‹ Marseille révolutionnaire; l'armée-nationChapitre 10 sur 44 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. La poj)ulation ynarseillaife prend en haine le régiment suisse d'Ernest. — Son renvoi est demandé. — Attitude équivoque des chefs militaires en général. — II. La ville d'Arles reçoit dans son sein des réfugiés politiques. — Elle chasse les citoyens patriotes et s'entoure de moyens de défense. — Premières bagarres (8 et 9 juin 1791). — Impuissance des pouvoirs publics. — III. Des commissaires sont envoyés pour essayer de pacifier les esprits. — Résultat négatif de leur mission. — IV. La compagnie des Monnaidlers est dissoute par la force f/ei- septembre 1791). — Le directoire du département ordonne le désarmement de la ville d'Arles {7 sej'tembre 1791). — Mesures prises parles insurgés.

— V. Attitude équivoque du commandant de la 8" Division militaire.

— Il calomnie la ville de Marseille. — La garde nationale marseillaise marche contre les rebelles. — Concentration des troupes à Tarascon (20 septembre 1791. — VI. Duplicité du directoire du département. — Double échec de la municipalité marseillaise (fin 1791).

Avant d'aller aux frontières défendre le pays contre l'Europe coalisée, la garde nationale marseillaise a d'abord à le défendre contre lui-même. La ville d'Arles, avec ses 900 prêtres réfractaires et ses réfugiés du camp de Jalès, est un foyer permanent de contre-révolution. Il importe de réduire cette ville rebelle, i-es troupes de ligne sont maintenant gagnées à la cause du peuple et ne sauraient y mettre obstacle. Seul, le régiment suisse d'Ernest, venu en France pour servir le monarque, ne peut que rester dévoué au parti de la Cour. Sa présence, à Marseille, constitue un danger qu'il faut écarter. Tant qu'il sera caserne dans l'intérieur de la ville on ne peut réellement songer à réprimer les insurgés d'Arles. Le club de la rue Thubaneau n'essaie même pas de le conquérir. Est-ce que des étrangers qui louent leurs services en dehors de leur patrie peuvent comprendre la liberté et, qui pis est, se déjuger? Son maintien sur le territoire français est un anachronisme qui doit cesser.

D'ailleurs, le régiment d'Ernest, qui depuis le départ de Vexin, est caserne dans les forts, a donné de lui-même, à maintes reprises, la mesure des sentiments qui l'animent. On

se souvient qu'après l'arrestalion de Lieutaud, ce chef de la garde nationale, traître à son pays, une procédure avait été engagée contre lui vers la fin de décembre 1790. On avait découvert, à cette époque, la trame de la conspiration dont il était l'âme, à Marseille. Le parti de la Cour, à qui il servait d'instrument, essaya vainement de lutter pour l'arracher au glaive de la loi. De guerre lasse il se décida à brusquer les événements pour sauver sa tête. Le détachement suisse d'Ernest, qui avait la garde du Palais de Justice, le laissa sortir librement des prisons. Lieutaud, travesti en Suisse, réussit ainsi à s'échapper, entouré et protégé par ceux-là mêtnes qui étaient chargés de veiller sur lui (1).

A partir de ce moment, le régiment d'Ernest fut pris en horreur par la population tout entière. La municipalité dut même prendre des mesures pour éviter des collisions entre les soldats et le peuple et elle demanda aussitôt le renvoi du régiment.

Sa tâche élait singulièrement facilitée par les événements eux-mêmes. A l'exemple du colonel de Lyonnais, le commandant d'Ernest avait exigé, à plusieurs reprises, la réquisition de la municipalité avant de répondr>^ à celle du directoire du département (2). Les ordres des officiers municipaux étaient, en outre, parfois éludés. Chaque fois qup la force armée était nécessaire, il fallait entrer dans des discussions avec l'autorité militaire sur l'opportunité des déplacements. L'hostilité marquée des chefs donnait ainsi plus de force aux réclamations des pouvoirs publics. Tout en le louant des services rendus, les officiers municipaux écrivent, l9 29 juin 1791, au maréchal de camp de Boissieu, que la présence, à Marseille, du régiment d'Ernest est devenue inutile. « Un régiment, ici, peut nous être utile et même nécessaire, disent-ils. mais il ne

[i) A raffaire du !<> août, on retrouve à Paris, Lieutaud, devenu espion du roi. Il éV-iH cliargé de recruter des ouvriers pour une basse l)esogne et les payait à raison de .") francs par jour sur la liste civile. Son amitié pour Mirabeau l'avait perdu.

