‹ Marseille révolutionnaire; l'armée-nationChapitre 14 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

/. Deuxième expédition marseillaise. — Les gaî'des nationales du département ."e joignent à celle de Marseille. — Retncqui prend le commandement des troupes (19 mars 1792). — //. La garde nationale marseillaise marche sur Arles (21 mars 1792]. — Les chefs m.ilitair es prennent des dispositions hostiles et secondent ouvertement les insurgés. — ///. Le pouvoir exécutif nomme Wittgenstein, commandant en chef de l'armée du Midi. — 12.000 hommes sont concentrés au Pont-Saint-Esprit pour marcher contre les Marseillais. — Rehecqui pénétre dans Arles (30 mars 1792) — IV. Wittgenstein essaie de lutter d'influence avec les commissaires des Bouches-du- Rhône. — Attitude patriotique du Club Marseillais. — V. Désarmement de la ville d'Arles. — Rôle du régiment de Liégeois. — Le nouveau ministre de la guerre, de Grave, fait à la tribune, l'apologie de la garde nationale marseillaise. — V/. Ea-pédition d^Apt. — VTL Appréciatian de Montei-quioti .mr la ville de Marseille, en général, et la garde nationale, en particulier. — Effort national des Bouches-du-Rhône pour la défense de la patrie 1791-1792).

Que devenait Marseille f.et)daiif. qu'on s'occupait eu liaut lieu de l'insurrection d'Arles ? Son député Barbaroux la tenait, au fur et à mesure, au courant des événements. Il lui faisait part de ses craintes, de ses espoirs. L'Assemblée législative allait-elle donner l'ordre, enfin, de réduire celte ville rebelle ?

Le décret du 13 mars ne la surprit point. Elle l'attendait. Mais ce décret pour elle était incomplet. Ou se contentai! de mander à la barre les directoires et de prévoir, assez vaguement d'ailleurs, la formation d'un camp sous Beaucaire. C'était encore là une demi-mesure. Ce qu'il fallait, ce qu'elle désirait ardemment de toutes ses forces, c'était la répression immédiate, sans appel, sans recours.

Sans doute, les forces nationales seront aux ordres d'un maréchal de camp ou d'un lieutenant général ; or, la mentalité de ces chefs de l'ancien régime lui est connue ; ils lui inspirent peu de confiance. C'est le lieutenant général de Coincy

240 MAIISEILLE RÉVOLUTIONNAIBE

qui a donné des preuves d'incivisme en maintes occasions ; c'est le maréchal de camp de Folney, manifestement dévoué aux rebelles. Il y a encore le lieutenant général du Muy qui passe, il est vrai, pour patriote ; il vient même d'être investi du commandement éventuel des troupes pour la formation du camp sous Beaucaire et concentre déjà, à cet effet, à Avignon des troupes de ligne. Mais voilà précisément Técueil qu'il faut éviter : faire appel aux troupes de ligne. C'est encore, à n'en point douter, de la part du pouvoir exécutif, une manœuvre de la dernière heure. Le contact avec les gardes nationales peut am'^ner les pires désagréments.

D'ailleurs le lieutenant général du Muy subit l'influence des commissaires civils à Avignon. Il est à leurs ordres : il doit marcher suivant leurs réquisitions et les commissaires ont déjà donné des preuves non équivoques de leurs projets anticonstitutionnels dans le Coratat. Aux commissaires du Gomiat doivent bien se joindre, d'après le décret, deux commissaires des départements voisins : Drôme, Gard, Bouches-du-Rhône. Mais cette réunion ne peut qu'entraîner des longueurs. Que peut-on attendre d'une assemblée dirigée en sous main par le pouvoir exécutif ? Rien de bon assurément. L'expérience des faits amenés par les médiateurs dans le Goratai est là pour le prouver. Arles appartient au département. Point n'est besoin d'aller chercher, à Avignon, la solution du problème. D'après les décrets antérieurs, la garde nationale a pour mission de réprimer les troubles dans l'intérieur des départements. Marseille est prête pour exécuter sa mission. Elle n'a pas besoin de secours ; elle est lasse d'attendra. Ce qui lui manque, c'est un ordre légal de déplacement. Elle veut agir néanmoins sous le couvert des lois ; elle veut sauvegarder la forme. La nomination des commissaires est pour elle une planche de salut.

Sans cloute, les deux commissaires des Bouches-du-Rhône seront nommés. Mais ils n'iront point à Avignon ; ils n'ont que faire en cette ville. Leur mission est à Arles. Ils s'y renrendront et comme leurs personnes ne peuvent être en su été, ils s'entoureront, pour les protéger, de la force publique mise par le décret du 13 mars, lui-même, à leur disposition. Il faut en finir une bonne fois avec la ville d'Arles. Il

faut qu'un grand exemple vienne frapper les imaginations, terrasser l'adversaire, grandir encore le rôle de la garde nationale, placer Marseille, enfin, au premier rang du patriotisme. Pour cela il faut un homme énergique, sûr, résolu, qui incarne la ville, en un mot. Cet homme apparaît. C'est Rebecqui.

Rebecqui faisait partie de l'admiaistration du département. Dès que le décret du 13 mars fut notifié officiellement, la municipalité de Marseille, toute-puissante, le fit nommer sans peine commissaire du département. On lui adjoignit, pour la forme, un autre membre du Conseil, Bertin, image fidèle de celui qu'il accompagnait.

Par arrêté, en date du 15 mars, le directoire des Bouches-du- Rbône avait déjà ordonné aux communes du département de tenir le dixième de leur garde nationale prêt à marcher. La ville de Marseille était invitée à préparer six allèges pour faire la chasse aux bâtiments suspects qui pourraient se présenter à l'embouchure du Rhône (1).

Le 19 mars, Rebecqui requiert la municipalité de Marseille de lui fournir 2.000 hommes et 50 pièces de canon. Le départ doit avoir lieu le 22.

Immédiatement la levée s'organise, les bataillons se rassemblent ; les volontaires se présentent en foule et doivent tirer au sort. Le commandant général des légions, d'Hilaire Chamvert, est désigné pour prendre le commandement en chef sous l'impulsion des commissaires dont il ne sera qu'un instrument docile. Il a sous ses ordres deux chefs de légion, quatre colonels, quatre lieutenants-colonels. Le bataillon des canoaniers accompagne tout entier rexpédition. Un commissaire civil, Charabot, prend le commandement d'une petite ilotte composée de six allèges qui devront remonter le Rhône portant des vivres et des munitions.

La municipalité a tout prévu. Elle fait au commandant de l'expédition une avance de 30.000 livres. Les volontaires, avant de partir, reçoivent leur prêt pour la période du 22 au 31 mars. Pendant la route, les municipalités et les districts

(1> Bibliothèque municipale. Journal de Marseille du2i mars 1792. X» 37. Page 289

devront, à leur tour, faire l'avance des vivres et des fourrages. Les districts auront à se faire rembourser, plus tard, 90.000 livres, ce qui, au total, portera la dépense globale de l'expéd tion à 120.000 livres (1). Par délibération en date du 21 mars, la municipalité invite le commandant de la garde nationale à ouvrir une souscription volontaire dans tous les bataillons de l'armée marseillaise pour être répartis, au retour, entre les citoyens-soldats qui auront pris part à la campagne.

