L.C Caùleau des Papes à Avignon, ci
(Bibliothèque municipale)
Le bataillon marseillais rentra à Marseille au commencement de septembre. Une indemnité de 50 livres fut, par la suite, accordée à chaque volontaire. Au retour de celte expédition la ville connut, par le récit de témoins oculaires, les souffrances des Avignonnais. L'union la plus étroite rapprocha les cœurs des patriotes des deux grandes cités. Marseille et Avignon, ces deux grandes sœurs du Midi, luttèrent de
il) Archives municipales, série H, non classée. Lettre du district à la municipalité, en date du 9 septembre ; autographe.
concert, à partir de ce jour, contre le parti de la Cour et les attaques des contre-révolutionnaires. Quand la Patrie sera' déclarée en danger, l'année suivante, et que Marseille, sur l'invitation du général d'Anselme, lèvera une armée de 6.000 hommes, Avignon lui enverra son contingent. Le bataillon de Vaucluse, commandé par Jonrdan, viendra tenir garnison à Marseille, avant son départ pour la frontière (octobrenovembre 1792).
Après deux années d'atermoiements, de tergiversations de toutes sortes de la part de la Constituante, la loi. portant organisation définitive de la garde nationale, est enfin votée. L'exemple des gardes nationales bien organisées, de celle de Marseille en particulier, est mis à profit. Bien qu'il soit encore nécessaire d'être citoyen actif, c'est-à-dire âgé de 25 ans et redevable d'une contribution au moins égale au prix de trois journées de travail, il est dit, néanmoins, dans celte loi du 14 octobre 1791, que sans être actifs, les citoyens qui ont servi dans la garde nationale depuis sa première formation pourront rester par délibération des districts. C'était consacrer un principe appliqué depuis longtemps à Marseille.
Une nouvelle organisation est prévue. La garde nationale sera formée par district. Elle ne pourra l'être, dans aucun cas, par commune, si ce n'est dans les villes de 6.000 habitants et au-dessus. Les sections, dans les villes, sont considérées comme cantons et les villes de 50.000 habitants comme districts. Un bataillon sera organisé par canton. Il comportera six à dix compagnies de 53 hommes chacune. Chaque compagnie est divisée en deux pelotons, quatre sections et huit escouades.
La réunion des bataillons d'un même district forme une légion. Il y aura un chef de légion, puis un commandant général des légions dans les villes de plus de 100.000 habitants (1). Le haut commandement sera renouvelé tous les
(1) La population de Marseille, suivant un recensement de 1791, était de 106.000 habitants. {Archives municipales. Série H, non classée.)
trois mois dans les petites villes, tous les ans dans les grandes (1).
Trois décrets publiés les 30 avril, 27 et 28 juillet 1791, sur la réorganisation des bataillons, avaient préparé la loi du 14 octobre. Par arrêté en date du 15, le directoire du département, en vue d'assurer l'exécution des prescriptions antérieures et partant de ce principe que les nouveaux bataillons ne peuvent être refondus au même instant pour ne pas laisser la ville sans force publique, décide qu'il sera d'abord procédé à la réorganisation de six bataillons. Lorsque les six premiers bataillons seront formés, on procédera à la réorganisation de six autres et ainsi de suite.
Nous avons retrouvé à l'Hô*el de Ville la date de formation de 18 bataillons qui furent successivement mis sur pied, à retïectif de 10 compagnies, les 23 octobre, 3 et 9 novembre. Les 14 bataillons restants furent réorganisés beaucoup plus tard. Cela tient à diverses causes dont la principale est, surtout, l'inertie d'un grand nombre de citoyens actifs qui cherchaient, par toutes sortes de moyens, à éluder leur inscription sur les registres de la garde nationale. La municipalité, les directoires durent intervenir à plusieurs reprises. On avait déjà commencé, à cette époque, la levée des bataillons de volontaires et, de crainte d'être obligée de partir aux frontières, la classe aisée ou riche se tenait à l'écart plus que jamais (1). Lps nobles ont émigré pour soutenir leurs privilèges et la forme du gouvernement ; à Marseille, une partie de la bourgeoisie quitte son pays uniquement pour n'avoir pas à le défendre.
