‹ Marseille révolutionnaire; l'armée-nationChapitre 17 sur 44 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

nouvelle des événements du 10 aoïit irrite, en province, les esprits dévoués à la Cour. — Troubles d'Eyguières — Echec de nos troupes sur les frontières '.septembre 1792). — Marseille lève un second bataillon de fédérés destiné pour Paris. — II. Désar^mement des suspects (septembre 1792). — Scission à Marseille des forces démocratiques.— Rôle de Barharoux.— Arrivée à Paris du bataillon du 21 janvier {25 octobre 1792). — Girondins et Montagnards se disputent son concours. — IV. Le peuple demande à grands ctns la mort de Louis XVL— Attitude des Girondins dans le procès du roi. — Adresses énergiques du Club Marseillais. — V. Barharoux cherche à s'assurer l'appui du bataillon des fédérés. — Il est dénoncé par les députés du Midi. — Retour à Marseille du bataillon du 21 janvier. — Il est resté jacobin. — Naissance du fédéralisme à Marseille {fin 1792). ;— Rôle du maire de cette ville.

La nouvelle des événements du 10 août devait fatalement irriter les esprits dévoués à la Cour. Dans les Etats du pape, si le calme régnait à la surface, il était, au fond, plus apparent que réel. On vit bientôt des émissaires quitter le Comtatet se répandre aux environs pour provoquer des troubles ; les prêtres excitèrent ouvertement à la désobéissance aux lois. L'assemblée électorale, convoquée pour la nomination des députés à la Convention, se réunit au même moment à Avignon qui faisait alors partie du département des Bouches-du-Rhône.

Elle s'occupa des mesures propres à pacifier les esprits et nomma une Commission qui reçut la mission de se transporter successivement dans tous les endroits où sa présence serait reconnue nécessaire.

Les troubles ne tardèrent pas à éclater. Ils prirent naissance à Arles où le quatrième bataillon des Bouches-du- Rhône tenait garnison. Le nommé Lieutard, officier de volontaires, était gagné aux Ghiffonnistes ; il essaya de corrompre, à prix d'argent, la sixième compagnie dite d'Orange. Le capitaine des grenadiers Arnoux, ayant dévoilé ses manœuvres, Lieutard tira sur lui un coup de fusil (1).

Cet assassinat, froidement prémédité, remplit d'horreur le cœur des patriotes qui jurent de venger l'officier victime de la cabale cléricale. Deux cents volontaires arlésiens viennent se mettre spontanément à la disposition de Ferrand, commissaire d'Aix, chargé de réprimer les exploits des contre-révolutionnaires dans le nord du département. Ferrand donne l'ordre à cette troupe de se rendre à Grans où les esprits sont fort divisés et s'y rend lui-même de son côté. A son passage à Eyguières, il est arrêté et mis au secret. Les habitants de cette commune ainsi que ceux de Salon et de Mouriès, prennent les armes et se portent a.u devant des Arlésiens, dans les gorges d'Eyguières. L'avant-garde de la petite troupe est faite prisonnière. Le détachement survient peu après ; son chef, Babandy, refuse de déposer les armes. Un combat s'engage ; c'est plutôt un massacre, car les Arlésiens, surpris, ne peuvent se défendre. Huit patriotes succombent, dix autres sont blessés ; le reste se débande ou est fait prisonnier. Le curé de Salon est à la tête des insurgés. Après avoir prêché le meurtre, il remercie les assassins et loue hautement leur conduite en rendant au Seigneur des actions de grâces (2).

Cependant, les habitants de Salon, de Mouriès, d'Eyguières ne sont pas tous, acquis aux rebelles. Leur religion a é^é surprise pour les besoins de la cause. C'est encore l.à une dles manœuvres habituelles de l'aristocratie, celle qui consiste à profiter de la confusion des esprits, souvent peu éclairés par

(1) M. Portai. Le Bataillon Mar seillais du 21 Janvier, page 14.

(2) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence. Tome Ul, page 121.

le manque de nouvelles. Les habitants de Salon, eu particulier, avouent, quelque temps après, « qu'ils ont été trompés » et que les véritables coupables ont maintenant « pris la fuite (1). » Les ennemis de la liberté, écrivent d'Avignon les commissaires envoyés sur les lieux, ont égaré l'esprit du peu-

Yue d'KYsrtiiêpes

(Hôtel de Ville)

pie ; ils ont dépeint à ses yeux les gardes nationales d'Arles comme des Chitïonnistes. Ainsi le peuple ne connaît pas ses ennemis... (2).

Il n'en était pas de même à Marseille où la population était

(1) Bibliotii que municipale. Journal des Départements méridionaux du 25 octobre 1792. N'o 101, pages 413 et 414.

[2] Archives des Bouches-du-Rhône. Correspondance du directoire. Tome V. pages 5, 8, 14 et 23.

tenue, au jour le jour, au courant des événements. Le vaste complot royaliste semblait renaître de ses cendres. On surprit une correspondance des émigrés avec le département de l'Isère. Des noms furent prononcés; un offif^ier municipal, luimême, le nommé Boyer, se trouvait compromis. Le peuple, rendu furieux, voulut en finir, une fois pour toutes, avec les contre-révolutionnaires ; il se livra à des excès et confondant dans ses vengeances les meneurs de toutes les époques, il accTocha successivement à la lanterne, en l'espace de quelques jours, les anciens partisans de Lieutaud, tels qu'Obscur et Brémond Jullien et les nouveaux affiliés, Vasque, Goudoulet, Boyer. Le tribunal criminel essaya de poursuivre les auteurs de ces meurtres. Il fut déclaré impuissant. C'est alors que Barbaroux et Rebecqui, profitant de leur passage à Marseille, résolurent de mettre un terme aux excès des patriotes. Un tribunal populaire fut créé pour aider à la recherche des coupables et poursuivre les crimes des conspirateurs et des traîtres. Ses séances étaient publiques, ses sentences exécutoires immédiatement et sans appel.

Mais ces excès locaux n'étaient point particuliers à la ville de Marseille. Ils étaient la résultante d'un état d'esprit presque général. Toulon, aussi, eut ses exécutions ; à Paris, ce furent les massacres de septembre. Sans doute l'historien ne peut que réprouver de tels actes d'atrocité ; il ne faut point oublier qu'ils naquirent surtout des circonstances. Le parti de la cour, de toutes parts, s'agitait. On parlait de trahison. L'ennemi était à nos portes. A la nouvelle de l'insurrection du 10 août, La Fayette avait voulu diriger son armée sur Paris Le 23 août, les Prussiens s'étaient emparés de Longwy ; le 1" septembre ils entraient dans Verdun. Il n'y avait plus de place forte jusqu'à Paris ! Heureusement le duc de Brunswick continua d'apporter dans sa marche les lenteurs et les indécisions qui caractérisaient les opérations des alliés depuis le début de la campagne. Mais le peuple qui jugeait moins l'ensemble des opérations militaires que les faits eux-mêmes, accueillit ces nouvelles par un long cri de fureur qui eut sa répercussion dans la France entière. Ainsi s'expliquent, de façon générale, les massacres accomplis à cette époque.