La nouvelle de la prise d'armes n'est que l'expression du vœu général. Dé toutes parts les volontaires accourent pour grossir les rangs des Marseillais. Mais le contingent est limitativement fixé. Le club de la rue Thubaneau doit intervenir pour ralentir ces excès de patriotisme (2). Deux cents volontaires de Nimes, qui, d'après les décrets, ne peuvent franchir, en troupe organisée, les liitiites du département, viennent s'inscrire isolément à Marseille pour marcher contre les insurgés.

Cependant, le 20 mars, les commissaires des départements du Gard et de la Drôme étaient réunis à Avignon et ceux des Bouches-du-Rhône ne donnaient pas encore signe de vie. On savait, d'autre part, qu'ils avaient requis persoimellement une force armée. Les commissaires réunis écrivirent alors à Rebecqui et Berlin une lettre pressante pour les prier de se joindre à eux : « Venez donc, Messieurs, leur disaient-ils, ou dites-nous quelles mesures vous avez prises pour faire triompher la loi. . . Dites-nous ce qu*il y a de vrai dans les bruits qui se répandent de la marche des Marseillais... Nous marchons vers le même but; mais il est bien important de prévenir les méprises dans les mesures employées ; de ne point exposer des citoyens à soupçonner des projets difïé-

(1) Archives municipales. 'Série H, non classée. — Etal des dépenses, feuilles de prêt, rapport des commissaires, etc.; dossier très complet. (Voir aux pièces justiQcativcs, no 6;.

(2)11 convient de signaler, en particulier, les communes de Lambesc, Salon et Saint-Remy, qui offrirent spontanément au club de Marseille leur garde nationale tout entière. (Bibliothèque municipale. Journal des Départements méridionaux, pages 5, 29 et 45.

rents à des administrateurs qui n'ont d'autre but que de faire triompher la Constitution et d'atterrer nos ennemis (1). »

A deux reprises, le directoire du département, à son tour, pria ses commissaires de vouloir bien se réunir à ceux des autres départements. Rebecqui et Bertin, sourds à toute demande, gardaient un silence inquiétant.

Le 22 mars, l'armée marseillaise se met en marche. Elle est divisée en deux colonnes qui se suivent à peu de distance et se dirigent par Aix et Orgon sur Tarascon. Au fur et à mesure qu'elles traversent les localités, les gardes nationales viennent grossir leurs rangs. En arrivant à Tarascon, la petite armée comptera 4.000 hommes, indépendamment des forces particulières qui, de tous les points du département, se rendent directement à Arles pour y attendre les colonnes marseillaises. Sous les murs de cette ville, il n'y aura pas moins de 6.000 citoyens-soldats.

Quand la première colonne, forte d'environ 1.200 hommes, arrive à Aix, le Conseil du département, surpris, convoque aussitôt Rebecqui et Bertin pour avoir des explications sur la cause de ce mouvement. « On nous assure, dit- il, que cette troupe agit d'après votre réquisition. En jetant un coup d'oeil dans l'arrêté portant la commission dont vous êtes chargés, nous avons dû présumer que cette disposition était concertée entre les députés du Gard et de la Drôme et vous. Vous seuls pouvez réaliser nos conjectures et dissiper notre incertitude. Nous vous prions en conséquence. Messieurs, de vous rendre auprès de nous, lettre reçue, pour remplir la mission que l'administration vous a confiée. . . (2). »

Mais Rebecqui et Bertin n'ont pas de temps à perdre. Ils continuent leur chemin sans répondre.

ili Aicliives des Bouches-du-Rhône. Correspondance du directoire. Tome III, page 320.

(2) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. District d'Ai.x. Lia.-se 111.

Le Conseil du département s'empresse, pour couvrir sa responsabilité, de prévenir le Président de l'Assemblée législative : « Deux mille hommes de la garde nationale marseillaise, écrit-il, à la date du 24 mars, s'étant mis en marche vers Arles et Tarascon, ont passé successivement dans cette ville, suivis d'un train d'artillerie. L'objet de ce mouvement nous est inconnu.

Nous présumons, cependant, que cette troupe armée a été mise en activité par les commissaires que nous avons nommés, pour agir conjointement avec ceux des départements du Gard et de la Drôme. Nos conjectures soat fondées sur les dispositions que nous avons prises par nos arrêtés des 15 et 17 de ce mois; nous leur avons écrit pour nous en assurer (1)... »

Quelle était dans tout cela l'attitude des chefs militaires ? La marche des Marseillais ne leur était point inconnue, car, depuis longtemps ils étaient au courant des préparatifs qui se faisaient dans leur ville. Il semble qu'ils auraient dû rester en dehors des événements politiques puisqu'ils ne détenaient pas l'autorité réservée aux pouvoirs civils. De toute façon ils n'avaient point le droit de faire marcher les troupes qu'une réquisition, seule, des autorités constituées pouvait mettre en mouvement. Tout au plus pourrait-on leur concéder le désir de demander des ordres qu'ils se garderont bien de provoquer. Ils ne comprennent rien à l'évolution des esprits et sans s'en douter, peut-être, ils vont risquer de déchaîner la guerre civile qu'ils auraient voulu prévenir. Se soucient-ils, au fond, de la guerre civile ? Leurs sympathies vont aux rebelles. Il y a lutte entre les partis ; l'armée qui, selon eux, est au roi, doit évidemment défendre ses partisans. Ce ne sont point les Arlésiens qui sont coupables ; c'est le peuple, lui-même, qui est en insurrection. Donc, sus au peuple. La tactique est des plus simples ; elle est même logique si on se place à leur point de vue. Ce qui l'est moins c'est de les voir encore à la tête de -'armée qui appartient maintenant à la nation.

(1) Archives des Bouches-du-Rliône. Correspondance du direct oi Tome m, page 322.

Une correspondance active s'échangeait de façon incessante entre les Arlésiens et le lieutenant général de Coincy. Ce dernier était tenu au courant des événements par les insurgés eux-mêmes. Loin de désapprouver la mesure prise, le 3 mars, par le maréchal de camp de Folney, il écrivit, lui-même, quelques jours après, aux officiers municipaux d'Arles, la lettre suivante :

« J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. J'y ai vu les craintes fondées que vous avez de l'arrivée prochaine des Marseillais. Ils n'étaient point encore partis hier matin et c'est avant-hier qu'on a tiré au sort pour ceux qui doivent marcher. Ils sont, dit-on, au nombre de 4.000, avec canons et bombes. Je crois cependant que cet appareil de force ne doit pas vous intimider. Vous savez. Messieurs, quelles sont les intentions de M. du Muy et de moi pour vous porter secours et vous devez même avoir, en ce moment, ou recevrez incessamment, deux escadrons du 9^ régiment de dragons et un bataillon du 67» régiment d'infanterie...

« Vous savez. Messieurs, ce que j'ai eu l'honneur de vous mander, le 19 du courant, relativement au régiment d'Ernest. Il n'y a encore aucun changement dans la position de ce régiment. Je désirerais bien sincèrement être le maître de vous l'envoyer (1)... »

Pendant la marche des Marseillais le maréchal de camp de Fesenzac envoie, le 25 mars, un détachement à Cadenet, sur la Durance pour s'emparer du bac et le tirer sur la rive droite. Les communications^ de ce fait, sont interrompues. Le Conseil du département des Bouches-du-Rhône lui adresse aussitôt une réclamation en lui rappelant ses devoirs. « — Ce pays est fort tranquille, dit-il, et nous ne connaissons aucune disposition qui puisse y porter le trouble. La présence de votre détachement pouvant, seule, opérer cet effet, nous avons autorisé la municipalité à requérir le commandant de le faire retirer.

