CHAPITRE PREMIER
I. Situation politique de la ville de Marseille en 1789. — Rôle de Mirabeau. — Misère du peuple. — Emeute du 23 mars. — II. Etablissement de la première milice citoyenne. — Organisation de cette milice. — Son rôle. — Son utilité. — III. Dissolution de la milice citoyenne (14 mai]. — Le Gouverneur m.ilitaire de la Provence pénètre dans Marseille à la tête de 8.000 hommes de troupes de ligne. — Création de la garde bourgeoise. — IV. Mauvaise organisation de cette nouvelle m.ilice. — Son impopularité. — Les masses se tiennent à l'écart. — Répercussion sur les esprits de la journée du 14 juillet. — V. Provocations royalistes. — La milice bourgeoise tire sur le peuple à la Tourette (19 août). — Naissance de l'affaire prévôtale. — VI. La milice bourgeoise ne peut se recruter qu'en officiers. — Elle prête le serment civique conjointement avec les troupes de ligne. — VII. Affaire prévôtale. — Emeute du 8 décembre. — Dictature d'André à Marseille.
On accuse parfois le peuple marseillais d'avoir porté de l'exagération dans ses revendications sociales, à l'époque de la Révolution. Ceux-là connaissent mal l'histoire qui exposent brutalement les faits et en tirent des conséquences, sans tenir compte des mobiles qui les déterminent, des éléments qui entrent en Jeu, de l'état d'àme qui les précède.
Certains historiens expliquent les faits révolutionnaires, à Marseille, par l'exubérance du caractère méridional, le climat, les mœurs locales. Ces causes sont bien secondaires. Le rôle de Marseille, sous la Révolution, est dû à d'autres causes plus profondes, plus lointaines, plus en rapport avec l'histoire même.
De toutes les villes du royaume, Marseille est sans contredit celle qui a embrassé avec le plus d'enthousiasme la cause révolutionnaire, à son apparition. Cela tient à sa situation spéciale. Son esprit commercial, dégagé de toute empreinte, et ses prérogatives séculaires en sont les raisons déterminantes.
Avant 1789, Marseille est presque indépendante. C'est une espèce de ville libre dans l'ancienne Provence et le roi de France porte à peine le titre de « comte de Provence, de Forcalquier et terres adjacentes ». Elle se souvient qu'elle a presque été érigée en République au treizième siècle. Mais en 1789 ses privilèges sont bien déchus. L'absolutisme du pouvoir royal a tout nivelé. Louis XIV, surtout, a porté de rudes coups à l'indépendance de l'antique Phocée.
Aussi les masses se souviennent-elles. La petite noblesse, le bas clergé, se retrouvent dans l'efïort avec l'artisan et l'ouvrier contre l'autorité royale maintenant ébranlée. L'intérêt commercial lie, à Marseille, toutes les classes de la société. On comprend ainsi que le peuple soit appelé de bonne heure à donner sa mesure. Partout ailleurs il prendra part aux luttes après la bourgeoisie, souvent très tard. Ici, toutes les forces vives sont unies dans un commun élan dès le début du mouvement révolutionnaire. Les pouvoirs publics feront mieux que seconder les masses ; ils dirigeront leurs efforts.
Pour être complet il faut bien, aussi, faire cette remarque qu'il y a à Marseille un état d'âme spécial. L'esprit séparatiste d'une ville libre anime surtout les classes soi-disant dirigeantes. La petite patrie prend une importance exceptionnelle, exagérée.
A l'époque qui nous intéresse, tous les actes des pouvoirs publics recèlent cette indépendance à l'état latent. Ils reflètent en cela l'opinion publique. Des historiens connus, Taine, par exemple, ne verront dans les mobiles déterminants que pure insubordination vis-à-vis du pouvoir central. Sans doute les Marseillais sont parfois indociles. Mais cet esprit d'insubordination n'est point sans grandeur. Marseille a pour elle un long et brillant passé, un légitime orgueil de sa noble et
antique origine. C'est la vieille Phocée qui se réveille et porte au loin son esprit de commerce et ses lumières.
En pleine tourmente, en 1790, après avoir marché la première dans la voie des réformes et quoique foncièrement dévouée aux idées nouvelles, elle ne verra pas sans stupeur disparaître la franchise du port. La lettre qu'elle adresse, à ce sujet, à l'Assemblée nationale, le 28 juillet, nous découvre sa mentalité particulière.
« Marseille, s'écrie-t-elle, qui la première a levé l'étendard de la liberté, Marseille qui la première a dévoilé les abus et proscrit ses députés, Marseille qui la première a donné l'exemple d'une milice citoyenne sur laquelle s'est ensuite formée la garde nationile dont la France s'honore aujourd'hui, Marseille entièrement dévouée à la Constitution et scrupuleusement soumise aux décrets de l'Assemblée, Marseille qui a fait des sacrifices bien plus considérables qu'aucune ville du royaume, Marseille se voit dépouillée de jour en jour .. (1). »
La glande ville domine la Provence entière qui la suivra aveuglément dans toutes les phases de son histoire révolutionnaire. Mais si Marseille a pour elle les masses populaires, Aix, en 1789, est encore la capitale de l'ancien comté. C'est là qu'est concentré le pouvoir royal autour duquel les privilégiés vont lutter avec acharnement pour défendre leurs prérogatives menacées. La grande noblesse, le haut clergé, sont, à leur tour, unis dans l'etïort avec le Parlement qui synthétise l'absolutisme, avec l'Intendant prévaricateur qui reçoit souvent, en dehors du roi lui-même, les ordres secrets d'un pouvoir exécutif sans moralité. Le parti de la cour a pour seconder ses vues et comme appui matériel efficace (du moins il le croit), l'armée de l'ancien régime, les troupes du roi, qui, sur un ordre, balayeront comme fétu de pailla la poussée populaire.
L'antagonisme entre les privilégiés et les masses apparaît bientôt. Les Etats de Provence viennent de se rassembler à Aix
(1) Archives municipales. Registre des délibérations du Conseil général de la commune. Tome II, page 28. — Registre de corresponilance écrite, commencé le 25 février 1799. Tome 40, page 242.
(janvier 1789). L'attitude de la noblesse et du clergé est nettement hostile à toute innovation. La scission entre le Tiers- Etat et les représentants de l'ancien régime éclate, irréductible. Mirabeau, rompant sans retour avec son ordre, l'accentue. Il prend en mains la cause populaire et tonne contre les privilégiés. Les Etats se séparent à la hâte après avoir voté précipitamment les impôts royaux (2 février).
Mirabeau (Collection du Musée Borély)
Peu après, Mirabeau se rend à Marseille, Il y est reçu comme un dieu. Dès son arrivée, une foule de jeunes gens lui sert d'escorte etM'accompagne partout. Des députés de toutes les corporations viennent à tout instant lui offrir leurs hommages. Ses avis sont reçus comme des lois. Les magistrats de l'ancien régime sont encore au pouvoir et se terrent. Quand Mirabeau paraît au théâtre il voit sa loge couverte de guir-
MARSEILLE KEVOLLTIONNAIRE 5
landes et de tapis. On chante des couplets en son honneur ; les dames le couronnent de laurier. La musique du régiment de Vexin vient lui offrir des aubades.
Le jour de son départ les ateliers sont fermés, les chantiers déserts. La population tout entière se porte sur son passage et baise les roues de son carrosse ; les femmes lui offrent leurs enfants. Cinq cents jeunes gens, à cheval, le précédent sur la route ; trois cents voitures suivent la sienne. Il fait son entrée dans la ville d'Aix à la lueur des torches. Le peuple voit en lui son sauveur.
C'est le sauveur attendu, en effet. Il s'est élevé contre la tyrannie et les impôts qui viennent encore une fois d'être votés. Or, les impôts pèsent lourdement sur le peuple, à Marseille, où il n'existe pas de contributions directes. Des taxes énormes sur les denrées de première nécessité, comme le pain, le vin, la viande, sont les seules ressources de la ville. Les capitaux sont libres de toute imposition ; les propriétaires ne paient pas l'impôt foncier. Le peuple, seul, doit pourvoir à toutes les charges.
C'est surtout la façon arbitraire et tyrannique dans le mode de perception qui exaspère les masses. Les employés des fermes, syrs de l'impunité, commettent des ejcactions, se livrent à des rapines. Les fermiers s'enrichissent aux dépens du peuple. Ils ont hôtels, laquais, valetaille. Ils sont arrogants et vindicatifs. Il y a dans les prisons de nombreux débiteurs qui attendent d'être envoyés aux galères. Certains magistrats, le président du Parlement, lui-même, partagent honteusement avec les fermiers le produit de la sueur des ouvriers. Par surcroit l'hiver de 1788-89 a été très rude. Pour en donner une idée, rappelons que 30 0/0 des oliviers ont péri en Provence. Un long cri de détresse s'échappe de toutes les poitrines. L'orage monte et grandit. La situation parait sans issue.
Une adresse signée par 90.(X)0 habitants, est envoyée au comte de Caraman, gouverneur militaire de la Provence. Marseille, cette ville autrefois opulente, est une ville « perdue de misère ». Au lieu des germes nourriciers qui « donnent la vie » on n'y trouve que la cendre des morts. « C'est un sépul-
g MARSEILLE RÉVOLUTIONNAIRE
„e b.a„*i. . Tels sont ,es termes de celte adresse que nous
"M^le comte de Caratnan ne songe pas à étudier les causes .eS:.- popo,a.e. Persuadé ,uV,,e -^ — me^^ fomentée par Mirabeau, il Im écrit de
IVIIctcl de MiPabeau. place de Leache (Bibliothèque municipale)
. effervescence atnigeante ». Le grand tribun lui répond que ,e peuple meurt de faim et que le Parlement fera, n^^u.de secourir les malheureux, au lieu de les pendre, lorqu.ls manifestent trop bruyamment.
■ (1) Lourdel Hi>toir, „e la Ré.ohUion en Provence. Tome I, l»g.- 32.
L'impulsion est donnée maintenant. Désormais la lutte va ér.later sans trêve ni merci. Rien ne pourra arrêter l'élan des masses populaires, que des siècles de souffrances accumulées ont poussées à bout. L'irritation est à son comble. Le moindre incident peut déchaîner la tempête.
Le 23 mars, nn attroupement considérable se forme à la plaine Saint-Michel. Là. des orateurs populaires développent devant la foule les griefs et les sujets de plaintes. 6.000 personnes, mues comme par un ressort, se ruent vers l'Hôtel de Ville qu'elles envahissent. Les magistrats, épouvantés par les cris de la multitude, promettent d'abaisser le prix du pain et de la viande. Une partie du rassemblement se retire.
Il y a, dans la rue Ventomagy, un riche fermier, Rebufel, dont la fortune est un scandale public. Sa maison, en un instant, est entourée par la foule. Les portes sont forcées, les appartements dévastés. C'est le peuple qui se fait justice. Les officiers municipaux essaient de calmer la surexcitation des esprits. Ils font appel aux citoyens eux-mêmes, et une troupe de jeunes gens, parmi lesquels il faut citer la corporation des portefaix, le capitaine Arnaud en tête, se met en devoir de rétablir l'ordre
Le maire et l'assesseur, à la suite de ces événements, disparaissent. Les échevins, sincèrement dévoués à la cause du peuple, font appel aux notables du tiers. Le Conseil municipal prend alors le nom de « Conseil renforcé ». Une de ses premières mesures consiste à réduire considérablement le prix des denrées. Le peuple reçoit ainsi satisfaction.
Tel est le résultat de la première insurrection populaire, à Marseille.
L'émeute du 23 mars eut aussi pour résultat de faire apparaître à tous les yeux la nécessité de la création d'une force armée pour le maintien de l'ordre public. Après le pillage de la maison Rebufel, une certaine partie delà population, exaspérée par une longue suite de privations et de vexations de toute nature, avait essayé de mettre également au pillage les magasins du quai de Rive-Neuve. Mais les jeunes citoyens se
dévouèrent encore une fois et s'opposèrent par la force à tout excès condamnable.
Il importait que la Révolution, à son début, ne tournât pas à la démagogie. Dans une grande réunion tenue chez Arquier (1), il fut décidé que la milice citoyenne serait permanente.
L'organisation, aussitôt prévue, fut soumise le 24 mars, à la ratification du marquis de Pilles, gouverneur viguier, et des officiers municipaux qui l'approuvèrent. Bientôt toutes les catégories de citoyens vinrent grossir les rangs de cette garde naissante qui forma des compagnies, leva des patrouilles, établit des tours de service et assura l'ordre.
Une fois constituée de façon légale, la milice donna le commandement des quatre bataillons qu'elle venait de former à quatre notables pris dans le Conseil renforcé : MM. d'Isnard, Samatan, Peloux et Raymond. M. de Libertad, ancien militaire et chevalier de Saint-Louis, fut revêtu du commandement général.
L'efïeclif de ces bataillons fut variable. A l'origine, il ne s'éleva guère au-dessus de -500 hommes. Mais il s'accrut bientôt du contingent des corporations de tous les métiers. Les portefaix, nous l'avons vu, s'étaient levés dès le premier jour et formaient, pour ainsi dire, le noyau de l'élément populaire. Les prud'hommes des patrons pêcheurs incorporèrent peu après leur personnel d'élite. Il ne manquait plus à la milice citoyenne, pour être une force vraiment nationale, que l'adhésion du corps de la noblesse.
Cet ordre privilégié offrit lui-même ses services. Il fit connaître, le 28 mars, qu'il désirait participer, à son tour, au maintien de l'ordre. Son concours fut aussitôt accepté (2).
(1) Aujourd'hui café des Allées.
