L.es temmes de la reine sauvées -pai' les Marseillais
(1) Barbaroux. Mémoires, page 74.
(2) Mémoires de Madame de Campan. Tome III, pages 250, "251. Pollio et Marcel. Bataillon du 10 Aoùt^ page 318.
MARSEILLE RÉVOLUTIONNAIRB 307
On cite des Marseillais, écrivent Pollio et Marcel, des aces d'héroïsme dignes des temps anciens. « Il serait injuste, dit encore Peltier, d'oublier celui d'un fédéré marseillais qui, se trouvant sous les arbres des Tuileries en face des Suisses et des gentiihommes qui descendaient du château, les arrête seul, et leur défend d'avancer, tire un coup de fusil et un coup de pistolet et ne succombe qu'après avoir tué deux hommes (1). »
Un autre Marseillais reçoit un coup mortel ; en expirant il prend la main d'un patriote qui était à ses côté, sans armes : « Embrasse-moi, mon ami, dit-il, je te lègue mon fusil, fouille dans mes poches tu y trouveras des cartouches, venge-moi î venge ton pays ! » Puis il chante un couplet de l'hymme de la Liberté et rend le dernier soupir en murmurant : « Vive la Nation (2). »
Après la victoire, les insurgés se présentèrent à 1* Assemblée législative, la figure noircie par la poudre et les mains teintes de sang, pour demander la déchéance et la punition du roi. «L'Assemblée nationale, au milieu de ce grand orage, écrit Pélion, prit une attitude très noble et très imposante. Quelques boulets passèrent au-dessus de la salle où elle délibérait tranquillement. Elle rendit, en présence du roi, les décrets qui abolissaient la royauté et conduisaient nécessairement à la République.» Après avoir déclaré que les insurgés avaient bien mérité de la patrie, elle vota, enfin, des subsides aux Marseillais qui depuis leur arrivée avaient vécu de la libéralité de leurs frères les Jacobins. De plus le bataillon fut indemnisé de ses frais de voyage. Le 16, Barbaroux et Rebecqui quittèrent Paris pour aller rendre compte, à Marseille, des événements du 10 août.
Mais la nouvelle de ce qui s'était passé dans la fameuse journée les avait précédés. Quand elle apprit la prise des Tuileries et la chute du trône, la population tout entière fit éclater sa joie. Pendant plusieurs jours des promenades civiques furent organisées afin de célébrer cette victoire définitive du peuple sur la monarchie.
il) PoUio et Marcel. Bataillon du 10 Août, page 318.
(2i Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence. Tome III. page 96.
■ Malheureusement des documents officiels firent bientôt connaître aux habitants que la victoire avait coûté cher et que vingt citoyens-soldats étaient tombés sur le champ de bataille victimes de leur amour pour la liberté. Le deuil alors fut immense et l'on décida d'honorer par une grande cérémonie funèbre le trépas des héroïques victimes.
Le 20 août, cette cérémonie fut annoncée, le matin, par une salve d'artillerie. Le canon des forts tonna de cinq minutes en cinq minutes. Tous les bataillons de la garde nationale prirent les armes et vinrent se ranger autour de l'autel de la patrie. Chaque citoyen-soldat portait son arme sous le bras gauche ; il tenait dans la main droite une branche de cyprès. Le drapeau national, voilé de crêpe, était planté dans les branches de l'arbre de la liberté à côté duquel était dressé un cénotaphe gardé par quatre femmes en grand deuil placées à chacun des angles du tombeau. Sur le monument, une plaque de marbre blanc portait les noms des vingt Marseillais écrits en lettres d'or.
Après une nouvelle décharge d'artillerie, une citoyenne, figurant la déesse de la Liberté, traversa la haie des soldats, suivie d'un cortège de cinquante jeunes filles habillées de blanc et ceintes de l'écharpe tricolore ; elles marchèrent, au son d'une musique lugubre, vers le monument et attachèrent sur le chapiteau une couronne civique ; elles chantèrent ensuite un hymne composé pour la circonstance en jetant des fleurs sur le cénotaphe. Plusieurs orateurs prononcèrent des oraisons funèbres, La foule y répondit en entonnant l'hymne de la Liberté et ce fut aux nobles accents de la Marseillaise que les bataillons défilèrent devant le cénotaphe. Chaque peloton, en passant, déchargea ses armes (1).
Quant au bataillon, sa mission était accomplie. Il quitta Paris, le 30 août, pour une destination qui est restée, jusqu'ici, inconnue. D'après M. Chassin, les Marseillais se seraient rendus, 'avec les fédérés brestois, au camp de Châlons(2). Restèrent-ils inactifs dans f^ette place ou partici-
(1> Lourdes. Histoire de la Révolution. Tome, III, pages 102 et 103. (2) Chassin. L'Armée et la Révolution, page 138.
pèrent-ils à la bataille de Valmy? Nous lignorons. Il y a une lacune dans l'histoire de la célèbre phalange pour la période qui s'étend du 30 août au 25 septembre. Nous retrouvons sa trace à partir de ce jour où il fit soq entrée dans Chàlons. Les Marseillais quittèrent cette ville le 25 septembre et prirent le chemin de Provence. Le bataillon laissa à Saulieu (Côte-d'Or) un malade qui mourut quelques jours après. Le 5 octobre, il rencontra à Villefranche un nouveau Ipataillon, dont nous allons bientôt parler, et qui se rendait, à son tour, à Paris (1). Il fit son entrée à Avignon le 17. Après avoir reçu dans cette ville l'accueil le plus flatteur, il se dirigea sur Marseille où il arriva dans la journée du 20 octobre 1792.
