CHAPITRE III
SOMMAIRE
Suppression du Conseil supérieur de santé.— Création du Comité consultatif — MM. Récurt et Aubert-Roche. — Un mot sur les Conseils d’hygiène provinciaux. — Histoire succincte du choléra pestilentiel. — Affaire du navire anglais le Triton avec l’Intendance. — Protestations du gouvernement britannique. — Le ministère du commerce lui donne raison. — Résistance de l’Intendance. — Sa suppression. — Grande émotion à Marseille. — Arrivée de M. Mélier, commissaire extraordinaire. — Sa manière d’agir. — Manifestations marseillaises. — Attitude du Corps médical. — Impertinences parisiennes. — MM. Dumas et Fould, etc.
J’arrive maintenant à la lutte suprême de l’Intendance Sanitaire avec ses ennemis acharnés; que dis-je? avec les ennemis de la santé publique dont elle était depuis si longtemps la gardienne (1).
1848 avait sonné et l’école non-contagioniste , dont les intimes liaisons avec le parti démocratique étaient un fait connu depuis la révolution d’Espagne (1820 à 1821 ) devint tout-à-coup matériellement puissante.
(1) Je ri’ai pu donner plus de développement à l’histoire de l’Intendance, depuis sa création jusqu’à nos jours , ses archives ayant suivi son coffre-fort à Paris ; au moins , devait-on laisser ces dernières à Marseille.
l’intendance et le choléra.
Le premier acte de M. le docteur Récurt , ministre de l’agriculture et du commerce sous le gouvernement provisoire , fut de détruire , à l’instigation de ses amis , le Conseil supérieur de santé du royaume qui , nous le verrons ailleurs , avait été accusé , en 1821, d’avoir prescrit par complaisance pour le gouvernement de la restauration , l’établissement d’un cordon sanitaire sur la frontière d’Espagne, sous prétexte d’empêcher l’introduction en France de la fièvre jaune , mais en réalité , disait-on , pour donner la main aux jésuites et fournir les moyens d’étouffer la liberté en Espagne. Ce Conseil qui , du reste , n’était composé que de vieilles croûtes , de momies contagionistes , fut aussitôt remplacé par une autre assemblée dans laquelle on ne lit entrer, parmi les médecins, que des disciples de la nouvelle doctrine et des ennemis du système sanitaire. On en éloigna , avec le plus grand soin , quiconque était soupçonné de contagionisme ou se permettrait d’hésiter encore entre les deux doctrines ; cette nouvelle assemblée reçut le nom de Comité consultatif d’hygiène publique.
On affirme que la suppression du Conseil supérieur, devant laquelle hésitait quelque peu le nouveau ministre , fut due aussi , en grande partie, à l’influence deM. Aubert-Roche, qui se trouvait alors à Paris et qui était intimement lié avec M. Récurt.
On affirme aussi que l’Académie de médecine , ne vit pas sans ombrage cette nouvelle puissance médicale qui s’élevait en face d’elle sous le puissant patronage de MM. Aubert-Roche et Fould.La docte assemblée , après avoir accepté ou subi la lourde charge du travail de M. Prus sur la peste, n’eut pas la satisfaction d’en recueillir les fruits : c’est, en effet, au Comité consultatif qu’appartient aujourd’hui la nomination des médecins sanitaires du Levant , le choix des médecins inspecteurs des établissements thermaux , celui des médecins voyageurs qu’on envoie en mission pour étudier les épidémies en France et à l’étranger. On ne daigne plus seulement consulter l’Académie sur toutes ces choses. Les marrons que le rapport de M. Prus avait disposés sous la cendre, d’autres les ont croqués et les croquent encore gaîment à la barbe du premier corps médical de France ; ainsi vont , presque toujours , les affaires ici-bas.
A l’apparition dn Comité consultatif, je fus, je l’avoue, complé-
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tement dupe de cette création ; la prenant au sérieux, je .m’imaginai , dans ma simplicité, que ce nouvel aréopage, composé des hommes les plus compétents en hygiène publique, allait se mettre
en correspondance directe avec les professeurs d’hygiène de la province ou avec les médecins qui cultivaient plus spécialement cette branche de l’art ; je lui écrivis donc pour lui offrir ma collaboration scientifique et bien désintéressée, je l’assure, car je n ambitionnais aucun des emplois plus ou moins lucratifs que dispense ce Comité ; outre que je 11e voulais pas quitter Marseille, j étais trop compromis par mes opinions contagionistes et par 1 opposition que je venais de faire au chervinisme, à propos de f ordonnance du 20 mai 1845, pour qu’011 pût me supposer une arrièrepensée à cet égard. Mes avances furent mal reçues; le secrétaire du Comité m’écrivit une lettre fort polie , sans doute , mais trèsfroide , dans laquelle il me remerciait, au nom du Comité, d’avoir bien voulu me mettre à sa disposition; mais il se gardait bien de me dire que ma collaboration était acceptée. Bientôt le bout de l’oreille parut , je compris que je m’étais fourvoyé , que les correspondants du Comité ne pouvaient être que des ennemis du système sanitaire , ou des rénégats entrant en composition avec lui ; je m abstins donc de toute autre tentative , regrettant naturellement la simplicité d’esprit dont j’avais fait preuve dans cette
circonstance.
Du reste, nommé en 1849, membre du Conseil central d’hygiène publique des Bouches-du-Rhône , par l'initiative de M. le Préfet Peauger , que je 11e connaissais pas meme de vue et qui a laissé à Marseille, pendant sa courte administration , les meilleurs souvenirs , j ai pu vérifier que toutes ces créations dont le nom sonne de très-loin et qui pourraient avoir les meilleurs résultats pour 1 hygiène publique , si elles étaient sérieuses , 11e servent , au contraire, qu’à justifier, à déguiser la violation de ses règles les plus importantes. Placées directement sous l’influence de l’autorité sans initiative et sans indépendance, elles ne sont là que pour endosser, en quelque sorte, la responsabilité de ses actes. Je pourrais citer ici une loule défaits considérables qui prouvent la vérité de cette assertion et justifient cette parole d’un Préfet des Bouches du-Rhône , bien connu par son caractère tranchant et décidé, que
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les Conseils d'hygiène et de salubrité n'avaient été créés que pour favoriser l’industrie dans ses divers établissements , que leur devoir était de donner toujours des avis favorables à ces derniers. En apprenant ce propos étrange , je donnai ma démission motivée. Si je ne m'étais pas exécuté moi-même , il est bien certain qu’à l’expiration de ma délégation, je n’aurais pas été renommé, malgré ma compétence bien connue, par ce seul motif que j’avais pris au sérieux mon titre et l’accomplissement des devoirs qui me paraissaient y être attachés. Le Préfet auquel je fais allusion me considérait comme un homme difficile ; son prédécesseur avait dit , en parlant de moi, que je n’étais pas maniable et que j’avais des principes inflexibles. L’inflexibilité qu’il me reprochait venait de ce que je m’étais prononcé contre le maintien d’une usine insalubre au milieu d’un quartier habité et populeux. Je ne pouvais donc m’imposer plus longtemps à ces Messieurs , d’autant plus que mes fonctions de membre du Conseil d’hygiène, outre qu’elles étaient gratuites, m’attiraient une foule d’hostilités. Je profitai donc de la belle acquisition que fit la ville , du cimetière de Saint- Pierre , pour me démettre. J’étais absolument hostile à cette acquisition, par des motifs que je rapporterai aux pièces justificatives et dont le temps nra que trop démontré la valeur ; mais , le Préfet ayant pris sur lui de l’autoriser et de dessaisir le Conseil de l’affaire, sous le prétexte de force majeure, et cela après nous avoir fait courir pendant plus de six mois , dans la poussière et dans la boue, avec l’arrière pensée bien arrêtée de ne tenir aucun compte de notre avis, je 11e voulus pas subir plus longtemps de telles humiliations et je me retirai.
Les motifs qu’invoqua le Préfet, pour en finir avec cette affaire, furent l’apparition du choléra de 1854 et la prétendue saturation du cimetière Saint-Charles. Je dirai, en temps et lieu, ce qu’il en était de ce dernier prétexte.
Quoi qu’il en soit , le Comité consultatif et M. Aubert-Roche , flanqués de M. Fould, se tenaient prêts à agir contre l’Intendance Sanitaire, lorsque le moment leur paraîtrait propice ; cette occasion ne tarda pas à surgir, et la lutte commepça aussitôt, lutte acharnée , impitoyable et qui devait avoir, pour la santé publique , des résultats désastreux. Mais , avant de la raconter avec les dévelop-
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pemeiits qu’elle comporte, j 'entrerai dans quelques considérations préliminaires indispensables sur le choléra asiatique dont l'importation imminente dans notre ville, en 1850, mit tout à coup l’Intendance aux prises avec ses ennemis. Déjà ravagée par lui en en 1834, 1835, 1837 et 1849, Marseille ne se souciait pas d’une nouvelle visite, l’Intendance donna le signal de sa perte en s’efforçant de l’en préserver.
Depuis 1818 , le Conseil supérieur de santé se préoccupait, à l’insu de tous, d’une nouvelle espèce de peste qui avait pris naissance dans le Delta du Gange , où elle s’était montrée pour la première fois l’année précédente à Jessore , près de Calcutta, et à laquelle, à cause de certaines analogies symptomatiques, on avait donné le nom impropre de choléra.
Un des membres du Conseil, étranger à l’art médical, mais bien connu des médecins par d’estimables publications sur la fièvre jaune et l’hygiène des Antilles, M. Moreau de Jonnès, membre de l’Académie des sciences , avait suivi attentivement la marche du fléau sur la carte d’Asie. Il s’assoupissait l’hiver, se ravivait l’été aux premières chaleurs, naviguait sur les fleuves dans les barques qui les sillonnaient et sur l’Océan indien, dont il avait successivement visité les nombreux archipels à bord des navires qui y trafiquaient; enfin , sur terre , il voyageait avec les caravanes , les convois , les armées, traversant avec eux les steppes immenses du continent asiatique. Ses progrès vers l’Europe se faisaient lentement, sans doute, mais ils étaient continus. Cet étrange fléau dont personne parmi nous ne s’effrayait, parce qu’il était encore loin de nos latitudes , était comme un de ces points noirs qui se montrent parfois à l’horizon , dont on ne se préoccupe pas tout d’abord et qui portent néanmoins dans leurs flancs les orages, et les tempêtes.
Engendré dans une contrée où les causes hygrométriques ont beaucoup de puissance , l’humidité n’était pourtant pas indispensable à la production du choléra, et il se montrait tout aussi intense et aussi funeste dans les pays les plus secs. En somme , la constitution géologique (quoi qu’on en ait dit) ne paraissait exercer aucune influence sur ses progrès.
Les diverses races d’hommes lui étaient indifférentes: nègres.
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indiens, malais, tartares, juifs, sujets européens , etc., étaient traités par lui avec la même rigueur. Il pénétrait partout , clans les palais comme dans les échoppes.