(2) Lettre de Tordre de la noblesse aux commissaires de la milice citoyenne : «. ...Vous pouvez disposer de chacun de nous et nous placer dans les patrouilles que vous avez déjà établies ; nous trouverons toujours un véritable plaisir à seconder votre zèle et nous nous rendrons exactement aux jour, lieu et heure que vous voudrez bien nous indiquer. » Ont signé : le marquis de Pontevès, président ; Achy, Antoine, Aillaud de Cazeneuve, Dieudé, d'Anfossy, d'Arnaud, le chevalier de Beausset, d'Arnaud la Garciuière, Borély, Jacques Borély, Ghomel, Boisson, Nicolas Borély, J. Borély, Pf renger, Labaume, Bourguignon, Gombis fils, Gambray, Gipières, Gombis,
Ainsi, sous l'action spontanée des masses eJ du bon vouloir des classes privilégiées, nous assistons, à Marseille, à cet exemple réconfortant de la création d'une force armée permanente qui englobe tous les citoyens indistinctement. C'est en petit l'image de la nation armée qui se lève au moment du danger pour défendre ses droits et &a liberté menacée. L'exemple est unique dans les fastes de la Révolution. On ne saurait trop insister sur ce détail important que les privilégiés sont venus d'eux-mêmes, à l'origine, au-devant du peuple. Ils comptaient après tout, peut-être, conserver une domination qui leur échappait (1).
Quand la Constituante, en effet, proclamera plus tard le principe de la souveraineté nationale et qu'elle tentera d'organiser une force nationale régulière, les nobles et les riches se tiendront à l'écart cette fois. A Marseille, en particulier, la garde nationale ne sera que l'expression de la volonté populaire. Il fut matériellement impossible, par la suite, aux officiers municipaux d'y faire entrer non seulement la noblesse, mais aussi la classe aisée ou riche, elle-même, qui se déroba à ses devoirs d'une façon constante.
La milice citoyenne n'adopta point d'uniforme. Elle eut simplement, comme marque distinctive un « pouf » ou plumet que l'on mettait au chapeau et dont la couleur désignait la
officier de marine ; Gortès de Marres, Combis, officier d'infanterie ; le chevalier de Cipières, le marquis de Gandolle, Campon. de Lifle-Lavérune, de Lifle-Montel, Hilaire de Ghamvert,Des-MicheIs, Pierrefeu, Dauphin. Trébillaux, Dumon fils aine. Dumon fils cadet, le vicomte de Flotte, le marquis de Fortin, Laurent-Ferry, Ferry-Duclaux, Fabron de Ghaudelle, Fabron fils,Ferre-Lagrange, volontaire de la compagnie Mirabeau; Ferre-Lagrange, lieutenant de vaisseau ; Girard de Gérin, Gérailleî\u, Girard Dudemaine l'ainé. Gay de Téradel, J. Gay de Téradel, Girard Dudemaine, commissaire des guerres, Gervais, Hermite père et Herniite fils, Mazargues fils, Lemaistie, Montgrand, Marin, le chevalier de Marin, Paul, le comte de Pontevès, Payan. R. de Pélissier cadet, Louis Rolland, Raymond Trest. Riants. Ruy- Foresta, Rey aine, Rolland de Sillans, Rostand fils aine. Thomas Roux, Venture. Venture de Paradis, Villeneuve du fort Saint-Jean, le chevalier de VilIe-:euve-Trans (Bibliothèque municipale, collection Bouillon-Landais, tonie XIX, page 7)
(1) La suite des événements peut le laisser supposer. La milice citoyenne fut calomniée peu après par ceux-là mêmes qui avaient contribué à sa foruïation. Il avait fallu" simplement pour cela un ordre de la Gour déclarant que cette association était illégale.
compagnie. L'armement consistait uniquement dans le port de l'épée ; rarement le fusil fut employé. La guinguette d'Arquier, aux allées de Meilhan, tenait lieu de quartier général. C'est là que se renaissait en permanence l'état-major, que l'on discutait et délibérait, que l'on recevait les communications et les dépêches. Le café François, sur le cours Belsunce, servait de point de ralliement et de corps de garde. C'était de ce café que partaient, pendant la nuit, les nombreuses patrouilles auxquelles la ville dut en grande partie son salut.
Les services que rendit la milice citoyenne sont incontestables. Des masses furieuses de malfaiteurs parcouraient à cette époque les rues de Marseille, même pendant le jour, dévalisaient les passants, les magasins, enfonçaient les boutiques, malmenaient le paisible bourgeois, semaient partout la terreur. En l'espace de quelques jours la ville fut nettoyée. Les malfaiteurs gagnèrent la campagne où d'autres patrouilles les pourchassèrent.
La confiance reparut bientôt dans Marseille. Les services rendus par la mihce citoyenne furentfort appréciés. Des députés de toutes les classes de la société vinrent à la guinguette d'Arquier témoigner leur reconnaissance. On y vit- successivement la députation des dames notables, celles du chapitre de Saint -Victor, des avocats, des procureurs, etc. Le 28 mars, les dames de l'aristocratie envoyèrent à la milice 250 cocardes comme « un témoignage de leur sensibilité à son zèle patriotique (1). »
Dans une réunion du Conseil général de la Commune (2), il
(1) Mmes Raymond, de Gathelin.Rfiymond belle-fille, de Malijaï, de Demandolx, de Ste-Gi'oix, de Martignan, Bancurel, de Saint-Jacques, la duchesse de Pilles, la baronne de Glandevés, Borély, la marquise de Demandolx la Fallu, Pierrefeu Foresta, Mlle de Pierrefeu, Mlle Féris, Thoron de la "Robine, Mlle Baillot, d'Albertas, de Besse, dTIostager, Leques, de Hillens,
Audibert, Teissier, Hugues, Seimandy, Calavier, Ferréol, Michel la Roche, de Saint-Gervais, Hipolite Gonil, Foresla-Pierrefeu, les dames Greling, Foresta, Rey belle-mère, Vanbeschen, Ghapelier, Boyer, Seimandy, Li([uier, Fare, Turellini, Kick, Reschier, Ghomel, Duinond, de Garavaque, de Cliastelet, d'Allemagne, Borély-Bo'rély, Borély-Galet, Renauld, de Ponlevès (Bibliothèque municipale. Gollection Bouillon-Landais, tome XIX, page 12).
(2) Gonseil municipal et réunion de notables ])i'is dans les IimIs diilivs: Glergè, Noblesse, Tiers-Etat.
