L.a Tour de Bouc en
(CollectnSrTArbaud)
A son tour, le maréchal de camp de Boissieu annonce la nouvelle au commandant de la 8* Division militaire, le 11 mai. (( Vous sentez, dit il, aussi bien que moi, à quoi nous exposent de pareils désordres et je crois que ce crime pourrait se trouver dans le code, comme crime contre la Nation (2). »
Il Arcliives des Bouches-du-Rhône. Registre de correspondance du directoire. Tome II. page 39.
[2) Archives municipales. Série H, non classée. Lettre de M. de Boissieu à la municipalité ; autographe.
Le lieutenant général de Coincy, qui favorise en sous main les révoltés, ne prend aucune mesure. Un patron de barque devient, quelques jours après, avec sa cargaison, la proie des Barbaresques. De Boissieu prévient alors la municipalité de Marseille qui s'empresse d'envoyer des canonniers a la tour de Bouc et à celle de Saint-Louis. Mais que peuvent faire des artilleurs sans canons !. . .
Jusqu'ici il avait été organisé à Arles, comme dans les autres villes de Provence, à l'exemple de celle de Marseille, une garde nationale dont les compagnies avaient été formées par sections, par quartiers. Cette façon de procéder avait amené la création, à côté de la masse homogène des Chifïonnistes, d'une compagnie entière de Monnaidiers qui portait ombrage aux premiers. Il fut résolu qu'on en poursuivrait la dissoluion par des voies soi-disant légales, afin de ne pas indisposer prématurément les pouvoirs publics et pour donner un semblant de justice à une réforme réclamée par l'opinion publique.
Un Comité militaire de 12 membres choisi avec soin fut établi. Il eut pour mission ostensible de rechercher les améliorations à introduire dans l'organisation de la garde nationnle. Ses décisions ne se firent pas atlendre.
Dans un premier rapport, ce comité décida que la garde nationale serait entièrement refondue et reconstituée sur de nouvelles bases. Le rendez-vous pour la formation de la nouvelle garde était fixé dans l'église des Trinitaires. Là, tous les citoyens qui désiraient en faire partie devaient déposer, dans un sac, ui billet portant leur nom. Ecoutons l'article IV : « Il sera tiré du sac, et au hasard, les noms de cinquante gardes nationaux. Les cinquante premiers numéros sortis formeront la première compagnie qui se rendra de suite dans tout autre lieu pour procéder, sans délai, à la nomination des officiels qui devront être choisis dans son sein. Les cinquante numéros suivants formeront la deuxième compagnie qui procèdara de la niérne façon que la première. . . (1). »
Il n'est pas besoin d'insister pour être pénétré du but poursuivi par les Chifïonnistes, Les quelques rares Monnaidiers
(1) .Vrcliivft.-; dos Bouclus-rlu-Kliùtif;. Série L. Département. Liass»^ 25.
MARSKILLE REVOLUTIONNAIRE
qui auraient eu le courage de se présenter, après la dissolulion [de leur compagnie étaient, d'avance, éparpillés par le sort dans toutes les autres. Ils ne se présentèrent donc point €t avant d'être licenciés protestèrent énergiquement. Il y eut
Portrait d'Antcnelle, maire d'Arles
(Musée Réottu)
des bagarres dans les journées des 8 et 9 juin. Des menaces de mort furent échangées de part et d'autre ; la surexcitation des esprits atteignit son paroxysme.
A partir de ce jour, les patriotes monnaidiers désarmés, pris à partie isolément, furent maltraités. Les voies de fait devinrent journalières. Les administrations réunies publièrent bien
deux arrêtés successifs pour essayer de calmer les esprits et de dissoudre les assemblées des Ghiffonnistes ; mais elles étaient débordées, sinon terrorisées. Que pouvaient d'ailleurs les pouvoirs locaux devant le vœu presque unanime de la population ? Leurs protestations étaient de pure forme. La majorité du Conseil municipal était, en outre, acquise aux rebelles. Le maire patriote, Antonelle, se voit bientôt l'objet de la haine presque universelle. Il est obligé de s'enfuir pour échapper à la mort.
Le 27 juillet, le directoire du district annonce au département que « la disposition des esprits ne saurait être plus alarmante. » Il avoue son impuisance. « Depuis six semaines », écrit-il, c'est le premier pas que nous osons faire de nous-mêmes vers vous (1). » Les patriotes sont guettés, la nuit, au coin des rues et assommés. Des patrouilles font à toute heure des visites domiciliaires. On distribue des cartouches à la garde nationale. La terreur règne dans Arles.
Cet état de choses ne peut durer. Le directoire du département s'en rend compte et le 30 juillet il publie un arrêté aux termes duquel il sera pris des informations sur les événements des 8 et 9 juin. Les prêtres non assermentés devront quitter la ville; les paroisses de Notre-Dame, Saint-Lucien et Saint- Martin,- supprimées par la loi, seront fermées.
De plus, en vue d'assurer l'exécution du décret, il nomme deux commissaires pris dans son sein, Pellicot et Verdet, pour se rendre sur les lieux. Un bataillon de ligne de 400 hommes est mis à leur disposition pour que force reste à la loi.
A cette dernière nouvelle l'effroi s'empare des rebelles. Ils ne sont pas encore prêts pour la lutte contre l'ennemi du dehors et ce qui les consterne, ce n'est pas l'arrivée des commissaires, mais la suite qui les accompagne. Une pétition
(1) Archives des Bouches-du-Rhôue. Série L. Département. Liasse 25.
Porlpait de la ChiffjMinisle eu Siphcnnière
(Collection Arbaud)
19b MARSEILLE REVOLUTIONNAIRE
cou%^erte par plus de 500 signatures leur est aussitôt adressée. Elle invite « MM. les Comraissaires'à éloigner les troupes et à ne s'entourer que de cette confiance qui forme le caractère des administralions populaires (1). » Puis, pour donner le change, l'un des contre-révolutionnaires les plus en vue, le sieur Estrangin, écrit que « l'annonce du départ des commissaires a répandu une joie générale. » On les prie de aire connaître le jour de leur arrivée afin qu'on puisse envoyer, au-devant d'eux, une députation.
Les com missaires, très prudents, craignant un piège, se rendent d'abord à Tarascon. De là ils envoient à la municipalité copie de l'arrêté du 30 juillet en la priant de le faire afficher « partout » et de leur rendre compte ensuite de l'état des esprits. « Nous vous préviendrons, ajoutent-ils, du jour de notre arrivée, mais point d'apparat, point d'éclat. »
Le 9 août, le club de Marseille, impatient, rappelle au directoire du département l'exécution de son arrêté. « Les Marseillais, dit-il, sont prêts à marcher au premier signal. » Deux jours après, l'administration du district d'Arles écrit à la municipalité marseillaise que les commissaires « feront bien de ne pas trop s'abandonner au calme des Arlésiens qui ne peut être que feint (2). »
Pellicot et Verdet se décident, enfin, à pénétrer dans la ville rebelle.
Ils arrivent à Arles, le 16 août, précédés par deux administrateurs qui les accompagnent depuis Tarascon. La ville entière les reçoit avec les manifestations de la joie « la plus débordante ». Leur présence, seule, semble avoir ramené le calme ; les esprits paraissent tout disposés à la conciliation. Que peut- on véritablement reprocher aux Arlésiens ? Ce serait leur faire injure et méconnaître leurs sentiments, que de les suspecter de désobéissance aux lois. D'elle-même la garde nationale rend ses cartouches ; les chefs nommés arbitrairement après le 10 juin donnent leur démission. Les fonctionnaires publics qui n'ont pas prêté le serment protestent
(1) Archives des Bouches-du-Ehône. SéreL. Département. Liasse 25.