Sa cause et sa nature étaient et sont encore parfaitement ignorées , et il n’est pas de maladie sur laquelle les médecins aient émis des opinions plus excentriques, plus fausses; ils se sont aveuglés surtout, dès l’origine, sur son mode de propagation, car, tandis que la prédilection marquée du choléra pour les agglomérations d’hommes, sa manière de voyager et le danger patent, incontestable , résultant de la présence ou du voisinage des malades qui en étaient atteints , établissaient hautement sa propriété transmissible auprès du vulgaire ; les gens de l’art la niaient d’une manière formelle , en quelque sorte, avec une obstination fatale , puisqu’elle a eu pour effet l’abandon de toute mesure sanitaire contre une maladie qui enlevait , d’habitude, le tiers au moins des sujets qu’elle frappait , qui a dépeuplé, d’une manière absolue , certaines villes d’Asie et qui n’a pas enlevé dans l’Inde , en 14 épidémies , moins de 18 millions d’individus, chiffre effrayant, incroyable , mais que M. Moreau de Jonnès affirme ne pas être exagéré.
Lorsqu’on considère l’aveuglement des médecins à l’endroit du mode de propagation du choléra , l’ignorance où ils sont encore de ses causes, de sa nature et des moyens de le guérir, on est forcé de s'arrêter à cette idée populaire que les sceptiques repoussent, bien qu’ils ne puissent en faire valoir une plus raisonnable : C'est que la peste asiatique était un fléau providentiel , destiné à opérer une œuvre de destruction que rien ne devait entraver.
Un médecin éminent, à qui il n’a manqué qu’un grand théâtre pour figurer au premier rang des illustrations médicales et qui a été frappé en 1835 par le choléra, écrivait, la veille même de sa mort , à son neveu, M. Jules Dufresne, aujourd’hui ingénieur en chef des lignes ferrées de l’ouest , une lettre où l’on remarque le passage suivant : « Le choléra est arrivé ici subitement, avec ce qu’il présente de plus affreux et de moins susceptible de toute médication; c’est une affreuse maladie, je répète ce mot avec avec intention. Je ne la connaissais que de nom , mais je la vois maintenant dans toute sa laideur, insaisissable dans ses causes , dans son siège, dans sa marche, elle oppose a l’art des obstacles
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invincibles ; quand l’algidité survient, au premier abord il y a effet de sidération et nul moyen de guérir. Tout en elle est incompréhensible , elle se promènera partout et fera d’innombrables victimes. »
Je rappelle avec une sorte de piété filiale , ces aveux d’un médecin complet au double point de vue de l’esprit et du cœur et qui fut mon premier maître (1) ; il nous disait un jour, au lit du malade, pendant la terrible épidémie de 1835 , il faut fermer nos livres et déchirer nos diplômes , nous ne sommes que des commençants. Qu’on rapproche ces aveux des prétentions outrecuidantes exprimées dans une lettre qu’écrivit de Marseille , en 1854, un médecin homœopathe bien connu et on se demandera ensuite de quel côté étaient la vérité, la franchise.
Le Conseil supérieur de santé, qui, je le répète, suivait avec attention la marche et les progrès du choléra , et qui recevait des renseignements très-exacts de tous les ports où il se montrait, s’était arrêté à l’idée que c’était tout simplement une nouvelle contagion avec laquelle nous aurions bientôt à compter et qui formerait avec la peste et la fièvre jaune une trinité sinistre, appelant les mêmes moyens prophylactiques. Aussi, lorsqu’en 1822, on élabora au ministère de l’intérieur une nouvelle loi sur le régime sanitaire , on y vit figurer le monstre asiatique à côté des maladies auxquelles s’adressait plus spécialement le législateur.
Mais en agissant ainsi, le Conseil supérieur de santé ne faisait rien à la légère et avait, comme on dit, ses raisons. Il se basait sur les premiers cas d’importation qui avaient été observés et sur les bons effets de la quarantaine contre le choléra , effets dont il avait connaissance et que M. Moreau de Jonnès a signalés en 1831 , peu de temps avant l’apparition du fléau à Paris, dans son excellent ouvrage intitulé: Rapport au conseil de santé sur le choléra morbus pestilentiel.
Je vais rappeler brièvement les faits dont il s’agit et qui, depuis
(I ) M. le docteur Fleury, de Toulon , qui fut le maître de Delpech, ainsi que le prouve une lettre autographe de ce dernier , que j'ai dans les mains et qui sera rapportée aux pièces justificatives.
l’intendance et le choléra.
que nous avons eu la visite du choléra, se sont reproduits sous nos yeux bien souvent , sans qu'on ait voulu les prendre en considération, si ce n’est depuis les dernières épidémies.
1° Le consul de France à Alep, M. de Lesseps, oncle du promoteur du percement de l’isthme de Suez, s’étant réfugié à l’apparition du fléau dans cette ville , avec tous les nationaux qui voulurent le suivre , dans un jardin clos de murs et de fossés et s’y étant soumis à une quarantaine sévère, le choléra respecta cet asile et il n’y eut pas un seul cas parmi plus de deux cents personnes qui s’étaient ainsi séquestrées.
2° M. Gruys, consul de France à Lattaquié, ayant pris l’année suivante les mêmes précautions que M. de Lesseps, obtint le même résultat.
3° Méhémet-Ali , vice-roi d’Egypte , ayant interrompu toutes les communications de ce pays avec la Syrie envahie par le choléra, et exécuté rigoureusement le programme que lui avait adressé ad hoc le Conseil supérieur de santé de France, l’Egypte fut préservée.
4° Le schah de Perse ayant défendu aux caravanes de s’approcher de Téhéran, cette capitale ne reçut pas la visite du choléra.
5° En 1819, lorsque le choléra fut importé à l’Ile de France, par la frégate anglaise Topaze , les habitations de la banlieue de Port- Louis qui se mirent en quarantaine furent préservées , le fléau envahit au contraire celles qui ne s’étaient pas séquestrées. Quant à File de la Réunion, voisine de l’Ile de France, tant que les mesures sanitaires ordonnées par le baron Milius , son gouverneur , furent exécutées rigoureusement , elle échappa au mal , mais il s’y introduisit à l’aide d’un débarquement clandestin d’esclaves, qu’une enquête constata authentiquement.
6° En 1820, tous les capitaines des navires européens qui étaient amarrés à Manille, s’étant séquestrés avec leurs équipages, il u’y eut pas un seul cas sur ces navires , et cependant 15,000 perpersonnes moururent à Manille. Le gouverneur de Cavité s’étant aussi constitué en quarantaine avec cette ville, la maladie n’y pénétra pas davantage.
7° A Bombay et àEllore ( côte de Coromandel) , des faits analogues furent observés,
l'intendance et le choléra.
8° Enfin , ultérieurement pendant la terrible invasion des gouvernements russes par le choléra, les autorités de la petite ville de Sarepta, située sur le Volga, à 100 lieues environ d’Astrakhan , où le choléra faisait d’affreux ravages , ayant rompu toute communication avec le théâtre de l’épidémie , soit par terre , soit par le cours du fleuve , il n’y eut pas un seul cas de choléra dans ses murs. Pourtant les villes situées sur le Volga, au-dessus et au-dessous d’Astrakhan , n’ayant pas pris les mêmes précautions que Sarepta, furent visitées par le fléau. L’histoire de ce fait fut adressée au Conseil supérieur par le docteur Loder , médecin de l’empereur de Russie , homme très-réservé , très-prudent et dont l’opinion sur la propagation du choléra ne différait pas de celle qu’on a adoptée enfin de nos jours.
Tels étaient les principaux faits qu’avaient pris en considération le conseil supérieur de santé en conseillant au gouvernement français d’assimiler le choléra asiatique à la peste et à la fièvre jaune sous le rapport des mesures préventives. Le reste de l’itinéraire de cette affreuse maladie à travers la Russie , la Pologne , la Gfallicie, son arrivée en Angleterre (à Sunderland) , sur un navire charbonnier , son apparition subite à Calais d’abord , puis à Paris en 1832, fournirent de nouvelles preuves de sa nature miasmatique et de sa transmissibilité. Mais en dehors de ces premiers faits, je le répète , n’en avons-nous pas eu une foule d’autres qui se sont passés sous nos yeux depuis et dont on ne pouvait nier sans absurdité la haute portée. Qu’il me suffise d’en rappeler un seul , le plus concluant de tous peut-être et dont j’ai été le témoin :
En 1834, la frégate de 60 canons, la Melpomène , commandée par M. Moulac , capitaine de vaisseau et l’un de nos meilleurs officiers de marine , se trouvant en station devant Lisbonne , reçut sur son bord le choléra, que l’expédition de don Pedro avait transporté de France à Porto.
Il y resta renfermé tant que dura le siège de cette ville par don Miguel ; mais l’empereur s’étant rendu dans le sud du Portugal avec sa flotte, le fléau envahit aussitôt les Algarves et pénétra jusqu’à Lisbonne où se trouvait la Melpomène. Son commandant, espérant qu’en prenant la mer, le mal s’éteindrait , laissa une
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cinquantaine de cholériques à l’hôpital de Lisbonne et appareilla aussitôt pour Toulon.
Mais le changement d’atmosphère n’arrêta pas le choléra , il continua à sévir et frappa tant de monde à bord, qu’à l’arrivée de la Melpomène à Toulon , ce fut à peine si elle eut assez de bras valides pour manœuvrer jusqu’au mouillage.
Il fallut débarquer l’équipage au Lazaret où on le divisa en trois catégories : malades, convalescents et sujets valides. Là un garde sanitaire, des forçats et leurs gardes, venus de Toulon où le choléra ne se montra que l’année suivante au mois de juin , furent frappés par le fléau sans avoir jamais mis les pieds sur la Melpomène qui avait été traversée au vent en grande rade et à plus d'une lieue du Lazaret , et non pas coulée , comme on Va fait récemment à Saint-Nazaire pour l’Anne-Marie. Les employés du Lazaret qui ne communiquaient avec l’équipage qu’à travers les grilles, et qui , cependant , vivaient à très-petite distance des malades , ne furent pas même indisposés.
Est-ce qu’avec un fait de ce genre , l’opinion des médecins sur la nature et le mode de propagation du choléra asiatique, n’aurait pas dû être definitivement fixée? Oui, sans doute, il n’y avait pas à hésiter; mais l’école de Ghervin et de M. Aubert-Roche, était alors sous les armes, décidée à ne rien voir, à ne rien entendre , à passer l’éponge sur l’histoire de la peste, delà fièvre jaune et du choléra ; elle commença par nier purement et simplement tous les faits affirmatifs de la contagion et ne considéra comme authentiques que les faits négatifs. Elle éleva ensuite la voix pour ridiculiser et injurier les ignorants qui persistaient à professer la nature transmissible du nouveau fléau exotique qui venait de s’abattre sur l’Europe; il fallut donc se taire comme toujours , comme il faudra se taire encore lorsque cette même école, pour déguiser son amende honorable , enseignera le néo-contagionisme , quelle élabore sans doute à cette heure , et donnera , comme de son invention , une théorie qui ne sera en réalité que la doctrine traditionnelle travestie , habillée à la parisienne.