La nation était debout, frémissante. Marseille était encore

MARSEILLE BÉVOLUTIONNAIRB 319

à l'avant-garde. Un de ses officiers municipaux, Corail, s'écriait, en apprenant le désastre de nos armes : «... Les hommes libres ont moins de besoins que ceux qui vivent sous le despotisme, le luxe et la mollesse sont le partage des esclaves ; du pain pour vivre et du fer pour défendre sa liberté, voilà les objets les plus nécessaires aux Français de nos jours. . . (1). » De son côté, Dubois-Grancé, dans une visite au Club marseillais, disait, à son tour : « ... La patrie est en danger... nous n'avons plus de parents, plus de fortune individuelle ; tous les efforts, tous les sacrifices ne doivent avoir qu'un but : l'intérêt général. Du fer, du plomb et du courage, voilà nos biens et nos vertus (2). »

C'est dans ces circonstances que le Club des Amis de la Constitution reçut communication de la lettre suivante de Granet, député à la Convention (3), à son frère, membre du directoire du district :

« Mon]frère,

« Longwy est pris par la lâcheté ou la trahison de sa garnison. 60.000 Autrichiens et Prussiens marchent sur Paris. Tant mieux : dans un mois je serai mort ou libre !

« Nous prenons les moyens les plus prompts pour les faire cerner de tous côtés, soit en requérant la gendarmerie du royaume de venir à Paris, soit|en décrétant que tous ceux qui, dans Paris ou dans les départements environnants, ont un fusil de la Nation marcheront en personne ou bien seront tenus de rendre leur fusil pour en armer un sans-culotte.

« Adieu, de ce coup de vigueur dépend le sort du nord de la France ; mais ayez bon courage, le midi ne serait pas perdu

(1) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence, Tome III, page 127.

(2) Bibliothèque municipale. Journal des Départements méridionaux du 7 août 1792, N" 67, page 174.

(3) La Convention avait déjà ouvert ses séances. Les élections avaient donné les résultats suivants dans les Bouches-du-Rhône : Barbaroux, Rebecqui, Duprat jeune et Duperret, du côté des Girondins; Durand Maillane et Pélissier pour la Plaine ; Rovére, Laurent Bernard, Gasparin, Moyse Bayle, Pierre Baille et Granet pour le parti des Montagnards. Dubois-Crancé avait été nommé suppléant.

pour cela, car votre valeur redoublerait soit pour venger notre mort, soit pour conserver notre liberté (1),

A cette, nouvelle le club frémit d'indignation. Le président propose aussitôt une nouvelle levée de trois à quatre cents hommes d'élite « pour aller renforcer les braves frères de Paris, remplacer ceux qui ont péri à la journée du 10 août et détruire une bonne fois les tyrans et la -tyrannie. » Quatre membres du club se font inscrire séance tenante. La municipalité est invitée à faire à ce sujet une. .proclamation. Elle est affichée le même jour, 3 septembre, en ces termes : « Le Conseil municipal, partageant la juste indigna-^ tion de ses concitoyens contre les traîtres et les lâches qui ont livré aux ennemis une place frontière qui leur laisse libre l'entrée dans l'intérieur du royaume et fermement persuadé que l'ardeur des Marseillais ne se démentira pas dans un moment où les Français doivent déployer toute l'énergie du courage et de la fermeté, arrête :

Qu'il sera formé, le plus tôt possible, un bataillon de volontaires nationaux pour aller remplacer nos frères de Paris ; ;

Invite tous les citoyens, au nom de la Patrie menacée, à se faire inscrire à la municipalité pour la formation du bataillon, en imitant l'exemple des généreux citoyens ci-dessus nommés. . . (2). »

Ici. une digression s'impose : Le député Granet semble faire appel dans sh lettre à des forces destinées à repousser l'envahisseur. Mais dans les proclamaiions du club et de la municipalité un autre but apparaît déjà : il s'agit « d'aller renforcer les braves frères de Paris ».

C'est donc une nouvelle force politique qui s'organise pour contribuer, comme l'a fait le bataillon du 10 août, à « détruire

(1) Bibliothèquemuriicipale. Collection Bouillon-Landais. Tome V, page 226. Bibliothèque municipale. Journal des Départements méridionaux du

11 septembre 1792. No 82. page 335.

(2) Archives municipales. Série S. Affiche.

les lyrans et la tyrannie ». Or, la municipalité, Mourraille en tête, va devenir girondine ; le club restera jacobin. Il va de soi que ces deux partis vont lutter d'influence pour détourner à leur profit l'œuvre des citoyens-soldats.

La scission n'est pas encore nette ; elle n'ofïre rien d'irrévocable. L'impulsion viendra de Paris. Le bataillon du 21 janvier, ainsi nommé parce qu'il assista à la mort de Louis XVI, sera tiraillé en tous sens et son histoire se lie intimement aux. luttes politiques. Montagnards et Girondins se disputeront son concours. Grâce à lui, nous pourrons assister, en Provence, à l'éclosion future du fédéralisme que le mauvais génie de Barbaroux enfanta dans sa terre natale pour le malheur de la patrie.

Au moment même de la levée du bataillon, il est un autre fait, gros de conséquences, que tous les historiens de Provence, sans exception, soit qu'ils aient voulu détourner l'attention, soit qu'il n'en aient pas compris la véritable signification, ont présenté sous un faux jour. Nous voulons parler du résultat des visites domiciliaires.

Dans son discours sur les mesures à prendre pour le salut de la patrie, Danton, ministre de la justice, avait déclaré, le 28 août, qu'il était urgent de se saisir des traîtres. Gomme conséquence, la Convention votait le même jour la loi sur le désarmement des suspects. A Marseille, 48 commissaires furent nommés à cet effet. Leur mission, certes, était délicate ; mais on a eu le tort, assurément, de faire rejaillir sur eux uniquement l'insuccès de leurs démarches. Un fait est certain : il y eut des plaintes sans nombre dans Ions les partis indistinctement. La mesure salutaire qui fît la force du parti jacobin, en maints endroits, jeta à Marseille le trouble et le désarroi. Il aurait fallu un acte d'autorité de la part de la municipalité. Pour la première fois elle faillit à sa tâche ; sa délibération du 13 septembre est tout au moins curieuse.

« L'exécution de la loi du 28 août, dit-elle, excite un infinité de réclamations de la part des citoyens et même de ceux notoirement connus par leurs sentiments patriotiques qui sont confondus indistinctement avec ceux que la loi a désignés comme suspects et qui, seuls, doivent être désarmés ; dans l'application de ces lois les commissaires ont introduit

un arbitraire susceptible des plus grands abus. . . En conséquence les sections seront invitées à procéder à la nomination de deux nouveaux commissaires pris dans leur sein, lesquels, par leurs connaissances locales, seront à portée de faire une juste application de la loi, dans l'arrondissement de leur section respective... (1). »

La mesure fut de tous points désastreuse ; ces commissaires firent ce qu'ils voulurent ; en réalité peu de chose, trop d'intérêts étant en jeu. Mieux aurait valu, peut-être, ne point exécuter la loi que la fausser par une décision annulant le projet primitif de désarmement. On voulut ménager le parti naissant de la Gironde ; on ne vit pas le péril d'à côté. Les contre-révolutionnaires étaient à l'affût de la moindre faiblesse; ils perçurent cette fois la fissure et, sans lever ouvertement la tête, comprirent du coup le rôle et l'importance des sections. A partir de ce moment ils adoptèrent une nouvelle tactique qui leur devait pleinement réussir dans la suite ; au lieu de fuir les assemblées ils y coururent. Les mots « d'indivisibilité et d'unité » qu'employaient indistinctement et Jacobins et Girondins furent à l'ordre du jour. On peut dater de ce jour la lutte sourde qui sépara les sections et le Club et conduisit fatalement au fédéralisme, à la guerre civile, à l'alliance avec l'étranger. Au moment de jeter le masque les sections ne furent plus jacobines, ni girondines, mais royalistes. Le Club fut balayé comme fétu de paille ; le terrible adversaire terrassé et hors de cause sans esprit de retour.

Le choc, brusque, surprend encore bien des esprits. Mais il ne naquit point des événements d'un seul jour. Gomme ces eaux de pluie qui, par une infiltration lente et des conduits souterrains, s'amassent et crèvent subitement la surface du sol en bouleversant les terrains d'alentour, de même la faction royaliste, à Marseille, par des voies détournées, mina longuement dans les sections le travail gigantesque du Club et les progrès accomplis qui paraissaient, au premier abord, invulnérables comme, d'ailleurs, le terrain même de la lutte. Le peuple ne comprit rien, à l'origine, à cette réaction des partis. Il fut ballotté, poussé, dirigé souvent contre son gré. Quand

(1) Archives municipales. Série S. Afficlie.

il se ressaisit, il était vraiment trop tard : Toulon était aux Anglais!... Nulle part, peut-être', l'histoire révolutionnaire n'oflfre d'exemple aussi frappant de la nécessité de] l'unité des vues en politique. En étudiant de près les •événements survenus à Marseille dans la période qui s'étend

Barbarcux, député de Marseille à la Convenlion (1792)

(Collection du Musée Borély)

■de septembre 1792 à fin août 1793, on comprend mieux l'énergie de la Convention, la sévérité des représentants du peuple, la vigueur du Comité de Salut public. La France était l'enjeu. Il fallait la défendre. Il fallait la sauver.

Barbaroux fut l'un des premiers, à la Convention qui osa se dresser contre la Montagne. Dans une des premières séances

il attaqua Robespierre, Marat et tous leurs partisans avec une violence que dominait la passion de parti. Le' député de Marseille trahit déjà son mandat. C'est le peuple qui l'a élevé au pouvoir ; il doit au peuple sa popularité et il trompe le peuple. Barbaroux a l'àme séparatiste de la classe soi-disant dirigeante de sa ville natale et il ne peut supporter la Commune de Paris ; il veut fédéraliser la France parce que Marseille, ville libre, a perdu ses franchises. Il a lutté pour elle avant d'arriver au pouvoir ; maintenant il va lutter pour agrandir son rôle, en dépit d'elle-même. C'est moins le peuple qu'il soutient, qu'une élite qu'il représente. 11 veut faire Marseille à son image, au lieu de s'inspirer des masses populaires suivant le programme qu'on lui a tracé. Il embrasse le parti de la Gironde parce que, secrètement, les Girondins secondent ses vues. Mais ceux-ci, pour triompher, ont besoin d'un levier ; à Paris les forces populaires font défaut. Qu'à cela ne tienne ; à son tour il apportera à son parti le concours de sa ville natale. Un bataillon est en route pour la capitale ; il sera girondin, parce qu'il en a ainsi décidé. La municipalité ne lui a-t-elle pas envoyé, sur un signe, cinq cents hommes ? Il peut donc disposer de Marseille à son gré. Notez que quand il a été élu il pouvait tout aussi bien opter pour la Montagne ; dans ce cas il aurait envoyé le bataillon à la frontière. Mais il est girondin : le bataillon servira donc de garde de corps à la Gironde. L'intérêt de parti domine tout. Telle est la mentalité du grand homme, de ce petit avocat devenu illustre, parce qu'il a joué avec les destinées de Marseille comme un adolescent abuse des sentimenls de la fiancée qu'il ne veut point épouser.

Revenons au bataillon. La municipalité, nous l'avons dit, en avait autorisé la création le 3 septembre. Dès le 10, plus de cinq cents volontaires s'étaient fait inscrire. Mais quoique aussi vite levé que le bataillon du 10 août, le bataillon du 21 janvier fut plus difficile à organiser, car les citoyens-soldats qui étaient partis aux frontières avaient épuisé les stocks

<j'liabits. La municipalité dut procéder à une nouvelle proclamation, le 11 septembre, pour faire appel aux bonnes volontés. « Citoyens ! s'écrie-t-elle, venez au secours de nos frères ; ceux d'entre vous que la fortune a suffisamment favorisés pour faire ce léger sacrifice sont invités, au nom de la patrie, à venir déposer le plus tôt possible, à la maison commune, leur habit complet d'uniforme pour en pourvoir deux cents de nos braves volontaires qui en manquent encore. Le moment presse ; les ennemis marchent et nos frères brûlent du désir de les vaincre... (1). »

Le bataillon quitta Marseille le 16 septembre. Son départ fut annoncé en ces termes au ministre de la Guerre, à la date du 18 : «... Un nouveau bataillon, d'environ 700 hommes, est parti de Marseille le 16, avec armes et bagages ; leur mission est de voler partout où vous voudrez et principalement de renforcer, selon votre désir, leurs frères d'armes qui, dans la journée du 10 août, leur ont donné l'exemple qu'ils brûlent d'imiter. Le même courage les anime et la Patrie est leur mère commune ; jamais leur amour pour elle ne se ralentira... (2). » Or, où est le danger en ce moment, sinon aux frontières ? Par suite de quelles circonstances le bataillon fut-il détourné de sa mission, de son véritable rôle, et rendu instrument passif des luttes des partis ? C'est ce qu'il est intéressant d'étudier.