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fut délibéré, à runaniraité des voix, qu'il serait adressé des remerciemeuls à la milice citoyenne, en raison de son zèle pour le bien public. Le comte de Beausset,le chevalier de Montgrand et le curé de Saint-Laurent, membres du Conseil, sont députés à cet efïet. La milice citoyenne reçoit publiquement les félicitations de ceux qui, un mois plus tard, devaient la combattre avec acharnement. Les prieurs du corps des portefaix, notamment, sont embrassés, en séance, par « Monseigneur l'évêque et MM. les administrateurs. »
Mais la milice citoyenne ne borne pas son rôle à une action de police. Elle fait mieux encore. Le 26 avril, une assemblée da citoyens-soldats est tenue dans l'église Saint- Ferréol à l'effet de pourvoir aux mesures relatives à la délivrance des prisonniers retenus pour dettes. L'assemblée délibère, par acclamation, de lever une contribution volontaire parmi les membres des diverses compagnies. Jean-Pierre d'Isnard, ancien maire, est nommé trésorier. Le même jour, un placard invite la population à se joindre à la milice citoyenne pour celte contribution patriotique. A la demande des capitaines les comédiens de « Monseigneur le prince de Beauvau» donnèrent une représentation gratuite de La Caravane du Caire. En quelques jours le montant total des offrandes s'éleva au chiffre respectable de 32.000 livres. 16 prisonniers, dont plusieurs à vie, recouvrèrent ainsi leur liberté (1).
Jusqu'en 1767, MM. les consuls, avaient joui, au théâtre, du droit d'avoir, dans leur loge, un tapis aux. armes de la ville. Ce privilège leur fut retiré à cette époque. Les volontaires firent hommage à MM. les administrateurs d'un tapis semblable. Quand le comte de Caraman, cassera, quelque temps après, la milice citoyenne, ce tapis disparaîtra et le parti de la Cour ne manquera pas de rendre responsable de son enlèvement le corps des volontaires lui-même (2).
(1) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Relation de Mèzières, ancien ofiftcier au corps royal de l'artillerie.
i2i Bibliothèque municipale. Extrait du Journal de Provence, 18 L, page 399. Ce tapis était à la fois « simple et noble ». Les armes du roi et celles de la ville, unies par deux branches de laurier et d'olivier, sont brodées en bosse d'or et d'argent sur un superbe drap galonné d'argent. Au-dessous des armes on lit ces mots : Consilibus Patrice votum.
Grâce à la milice citoyenne, toujours dévouée, les élections des députés aux Etats Généraux purent avoir lieu sans encombre. L'ordre ne fut jamais troublé. Ainsi « pour des causes locales et presque indépendantes du mouvement qui agitait la France (1) » la révolution était presque terminée, à Marseille, lors de la réunion des Etats Généraux. Le peuple avait reçu satisfaction dans ses principales revendications ; les impôts étaient répartis, ou devaient l'ùtre, sur l'ensemble des citoyens ; le Conseil municipal était renforcé par le tiers-état ; une milice nationale, vraiment représentative assurait l'ordre. Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est l'union de tous les citoyens indistinctement ; c'est ce merveilleux résultat obtenu sans effusion de sang.
Une bonne volonté réciproque a suffi pour apaiser les esprits, calmer les haines, rapprocher les cœurs. Pourquoi faut-il que ce triomphe n'ait été qu'éphémère ?
Le parti de la Cour, en effet, veillait. Il ne voyait pas sans inquiétude s'opérer ainsi, à Marseille, un changement total de régime. Les privilégiés lésés poussaient de hauts i'ris. N'avaiton pas imaginé en séance du Conseil de demander la révision des comptes de 1784, année de déprédations par excellence l Et ce qui est pis, l'assemblée des électeurs n'a-1-elle pas proposé, le 1" avril, de voter la suppression de l'intendant, en raison des abus et prévarications qu'il a commis dans l'exercice de ses charges !. . .
Mais l'intendant, les régisseurs des fermes et le Parlement sont des agents du roi. Ils ont pour eux la force armée qu'ils vont bientôt mettre au service de la plus déplorable besogne. Ils adressent aux ministres lettres sur lettres, rapports sur rapports. Ils dépeignent la milice citoyenne comme un organe indépendant qui fomente les troubles au lieu de les apaiser. D'après eux, le vaillant corps de volontaires a usurpé arbitrairement le pouvoir et tient la ville sous sa domination. Aussi demandent-ils, d'urgence, des mesures énergiques. Si les
(1) Lourdes. Histoire de la Révolution en Pi^ove^ice. Tome I, page 51.
troupes du roi ne viennent prorapteraent assurer l'ordre cet organe ruilitaire proclamera assurément l'indépendance de la cité.
Les intrigues de l'Intendant, les sollicitations du Parlement obtiennent un plein effet. Le ministère, « fatigué par de continuelles obsessions » donne enfin, au gouverneur militaire de la Provence, les ordres si longtemps réclamés. La Cour envoie au Parlement une Commission pour connaître des délits de la milice citoyenne qui est suspendue de ses fonctions, le 14 mai. Les troupes du roi sont mises à l'entière disposition de ce tribunal d'exceptfon pour rétablir la paix publique. Les privilégiés, par la simple publication d'un décret, regagnent d'un seul coup le terrain perdu depuis deux mois.
C'est en vain que la milice citoyenne fait appel aux ministres, aux gouverneurs, aux députés et en particulier à Mirabeau, Elle leur envoie une adresse que ratifie le Conseil des Trois-Ordres et dans laquelle elle fait l'historique de ses fonctions. Les députés rendent hommage au corps des voloulaires marseillais et louent son attitude. Mais leur voix est encore bien faible à côté de celle d?s gouverneurs de Provence et autres agents du roi. Les puissants du jour sont trop intéressés à perpétuer les abus. Cet essai d'une force armée au service de la Constitution, à peine en germe dans les esprits pour le reste de la France, est vraiment prématuré.
Parmi les privilèges dont jouit la ville de Marseille, il en est un qu'elle affectionne particulièrement. D'après des capitulations les troupes du roi ne peuvent pénétrer dans la cité sans l'assentiment des échevins. Il y a dans les forts un régiment de ligne, celui du Vexin. Il a assisté, en spectateur indifïérent, à l'émeute du 23 mars et aux troubles qui ont suivi. La police de la Ville est aux mains de la municipalité qui doit respecter avant tout les franchises communales. Depuis 129 ans, au^iun soldat, en armes, n'a foulé le sol du territoire sans un ordre exprès des pouvoirs publics. Maintenant un grand malheur va fondre sur Marseille.
Le gouverneur militaire de la Provence^, en efïet, s'avance à la tête de 8.000 hommes (1). Quelques escadrons essaient
{]) En tout six régiments: le Royal la Marine, le Barrois, le Lyonnais, le régiment d'Ernest Suisse, le Roval-Dragons et le Lorraine-Dragons.
de s'emparer par surprise des portes de la ville, mais les trouvant bien gardées, ils rebroussent chemin. Le comte de Caraman, très prudent, campe ses troupes dans la banlieue d'Arenc et entre, seul, dans Mars'^ille, le 20 mai 1789.