Quant au gouvernement , quel parti dut-il prendre lorsqu’il se trouva en face du fléau indien? Il se laissa influencer comme toujours par les beaux diseurs, par les médecins dont le scepticisme
l’intendance et le choléra.
déguise le plus souvent l’ignorance , la soif des places et des honneurs, et qui n’appellent les cataclysmes officiels que pour pouvoir reconstruire à leur profit, avec les mêmes matériaux , ce qu’il ont démoli. Si la confiance du gouvernement dans ces novateurs ne suffit pas alors pour lui faire ouvrir largement les portes au choléra, ce n’était certes pas, qu’il ne fût entièrement converti à leurs idées, mais uniquement parce qu’il ne voulait pas compromettre sa popularité. Les nouvelles dynasties ont besoin de beaucoup de circonspection pour ne froisser personne ; elles se défient surtout de Y influence du corps médical. Celle de juillet n’ignorait pas qu’en voyant les riches fuir le choléra dans leurs voitures de voyage , le peuple des travailleurs se dirait à lui môme : Je suis pauvre et par ce motif je reste pour servir de pâture au choléra , je serai le sujet de V expérience... Il fallait donc, qu’en dépit de ses convictions, le gouvernement d’alors eût l’air de prendre quelques mesures contre l'introduction du fléau, et c’est pour ce motif qu’il avait autorisé l’Intendance de Marseille , à prescrire des quarantaines aux provenances des contrées où il régnait.
Quoi qu’il en soit , depuis l’époque dont il s’agit , les médecins sont bien revenus de leurs idées sur le choléra ; les fréquentes invasions de cette maladie leur ayant permis de l’observer avec soin, surtout dans les petites localités, leurs yeux se sont enfin dessillés. Presque tous les cliniciens admettent maintenant quelle appartient à l’ordre des contagions miasmatiques et que, bien qu’apyrétique (non fébrile), elle se propage comme la peste et la fièvre jaune par les malades, les vêtements et les objets de literie qui ont été à leur usage ; que les lieux quels qu’ils soient , où ont été traités des cholériques, sont d’une habitation dangereuse pour les personnes restées valides ; qu’ils doivent être assainis et purifiés ; enfin, que les navires cholérisés , véritable boîte de Pandore, doivent être retenus en quarantaine , ventilés , nettoyés , désinfectés avant d’être admis en libre pratique , et de recevoir surtout de nouveaux passagers.
Pourquoi faut-il que , dans cette grande affaire du choléra, des personnes étrangères à l’art, aient montré plus d’intelligence et de jugement dans leurs appréciations que les médecins eux-mêmes, et qu’elles les aient précédés de vingt-ans au moins dans la voie
l’intendance et le choléra.
de la vérité ? Il en est pourtant ainsi, et les deux citations qui suivent le prouvent sans réplique :
J’ai parlé tout à l’heure de M. Moreau de Jonnès et de son excellent ouvrage sur la marche du choléra de Jessore en Russie ; après avoir rapporté les détails si curieux de cette marche le savant historien conclut ainsi qu’il suit :
« Ces faits établissent contradictoirement à l’opinion qui attribue la maladie à une cause épidémique résidant dans l’atmosphère :
» 1° Que le choléra pestilentiel provient d’un germe, d’un miasme , d’un principe sui generis ;
» 2° Qu’il se transmet exclusivement par les communications avec les individus qui portent ce germe et par l’usage des choses qui le recèlent ;
» 3° Qu’il apparaît uniquement dans les lieux où s’opèrent ces communications ;
» 4° Qu’il est importé d’un endroit à un autre, par les bâtiments de guerre et du commerce , les embarcations de passage , les routiers , les corps d’armée , les troupes de pèlerins et de fuyards et les individus isolés. Enfin qu’il suit les hommes dans toutes leurs communications et se propage avec une rapidité proportionnelle à l’activité des relations sociales ;
» 5° Que, pour en préserver un port, une ville, il sufflit de sur" veiller ou d’interdire l’arrivée des navires ou des voyageurs provenant des contrées ou il règne ;
» 6° Que, pour en garantir une masse d’individus habitant une ville où il s’est introduit , il suffit de les séparer du reste de la population et d'empêcher qu’ils aient avec elle aucune communication ;
» 7° Que l’air atmosphérique est tellement impuissant à le propager à distance loin des malades , qu’une famille , une réunion de personnes, peuvent vivre en sécurité au milieu de ses ravages, dans la ville, dans le pays, où il cause la plus terrible mortalité , pourvu qu’elles soient séquestrées strictement avant d’avoir été exposées à son action et jusqu’au moment où elle a totalement cessé. »
M. Moreau de Jonnès rappelle ensuite, en terminant ses conclu-
sioLis sur le mode de propagation du choléra, que son opinion contagioniste a été successivement professée par les autorités suivantes :
Le bureau médical de Calcutta ;
Tous les médecins de l’armée du Bengale’;
Le bureau médical de Bombay ;
Le conseil médical de Saint-Pétersbourg ;
Le conseil de l’amirauté anglaise ;
Le conseil supérieur de santé de France ;
Le conseil privé de la Grande-Bretagne;
Le gouvernement ottoman :
Les gouvernements prussien et saxon ;
Les consuls de France de tous les pays asiatiques traversés par le fléau ;
MM. les docteurs Makartienne, Martinengo, Meunier, Angelin , Salinas , Bournas, Sir Galber Blanc, médecin du roi d’Angleterre, M. de Loder, médecin de l’empereur de Russie ;
L’empereur de Russie Nicolas Ier, le comte de Zakrowsky, son ministre , lord Heytesbury, ambassadeur d’Angleterre en Russie , le généralisisme polonais Skrzynoski.
Ecoutons maintenant notre savant compatriote , M. Augustin Fabre , dont chacun connaît la rectitude de j ugement et la profonde érudition. Dans son excellent ouvrage intitulé Histoire du choléra morbus , ouvrage que ne répudierait aucun médecin, tant sous le rapport de la forme que sous celui du style , cet historien si distingué nous dit , après avoir examiné cette grande masse de faits qu’on présente pour et contre la transmission du choléra : « Tout démontre que le choléra doit être classé parmi les maladies contagieuses ; nous qualifions ainsi les maladies qui ont une propriété plus ou moins communicative , quel que soit d’ailleurs le mode de communication, soit que cette communication s’opère d’une manière médiate ou immédiate , par la voie pulmonaire ou par la voie cutanée , par le rapprochement direct ou par l’infection miasmatique.
» On peut, il est vrai , communiquer avec un cholérique , sans être saisi par la maladie , la raison en est bien simple. La transmission des maladies contagieuses n’est pas inévitable et absolue ;
l'intendance et le choléra.
elle n'est que conditionnelle en ce sens , qu'elle a toujours besom du concours de certaines circonstances favorables (on dirait bien que c’est lin médecin qui parle) la contagion ne peut atteindre que ceux qui , par leur prédisposition , sont préparés à la recevoir , et nous avons déjà dit que le nombre des personnes prédisposées à contracter le choléra est exigu , comparé à la masse de la population. Voilà pourquoi tant d’individus qui communiquent avec les cholériques, sont préservés quoique soumis à V influence de la maladie.
» Ce que nous disons du choléra , s’applique à toutes les maladies transmissibles.
» L’Académie royale de médecine de Paris, soutient, il est vrai , la doctrine de la non-contagion, mais cette autorité scientifique est repoussée par des autorités tout aussi respectables et beaucoup plus nombreuses. Ce sont d’autres compagnies savantes , ce sont des administrations compétentes dans la question , ce sont des gouvernements plus ou moins éclairés , mais toujours pleins de vigilance et de zèle pour le maintien de la santé publique, ce sont enfin des hommes du nom le plus illustre qui ont reconnu le caractère contagieux du choléra asiatique. »
Ailleurs , M. Fabre s’écrie à propos de la non-contagion de la
peste que professent certains médecins :
« Intelligence humaine , quelquefois si sublime , mais le plus souvent si mesquine, où te conduisent l’esprit de système et l’amour de la nouveauté! La peste n’est pas contagieuse ? Ah ! vraiment ! c'est vouloir faire des découvertes nouvelles dans la région de l’absurde ! En faut-il davantage pour jeter un discrédit complet sur l’art médical (1) ? »
Après cette courte mais indispensable digression sur le choléra, son origine, son mode de propagation, revenons à l’histoire des derniers temps de l’Intendance Sanitaire, dont la suppression a eu lieu à l’occasion de cette triste maladie.
Le choléra régnant à Malte avec la plus grande intensité et l’Angleterre elle-même, ayant assujetti à dixjours de quarantaine, les provenances de cette île dans les ports des îles Ioniennes,
(1) Fabre et Chailan , Histoire du choléra rnorbus asiatique de 1817 à 1835, 1 vol. in. -8° de 473 pages. — Marseille , 1836.
l'intendance et le choléra.
i Intendance Sanitaire de Marseille crut devoir suivre son exemple et décida que tous les navires qui arriveraient de Malte, seraient soumis à une quarantaine de cinq jours.
Cette mesure , que la prudence commandait et qu’une connaissance plus approfondie du mode de propagation du choléra a depuis justifiée, venait d’ètre arrêtée, lorsqu’arrivèrent, en même temps , dans notre port , le paquebot-poste le Louqsor , avec 76 passagers, et le batiment anglais le Triton. L’Intendance Sanitaire se rassembla aussitôt, refusa la libre pratique aux deux navires et leur fit connaître sa décision.
Le commandant anglais protesta, par l’organe de son consul, et le Louqsor se rendit , sans opposition , aux îles de la quarantaine. Mais, bientôt, une dépêche télégraphique vint apporter de Paris l’ordre impératif d’admettre en libre pratique , tout navire à bord duquel il n’y aurait eu ni vnorts ni malades.
A la réception de cette dépêche communiquée , en l’absence du Préfet , par M. Dunoyer, secrétaire général , l’Intendance s’assembla ( 20 j uillet , dans la soirée ) et fit inviter le Maire de Marseille à se rendre dans son sein. Ce magistrat s’étant rendu au vœu des Intendants , ce fut en leur présence qu’ils décidèrent que , vu le danger si pressant dont la ville était menacée par les arrivages qui pouvaient avoir lieu de Malte en trois jours, ils maintenaient leur première décision.
L’Intendance sortit ensuite du lieu de ses séances et se rendit en corps à la préfecture , pour faire connaître à M. le Secrétaire général , le résultat de sa délibération.
Le lendemain 21 , nouvelle dépêche , non moins impérative que la première ; nouveau refus de l’Intendance qui décida, dans une séance extraordinaire, que, pénétrée du devoir que lui imposaient ses fonctions de gardienne de la santé publique , elle les remplirait jusqu’au bout et ne rapporterait point sa délibération tant que le motif subsisterait , laissant à qui oserait la prendre la responsabilité de l’admission de navires dont la quarantaine n’était pas purgée , et que si l’on en venait jusque-là , elle indiquerait dans les patentes qu’elle délivrerait, les faits accomplis malgré sa résistance , enfin , qu’elle ne se démettrait pas de fonctions qu’elle n’avait acceptées que par dévouement pour le pays.
l’intendance et le choléra.