C'est le 24 septembre que la Gironde prit à la Convention une attitude agressive à l'égard des députés jacobins. Rebecqui dénonça Robespierre. Barbaroux, à son tour, lui reprocha avec véhémence de vouloir s'ériger en dictateur. Puis il attaquH la Commune de Paris qui, disait-il, «tentait de se substituer au gouvernement établi (3). » A partir de ce jour les partis se dessinèrent nettement ; la lutte était virtuellement engagée entre la Gironde et la Montagne. Et cela au lendemain de Valmy ! Barbaroux est descendu dans l'arène et a commencé le «voinbat. Désormais les discussions politi-

(1) Archives municipales. Série S. Affiche.

<2) Archives municipales. Registre desletlres écrites. Tome 25 ter. page 102.

{i) M. Portai. Le Bataillon Marseillais du 21 Janoiev, page 59.

ques seront à l'ordre du jour, domineront tout débat,, amoindriront l'Assemblée.

Dans la même séance du 24 septembre, le jeune député de Marseille apprit à la Convention l'arrivée prochaine du second bataillon. Le souvenir de celui qui l'avait précédé, les circonstances dans lesquelles il était annoncé par le parti qui escomptait sa présence à Paris, tout fit alors supposer qu'il avait quitté Marseille sur l'invitation de Barbaroux pour appuyer la république fédérative. Les Parisiens le reçurent avec une sombre défiance (1). Déjà, le premier octobre, le ministre de la guerre Servan, se faisant l'écho de l'opinion publique,' adressait au commandant, pour couper court, une lettre où il annonçait sa ferme intention de l'employer aux frontières. «...Je joins, ici, des ordres, dit-il, pour faire rendre à Paris, le bataillon que vous commandez; je vous prie de les mettre à exécution à l'époque indiquée et de m'en accuser réception. Au surplus cette destination ne doit être considérée que comme provisoire et le patriotisme des citoyens de votre département est trop connu pour que je ne me fasse pas un devoir de le placer où je croirai que sa présence est plus utile et où il pourra donner des preuves de sa bravoure. . . (2). »

Le commandant du bataillon, Girard, fut assurément fort surpris de cette lettre. Avait-il, dès ce moment déjà, reçu de Barbaroux des instructions secrètes sur le rôle qu'il avait à remplir ? Ou bien, jacobin lui-même, voulut-il couvrir, à partir de ce jour, sa responsabilité quant aux événements futurs ? Quoi qu'il en soit, il désira se pénétrer de l'état d'âme de ses frères d'armes avant leur entrée à Paris et rassembla un conseil de bataillon renforcé pour la circonstance. Son attitude ne paraît point équivoque. « J'ai reçu votre lettre du l'r courant, renfermant vos ordres, le 5 du dit, à 8 heures et demie du soir, écrit-il au ministre. J'ai de suite fait assembler le lendemain, jour de mon arrivée à Chàlons, le Conseil de discipline que j'ai renforcé de quatre volontaires par com-

(1) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence. Tome III, page 146.

(2) Arcliives municipales. Série H, liasse non classée ; autographe.

pagnieet de tous les officiers du bataillon, pour lire vos dépêches. . . Tout y a été pris en grande considération et le Conseil a été fort satisfait de votre attention à son égard... Soyez bien persuadé du zèle et de l'empressement du bataillon à se rendre partout où le besoin de la Patrie l'appellera... (1). »

Le 20 octobre, le bataillon du 21 janvier fait son entrée dans Paris. Le lendemain une dépulation est envoyée à la Convention. L'Assemblée est déchirée par les partis; mais aucun ne l'emporte pour l'instant. Elle accueille avec sympathie la délégation et applaudit à son exposé de principes. On sent déjà l'empreinte de Barbaroux sur ces hommes qui se sont levés pour la défense du sol natal. « Nous partions des bords de la Méditerranée, disent les députés, pour venir au secours de Paris. Nous avons appris que nous n'avions plus d'ennemis que les agitateurs et les hommes avides de tribunat et de dictature (2). Vous appartenez aux 83 départements; vous êtes donc à nous ; le service militaire auprès de vous est un droit qui nous appartient. Nous savons bien que quelques hommes disent aux Parisiens que c'est une injure pour eux de nous reconnaître pour leurs frères ! On dit encore que cette garde qu'on vous propose peut devenir une garde prétorienne ; nous ne répondrons qu'un seul mot : Nous y serons (3). »

Ainsi, c'en est fait. Ces hommes que les malheurs de la Patrie ont dirigés à travers la France « au secours de leurs frères du Nord » sont détournés de leur mission par une faction politique. Le bataillon du21 janvier perd, dès cet instant, son noble caractère pX cet amour guerrier qui lui avait fait prendre les armes dans un accès d'enthousiasme contre l'envahisseur. Ce n'est plus qu'ime force politique aux mains d'un parti.

l>es Jacobins sentent le péril. A leur tour, ils cherchent à sonder les réelles dispositions des volontaires que le Club marseillais leur a représentés comme de « purs républicains

(1) Arcliives municipales. Série H, non classée.

(2) Après la bataille de Valmy, les Prussiens avaient battu en retraite, le 1er octobre ils repassaient la frotitiére.

(3) M. Portai. Le Bataillon marseillais du '21 Janvier, p. lyl. Moniteur du 22 octobre 1792,

€t d'excellents patriotes. » Marat est envoyé en mission auprès d'eux pour essayer de conire-balanoer l'influence de Barbaroux. Il invite à déjeuner trois volontaires par compagnie : il oppose aux Marseillais les dragons du l*'' régiment, composé d'anciens gardes de corps, qui ne sont d'après Inique des contre-révolutionnaires. La manœuvre n'est pas adroite. Barbaroux en profite ; il fait signer aux volontaires une pétition où ceux-ci reconnaissent que « l'ami du Peuple » a voulu « acheter leur confiance et leur amitié » ei Marat, est dénoncé, une fois de plus, « comme un homme sanguinaire qui ;.',onseille, chaque jour, le meurtre et la révolte aux lois (1). »

Il serait fastidieux de suivre pas à pas les luttes sourdes que se livrèrent, entre eux, Jacobins etGirondins à propos du bataillon du2Ï janvier. Par ce qui précède, nous avons tout simplement voulu mettre en évidence, à l'origine, le rôle de Barbaroux, alors tout-puissant, et l'attitude première du bataillon qu'il essaya de faire graviter dans l'orbite de la Gironde. Il y réussit tout d'abord, en apparence seulement, car ceux-ci, avant leur départ de Paris se ressaisirent comme nous le prouverons bientôt. Le bataillon, somme toute, n'était qu'un comparse, un instrument qui vira de bord lorsqu'il put apprécier, étant sur place, les résultats de la lutte des deux partis qui déchiraient alors la France.

Or, le bataillon du 21 janvier, comme celui du 10 août, synthétise l'âme populaire. Celle-ci, mal éclairée, dirigée de façon perfide, sera égarée à son tour, à Marseille, par les menées girondines. Le peuple, fasciné par les promesses d'un parti qui cache, sous des dehors d'unité et d'indivisibilité, la scission des provinces, ne pourra, comme le bataillon du 21 janvier, découvrira temps le péril. Il sera entraîné dans le tourbillon de la lutte et prendra part à la guerre civile, sous couleur de purifier la Convention.

(1) M. Portai. Le Bataillon marseillais du 21 Janvier, p. '.u. Moniteur du 22 octobre 1792.

11 faut le dire à sa décharge ; il fut trompé par ceux-là mêmes qui lui avaient tracé, jusqu'à ce jour, son devoir; il fut égaré par ceux qui avaient formé son âme et donné à la nation le premier sentiment de sa force. Pouvait-il en être autrement? Ce peuple trop enthousiaste, d'un caractère trop exubérant, toujours simpliste, place trop haut, au-dessus des principes eux-mêmes, les idoles d'un jour. Après Mirabeau, il lui faut Barbaroux. Pouvait-il, enfin, ne point suivre dans son évolution soudaine, adroitement cachée à tous les yeux, la marche de la Révolution dans les chefs qui l'avaient engendrée et soutenue jusqu'ici ? Le fédéralisme est né dans le cerveau de la classe bourgeoise qui, au moment de l'expiation, s'est dérobée. Le peuple, seul, a supporté le contre-coup, mais le phénomène du choc en retour a brisé tous s-^s membres et l'a anéanti pour toujours. En 1793, Marseille ne sera plus que l'ombre delle-même. De cette ville altière Barbaroux aura fait une cité prête à se livrer aux Anglais.

Cependant, vers la fin de 1792, il aurait été malaisé de discerner la scission qui allait s'opérer en Provence entre les clubs et les sections. A peine entrevoyait-on ces symotômes, signes avant-coureurs d'une dissolution prochaine. Après le départ du bataillon du 21 janvier, le premier décret de la Convention abolissant la royauté fut publié au milieu d'une grande solennité. Toutes les administrations réunies, les tribunaux, la garde nationale, suivis d'une foule immense, se rendirent à l'autel de la patrie. Quand le maire Mourraille prononça ces paroles : « La royauté est abolie en France », ■des acclamations retentirent ; la joie était universelle. Le peuple était encore si con(iant en ses chefs que la même assemblée électorale qui les éleva au pouvoir (1), vota, le 11 novembre, une adresse fulminante contre la Convention pour la ramener au véritable sentiment de son rôle. Cette adresse, remarquable par la force des expressions, est ainsi conçue :

« Représentants du peuple français, les citoyens électeurs

(1) Le 11 novembre eurent lieu les élections pour le directoire et l'administration du dé|tartement. ainsi que celles du président du tribunal criminel, •de l'accusateur public et du grettier.

du département des Boiiches-du-Rhône vont vous dire la vérité :

Vos premiers pas excitèrent l'espérance des vrais républicains ; vous vous montrâtes dignes de représenter des hommes libres. Mais depuis cette époque vous avez oublié le peuple et vous ne vous êtes occupés que de vous-mêmes. Les intrigues et les factions ont remplacé l'intérêt national que nous vous avions confié. Il vous reste un moyen pour obtenir notre estime et atïermir l'égalité, c'est de ne voir que la Patrie. Donnez à l'univers entier l'exemple salutaire de la punition du tyran. La France entière met à l'ordre du jour cette condamnation solennelle et trop longtemps attendue. Alorstous les partis disparaîtront et les factieux mordront la poussière. Les Français vous béniront ; votre gloire étonnera l'Europe qui brisera ses fers et jugera ses despotes.

Pensez que vous n'existez que par le vœu du peuple, que vous n'êtes forts que par lui et que vous ne devez vous entourer que de sa confiance Pensez que nous nous sommes réservé le droit de rappeler et de punir les lâches et les traîtres. Nous déclarons tels tous ceux qui s'opposeront à l'unité et à Tindivisibilité de la République (1). »

L'adresse fut envoyée aux sections de Paris, aux quatrevingt-trois départements, à toutes les Sociétés populaires du département. Marseille, est bien encore à la tête du mouvement révolutionaire.

Le Club des Amis de la Constitution fut le premier à entrevoir le péril dans les sections. Nous avons dit qu'après la loi sur le désarmement des suspects, les sections avaient paru s'agiter et vouloir admettre dans leur sein des hommes manifestement hostiles au principe de la souveraineté du peuple. De toutes parts, les émigrés rentraient; on sentait tout ce que des esprits irrités pouvaient causer de troubles dans le pays si le parti de la Gironde l'emportait. Une députation de la Société populaire vint réclamer auprès de l'Assemblée électorale l'exécution des lois contre les émigrés. Le 11 novembre, les trois corps administralifs procla-

(1) Bibliothèque municipale. Journal des Départements Méridionaux du 17 novembre 1892. N'o 121, Page 453.

nièrent qne ces lois seraient « incontinent exécutées » et que toute personne qui ne dénoncerait pas, dans les vingt-quatre heures après la publication de l'arrêté, les émigrés dont elle avait connaissance, serait déclarée traître à la Patrie et poursuivie comme telle (1). Getle menace fut vaine ; les émigrés ne furent pas dénoncés ; leurs partisans se déclarèrent ouvertement pour la Gironde et pénétrèrent peu à peu dans les sections. Le Club fut impuissant, dès lors, à soulever l'opinion.