(1) Bibliothèque municipale. Journal des Départements méridionaux du 5 avril. N» 14, pag»; 57.

Archives des Bouehes-du-Rhône. Série L. Département. Liasse 22.

(( Les commandants militaires ne peuvent prendre aucune disposition sans le concours de l'administration, et c'est ce que vous venez de faire à Cadenet. La mesure que vous avez prise dans cepaysest^n outre préjudiciable à tous les pays qui commercent en deçà et au delà delà rivière et auxquels vous interceptez toute communication... (1). »

En fait, toutes les relations cessent entre les deux rives. Or, Gadenet est sur l'une des principales routes qui relient la Provence à l'intérieur du royaume. Elle tire des autres provinces une grande partie de ses subsistances, en céréales notamment, le pays ne produisant que les 7/12 de sa consommation totale. Aussi, l'effervescence est grande dans la région. Les otïiôiers municipaux de Gadenet, à leur tour, font connaître au Gonseil du département des Bouches- du -Rhône la disposition des esprits. « Les gardes nationales de ce canton et celles des environs, écrivent-ils, sont dans la plus grande fermentation. Elles paraissent disposées à prendre les armes si le détachement, envoyé par M. de Fesenzac, sans réquisition légale des corps administratifs, n'évacue incessamment le pays (2). » Mais le maréchal de camp de Fesenzac est sourd à toute réclamation.

Le Gonseil du département des Bouch-^s du-Rhône s'adresse alors à M. du Muy, lieutenant général à Avignon : « Les denrées de première nécessité, lui dit-il, nous viennent de l'autre côté de la Durance. Il est à craindre que nous n'en manquions sous peu de jours et que la faim ne pousse le peuple au désespoir... (3). » La supplique reste sans réponse.

Qu'importent aux commandants militaires les besoins du peuple et les réquisitions des pouvoirs publics quand ils obéissent à l'impulsion secrète des ministres! Du Muy et de Fesenzac, comme de Folney et de Goincy, ne reconnaissent en France, même en 1792, qu'un pouvoir suprême, celui du roi ; qu'un mandataire légal, le pouvoir exécutif.

(1) Archives des Bouclies-du-Shône. Correspondance du directoire. Tome III, page 335.

(2) Archive.s des Bouehes-du-Rhône. Série L. Département. Liasse 26.

(3) Arciiives des Bouches-du-Rhône. Correspondance du directoire. Tome III, page 336.

L,a Touu de la Dominante où se réunissaient les Ghiffonnistes (1791-92)

(Collection du Muséon Arlaten)

Le Conseil du département n'avait guère plus de succès, d'ailleurs, auprès de ses propres commissaires. En leur faisant connaître la disposition des esprits à Cadenet et aux environs, il les exhorte, le 27 mars, à rendre compte de leurs opérations. « ... Il est très prudent, ajoute-t-il, que nous les connaissions afin que nous puissions tranquilliser les communes alarmées. »

L'expédition d'Arles, en effet, a agité de fond en comble le département. Il y a des communes qui demandent des armes, des munitions, d'autres des fonds. Celles qui ont fait des avances aux troupes de passage réclament des secours. Les gardes nationales, à certains endroits, se plaignent de n'être pas requises; ailleurs, elles sont embarrassées pour exécuter les réquisitions qui leur sont faites.

Le Conseil du département, sans force, est débordé. Au fond, il fait des vœux pour la réussite de l'entreprise. C'est ce qui résulte de sa lettre du 30 mars. Il voudrait seulement connaître les dispositions de ses commissaires. « . . Votre silence, Messieurs, leur écrit-il, augmente de jour en jour nos embarras... De tous les points du département on nous réclame des secours que nous ne pouvons ni accorder, ni refuser... Telle est. Messieurs, notre position. Si du moias. à travers cet état de fluctuation qui nous tourmente sans ce^îs^, notre pensée pouvait s'arrêter sur un point fixe, nous attendrions avec patience les événements. Mais nous n'avons p.<s même la satisfaction d'apercevoir une perspective consolante et nous sommes toujours dans l'incertitude entre les circonstances qui nous entraînent et l'opinion qui nous accuse, entre la loi qui commande et l'impossibilité d'obtenir l'obéissance.

« Au milieu de cette agitation continuelle, il nous reste cependant un motif d'espérance en la réussite de votre entreprise. Oui, Messieurs, nous aimons à nous persuader que le succès de votre mission justifiera notre ctioix et que la tranquillité du département sera le fruit précieux de vus opérations,.. (1). »

(1) Archives des Bouclies-du-Rliône. Corresooivlan'^e du Directoire. Tome III, page .353.

Une autre mauvaise nouvelle vient accroître l'inquiétude générale. La cour, effrayée de la marche des Marseillais, vient d'envoyer sur les lieux le lieutenant général Wittgenstein avec le titre de « commandant général de l'armée du Midi. » Celui-ci réunit à la hâté, autour de lui, toutes les troupes disséminées dans leComtat. Il va fondre sur' les Marseillais avec des forces imposantes et ces derniers seront pris entre deux feux.

Rebecqui comprend que le moment est venu de frapper le grand coup. Depuis trois jours sa petite armée est réunie à Tarascon. Elle s'est accrue des nombreux contingents, plus ou moins disciplinés, qu'il a fallu organiser, encadrer et mettre en main. De là son retard. Maintenant il est prêt. Le 29 mars il se met en route et « bravant Wittgenstein qui concentre 12.000 hommes au Pont Saint-Esprit, bravant la forte garnison d'Avignon et ses contre-révolutionnaires, et les GhifTonnistes d'Arles, et les fanatiques de Nimes, n'écoutant aucun ordre supérieur, ne répondant à aucune lettre, ni des généraux, ni des commissaires du roi, ni des départements voisins, renversant tous les obstacles, il s'avance fièrement sur la ville d'Arles. .. (1). »

A son approche la terreur s'empare des esprits. Les Chiffonnistes qui, la veille, parlaient de faire sauter les remparts plutôt que de se rendre, se sauvent dans la Camargue. Les patriotes monnaidiers ouvrent aussitôt les portes de la ville et vont au-devant des Marseillais, précédés d'une multitude de femmes, d'enfants et de vieillards qui poussent des cris de joie. Beaucoup de réfugiés qui suivaient, depuis Tarascon, la force armée, sont arrachés d'entre les rangs des soldats et portés en triomphe. L'allégresse est générale.

Cependant les Marseillais, en bon ordre, arrivent aux portes de la ville. Après en avoir fait le tour, ils ouvrent à coups de canon une brèche aux remparts et entrent dans Arles « tambour battant, mèche allumée et drapeau déployé. » Une fois sur la place d'Armes, le commandant d'Hilaire Chamvert rassemble autour de lui les bataillons et fait ouvrir le ban.

U) Barbaroux. Mémoires, page 23.

L-es commissaires lisent une proclamation aux termes de laquelle il est interdit, sous peine de mort, d'attaquer les personnes ou d'attenter aux propriétés. 600 soldats d'élite sont giussitôt lancés à la poursuite des fuyards (1).