à la nouvelle de cette lutte entre le Gouvernement central et son Intendance Sanitaire , Marseille fut en proie à une vive émotion. Le Conseil d’arrondissement , qui venait de se réunir, se hâta, sur la proposition de M. Pélissier de Chabert, un de ses membres , d’émettre un vœu favorable au maintien de l’Intendance, et la Chambre de commerce, suivant son exemple, écrivit à M. Dumas , ministre de l’agriculture et du commerce , une lettre que je rapporterai aux pièces justificatives et qui ne permet pas d’admettre , avec les détracteurs de notre système sanitaire , que le commerce marseillais lui fut hostile , comme on l’a répété à satiété.
Mais cette résistance au despotisme parisien , cette protestation générale contre la plus déplorable des centralisations , ne firent qu’irriter le ministre et M. Fould, ils ne servirent qu’à hâter l’exécution du projet , depuis longtemps arreté , d’enlever à Marseille la sage et antique institution qui protégeait le Midi delà France , contre l’invasion des fléaux pestilentiels.
M. Dumas fit, en effet, au président de la république, un rapport dans lequel il faisait valoir : que l’Indendance Sanitaire de Marseille , ayant formellement refusé d’obéir au Gouvernement , il lui proposait de la révoquer et de charger M. le docteur Méfier, membre de l’Académie de médecine et du Comité consultatif d’hygiène , de la direction de la santé publique dans notre ville, avec le titre de commissaire extraordinaire. « M. Méfier, disait ce rapport , qui fut tout aussitôt converti en décret , remplira , sous l’autorité du Préfet , les fonctions attribuées aux administrations sanitaires , par l’ordonnance du 7 août 1822.
» Il se concertera avec les magistrats , sur les dispositions à prendre pour assurer l’exécution des lois et règlements et prescrire , suivant les circonstances , toutes les mesures qui pourront intéresser la santé publique.
» Il est , en outre , chargé de préparer la mise à exécution du décret relatif au transfert du Lazaret de Marseille au Frioul , de rechercher les meilleures conditions pour l’organisation du service sanitaire et la réduction des dépenses qui s’y rattachent. »
Si M. Dumas, disait la Gazette du Midi , avait voulu tresser , de sa propre main , la couronne civique de nos généreux et patrioti-
L INTENDANCE ET LE CHOLÉRA
ques Intendants, en vérité, il n’aurait pu mieux s’y prendre; quoi ! vous destituez des hommes si honorables , pour le seul crime d’avoir, dans un cas d’urgence et de péril extrême, prononcé une quarantaine de cinq jours, contre les provenances d’un pays cholérisé , et deux lignes plus bas, vous ordonnez, précisément ce que la criminelle Intendance (la quarantaine avait été maintenue par le décret) avait prescrit. Vous faites , de cette concession , le passeport du médecin qui a reçu de vous le triste mandat de venir dans la Consigne déserte , subir les regards et la muette colère d’un peuple , qui ne se dissimule pas qu’il est livré en holocauste aux extravagants systèmes de Paris ! Quelle inconséquence , quel aveuglement ! et pour qui M. Dumas nous prend-il , lorsqu’il se flatte de nous abuser par une aussi pitoyable manœuvre ?
Dès qu’elle connut sa suppression , l’Intendance Sanitaire se réunit et rédigea la pièce suivante , adressée à la population :
« Chers Concitoyens ,
» Notre révocation est un fait accompli; hier, assemblés pour la » dernière fois , nous avons cru devoir contenir l’expression de » nos sentiments, devant la lecture du décret qui renversait à » jamais cette administration depuis si longtemps l’honneur et » la sécurité de notre pays. Nous n’avons pas voulu donner à » une résistance soutenue jusqu’alors avec la fermeté, mais aussi » avec la modération qu’inspire une bonne cause , les formes » irritantes d’une question personnelle.
» Aujourd’hui, avant de nous séparer, nous venons vous dire, » en peu de mots , qu’elle a été notre conduite :
» Il y a deux mois, nous fûmes appelés par M. le Préfet , pour » former une nouvelle Intendance Sanitaire ; celle à laquelle on » nous proposait de succéder , venait de se retirer devant des » difficultés , des refus , des menaces , quelle avait cru justement ne » devoir pas supporter. C’était la seconde fois , depuis trois ans , » qu'une Intendance Sanitaire se voyait forcée de retirer son » concours au Gouvernement.
» En acceptant cette mission , nous demandâmes au Ministre , » les garanties destinées à nous éviter le sort des Intendances » précédentes. Nous demandâmes une quarantaine pour les pro- » venances des pays à fièvre jaune et nous voulûmes qu’il fût bien
L INTENDANCE ET LE CHOLÉRA
» entendu que nous serions considérés comme un jury indépen- » dant , chargé d’apprécier les faits et non comme de simples » commis , obéissant aveuglement. Nous dîmes au Ministre :
» Nous venons à vous sans parti pris , mais en jury sévère et » indépendant , facile quand le danger sera loin , mais rigoureux » quand il sera proche.
» Ces conditions furent acceptées , puisqu’une quarantaine fut » imposée aux provenances des pays où régnait la fièvre jaune.
» Cependant , le choléra éclata à Tunis et à Malte ; des fugitifs » nombreux nous arrivaient chaque jour de ces deux pays, après » une courte traversée ; en présence d’un fléau si rapproché qui , » l’an dernier, ravagea notre ville, en présence des doutes de la » science sur la transmission de la maladie et dans l’intérêt de » notre commerce, notre conduite était toute tracée. Nous dûmes » soumettre à une quarantaine les provenances de ces pays.
» Avant de connaître les motifs de notre décision , le Ministre » nous intimait , par le télégraphe , l’ordre de mettre en libre » pratique , les navires que nous retenions au Lazaret.
» Après mûre et solennelle délibération , appuyés que nous » étions par toute la population , par le Conseil municipal et par » la Chambre de commerce, nous crûmes devoir en appeler au » Ministre, mieux informé, et surseoir, en attendant, à l’exécution » de ses ordres.
» Aujourd’hui , nous sommes révoqués ; mais en tombant , nous » avons la satisfaction de voir que notre appel au Ministre était » juste. Son décret du 27 juillet est la consécration légale des » mesures que nous avions appliquées , comme le rapport qui » précède est la reproduction fidèle des considérants de notre » délibération.
» Nous avons été frappés à notre poste et nous vous laissons , » chers concitoyens , le soin de donner un nom à une révocation » dont nous sommes fiers.
» Nous avons combattu jusqu’au dernier jour, nous ne deman- » dons à notre titre d’hier, que le droit de protester les premiers » contre l’atteinte portée à ce dernier débris de nos vieilles fran- » chises,et nous laissons au Gouvernement la responsabilité d’une » mesure , qui remplace la vigilance désintéressée d’une Intendance
» indépendante et choisie parmi vous , par un salarié de l’adminis- » tration supérieure , sans responsabilité et sans garanties . » (Suivent les signatures qui figurent à la dédicace de cet ouvrage) .
Je dirai, avant de continuer ce récit, que chacun se demandait à Marseille, au moment de la révocation de notre Intendance, ce que pouvait être M. le docteur Métier, qui osait accepter un hériritage si scabreux, et qui allait venir au milieu de nous donner le coup de grâce à nos vieilles institutions sanitaires. Etait-ce un savant, un professeur de la Faculté, un membre de rinstitut, un administrateur hors ligne, ou au moins quelque vieux praticien de la fièvre jaune et de la peste, dans le genre des Bally, des Pariset, des GIot-Bey, des Aubert-Roche, etc., ayant autorité sur les questions si ardues d importation, de transmission, capable de les résoudre enfin à la satisfaction du commerce et de l’hygiènepublique?
Non, M. Métier n 'était malheureusement rien de tout cela: quelque honorable qu’il fût , on le connaissait très-peu , et il ne réunissait aucune des conditions spéciales dont il s’agit pour que son nom devînt une garantie contre des innovations périlleuses. Les fléaux exotiques lui étaient parfaitement inconnus , et il n’avait jamais payé de sa personne dans les épidémies célèbres. Le dernier de nos médecins en chef de la marine aurait eu sans doute, pour remplir les fonctions si délicates et si importantes dont on venait de l’investir, bien plus d’aptitude pratique.
A l'endroit des maladies contagieuses d’outre-mer, M. Mélier, je ne saurais trop le répéter , n’était qu’un simple théoricien qui ne pouvait exercer aucun prestige ; élevé dans les idées de Chervin , il les avait adoptées comme infaillibles , parce qu’il admettait que son maître avait bien vu et ne pouvait s’être trompé. Il venait donc à Marseille sous l’égide de M. Fould, parfaitement convaincu qu’il allait inaugurer l’ère du progrès sanitaire et rendre à notre ville un immense service en y faisant l’application d’un système erroné, plein de périls , et qui , heureusement pour nous et grâce à la Providence , n’a porté ses fruits jusqu’ici qu’à Saint-Nazaire , sur une très-petite échelle, et de manière néanmoins à dessiller W yeux de M. l’inspecteur général.
Le Courrier de Marseille el le Sémaphore protestèrent aussi énergiquement que la Gazette du Midi contre le décret présiden-
l’intendance et le choléra,
tiel. Avant même que la révocation de l’Intendance lut un fait accompli, le Sémaphore disait dans un de ses numéros :
« Il faut reconnaître que jamais M. le Ministre de l’agriculture et du commerce ne s’est montré plus aveuglément imprudent ; son obstination grandit avec nos justes appréhensions contre un fléau qui, il n'y a pas encore un an , nous a tué près de 5,000 personnes.
« M. le Ministre dira sans doute que le choléra n’est pas contagieux ; mais nous le trouvons bien hardi de trancher une question que les plus grands savants considèrent comme insoluble dans l’état actuel de nos connaissances.
« On annonce que le gouvernement va profiter de cette circonstance pour mettre à exécution le projet qu’il a conçu depuis longtemps de supprimer l’Intendance sanitaire, et de la remplacer par un agent de l’administration centrale; on parle même d'un commissaire extraordinaire qui viendrait faire un 18 brumaire contre la Consigne. Le moment ne saurait être plus mal choisi pour traiter avec aussi peu de cérémonie des administrateurs pour lesquels le pays a, depuis des siècles, une considération méritée. Nous savons très-bien que Y Intendance n’est plus que V ombre d’ elle-même ; qu’elle n'a plus ni argent , ni influence , ni direction; mais le peuple n’est pas dans le secret de ces spoliations bureaucratiques exécutées par V administration centrale , et pour lui l’Intendance est toujours l’autorité gardienne de la santé publique , comme saint Hoch en est le patron. K
« Quant aux préjudices que les nouveaux règlements causent à nos intérêts commerciaux, M. le Ministre ne les ignore pas. A l’occasion des quarantaines imposées aux provenances de Marseille dans les ports d’Italie et d’Espagne, par suite de la fièvre jaune de Fernambouc, les diverses administrations italiennes firent connaître à notre gouvernement leur opinion sur notre prétendue réforme sanitaire. Ces administrations déclarèrent catégoriquement qu’elles ne voyaient dans nos nouveaux règlements qu’un danger permanent pour la santé publique; que V imprudence et l’incurie de V Administration française leur faisaient un devoir de redoubler de vigilance et de précaution , et que la France ne devait pas s’étonner si ses provenances étaient placées sous l’interdit de la quarantaine à la moindre apparence de danger.
L INTENDANCE ET LE CHOLERA
« Voilà donc, ajoute le Sémaphore , ce que nous a valu la réforme inintelligente de nos règlements sanitaires , et c'est le commerce lui-même qui est obligé de protester contre des mesures d’affranchissement , dont il était appelé à recueillir presque tous les avantages. »
Le Sémaphore avait mille fois raison : la substitution d’un simple agent de l’autorité centrale à un corps constitué tel que l’Intendance sanitaire, ne tarda pas à faire naître mille entraves dans nos relations avec l’Italie et avec l’Espagne.
Après la chute successive de trois Intendances, dont le seul crime avait été de s’effrayer des tendances et des injonctions du pouvoir ; après le dédain opposé aux réclamations de tous les Corps électifs de Marseille et des Bouches-du-Rhône, nos voisins ne purent douter que l’intention du gouvernement français 11e fût de balayer jusqu’aux derniers vestiges de précautions sanitaires , et de baser sa nouvelle législation sur les systèmes, les idées de Ghervin et de Prus, qui n’avaient cours qu’à Paris, et que les académies médicales d’Espagne et d’Italie jugeaient avec la dernière sévérité, parce que les novateurs excluaient d’une manière absolue la contagion de la peste, de la fièvre jaune, du choléra, enseignaient l'origine locale de ces fléaux exotiques, et permettaient l’introduction dans nos hôpitaux des sujets qui en sont atteints, comme s’il s’agissait de malades ordinaires.
En effet, dès que la suppression de l’Intendance eut été notifiée, Marseille fut mise en quarantaine par l’Espagne et l’Italie. Chose plus curieuse encore, l’Angleterre frappa nos provenances à Gibraltar d’une quarantaine de vingt-un jours, et la Turquie , 11e voulant pas rester en arrière, en fit autant.
Nous verrons bientôt comment M. Mélier chercha à faire face aux difficultés qui résultaient de la prétendue réforme, en assemblant le Congrès sanitaire de Paris, et les résultats qu’il en obtint .
Du reste, chose vraiment curieuse! déjà à cette époque l’opinion du Corps médical parisien , si rebelle autrefois à la contagion, était retournée , ainsi queledisail énergiquement le savant docteur Jules Guérin, dans le numéro du 27 juillet 1850 delà Gazette médicale. Les communications faites par M. le ‘docteur Pellarin à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine
l’intendance et le choléra.
avaient été pour beaucoup clans ce revirement. On ne se dissimulait plus que le choléra de 1832 était venu d’Angleterre à Paris, et que son apparition y aurait été probablement beaucoup plus tardive s'il avait continué à s’avancer vers nous par l’Allemagne.
Je 11e laisserai pas passer du reste cette occasion de rappeler , qu’à l’époque de la suppression de notre Intendance sanitaire la Gazette médicale de Paris se prononça fortement contre cette mesure, à la fois impopulaire et injuste. M. Jules Guérin disait, à propos du passage du rapport de M. Dumas, qui déclarait inutiles les quarantaines :
« Voilà les assertions tranchantes que les hommes à systèmes jettent à la légèreté des Parisiens , et que ceux-ci acceptent comme des axiomes, sans se donner la peine de les examiner.
« Oui, P expérience a démontré que, par terre , et surtout entre des pays qui conservent des communications nombreuses de tous les jours , les quarantaines et les cordons sanitaires sont impuissants. Mais pourquoi? Parce qu’ils n’existent pas en réalité, parce qu’il n’est pas possible de barrer cent lieues de pays, et que , malgré la surveillance , des communications interlopes s' établissent forcément sur une foule de points. Quel cordon sanitaire, par exemple, que celui qui , en 1830, n’empêcha pas le comte Orloff, venant de quitter le lit de mort de Dietbitch, d’arriver, sans être attendu ni annoncé dans le cabinet du roi de Prusse? »
M. Jules Guérin rappelait ensuite les importations cholériques parfaitement démontrées de Paris en 1832, de Païenne en 1837 ; le fait si célèbre de la Melpomène à Toulon, fait dont j’ai déjà parlé , et qui démontre à la fois et irrévocablement la contagion et l'importation du fléau asiatique ; enfin le fait non moins concluant de la corvette américaine John-Adams, qui eut lieu en 1834 dans le même port.
Hélas! M. Jules Guérin prêchait à des sourds ; l’école victorieuse de Chervin ne faisait alors que lever les épaules devant ces citations; et , comme me l’écrivait Pariset dans le temps , à propos de la fièvre jaune, il aurait été plus facile de blanchir un nègre en le savonnant que de ramener un non-contagioniste à reconnaître la vérité.
Cependant les protestations contre le décret présidentiel et la
l’intendance et le choléra.
suppression de l'Intendance partaient de tous les points du Midi; à chaque instant les journaux en enregistraient de nouvelles, et l’émotion populaire ne diminuait pas.
Le 2 août , vers quatre heures et demie du soir, une fouie immense de citoyens, appartenant en majorité à la classe ouvrière de la vieille ville, se rassembla sur la place Royale, dans l’intention de porter à l’autorité municipale les vœux de la population dans la grande affaire des quarantaines. Au bout de quelques instants , cette masse , que les témoins oculaires n’évaluent pas à moins de sept à huit mille personnes , se dirigea vers l’Hôtel-de-Ville, où le maire, M. de Chantérac, en conseil municipal, délibérait sur l’importante question du jour.
Averti par quelques agents de police accourus en toute hâte, ce magistrat descendit avec tout son conseil , ût ouvrir la porte , et, debout sur le grand escalier, il vit arriver à lui l’immense meeting ; prenant la parole, sans laisser à personne le temps de le prévenir, il s’empressa de dire à la foule , d’une voix forte et sonore , qu’il connaissait le motif de sa venue , que les mandataires de la cité, comme la Chambre de commerce, ne failliraient point à leurs devoirs, et que les réclamations les plus pressantes seraient faites auprès du pouvoir pour obtenir le rétablissement de cette institution séculaire, qui possédait à bon droit la reconnaissance du pays, il ajouta qu’en attendant et sous le régime essentiellement provisoire qui existait , toutes les précautions étaient prises pour sauvegarder la santé publique, et que le matin même il avait, de concert avecM. Métier, fait mettre en quarantaine un navire venu du Levant et qui s’était arrêté dans les eaux de Malte , sans avoir eu cependant aucune communication avec cette île. Après ces paroles, M. le Maire engagea la réunion à se disperser paisiblement, ce qu’elle fit aussitôt.
Le bruit avait couru que cette manifestation devait avoir lieu à la Préfecture. Aussi un très-grand nombre de curieux y étaient-ils
accourus ; mais, au lieu de cette visite populaire, M. le secrétaire général, qui faisait V intérim pendant l’absence du préfet M. de Suleau , reçut celle d’un corps constitué. La Chambre de commerce, après avoir rédigé une adresse à M. Dumas, sortit de la salle, et, conduite par son président, M. Fabricius Paranque, elle
l'intendance et le choléra.
se rendit à la Préfecture pour remettre à M. Dunoyerle pli destiné au Ministre.
Aux sages et vigoureuses observations de l’honorable président, M. le secrétaire général répondit en déclarant qu’il n’épargnerait rien pour faire apprécier au Ministre les réclamations des citoyens et des corps constitués de Marseille; qu’il ne désespérait pas de voir une nouvelle Intendance succéder au provisoire actuel ; mais que pour le moment, et tant que durerait sa magistrature intérimaire , Marseillais de cœur comme de naissance , il userait de ses pouvoirs plus largement peut-être que l’Intendance supprimée n’aurait pu le faire elle-même, pour garantir de toute importation funeste notre ville et notre port.
Que faisait M. le commissaire extraordinaire pendant que ces événements se pressaient, pour ainsi dire, autour de lui? Son embarras et son inquiétude étaient extrêmes. Entouré de sa famille, qui l’avait suivi à Marseille , il eut sans doute quelques craintes pour sa sécurité personnelle et pour les siens, car il crut devoir quitter l’hôtel Beauvau, oii il était descendu, pour venir s’établir momentanément à la Préfecture , sous la protection de l’autorité. Toutefois il 11e fut pas même l’objet de la moindre manifestation, et ses craintes (s’il en eut) furent chimériques.
Notre population, si admirable dans les grandes circonstances, ne sortit pas un seul instant de la légalité ; elle ne s’occupa pas un seul instant de la personne de M. l’inspecteur général ; elle avait trop de bon sens pour agir d’une autre manière, et lie voulait pas compromettre par des démarches inconsidérées auxquelles la malveillance aurait prêté bien vite un but politique , la plus belle et la plus noble des causes.
Toutefois, M. Mélier en avait sans doute référé à son ministre et lui avait fait part de sa position difficile, de ses embarras, car ce dernier expédia à Marseille la dépêche télégraphique suivante :
« La mission deM. Mélier est toute de conciliation. Vous pouvez lui adjoindre tiois conseillers municipaux à titre consultatif. »
Ainsi ce même médecin, à qui incombait déjà la tache écrasante de remplacer au milieu de nous une administration séculaire, de poser les bases d’un nouveau régime sanitaire, nonobstant une opposition formidable , était en outre chargé, bien qu’étranger j
L INTENDANCE ET LE CHOLERA
Marseille et sans aucune influence dans cette ville, d’une mission conciliatrice. Il fallait, on en conviendra , que M. Dumas eût une bien grande idée de la capacité et des talents diplomatiques de M. Mélier pour concentrer en lui de tels pouvoirs , et nous le présenter, en outre, comme notre meilleur ami , notre seul espoir dans cette pénible occurrence.
L’adjonction au commissaire extraordinaire des trois conseillers municipaux n'était, comme on le pense bien, qu’un moyen de gagner du temps, un véritable leurre. Pour mieux tromperies masses et leur donner le change, on fit insérer dans les journaux que M. Mélier avait sollicité lui-même du gouvernement l’adjonction dont il s'agit; qu’il désirait ardemment pouvoir s’entourer des lumières et de l’expérience des hommes honorables de la cité, laquelle devait intervenir désormais dans les affaires sanitaires ; que par conséquent toutes les craintes devaient s’évanouir.
Ces adroites insinuations produisirent l’effet qu’on en attendait ; peu à peu l’agitation se calma , et M. Mélier demeura maitredu terrain ; les trois conseillers municipaux furent pour lui comme une sorte de paratonnerre en cas de nouvel orage, et, peu de jours après, notre laborieuse population abandonnait ses destinées sanitaires à l’homme du moment, à celui qui devait résoudre tant de problèmes insolubles, et établir un ordre de choses que la science et la raison réprouvaient à la fois. Seule la Gazette du Midi ne fut pas dupe des ruses du pouvoir central. Dans son numéro du e3 août, son rédacteur en chef M. Henri Abel disait en effet :
« Nous avons fait connaître, hier, la dépêche par laquelle le Ministre du commerce annonçait que la mission de M. Mélier étant toute de conciliation, rien n’empêchait d’adjoindre à ce commissaire trois conseillers municipaux à titre consultatif.
« L’impression produite à la Bourse par cette nouvelle a été peu favorable. On s'est étonné surtout que des conseillers municipaux , élus du suffrage universel , représentants légaux de la cité, fussent réduits à une simple voix consultative auprès d'un agent du pouvoir. Ce n’est point là le rôle qui leur convient, et il ne faut pas que leurs observations puissent être mises à néant d’un seul mot. La voix consultative de nos conseillers municipaux pourrait fort bien n’être qu’une dérision. »
l’intendance et le choléra.
Quoi qu’il eu soit, le Conseil municipal, qui avait délégué à Paris, auprès du Ministre du commerce , deux de ses membres , MM. Albrand et Abeille, pour réclamer le rétablissement de Pintendance, nomma, dans sa séance du 8 août, au scrutin secret, les trois conseillers qui devaient être adjoints à M. Mélier : ce furent MM. Deluil-Martiny, de Gaillard et Fournier qui réunirent les suffrages, et qui , pendant un mois, firent auprès de M. le commissaire un service qui ne dut pas leur imposer de bien grands dérangements.
Au milieu de toutes ces péripéties le corps médical de Marseille conserva une attitude tout à fait digne , bien qu’il possédât dans son sein un grand nombre de non-contagionistes ; il ne fit aucune démarche pour venir en aide à M. Mélier, dans l’exécution de la mission si délicate qu’il avait eu le courage d’accepter. A part quelques-uns de ces hommes comme on en voit partout, qui s’empressent de saluer l’aurore de tous les pouvoirs afin de leur arracher quelques faveurs , et qui fréquentèrent journellement l’antichambre de M. le commissaire extraordinaire, tous les autres médecins , quelle que fût leur opinion sur les questions en litige , demeurèrent impassibles. Bien plus, la Société de médecine profita de cette occurrence pour débattre les termes d’un rapport que lui avait fait une commission prise dans son sein sur le choléra de 1849 , et adopta les conclusions suivantes :
La Société nationale de médecine , convaincue que le choléra épidémique est transmissible , propose comme 'mesures prophylactiques :
1° De faire subir une quarantaine aux navires venant des pays ou règne le choléra , de les purifier , de les ventiler dans leur cale , et d’envoyer leurs malades au lazaret , afin d’éteindre le foyer d’infection qui, existant à bord, pourrait avoir une influence dangereuse sur les bâtiments voisins ;
2° D’éviter autant que possible les mouvements de troupes en temps de choléra ;
3° D’éparpiller les cholériques des hôpitaux dans des ambulances installées hors de la ville.
4° D'isoler les malades dans les maisons: nous insistons beaucoup (ajoutaient les commissaires) sur ce dernier article, car il
est bien prouvé aujourd’hui , nous nous plaisons à le répéter , que le choléra ne se communique pas à la manière des maladies à virus , mais qu’il est seulement transmissible par infection.
Les médecins qui signèrent ce rapport, furent MM. Jouve, Rolland , Méli , Pirondi fils, et Henri Reymonet. Les journaux de Marseille se hâtèrent, la Gazette du Midi surtout, d’en reproduire les conclusions qui faisaient le procès aux innovations parisiennes et à la suppression de l’Intendance; mais pendant que nos confrères se prononçaient ainsi dans le sein de la Société de médecine pour la trans mission et l’importation du choléra, M. le Commissaire envoyait un rapport contradictoire à l’Académie de Paris , rapport dans lequel il s’efforcait de démontrer que les cas de choléra qui s’étaient produits dans notre ville pendant l’été de 1850, et dont l’origine était parfaitement connue des observateurs, avaient surgi spontanément sans importation.
« Une enquête, disait-il, a établi au contraire que le choléra ne s’est manifesté dans aucun cas sur des personnes venant des lieux ou régnait le fléau , et que tous ont été constatés chez des individus habitant Marseille , depuis plus ou moins longtemps et ne l’ayant point quitté ; les exemples peu nombreux qu’on a observés ont été tout à fait isolés , sans relation réciproque et n’ont été nullement engendrés les uns par les autres. »
M. Mélier ajoutait que si dans toutes les épidémies de choléra, on avait pu procéder à une enquête semblable , on aurait acquis la preuve que ce cruel fléau , n’était point susceptible d’importation réelle , qu’il se développait comme tant d’autres affections , sous l’influence de causes qu’il n’est, pas donné à l’homme de connaître et ne devait pas être rangé parmi les maladies contagieuses.
« Une enquête a eu lieu ( lui répondit la Gazette du Midi) , dans notre ville et c’est par l’intermédiaire d’un journal parisien que notre cité en reçoit le premier avis ; une enquête à eu lieu , où, quand, par quels délégués d’Académie de médecine ou de corps spécial quelconque ? En supposant quelle soit achevée et qu’on ait mis assez de gens dans la confidence pour lui donner quelques chances de succès, quelque garantie contre les partis
l’intendance et le choléra.
pris, adoptés depuis 1832 en matière de choléra, le premier devoir de l’autorité quelconque qui a pris une telle mesure , ne devait-il pas être d’en communiquer les résultats au public , ou du moins au corps médical de Marseille? Une communication de Paris ! que disons-nous? Une indiscrétion de journal, l’a seule portée , non pas à la connaissance de tous, mais à celle, des lecteurs de cette unique feuille , et c’est ainsi que vous traitez les questions de santé publique , celles dont peut dépendre la vie ou la mort de plusieurs milliers de citoyens.
« Nous laissons aux médecins de Marseille , le soin de relever les assertions tranchantes de M. Métier, sur la non-importation et la non-communicabilité du choléra et nous nous bornerons à demander aux auteurs de son enquête, comment il se fait que le choléra, né suivant eux sur place et de causes inconnues, ne s’est jamais manifesté en Europe qu’après avoir trace son itinéraire par l’Afghanistan, la Perse, la Circassie , l’empire Russe, d’où il arriva en Angleterre en franchissant l’Océan germanique , en Allemagne par laPologne. Gomment il se fait que la Mecque le voit régulièrement éclater après l’arrivée des pèlerins de l’Inde; le Caire, après la fuite des pèlerins Turcs ; Constantinople et Smyrne après l’épidémie d’Alexandrie ? Comment , enfin , Marseille l’a reçu en 1834, d’Oran ; en 1835 , de Toulon ; en 1837, de Naples par le Pharamond ; en 1849, de Nimes ; et comment il n’en a pas été question cette année jusqu’au moment où Malte a été en proie au tléau. Singulière épidémie locale, que celle que noùs ne pouvons jamais avoir ni seuls ni avant les autres !
« Suivant M. le docteur Métier tous les cholériques de 1850 habitaient la ville depuis longtemps ; comment donc se fait-il qu’un si grand nombre de marins embarqués c’est-à-dire arrivés depuis aient été pris? Comment se fait-il que l’un deux ait été, il y a cinq ou six jours à peine, attaqué si violemment que son cadavre seul a pu être porté â l’hôpital .
« Que diront aussi Messieurs de l'enquête sourde , du fait suivant connu de la ville entière :
« Le 29 juillet dernier , le nommé Antonelli, marin Corse, mourut du choléra dans son domicile , rue du Tamaris , 6, après avoir reçu les soins du docteur de G-aram . Son appartement resta
l’intendance et le choléra.
quatre jours inoccupé , le 2 août une femme vint s’y établir, elle fut prise du choléra le plus violent.
a Sérieusement, l’autorité n’interviendra-t-elle pas auprès de M. Métier pour lui dire que des enquêtes médicales dont on prétend tirer des conclusions comme celles qui ont trouvé place dans la Patrie , ne doivent pas se faire en secret. »
En dépit de cet article et de bien d’autres que nous pourrions citer, M. Mélier persista dans son scepticisme et en fournit une nouvelle preuve dans le discours qu’il fit quelque temps après à l’occasion du transfert du Lazaret sur l’île de Ratonneau ; il aurait pu peutêtre choisir une autre circonstance pour faire sa profession de foi non-contagioniste ; aussi produisit-elle le plus mauvais effet sur l’assistance et par contre coup sur notre population ; tous les journaux quelle que fût leur couleur politique le blâmèrent, et le Nouvelliste en particulier l’apprécia en ces ternies :
« La cérémonie de l’inauguration du Lazaret a commencé par un discours de M. Mélier, brillant par de poétiques images et de savantes dissertations. On a regretté toutefois que, portant la parole comme fonctionnaire du gouvernement , il se soit engagé dans sa thèse habituelle , qui nie la contagion , et qu’il ait fait une sorte de critique de nos lois sanitaires qu’il accuse de sévérité exagérée. A Marseille cette doctrine n’est pas en faveur et quel que soit le respect quel’onaitpour la science de M. Mélier, il n’estpasencoreprouvéque les habitants d’une ville si cruellement éprouvée à diverses époques aient tort de croire à la contagion. On aurait voulu aussi que M. le commissaire extraordinaire s’abstînt de rappeler pour le justifier l’acte de sévérité brutale dont la dernière Intendance a été victime. C’était froisser inutilement le sentiment de sympathie qui s’est déclaré en faveur des honorables citoyens, des hommes distingués qui en faisaient partie. »
La Gazette du Midi , disait de son côté (numéro du 27 septembre 1850), a propos du souvenir de Pariset qu’avait évoqué M. Mélier dans son discours : « Si l’installation du Lazaret eût été une séance littéraire, M.le Commissaire extraordinaire eût mérité assurément un prix au concours ; on a pu reconnaître dans les formes élégantes de son discours, Pécole de ce regrettable Pariset, que l’orateur médecin a appelé son ami , son maître ( sans doute
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par dérision) , et dont il s’est déclaré heureux de redire le nom. Mais pourquoi n’a-t-il pas hérité aussi des salutaires doctrines de ce vrai savant ? Loin de se trouver jamais en dissentiment avec les idées marseillaises, avec l’expérience séculaire de notre cité sur les questions quarantenaires, il eût été le premier comme le célèbre docteur , à louer , à encourager la persévérance de notre feuille ; car, disons-le aussi (et c’est le jour de le proclamer) , M. Pariset avait Lien voulu suivre avec intérêt au milieu de sa verte et helle vieillesse les travaux de la Gazette du Midi sur ces matières d'hygiène publique qui était devenue sa spécialité, et plus d’une fois des lettres de félicitations écrites de son style le plus expansif , vinrent soutenir, animer les jeunes médecins qui avaient aidé de leur collaboration notre rédacteur en chef. Ces lettres publiées seraient aujourd’hui la plus éclatante justification du journal autour duquel on a essayé de faire le vide , mais qui restera , qu’onle sache bien , fort de ses intentions patriotiques, assuré des sympathies populaires et confiant dans cet instinct des masses qui a été la voix de Dieu contre de périlleuses innovations (1). » Revenant ensuite aux allusions de M. Mélier , relatives aux choléra , ce savant et honorable rédacteur , si digne de tenir aujourd’hui la place d’Henri Abel, ajoutait :
« Pendant la cérémonie de l’inauguration , M. le docteur Métier n’a pu se dominer assez lui-même et oublier assez ses opinions personnelles pour conserver une juste mesure. On l’a entendu hier trancher une des questions les plus délicates , celle de l’importation du choléra par ces paroles tout au moins déplacées :
« Je ne parle pas des quarantaines contre le choléra , on sait ce « que fen pense , je l’ai dit ouvertement et V expérience tien a que « trop démontré l’impuissance. »
« Ceci est grave et ne saurait être couvert parles plus gracieuses fleurs de rhétorique. Qu’on y prenne garde ! ces fleurs-là ressemblent à celles dont on parsème les tombeaux. »
Dès que la suppression de l’Intendance sanitaire fut un fait ac-
(1) Quelques-unes des nombreuses lettres dont parle ici M. Roux , rédacteur de la Gazette da Midi , seront reproduites dans ce livre , destiné à donner le coup de grâce aux non-contagionistes.
L INTENDANCE ET LE CHOLÉRA
compli , les journaux de la capitale commencèrent à s’égayer à nos dépens de la manière la plus inconvenante et la moins spirituelle. Ce fut comme un feu roulant d’impertinents lazzis contre Marseille, ses intendants , son commerce , et son corps médical. Historien, je dois rappeler ce fait qui n’honôre pas la presse parisienne.
Le Journal des Débats organe particulier de M. Fould , que la Gazette du Midi appelait , dans sa colère , le ministre de la'peste , de la fièvre jaune et du choléra, accusa l’Intendance défunte de s’être entendue avec celles d’Italie et d’Espagne, pour que les provenances de Marseille fussent retenues eu quarantaine, au grand détriment du commerce et pour forcer ainsi le gouvernement à subir les idées rétrogrades qui avaient cours dans le Midi.
Le Progrès , se rappelant sans doute les opinions émises par M. Prus, affirma que si Marseille avait si souvent la visite des fléaux épidémiques, la faute en était à notre saleté; que M. le maire n’avait qu’à faire nettoyer sa ville, son port , à nous faire prendre des habitudes de propreté et qu’ alors il ne serait plus question de quarantaine .
Je dirai en passant, à propos de cette dernière impertinence, que l’affirmation du docteur Prus , que la peste pouvait naître spontanément à Marseille, vu notre saleté , n’a pas été sans trouver crédit chez un certain nombre de médecins. Mes élèves ont vu il y a deux mois à peine , à l’Hôtel-Dieu , un de ces confrères par trop crédules, que je ne nommerai pas pour plusieurs motifs, qui m’a soutenu devant eux, en pleine clinique , que la peste était
endémique à Marseille , quïl était venu de . tout exprès pour
observer cette maladie et nous enseigner les principes d’une bonne hygiène, etc. etc. ; tous mes raisonnements ne sont pas parvenus à ramener ce pauvre fou à des idées plus saines et je crains bien qu’il ne finisse sa vie dans quelque maison de santé. Ce n’est pas une charge que je fais en ce moment, je signale un fait étrange mais réel et que peuvent affirmer les nombreux élèves qui fréquentent j our nettement l'Hotel-Dieu .
Justement choqué des mensonges et des assertions inconvenantes du Journal des Débats , mon collègue, M. le professeur Roberty, intendant démissionnaire , adressa au rédacteur, dans la
l’intendance et le choléra.
Gazette du Midi , la lettre suivante, que je reproduis in extenso, comme la meilleure justification de tout ce que je viens d’avancer:
« A Monsieur le rédacteur du Journal des Débats.
» Monsieur le rédacteur ,
» Votre journal du 6 août contient un long article sur l’Intendance Sanitaire de Marseille et les faits qui ont servi de prétexte à M. le ministre du commerce pour la révoquer.
» Cet article est en opposition avec les habitudes de réserve et de convenance qui caractérisent la rédaction des Débats. Il est impossible de mettre plus de violence dans la forme et moins d’exactitude dans le fond. Je ne puis douter que, mieux informé , vous ne vous empressiez , sinon de revenir sur les doctrines émises dans cette pièce , du moins de rétablir les faits qui y sont faussement relatés. — Ma lettre a pour but de vous fournir les moyens de rectifier votre récit. Je vous l’adresse sous le couvert de nos journaux, tant j’ai bâte de lui donner la plus complète publicité.
» Avant toutes choses, je vous demanderai la permission d’élaguer de ma réponse toute discussion médicale. Le choléra est-il contagieux ou ne l’est-il pas ? Je n’en sais rien encore , monsieur , et j’ai d’autant moins de honte d’avouer mon ignorance que vous n’en savez pas plus que moi. Votre affirmation n’est, en effet, qu’une unité comme la mienne. Et si la vôtre émanait d’une haute autorité médicale, je ne serais pas en peine de trouver à Paris , même au sein de l’Académie , des autorités tout aussi respectables en faveur de l’opinion contraire. Vous voyez que discuter n’avancerait rien : chacun de nous gardant son opinion, les gens sages demeureraient dans le doute. C’est ce qu’ils font.
» La question médicale n’a rien à voir dans cette affaire , bien que nous soyons au ministère du commerce. J’arrive donc aux faits et je procède par ordre.
» Vous dites dans votre article que nous avons donné aux idées rétrogrades des puissances italiennes le plus déplorable appui , que l'esprit départi n'a pas été étranger à cette conduite , que nous avons été de connivence avec tes rois de Naples et de Piémont pour (' établissement des mesures vexatoires imposées au commerce dans les ports sardes et italiens.
» Est-ce bien sérieusement , monsieur, que vous formulez de
L INTENDANCE ET LE CHOLÉRA
semblables accusations, dans lesquelles l’odieux le dispute à l’absurde ? Est-ce bien sérieusement que vous pouvez dire qu’à Marseille une administration soutenue par tous les corps électifs , par tout le commerce , toute la population , a pu tenir une conduite aussi coupable ? Avant de formuler une pareille accusation vous êtes-vous enquis des faits , avez-vous consulté la correspondance de cette Intendance, êtes-vous en mesure d’indiquer les sources de vos renseignements ?
» En vérité, je suis embarrassé de réfuter de semblables paroles ; les citer n’est-ce pas la plus éloquente des réfutations? Mais qui donc est vexé et ruiné par ces mesures, sinon le commerce marseillais ? Qui a vu , par suite de ces quarantaines imposées en Italie , cesser complètement le passage des voyageurs , autrefois si nombreux , sinon la ville de Marseille ? Et vous voulez que le Conseil municipal et la Chambre de commerce aient soutenu et soutiennent les complices de ces mesures ruineuses ! Voyons, vous pouvez dire que nous sommes imbus des idées les plus rétrogrades , que nous avons dans nos veines V esprit de révolte et celui de résistance aux réformes les plus utiles. Cela n’est pas vrai, mais enfin ce n’est pas absurde. Mais . monsieur , nous savons compter, tout arriérés que nous sommes , et nous ne conspirons pas pour nous ruiner.
» Voulez-vous la vérité sur ces quarantaines d’Italie ? La voici en peu de mots :
» Il y a déjà plusieurs mois, nous ne le savons que trop, les administrations sanitaires de Y Italie , trouvant que notre législation à l’égard des pays à fièvre jaune ne leur offrait pas des garanties suffisantes, après avoir réclamé, et voyant leurs réclamations sans réponse, imposèrent les quarantaines. Aussitôt l’Intendance sanitaire, la Chambre de commerce , le Conseil municipal représentèrent au Ministre tout ce que ces mesures avaient de désastreux pour le commerce. Après de nombreux pourparlers et beaucoup de tiraillements , après une longue correspondance , dont les termes étaient tels qu’une précédente Intendance crut devoir se retirer, le Ministre, un jour sans doute que les médecins du ministère avaient des malades à voir en ville , se décida à permettre l’établissement
l’intendance et le choléra.
d’une quarantaine de trois jours, qu’il appela séquestration, sans doute pour ne pas trop désobéir à la Faculté.
» Cette mesure ne fut pas jugée suffisante par l’Intendance; elle écrivit dans ce sens au Ministre, et néanmoins par intérêt pour le commerce , elle consentit à appuyer de sa correspondance la mission de l’envoyé auprès des administrations d’Italie. Si celui-ci échoua , c’est que sa cause était mauvaise ; il fut forcé de revenir sans avoir rien conclu , et en demandant alors lui-même au Ministre les cinq jours sollicités par l’Intendance.
» Quant au choléra, voici ce qui s’est passé : — Il éclate à Tunis avec violence; le Sphinx , qui était parti avec cent cinquante passagers , dont quatre moururent abord, arrive en Algérie ; il est repoussé , débarque une partie de ses passagers qui demeurent enfermés dans un fort pendant trente-un jours, et apporte ensuite à Marseille le restant de sa cargaison plus que suspecte. L’Intendance , sans être aussi sévère qu’on l’avait été en Algérie , croit devoir mettre cinq jours de quarantaine ; la mesure est étendue aux navires qui arrivent du même port. Le Ministre en est informé, il ne répond pas.
» Peu de jours après, la maladie envahit Malte. L’Intendance en reçoit l’avis officiel , et , par le même courrier, elle est informée qu’à Gibraltar et dans les îles Ioniennes , on impose dix jours de quarantaine aux provenances de Malte.
» Elle fait pour celle-ci ce qu’elle avait fait pour Tunis : Le Louqsor et le Triton sont mis pour cinq jours en réserve.
» Immédiatement, l’Intendance transmet à M. le ministre sa délibération et ses motifs; vous me permettrez de ne pas vous citer ces pièces , vous les trouverez , du reste , dans le rapport du Ministre , du 24 juillet.
» Malheureusement, les capitaines des deux navires avaient réclamé, celui du Triton surtout. Il était inouï, en effet, que ce navire, qui aurait attendu dix jours pour entrer à Gibraltar, fût forcé d’en attendre cinq pour entrer à Marseille. Apporter le choléra en Angleterre est tout autre chose que l’apporter en France. Ces réclamations si justes furent transmises par le télégraphe , et l’ordre arriva aussitôt de mettre eu libre pratique.
» Voici où commence la révolte. Devant l’ordre télégraphique ,
l’intendance et le choléra.
l’Intendance sanitaire demanda au Ministre la permission de surseoir à l’exécution jusqu’à ce qu’il eut, pris connaissance des pièces, dans la conviction que leur lecture justifierait complètement la mesure.
» Vous dites que cette mesure était tout d’abord illégale , et qu’il ne fallait pas la prendre. Mais c’est encore là une erreur insoutenable , et vous ne vous doutez pas que c’est au Ministre que vous vous en prenez , monsieur le rédacteur.
» Ne savez vous pas , en effet , qu’en agissant ainsi l’Intendance obéissait aux instructions du Ministre et suivait son exemple ? Que lui avait dit ce fonctionnaire ? Il y a une ordonnance de 1847 qui vous empêche de mettre en quarantaine les navires qui viennent des pays à fièvre jaune et qui n’ont pas eu de morts depuis dix jours ; mais vos pouvoirs généraux vous permettent, en certains cas, une mesure excep tionelle. Vous pouvez donc séquestrer pour trois jours les navires. Eh bien ! changez la date de 1847 pour 1850, la fièvre jaune pour le choléra. C’est tout justement ce que nous avons fait.
» Mais nous avons demandé de surseoir à l’exécution de l’ordre, jusqu’à ce que le Ministre eût lu les pièces. Est-il un fonctionnaire, si dépendant qu’il soit , qui n’ait pas ce droit?
» Il est vrai qu’au fond nous avions tort , et si grand tort , qu’aussitôt notre délibération arrivée, M. le ministre s’empare des motifs pour en faire un rapport et de la délibération pour la convertir en décret. Si nous avions laissé entrer le Louqsor et le Triton , à quoi aurait servi le décret du 24 juillet, je vous le demande? Vous voulez que nous ayons tort, monsieur le rédacteur, et vous ne parvenez pas à le prouver, si ce n’est par des accusations dénuées de preuves et des récits inexacts. Cherchez mieux , ou plutôt ne cherchez pas ; voici notre tort : on ne voulait plus d’intendance sanitaire à Marseille. Une administration indépendante , une administration déjà vieille en 1720, une administration qui trouvait qu’à Paris on ne savait pas ce qui ce passait à Marseille, une administration qui voulait avoir le droit de libre remontrance, ne pouvait pas exister ; l’omnipotence parisienne en a eu raison.
» En vain elle avait adopté dans les réformes tout ce qu’il y
avait de sage et d’utile, en vain elle avait mis dans sa résistance autant de patience et de modération que de respect pour le pouvoir, dans une lutte où les forces étaient inégales , où l’arrêt était déjà prononcé.
» Le moment de la frapper a été mal choisi. Sa résistance portait sur deux points , le choléra et la fièvre jaune. Un premier décret donne gain de cause à son opinion pour le choléra ; un second va en faire autant pour la fièvre jaune.
» Si les idées de l’Intendance étaient mauvaises , pourquoi les adopter ? si elles étaient bonnes, pourquoi la renverser ? Pourquoi ? c’est que la raison , le bon sens triomphent , même après que leurs défenseurs ont succombé dans la lutte.
» Peut-être aussi a-t-on cru acheter à ce prix la destr action de l’Intendance. On s’est dit que dans ce malheureux temps, les décrets résisteraient moins que les administrateurs indépendants.
» Le commissaire extraordinaire demeurera ; les décrets seront exécutés par lui plus ou moins longtemps, sous les ordres absolus du pouvoir central , et cette administration , qui , depuis plus d’un siècle, veillait au salut de Marseille , aura cessé d'exister; au lieu d’un œil toujours ouvert, on aura une main aveugle et obéissante.
» Agréez , etc.
» Un intendant de la santé. »
La plupart des journaux de médecine, s’abstinrent de toute appréciation des événements sanitaires de Marseille ; mais le journal du Comité consultati f et de M. Mélier, Y Union médicale , l’organe le plus accrédité et le plus convaincu, sans doute , de la fausse doctrine de la non-contagion , se hâta de venir en aide au commissaire extraordinaire et à son Ministre. Sous le pseudonyme Jean Raymond , il publia un feuilleton , intitulé : Mort de V Intendance Sanitaire de Marseille , que je ne voulus pas laisser passer sans réponse. N’ayant à ma disposition aucun journal de médecine, et 11e voulant pas attendre trop longtemps pour lui dire ma façon de penser, je mis à profit la Gazette du Midi , dont j’étais alors un des collaborateurs, et j’y réfutai, successivement, toutes les assertions de Y Union médicale , dans trois ou quatre articles de longue
L 'intendance et le choléra.
haleine, disposés aussi en feuilletons. J’avais toujours eu en grande estime, le talent du rédacteur en chef de V Union; je le savais, en outre, d’humeur peu endurante et je m’attendais , par conséquent , à une de ces réponses comme il sait en faire quand on l’attaque; je ne fus donc pas étonné lorsqu’il annonça , peu de jours après, qu’il allait me prendre à partie et raconter à ses abonnés mes infortunes contagionistes. Je me tenais donc prêt, à entendre mon spirituel et savant confrère, et je me préparais à la lutte; mais les numéros suivants de V Union ne m’apportèrent rien et je jugeai que quelque avis , parti de haut , avait engagé ce journal à s’abstenir. Peut-être avait-on pensé , non sans raison, que le rayonnement de la Gazette du Midi était trop étendu , pour que la lutte fût égale ; que, par l’intermédiaire de ce journal quotidien , elle se serait éternisée , en entretenant à Marseille , une agitation qui aurait suscité des embarras à l’autorité. Quoi qu’il eu soit , et quelles que puissent être les raisons diplomatiques qui le tirent agir, M. le docteur Amédée Latour, que nous sommes heureux de compter aujourd’hui dans nos rangs, ne réalisa pas sa menace, et je restai moi-même en repos.
J’ignore donc encore ce que ce médecin pouvait entendre par mes infortunes contagionistes. Toutefois, je soupçonne qu’il a voulu faire allusion aux injustices et aux persécutions auxquelles j’ai été en butte dans le cours de ma carrière médicale, delà part de ses anciens coreligionnaires et dont j’ai déjà touché quelques mots dans ce travail. Dans les trois articles que je fis , dans la Gazette du Midi , je n’avais fait que discuter les points de doctrine en litige et citer des faits ; pour m’imposer silence, on me menaçait de personnalités; c’était porter le débat sur un bien mauvais terrain , et je me félicite , plus que personne , que M. Amédée Latour qui , en dehors de la question sanitaire , a rendu de réels services à la science et à la profession médicale , n’ait pas jugé opportun d’aller plus avant. Cette tactique n’était pas digne de lui, et s’il avait pu en résulter quelque mal pour moi , à coup sûr, il n’en aurait retiré lui-même aucun bien.
Tels sont les évènements qui se passèrent dans notre ville, en 1850, et qui amenèrent la chute d’une institution séculaire , dont l’expérience avait démontré le valeur. La suppression de l’Inten-
l’intendance et le choléra.
tendance Sanitaire est , à mon avis , l’acte le pins inique que la province puisse reprocher au système d’excessive centralisation dont nous souffrons en France, car il prouve que Paris, ne comptant le reste de la France pour rien , s’arroge sur la province tous les droits , même celui de lui imposer la peste, la fièvre jaune et le choléra.
La presse entière (à l’exception des journaux non-contagionistes et les feuilles officielles) protesta contre cette violation de la prérogative dont jouissait depuis si longtemps Marseille , de se préserver des fléaux exotiques. Le Midi surtout, s’éleva avec énergie contre une mesure , à la fois impopulaire et hasardée , mais sa voix ne fut pas plus écoutée que celle de nos journaux et de tous nos corps constitués ; une démarche faite par les délégués de la cité , près du chef de l’Etat , fut également infructueuse. Le Président insista sur la nécessité où il se trouvait de maintenir le statu quo , en attendant qu’on eût pris un parti sur le genre d’institution par lequel on devait remplacer l’Intendance Sanitaire ; personne n’ignorait, du reste, que le Président, dont les relations avec M. Fould étaient déjà très-intimes, avait, en outre, dans son entourage, dans sa maison, des personnes appartenant à l’opinion non-contagioniste et qui ne négligeaient rien pour f influencer contre Marseille.
Il fallut donc courber la tête. Bientôt le Ministre qui , dans les premiers moments de la lutte, avait donné à entendre qu’il pourrait bien revenir sur la suppression de l’Intendance , et cela dans le but évident de temporiser et de laisser tomber l’effervescence populaire, le Ministre, dis-je, sortit de cette diplomatie, et, levant le masque, annonça carrément à nos députés, que sa décision était irrévocable.
Je le dirai , en passant , en ma qualité d’historien : la conduite tenue par M. Dumas, dans cette circonstance , ne fut ni franche , ni digne de sa haute position scientifique, et il est bien à regretter qu’un nom aussi illustre que le sien, ait été compromis à ce point pour une si mauvaise cause ; un savant doit être l’ami de la vérité , caria science n’est pas autre chose que la recherche, l’étude fie tout ce qui est vrai et bon ; or, l’école chervinienne , fille de l’erreur, ne pouvait suggérer à M. Dumas que des innovations
L INTENDANCE ET LE CHOLÉRA
dangereuses. Plût au ciel, que cette prétendue réforme, dont il prit alors la responsabilité , eût été accomplie , par exemple, sous le ministère de M. Cunin-Gridaine. Cet homme d'Etat , trèshonorable d’ailleurs, n’était pas un prince de la science et sa position de grand commerçant manufacturier aurait justifié quelque peu sa haine des quarantaines ; mais le célèbre chimiste dont la France s’honore , quel intérêt pouvait-il avoir à frapper un si rude coup contre la santé pnblique , et s’il n’avait aucun avantage à en retirer, quelle gloire pouvait-il en obtenir ?
Dans ses entrevues avec les diverses délégations marseillaises qui allèrent réclamer auprès de lui , M. Dumas avait reconnu tout d’abord qu’une intendance sanitaire devait être un corps indépendant et délibérant ; il affirmait hautement qu’il n’avait jamais eu l’intention de détruire l’institution , mais seulement de la compléter, de l’améliorer, de lui donner enfin , par une réorganinisation , la force morale qu’elle avait perdue dans les dernières années de son existence , par le fait même des empiétements de Paris. Ces promesses, ces professions de foi, sont consignées dans les procès-verbaux du Conseil municipal de la Chambre de commerce, etc., et l’ancien Ministre ne saurait les nier un seul instant. Pourquoi donc s’est-il joué à ce point , de notre crédulité et de nos alarmes, dans cette grave conjoncture? Pourquoi 11e nous a-t-il pas signifié ouvertement que tout était fini, au lieu de nous ouvrir, en quelque sorte , les bras , pour mieux nous étreindre et nous réduire à l’impuissance? Une grande et populeuse cité comme Marseille, devait-elle être traitée avec si peu de cérémonie, alors qu’elle refusait le droit à la peste, qu’on hîi octroyait si libéralement de Paris?
Ces questions , que l’on s’adresse tout naturellement lorsqu’on réfléchit au rôle si actif que joua M. Dumas dans la destruction de l’Intendance Sanitaire, 11e seront , sans doute , jamais résolues , et s’il y eut un dessous de cartes à cette époque , chose qu’il faut admettre, il nous sera toujours inconnu. L’illustre chimiste avait probablement ses motifs ; mais , à coup sûr, en détruisant nos anciennes franchises sanitaires, il n’a pu agir avec conviction : ce serait faire tort à sa haute intelligence que de penser ainsi.
Le Courrier de Marseille , du 2 août 1850, aurait-il soulevé un
l’intendance et le choléra.
coin du voile , en accusant directement et uniquement M. Fould, de tout ce qui avait été fait? Peut-être est-il permis d’adopter cette version , qui 11e manque pas de vraisemblance. Voici , en effet, ce que disait ce journal : « M. Fould , exerce au ministère une déplorable pression sur ses collègues , il tient les propos les plus inconvenants , les plus hostiles , contre les Marseillais. C’est lui qui, malgré qu’il n’ait pas osé rester plus de 24 heures à Constantinople à cause de la peste (allusion à l’affaire du Léonidas), qui se rit de nos doléances et qui accomplit , avec un esprit de ténacité meurtrière , l’espèce de serment qu’il fit dans notre Lazaret , en millionnaire indigné de se voir traiter comme tout le monde . Voilà notre ennemi , voilà l’homme à qui la santé publique a été sacrifiée. »
Si les suppositions du Courrier de Marseille sont fondées, nous devons absoudre M. Dumas et admettre qu’il eut la main forcée. Dans ce cas , sa conduite envers nos mandataires 7 serait trèsfacile à comprendre et n’aurait plus rien de blâmable. Je souhaite vivement , pour ma part , qu’il en soit ainsi.