Le peuple, tout entier, se porta à sa rencontre jusqu'au delà du faubourg d'Arenc, Le maire de Marseille, lui-même, •alla au devant des héros. Il leur fit une harangue au nom de ^a Ville et ofiErit au commandant Moisson une couronne civique, en laurier. Quatre citoyennes présentèrent à leur tour aux volontaires des couronnes de lauriers et d'immortelles. D'autres couronnes furent offerte*^ par divers citoyens. Au bruit des acclamations et des vivats de la foule se joignait ^a voix tonnante des forts qui liraient par intervalles.
A la porte d'Aix, les notables, les officiers municipaux, tous les corps administratifs et l'état-major de la garde nationale prirent la tête du cortège qui se dirigea vers l'autel de la patrie. Les fédérés entrèrent dans Marseille en chantant l'hymne qu'ils avaient entonné au départ. Sur tout le parcours les acclamations retentissaient, les cloches sonnaient à toute volée. Le bataillon du 10 août se plaça en bataille devant l'autel de la patrie et les troupes défilèrent devant lui (1).
Il se rendit ensuite à l'Hôtel de Ville où il déposa solennellement son drapeau, et de là, au club de la rue Thubaneau. Les officiers, seuls, entrèrent dans la salle des délibérations. A leur aspect, les membres de la réunion se lèvent d'un seul élan et leur donnent l'accolade. P'est le peuple qui paie au peuple un tribut d'estime pour les services rendus. Le prési-
(1) Bibliothèque municipale. Journal des Départements Méridionaux du 25 octobre 179^. Xo lOl, pages 412 et 413.
dent Ghompré remet à Moisson un sabre d'honneur. Puis la ville s'empare des héros et leur fait fête.
Le bataillon du 10 août a rempli sa tâche. Son souvenir restera dans les cœurs. Plus, peut-êlre, que ces phalanges héroïques qui succombent en entier sur les champs de bataille, il s'est imposé par son action à l'attention des foules. Il a galvanisé les masses et démocratisé la France entière, A Marseille il représentera longtemps Técole du patriotisme. En ce mom^^nt le département lève 6.000 hommes pour l'armée d'Italie; Marseille, qui a fourni de nombreux contingents, est exempte de cette levée. Mais tel est l'enthousiasme de cette ville au contact des héros du 10 août, qu'elle organise spontanément, sous sa seule inspiration, deux nouveaux bataillons pour la frontière. Ces bataillons prendront le nom de « Phalange marseillaise », en souvenir des fédérés qui, au nombre d'une centaine, en constituent le noyau. C'est la meilleure réponse que l'histoire paisse faire aux détracteurs de la première phalange qui est allée à Paris pour fonder la République.
Par délibération en date du 6 novembre 1792, les trois corps administratifs l'éunis allouèrent à chaque fédéré une somme de 600 livres (I). Il avait été question, tout d'abord, de leur servir une petite pension. Mais les fonds manquaient. Les volontaires furent unanimes à déclarer, d'ailleurs, qu'ils n'accepteraient qu'une « « indemnité », et cela afin de soulager uniquement la misère que leur absence avait amenée au sein de leurs familles. La plupart, en efîet, étaient mariés. « Pouvions-nous rester insensibles ? s'écrient les administrateurs ; des mères allaitant leurs enfants nous demandaient du pain pour alimenter leurs mamelles débiles ; des veuves éplorées, traînant leurs jeunes rejetons, sans soutien désormais, invoquaient l'ombre de leurs maris descendus au tombeau... (2). »
Une souscription publique pour les familles de ceux qui avaient succombé fut, par la suite, ouverte par les soins de la
(1) Archives des Bouches-du-Rliône. ?érie L. Département. Liasse 113.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône. Registre de délibérations des trois corps administratifs. Tome Lm 12, page 123.
municipalité. On vil alors des élans de générosité dignes des temps anciens. C'était à qui apporterait son obole; le riche offrait des assignats et des couverts d'argent; le pauvre apportait des effets et du linge. En quelques jours, la Société patriotique remit à la municipalité 12.000 livres en espèces. On vendait les bijoux. Une dame Gras apporta sa chaîne de montre en or pour être livrée à l'encan. L'élan était unanime dans le département ; la commune d'Auriol fit parvenir le montant d'une souscription s'élevant à 650 livres; celle de Peypin envoya également des secours (1). Et dire qu'il s'est trouvé des historiens pour salir la mémoire des combattants du 10 août ! L'esprit reste confondu devant tant d'injustice. A notre tour, nous pourrions réfuter victorieusement, une à une. leurs allégations fantaisistes. Nous nous contentons de les signaler. Ce serait amoindrir, à nos yeux, le rôle des héros [du 10 août, que d'essayer de les défendre ou de rehausser leurs sentiments. Ils sont assez grands par eux-mêmes. Il est des choses sublimes, dans la vie des nations. On les admire sans plus.
(1) Archives municipales. Série H, non classée. Etat des dons patriotiques qui ont été déposés en mains du citoyen Bertrand, greffier de la police municipale.
GJ :t i r.C ' O:-
.->'i''.'': IV
r, .< ■ -nr, j: