‹ Marseille révolutionnaire; l'armée-nationChapitre 15 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

/. — Misstion de Rehecqui dans le Comtat (avril 1792). — Il est décrété d'accusation. — //. Alarmes extérieures. — Formation d''un camp de lO.OOO fédérés sous Paris. — Le peuple demande la déchéance du roi. — JH. Les Girondins songent à fonder une république dans le Midi. — Rôle de Barbar&nx. — Il demande à Marseille six cents hommes « qui sachent mourir ». — IV. Levée du batadlon du 10 août. — Son départ pour la capitale (juillet 1792). — ^". La Cour fait des préparatifs hostiles. — Arrivée du bataillon marseillais à Pa7^is (30 juillet 1792:. — Affaire des Cham.ps-Elysées. — VI. — Le parti jacobin prend la tête du mouvement révolutionnaire. — La Commune de Paris. — Rôle du bataillon mai'seillais à la journée du 10 aotit. — 77 p4nètre dans le château des Tuileries à la tête des troupes de la Xation. — VII. Admirable conduite des fédérés après la bataille. — Retour à Marseille du bataillon du 10 aoiit.

A leur retour d'Arles, Rebecqui et Bertin furent chargés, de concert avec deux commissaires de la Drôme, d'organiser les ci-devant Etats du pape sous les noms de districts de Vaucluse et de Louvèze. Ils entrèrent dans Avignon le 29 avril 1792, à la tête d'une partie des gardes nationales qui avaient pris part à la première expédition.

Ce déplacement de forces irrita les partisans du roi et du pape réunis dans leur haine commune contre les Marseillais. Les aristocrates avignonnais préparèrent dans l'ombre des dénonciations à l'Assemblée législative et la calomnie, une fois de plus, fit son chemin. L'armée marseillaise fut dépeinte sous les plus noires couleurs : au mépris des lois, les « brigands », aux ordres de Rebecqui, n'avaient-ils pas eu l'audace d'arrêter les subsistances destinées à l'armée d'Italie et de faire couler le sang dans une ville qu'ils étaient chargés de pacifier !... (1). Ces dénonciations prirent, à Paris, un tel

(1» Bibliothèque municipale. Journal des départements méridionaux du 15 mai 1792. No 31, page 131.

caractère de vérité que le ministre de l'intérieur, Roland, n'hésita pas à décréter d'accusation Rebecqui et Bertin. « Ce n'est pas sans étonnement, Messieurs, écrit-il le 5 mai aux administrateurs des Bouches-du-Rhône, que j'appreiids, ainsi que tout Paris, qu'Avignon est dans le plus grand

Massacre de L.esctiyer dans l'église des Cordeliers à Avignon (16 octobre 1791)

(Collection Ferrier)

trouble, que tous les prisonniers y sont rentrés avec des menaces et qu'ils y répandent l'épouvante par des brigandages et des meurtres... »

Cette attitude du ministre s'explique aisément. Il y avait alors à Avignon un parti jacobin dont les chefs étaient accusés, à tort, d'avoir trempé dans les massacres de la

Glacière (1). Grâce à la puissante intervention de Barbaroux et de Rovère, ces chefs, d'abord emprisonnés au Palais des papes par la faction cléricale et royaliste que dirigeait de façon occulte le commandant militaire de la place, le général de Clioisy, avaient été amnistiés par l'Assemblée législative le 19 mars 1792. Mais leurs geôliers ne les avaient pas, pour cela, relâchés. Il avait fallu, qu'au début d'avril, les gardes nationales des Bouches-du Rhône vinssent forcer leurs cachots, les délivrer et les emmener avec elles au camp des Marseillais, à Arles, où, accueillis parRebecqui, ils furent à l'abri des menaces de leurs adversaires.

Quand le vainqueur d'Arles fil son entrée à Avignon, ramenant ainsi les patriotes vauclusiens, les troupes aristocrates de Choisy lui abandonnèrent la ville et le château des japes (2). On comprend sans peine que le parti rétrograde,

(1) L'Assemblée Constituante, après deux années d'hésitations, avait enfin décidé, le 14 septembre 1791, que les Etats d'Avignon et du (Jouitat feraient partie intégrante de l'Empire français. Quand elle s-e fut séparée, les intrigues ecclésiastiques amenèrent de coupables retai-ds. Le roi et ses ministres ajournèrent le plus longtemps possible la prise de possession, laissant ainsi ce malheureux pays en proie à l'anarchie, au déchirement des partis, à l'accumulation des haines.

Comme il fallait des ressources pour solder les comptes du camp de Monteux et de l'Assemblée électorale. Lescuyer, qui dirigeait alors l'administration provisoire,- chercha à s'en procurer. pas des contributions i.mposées au trésor des couvents, par des ventes de cloches et de biens d'église. Les moines et les prêtres éveillèrent les colères et suscitèrent une sédition populaire qui éclata le 16 octobre 1791. Lescuyer fut massacré, au nom du Christ, dans l'église des Cordeliers, par une populace en délire. Duprat aîné, commandant de la garde nationale et Jourdan, commandant du fort, lancent aussitôt des patrouilles. Tous les auteurs, complices ou présumés tels de l'assassinat Lescuyer sont jelés, péle-mèle, dans les prisons du fort avec des royalistes détenus depuis le mois de mai. A leur suite, un flot de révolutionnaires affolés, irrésistible, se précipite. Dans la nuit de ce même jour, 60 victimes papistes ou royalistes, coupables ou innocentes, expient cruellement l'assassinat de Lescuyer. Tel est le crime épouvantable de la Glacière qui n'est pas sans offrir une certaine analogie avec les massacres de septembre, à Paris. Comme dans la capitale, une certaine partie de l'opinion voulut voir en France, dans cette horrible boucherie, un complot tramé de toutes pièces. On nomma les nieneurs. Jourdan et Duprat ne purent jamais se laver complètement de l'accusation terrible qui pesa, dès cet instant, sur leur tète. Ainsi s'explique l'affolement des ministres et de l'Assemblée législative quand ils virent Rebecqui s'entourer, à Avignon, des chefs du parti révolutionnaire de cette ville.

r2) Lauris. Avignon révolutionnaire, brochure.

allié à l'Autriche, fit tous ses efforts pour noircir, aux yeux de toute la France, un élément encore trop avancé pour l'époque. Mais des événements nouveaux, qu'il serait trop long d'énumérer ici, devaient enfin ouvrir les yeux sur les sourdes menées des représentants de l'ancien régime. Le 17 juin, de nouvelles élections municipales amenèrent au pouvoir une municipalité républicaine. Duprat jeune, élu d'abord maire d'Avignon, fut bientôt appelé à la Convention, en même temps que deux autres chefs révolutionnaires des plus en vue, Rovère et Minvielle. Tandis que Marseille s'adonnait au parti de la Gironde, Avignon prenait le parti de la Montagne.

Ces quelques détails font mieux comprendre quel put être l'état d'esprit de Rebecqui quand il se vit traduit à la barre de l'Assemblée législative. Il résolut de s'y rendre pour confondre les calomniateurs. Auparavant, il alla à Marseille où il fut reçu avec des transports d'allégresse. La population, comme autrefois à Mirabeau, lui fit une réception enthousiaste. Déjà, le Club, se faisant l'écho de l'indignation générale, avait préparé une adresse et recueilli 10.000 signatures.

«... Frères, écrit-il bientôt aux Jacobins de Paris, des délégués nationaux, après avoir sauvé delà contre-révolution un peuple révolutionnaire, se voient traités en suspects ; tel est le résultat de la séance législative du 10 mai ; telle est la décision surprise à la majorité de l'Assemblée nationale contre les commissaires de notre département !.., Et c'est la même législature qui a décrété le séquestre des biens des émigrés, la loi contre les non assermentés, l'arrestation de Delessart, la guerre contre le tyran de Hongrie, qui frappe ainsi d'anathème deux fonctionnaires dénoncés à cause de leur civisme !... Parisiens, puisque la justice de notre Sénat a été surprise, c'est au tribunal de votre opinion que nous en appelons du mandat précipité, injuste et désastreux lancé contre Berlin et Rebecqui, afin que cette opinion précieuse qu'on voulait aussi séduire soit le refuge de deux hommes que leur patriotisme a rendus chers aux Marseillais... (1). »

(1) Bibliothèqu& municipale. Journal des Départements méridionaux du -Zi mai 1792. N» 34, page 143.

Rebecqui et Berlin se présentèrent à la barre. La contenance fière et énergique du vainqueur d'Arles ne surprit point l'Assemblée qui connaissait déjà sa bravoure. Rebecqui n'eut pas de peine à se laver des accusations ridicules dont il était l'objet. Il nomma ses accusateurs : le commissaire du roi auprès du tribunal d'Avignon, justement incriminé lui-même, pour d'autres raisons, dans cette affaire ; l'un de ses collègues de la Drôme, ancien juge des prisonniers patriotes d'Avignon ; deux directoires notoirement inciviques, celui de la Drôme en particulier, qui l'avaient condamné sans vouloir attendre les pièces justificatives des accusés (1). L'injustice était criante. Puis il fit l'historique des événements et donna les plus amples détails sur la mission dont il avait été investi. Il termina en s'écriant : « Hier, dans un seul envoi, vous avez reçu 19 adresses des diverses communes du district de Louvèze qui me déclarent bon citoyen... Législateurs, prononcez !.,. Si mon arrestation peut être utile à la liberté, je déclare que je suis prêt à me rendre au tribunal d'Orléans avec la même célérité que je me suis rendu à la barre de l'Assemblée nationale... (2). »

L'Assemblée législative était édifiée. Rebecqui et Berlin furent déclarés non coupables. Ils reçurent les homeurs de la séance. Rebecqui, après avoir séjourné quelque temps à Paris, rr'vint plus tard continuer sa mission dans le Comtai. Elu député à la Convenlion par sa ville natale, il siégea avec Barbaroux du côté de la Gironde et finit, par suite, comme ce dernier, misérablement (3).

(1) Bibliolhéijue municipale. Journal des Départements méridionaux des 8 et 15 mai 1792. N»* 28 et 31, pages 117 et 131. Archives des Bouchesdu-Rhône. Série L. DépHriement. Liasse 94 bis.

(2) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence. Tome III, page 15.

(3) Rebecqui est une des plus nobles et des plus grandes figures de la Révolution à Marseille. Il joignait à une âme ardente un tempérament belliqueux. Son horreur de l'injustice, devait le rendre de bonne heure le défenseur des faibles et des opprimés. Il exerçait la profession de liquoriste dans sa ville natale quand la Révolution éclata. Il s'y jeta à corps perdu. Das les débuts, on le trouve avec Lieutaud, Brémond-Jullien et quelques autres, loi-squ'il fut question d" l'organisation de la première milice citoyenne dont il prit un moment le commandement. L'ardeur de ses opinions le signala bientôt à la haine de Taristocratie mai-seiliaise. Il fut compris dans

274 AIARSEILLE RÉVOLUTIONNAIRE

Bien des événements se passaient, à cette époque, dans le reste de la France. Il aurait été difficile à l'Assemblée législative de blâmer Rebecqui et Bertin. Elle voyait enfin l'abîme qui s'ouvrait devant elle. Le roi avait fait appel, il est vrai, à un ministère girondin et déclaré, le 20 avril, la guerre à l'Autriche. Quatre armées avaient été mises en mouvement ;

la première liste de proscription de l'affaire prévôtale et resta en prison au Château d'If pendant six mois. C'est lui que Taine traite de « principal meneur » de l'insurrection populaire du 19 août 1789 et cela sans auti-e preuve que celle de son juge, le grand prévôt. C'est de lui aussi que Mirabeau, le 26 janvier 1790, prononçait du haut de la tribune de la Constituante ces magnifiques paroles : « Au lieu de punir le sieur Rebecqui et les autres accusés de la procédure prévôtale de Marseille, il faudra les récompenser ; au lieu de les environner des terreurs qui précédent les supplices, il faudra les sortir en triomphe de leurs cachots, les mettre au nombre des coopérateurs de l'Assemblée nationale ; reconnaître nos principes dans leurs principes et les déclarer bons citoyens ou nous avouer nous-mêmes coupables. »

Le grand tribun avait réellement le don de prophétie Taine, lui-même, nous apprend que Rebecqui eut les honneurs du triomphe. Sa popularité l'éleva peu à peu aux plus haut» sommets du pouvoir. Il était membre de l'administration du département qu^nd il entreprit l'expédition d'Arles. Girondin dans l'âme, il suivit la fortune de Barbaroux et succomba avec lui à la Convention. Tandis que Barbaroux se rendait à Caen pour essayer d'organiser un mouvement de défense qui échoua piteusement, il se réfugiait dans sa ville natale. Des amis dévoués le cachèrent prudemment pendant de longs jours. Mais le sort des proscrits était fixé. Les Montagnards triomphaient définitivement. Rebecqui comprit que la fortune l'avait cette fois abandonné sans retour et de crainte de dévoiler, par sa présence, les personnes qui l'abritaient, il se résolut à mourir et se noya dans le Vieux- Port le 3 mai 1794. Son corps fut retrouvé le lendemain.

Ainsi finit un homme un instant célèbre. Il avait voué sa vie à la Révolution ; il la lui abandonna sans regret. Peu de révolutionnaires ont, comme lui, dans le parti de la Gironde, aimé jusqu'au bout sincèrement le peuple. S'il ne fut pas, à proprement parler, un grand homme, son rôle n'en reste pas moins considérable. Il représenta à Marseille cette élite intellectuelle qui prit corps avec la Révolution et souleva les masses. Rebecqui est, aujourd'hui, complètement oublié. La biographie de ce tribun populaire peut tenter quelque jour un érudit et celui-là fera véritablement œuvre utile, qui saura faire revivre cette grande figure inspirée de la Révolution et de l'amour du peuple.

Monlesquiou, commandant général de l'armée du Midi allait opérer sur les Alpes Mais le principal effort devait être porté dans le Nord et dans l'Est. Suivant le plan de Dumouriez, l'armée du Nord, sous le commandement de Rochambeau, avait reçu la mission d'envahir la Belgique. Rochambeau partageant ses forces en trois colonnes les dirigea sur Furnes, Tournai et Mons, pendant que La Fayette devait se porter de Namur sur Stenay.

Dès qu'ils furent en présence de l'ennemi, les volontaires des colonnes de Tournai et de Mons furent saisis d'une incroyable panique et rétrogadèrent dans le plus grand désordre, après avoir massacré le général Dillon qui commandait la colonne de Tournai (28 avril 1792). A la nouvelle de cette déroute, toutes les autres troupes furent forcées de s'arrêter. La frontière du Nord était découverte. Si les Autrichiens avaient su profiter de ce premier échec de nos troupes, ils auraient pu prendre la route de Paris. Ils se contentèrent de garder l'offensive eu attendant l'arrivée des Prussiens.

L'alarme fut grande en France. L'Assemblée législative, se rendant enfin un compte exact de la situation, prit des mesures de circonstance. Elle comprit qu'il était nécessaire de réprimer les émigrés et de contenir les factieux. Elle rendit un premier décret contre les prêtres non assermentés. Puis, pour rassurer les esprits à l'intérieur et prévenir les troubles, elle décida la création d'un camp de 20.000 fédérés sous la capitale. Ces deux décrets furent repoussés par le roi, qui opposa son veto et renvoya peu après le ministère girondm.

L'Assemblée législative ayant dissous la garde du roi, qui donnait journellement des marques d'incivisme, le monarque, tout en la licenciant, lui décerna des éloges. Jusqu'ici le peuple avait respecté le souverain et ne s'était attaché qu'à poursuivre ses ministres. Maintenant toutes les rancunes, toutes les défiances sont dirigée-; contre le monarque et le peuple de Paris répond au refus de sanctionner les décrets par la journée du 20 juin. Vingt mille hommes en armes forcent le château des Tuileries et défilent devant le roi et l'Assemblée Nationale. Louis XVT se coiffe du bonnet rouge, mais il con tinue d'opposer son veto. Un abime, dès ce moment, le sépare de la nation.

Pendant que l'Assemblée législative délibérait sur les moyens de sauver la patrie et nommait une Commission chargée de lui proposer des mesures, de nombreuses pétitions envoyées de tous côtés sollicitaient la déchéance du roi. Le Conseil général de la commune de Marseille fut l'un des premiers à manifester son indignation. « Législateurs, s'écrie-t-il, le roi des Français, pour achever de perdre sûrement la nation, vient de lui enlever trois ministres qui voulaient la sauver (1). Eh quoi ! cette nation qui a juré d'être libre, se laisserait-elle enlever tous ses moyens de défense ! Non; législateurs, elle est déterminée à périr ou à vaincre. . . Son roi lui déclare la guerre au dedans, tandis que par de lâches intrigues il la force à la porter au dehors. Qu'il cesse donc de se dire l'ami de la Constitution qu'il déchire et brûle d'anéantir. . . (2). »

Vers cette époque, les Girondins, effrayés de la tournure des événements, songèrent sérieusement à se retirer dans le Midi pour y fonder une République « que l'on pourrait étendre un jour, comme Charles VII avait autrefois étendu son royaume de Bourges (3).

« Barbaroux, écrit Thiers, vit Roland et tous deux, déplorant les catastrophes dont les patriotes étaient menacés, convinrent que le péril devenait tous les jours plus grand dans le l'oyaume. » L'intention d'en appeler à la province et de compter exclusivement sur elle entra dès lors dans les esprits girondins. Il faut leur savoir gré d'avoir adopté, en principe, Cette mesure dans un moment de crise grave. Mais on ne saurait assez les blâmer d'en avoir poursuivi l'application quand le roi fut déchu du trône et quel'unilé nationale ne courait plus de risques. Dans ses Mémoires, Barbaroux consigne tout au long le projet des Girondins. Voici comment s'exprime le futur conventionnel :

(1) Clavière, Roland et Servari. G'e!^t ce dernier qui avail i)ropobé la for mation du camp des 20.000 fédérés.

(2) Bibliotliéque municipale. Journal des Départenientf< Méiiclionaux du 30 juin 1790. No 70.

(3) Thiers. Histoire c/e la Révolution Fra7içaific'. Tome II, page 121.

MARSEILLE REVOLUTIONNAIRE -CW

« .. .Le refus de sanctionner le décret pour la réunion de 20.000 gardes nationaux sous les murs de Paris, seul moyen que le génie de Servan eût trouvé pour empêcher la trahison sur les frontières ou en prévenir l'etïet dans l'intérieur, écrit le jeune Marseillais, annonçait trop clairement l'intention d'ouvrir aux Autrichiens la route de Paris. Partout le fanatisme du veto royal apposé sur le premier décret contre les prêtres insermentés soulevait les campagnes ; partout les insurrections sur les grains se manifestaient au milieu de l'abondance ; le camp de Jalès se formait encore; les papistes d'Avignon remuaient, forts de l'absence de Rebecqui ; enfin, de toutes parts le péril nous pressait, de toutes parts la contre-révolution s'avançait. Dans ces affreuses circonstances, nous tournions nos regards vers le Midi ; nous y cherchions un point .de résistance. . .

