
l’intendance et la peste. 57
il l'a compose de pièces et de morceaux ; il n’a pas rassemble tous les matériaux pour en construire un ensemble raisonné; c’eût été trop naturel , trop simple.
« Ce que vous désiriez, mou cher enfant, je l’ai fait lors de la dernière séance de l’Académie ; j ’ai parlé de votre mémoire anti- Prus ; j’ai dit que, d’après vos intentions formelles, il ne devait pas être envoyé à la Commission de la peste, mais que vous désiriez qu’il fût lu en séance. On a refusé, sous prétexte que pareille faveur venait d’être récemment refusée à Glot-Bey qui avait écrit, de son côté, pour protester contre le rapport.
« Que faire ? J’ai donné votre travail à Jules Guérin, qui l’a accepté très-volontiers. Du reste , voilà la dernière fois que je m’occupe de peste; je les laisse à leur aveuglement; jamais rien de plus funeste n était arrivé à V Académie. »
Je n’ai pas à examiner ici en détail le volumineux rapport de M. Prus ; qu’il me suffise de dire que non seulement il n’a résolu aucune question , mais encore qu’il n’a fait qu’augmenter le gâchis dans lequel se trouvait le problème sanitaire. Les vitalistes et les contagionistes le condamnèrent parce qu’il faisait table rase de l'histoire de l’art et de tous les principes de la médecine traditionnelle. Les organiciens n’en furent pas contents parce qu’il ne leur parut pas assez radical, assez sceptique. Les principales compagnies médicales d’Europe en firent aussi la critique ou gardèrent sur lui un silence significatif ; et de cette unanimité sur ce rapport il résulta, comme on le verra bientôt, que quelques années plus tard la plupart des puissances européennes qui prirent part au congrès sanitaire international refusèrent d’adhérer à la prétendue réforme que proposa ce congrès.
D’ailleurs, qu'on se le dise, ce rapport ne fut pas l’œuvre de la Commission de la peste , mais tout simplement celle de M. Prus. Je trouve la preuve de cette assertion dans ce fait caractéristique qu’à part trois ou quatre commissaires tous les autres portèrent sur ce travail un jugement aussi sévère que celui de Pariset. On trouvera aux pièces justificatives la démonstration irréfragable de ce que j’avance à ce sujet, c’est-à-dire la manière de voir sur le travail en question de MM. Frédéric Dubois (d’Amiens), Rochoux, Castel, Hamont, Gaultier de Claubry, Ronde, etc., membres de
l’intendance et la peste.
la Commission de la peste, au nom de laquelle avait parlé M.Prus.
Terminons ce chapitre en rappelant la progression suivie par le gouvernement central dans l’annihilation de mesures sanitaires, à partir de 1822, sous l’influence de Chervin d’abord, ensuite de MM. Aubert-Roche, Fould et Prus.
Comme nous le verrons dans une autre partie de ce livre , les qurantaines pour la fièvre jaune avaient été à peu près complètement supprimées, en dépit des terribles enseignements d’un passé encore voisin de nous.
Le 30 mai 1845 , une ordonnance royale avait placé sous le régime de la patente nette quant à la peste, les provenances des ports du Maroc , de la Grèce , des îles Ioniennes et de la mer Noire , si souvent ravagés par ce fléau. Ces provenances avaient été désormais admises immédiatement à la libre pratique dans les ports du royaume, et celles de Tunis ne furent plus assujéties qu’à une quarantaine de cinq jours. Vainement l’Intendance sanitaire avait- .elle protesté par sa démission , le Ministre n’avait attaché aucune importance à cette manifestation et avait passé outre, en se disant sans doute qu’à la première occasion il revaudrait cela à une assemblée dont les allures indépendantes le fatiguaient. Les intérêts des j uifs du Levant avaient bien plus d’importance à ses yeux que ceux de l’hygiène publique.
Rien, en effet, ne pouvait plus arrêter le gouvernement dans la voie funeste où l’avaient jeté son ardent désir de détruire l’esprit provincial , de tout concentrer dans sa main , et l’éclat des faux systèmes en vigueur à Paris sur la contagion des maladies.
L’ordonnance du 18 avril 1847, conséquence naturelle du rapport de M. Prus , rapport dont je viens de faire ressortir le vide , avait achevé de réduire à zéro les mesures sanitaires contre la peste ; elle avait supprimé le régime de la patente suspecte pour les provenances de l’Egypte et de la Turquie; désormais ces provenances avaient été rangées sous le régime de la patente brute ou de la patente nette. Passe encore , si le régime de la patente brute avait été défini d’une manière précise ; mais elle ne s’entendait <{ue pour le cas où il aurait existé au point du départ ou dans les pays en libre communication avec ce point, soit une épidémie pes-
l’intendance et la peste.
tilentielle, soit des circonstances de nature à faire craindre pour la santé publique.
Dans ce dernier cas même, le régime de la patente brute n’offrait plus de garanties suffisantes, puisque les provenances auxquelles il était applicable ne devaient plus être soumises, quelle que fût la situation topographique du port d’arrivée, qu’à une quarantaine de dix jours pleins ; les vêtements et les hardes des voyageurs suivaient la condition de ces derniers.