11 ne manquait pas d'audace cependant, mais il fut surpris lui-même par les événements. En voici un exemple : Dans les séances du 29 octobre et 6 novembre, la Gironde, par l'organe de ses leaders, Rabaud et Buzot, Louvet et Barbaroux, avait

Carie de membre du Club Jaccbin Marseillais

(Bibliothèque Municipale)

"attaqué encore une fois Robespierre et la Commune de Paris. Vers la fin novembre, Rabaud et Louvet furent exclus du club des Jacobins delà capitale. On ajourna l'exclusion de Barbaroux et de Rebecqui, qui en faisaient partie et des renseignements sur leur compte furent demandés à Marseille.

(1 1 Bibliothèque muiiici|iale. Journal des Départements Méridionaux. No 119, page 416

C'étaient des amis psrsonnels de Mourraille et le maire de la ville n'a pas encore dévoilé ses sentiments pour la Gironde. Il va même être réélu en janvier à la presque unanimité des suffrages. C'est un partisan acharné de la peine de mort pour Louis XVI. Il possédait encore une telle influence au club de la rue Thubaneau que celui-ci ne voulut pas croire aux imputations défavorables portées contre Barbaroux et Rebecqui (1). Il se contenta de manifester son indignation contre des accusations qu'il appela des calomnies. Comment dès lors ne pas s'expliquer l'erreur des foules quand le Club, lui-même, ce gardien vigilant de la foi démocratique, se laisse prendre aux apparences ! . . .

Le procès de la mort de Louis XVI devait enfin faire naître l'occasion de distinguer les véritables amis du peuple. Le pays tout entier se passionnait pour le jugement du monarque. Des adressas parvenaient à la Convention de tous les endroits du royaume ; elles réclamaient « la mort du tyran ». Il n'entrait pas néanmoins dans le programme des Girondins de décapiter le roi. Que ce soit, comme l'ont prétendu beaucoup d'auteurs, par un sentiment d'humanité, que ce soit pour un tout autre mobile, peu importe. Ils avaient reçu un mandat nettement défini; leurs commettants le leur rappelaient sans r.esse et cependant beaucoup d'entre eux votèrent l'appel au peuple et le bannissement. Du coup ils se compromirent définitivement. Une adresse du 27 décembre, de la ville de Marseille à la Convention, est ainsi conçue: « ... Représentants du peuple, mettre en question si Louis le dernier doit être jugé est un crime d-^ lèse-nation ; oser soutenir qu'il ne peut l'être est un crime de lèse-patrie.

« Enfin, d'après votre décision, vous allez juger ce grand coupable, déjà condamné par le peuple, dont vous devez être le fidèle organe. Vous avez été nommés pour punir le despote ; avant de quitter nos foyers vous avez juré de remplir vos engagements ; si la tête du criminel Capet ne tombe de suite sous le glaive de la loi ; si vous donnez du temps aux rois coalisés et surlou"; au cabinet de Saint-James que l'on fait

(1) Bibliothèque municipale. Journal des Départements Méridionaux. No 122, page 495.

mouvoir pour que la vie du monstre soit le gage de sa neutralité, vous deviendrez tous parjures et vous serez comptables au peuple des maux que vous lui préparerez. . . (1). »

Les termes de cette adresse peuvent paraître violents. Cependant la pétition des Marseillais traduit bien les sentiments de la grande majorité du pays. Le peuple se figurait qu'une fois le roi mort, la source de ses maux serait tarie. Si Louis XVI n'avait pas été exécuté, il y aurait eu, sinon la guerre civile, comme on la prévoyait alors, du moins des troubles graves. Du jugement du malheureux prince dépendait le sort de la Flépublique. On conçoit ainsi le combat qui dut se livrer dans l'àme des Girondins, mis si brutalement en face de leur mandai et de leur conscience. Il fallait prendre parti : ou jeter le masque ou sacrifier le monarque. La Révolution avait déjà dépassé ces hommes que l'on a accusés de modéranlisme. Ils essayèrent bien de tourner la difficulté en rejetant sur le peuple lui-même la responsabilité de l'acte, mais l'appel au peuple fut repoussé. Les députés des Bouchesdu-Rhône furent divisés d'opinion. Le club leur adressa alors une nouvelle adresse aussi catégorique que la première :

« Plusieurs lettres, s'écrie-t-il, nous annoncent que vous êtes divisés entre vous, Marseillais, sur le compte du coupable Louis ; eh bien ! nous, invariables républicains, nous n'avons qu'une voix unanime pour le condamner à mort.

« On nous amionce qu'il y en a deux de vous qui veulent prolonger son jugement et le renvoyer aux assemblées primaires. Sont-ce bien des Marseillais qui voudraient une chose si scélérate, qui voudraient se psrjurer, qui voudraient la guerre civile '?

« Nous déclarons traître à la patrie quiconque émettra un tel vœu, parce que le peuple souverain vous a envoyé expressément pour juger Louis et faire tomber sa tête, pour réviser la Constitution ou plutôt pour nous en donner une nouvelle.

« Les opinions des Lanjuinais, Salles, Buzot, Rabaud, etc., sont des opinions de mauvais citoyens ; la tienne, Barbaroux,

(1) Bibliothèque municipale. Journal des Départements méridionaucc du 27 décembre 1792. Xo 128, page 520.

est une opinion dilatoire; tu n'as pas conclu comme ton serment et ton mandat te le prescrivaient. . .

« Nous y voyons clair maintenant : cette faction veut la division de la République, parce que les ambitieux y trouveraient leur compte et nous, nous ne voulons faire qu'un faisceau de toute la France. . .

« Nous vous saluons, en attendant de trouver en vous des hommes et des frères républicains. . . (1). »

Vers le commencement de janvier 1793, le bataillon marseillais reçut de façon ostensible les avances de la Gironde. Il avait fondé, dans la caserne même où il était logé, un club destiné à « cimenter l'union » avec leurs frères, les autres fédérés des départements. Barbaroux et ses amis s'y rendaient fréquemment pour exhorter les volontaires à épouser leur cause dans le jugement dumonarque.Iln'apparaîtpasqu'ilsaientbeaucoup réussi. Dans ses lettres à la municipalité, le commandant <jirard déplore «les excès des partis» et soq rôle semble s'être borné à préconiser l'union.

Peu après, Omer Granet, au nom de ses collègues de la Montagne, dénonça à la municipalité de Marseille l'attitude de Barbaroux. « ... Le second bataillon marseillais, dit-il, est sur le bord de l'abîme ; vous l'avez envoyé ici pour soutenir la gloire de Marseille en détendant la patrie ; vous ne l'avez

(1) Bibliolhèque municipale. Journal des Départements méridionaux du 12 janvier 1793. N» 13.ï, page 5.50.