Nous écrivîmes à la municipalité de Marseille de s'apprqvisionner de grains. Marseille suivit notre conseil ; le maire partageait nos opinions. Nous l'engageâmes à envoyer des hommes sûrs dans tous les départements du Midi et aux armées d'Italie, des Alpes et des Pyrénées, pour y former l'opinion et cinquante commissaires partirent pour cette destination (1). Nous l'engageâmes à sonder Montesquiou, général de l'armée des Alpes, dont l'ambition pouvait être heureusement dirigée pour la liberté et il ne tarda pas à entrer en correspondance intime avec lui (2). Enfin, aucun de nos avis ne fut négligé ; il resserra les liens entre Marseille et Toulon ; il cultiva l'amitié de Paoli et de ses Corses dont plusieurs bataillon?, passèrent à l'armée d'Italie, prêts s défendre nos droits communs au dedans comme au dehors. Il alla plus loin : il provoqua le' département des Boaches-du-Rhône à retenir le produit des impôts et le département les retint (3). »

(1) Nous reviendrons sur la mission de ces commissaires dans notre nroehain ouvrage sur les bataillons de volontaires des Bouches-du-Rhône.

(2) Montesquiou n'était ni jacobin, ni girondin. Il était simplement ambitieux. Quand La Fayette quitta son armée pour aller à Paris soutenir le trône, le maire de Marseille, Mourraille. lui demanda son opinion à ce sujet. Montesquiou couviit La Fayette. Dès ce moment il était perdu sans retour dans l'esprit des Marseillais et ceux-ci le dénoncèrent au club des .Jacobins à Paris.

(3) Barbaroux. ilémoires, pages 35 et 36.

« Ainsi, écrit Lourdes, se préparait le grand acte du 10 août qui devait renverser l'antique trône de nos rois, pour élever sur S:;s ruines un principe nouveau, mais juste : celui de la souveraineté du peuple ; et cet événement qui changea tout à coup les destinées de la France fut l'œuvre des Marseillais, de ces enfants chéris de la patrie, de ces fiers républicains qui étaient alors les premiers parmi les hommes libres (1). »

Nous ne saurions, certes, suivre jusqu'au bout l'auteur que nous citons et la prétention d'attribuer uniquement aux Marseillais le renversement du trône et l'avènement de la République nous paraît grandement exagérée. Néanmoins, il convient de remarquer que les Marseillais contribuèrent, pour une large part, à l'établissement du nouvel état de choses et l'opinion de Lourdes est, à notre avis, digne de remarque, pour opposer précisément la réalité à cette légende, trop accréditée de nos jours^ que Paris, seul, 'fit la Révolution et la République. Derrière Paris il y avait la France.

Cependant Barbaroux et Rebecqui poursuivaient toujours à Paris, sous l'influence des époux Roland, le dessein de former une république dans le Midi de la France si le patriotisme venait à être écrasé dans le Nord. Une carte à la main, ils cherchaient à établir les moyens qui pourraient réaliser leurs espérances (2). « Nous observâmes, écrit Barbaroux, que des bords du Rhin à la mer de l'Ouest, la France était partagée par les montagnes des Vosges, du Jura, et par la Loire qui coule dans la même direction. Entre les points où les rochers finissent et celui où commence la barrière des eaux sont des plaines assez vastes qu'il fallait défendre par un camp ; les montagnes l'eussent été par les habitants, et les bords de la Loire par des redoutes qu'on y aurait facilement élevées ; car

(1) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence. Tome III, page 27.

(2) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence. Tome III, page 27.

le fanatisme et nos fautes n'avaient pas encore armé la Vendée. Si l'ennemi eût forcé le camp, s'il eût passé la Loire ou traversé les montagnes du Jura, une seconde barrière devait l'arrêter: à l'est, le Doubs, l'Ain, le Rbône ; à l'ouest, la Vienne, la Dordogne ; au centre, les rochers et les rivières du Limousin. Plus loin nous avions l'Auvergne, ses buttes escarpées, ses ravins, ses vieilles forêts et les montagnes du Velay, jadis embrasées par le feu, maintenant couvertes de sapins, lieux sauvages où les hommes labourent la neige mais où ils vivent indépendants.. Les Gévennes nous offraient encore un asile trop célèbre pour n'être pas redoutable à la tyrannie et à l'extrémité du Midi nous trouvions pour barrières l'Isère, la Durance, le Rhône depuis Lyon jusqu'à la mer, les Alpes et les remparts de Toulon. Enfin si tous ces points avaient été forcés, il nous restait la Corse où les Génois et les Français n'ont pu naturaliser la tyrannie, qui n'attend que des bras pour être fertile et des philosophes pour se guérir de ses préjugés... (1). »

Rien ne peut mieux dépeindre la triste situation de la France à cette époque que les quelques lignes qui précèdent. C'est l'énergie du désespoir final qui se manifeste. Cependant, tout en prévoyant la possibilité d'une retraite obligée dans l'intérieur, par delà les montagnes, Barbaroux écrivif aux Marseillais pour les engager à offrir leurs forces à Pétion, maire de Paris, qui se débattait, à ce moment, au milieu des pires difficultés.

La Cour, en effet, faisait d'immenses préparatifs de défense; elle réunissait auprès d'elle tous les Suisses, rappelait la garde constitutionnelle récemment dissoute et s'entourait de toute la noblesse qui n'avait pas émigré. Des comoagnies de geniilhommes étaient formées sous le cDmmandement de d'Anglemont. La crise atteignait son maximum d'intensité. La Fayette venait de quitter le commandement de son armée pour mettre son épée au service du roi en profitant d'un reste de popularité dans la capitale Paris était partagé en deux camps qui menaçaient à tout moment de fondre l'un sur l'autre. La Cour, grâce à ses émissaires payés sur la liste

[\\ Barbaroux. Mémoires, pages 38 et 39.

civile, entretenait soigneusement la défiance. L'anarchie était à son comble. C'est alors que les Marseillais, indépendants et fiers, offrirent leurs bras à Pétion pour le seconder dans la lutte.

(( . . . Maire de Paris, s'écrient-ils, ami de la nation française et père du peuple parisien, vous avez acquis lé suffrage de la capitale et "^de l'empire. A ce titre vous méritez la confiance des Marseillais. . . Continuez votre œuvre, Pétion, sans que l'animadversion royale vous arrête. Le monarque français de 1792 n'est plus lé sultan de 1788 et sa colère, qui était jadis celle d'un dieu, n'est plus aujourd'hui que celle d'un homme... Les moyens peuvent vous manquer dans ces temps de crise où il se livre un combat à mort entre la liberté et la tyrannie, . . Les Marseillais s'indignent du repos où ils languissent, quand le péril semble menacer leurs frères. . . Parlez, Pétion, dites-nous combien il vous faut d'hommes libres ; nous saurons les trouver et périr aux Thermopyles... (1). »

Deux députés furent chargés de porter cette lettre à Paris, en même temps qu'une pétition à l'Assemblée législative. « Cette pétition, dit Thiers, produisit dans l'Assemblée une grande agitation et provoqua de longs débats. » Les membres du côté droit s'opposèrent vainement à l'impression de cette pièce et à son envoi dans les déparlements sous prétexte que c'était les inviter à l'insurrection. Mais le moment était venu, écrit Lourdes dans son Histoire de la Révolution en Provence, où une nouvelle révolution était nécessaire. La masse des députés le comprit et le décret d'impression et d'envoi passa à une grande majorité. Toute la France reçut, quelques jours après, cette adresse dont nous détachons les passages suivants :

« Législateurs! s'écrie la Ville de Marseille, la liberté française est en péril ; les hommes libres du Midi se sont tous levés pour la défendre. . .

« Le jour de la colère du peuple est arrivé. Ce peuple que l'on a toujours voulu égorger ou enchaîner, las de parer des

(1) Bibliothèque municipale. Journal des Départements méridionauoa du 5 juin 1792. N» 44, pages 165 et 166.

coups, est prêt à en porter. . . Législateurs! la force populaire fait toute votre force ; vous l'avez en main, déployez-la... Plus de délais, plus de ménagements, point de capitulation. Une lutte entre le despotisme et la liberté ne peut être qu'un combat à mort: car, si la liberté capitule, elle périra ; si elle pardonne au despotisme, tôt ou tard il la tuera. Quiconque pense autrement est un insensé qui ne connaît ni l'histoire, ni le cœur humain, ni l'infernal machiavélisme de la tyrannie. . . (1). ))

La pétition des Marseillais fut présentée à l'Assemblée législative le 19 juin. Le même jour, le maire de Marseille, Mourraille, recevait de Barbaroux ces quelques mots : « Envoyez à Paris 600 hommes qui sachent mourir (2). » Le cliib de la rue Thubaneau, prévenu aussitôt, chargea son comité de préparer un rapport sur cette question (3).

La lettre de Barbaroux fut l'étincelle qui fit jaillir des masses déjà électrisées et préparées la terrible phalange. Les Jacobins de Marseille, étonnés de l'apathie apparente de leurs frères de Paris, ne leur avaient-ils pas écrit, un mois auparavant, que l'on commençait dans le Midi à s'inquiéter de la léthargie parisienne !... « N'est-il donc pas possible, disent-ils à la date du 27 mai, d'aiguillonner ces braves vainqueurs de la Bastille (4) ? » Le rôle de Marseille était prévu d'avance. Pierre Baille, au sein du club, s'écriait quelques jours après: « D'après les conjectures les plus probables, c'est aux départements méridionaux, et notamment à Marseille, qu'est réservée la gloire de sauver la liberté (5). »

On conçoit ainsi l'enthousiasme qui dut présider à la levée des patriotes de la cité phocéenne que le sort devait faire marcher sur Paris Le roi, il est vrai, a opposé son veto à la

(1) Bibliothèque municipale. Journal des Départements ^néridionauco du 16 juin 1792, N» ij. page 187.