Dans le cas de patente nette, la quarantaine commençait, pour les provenances d’Egypte et de Turquie, à compter du départ lorsqu’il y avait un médecin sanitaire à bord et des gardes de santé préposés à la purification des vêtements. Cette quarantaine était de dix jours pleins y compris la traversée, c’est-à-dire qu’elle ne consistait guère que dans la durée de cette traversée devenue si courte pour les bateaux à vapeur.
La quarantaine d’observation relative à Tunis était abolie par la même ordonnance, et les provenances de ce pays devaient être admises en libre pratique, tant que leur patente serait nette.
On voit que les démolisseurs parisiens n’y allaient pas demain morte, et qu’ils exploitaient avec audace et habileté les tendances d’un gouvernement qui a péri victime de la manie de centralisation dont il était possédé. Après avoir dépouillé les bibliothèques, les musées, les archives des départements de tout ce qu’ils possédaient de curieux , de tout ce qui faisait leur caractéristique respective , et cela pour flatter Paris , pour y transporter en quelque sorte la
France entière, ce gouvernement a eu une preuve de la reconnaissance habituelle des Parisiens ; il a été renversé sans pitié par eux le 24 février : tel sera le sort de tout gouvernement qui ne saura pas donner à cette centralisation, qui fait la force et la gloire de la France à l’extérieur, un contre-poids convenable en ravivant dans une certaine mesure l’esprit provincial. Peut-être le roi Louis- Philippe n’aurait-il pas été détrôné sans opposition, si la province n’avait été réduite, sous son sceptre, à un véritable état d’ilotisme.
Or, pour faire revivre l’esprit provincial, cet esprit conservateur des bonnes doctrines et des bons sentiments, cet esprit qui adonné à la France tant d’hommes éminents, il faut décentraliser dans une certaine mesure et rendre aux départements quelques-unes
L INTENDANCE ET LA PESTE
des franchises d’autrefois ; il faut surtout toucher le moins possible aux institutions municipales, à celles-là principalement qui se rapportent comme l’Intendance sanitaire , aux intérêts les plus chers des masses populaires ; au contraire, il faut les étendre et les rendre plus fortes, plus indépendantes. N’est-ce pas, d’ailleurs, dans les institutions municipales que se résument la liberté et l’autonomie de la province, sur lesquelles seules doit compter un gouvernement honnête et intelligent , expression du suffrage universel, pour assurer son existence et fermer l’abîme des révolutions.
Huit ou dix jours avant la promulgation de l’ordonnance royale du 18 avril 1847, le Ministre du commerce, M. Cunin-Gridaine , pour lequel la question sanitaire avait toujours été une source d’ennuis et de responsabilité, crut devoir écrire à l’Intendance une lettre par laquelle ilia prévenait le plus doucement possible de cet te prochaine promulgation, protestant qu'il était le premier à reconnaître l'imprudence d’un système qui ferait compter la traversée comme temps de séquestration , même dans les cas de patente brute; mais que malheureusement il était forcé de céder aux exigences de sa position et à celles de la commission du budget . qui lui imposaient cette mesure.
Qui pouvait pousser ainsi la majorité parlementaire, alors omnipotente, à poursuivre impérieusement l’abolition des quarantaines, et que dire d’un ministre qui, désapprouvant intérieurement cette mesure et suffisamment averti de ses dangers, avait pourtant l’indigne faiblesse de subir cette pression de sanctionner une législation si scabreuse pour la santé publique d’en assumer enfin toute la responsabilité.
Ce que l’on s’explique encore moins, c’est qu’après avoir exprimé ses regrets à l’Intendance et lui avoir laissé croire qu’il n’avait contresigné l’ordonnance qu’à regret contre ses convictions et parce qu’il avait été débordé par de liantes influences, M. Cunin- Gridaine , lorsqu’il donna l’ordre de la mettre à exécution , la lit précéder d’une sorte d’exposé des motifs où il cherchait à en démontrer la sagesse et l'opportunité.
Toutefois ces étranges tergiversations s’expliquent lorsqu’on se reporte à la position difficile de ce ministre qui avait, comme on le
L INTENDANCE ET LA PESTE
dit vulgairement, la main engagée entre l’écorce et le bois, et qui craignait d’une part les remontrances, les observations de l’Intendance, et ne voulait pas d’autre par, encourir le déplaisir de la majorité parlementaire et de M. Fould qui était parvenu a faire partager à celle-ci ses sentiments sur les quarantaines.