En lisant, les adresses qui précèdent, le lecteur peut s'étonner de l'attitude haineuse du peuple à l'égard de [.ouis XVI. Il n'est peut être pas inutile de rappeler, ici, que les niallieurs de la patrie et l'invasion du territoire •étaient dus, en grande pariie, à la conduite du monarque. Vers la lin de 1792, on avait découvert aux Tuileries, dans une armoire de fer scellée dans le mur, une correspondance du roi avec les cours étrangères; elle ne laissait aucun doute sur les intentions perfides de la Cour à l'égard du peuple. C'est à ce moment-là, seulement, qu'on connut, à Marseille, la trahison de Mirabeau. L'indignation des esprits fut extrême. Ainsi s'explique •cette haine soudaine et farouche dans les adre.sses que nous reproduisons.

pas envoyé pour favoriser l'appel au peuple dans le jugement de Capel. Eh bien ! Barbaroux se rend souvent, à notre insu, dans le club du bataillon. Là, il s'efforce de persuader à nos frères la nécessité de l'appel au peuple ; il mène à sa suite un cortège de députés du côté droit qui l'appuient de tous leurs moyens. . . (1). »

A cette époque, les partis se choquaient avec violence au sein de la Convention. Les Montagnards préconisaient des mesures radicales, aussi bien à l'égard de l'étranger que contre les perturbateurs de l'intérieur. Danton s'écriait du haut de la tribune, en parlant des ennemis de tout ordre : « Il faut leur jeter en défi une tête de roi. »

Bientôt la prophétie du grand tribun s'acRomplit. Le 21 janvier, Louis XVI, ce monarque indécis et faible, paya sur l'échafaud les fautes de ses prédécesseurs et les siennes propres. Le bataillon marseillais assista à l'exécution, au premier rang. On dit même qu'après le supplice, les fédérés « se disputaient à qui pourrait mettre du sang du monstre sur leurs sabres et sur leur drapeau (2). »

Le bataillon du 21 janvier n'est pas devenu « une garde prétorienne », mais les luttes politiques l'ont détourné de sa mission et ont envenimé son âme. Quand on rabaisse le rôle des citoyens-soldats à l'esprit de parti, ils oublient la grandeur de leur tâche et sont moins des héros que les serviteurs de la populace.

Après la mort de Louis XVI, qui fut accueillie dans la France entière avec des transports d'allégresse, le Club marseillais lança contre Barbaroux une adresse terrible, au nom de sa ville natale. Cette adresse peut donner une idée du degré où étaient arrivées les passions, à ce moment. Elle est ainsi conçue :

« Perfide mandataire !

« Depuis que la mort du tyran a rendu vains tous tes efforts, qu'elle a terrassé la coalition dont tu étais le coryphée, les républicains, invariables dans leurs principes, se demandent

(1) Archives municipales, série H, non classée.

i2) M. Portai. Le Bataillon marseillais du 21 janvier, page 151. Lettre du commandant Girard.

si la Nation peut attendre de bonnes lois, si elle peut être bien représentée par ces hommes parjures qui ont si lâchement trahi ses intérêts, conspiré contre la liberté et l'égalité et caché, sous le masque du bien public, l'amour des rois et le retour à la tyrannie.

« Rappelle-toi, Barbaroux, que dans le temps où tu cherchais, toi et tes consorts, à vous entourer d'une garde prétorienne, à prôner les fausses vertus de Roland, à provoquer la haine des départements contre les braves Parisiens, à faire servir à tes sinistres projets notre batailhm républicain séduit par tes perfides suggestions ; dans ce temps où, par un criminel abus de confiance, tu avais enchaîné l'opinion publique, à Marseille ; rappelle- toi que tu profitas adroitement du fruit de tes travaux et de tes intrigues pour nous dire que tu étais prêt à te retirer si tu avais perdu notre confiance, que tu surprix à notre Société et à nos sections l'adresse que tu mendias en ta faveur... (1).

« Eh bien ! Barbaroux, aujourd'hui que le bandeau est déchiré; que notre bataillon, à Paris, a pu se sauver de tes pièges; que, malgré toi et ta parole, la réunion de tous les francs républicains a énergiquement pressé la mort du tyran que tu ne voulais pas assassiner ; eh bien ! les républicains marseillais prennent acte de ta déclaration ; ils t'annoncent hautement que tu as perdu leur confiance ; ils te rappellent le poignard dont tu fortifias ton serment et te somment de te retirer. . .

« Nous te vouons, toi et tes adhérents, au mépris, à l'infamie, à l'exécration nationale. . .

« C'est ainsi que pense la sainte Montagne de Marseille (2). »

Quand le bataillon du 21 janvier put enfin se rendre compte de la manœuvre girondine, son indignation fut extrême. Le fameux Ricord, membre du directoire du département, fut envoyé à Paris, Il n'eut pas de peine à faire revenir les Mar-

ti) Il est fait allusion, icij à la dénonciation du Club jacobin de Paris, dont nous avons parlé. Celui de Marseille ne voulut pas le suivre, à cette époque, ne pouvant croire à une perfidie aussi prononcée et aussi subite de la part de Barbaroux .

(2) Bibliothèque municipale. Journal des Départements méridionaux du 12 février 1793, no 148, page 600.

seillais à leurs sentiments d'origine dont, au fond, ils ne s'étaient jamais écartés (1). Les compagnies prirent alors des délibérations et manifestèrent le désir de regagner leurs foyers. Les fédérés ne voulaient pas servir plus longtemps de levier politique aux factions des partis. Une dépulation vint demander à la Convention l'ordre de retour. Après quelques hésitations, l'Assemblée rendit au bataillon sa liberté. Il quitta Paris dans le courant de février et arriva à Marseille le 24 mars. Son absence avait duré cinq mois.

En passant à Montargis, le commandant Girard écrivit à la municipalité de Marseille une lettre qui peint admirablement l'état d'àme du bataillon et définit, d'autre part, sa situation politique. Ce document nous parait trop important pour que nous le passions sous silence. Il démontre, de façon péremptoire, que les volontaires marseillais étaient acquis aux Jacobins, ou plutôt qu'ils étaient partisans de l'unité des forces. Pour eux, l'amour de la patrie est inséparable de l'idée démocratique elle-même.

« Quelques jours avant notre départ, écrit Girard, la section du Théâtre Français, dite de Marseille (2), nous envoya une dépulation pour nous dire qu'elle voulait nous donner une palme pour cimenter l'union et la fraternité qui nous attachaient à elle. En conséquence, je commandai 60 hommes pour se rendre, le lendemain matin, en armes, à la dite section, pour recevoir ce gage de fraternité. Cette cérémonie se fit avec tout l'éclat possible et prouva à nos ennemis combien nous étions d'accord avec nos braves frères de Paris...