(2) Barbaroux. Mémoires, page 40.

(3) Bibliothèque municipale. Journal' des départements méridioyiaux du 2.3 juin 1792, No 47, page 197.

(4) Pollio et Marcel. Bataillon du 10 Août, page 62. . - - ^

!.">! Bibliothèque municipale. Journal des Départements méridionaux du 24 mai 1792, page 146.

formation du camp des fédérés; mais qu'importe aux Marseillais la sanction royale quand il s'agit de combattre pour la Constitution !... Le club vote par acclamation la levée du bataillon, le 22 ; le Conseil général de la commune l'accepte le lendemain. Le même jour, le directoire du district y adhère à son tour et s'engage, par arrêté, à fournir les fonds nécessaires pour l'expédition. Immédiatement la levée s'organise. Un avis placardé par la municipalité, le 24, fait connaître que « nul citoyen ne sera admis à se faire inscrire s'il ne justifie qu'il a fait son service personnel dans la garde nationale depuis le 14 juillet 1790 et s'il n'est porteur d'un certificat de civisme délivré par sa compagnie. » Douze commissaires sont nommés à l'effet de vérifier si les volontaires remplissent les conditions requises (1).

La nouvelle des événements du 20 juin active les inscriptions. Les volontaires se présentent en foule. On choisit les meilleurs parmi ceux qui s'imposaient déjà à l'attention par leur probité et leur civisme. Ceci pour affirmer, une fois de plus, la vérité historique en dépit des assertions erronées, calomnieuses et souvent fantaisistes des écrivains de toutes les époques. D'après Blanc Gilly, qui se vendit à la cour, comme Lieutaud et fut plus tard décrété d'accusation, le bataillon marseillais est « une horde de brigands sans patrie et de bêtes féroces ». Pour J.-L. Victor, « c'est le reste impur du camp deMonteux.» Peltier veut que l'armée marseillaise soit un « ramas d'hommes perdus, de Barbaresques, de Maltais, de Génois, d'Italiens, de Piémonlais ». D'après Maton de la Varenne, ce sont « des brigands amenés du bagne de Marseille. » Plus près de nous, Henri Verne, en 1862, qualifie le bataillon de « horde révolutionnaire de tous pays, repris de justice, honte de la Provence ». Des écrivains libéraux, euxmêmes, et non des moindres, mal renseignés, sont d'une partialité révoltante. Faut-il croire, comme l'écrivent Pollio et Marcel dans leur ^a^ai^^n du 10 Août, qu'en histoire le mensonge est une force ? Louis Blanc traite les Marseillais « d'aventuriers intrépides ». Thiers s'est contenté de dire que

(1) Archives municipales. Délibérations du Conseil général de la commune. Tome 3, page 7.

le bataillon était tout ce que Marseille renfermait de « plus exalté » ; mais Michelet, disent les auteurs que nous citons, est allé plus loin, trop loin et n'en est jamais revenu. Pour le grand historien, les « Marseillais, quoique jeunes, sont de vieux batailleurs de la guerre civile, faits au sang, très endurcis... étranges créatures telles qu'on n'en voit guère de pareilles que sous le violent climat de la Provence. » Lamartine les appelle « des scélérats aguerris au crime... accès vivant de la fureur démagogique qui refluait des extrémités de l'Empire pour rendre la force au cœur >). « Le mal ne serait pas très considérable, écrivent les auteurs du Bataillon du 10 Août, si les grands noms de Michelet et de Lamartine ne donnaient à des accusations de ce genre une sorte de consécration. On ne peut croire que de tels historiens aient écrit parfois à l'aventure et on les consulte, on s'appuie d'eux, on propage volontiers leurs erreurs. . . (1). »

C'est ainsi, en effet, qu'on écrit l'histoire. Au fond toutes les opinions énumérées plus haut se ressemblent : les Marseillais du 10 août représentent la lie de la population, où domine l'élément étranger. Les auteurs les plus divers ont brodé sur ce thème et n'ont pas varié. Les contemporains, eux-mêmes, furent parfois dans le doute à leur sujet. A quoi cela tient-il ?

(1) Les citations qui précédent sont empruntées au magnifique ouvrage de MM. Pollio et Marcel sur le bataillon du 10 août. Dans un volume de près de 500 pages, les auteurs, qui joignent à une érudition remarquable une documentation appropriée, nous paraissent avoir accompli un véritable tour de force. Dans une étude aussi concrète, on ne saurait véritablement faire mieux. Nous avons retrouvé aux archives de la Ville ou à la bibliothèque municipale une partie des documents dont ils se sont servis. Le cadre de notre propre ouvrage ne nous permet pas de critiquer leurs sources. Mais nous acceptons la portée générale de l'œuvre dont nous recommandons vivement la lecture à tous veux que l'histoire de la célèbre phalange pourrait intéresser.

284 AfARSEILLE RÉVOLUTIONNAIRE

D'abord, à l'époque révolutionnaire, le nom seul de « Marseillais » inspirait la terreur. Ceci est un fait. Mais la légende ne saurait constituer l'histoire. Ceux qui l'ont créée étaient ceux-là mêmes qui avaient intérêt à noircir des hommes dont les actes étaient en opposition avec leurs principes. Les écrivains royalistes, au début, profilèrent habilement de cette prédisposition naturelle des esprits dans les préveiUions injustes dont le nom marseillais était l'objet. Marseille (beaucoup l'ignorent) avait pris en France la tête de la Révolution. Les masses n'étaient pas eucore éclairées qu'elle avait déjà bouleversé l'ancien état de choses. Le parti de la Cour, à l'origine, vil en elle son plus mortel ennemi. Nous n en voulons pour preuve que cette masse de troupes, énorme pour l'époque (8.000 hommes), qu'elle dirigea contre elle sous un prétexte spécieux. « C'est une chose terrible, écrit précisément Louis Blanc, à propos du bataillon du 10 août, que la calomnie au service de la peur. » On se mit à trembler avant d'avoir vu l'ennemi parce qu'on l'avait seulement pressenti. Et quand la France entière marcha sur ses trac-'s, Marseille, néanmoins, conserva sa réputation d'enfant terrible parce qu'elle avait secoué, la première, la torpeur de l'esprit public faite de sujétion administrative et d'atavismes séculaires. C'est ainsi qu'inconsciemment, on garde, parfois, une espèce de rancune à celui qui tout à coup découvre sous vos pas le précipice où vous alliez choir et vous redresse sur (a bonne voie. L'esprit public, en France, crut volontiers que les Marseillais, trop -enthousiastes, étaient indisciplinés et exaltés parce qu'ils avaient senti, avant tous, l'indépendance et deviné la liberté.

Il est un autre fait à considérer. Le bataillon du 10 août, pris isolément, apparaît dans l'histoire générale de la Révolution à la façon d'un météore. Son audace surprend et déroute. D'où vient-il ? Que veut-il ? Où va-t-il ? On connaît son rôle à la journée dulOaoùt mais rien ne le précède, ni ne le suit. Voilà l'écueil précisément. Il faut bien définir ce type, lui donner un caractère, étudier sa physionomie. De la, parfois, un travail d'imagination chez l'écrivain qui, faute de malière, s'exerce à un plagiat déguisé. L'histoire, nous l'avons dit, s'écrit à Paris. Or, à Paris, on a vu évoluer la capitale à la veille des grands événements; la mentalité de la foule n'a pu

échapper à l'historien qui la suit pas à pas et peut ainsi expliquer rationnellement tous ses actes. Mais ce bataillon marseillais qui surgit à l'improviste et renverse le trône du roi au 10 août sort tout à fait du programme. Pour le connaître il faudrait l'étudier, non à Paris, sur réputation et en passant, mais dans son lieu d'origine.

Volcniaire du bataillon du lo août

'Collection Arbaudi

Il n'est pas né en un jour de folie révolutionnaire, comme le pensent beaucoup d'écrivains qui ne sauraient expliquer autrement une exaltation à leurs yeux passagère. Il a un passé et une histoire. Nous connaissons l'un et l'autre. C'est le fruit d'une ville ardente et fière qui depuis trois ans secoue résolument les chaînes du tyran. C'est le bataillon sacré qui s'est levé au nom d'une ville de cent mille habitants pour défendre, jusqu'à la mort, cette liberté à peine née. C'est la quintessence de cette magnifique garde nationale, unique en France par sa solidité à toute épreuve et son homogénéité. A Paris, les forces populaires sont divisées, parfois corrompues. Ici, c'est un bloc intangible qui fournira d'un seul é'an 5.000 défenseurs à la patrie. On ne peut séparer le bataillon du 10 aotît, choisi dans son sein, de cette cohorte célèbre qui a terrassé l'aristocratie, soutenu Avignon et. vaincu Arles. Nous connaissons ses aspirations, nous l'avons vu à l'œuvre. Il n'a point l'àme féroce comme on s'est trop complu à le dire, mais il place la liberté au-dessus de tout et saura briser ce qui lui résiste.