Telle est cette fameuse expédition d'Arles qui fit tant de bruit à l'époque . Elle ne coûta pas cependant une seule goutte de sang. Mais tel était déjà le prestige du nom marseillais que les ministres croyaient voir Rebecqui aux portes de Paris. Le peuple, en général, partageait cette opinion et demandait si la (( flotte arriverait par la Seine (2). »

Un fait paraît certain : c'est que l'idée de réprimer les troubles de Comtat et ceux de la vallée du Rhône était profondément ancrée dans le cerveau de l'audacieux Rebecqui. Les membres du Conseil du département qui ne pouvaient couvrir, officiellement, tous ses actes, partageaient, néanmoins, ses vues les plus secrètes. La lettre que cette assemblée adressa, le 30 mars, à deux députés extraordinaires envoyés à Paris, Pierre Baille et Moïse Bayle, semble en apporter la preuve. «... Nous ne savons, Messieurs, écriventils, aucune nouvelle officielle de ce qui se passe à Arles; mais on dit ici qu^ la ville s'est désarmée. On dit encore qu'il va y avoir un rassemblement de gardes nationales de plusieurs départements, destiné pour Avignon, Carpentras, Mènde et qui pourrait bien pousser jusqu'à Lyon... (3). »

TV

Dès son arrivée dans le (lomtat, le lieutenant général Wiltgenstein essaya de lutter d'influence avec les commissaires. Il se figurait vraisemblablement que le Conseil du département des Bouches-du-Rhône, marchant sur les traces du

(1) Bibliothèque municipale. Journal des Départements méridionaux (lu 3 avril 1792. N» 13, p:ig« .'iO. Lettre des volontaires Peyre et Ferry au club marseillais.

(2) Barbaroux. Mémoires, page 23.

(3) Archives des Bouches-du-llhôno. Correspondance du directoire. Tome III, page 349.

directoire, était acquis au pouvoir exécutif. Il lui écrivit le 4 avril : «... Je ne saurais trop, Messieurs, vous témoigner ma surprise, eu arrivant dans les départements du Midi, d'apprendre que le corps armé, sorti de Marseille, pour se rendre à Arles, marche accompagné de deux commissaires, nommés par voire directoire et s'autorisant d'une réquisition de votre part.

« Non, Messieurs, vous n'avez sûrement autorisé, ni requis une troupe contre laquelle les commissaires civils, à Avignon, ont jugé nécessaire de prendre des mesures défensives. . .

« Dites un mot et sans compromettre la prudence, ni efïrayer rtiumanité. une armée de 12.0iX) hommes, composée principalement de gardes nationales, va s'avancer sous les drapeaux de la loi et livrer de coupables instigateurs à la justice de.s tribunaux. . . (1). »

Pour ce général, la loi c'est encore le bon plaisir du roi et l'ordre des ministres. Les décrets des 13 et 19 mars de l'Assemblée législative, sur la répression d'Arles, ne comptent pas; non plus d'ailleurs les réquisitions du directoire du département aux gardes nationales qu'il a mises en mouvement par ses arrêtés des 15 et 17 et la nomination de ses commissaires. Il y a,â la vérité, entre Wilfgeustein et l'armée marseillaise, dualité de pouvoirs. Mais il faut voir, dans cette contradiction apparente, autre chose qu'une simple rivalité d'influence.

Wittgenstein représente le parti de la cour qui, avec la loi eu main, atermoie, hésite et perpétue l'anarchie. Les commissaires des Bouches du-Rhône donnant une plus grande extension à un mandat nettement défini, répriment, sous le couvert des lois, une insurrection bien caractérisée. L'un recule, les auîres avancent. Pour prendre nettement parti, il faut, à notre avis, s'inspirer, avant tout, des circonstances de l'époque et se pénétrer de cet axiome que t dans les occasions difficiles le salut du p3uple est la suprême loi. » C'est ce que le comman-

de Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome Y-, page 121. — Journal deif Départements viéridionauœ du 2 avril. N» 17. page 68.

daiit de l'année marseillaise fait ressortir au Conseil du département dans la lettre qu'il lui adresse, le. 10 avril, en réponse à celle de Wittgenstein. Ce document semble en outre définir, de façon exacte, les pouvoirs réciproques des chefs de la garde nationale et des commandants de troupe de ligne.

» La force publique, écrit d'Hilaire Ghamvert,.ne doit agir, en ce que prétend le lieutenant général Wittgenstein, que lorsque la réquisition des corps administratifs pour la faire mouvoir est adressée à celui qui la commande et qui seul peut la faire mouvoir et cette seule personne c'est lui. Mais, Messieurs, ce militaire qui est fâché de vous rappeler les lois et qui vous cite quelques décrets, peut-il ignorer celui qui a été sanctionné par le roi et qui établit un commandant général des légions dans les villes de plus de 100.000 habitants?...

« La ville de Marseille étant de ce nombre et ayant nommé constitutionnellement son commandant général, n'est-ce pas évident que c'est à lui seul à qui les réquisitions pour faire marcher les gardes nationales doivent être adressées ? . . .

« M. Wittgenstein affirme que les gardt s nationales de Marseille n'ont pas été requises parce que les commissaires civils ont jugé à propos de prendre des mesures défensives contre elles, comme si les démarches imprudentes des commissaires civils pouvaient annuler les réquisitions qui ont été faites aux gardes nationales de Marseille. Cet officier ajoute que l'armée marseillaise répand la terreur partout. Elle la répand sans doute et doit la répandre partout où elle rencontre des contre-révolutionnaires; mais les bons citoyens et les Amis de la Constitution ne trouveront en elle que des amis et des frères (1). »

Le raisonnement d'Hilaire Ghamvert sur la théorie <les pouvoirs peut paraître spécieux au premier abord. II ne faut point perdre de vue que nous sommes encore à une époque où l'on considère uniquement la garde nationale comme une force intérieure. Elle a ses lois particulières, des règlements spéciaux. Elle accomplit la mission pour laquelle elle a été

(1) Bibliothèaue municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome V, page 122.

créée et défend la Constitution. D'Hilaire Chamvert, avec juste raison, se place à ce point de vue.

Or, le titre de commandant général de l'armée du Midi qui est conféré à Wiltgenstein, le place à la tête des troupes qui vont marcher aux frontières. La mission de ce lieutenant général est extérieure, en quelque sorte, comme celle des troupes dont il a le commandement. Cela est si vrai, que l'esprit le moins prévenu ne saurait concevoir, par exemple, que son successeur Montesquiou, au moment de son expédition dans la Savoie, quitte son commandetuent pour venir, dans l'inlérieur, pacifier les esprits, en empiétant sur les attributions dévolues à la garde nationale et à ses chef«^.

Il importe de bien se pénétrer du principe de la division des forces posé par l'Assemblée nationale : une armée dirigée contre l'ennemi du dehors, une garde nationale pour l'intérieur. Les pouvoirs publics, le peuple lui-même, dans cette expédition d'Arles, sont passés tout simplement à l'application de ce principe que le pouvoir exécutif, par une interprétation tendancieuse, essayait de fausser. Il est facile de se rendre compte que le peuple comprenait fort bien sa mission et ne croyait pas outrepasser ni ses droits, ni ses attributions. Nous n'en voulons pour preuve que le refus énergique opposé par le club de Marseille, à la demande faite par une députation des volontaires du 1" bataillon des Bouches- du-Rhône, en garnison à La Ciotat.