Barbaroux. Mémoires, page 12.

(2) Archives des Bouclies-du-RIiône. — Correspondance du directoire du département. Tome Jer. pagps 42, 45 et 56.

doit avoir d'autre mission que celle de remplir nos réquisitions, conformément aux lois (1). »

Après la fuite du roi, les sollicitations de la municipalité devinrent plus pressantes. Le 7 juillet, le directoire du département est prié d'obtenir le départ du régiment suisse et son remplacement « par un régiment français (2). » Le directoire en réfère aussitôt à M. du Muy. Mais comme il esU depuis quelque temps, en mésintelligence ouverte avec la municipalité de Marseille, il est accusé de lenteur. Le 28 août, il répond à une deuxième demande que « c'est toujours avec douleur qu'il se voit gêné pour elle, par les limites que la Constitution a mises en son pouvoir (3). » Néanmoins, il réclame le renvoi du régiment à M. de Coincy, gouverneur de la 8* Division militaire, résidant à Toulon.

Ce général valétudinaire fait aussitôt un plaidoyer en faveur d'Ernest-suisse. Il trouve « outrées » les plaintes de la municipalité de Marseille à l'égard du régiment. Que lui reproche-t-on en somme ? Marseille lui doit, au contraire, udela reconnaissance». Sans doute les officiers suisses ont causé du scandale au théâtre et « envoyé promener le sergent de police qui essayait de les ramener au calme ». Mais M. d'Ollivier, leur colonel, les a mis aux arrêts ; « cela devrait suffire ». Pourquoi, alors, menacer de donnera cette affaire les suites juridiques qu'elle exige? «Cette nouvelle, ajoutet-il, ne peut-être accueillie de nos maîtres. » Quant au déplacement du régiment, c'est afïaire du ministre (4).

En fait, il a raison ; il y a encore des « maîtres » en France et le monarque a traité de « souverain à souverain » avec les cantons suisses. C'est ce que fait remarquer, à son tour, aux officiers municipaux, à la date du 30 août, M. d'Ollivier, lieu-

(1) Archives municipales. Registre (ie délilDéiiitions du Conseil munipal. Tome II, page 142.

(2) Archives municipales. Registre de dél'bérations du Conseil général. Tome II, page 260.

(3) Archives des Bouches-du-Rhône. Registre de coircsiiondance du directoire du département. Toute II, page 259.

(4) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. Département. Liasse 101. Lettre du lieutenant général de Coincy ; autographe.

tenant-colonel au régiment d'Ernest. « Vous voulez juger, dites-vous, nos officiers. Mais il est un fait certain, incontestable : nos régiments suisses ont en France, entre autres droits, discipline, police, privilèges, celui de leur justice particulière. Le Suisse ne peut être attaqué que devant son juge naturel et traduit devant le tribunal compétent pour être jugé suivant notre loi souveraine qu'on appelle la Caroline. Toute infraction à cette règle me mettrait dans la nécessité d'en référer sur-le-champ à nos cantons, qui prendraient fait et i-ause en mains... (1). »

La municipalité avait, sans doute, ignoré jusqu'ici, les capitulations des Suisses. Aussi, elle n'insista plus. Elle avait le tort, assurément, de croire qu'il ne devait y avoir, en France, qu'une loi pour tout le monde. De crainte de complications internationales, elle se tut pour l'instant. La population, moins éclairer, jugeait avec son instinct, que dans un pays libre, les troupes mercenaires étrangères sont un luxe inutile. En réalité, on peut être étonné que, deux ans après la Déclaration des droits de l'homme, on ait encore recours, pour as-urer l'exécution des lois, à des régiments soumis à des règlements spéciaux et commandés par des princes étrangers qui, par solidarité vis-à-vis du monarque, peuvent être tentés d'obéir à des suggestions perfides. Il existait, il est vrai, des capitulations et comme une espèce de marché conclu. Mais les conditions changent avec les lois et la souveraineté du peuple est le droit des nations. L'objection qui pourrait être faite qu'en licenciant les 12 régiments suisses on réduisait d'autant les forces nationales tombe d'ellemêine, puisqu'ils furent renvoyés, l'année suivante, alors que l'infanterie avait perdu par les désertions et faute de recrutement plus de 50.000 hommes.

Marseille n'avait point demandé, précédemment, le renvoi du régiment de Vexin. Mais en raison de l'attitude de ce dernier, la Cour, efïrayée par les rapports qu'elle recevait à son sujet, s'était empressée de rappeler, en toute hâte, de

(1) Arcllives municipales. Série H non classée. Lettre de M. d'Ollivier ; autographe.

Corse, où il combattait les derniers partisans de Paoli, le régiment suisse d'Ernest qui vint aussitôt à Marseille pour remplacer le régiment patriote. Cette mesure, seule, suffirait à démontrer les tendances spéciales des partisans de l'ancien régime qui, sous couleur d'assurer l'ordre de la rue, opposent au peuple, pour mieux le surexciter, des troupes étrangères qu'une discipline étroite et sévère place mieux dans la main de leurs chefs. Quand la municipalité demande le renvoi de ce régiment, elie agit, de son côté, suivant un plan méthodique tracé d'avance; c'est indiscutable. Les tracasseries journalières entre les pouvoirs publics et les chefs militaires, les incartades des officiers, l'animosité des uns vis-à-vis des autres, reflètent l'état d'esprit qui anime, de part et d'autre, les belligérants. Ce ne sont là, après tout, que des prétextes, Il y a plus ici qu'une question de personnes ou une rivalité mesquine d'intérêts ; la lutte est plus haute. C'est, d'un côté, le peuple souverain qui réc'ame ses droits o\ l'accomplissement des réformes ; de l'autre, le parti rétrograde qui lutte d'influence en lui opposant adroitement ses dernières barrières sous le couvert des lois nouvelles elles-mêmes. En cas d'émeute ou de troubles graves qu'il suscitera, le cas échéant, par son attitude et le choix des moyens, le parti de la Cour aura pour lui la légalité suivant la forme. La municipalité de Marseille ne s'y méprend pas, et elle prend acte de quelques troubles sans importance pour en prévenir de plus grands. Aussi ses demandes de renvoi ne peuvent avoir de suites parce que, plus il y aura de troubles, plus le concours des troupes, placées à dessein, sera reconnu nécessaire.

C'est bien là, à cette époque, la manœuvre astucieuse du pouvoir exécutif,qui, il faut bien l'avouer, n'est point dépourvue d'art. Un lien secret, des conventions tacites unissent étroitement à l'organe central, d'oii naît l'impulsion occulte, les commandants militaires. Force doit rester à la loi, tel est le grand principe du Code qu'édictent les chefs de l'ancien régime chargés de l'appliquer. Comme si la loi est intangible devant l'évolution des masses, immuable dans son action et tranchante comme un glaive. De par leur essence même, les chefs militaires sont naturellement juges et parties, en face du peuple, lors des troubles dont ils ne comprennent pas

généralement la signification et la véritable portée politique. On comprend ainsi l'horreur instinctive des masses à leur égard quand elles se voient arrêtées dans leur élan par ceux-là mêmes qui sont chargés de les défendre.

En 1791, le roi est encore sur le trône ; l'armée est à ses ordres ; les chefs lui sont dévoués. On parle déjà de modifier le régime politique. Il va de soi que ce ne sera pas sans secousses. On conçoit, dès lors, que la ville de Marseille, ce foyer de patriotisme, à celte époque, confondit dans la même réprobation et les rebelles d'Arles et le régiment d'Ernest. Guidée, animée par une municipalité intelligente et énergique, par un maire intègre et démocrate, elle ne pouvait que marcher dans la voie du progrès. « On se ferait difficilement une idée aujourd'hui, écrit Lourdes dans son Histoire de la Révolution en Provence, de l'esprit qui animait les Marseillais avant 1793 ; rien n'égalait leur ardeur pour la liberté, leur courage pour la défendre. Ils se préparaient au combat comme on se prépare pour une fête ; de toutes parts il se formait des phalanges fières et menaçantes comme aux beaux jours de Rome et de Sparte. »

Cet éloge n'est pas outré, A la fin de 1792, Marseille, à elle seule, aura donné à la patrie 5.000 défenseurs (1). C'est là, toutes proportions gardées, un chiffre énorme que l'on n'atteindra nulle part ailleurs, même avec le système de la réquisition. Il ne faut point l'oublier de nos jours.

Dans ce qui va suivre, nous allons assister, à l'intérieur, à un spectacle remarquable, unique : le peuple faisant, pour la première fois, sa police lui-même et déjouant, par contre coup, tout un plan de contre-révolution. On peut ainsi définir l'expédition de la garde nationale marseillaise en marche sur Arles.

(1) A la lia de 1792, Marseille h effectivement levé 5 bataillons de 800 hommes : le ler des Bouches-du-Rliône, à l'armée du Nord ; les 6* et 7e des Bouches-du-Rhône, les le»" et 2e de la Phalange marseillaise et la compagnie des chasseurs à cheval, Carrière, à l'armée d'Italie ; la compagnie des grenadiers Moniot à l'armée des Pyrénées-Orientales. Elle a fourni, en outre, 300 engagements pour les troupes de ligne. Et nous ne parlons ici ni des bataillons politiques du 10 août et du 21 janvier, ni de ses nombreux corsaires, ni des compagnies de marins. Si la France entière avait donné de la même façon, elle aurait eu sous les armes, avant l'établissement du Comité de Salut public. 1.500.000 hommes !

Vers le milieu de 1701, la ville d'Arles est divisée en deux camps irréconciliables. A l'origine, le parti de la Révolution avait eu, comme partout, le dessus. Peu à peu des éléments disparates vinrent renforcer le parti dévoué à la Cour. En 1791, on comptait à Arles plus de 2.000 étrangers, prêtres, nobles, déserteurs, réfugiés politiques. Par contre, les patriotes, menacés dans leurs personnes t-t dans leurs biens, durent s'exiler^ Ce fut là une des premières manifestations des «Chifïonnistes» à l'égard des « Momiaidiers » (1) : chasser de leurs demeures, au besoin par la force, les partisans dunouvel ordre de choses. Une pétition d'un certain nombre de patriotes, adressée au directoire du district, fait connaître, vers le début de 1791, qu' « un grand nombre de familles monnaidières sont déjà parties » et que ne pouvant se résoudre à prendre les armes contre les ennemis de l'intérieur, « ils préfèrent quitter, à leur tour, leur patrie (2). »

Il existe à Arles un grand nombre de couvents que la Révolution a fait fermer ; beaucoup d'églises où le culte est proscrit. Des religieuses non autorisées pratiquent l'enseign«^ment ; des prêtres non assermentés célèbrent le culte divin. La municipalité, d'abord impuissante, les couvre bientôt de son égide ; puis, pour les garantir, elle prend dans ses murs des moyens de défense. Le 6 mai, le commandant de

(1) Ces noms de parti furent tirés, si l'on en croit la chronique, des lieux de réunion, eux-mêmes. Les aristocrates se réunissaient à l'endroit dit : la Chiffonne ; les patriotes dans un local appelé : la Monnaie. Les ChifTounistes avaient adopté comme signe de ralliement un petit siphon d'argent que les femmes portaient sur leur sein et les hommes à la boutonnière. D'après Barbaroux, dans ses Mémoires, ce siphon, généralement prononcé : chiffon par les paysans, aurait aussi contribué â donner, par extension, leur nom de guerre aux aristocrates. Sur le bord inférieur on pouvait lire, écrits en petits caractères, les mots suivants qui servaient de devise :

« L'honn>^ur chiffon tu soutiendras Et de ton sang le scelleras. »

(2) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. Département. Liasse 25.

l'artillerie de Marseille, de Montperreau, fait connaître au lieutenant général de Goincy que les Artésiens se sont emparés de quatre canons qui protègent, à la tour de Bouc, l'embouchure du Rhône. « Il y a tout à craindre, ajoute-t-il, de la part des Barbaresques, qui peuvent impunément porter le trouble à l'intérieur (1). »

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