Son départ est une fête civique ; son arrivée sera saluée par les applaudissements de tout un peuple. Quand il sera de retour, une foule en délire l'acclamera ; des fêtes seront données en son honneur et ces hommes tant vilipendés seront appelés des héros. Comme à Sparte, les mères les montreront en exemple à leurs fils. Leur vue rehaussera les courages, enflammera les cœurs. Un service funèbre sera organisé dans toutes les villes du département, et même à l'armée d'Italie (1), pour célébrer le culte de ceux qui sont morts au champ d'honneur. A Tarascon, 68 volontaires, prêts à partir, retarderont leur dépari pour assister à la cérémonie et jurer, en présence de la garde nationale, des autorités et du peuple réunis (2), de marcher sur les traces de leurs frères de Marseille.

Sont-ce des bandits les combattants du 10 août ? Mais alors qu'esl-elle donc véritablement cette garde nationale dont ils

(1) Bibliothèque municipale. Journal des départements méridioyiauœ du 30 août 1792. No 77, page 316.

(2) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. Sections d'Aix. Liasse 17 Us. (Lettre aux Antipolitiques).

M.UISEILLE RÉVOLUTIONNAIRE 287

sont l'image, la reproduction la plus fidèle ? Qu'est-ce donc que ce peuple qui les élève au pavois ? Faire leur procès c'est faire celui de la Révolution elle-même. On ne peut s'y tromper. Quand les héros du 10 août revinrent dans leur ville natale, leur ardeur guerrière ne fut point ralentie. Ils avaient défendu la GonsUtution ; restait à combattre l'étranger. Plus heureux que Pollio et Marcel, nous avons pu les suivre à leur retour. Une partie des volontaires du 10 août forma le noyau de la « Phaiange marseillaise » amalgamée plus tard dans la 103* demi-brigade (armée d'Italie). D'autres prirent du service dans l'armée des Pyrénées-Orientales. Un certain nombre restèrent à Marseille et figurèrent à la place d'honneur dans les cérémonies publiques pour exalter le patriotisme des habitants. Tels étaient les combattants du 10 août et voilà ce qu'ils devinrent par la suite. Nous allons voir ce qu'ils firent.

A peine la levée s'organise que les villes environnantes réclament le grand honneur de fournir leur contingent. Arles envoie quinze monnaidiers des plus résolus ; Toulon seize citoyens d'un civisme éprouvé. Tout le Midi a depuis longtemps les yeux fixés sur Marseille. Montpellier organise aussi un bataillon de fédérés. Deux députés de cette ville viennent s'entendre sur les mesures communes. Ils sont reçus au club des Amis de la Constitution avec enthousiasme. L'un d'eux, nommé Mireur, à l'issue d'un banquet, entonne d'une voix sonore un chant sublime inconnu jusqu'ici. C'est l'hymne guerrier de Rouget de l'Isle, c'est « le chant de guerre de l'armée du Rhin » qui aura nom bientôt La Marseillaise. Dès la première strophe les convives sont électrisés ; chaque couplet est accueilli par des applaudissements frénétiques. Le Journal des départements méridionaux, imprime aussitôt les paroles ; le lendemain il est connu par toute la ville. Marseille s'en est emparée ; le bataillon du 10 août va le répandre par toute la France. Grâce à lui, le chant national fera bientôt le tour du monde avec les trois couleurs.

Le 28 juin la levée est terminée. Le même jour, les volontaires se réunissent dans l'église Saint-Dominique pour élire Jeurs chefs. C'est Moisson, ancien militaire, « homme de cœur et de résolution», qui est nommé commandant en chef. Le commandant en second a nom : Garnier. C'est lui qui s'est

MARSKILLE REVOLUTIONNAIRE

emparé, à la tête d'une élite, du fort de Notre-Dame de-la- Garde Dans quinze mois il sera nommé, par les représentants du peuple, général de division sur le champ de bataille et sauvera, à Toulon, l'armée républicaine d'un véritable

L,e général Garnier, commandant en second du bataillon du lo août

(Collection Aibaud)

désastre, lors d'une sortie faite par les assiégeants (affaire du 30 novembre 1793). Ce sont là les « comédiens » dont parle Taine, à propos des citoyens qui ont dirigé l'expédition de Notre-Dame. Les chefs donnent la mesure des hommes qui les ont élevés au pouvoir. Le bataillon est prêta partir maintenant. Le 29 juin, la municipalité de Marseille annonce leur départ aux municipalités du département en ces termes :

« Frères et amis, la liberté est en danger ; elle serait anéantie, si la nation entière ne se levait pour la défendre. Les Marseillais ont juré de vivre libres. . . Cinq cents d'entre eux, bien pourvus de patriotisme, de force, de courage, d'armes, bagages et munitions, partiront dimanche ou lundi pour la capitale. Ils formeront une brûlante étincelle de ce feu sacré qui enflamme le cœur des patriotes. . . Nos concitoyens passeront dans votre ville ; ils vous demanderont au nom de Marseille, l'asile et l'hospitalité. . . (1). '»

L'Assemblée nationale fut à son tour prévenue. Voici comment la municipalité annonce à Barbaroux, toujours à Paris, le départ du bataillon : «... Nous avons tout lieu de •croire que ce rayon de liberté, émané du foyer du Midi, embrasera l'air inflamrnable des contrées qu'il parcourra et nous verrons avec quelle matière on pourra parvenir à éteindre le feu sacré de la liberté dont la lumière offusque tant les yeux des lâches partisans du despotisme. . . (2). »

Une fête civique en l'honneur du bataillon réunit, le 29 juin, sur le cours Saint-Louis, toutes les autorités constituées, la garde nationale et le peuple. On planta alors le premier arbre de la liberté.

Enfin, le 2 juillet, à 7 heures du soir, le bataillon se rassemble pour le départ. Maillet cadet, au nom des Amis de la Constitution, harangue les volontaires et leur fait ses adieux. H remet au brave Moisson un bonnet phrygien, gage d«^ la liberté qu'ils vont défendre (3). On chante la « Marseillaise »

iJ) Pollio et Marcel. — Bataillon du 10 Août, pages 137 et 138.

,2) Mémoires iné>lits de Pétion et Mémoires de Buzot et Barbaroux publiés par Dauban, page 463.

(3> Bibliothèque municipale. Journal des Départements Méridionaux du 5 juillet 1792. n» 53, page 218.

et chaque citoyen-soldat reçoit un exemplaire imprimé du chant désormais célèbre.

A huit heures, le bataillon s'ébranle. A son centre flottent les plis de son fier drapeau tricolore. Il traîne à sa suite deux canons et un caisson. Il défile au milieu du peuple au chani de la strophe héroïque :

Ixe bataillon du lo août en route poun Paris — "La Marseillaise

(Collection du Musée Borély)

Amour sacré de la patrie !... et disparaît dans la brume tombante de la nuit et la poussière du chemin. Le terrible et ardent refrain : « Aux armes, citoyens ! » meurt dans le lointain. . . (1).

(1) PoUio et Marcel. Bataillon du 10 Aoiit, page 143.

Voilà donc le fameux bataillon en route pour la capiiale. Laissons-le poursuivre son chemin et rappelons ici, brièvement, les événements de l'époque.

Le péril était grand en ce moment. Les cours étrangères, enhardies par leurs premiers succès mobilisent leurs troupes sur nos frontières. A l'Autriche viennent se joindre la Prusse, le Piémont, l'Espagne. 100.000 Prussiens et Autrichiens sont sur le Rhin. Le 11 juillet, l'Assemblée législative déclare la « patrie en danger ». Le canon tonne d'heure en heure en signe d'alarme ; sur les places publiques, les officiers municipaux reçoivent les noms des citoyens qui, au milieu des applaudissements, viennent s'enrôler. L'eCfers'escence est générale ; une sorte de fièvre exalte les passions révolutionnaires.

A Marseille, le péril parait encore plus immédiat. Une escadre russe et uae escadre espagnole menacent les côtes ; une armée d'émigrés fait, à Nice, des préparatifs d'attaque.

L.e maire Mourraille, avec une énergie et une activité surprenantes, réorganise la ligne de défense du littoral. Des batteries sont établies au Château d'If, à Endoume, à Corbière, à Arenc, au mont Redon, au Pharo. La garde nationale s'exerce à la manœuvre tous les jours ; des canonniers sont détachés dans les ouvrages. Le Comité militaire nomme deux commissaires pour activer la levée des volontaires. Les quatre premiers bataillons, déjà organisés, n'attendent plus que le signal du départ (1).

U) Arcliives municipales. Série H, non classée. — L'amphithéâtre pour recevoir les enrôlements était dressé àlaplaceSaint-Louis. Il était auréolé de guirlandes et de banderoles et ofiFrait aux regards des couronnes civiques ; des branches de chêne en surmontaient le pourtour. Deux piques, entrelacées et recouvertes du bonnet phrygien, entouraient le drapeau aux trois couleurs qui flottait au-dessus d'une table posée sur deux tambours. Trois officiers municipaux, a ssistés de six notables, délivraient aux volontaires leur certificat d'enrô'ement, au son d'une musique guerrière. C'est ainsi que furent levés, dans un élan d'enthousiasme indescriptible, les 6<-- et Te bataillons des Bouches-du-Rhùne et la compagnie de chasseurs Carrière.

A l'intérieur la lutte est de plus en plus vive entre les partisans de la Cour et le peuple. Malgré le veto royal sur la formation du camp de 20.000 hommes, de toutes parts les fédérés accourent. Pour prévenir l'effet de ces rassemblements, le nouveau ministre de l'Intérieur a bien enjoint, le 30 juin, à toutes les autorités du royaume de s'opposer, au besoin par la force, au départ des volontaires ; mais beaucoup déjà sont en route. C'est alors que le ministère feuillant fait substituer au projet primitif la formation d'un camp à Soissons. De cette façon le danger est écarté.

Néanmoins, les Girondins obtiennent que les fédérés soient autorisés à passer par Paris, lieu de destination d'o^?igine. Le 2 juillet, jour du dépari du bataillon marseillais, l'Assemblée législative rend un décret ainsi conçu : «Lors de leur passage à Paris, les fédérés recevront des billets de logement jusqu'au 18 inclus. Ceux qui n'arriveront qu'après le 14 juillet ne pourront prolonger leur séjour dans la capitale au delà de trois jours ; ils se rendront successivement à Soissons où tout devra être préparé pour les recevoir. » L'Assemblée ayant voté l'urgence, le décret fut sanctionné sans observation par Louis XVI. Les fédérés p'jrent ainsi, en toute tranquillité, affluer à Paris.

Cependant la Cour continuait à faire des préparatifs hostiles. Pour faire échec aux régiments qu'elle mobilisait à la hâte, le Comité jacobin fit nommer un « Comité central de fédérés », composé de 43 membres. Dès qu'il fut organisé, ce Comité rédigea un programme de lutte dans lequel il était dit : « Arrivés ou en route les fédérés ne doivent point se laisser diviser; ils doivent faire masse à Paris et, malgré tous les ordres qui pourraient leur être donnés, refuser de se rendre au camp de Soissons (1). »

La journée du 14 juillet se passa, néanmoins, sans encombre ; mais les esprits étaient surchauffés. Une guerre à mort se préparait ; le choc devenait de jour en jour inévitable, La présence des Suisses, surtout, exaspérait les masses.

Sur la motion de Fauchet, l'Assemblée décida, le 15 juillet, que les troupes de ligne seraient éloignées de la capitale. Le

(1) Pollio et Marcel. Bataillon du 10 Août,

MARSBILLB RÉVOLUTIONNAIRE 293

colonel des Suisses opposa les capitulations et la Cour se contenta d'envoyer deux bataillons à Gourbevoie.le troisième à Rueil. De son côté, prenant acte d'une pétition des citoyens du Puy-de-Dôrae, l'Assemblée législative décréta la permanence des sections. Les résultats de cette importante mesure ne se firent pas attendre. Dès le 24 juillet, les sections demandaient la déchéance du roi ; le 26, les Girondins adoptaient la proposition de faire examiner par une Commission extraordinaire quels étaient les actes du souverain qui pouvaient entraîner cette déchéance. Telle était la situation politique au moment de l'arrivée du bataillon marseillais à Paris. Quant aux esprits, ils étaient arrivés, à la fin de juillet, au suprême degré de l'exaltation. Voici le tableau qu'en trace Barbaroux, dans ses Mémoires ;

(( On <e battait, dit-il, au Palais-Royal, dans les cafés, aux: spectacles ; la moitié d^ la garde nationale tenait pour la Cour; l'autre moitié pour le peuple. . . La fermentation était extrême ; les partis se choquaient ; on entendait ce murmure sourd qui présage les insurrections comme les mugissements des flots annoncent la tempête. La Fayette, disait-on, marchait sur Paris... La Cour laissait déjà percer la joie du succès (1). »

Les Marseillais parvinrent à Charenton le 29 juillet. Ils furent reçus dans cette ville par leurs compatriotes Barbaroux, Rebecqui et Pierre Baille, auxquels s'étaient joints un certain nombre de membres du Club jacobin.

Un banquet fraternel réunit les .Marseillais el leurs frères de Paris. A l'issue de ce banquet les hommes du bataillon furent logés chez les patriotes de Charenton. Les officiers et les chefs jacobins tinrent alors un conciliabule secret et adoptèrent un plan sur les dispositions à prendre en vue de s'emparer, sans effusion de sang, de la personne du roi (2).

Ce plan ne reçut pas son exécution. Le lendemain, 30 juillet, Santerre vint au-devant des Marseillais avec deux cents gardes nationaux seulement. La petite colonne descendit vers Paris en traversant la plaine de Bercy et fit son entrée dans

(1^ Barbaroux. Mémoires, page 65.

(2) Barbaroux. Mémoires, page 49.

la capitale par le faubourg Saint-Antoine. Son arrivée fut un triomphe (1). Les fédérés débouchèrent à midi par le « faubourg de gloire » sur la place de la Bastille où les attendait, depuis le matin, une foule immense qui les reçut comme des libérateurs. Une harangue fut prononcée au nom des Amis de la Constitution. Après une visite à Pétion, les Marseillais se rendirent, à deux heures de l'après-midi, à la caserne de la Ghaussée-d'Antin.

Le parti de la cour n'avait pas vu arriver sans effroi ces hommes du Midi que le baron Poisson définit de la sorte : « Tout ce que Marseille a pu fournir de plus énergique et de plus crapuleux et qui inspire partout la terreur (2). » Certes, les Marseillais inspiraient la terreur ; nous le reconnaissons sincèrement avec l'auteur, d'autre part si mal renseigné. Mais avec eux les patriotes n'avalent rien à craindre. On le vit bientôt.

Même avant son arrivée, le bataillon avait été en butte aux plus vives attaques. Il était représenté par les écrivains royalistes comme un amas de bandits qui ne respiraient que le sang. Un journal qui ne vécut que sept jours, et dont l'existence était assurée par la liste civile, vilipendait les braves Marseillais avec une rage croissante (3). Toute la presse cléricale et royaliste se répandait en invectives. Les libelles, les pamphlets faisaient rage. Mais cela ne sufïïsait pas. Il fallait prouver aux Parisiens que les Marseillais étaient dignes de la triste réputation qu'on leur faisait. Il était nécessaire de les amener par la force des choses à des actes de violence dont la responsabilité, sans doute, leur serait laissée tout entière. Pour cela, un guet-apens était nécessaire. Il fut créé le jour même de leur arrivée dans les circonstances suivantes :

Les Marseillais ont à peine déposé leurs armes qu'une députation de Jacobins vient les inviter à un banquet aux Champs-Elysées. Ils acceptent et se rendent sur-le-champ au

(1) PoUio et Marcel. Bataillon du 10 Août, pac;es 185, 186.

(2) L'Armée et la garde nationale, 1858. Tome 1er, page 451.

(3) La Véritable Contre-révolution ou les Marseillais à Pa^'is, par J.-L. Victor (Bibliothèque nationale). PoUio et Marcel, Bataillon du 10 Août, page 190.

Grand Salon où le couvert est dressé à leur intention. A une faible distance de cet établissement, un certain nombre de royalistes, déguisés en gardes nationaux, se réunissaient au même moment dans un établissement similaire. Il y avait parmi eux des grenadiers de la section des Filles-Saint-Thomas, entièrement dévoués au parti de la Cour.

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Dîner des Marseillais aux Champs-Elysées

;Collection Arbaud)

Une foule nombreuse a suivi les Marseillais en criant sur tout le parcours : « Vive la Nation ! Vivent les fédérés ! Vivent nos braves frères de Marseille ! » Les grenadiers des Filles- Saint-Thomas ripostent aussitôt par les cris de : « Vive le roi ! Vive la reine ! Vive La Fayette ! » Les curieux, massés entre

296 MARSEILLE BEVOLUTIONNAIRE

les deux guinguettes, conspuent les grenadiers. Ceux-ci,, furieux, sortent du cabaret, l'épée à la main. Cette brusque apparition fait refluer la foule désarmée. Les royalistes viennent alors narguer les Marseillais sous leurs fenêtres. Des pierres sont lancées contre eux par la foule. Les grenadiers, surexcités, se ruent sur elle, le sabre haut. Tout à coup des cris se font entendre : « A nous les Marseillais. » Voici comment Barbaroux raconte l'épisode : «... A cet appel, les Marseillais sautent par les fenêtres, franchissent les palissades, joignent les grenadiers et les mettent en déroute. Un de ces derniers tire un coup de pistolet et tombe frappé d'un coup de sabre... .Jusque là tout annonçait une rixe ordinaire, mais voici des faits qui laissent entrevoir une trahison. Les grenadiers des Filles-Saint-Thomas fuient dans les Tuileries et le pont est à l'instant retiré. Ils montent au château et les dames de la cour leur prodiguent les soins les plus affectueux. L'une d'elles témoigne des alarmes sur son mari : « Ne craignez rien, lui dit la reine, votre « mari n'y était pas. » La reine savait donc quels hommes devaient célébrer cette orgie... (1). »

Ainsi, à peine arrivés à Paris, les Marseillais eurent une lutte à soutenir, un combat à livrer. Ce premier essai de leur force et de leur intrépidité acheva de leur mériter la réputation de bravoure qui les avait précédés (2).

Leur présence à Paris était vraiment nécessaire pour le grand acte qui se préparait. Cette poignée d'hommes résolus en imposait aux ennemis du peuple qui n'osaient plus se risquer. De l'aveu même de Peltier, les Marseillais étaient les maîtres de la capitale.

La confession de l'écrivain royaliste ne manque pas de saveur. Elle marque la prépondérance de ces fiers citoyens du Midi sur des esprits déjà émoussés par trois ans de luttes sans nombre. Elle place Marseille au premier rang dans

(1) Barbaroux. Mémoires, page 54.

(2) Lourdes. Histoire de la Récolution en Provence. Tome III,

^év^■■nement du 10 août. «... On venait, écrit encore Peltier, d'avoir un heureux échantillon de l'audace des Marseillais et de la faiblesse de Paris. Cette persuasion devint une certitude quand on vit que les deux cents Marseillais avaient amené en triomphe leurs prisonniers dans leur casernfî, en passant impunément devant ce même district où la défaite de leurs camarades avait fait mettre 4.000 hommes sous les armes, avec du canon. Et 4.000 hommes se contentèrent de faire toute la soirée une vaine parade devant la Comédie Italienne et n'o-^èrent pas bouger pour aller délivrer leurs compagnons des mains des Frères et Amis de Marseille. Dès ce moment Paris fut conquis sans ressource et sans espoir... (1). » On conviendra qu'il n'est guère possible d'avouer plus ingénument la défaite de ses propres troupes.