Cette députation est venue, le 23 mars, réclamer comme une grande faveur de participer à l'expédition. Mais les bataillons de volontaires doivent suivre les troupes de ligne ; ils ne font plus partie de la garde nationale et, par suite, ne soiit plus à la disposition des pouvoirs publics.» Mes amis, s'écrie Pierre Laugier, du sein du Club, en s'ad ressaut aux volontaires, un faux zèle vous égare. Ouvrez les yeux sur les malheurs que vous vous préparez et sur les suites terribles que votre insubordination peut causer à la patrie. Dans voire horizon politique vous n'apercevez de dangers que vers les contrées qui avoisinent la ville d'Arlçs. Au nom du bien public, détrompez-vous d'une erreur qui peut lui être fatale ! Partout il existe des ennemis: craignez qu'ils ne profitent de l'abandon où se trouverait une ville, une côte, pour les rava-

ger. Restez dans le poste qve vous a confié la patrie ; vous y acquerrez, n'en doutez pas, autant de gloire que partout aill^^urs. Le danger n'est pas aussi pres^^ant que vous vous le représentez ; s'il en était autrement, pourrait-on vous avoir oubliés ? Demeurez fidèles à la voix de l'honneur et du devoii

Ixa Tour des Monnaidiecs Tour où se réunissaient les Monnaidiers (ville basse) — Collection du Muséon^Arlaten

et pensez que nous serions perdus si vous vous croyiez autorisés à ne pas obéir aux lois (1). »

On ne peut s'empêcher de rapprocher ce document et, par suite, l'attitude du Club marseillais, en 1792, de l'attitude de la classe bourgeoise, un an'plus tard. Tandis que le club, qui

(1) Bibliothèque municipale. Journal des Départements méridionauœ. du 27 mars 1792. No 10, page 37

MAR8BILLB RÉVOLUTIONNAIRB 265

synthétise l'âme populaire, fait en quelque sorte l'éducation des foules et définit à chacun son rôle politique, la classe bourgeoise, sous l'étiquette girondine, fera appel, au moment des sections, à toutes les forces vives et même aux bataillon* de volontaires nationaux qui sont maintenant sur les frontières, pour combattre uniquement un système politique. Et, chose plus grave, l'appel à l'insurrection aura lieu en face de l'étranger qui a envahi le territoire. Comment se fait-il qu'encore de nos jours l'action des clubs soit parfois représentée comme une œuvre de désorganisation sociale et que l'attitude de la Gironde soit par contre glorifiée ? Y aurait-il donc devant le péril national des lignes de devoir distinctes suivant la théorie des pouvoirs ? Pourquoi vouloir ainsi stigmatiser le rôle d'un organe du peuple, à l'intérieur, et idéaliser le geste trompeur, fait aussi au nom du peuple, par une faction isolée, quand le sol est envahi ?

On reproche parfois aux clubs leur ingérence dans les affaires publiques. Ceux-là qui les dénigrent ont souvent intérêt à le faire ou connaissent mal l'histoire de leur pays. Sans doute les actes des clubs ne revêtent aucun caractère officiel et il y eut parfois de l'exagération dans la revendication de certains principes. Mais il faut juger l'époque révolutionnaire d'après elle-même et non par comparaison avec des temps plus calmes où l'esprit, volontiers paresseux, ne peut se hausser à la hauteur des luttes gigantesques qu'eurent à soutenir nos pères. Les clubs naquirent des circonstances.

Dans ces sortes d'assemblées se réunirent dès le début de la Révolution des hommes énergiques qui comprirent la nécessité d'un pouvoir occulte et régulateur entre le peuple et ses représentants. L'organe intermédiaire joua utilement son rôle. S'appuyant sur les masses qu'il éclairait, il communiqua aux représentants son ardeur pour la lutte.

A Marseille, en particulier, le club de la rue Thubaneau fit œuvre utile. Il dénonça, attaqua et renversa les idoles que la crédulité publique, trop enthousiaste, avait portées au pouvoir à son détriment. Il encouragea, soutint constamment et maintint au pouvoir, envers et contre tous, contre le peuple luimême, mal éclairé et abusé, une municipalité digne de son choix. Jusqu'à la fin, le Club marseillais resta pur de tout

alliage. Il sombra dans la lutte, au moment où les sections, indignement trompées par la classe bourgeoise, se retournèrent contre lui, à la faveur d'une équivoque, sous l'impulsion girondine. Quand ce club disparaîtra, emporté par le cataclysme, le fédéralisme pourra accomplir sa tâche : à Marseille, les masses, organisées auparavant, ne seront plus désormais que désagrégées et pantelantes.

A bien considérer le fond des choses, l'expédition d'Arles apparaît légitimedans le fond comme légale dans la forme. Il est d'autant plus nécessaire d'insister sur l'opportunité des mesurt's prises par les autorités des Bouches-dii-Rhône que les préventions injustifiées dont la municipalité de Marseille fut l'objet étaient partagées, à cette époque, par les Girondins eux-mêmes. Le ministre de l'Intérieur, Roland, poursuivit les Marseillais devant l'Assemblée législative ; il les traita d'anarchistes, de révolutionnaires et les noircit aux yeux de toute la France. Il leur intima l'ordre de rentrer dans leurs foyers et de déposer leurs armes. La municipalité répliqua par une adresse remarquable où, tout en faisant l'historique des événements, elle définit merveilleusement son rôle (1). Elle finit cependant par obtenir gain de cause ; le nouveau ministre de la guerre, de Grave, lui rendit pleinement justice comme nous le verrons bientôt.

Aussitôt après leur entrée dans Arles, les commissaires passèrent l'inspection de la place. Les Marseillais furent alors édifiés sur les intentions perfides de leurs adversaires. Non seulement ils avaient armé les redoutes des remparts, mais ils avaient encore construit des ouvrages avancés en dehors de l'enceinte. A la Grenouillade, dans la tour de Blondel, au bac de Fourques, sur la chaussée du petit Rhône, des batteries avaient été élevées et solidement fortifiées. On n'avait

(1) Voir ce document aux piàces justificatives, n" 7. flôtel de Ville, registre des lettres écrites, tome 25 ter, pages 51, 52 et 53.

pas eu le temps, faute d'affûts, de les armer complètement et cinq d'entre elles seulement possédaient des canons. Les autres pièces furent retrouvées dans l'intérieur de la place ; 14 canons dans la salle du rez-de-chaussée de l'Hôtel de Ville, 16 autres, dont 2 de gros calibre, dans la cour de l'évéché.

La Perte de la Cavalerie, a Arles, en 179c

(Collection du Muséon Arlaten)

Les affûts étaient en construction dans les ateliers de charrons. On trouva encore à l'Hôtel de Ville 1.700 fusils, 1.200 gargonssesdont 600 remplies de grenaille; plus de 500 boulets, 12 barils de poudre ; une quantité d'engins de toute sorte, sacs de raisin de mitraille, cartouches à balle, caisses à munitions, sacs à terre, etc.. (1).

(1) Aichives municipales. Série H, non classée. Prccis-verbal des coin- «nissaires. Voir aux pièces justificatives, n» 8. Archives des Bouches-du-Rhô.ne. Série L. Département. Liasse 26.

Rebecqui et Berlin, exécutant leur mandata la lettre, commencèrent ensuite la démolition des fortifications extérieures. Ils levèrent une contribution de guerre sur la ville en vue de couvrir les frais de l'expédition. Puis ils détachèrent un certain nombre de bataillons dans les localités voisines.

Cependant, le lieutenant général Wittgenstein, après avoir expédié sa lettre du 4 avril, avait mis ses troupes en mouvement. A cette nouvelle, le Conseil du département des Bouches-du-Rhône lui intima l'ordre de « ne pas pénétrer » dans le département. Puis, se ravisant, il lui envoya, le 7 avril, une nouvelle réquisition où il changeait les termes de « ne pas pénétrer », par ceux de « ne point agir ». Enfin, quand la paix est tout à fait rétablie, le Conseil du département, ironique, lui adresse un troisième arrêté révoquant les deux précédents. « Les administrateurs, écrit-il, n'entendent en aucune manière que vous'fsoyez empêché, pour ce qui vouscompète, en qualité de commandant de l'armée du Midi, dans l'exécution du décret sanctionné le 14 mars dernier. . . (1). »

Wittgenstein avait les mains libres; il en profita. Quoique le calme fût complet, il prétexta les anciens troubles de Velaux et^de Chàteaurenard pour établir des garnisons de troupe de ligne dans divers lieux.

Il y avait alors un régiment d'infanterie, le Royal-Liégeois qui s'était particulièrement distingué, jusqu'ici, par son attitude^anliconstitutionnelle. Créé en Belgique, depuis quatre ans à peine pour le service du roi, il avait d'abord, au début de la Révolution, tenu garnison à Avesnes, près de la frontirère. 600 hommes en avaient profité pour passer à l'ennemi. Le reste du régiment, envoyé par la suite dans l'Est, participa au combat de Nancy où il se signala par son ardeur à combattre les patriotes et les régiments rebelles. Les officiers fêtèrent le massacre dans un grand banquet ; ils dévoilèrent si ouvertement leurs projets liberticides que le marquis de Bouille, lui-même se vit dans la nécessité de les mettre aux arrêts. Des bourgeois, fsans provocation aucune, avaient été molestés. Le scandale avait été tel qu'un rapport sur le licen-

(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Correspondance du directoi'-e. Tome IV, page 8.

ciement du régiment fut présenté à l'Assemblée Nationale le 30 octobre 1790. Celle-ci déclara qu'il n'y avait pas lieu de suivre cette afTaire.

Entre temps on avait eu le soin de déplacer le régiment de Strasbourg à Bitche à seule fin de donner aux officiers compromis toute facilité pour passer la frontière, ce qu'ils firent aussitôt (1).

Au commencement de 1792, le Royal-Liégeois était revenu à Strasbourg. La Cour, qui saisissait toutes les occasions pour opposer l'armée au peuple, lui fit quitt ^r cette ville pour l'envoyer réprimer, soi-disant, les troubles du Comtat. On aura de la peine à le croire : eh bien ! ce fut là, précisément, ce régiment étranger, gangrené, soudoyé, le plus mauvais de France, en un mot, que Wittgenstein envoya pour tenir garnison à Arles ! On avouera que le pouvoir exécutif et les généraux à ses ordres avaient une conci^ption toute particulière de la façon de rétablir la paix publique.

Le Club des Antipolitiques d'Aix partit en guerre aussitôt (2). Le Conseil du département dénonça l'attitude du général allemand (3). Le district d'Arles, lui-même, réclama contre cette mesure (4). L'opinion publique manifesta une telle indignation que le lieutenant général Witîgenstein dut être rappelé à la hâte. Il fut remplacé par Montesquiou dans le commandement de l'armée du Midi.

Le lieutenant général de Coincy ayant failli être massacré par le peuple, à Toulon, donna sa démission et émigra. Il fut remplacé, à son tour, par l'illustre patriote Puget de Barbentane. Ce dernier arrêta la marche du Royal-Liégeois, déjà en route pour rejoindre son nouveau poste. En attendant un nouvel ordre de déplacement, il resta à Tarascon, provisoirement (5).

(Il Général Suzanne. Histoire de l'Infanterie Française. Tome V, page 258.

(2) Archives des Bouches-du-Rhône. Séiie L. District d'Aix. Liasse 17 bis.

(3) Archives des Bouches-du-Rhone. Correspondance du directoire. Tome VI, page 20.

l4) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. Département. Liasse 107. i5) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. Département. Liasse 107.

Peu après, Montesquieu Tenvoya à Grenoble. Là on acquit bientôt les preuves manifestes qu'il était travaillé par les émissaires de l'émigration. Il y eut des rixes sanglantes avec la garde nationale. Montesquiou l'enferma au fort BarrauK et porta contre lui les accusations les plus sévères. Le colonel fut destitué. Le 9 septembre, l'Assemblée législative licencia, enfin, ce régiment étranger ; mais ce n'était plus qu'une formalité, car la plus grande partie des officiers et des soldats étaient déjà de l'autre côté des Alpes où ils grossissaient les rangs des ennemis.

C'est là le régiment, qu'à défaut de celui d'Ernest, on destinait pour Arles. Ce qui convenait, l'armée marseillaise ne pouvant y rester indéfiniment, c'était l'envoi d'un bataillon de volontaires. Seuls, des citoyens-soldats pouvaient assurer le calme et pacifier les esprits. Puget de Barbentane le comprit et il donna l'ordre au 1" bataillon des Bouches-du-Rhône d'y tenir garnison. Le 2" bataillon, qui s'organisait à Salon^ y vint un moment également, puis il alla à Orgon.

Toutes ces mesures furtnt approuvées par le nouveau ministre de la guerre, de Grave, qui partageait entièrement les vues des Marseillais. On se rendait enfin compte, en haut lieu, de la nécessité de réprimer les troubles et de les prévenir avec le concours exclusif de la garde nationale. Le discours que de Grave prononça, le 14 avril, à la tribune de l'Assemblée législative, est un monument remarquable, digne d'attirer l'attention sur l'orientation nouvelle du pouvoir exécutif. Il mériterait d'être cité tout entier, car c'est la justification même de l'expédition d'Arles par le chef de l'armée et l'apologie la plus complète de la garde nationale marseillaise, cette armée de citoyens-soldats.

«... L'Assemblée nationale, s'écrie le ministre de la Guerre, a ordonné un rasse.nblement de troupes près d'Arles et toutes les mesures ont été prises pour la prompte exécution de cet arrêté. . .

« Les gardes nationales de Marseille, réunies par les ordres du directoire du département et marchant en conséquence des réquisitions de ce corps administratif, croient voir, dans ce rassemblement de troupes, une force publique dirigée contre elles. . .

« Je supplie l'Assemblée nationale de donner toute son attention à la situation du Midi. Peut-être la confiance de l'Assemblée dans le patriotisme des citoyens qui ont juré de maintenir la Constitution fera plus que l'appareil d'une force menaçante pour rétablir l'ordre et faire respecter la loi. . .

« On a porté Texagération des craintes jusqu'à prédire que l'armée de Marseille, composée de 6.0X) hommes, se porterait sur Avignon, d'Avignon sur Lyon et de Lyon à Paris. Heureusement ce plan est impraticable et ne peut entrer dans les desseins des vrais amis de la Constitution. . .