Ses pouvoirs sont étendus, illimilés. Il a ordre de réduire cette ville rebelle par tous les moyens. C'est le système préconisé par la Cour pour ramener la paix publique. Heureusement que le gouverneur de Provence répugne d'instinct aux moyens violents. Sans doute il est imbu des idées de sa caste et l'évolution des esprits lui échappe. A propos de la prise de la Bastille, il écrira même aux échevins que c'est là « un événement affligeant dont on ne connaît ni le principe, ni la forme (1). » Mais on doit lui rendre cette justice qu'il n'emploiera la force qu'à la dernière extrémité et quand le parti de l'ancien régime, dont il subit malgré lui l'influence, l'y aura contraint, en quelque sorte.
Sa première démarche, qui consiste à se livrer seul aux Marseillais, lui gagne tous les cœurs. La population lui fait une réception enthousiaste. Il en coûte, peut-être, à sa popularité naissante, mais il a reçu du pouvoir exécutif une mission qu'il doit remplir.
A pêne arrivé, il se rend à l'Hôtel de Ville et casse le Conseil des Trois Ordres en ne conservant que les trente-six. membres de l'ancien. Puis il fait appeler les officiers de la milice citoyenne et, tout en louant leur zèle et en les remerciant au nom de la patrie qui, dit-il, « leur est redevable », il le-^ prie de donn-^r leur démission. « Quelques erreurs fâcheuses, ajoute-t-il, ont occasionné le mécontentement de Sa Majesté et le roi a ordonné la cessation de cette milice. »
Le comte de Caraman annonce ensuite qu'étant l'organe de Sa Majesté il croit devoir accorder une amnistie générale dans laquelle seront compris les membres de la milice citoyenne qui ont pu participer aux mouvements populaires. Ainsi par un complet renversement de tout principe de justice, on punit par la dissolution le corps qui a sauvé la ville ; le brave corps de volontaires est flétri par une promesse d'amnistie (2) !
il)Arcliives municipales. Registre de correspondance rei-ue, comaiencè le 17 juillet 1789. Tome 28, page 1.
(2) Lourdes. Histoii e de la Révolution en Provence. Tome I, page 66.
Une sédition populaire était à craindre. Il devenait urgent de remplacer cette force publique, produit spontané de l'éclosion populaire. Les troupes de ligne étaient toujours cantonnées en dehors des remparts et l'intention du comte de Caraman était de les y laisser le plus longtemps possible afin de ne pas augmenter le trouble provoqué par ces mesures. C'est alors qu'on décida la création d'une nouvelle milice qui prit le nom de « Garde bourgeoise » par opposition à la «Garde citoyenne ». Si la première avait su d'elle-même se recruter dans toutes les classes de la société^, la garde bourgeoise, par contre, fut le produit unique de la caste privilégiée.
Sur les indications du comte de Caraman, la municipalité nomma 60 capitaines : 28 pris dans l'ordre de la noblesse et 32 parmi les notables ou négociants de premier ordre. Chaque capitaine devait avoir sous ses ordres 15 lieutenants ; chaque lieutenant 15 volontaires. L'efïectif de la garde bourgeoise, selon les prévisions, devait atteindre, ainsi, près de 14.000 hommes.
Le premier effet sur le peuple de cette nouvelle organisation fut un mouvement d'indignation contre les chefs qu'on lui donnait sans le consulter. Les nobles avaient nommé comme lieutenants, leurs créatures ; les négociants, leurs commis. Il ne manquait plus que des volontaires. Personne ne voulut se faire inscrire et l'on assista alors à ce spectacle peu ordinaire de la formation d'une armée sans soldats. On voit jusqu'à quel point l'aveuglement d'une caste peut se laisser aller ; on commence par choisir les officiers puis on fait appel aux soldats. La hiérarchie des grades est systématique; d'un côté la classe privilégiée qui s'empare du commandement, de l'autre le peuple à qu'il ne reste plus qu'à obéir.
Mais le peuple n'obéit pas. Dans quelques jours les députés, à l'Assemblée Nationale, vont proclamer les Droits de l'homme et du citoyen. Il oppose au désir des nobles et des riches l'arme la plus terrible : l'inertie.
Le comte de Caraman ne se tient pas pour battu. Le 4 juin, il fait publier une proclamation aux termes de laquelle, « vu l'obligation où sont tous les citoyens de se garder eux-mêmes, en vertu des privilèges de la Ville, il est enjoint à toute personne domiciliée, de quelque état et condition qu'elle soit.
jusqu'à l'âge de 60 ans, de s'incorporer dans l'un des corps de la milice bourgeoise (1). »
Cette proclamation n'a pas d'écho. Des écrits sont bientôt publiés qui dénoncent l'illégalité de la formation de cette force publique. « Dans un service volontaire, s'écrie Blanc- Gilly, le choix de ceux qui doivent commander doit être fait par ceux qui se soumettent à obéir. . . (2). »
On reproche, non sans avoir raison, à la nouvelle milice de n'être point constitutionnelle. Son organisation est l'ouvrage d'un Conseil restreint où il n'y a que deux classes de citoyens. C'est là un système défectueux dans le fond comme dans la
Ii.e Pont d'Arenc en 1790
(Collection du iMusée Borély)
(1) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome I, page 26. (•2) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome I.pagf \2h.
forme. « Nous sommes tous subordonnés à tous, sans distinction de fortunes », dit encore Blanc-Gilly (1).
Il y a aussi la question très irritante du costume qui est en jeu. La garde bourgeoise a adopté un uniforme très brillant, très riche, très coûteux (2). Le peuple est froissé de ce que l'on exige des volontaires, appelés d'ailleurs seulement pour faire nombre, le port d'un uniforme qui « isole pour toujours les citoyens et tire une ligne de démarcation entre celui qui le porte et celui qui ne le porte point ». Le pouf et la cocarde, sous la milice citoyenne, étaient un simple signe de ralliement. L'uniforme communique trop l'esprit militaire et l'esprit militaire est encore incompatible avec cet esprit de commerce que possèdent au plus haut degré les habitants de Marseille.
Malgré les efforts du comte de Garaman, la garde bourgeoise ne put se recruter en soldats. On eut alors recours à des incorporations officielles. Les lieutenants s'attachèrent quelques ouvriers génois qui prirent du service attirés qu'ils étaient par les bons repas que ces messieurs leur offraient. Au lieu de soldats-citoyens, on eut des mercenaires. Une lettre du gouverneur de Provence, lui-même, ne laisse aucun doute sur cette organisation vénale qu'il osera appeler, plus tard, par analogie avec les forces levées dans tout le royaume, la garde nationale marseillaise. « Le sieur Varques, capitaine, écrit-il à la municipalité, le 29 novembre, a été destiné à faire des tournées dans les faubourgs. Il a fait différents voyages ; il a entretenu, à ses dépens, plusieurs volontaires; il a employé journellement sept ou huit hommes à trente sous par
(J) Voir aux pièces justificatives, no 1, la liste, par compagnies, des officiers de la Milice bourgeoise. Cette liste, qui ne porte pas de date, comprend à peine 835 noms ! Les compagnies 2, 10, 11, 13, 22, 30, 51 et 52 n'ont même pas été formées.
Archives municipales, série H, non classée.