Les pouvoirs publics mirent tout en œuvre pour échaulTer le civisme de tous les citoyens indistinctement. A maintes
Ui Marseille ne tiendra aucun compte de celte prescriptio i. Gibrol-Moncoussou ayant donné sa démission le 4 octobre 1791, d'HilairR Chamvert, major général des légions, prit alors le commandetnent et le conserva. On le retrouve encore, investi du grade de chef de légions, vers la fin de 1792 et même au eommencenipnt de 1793, lors dt; l'expédition de Sardaigne, à laquelle il contribua.
(2) Archives municipales. Registr*». de délibérations du Conseil municipal. Tome II. page 277. Série S. Proclamations des 2 décembre 17«1, 9 mai j792. Archives des Bouches-du-Rhone. Série L. Dé|iartement Liasse 198. Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome V, page 129.
reprises ils firent appel au patriotisme des classes aisées. Mais leurs efïorts furent vains. Les proclamations de l'époque sont remarquables par la force des expressions et le sentiment élevé qui les dicte. Nous en citerons, au hasard, quelquesunes :
« ... De tous les services que tous les citoyens sont tenus de rendre à la patrie, s'écrie le procureur général syndic de la commune, celui de la garde nationale est, dans les circonstances, le plus essentiel. L'Etat est menacé de toutes parts; la guerre est déclarée; les hostilités commencées. Les troupes étrangères entourent les départements voisins. Au milieu de ces ennemis extérieurs, le préjugé des distinctions, le fanatisme des prêtres et le vil intérêt de l'égoïsme lancent parmi nous des émissaires qui s'agitent en tous sens pour éveiller des divisions intestines;... jamais intérêt plus grand ne commanda l'union de nos forces, et cependant ce sont nos concitoyens les plus aisés qui voient avec indifférence les dangers dont ils sont menacés. Ah ! si le patriotisme ne guide pas eur courage, si les maux de la patrie ne les touchent pas, qu'ils s'éveillent au moins à ceux qui sont particuliers à leurs personnes, à leurs familles, à leurs propriétés; qu'ils remplissent les dispositions de la loi sur la force publique !... (1).
En prévoyant le remplacement à prix d'argent, la Constituante a porté un rude coup à la vitalité de la garde nationale. Elle a sapé par la base l'édifice qu'elle vient d'établir. Les riches, moyennant finances, sont exempts ae tout service. S'ils refusent de monter la garde et de satisfaire aux obligations présentes, à plus forte raison refuseront-ils de se porter aux frontières quand il s'agira de lever de nouveaux bataillons. Lorsqu'ils se voient inscrits sur les registres de la garde nationale et soumis à la taxe de remplacement, ils se font remplacer par des éléments peu recommandables; doubîe avantage, puisque, en éludant leur devoir, ils désorganisent, par contre-coup, le service de la force publique. Ils envoient, pour monter la garde, des gens sans aveu qui sèment la dis-
(1). Archives municipales. Registre de délibérations du Conseil municipal. Tome III, pages 79,80, 81 et 82. Série S. Proclamations de la niunicipalité ; affiches.
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corde, répandent l'insubordination et découragent les bons citoyens.
Taine.mal renseigné, fait un crime à la municipalité d'avoir introduit dans la garde nationale des « gens sans propriété ». Ce reproche est immérité. Sans doute la municipalité a admis dans le sein de la garde nationale des ouvriers qui ne paient point d'impositions. Mais ce sont des citoyens domiciliés, d'un civisme éprouvé, qui servent leur pays avec enthousiasme et dont la moralité est connue. C'est précisément la classe que l'auteur vénère qui, au lieu de servir ellemême et de donner ainsi le bon exemple, envoie pour la représenter des ouvriers étrangers qui pullulent sur les quais, des Napolitains, des Espagnols, des vagabonds, en un mot, pour lesquels tout sentiment de nationalité a disparu.
La municipalité prévoit le danger. En ouvrant la séance du 11 mai 1792, le nouveau maire, Mourraille, s'écrie à son tour :
«... Citoyens, l'ennemi est à nos portes et il menace nos côtes. Une escadre russe et une escadre espagnole doivent paraître incessamment sur nos mers. Un rassemblement considérable de troupes se fait à Nice M. Montesquiou nous demande des forces et celles de ligne ne suffisent pas. De très mauvais citoyens refusent de défendre leurs propres foyers ; il faut les menacer de la prison pour les faire servir en personne ; leur argent ne sert qu'à nous fournir des gens sans aveu, des impotents et des traîtres. .