« C'est ainsi que l'on cherche à calomnier les citoyens qui ont déjoué tous les complots du camp de Jalès et la véritable intrigue de contre-révolution dont le Midi était menacé... (1). »

Au reste, s'il fallait donner d'autres preuves pour justifier les Marseillais des inculpations calomnieuses dont ils étaient l'objet, il serait facile de multiplier cet exemple à l'infini. Les directoires des départements voisins, les municipalités des grandes villes du royaume avec lesquelles s'échangeait une correspondance incessante, de hautes personnalités politiques, enfin, sont unanimes à rendre hommage à leur courage, à leur loyalisme, à leur ardent amour de la patrie. Comment se fait-il qu'encore de nos jours celte expédition d'Arles soit représentée comme un abus de pouvoir de la municipalité, un coup de main illégal, une aventure de gens stipendiés ? Taine, dans ses préventions injustifiées, va plus loin encore. Il taxe de « razzias » les évolutions militaires des citoyenssoldats.

Sont-ce des razzias les expéditions d'Arles et d'Avignon ? Peut-on dire que partout où l'ordre a été troublé, l'apparition des Marseillais a été néfaste et contraire à la Constitution ? Nulle pari, peut-être, la création de la garde nationale n'a

(1) Archives des Bouehes-du-Rhône. Série L. Département. Liasse 111. Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome V, page 125

amené d'aussi heureux résultats qu'en Provence. A l'exemple de l'armée marseillaise et sous l'instigation des clubs, des forces parallèles s'organisent dans le reste du département. Elles reçoivent, sous la poussée populaire, une impulsion unique et concourent au même but qui est la défense de la Constitution et l'application des principes posés par l'Assemblée nationale. A Salon, à Beaucaire, à Auriol, à Aubagne, partout, enfin, où la garde nationale est organisée, elle fait œuvre utile et ramène l'ordre en assurant l'exécution des lois. Nous n'en finirions pas s'il fallait relater, ici, les services rendus par les gardes nationales des divers lieux ; ce serait sortir du cadre que nous nous sommes imposé. Mais ce qu'il importe de bien mettre en évidence, pour essayer de battre en brèche certaines légendes, c'est l'attitude réelle de la garde nationale marseillaise, prise, surtout, comme type d'une organisation qui a fait ses preuves et sauvé la France à deux reprises : d'abord contre elle-même et plus tard contre l'étranger. On connaît assez son dernier rôle ; on ignore généralement le premier.

La garde nationale marseillaise est un exemple frappant, entre tant d'autres, de l'organisation des masses qui se lèvent pour la défense de leurs droits avant de secouer le joug de l'envahisseur. Marseille était alors à l'avant-garde de la Révolution ; son armée populaire ne pouvait que se placer au premier rang. Elle ne faiUit pas à sa tâche et montra, à tout moment, pour la première fois depuis Bouvines, le rare exemple d'une force disciplinée qui unit au courage du citoyen l'énergie du soldat. Mais, nous le répétons, si l'armée marseillaise prit la tête du mouvement libérateur, elle ne fit que précéder dans leur marche les gardes nationales bien organisées. « De même, dit Walter Scott, dans son Tableau de la Révolution française, à propos du bataillon du 10 août dont nous allons bientôt parler, que le tranchant d'une hache est armé d'acier pur, tandis que le dos est fait d'un mét?îl plus grossier pour augmenter la force du coup, de même la garde nationale marseillaise représentait alors cette élite dont on se sert sur les champs de bataille afin d'encourager et d'entraîner les masses qui suivent pour accentuer le succès. »

Les autres gardes nationales du département n'ont point une organisation aussi solide, une discipline aussi sévère, une aussi dense cohésion, mais elles suivent. En veut-on la preuve ? Quand l'armée marseillaise est sous les murs d'Arles, la garde nationale d'Aix, après avoir chassé de son territoire des fauteurs de troubles, vole à son secours et ramène dans ses murs des bandes armées de contre-révolutionnaires, pris les armes à la main.

Presque au même instant, la ville d'Apt, fanatisée par le voisinage du Gomtat,a ouvert ses portes aux prêtres non conformistes, organisé une véritable troupe de gens suspects et, chose plus grave, a refusé, jusqu'ici, de verser dans les caisses publiques le montant de sa contribution patriotique. Spontanément, en quelques heures, comme si véritablement un ordre de mobilisation arrivait à l'improviste, les gardes nationales du district prennenl les armes, se rassemblent, nomment des chefs et fondent sur Apt, au nombre de deux mille hommes. Cette expédition n'est pas légale, certes, et les pouvoirs publics s'évertuent à dissoudre la force armée. Peine perdue.

Ceux qui écrivent, de nos jours, sur la matière, ne manquent pas de bien mettre en vedette cette absence de légalité suivant la forme. Ils oublient l'époque dont ils font l'histoire quand ils traitent de révoltés ei parfois de brigands ces citoyens-soldats à l'âme noble et enthousiaste. Voilà bien cette fois, une de ces « razzias » dont parle Taine. Suivons donc à Apt celte armée révolutionnaire qui viole les lois de son pays. Que fait-elle dans cette ville ?

Dès son arrivée, elle fait fermer les églises non conformistes, désarme les gens suspects et transporte chez le receveur du district la contribution patriotique que la ville s'obstinait à garder dans ses colïres, soit: 1.200.000 livres. Elle établit ensuite auprès de la caisse du receveur une garde provisoire jusqu'à ce que les autorités du département lui aient donné récépissé de cette somme au nom de la Nation. Tout cela a lieu sans heurts et sans secousses par la simple manifestation de la force au service du droit.

Leur mission accomplie, les gardes nationales quittent la ville après que la municipalité elle-même, et le district, frappés

d'aflmiration, leur ont délivré un certificat de bonne conduite. Chaque citoyen-soldat retourne dans son village ; il n'a rien exigé de la nation, en échange. Au contraire, il a supporté lui-même les frais de l'expédition.

Comme à Aix, comme à Arles, comme presque partout, du reste, il n'y a pas de sang versé. Le citoyen-soldat ne fait pas la guerre, au sens propre du mot ; s'il viole momentanément les lois, c'est pour mieux en assurer le succès. Le bourgeois a fait en France la révolution ; c'est le paysan qui l'applique. L'Assemblée nationale a changé le système degouvernement ; le peuple, seul, a fait évoluer l'état de choses. Et il l'a fait en maître parce que, seul, le peuple est souverain.

Il est encore d'essence pacitique. Ecoutons la proclamation de cette force armée en marche sur Apt : « Il est défendu, sous quelque prétexte que ce soit, d'attenter, soit à la vie, soit à la propriété des individus. Quiconque sera pris, enfreignant cet ordre, sera pendu (1). » C'est la même proclamation des chefs de l'armée marseillaise à leur entrée dans Arles ; c'est le même état d'esprit qui anime les masses. Les excès individuels ne prouvent rien. Quand le peuple est organisé, il est clément.

En 1792, la Révolution, à part de rares exceptions, emploie la force sans répandre le sang. Plus tard, les excès des partis exaspéreront le peuple qui usera de violences. Sa mentalité change avec les événements dont il subit, malgré lui, l'influence, et lorsque Taine, dans sa « Constitution appliquée », généralise quelques cas isolés qu'il glane adroitement dans les quatre coins de la France, pour nous tracer un portrait peu flatté du peuple, il nous peint beaucoup moins le tableau du paysan débonnaire de 1791, que celui du citoyen, sous le régime de la Terreur, quand les résistances et les provocations de toutes sortes l'ont poussé à bout.