(2) Uniforme bleu de roi ; revers et doublures blanches ; broderie au collet et aux parements; boutons jaunes aux armes de la Ville; veste et culotte blanches ; cocarde aux {rois couleurs.
jour. Je vous prie, en conséquence, de lui faire compte d'une gratification de 8 à 900 livres. . . (1). »
Mais ni la pression, ni l'intrigue ne purent vaincre la répugnance des citoyens marseillais. La garde bourgeoise ne fut jamais composée que de bourgeois et de quelques gens sans aveu. Etrange élément que la noblesse marseillaise couvrait de son égide !. . . Le 1" juillet, les échevins, de guerre lasse, avouent leur impuissance à MM, les députés des trois ordres et au gouverneur de Provence. « Malgré nos soins assidus, écrivent-ils au comte de Caraman, nous ne pouvons avancer que difficilement dans l'établissement d'une garde régulière. L'esprit de fermentation règne encore dans cette ville... (2). »
Comment pouvait-il en être autrement ? Marseille, qui avait devancé la France entière dans la voie des réformes, est maintenant retombée sous le joug. Les arrestations arbitraires, les prises de corps publiées à l'avance, les manœuvres odieuses, enfin, d'un Parlement abhorré, entretiennent une sourde irritation dans les esprits. Les suppliques, les menaces même, sont adressées aux échevins dont l'impuissance accroît l'impopularité. Et cependant, ni les officiers municipaux, ni le comte de Caraman, ne sauraient être rendus entièrement responsables. Ce sont des hommes qui, en d'autres temps, ont donné des preuves de sagacité, de dévouement. Ils sont dominés présentement par la faction des aristocrates et celle-ci met tout en œuvre pour étoufïer, dès leur naissance^ les aspirations populaires. Il ne reste plus au peuple qu'un seul moyen pour conquérir ses droits et assurer le succès de ses revendications légitimes : c'est la force.
Cette force, il se prépare à l'employer lorsque tout à coup on apprend que le peuple, à Paris, s'est emparé de la Bastille Du coup le revirement est complet dans les esprits dévoués à la Cour. C'en est fini de la lutte à outrance à face ouverte. La mentalité des privilégiés sera la même, mais désormais la lutte sera sourde. C'est par l'intrigue et la bassesse que le
(Ij Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 17 juillet 1789. Tome 28, page l36.
(2) Archives municipales. Registre de correspondance écrite, commencé le 11 janvier 1789. No 38, page 120.
parti de la Cour essaiera de lutter d'influence quand il se sera ressaisi.
L'événement du 14 juillet eut en province une répercussion profonde, dont on ne peut se faire aujourd'hui qu'une faible idée. Il faut parcourir les registres de correspondance de l'époque, dépouiller les lettres particulières, enfouies dans la poussière, pour se pénétrer du choc formidable qui résulte de la prise de la Bastille.
Désormais tous les ressorts sont cassés; la terreur s'empare des privilégiés ; le parti de la Cour est atterré ; le peuple enfin respire.
La nouvelle est à peine connue, à Marseille, que le comte de Caraman sVmpresse de convoquer à l'Hôtel de Ville le Conseil des trois ordres qu'il avait dissous naguère. Jusqu'ici il s'est montré intraitable. Maintenant il reconnaît qt'e « pour satisfaire au vœu public » il est peut-être utile de convoquer cette assemblée qui, « en délibérant avec sagesse, union et mûre réflexion, pourra trouver le moyen d'assurer, dans tous les cas, le calme et la tranquillité de la ville. . . (1). »
Le 23 juillet, une assemblée innombrable de citoyens se réunit chez Arquier, pour délibérer sur les affaires du royaume, en général, et sur celles de Marseille, en particulier. Plusieurs motions sont déposées parmi lesquelles nous relevons les suivantes : les séances du Conseil des trois-ordres seront désormais publiques ; les canons des forts, « qui semblent menacer la ville », seront déplacés; les troupes réglées renvoyées hors du territoire; une partie des olTiciers delà milice bourgeoise, « à qui l'âge n'a pas donné l'expérience nécessaire ou-qui'n'auront pas obtenu l'approbation publique seront relevés de leurs fonctions. » Barbaroux, le futur leader de la Gironde, est délégué par l'assemblée pour aller porter au comte de Caraman les vœux populaires. Il lui fait un discours sur ses obligations présentes et rend compte de son propre mandat. « Le peuple, dit-il, ignore l'art des détours. Il
(1) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 17 juillet 1789. No 28, page 2.
est loyal dans son amour; il est franc dans sa haine et comme il ne craint rien il dit tout. . . (1). fc
Quelques jours auparavant une pareille adresse et une telle attitude auraient valu à son auteur un emprisonnement de quelque durée. Mais le Parlement est moralement dissous. Il est loin de montrer en ce moment de l'intransigeance ; la peur a saisi tous ses membres. Croyant se faire pardonner ses cruautés passées, il fait preuve de lâcheté. Sur la proposition du président, la Cour, toutes Chambres réunies, décide de surseoir à toute exécution et de suspendre tout jugement.
Bien mieux, il adresse au roi, par un courrier extraordinaire, une supplique en vue d'obtenir un pardon général. L'édit d'amnistie ne se fait pas attendre et « vient, peu de jours après, prouver surabondamment que les rigueurs et la clémence des ministres subissent toujours l'influence des autorités locales (2). »
Mais quelle que soit la célérité du pouvoir exécutif, l'ordre d'ouvrir les prisons arrive trop tard. Le peuple, qui vient de faire l'essai de ses forces, n'attend plus maintenant. Le 28 juillet, 5 à 6.000 citoyens quittent Marseille à l'improviste et vont à Aix réclamer les prisonniers qui gémissaient dans les fers. Le Parlement en avait envoyé, depuis trois mois, autant qu'il avait pu aux galères ou aux potences. Malgré cela il restait encore soixante-neuf malheureux dont le crime était, pour la plupart, d'avoir manqué de respect aux hobereaux de village. Outre les prisonniers, qu'ils emmènent dans leur ville et qu'ils réconfortent de leur mieux, les Marseillais se font remettre toute la procédure renfermée dans dix-neuf sacs volumineux. Tout cela a lieu sans heurts et sans secousses par le simple appareil de la force.
Le Conseil des trois ordres se retrempait, à son tour, dans ces mouvements populaires. Les fluctuations du comte de Caraman, qui ne savait s'arrêter à aucun parti, redoublaient son audace. Le 30 juillet, le Conseil déclare l'intendant Latour « auteur des calamités de la Provence » et prescrit aux adminis-
(1) Bibliothèque municipale. (Jollection Bouillon-Landais. Tome XIX, page 428.
(2) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence. Tome I, page 79.