(2) Arcliives des Bouclies-du-Rliône. Série L. DépaiMemeut Liasse 25.
néanmoins de leur absolue soumission ; les trois paroisses supprimées sont fermées sans coup férir. L'ordre règne, en un mot. Le 21 août, les commissaires et les administrations réunies, en présence d une foule innombrable, procèdent à l'ouverture de la paroisse Sainte-Anne, transférée dans l'église Saint -Trophime, et à l'installation des fonctionnaires ecclésiastiques de ladite paroisse, avec « toute la solennité qu'exige une pareille cérémonie civile et religieuse (1). )>
Les commissaires n'avaient évidemment plus rien à faire à Arles. Ils le comprirent et s'en allèrent. Auparavant, ils avaient prié les commandants des troupes qui, suivant le désir des Arlésiens, étaient restés dans les environs, de se retirer. Le détachement de la Marck, cantonné à Tarascon, rentra à Aix. Les municipalités qui avaient été invitées à fournir des contingents de gardes nationales qu'elles tenaient prêtes à tout événement reeurent contre-ordre. La paix semblait rétablie à la satisfaction générale. C'était du moins l'avis des commissaires. Elle devait être de courte durée.
A peine les commissaires ont -ils quitté la ville que les hostilités recommencent entre les deux partis. Les Ghiffonnistes ne pouvaient supporter la présence de la compagnie des Monnaidiers et pour l'annihiler dans un guet-apens, peutêtre, ils imaginèrent une ruse de guerre qui faillit réussir.
Jusque là une seule compagnie avait été tous les jours de service. L'état-major, jugeant subitement qu'il convenait, la nuit venue, de renforcer tous les postes, décida qu'à partir de 10 heures du soir, il serait fourni un « supplément ». Ce supplément, non soumis à des règles fixes, et pour cause, était infiniment variable et comprenait quelquefois quarante hommes, d'autres fois cent.
il) Archives des Bouches-rlu-Rhùne. Série L. Département. Liasse 2», Rapport des commissaires.
Le tour de garde de la compagnie des Monnaidiers était fixé au l*"" septembre. Par mesure de prudence, le capitaine alla trouver, la veille, les officiers municipaux et leur tint le langage suivant : « Je vous observe, Messieurs, qu'il n'est point besoin de supplément pour monter la garde. Ma compagnie, à qui c'est le tour de service demain, peut facilement s'en passer. Si le colonel juge utile d'en envoyer un, malgré mes observations, je vous prie de lui dire que je tiens à connaîtra d'avance, et le chifïre de ce supplément, et le nom des hommes qui le composeront. »
Le lendemain, à 6 heures du soir, la compagnie des Monnaidiers se présente à la parade. Afin d'éviter tout conflit, les administrations réunies font aussitôt mander le commandant de la garde nationale, M. Glairion,et l'engagent à s'unir à eux en vue d'éviter des troubles. Le colonel ne leur donne aucune satisfaction.
Devant cette attitude, les administrateurs lui demandent de faire connaître, au moins, quelle sera la force de ce supplément. « Il sera, dit M. Glairion, de trois à quatre cents hommes. »
Les autorités font ressortir au commandant de la garde nationale que l'ennemi n'est pas aux portes de la ville et que cette façon de procéder peut amener des rixes sanglantes. Peine inutile. M. Glairion ne veut rien entendre et sort de la salle où avait lieu la réunion, de la façon la plus arrogante, bravant ainsi les pouvoirs publics à front découvert.
Il y avait en garnison à Arles, à ce moment, un détachement de dragons de Penthièvre, commandé par le capitaine Gambau. Get officier reçoit l'ordre de se rendre au district. Il fait dire qu'il va venir mais ne se dérange nullement. Les administrateurs l'attendent inutilement pendant une heure et demie, puis se séparent. Plus tard on apprit que les dragons de Penthièvre se tenaient prêts à tout événement ; mais c'était pour donner la main aux Ghitïonnistes si le choc s'était produit (.1).
Vers 9 heures du soir, des bandes armées se dirigent sur l'Hôtel de Ville où se trouve le poste qu'il s'agit de renforcer.
(1) Bibliothèque municipale. Journal de Provence, page 85.
Mais, au lieu de trois à quatre cents hommes qui doivent constituer le supplément, c'est toute la garde nationale qui se masse en bataille sur la place ; c'est en entier le parti de la Chiffonne. Un officier municipal, M. Pascal, s'est rendu sur les lieux. Il interpelle le colonel : « Il me semble, lui dit-il, que votre supplément est fort nombreux !
— Il est sans nombre, répond le commandant des forces arlésiennes.
— Il est sans nombre, répètent huit cents poitrines. »