(1) Archives des Bouclies-du-Rhône. Correspondance du directoire. Tome III, pages 74, 75, 76,

Aussi bien, nous ne saurions terminer l'expédition d'Arles sans mettre sous les yeux du lecteur l'appréciation de Montesquiou sur l'état d'esprit de la ville de Marseille en général. L'auteur des Origines de La France conte mpo7'ai?ie qui prend à partie la municipalité de cette ville et se prévaut d'avoir dépouillé la correspondance des commandants militaires de l'époque révolutionnaire, a, sans doute, oublié le document dans les archives ! Il est vrai que s'il avait tenu compte de l'opinion des commandants militaires de l'ancien régime qui ont marché à l'ennemi et non de ceux qui ont émigré, il n'aurait pu écrire de la même façon cette partie de son histoire qu'il consacre à la ville de Marseille .comme « cas circonstancié de dissolution générale ». Peut-être s'est-il contenté de dépouiller, comme le fait remarquer avec beaucoup de sens critique M. Aulard, dans quelques cartons pris au hasard, quelques pièces choisies avec soin. Dans le premier cas, l'auteur est incomplet ; dans le second, il ne fait pas de l'histoire, mais autre chose, quoiqu'il s'en défende avec soin au début de l'ouvrage. Quand on fait de l'histoire, point n'est besoin de présenter, à l'avance, la vérité au public; elle jaillit d'ellemême, au fur et à mesure, sans qu'il soit nécessaire de l'offrir au lecteur en préface.

Après le rappel du lieutenant-général Wittgenstein, Montesquieu, en prenant le commandement de l'armée du Midi, reçut la mission de se pénétrer de l'état d'esprit de la région et d'en rendre compte. Voici ce qu'il écrit de Nimes, à la date du 6 mai 1792, au ministre Glavière :

« Je n'ai fait que traverser Lyon et n'en puis rien dire. Je peux vous parler avec beaucoup plus do connaissance de Marseille et de l'armée marseillaise. Au lieu d'écouter plus longtemps les sottises dont je suis rebattu, à leur sujet, j'ai tout simplement été les voir. Je suis descendu à la municipalité. J'avais ouï dire qu'elle était composée d'incendiaires ; j'ai trouvé, au lieu de cela, un maire qui ressemble à un

ancien Romain, qui en a les mœurs, qui en a le langage, qui jouit d'une confiance et d'une considération générales. J'ai vu, autour de lui, des officiers municipaux avec qui j'ai causé depuis et qui m'ont paru pleins d'esprit, de sens et de patriotisme. Ces messieurs- m'ont reçu avec une grande honnêteté

Monlesquiou

(D'après un portrait de l'époque)

et ont bien voulu m'accompagner à la Société des Amis de la Constitution. J'y ai trouvé une assemblée très nombreuse. J'ai témoigné en peu de mots aux Marseillais mes sentiments d'estime et de confiance ; j'en ai réclamé de pareils de leur part, comme le seul moyen de combattre avec succès les

ennemis du dedans et du dehors; j'ai été couvert d'applaudissemeuts. Je n'ai jamais vu d'assemblée nombreuse où il régnât plus de décence, où la raison eût plus de facilité à se faire écouter.

Le lendemain de mon arrivée, j'ai vu la garde nationale qui m'a forcé d'accepter une garde d'honneur. Nos plus oeaux bataillons de Paris ne sont pas mieux tenus, mieux exercés, mieux disciplinés. Dans leur dernière expédition, il s'était glissé des gens suspects qui avaient commis quelques excès; on venait d'en faire une justice éclatante. L'ordre, la décence et la subordination se faisaient remarquer dans cette troupe au milieu d'une immense population et d'un mouvement prodigieux. Telle est cette armée marseillaise qu'on appelle à Paris des brigands. J'avais ouï dire qu'ils avaient à leur tête un fou nommé Saint-Hilaire, qui prétendait disputer le pas aux maréchaux de France. J'ai vu, au lieu de ce portrait, un militaire de soixante et quelques années, avec une de ces figures qui commandent la confiance, considéré de tout le monde et donnant à mon grade des marques de respect dont son âge aurait pu le dispenser. Enfin, Monsieur, de tout ce qu'on m'avait dit je n'ai trouvé de vrai que le zèle patriotique, l'amour de la liberté et l'énergie des sentiments (1). »

Ainsi donc le ministre est renseigné, cette fois, par un de agents, sur le véritable état d'esprit de la garde nationale marseillaise. Cependant Montesquiou est bien loin d'être jacobin. C'est un libéral;- mais ce n'est déjà plus le sectaire de l'ancien régime. Il parle de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, avec sa conscience d'honnête homme et de bon citoyen, en véritable représentant du peuple. Il apprécie à leur juste valeur les forces populaires et leur rend justice. Quelques mois plus tard, quand il aura conquis la Savoie, il sera accusé de lenteur et le Club marseillais sera le premier à demander sa disgrâce. Il laissera, plutôt par manque de moyens, les troupes sardes s'emparer du vieux fort de Queyras. Il n'en faudra pas davantage pour que la municipalité de Marseille demande

(1) Bibliothèque municipale, Journal des Départements méridionaux du 7 juin 1792. X» 41, page 169.

qu'il soit traduit en jugement. Mais, en ce moment, les actes du commandant de l'armée du Midi sont en opposition avec ceux de ses prédécesseurs. Son attitude lui a conquis tous les cœurs; il inspire confiance.

Ce langage d'un général constitutionnel de l'ancien régime est â signaler. Montesquiou est aussi un académicien. Mais son éloge de la municipalité^ du club et de l'armée marseillaise n'est pas seulement littéraire; il est sincère. Quand Montesquiou réclamera, de la municipalité de Marseille, des secours, des subsides, il les aura. Un de ses lieutenants, le général d'Anselme, se basant sur un décret de l'Assemblée législative qui ordonne la levée de 6.000 hommes dans chaque département, écrit, à ce sujet, au directoire, et le département des Bouches-du-Rhône, qu'on représente parfois comme le plus indiscipliné, est le seul, en France, qui ait exécuté le décret. Doux mois après, d'Anselme reçoit les 6.000 hommes qu'il a demandés.

Entre temps, il a conquis le comté de Nice, par ses propres moyens, sans coup férir. Il n'a plut-" besoin de troupes et donne l'ordre de licencier les huit bataillons qui s'organisent. La municipalité de Marseille lui répond que la levée continuera et elle presse l'envoi d'une flotte et de l'armée.

Avant son entrée dans Nice, d'Anselme, se basant sur un aulre décret d'ordre général, avait encore réclamé deux bataillons de grenadiers. Il reçoit coup sur coup les 6.000 hommes, les grenadiers et même trois compagnies franches qu'il n'avait point demandées, dont une de chasseurs à cheval, forle de 200 hommes.

A noter qu'à cette époque (fin 1792), sept bataillons sont déjà aux frontières. Au début de 1793, 20.000 volontaires ont quitté leur pays. Une nouvelle force de 6.000 hommes est encore levée dans les Bouches-du-Rhône pour la défense de la Constitution. A l'appel de la patrie, la moitié de la garde nationale du département vole à son secours; 30.000 citoyenssoldats ont pris les armes. Et cela avant que le Comité de Salut public ait ordonné la levée en masse et prescrit le système de la réquisition forcée. C'est la réponse de l'histoire à ceux qui, systématiquement, ne craignent pas de dénigrer le peuple.

Page 1