22 MARSEILLE BÉVOLUTIONNAIRE
trations locales de cesser avec lui tout rapport. Le gouverneur de Provence, outrepassant même ses instruction?, le pressera, le 9 septembre, « pour satisfaire au vœu public », de nommer une Commission pour vérifier, arrêter et solder les comptes depuis 1783. De Gararaan avoue qu'il y a eu, entre autres, « des déprédations sur les blés » et il ajoute qu'il est essentiel de « prouver au public que le Conseil actuel partage son impatience au sujet de cette liquidation. . . (1). »
Que devenait dans tout cela la milice bourgeoise ? Allait-on cette fois, satisfaire le vœu populaire et la réformer dans un sens plus démocratique ? Cela paraissait naturellement indiqué, en raison même des événements et au moment surtout où les gardes nationales du royaume s'organisent de façon rationnelle. Ce serait mal connaître les représentants de l'ancien régime que de les croire capables de modifier d'eux-mêmes, danâ un sens contraire à leurs idées, ce qui leur a donné tant de peine à créer. Sans doute, partout ailleurs, les milices nationales prennent, en général, pour base l'élément populaire. Mais c'est là un événement qui est la résultante immédiate de la journée du 14 juillet et on ne saurait l'empêcher. Or, à Marseille, la milice existe à cette date ; elle est favorable à leurs intérêts, raison de plus pour qu'elle subsiste.
Cette milice, nous l'avons vu, n'est composée que d'officiers pris exclusivement dans les classes privilégiées. Il devenait dès lors évident que des rapports étroits devenaient unir la garde bourgeoise et les troupes du roi. Pour que la fusion fût complète, le comte de Caraman donna, le 5 août, le commandement de la milice au chevalier de Damas, colonel au régiment de Vexin. Un brevet muni d'un «De par le Roi » fut décerné à chaque officier. Puis, il y eut, le 16 août, une cérémonie solennelle, présidée par l'évêque, pour la bénédiction des drapeaux. Les troupes réglées y participèrent. Ce fut un tort assurément, car le peuple, malgré lui, peut-être, ne pou-
(1) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 17 juillet 1789. No 28, page 84.
MARSEILLE RÉVOLUTIONNAIRB 23
vait manquer d'établir un rapprochement dans cette association d'une garde bourgeoise, composée de riches et de nobles, de privilégiés, en un mot, et des troupes du roi, comme les appellera encore deux ans plus tard le commandant de la 8« division militaire, le lieutenant général de Coincy. C'est par des provocations de ce genre qu'on peut s'expliquer, par la suite, la propagande des clubs qui essaieront de ramener au (( parti de la Nation » les soldats de l'ancien régime, issus du p*^uple, en éliminant, a joriori, les chefs de l'armée au service du roi.
La milice bourgeoise créée pour le maintien de l'ordre devait, en raison même de son organisation, amener le désordre. Son attitude était d'ailleurs arrogante. Plusieurs de ses officiers faisaient partie du Conseil municipal et siégeaient en uniforme. Un jour, en pleine séance, et parce qu'un membre faisait la motion d'une réforme de la milice, les officiers insultèrent deux conseillers, Lejourdan et Brémond-Jullien. Ils tirèrent leurs épées et le tumulte fut à son comble. Le Conseil fut obligé de se séparer.
Quelque t«mps après, Barbaroux ayant parlé d'illégalité, au sujet de la formation de la milice, fut également pris à partie. Il en fut de même pour Lejourdan et Mossy qui parlèrent dans le même sens. Ces trois patriotes se virent bientôt en proie aux plus atroces calomnies ; leurs personnes furent menacées. Les officiers semblaient prendre à défi la ville entière. D'autre part, depuis que le Conseil des trois ordres avait repris ses fonctions, les anciens « poufs » relevaient la tête. Les satires, les pamphlets, très en vogue à cette époque, ridiculisèrent la garde bourgeoise. Un conflit ne devait pas tarder à surgir de cet état de choses.
D'ailleurs, ce conffit était nécessaire. Le caractère faible et indécis du comte de Cararaan, qui s'obstinait à laisser les troupes réglées en dehors des remparts, ne convenait point au parti aristocrate. Pour maîtriser sûrement la ville, le concours des troupes lui était nécessaire. Mais pour que les régiments pénètrent dans les murs, il faut de toute nécessité créer une émeute, une sédition populaire quelconque. De cette façon on forcera la main au gouverneur. Ce plan de conduite, une fois tracé, il ne restait plus qu'à en assurer
l'exébutioi). La milice bourgeoise était toute désignée pour remplir ce rôle.
Le 18 août on remarqua dans les esprits beaucoup de fermentation surtout chez les ofïiciers de la milice qui murmuraient hautement contre le Conseil des trois ordres, accompagnant ces murmures de menaces et de cris de vengeance.
Le 19, au matin, des placards manuscrits furent trouvés au. coin des rues. Ils invitaient les citoyens de l'ancienne garde à se rendre à la Tourette. Aussitôt la milice bourgeoise prenant ces affiches pour une proclamation se met en devoir d'y répondre. L'ordre est donné de se rassembler. On distribue des cartouches ; les officiers aiguisent publiquement leurs sabres sur les tables des cafés et parlent de tout massacrer (1).
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Ix'Esplanade de la Tourelle en 1789 (Bibliothèque municipale)
Ce zèle intempestif émeut le comte de Caraman qui veut éviter le désordre. Il fait afficher, à midi, un avis portant prochaine réorganisation de la milice bourgeoise. Mais cela ne fait pas l'afïaire des officiers de cette milice qui veulent se battre. Certains d'entre eux lacèrent les placards du gouver-
(1) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais, tome I, p. 357.
neur pendant que d'autres se transportent chez rimprinieur où ils interrompent le tirage et brisent la planche.
Cependant, de Caraman, effrayé de la surexcitation des esprits et voulant se rendre compte de la tournure des événements, envoie son fils et un de ses aides de camp à la Tourette, à 4 heures du soir. G^ux-ci, à leur retour, lui font connaître qu'il n'y a aucun « pouf » sur l'esplanade, mais seulement des enfants et quelques personnes qui jouent aux boules. Rassuré sur l'issue du conflit, il ne croit pas devoir prendre d'autre décision. Il ne lui apparaît, certes, pas que le véritable danger est du côté de la garde bourgeoise.
Les officiers, en effet, se sont formés en colonne à 4 heures et demie du soir, et, traversant le cours Belsunce, tambour battant, ils se dirigent maintenant vers la Tourette. La vue des uniformes a attiré une foule de monde qui suit la milice. Le colonel du Vexin s'est mis en tète. La première compagnie qu'il dirige se porte vers l'esplanade et se met en bataille. Les autres compagnies se déploient successivement, ues officiers font reculer brutalement la foule à coups de plat de sabre. Ils sont aussitôt hués et siffles. Alors, sans autre provocation et sans sommation aucune, les officiers de la première compagnie, perdant totalement leur sang-froid, font une décharge générale, qui blesse une quarantaine de personnes et tue le brigadier Garcin, volontaire dans la milice, qui venait rejoindre sa compagnie.
Cet événement affreux avait eu lieu avec tant de rapidité que le chevalier de Damas n'eut le temps, ni de le prévoir, ni de l'arrêter. Indigné d'un si lâche attentat, il donne sur place sa démission de commandant.