On comprit parfaitement tout cela à Marseille et le bon sens public ne put s’y méprendre, la presse locale n’eut pas de peine à faire la part de M. Fould et celle de M. Prus dans la législation de 1847, qui ouvrait littéralement les portes à la peste; la Gazette du Midi disait en effet peu de jours après l’apparition de l’ordonnance :
« Il faut vivre au temps ou nous sommes pour voir un ministre se jouer de tous les avertissements et accepter comme règle unique un rapport, un vote de l’Académie de médecine obtenu ou plutôt escamoté avec les circonstances les plus suspectes. En effet, personne n’ignore à Paris, et M. Cunin-Gridaine moins que les autres quel singulier accueille rapport de M. Prus trouva à l’Académie tant que ce corps fut complet. Pendant plus de trois mois des orateurs pleins de savoir l’accablèrent de leurs dédains, le démolirent pièce à pièce ; l’Académie tout entière le repoussa honteusement et donna ordre de le refaire ; sans doute on croyait la chose terminée après un tel vote, caries académiciens cédèrent sans plus de retard aux attraits de la belle saison qui les appelait aux champs et sur les grandes routes. Une poignée de membres restèrent seuls , alors reparut le malheureux rapport dont on n'avait retranché que des observations générales et sans portée] alors vinrent ces étranges conclusions d'après lesquelles la peste changeait de nature suivant que les cas étaient plus ou moins nombreux , et l’on se hâta de voter cette œuvre monstrueuse. Ce que V Académie entière avait repoussé fut sanctionné par une demi-douzaine de ses membres , il fut décidé que la patente nette et la peste pourraient exister ensemble. (Allusion à la prétendue peste sporadique qui n’existe pas) ; que l’épidémie elle-même emportât-elle des milliers d’hommes à la fois ne donnerait lieu qu’à une observation de trois jours. On vit enfin ces résolutions qui nous ont rendus la fable de l’Europe , et M. Cunin-Gridaine placé entre les folies de quelques hommes et l’expérience des siècles appuyée de la conviction de tous les médecins d’Europe , se prononça pour les fous. »
62 1/ INTENDANCE ET LA PESTE
Ainsi, mes lecteurs peuvent juger que Marseille ne fut jamais la dupe de la prétendue sollicitude du gouvernement central pour nos institutions sanitaires, et quelle sut tout d’abord à quoi s’en tenir sur l’escamotage opéré dans le sein de l’Académie à l’occasion du rapport sur la peste ; j’en connaissais parfaitement les circonstances et si je n’en avais rien dit jusqu’à présent, c’est parce que je n’avais pas de témoignage officiel à invoquer à l’appui de mes assertions. Aussi ai-je été heureux, en parcourant de vieux numéros de la Gazette du Midi , de retrouver l’article qu’on vient de lire, dont j’ai supprimé d’ailleurs toute la partie politique qui n’avait rien à faire ici quelque intéressante quelle soit.
Qu’on n’aille pas croire, du reste , que mon digne et regrettable ami Henri Abel , eut recours à aucun médecin dans ses luttes contre le non-contagionisme. Cet homme, qui était une véritable encyclopédie vivante , n’était étranger à aucune connaissance humaine et savait plus de médecine et surtout d’hygiène que n’en savent une foule de médecins, spécialement ceux qui appartenant à l’ordre inférieur, déguisent sous la qualification spécieuse depraticien le peu d’étendue de leurs connaissances :
« Un jour , dit son biographe, M. E. Roux, deux de nos plus éminents médecins et un de ses émules s’abordent au cercle des Phocéens. « Vous n’avez pas signé dit l’un des docteurs à son « confrère , mais je vous ai reconnu là. — Fin compère que vous » êtes! répondit l’autre; vous prenez les devants, car j’allais tout » justement vous en dire autant , ne niez pas. » La vérité est que l’article auquel ils faisaient allusion n’avait été écrit ni inspiré par aucun médecin. Il était l’œuvre exclusive d’Abel, de ses lectures, de sa raison, qui n’admettait, en matière sanitaire, que les progrès éprouvés et non le retour au fatalisme des temps barbares. »
Ainsi , j ele dis une fois pour toutes, lorsqu’il m’arrivera encore dans ce livre de citer des articles sanitaires de la Gazette du Midi , article dont le temps a démontré depuis la valeur, qu’on ne s’obstine pas à y voir ma main ou celle d’aucun autre médecin marseillais ; ces articles appartenaient réellement a celui qui les a écrits et signés, c’est-à-dire à Henri Abel. Personne à Marseille ne sera tenté d’élever le moindre doute sur la vérité de cette assertion.
L’ordonnance du 18 avril 1845, eut pour premier effet de diviser
l’intendance et LA PESTE. 63
l’Intendance en deux camps opposés: l’un , toubà-fait hostile aux nouvelles mesures, était composé de MM. Auguste Prat, ancien sous-préfet, Eugène Raybaud, Bruniquel, Emeric , Adolphe Lafon, Denis, Gler , Crozet, Bargmann , Vigne aîné, Courtot , Reyd’Estieu. Ces messieurs 11e voulant endosser aucune responsabilité donnèrent leur démission , qui fut annoncée le 6 mai.
L’autre camp resta en fonction : il se composait de MM. le docteur Mathieu , partisan de la réforme sanitaire, organe des noncontagionistes au Congrès de 1846; Grémieux, négociant israéli Le; Gustave Frai ssi net , avocat; Louis Deville, Charles Bazin et le docteur Girard. Restèrent-ils en fonction afin de sauver l’institution défaillante et pour se conformer aux avis delà presse locale ? Leur conduite ultérieure à fait voir qu’il ne pouvait en être autrement.