Marseille apprit avec la stupéfaction la plus profonde le guet-apens du 30 juillet. Le Club de la rue Thubaneau envoya aussitôt à Paris une adresse où perçait la menace : « Législateurs ! s'écrie-t-il, voulez-vous la liberté des peuples ou le triomphe des tyrans ?.. ; De tous les points de l'empire on vous désigne la source de nos maux ; pour la tarir on vous demande la déchéance du premier fonctionnaire public, qui seul entrave les succès de notre Révolution et cependant vous gardez le silence !, . . Qu'il soit l'effet de la faiblesse ou de la ci-ainte, il est toujours criminel, puisqu'il laisse un libre essor aux manœuvres des perfides Bourbons. . . Leurs lâches partisans ont insulté nos frères, nos amis les fédérés marseillais qui sont à Paris pour vous défendre. S'ils succombent sous les coups du tyran, non seulement les Marseillais accourront pour les venger, mais le tocsin patriotique sonnera partout et une armée innombrable de citoyens s'unira à eux pour la cause de la liberté et malheur à ceux qui ne seront pas patriotes !. . La patrie est en danger!... Si vous hésitez à frapper le traître, bientôt le peuple vous l'ordonnera (2). »

I.a prophétie devait bientôt s'accomplir. Lorsque cette adresse parviendra à Paris, les événements du 10 août auront

(1) Peltier. Histoire du 10 Août. Tome I, pages 30 et 31. Pollio et Marcel. Bataillon du 10 Août, page 212.

l2i Bibliothèque municipale. Journal des Départements Méridionaux du 11 août 1792, no 54, page 282.

changé, cette fois, la face des choses. Il avait fallu, pour amener ce résultat, l'insolent manifeste du duc de Brunswick qui menaçait Paris d'une destruction totale si Louis XVI n'était rétabli dans toutes ses fonctions. Le peuple, exaspéré et poussé à bout, allait enfin répondre aux tyrans coalisés par l'insurrection.

Dès les premiers jour d'août, les Jacobins prirent les mesures nécessaires ; un Comité secret organisa un plan d'attaque du château des Tuileries. A un signal donné, les faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau ainsi que les fédérés devaient prendre les armes. De son côté la Cour, qui n'ignorait rien des dispositions populaires, prépara ses moyens de défense. Elle rappela à la hâte les trois bataillons suisses, en garnison à Rueil et à Courbevoie. Cependant la présence des Marseillais la gênait considérablement. Le 1" août, elle avait fait demander, par la droite, 'e départ du bataillon et son envoi au camp de Soissons. Mais Guadet déposa un rapport annonçajit que les volontaires qui s'y trouvaient déjà manquaient de tout, de tentes, d'armes, de vivres et de munitions. La gauche accusa les ministres d'impéritie, de trahison. Trois commissaires furent envoyés sur place pour vérifier les faits. En attendant, le bataillon marseillais resta à Paris.

Le 2 août, une députalion parut à la barre et lut la pétition suivante: « Législateurs, nous venons au nombre de cinq cents acquitter le serment que Marseille a fait de combattre pour la liberté. Mais la liberté n'est pas la cause du roi, et, lorsque nous allons verser notre sang, il nous importe de savoir si c'est pour Louis XVI ou pour la patrie Hâtez-vous, législateurs, de prononcer une déchéance mille fois encourue et lorsque vous voyez le peuple égorgé au nom de la Constitution, sauvez-le par la Constitution

Vous n'avez pas enlevé La Fayette à l'armée qu'il s'efforce de corrompre, et vous demandez aux citoyens de voler aux frontières!.. Mais des citoyens libres sont-ils donc faits pour obéir au perfide esclave de la Cour ?.,. La patrie trouvera parmi nous des défenseurs. La Fayette n'y trouvera pas de soldats. .. (1). »

(1) Moniteur du 4 août 1792.

Jusqu'ici l'Assemblée législative a donné les marques de son approbation aux vœux populaires. Maintenant, les choses marchent trop vite et vont plus loin que ne le veulent les députés de la Gironde. Eflfrayés, ils reculent. Dès ce moment ils se voient devancer par les Jacobins qui prennent la tête du mouvement révolutionnaire. La Commune est prête et peut se lever.

Le 4 août, le bataillon marseillais reçoit sur sa demande 5.000 cartouches. Il se transporte, le même jour, au couvent des Gordeliers et se trouve ainsi mieux placé à proximité du champ de bataille qui lui est assigné, entre les faubourgs populaires de Saint-.\ntoine et Saint-Marceau.

Le 6, une nouvelle députation de Marseillais parait à la barre et demande la suspension immédiate du pouvoir exécutif ; elle réclame encore la déchéance du roi. Les Girondins ne croient pas au péril. Le 8, l'Assemblée repousse, à une forte majorité, le décret d'accusation contre La Fayette. Le 9, elle ajourne, pour la seconde fois, la question de la déchéance. Cette fois le sort en est jeté. On se passera de l'Assemblée ; on lui imposera, comme au roi, ses volontés. Le Comité secret d'insurrection donne ses ordres de détail pour la nuit même.

A 11 heures du soir, Danton, dont on connaît le rôle pendant cette journée terrible, se trouvait aux Gordeliers au milieu des Marseillais qu'il électrisait pour la lutte. Fréron l'accompagnait. A 11 heures et demie, Danton s'écrie de sa voix tonnante : « Nous allons sonner l'insurrection. » Presque au même instant un coup de fusil est tiré dans la cour du Commerce ; le cri : Aux armes ! devient bientôt général. L'insurrection est proclamée.

Il est minuit. Les Marseillais se forment en files par compagnies ; la colonne s'ébranle et se présente devant le pont Saint-Michel qui est occupé par une partie de la garde nationale aux ordres de Mandat. Le commandant marseillais se porte, seul, à l'entrée du pont et demande le passage. Il lui est refusé. Irrité, Moisson s'écrie : « Nous passerons d'une manière ou d'une autre (1). » Néanmoins, comme il n'a pas

(1) Pollio et Marcel. Bataillon du 10 Août, page 281.

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encore entendu retentir le canon d'alarme, il se retire et attend patiemment.

Il n'attend pas longtemps. A minuit 3/4, le bruit du canon fend les airs au milieu du silence. Il a été Uré sur le pont Neuf. C'est la preuve que ce pont est au pouvoir des insurgés. A son tour le tocsin retentit. Il sonne d'abord aux églises comprises dans les circonscriptions des Gravilliers, des Lombards et de Mauconseil. Il s'étend de proche en proche. C'est le moment de l'action. Moisson met sa troupe en mouvement et ?'avance au devant du pont Saint-Michel, bien décidé à en forcer, cette fois, le passage. A son approche la garde nationale abandonne le terrain de la lutte. Les Marseillais campent sur le pont et attendent le jour. Le point de communication entre les deux faubourgs est assuré ; les colonnes de Saint- Marceau pourront se joindre à celles du faubourg Saint- Antoine.

A une heure du matin, Danton est appelé en toute hâte à l'Hôtel de Ville. Il y court. Les commissaires des sections viennent de chasser la municipalité et de proclamer la Commune révolutionnaire. Celle-ci prend des mesures énergiques. Elle casse le Conseil général et l'Etat-major de la garde nationale. Elle fait appeler Mandat, le commandant de l'armée parisienne, pour qu'il rende compte de sa conduite. Mandat ebt dévoué à la cour. Il a donné l'ordre de laisser franchir les ponts aux troupes insurgées ; la gendarmerie du roi et le bataillon de service à l'Hôlel de Ville doivent les attaquer par derrière lorsqu'elles se porteront au château. L'interrogatoire est bref; Mandat est envoyé en prison à l'Abbaye. Comme il traverse la place de Grève, un homme l'abat d'un coup de pistolet et son corps est jeté dans la Seine. Santerre est nommé sur-le-champ commandant général de la force armée. Les colonnes des insurgés reçoivent simultanément Tordre de se porter en avant. Il est maintenant 6 heures du matin.

Le bataillon marseillais quitte le pont Saint-Michel, traverse la Cité et passe le Pont-au-Change. Il longe les quais à la hauteur du Pont-Neuf et se joint alors à la colonne du faubourg Saint-Antoine, dont il prend la tête. La mort de Mandat a atterré la cour et désorganisé la défense. Les troupes royales, découragées, se replient à mesure sur le château. Apres avoir

longé les quais, les insurgés s'engagent dans la rue Saint- Honoré et atteignent la place du Louvre. Les gendarmes du roi, qui avaient reçu la mission de défendre la place, l'abnndonnent précipitamment et se replient en désordre. A 8 heures, la tête de colonne des forces populaires est à hauteur du Carroussel. Elle arrive sur la place et s'y déploie. Au même instant, le roi, abattu et sombre, abandonnait le château et se réfugiait au sein de l'Assemblée, jugeant dès ce moment toute résistance inutile.

-- Le Carroussel est séparé du chàtea^i par une haute muraille. Derrière cette muraille se trouvent trois cours : la cour des princes, en face du pavillon de Flore ; la grande cour ou cour royale devant les trois pavillons du centre, enfin la cour des Suisses du côté du pavillon de Marsan. Chacune d'elles communique, par une porte cochère, au Carroussel.