«... Je vous le répète, Pères de la Pairie, j'ai pris copie de la lettre que notre incomparable maire a écrite aux citoyens Granet, Baille et autres de la Montagne. C'est par cette lettre que nous avons appris que vous retiriez votre confiance de l'infâme Barbaroux de qui nous l'avions déjà retirée depuis quinze jours...

I\) Bibliothèque municipale. Joui-nal des Départements Mériilionaux du 14 février 1793. N" 149, page 604 ; du 30 mars 1793. N- 168, page 681.

(2) La section du Théâtre français, où était casernft le 1er bataillon marseillais, avait pris, après le 10 août, le nom de « Section de Marseille », en souvenir des fédérés qui s'étaient si vaillamment comportés à l'afTaire des Tuileries.

« Il est donc bien vrai, Pères de la Patrie, qu'on vous avait écrit, que nous ne voulions pas la mort du monstre Gapet et que nous voulions l'appel au peuple, parce que c'était l'opinion du traître Rarbaroux et par vengeance on a voulu faire partager cette façon de penser au bataillon qui n'a jamais connu, il est inutile de vous le dire, les propos qui se tenaient à l'égard de Capet. . . (1). »

Au moment même où il écrivait ces lignes, le commandant Girard était loin de se figurer que le maire Mourraille, l'ami et confident de Barbaroux, était acquis secrètement aux Girondins et qu-^ dans quelques jours, à son tour, il jetterait le masque. Mais si Barbaroux à la Convention levait hardiment l'étendard du parti, il n'en était pas de môme, à Marseille, de la part de Mourraille. Cet homme énergique, que la confiance publique vient de r ^placer au pouvoir, a compris qu'on ne peut changer du jour au lendemain les sentiments du peuple. La popularité dont il est investi l'oblige à user de tactique. C'est pourquoi il jette un instant par dessus bord Barbaroux, qui, dit-il, « a trahi les intérêts qui lui étaient confiés (2). » Deux jours après, il signe une profession de foi qui ne parait point équivoque. « La municipalité de Marseille, dit-il, vient de retirer entièrement sa confiance des traîtres Barbaroux et Rebecqui ; toute correspondance a cessé entre elle et ces deux députés parjures. . . (3). »

C'est par un lent travail de désagrégation que le maire de Marseille sème la discorde et répand le doute. Déjà, au mois de décembre, tandis que d'un côté il réclame pour son propre compte la mort du tyran, de l'autre, il parle, à mots couverts, de complots dirigés contre Marseille par la capitale «... De capitale, dit-il pour terminer en s'adressant aux membres du club, il n'en existe plus ! Les départements doivent alterner ou périr ! . . . (4). » A lire cette phrase, on peut la croire dictée

(1) Arclîives municipales. Série H, non classée; autographe. CeUe lettre a été écrite de Montargis, sans indication de date.

(2) Bibliothèque municipale. Journal des départements méridionaux du 26 février 1793. N- 154, page 624.

(3) Bibliothèque municipale. Journal des (léj)artements méridionaux du 28 février 1793. N- 155, page 629.

(4) Bibliothèque municipale. Journal des départements m.éridionaux du 12 décembre 1792. N- 123, page 499.

par Barbaroux lui-même. Elle résume d'un trait la manœuvre fédéraliste.

Cependant le péril, à Marseille, devient tous les jours plus grand. C'est dans les sections que l'œuvre nouvelle s'accomplit ; la bourgeoisie pénètre de plus en plus aux assemblées qu'elle va bientôt dominer. La tactique du maire est très simple : il n'a qu'à laisser faire ; de jour en jour l'effort s'accentue. Mourraille semble ne pas comprendre le danger qui l'environne et pour les masses ilrepré<iente encore le justicier d'Arles. Son attitude est faite d'inertie calculée. Par là il est insaisissable. C'est en vain que le club, qui s'est laissé surprendre, lance maintenant des motions, veut réagir contre cette apathie apparente et soudaine ; c'est en vain que les €hefs jacobins dénoncent le péril, procèdent dans le sein de la société populaire à des scrutins épuratoires et prennent des mesures. Il est trop tard. Le maire de Marseille les laisse s'épuiser en vains efforts ; il a pour lui la municipalité et avec la municipalité nouvelle, la ville tout entière. Le club est isolé dans son action, dans son appel vers ''unité.

Le parti révolutionnaire de la bourgeoisie a vu disparaître 'Marseille dans l'unité nationale, Marseille ville libre, Marseille indépendante. Du coup il se ressaisit et rebrousse chemin en appelant à lui toutes les forces d'antan, un instant comprimées. Il faut que dans le régime nouveau, l'antique Phocée retrouve sa place. On ne peut ainsi niveler le passé et supprimer l'histoire ; Marseille doit vivre à part comme autrefois et dominer le voisin.

Nous avons vu le peuple, au début, suivre les chefs de la bourgeoisie avec enthousiasme, devancer parfois la Révolution elle-même et prendre la tête du mouvement avec ardeur. 11 a déjà écarté de sa route quelques factieux. Mais leur élan était isolé. Forte de son appui, la bourgeoisie, cette fois, a vaincu la noblesse. Le tour est joué maintenant ; elle a définitivement pris sa place. Les chefs populaires, soidisant, n'ont plus qu'à faire dévier Télan des masses et tout est dit.

Cependant, pour dominer, il faut à la bourgeoisie une équivoque, car l'impulsion des masses lui est contraire. La foule.

elle, n'est ni fédéraliste, ni séparatiste ; son âme est nationale. Seul, un guet-apens peut l'entraîner dans une déviation morbide vers le césarisme local. C'est pourquoi le mouvement fédéraliste sera girondin; il est nécessaire comme moyen de transition, Si le parti de la Gironde n'avait pas existé, Barbaroux l'aurait inventé.

Dans ce qui va suivre, nous allons assister maintenant à Marseille, non pas à une évolution des masses, mais à une véritable prise de possession. L'armée des citoyens-soldats va livrer un faux combat dans l'intérêt particulier d'une caste. Peu à peu elle reprendra possession d'elle-même, mais l'institution de cette garde nationale, qui a donné tant de preuves de cohésion et de bravoure, va subir un coup mortel. L'histoire de l'armée départementale est un exemple unique de l'aberration des foules que quelques hommes déterminés peuvent jeter, à la faveur d'intrigues, dans le plus complet désarroi.

Page 1