« Citoyens, sortons de notre léthargie; le moment presse, le péril est urgent. Nous avons des moyens, il faut les employer ou périr... (1). »
Mais bientôt la patrie est déclarée en danger. Les propriétaires suivent dans l'exil les nobles et les prêtres. A son tour, le directoire du département intervient. «... Nous apprenons, s'écrie t-il, que de grands propriétaires abandonnent leurs propriétés et s'eniuient à l'étranger. Serait-ce la crainte des maux qui nous menacent ? ou bien le projet insensé d'appeler de tout côté la misère et le désespoir ?. . .
U) Archives municipales. Registre des délibérations du Conseil général. Tome II, page 367.
«... Citoyens qui fuyez, où courez-vous? Restez au milieu de nous. T^es lois protectrices veilleront sur vos jours. Rappelez-vous que c'est cette grande masse que vous appelez : peuple, qui a protégé, jusqu'ici, vos vies et vos propriétés. Il n'a cessé, ce bon peuple, de rendre le bien pour le mal... (1). «
Lé remplacement. d')nt la suppression était, depuis de longs mois, décidée en principe, fut abrogé par la municipalité marseillaise (2), Pour donner plus de force à l'arrêté des ofïiciers municipaux, le directoirt; du département, « considérant que devant le danger de la patrie, chaque citoyen doit payer de sa personne », arrête, le 2 août 1792, que les remplacements et exceptions ne seront admis qu'en ce qui concerne les fonctionnaires publics (3). Une fois de plus, Marseille devance le législateur dans l'exécution des mesures salutaires. On comprend ainsi qu'avec de pareilles administrations, pleines de sève et d'énergie, l'élément populaire fût s'imulé pour la grande tâche qui lui restait à accomplir.
Marseille, cette ville généreuse, était toujours à la tète du mouvement révolutionnaire dans le Midi. Sa garde nationale, très disciplinée, rompue aux évolutions militaires, inspirait la terreur aux représentants de l'ancien régime. Partoul oia l'ordre était troublé, à Aubagne, à Auriol, à Cassis, et plus loin, à Eyguières, à Apt, à Avignon, à la seule apparition des Marseillais, les discordes s'apaisaient, le calme était rétabli. Sur un simple appel des municipalités, la garde nationale marseillaise accourait, en imposait aux factieux et reprenait, docile, la route de Marseille quand la paix était assurée.
A son exemple;, les autres villes de Provence organisèrent, à leur tour, une force calquée sur celle de Marseille. Aix, Salon, Tarascon, prirent à l'envi des mesures identiques. Le canton de Martigues, dont la population était surtout composée de marins, resta seul réfrartaire ft leva péniblement, par la suite, sa garde nationale. Au commencement de 1792, les
(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Registre des délibérations du directoire du département. Tome 12\ pagi; 189.
(2) Archives municipales. Registre dos délibérations du Conseil général. Tome II, page 2i8.
(3) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. District d'Aix. Liasse 177.
listes, adressées au directoire du département, donnent la répartition d'une grande partie des forces départementales. Le district d'Aix a levé 25 bataillons d'une force effective de 14.000 hommes ; celui de Salon, 12 bataillons dont le contingent total atteint près de 5.000 hommes. Le même chiffre se retrouve dans le district de Tarascon. La ville de Marseille, on le sait, compte 32 bataillons et 18.000 hommes; les forces générales du district se montent à 24.000. La garde nationale du département s'élève, à la fin de l'année, à près de 65.000 citoyens-soldats, le double de l'effectif d'un de nos corps d'armée actuels ! Et la population du département ne dépasse pas, en y comprenant le district d'Apt, 400.000 habitants !
Sans doute, le nombre de citoyens actifs est encore supérieur b ce chiffre, puisqu'il s'élève, en moyenne, à 80.000. Mais la garde nationale représente bien, surtout à Marseille, une force vraiment nationale, indépendante pour plus de moitié du droit de vote. C'est l'élément vital du pays, celui qui donnera sans marchander sa vie à la patrie. Malgré toutes les mesures prises on ne put jamais arriver à incorporer, au-dessus de cette proportion, les citoyens actifs jouissant du droit de vote et ceux-ci, pour une bonne moitié, restèrent par conséquent à l'écart, non seulement des affaires publiques, mais encore du mouvement national qui porta le peuple à lutter contre l'envahisseur.