Westermann, à cheval, se présente devant la porte royale, au centre, et en demande l'ouverture. Elle lui est refusée. Les insurgés apportent des madriers et la battent en brèche ; elle cède bientôt. Le commandant Moisson pénètre le premier dans la cour royale, le pistolet au poing. Sa troupe le suit au pas de charge par huit hommes de front. Mais les défenseurs du château se sont retirés à l'intérieur. Moisson place le bataillon en équerre dans la cour royale, les Bretons aux ailes, la fameuse légion des ^^lobroges, au centre, derrière les Marseillais. Vingt mille citoyens-soldats de?, faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, se massent autour de la terrible avant-garde. Les deux armées sont en présence !. . . (1).

Tout à coup, les canonniers de la garde nationale dévouée à la Cour, dans un élan spontané, tournent leurs six canons contre les Tuileries et se jettent dans les bras des assaillants. A leur tour, les gendarmes du roi sortent du grand vestibule, mettent leurs chapeaux au bout de leurs baïonnettes et se joignent au peuple. Les grenadiers des Filles-Saint-Thoraas, eux-mêmes, refusent la lutte. On leur crie de venir fraterniser et qu'on n'en voulait qu'aux Suisses. Ainsi, remarquons-le en passant, s'il n'y avait pas eu de Suisses en France, à cette

l'I) PoUio et Marcel. Bataillon du 10 Août, pages 298 et suivantes.

époque, la révolution était accomplie. Et cela sans effusion de sang.

Les Suisses sont abandonnés à eux-mêmes. Ont-ils compris le peuple, cette fois, ou est-ce une trahison? Le fait est qu'ils fraternisent aussi et, en signe de conciliation, jettent des paquets de cartouches par les fenêtres. Westerman, Garnier et Langlade, capitaine des canonniers, s'aventurent librement dans les escaliers du château. Westerman, en langue allemande, félicite les Suisses et les exhorte à déposer les armes en leur promettant la vie sauve. Les sentinelles laissent passer les insurgés, qui montent jusqu'à la porte de la chapelle.

A ce moment, les officiers suisses donnent l'ordre aux soldats du premier étage de tirer sur la cour. A l'instant une détonation terrible éclate au dehors. Au bruit de cette décharge, les Suisses du second étage tirent aussi. Trois feux de salve couchent par terre plus de cent victimes. Le vestibule est encore encombré de fédérés et de gardes nationaux. Les insurgés, surpris, reculent et regagnent en désordre le Garroussel.

Dès la première décharge^ le commandant Moisson est blessé à la jambe. Ses soldats l'emportent. Le commandant en second, Garnier, que nous avons laissé dans l'intérieur du château, se voit poursuivi dans les appartements à coups de baïonnette. Il se pare de son sabre, saute de la barrière du grand escalier, échappe aux balles de ses propres soldats, tombe sans se blesser et se met à la tête des Marseillais (1).

(1) Barbaroux. Mémoires, page 72.

Pierre-Dominique Garnier, était fils d'un maçon de Marseille. S'engage pour 4 ans dans les dragons de l'Ile-de-France. Revient eu France en 1788. Joue un grand rôle au début de la Révolution dans sa ville natale. C'est lui qui dirige l'expédition du fort de Notre-Dame-de-la-Garde en 1790. Elu lieutenant-colonel en second du bataillon du 10 août ; se distingue à la prise des Tuileries. Prend du service dans les troupes de ligne en qualité de sous-lieutenant (octobre 1792). Est nommé la même année lieutenantcolonel d'un bataillon de chasseurs dont le chef venait de passer la frontière.

On le retrouve l'année suivante au siège de Toulon en qualité de générai de brigade. Se distingue de façon éclatante lors d'une sortie faite par les assiégeants (affaire du 30 novembre). Est fait sur place général de division par les représentants du peuple, Barras, Fréron et Salicetti. Est affecté à

II bat avec eux en retraite, en emmenant les deux canons du bataillon. Les assiégés efïectuent deux sorties : les Suisses, au centre, sous le pavillon de l'Horloge, les gentilhommes du côté du pavillon de Flore. Le Garroussel est bientôt nettoyé. Lps Suisses se massent devant la porte royale et tirent sans relâche sur le peuple qu'ils ont en face de lui (1).

Mais si la brusque défense du château a jeté un instant l'épouvante, les insurgés se sont maintenant ressaisis et font demi-tour. Quand les Marseillais voient les Suisses en bataille sur le Garroussel, ils démasquent leurs pièces et tirent deux coups à mitraille. Les Suisses, à leur tour, se replient. Les fédérés les suivent au pas de charge et envahissent de nouveau le Garroussel, la cour royale et la cour des princes. Les Suisses disputent le terrain pas à pas ; mais les assaillants grossissent de minute en minute. La lutte à l'extérieur est inégale.

Elle dure depuis plusieurs heures lorsque enfin Garnier, suivi des Marseillais, des Bretons et d'un bataillon de Saint- Antoine, force le grand vestibule. Un corps-à-corps s'engage. Les 80 Suisses qui s'y trouvent tiennent encore pendant vingt minutes. Les héroïques mercenaires défendent, pied à pied, le grand escalier, la chapelle, les galeries. Le peuple pénètre dans le château par la galerie du Louvre. On se bat de salle en salle ; le drapeau des Suisses leur est enlevé par un fédéré de Nancy. G'est alors que le roi, voulant éviter une plus longue efïusion de sang, donne Tordre aux Suisses de se replier. Les gentilhommes avaient déjà pris la fuite.

« La retraite des Suisses, à travers le jardin, écrivent Pollio et Marcel, fut admirable. Assaillis de toutes parts, ils mar-

larmée d'Italie et commande pendant deux ans Taile gauche de cette armée. Bonaparte, qui ne l'aimait guère en raison de ses opinions avancées, le laissa en réserve en 1796. G'est lui qui réprima l'insurrection des Barbais.

Il commanda en l'an VI, la 8^ division militaire dans le commandement de laquelle l'avait précédé Bernadette. Sous l'Empire, il fut tenu constamment dans une demi-disgràce. Fut successivement gouverneur de la place de Laybacb, de celle de Barcelone et enfin de la citadelle de Blaye. Meurt à Nantes, complètement oublié, en 1827. C'est certainement le général français qui obtint, sous la Révolution, l'avancement le plus rapide.

(1 1 Michelet. Histoire de la Révolution. Tome III, page 284.

chaient en bon ordre, sans rompre les rangs, ralliant leurs camarades avec sang froid, répondant vigoureusement au feu des insurgés ; mais arrivés près du grand bassin, ils furent accablés par le nombre, se débandèrent et prirent la fuite dans toutes les directions.

« La monarchie n'était plus. »

âP-ifli^^^.

Prise du Château des Tuileries (lo août 1792'j .

{Collection Arbaud)

Ce dernier combat entre le peuple et la monarchie fut des plus sanglants. La plupart des historiens estiment le nombre des morts à 6 ou 700 du côté des Tuileries et de 1.500 à 5.000 celui des morts et des blessés du côté des assaillants. Pour son compte, le bataillon marseillais eut 20 tués. Quant au

MARSEILLE RÉVOLUTIONNAIRK 305:

chiffre des blessés aucun document ofiRciel n'en fait mention ; il dut être considérable : 14 fédérés étaient encore aux hôpitaux de Paris, le 20 septembre 1792.

La colère du peuple était grande. Comme dans toutes les insurrections où il a le dessus, il commit alors des excès sans nombre. Les Suisses, les serviteurs du roi, les femmes même, furent égorgés sans pilié. Nous ne nous étendrons pas sur ce tableau d'horreur et nous le mentionnons seulement pour mieux défendre la mémoire des Marseillais que certains historiens ont salie à dessein en les faisant participer au massacre. « La plupart des fédérés de Marseille, dit Michelet, loin de partager la fureur commune, déclarèrent qu'ils ne considéraient plus les vaincus comme ennemis, demandèrent à l'Assemblée la permission d'escorter les Suisses et de leur faire un rempart de leurs corps. Soldats, ils comprenaient bien mieux la vraie position du soldat, l'inexorable nécessité de la dis -.ipline qui avait pesé sur ces Suisses et les avait rendus coupables malgré eux (1). »

Voici quelques faits qui peignent la grandeur d'àme de ces héros chevaleresques du Midi. Citons d'abord le royaliste Peliier : « Lorsque le château fut conquis, dit-il, les Marseillais pénétrent dans l'asile qui recelait les dames de service. Ils enfoncent les portes et le premier objet qui frappe les yeux de Madame de Tarente est le corps du garçon de la chambre qui avait été massacré en défendant l'entrée de l'appartement. . . Madame de Tarente harangue le chef des Marseillais, gagne du temps, donne à la garde nationale elui d'accourir et parvient à obtenir pour elle et pour toutes ses compagnes un asile et une garde (2). »

« Deux Marseillais, raconte Barbaroux, pénétrent dans les chambres les plus reculées ; ils y trouvent deux jeunes filles éplorées. Le désir de les sauver se fait entendre dans leurs cœurs avant qu'elles leur aient demandé la vie ; ils les enlèvent dans leurs bras et le sabre à la main ils traversent les appartements, les colonnades, les cours, les jardins, les volontaires

(1) Histoire de la Récolutio i. Toius lîl, page 312. r2) Pûliio et Marcel. BitailhiidulO Août, page 316

irrités, la multitude amoncelée et les portent au-delà des Tuileries pour les rendre à la vie, à leurs mères à leurs amants (1). »

Madame de Campan dut aussi sa délivrance, celle de sa sœur et de leurs femmes de chambre aux Marseillais. Quand ceux-ci parurent elle tomba à genoux : « Lève-toi, coquine, lui dit l'un d'eux, la Nation te fait grâce (2). »

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