Bientôt la milice bourgeoise, honteuse de son accès de fureur homicide et saisie d'une terreur panique, s'enfuit dans toutes les directions. Mais la nouvelle, grossie des plus horribles détails, se répand dans la ville comme une traînée de poudre. Le peuple en masse se soulève et poursuit les « habits bleus ». Dans sa colère il déchire plusieurs uniformes. La ville est plongée dans le deuil ; les boutiques se ferment ; on élève des barricades ; l'alarme est partout.
Le comte de Caraman, voulant rassurer les esprits, monte à cheval et se rend à la place Necker. Là, il essaye de haran-
guérie peuple. Mais personne ne veuirentendre. Il est entouré, bousculé. La foule enlève les pistolets des arçons et veut lui faire un mauvais pftrti. Se frayant nn passage, il s'enfuit au galop et court se réfugier au milieu des Suisses campés au delà de la porte de Rome.
Le peuple, « toujours exalté dans ses vengeances », le peuple, « sur lequel les scènes dramatiques ont un si dangereux pouvoir (1) », relève le corps du malheureux Garcin, le place sur une échelle, l'entoure de torches allumées et le promène ainsi dans les rues en criant vengeance. Le cadavre est d'abord présenté à l'hôtel du comte de Garaman, puis au café de la « Veuve », où se réunissent d'habitude les officiers de la garde bourgeoise, qui sont bien loin maintenant. Le corps du brigadier est déposé sur une table ; des discours sont prononcés ; on décide, puisque le gouverneur n'est pas chez lui, d'aller demander justice aux échevins et la foule, portant toujours le cadavre de Garcin, vient le déposer dans la maison de l'échevin Lafïèche qui est l'officier municipal le plus impopulaire. Une partie de la foule enfonce les portes, fouille les appartements, brise les meubles, les jelte dans la rue et y met le feu.
Tandis que cela se passait, le comte de Caraman, réfugié maintenant avec les écnevins et les citoyens les plus compromis, au fort Saint-Nicolas, est vivement pressé par ceux-ci de faire entrer les troupes dans la ville. Le gouverneur, foncièrement bon, hésite. On dirait qu'il a l'intuition des menées sourdes du parti aristocrate. Il prévoit tout ce que le contact de la troupe peut amener de malheurs sur Marseille et sa mission officielle lui conseille la prudence, en toutes occasions. Mais il en sera ainsi jusqu'au 10 août : le roi, suivant le vœu manifeste du pays et le désir de l'Assemblée nationale, donnera des ordres ; le pouvoir exécutif les interprétera dans un sens défavorable à la Révolution ; le parti de la Cour, qui défend moins le monarque que ses privilèges, rendra nulles, par son attitude, les intentions du souverain. C'est la lutte sourde et hypocrite d'un parti qui ne peut lutter à armes égales. Plus le
(1) Mirabeau. Discours prononcé à la tribune de l'Assemblée Nationale le 26 janvier 1790.
MARSEILLE REVOLUTIONNAIRE '-i >
peuple commettra des excès, plus la joie des aristocrates sera grande, car c'est la seule façon de prouver que le nouvel ordre de choses est instable. Ce que le massacre du peuple, à la Tourette, n'a pu faire, l'incendie de quelques meubles appartenant à un privilégié a le pouvoir de l'obtenir.
A dix heures du soir, en effet., la loi martiale est proclamée. Immédiatement après, les tambours battent, les trompettes sonnent ; les Suisses, au pas de charge, les dragons au grand trot, pénètrent en même temps par la porte de Rome et par la porte d'Aix. Des escadrons balayent la foule et font 23 prisonniers qu'ils conduisent à la citadelle. Les Suisses massacrent sur place, à petit bruit, dans les caves de l'échevin Laflèche, les incendiaires. Une ère sanglante s'ouvre à Marseille (1).
Le cliquetis des armes retentit dans les ténèbres et porte l'effroi dans les cœurs en faisant naître un indicible ressentiment contre les véritables auteurs de l'invasion (2). La ville se réveille, abattue. Elte est au pouvoir de la soldatesque. A l'émeute presque inoffensive du 23 mars, l'aristocratie vient de répondre par la journée du 19 août, journé-:; funeste, où, pour la première fois, le sang est répandu. Chacune d'elles a son caractère propre qu'elle doit à son origine. L'une, populaire et spontanée, s'est accomplie sans de graves excès et parce que le peuple mourait dé faim. Quant à l'autre, entachée de meurtre, elle n'est qu'un moyen de vengeance, froidement prémédité par un parti qui, sentant sa faiblesse, veut dominer sous la protection des baïonnettes (3). On ne saurait trop le Souligner : ce sont les privilèges eux-mêmes qui ont crpusé cet abime qui va les séparer du reste du pays. On s'explique ain«i ces haines profondes qui se manifestoront plus tard par de terribles réactions.
Lh 21 août, de Bournissac, grand prévôt de Provence, accourt de Xoves pour instruire la procédure. On se figure peut-être que celte procédure va être surtout dirigée contre
(1) Bibliotliéque municipale. Collection Bouillon-Landais. Relation >le Mézières, ancien officier au corps royal de l'artillerie
(2) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence, touie I, page 100.
(3) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence, tome I, page 101.
28 MARSEILLE BEVOLUTIONNAIRE
les meurtriers de la Tourette ? Grave erreur. Il ne sera nullement question, à aucun moment, des officiers de la milice bourgeoise. C'est contre les incendiaires uniquement qu'on va instruire. Et comme c'est là un maigre butin, des listes portant en tête les noms des prétendus meneurs, sont publiées en ville. Les meilleurs patriotes, ceux qui depuis le début de la Révolution ont tout sacrifié pour elle, se voient ainsi, à l'avance, désignés à la vengeance de l'aristocratie marseillaise. Rebecqui et Pascal sont arrêtés; Orner Granet se constitue lui-même volontairement prisonnier. Une foule de personnes sont j-'tées dans les fers ; les visites domiciliaires, les perquisitions répandent l'alarme dans les familles. Le grand prévôt, âme damnée de l'intendant, choisit, de façon arbitraire et sans tenir compte de l'ordre du tableau, les avocats Laget et Miolis, le premier comme procureur du roi, le second comme assesseur. Ce sont deux lieutenants de la milice bourgeoise, par conséquent juges et parties. Pendant cinq mois, de Bournissac et ses acolytes vont faire peser sur Marseille la procédure la plus inique que les codes de l'ancien régime aient pu jamais inspirer. C'est ce qu'on désigne sous le nom d' « afïaire prévôtale ». Il faudra un décret de l'Assemblée nationale, elle-même, pour enlever aux bourreaux leurs victimes (1). Le peuple remerciera ses zélés défenseurs en les élevant aux fonctions lïiunicipales. Deux d'entre eux, Rebecqui et Granet, seront plus tard élus à la Convention (2).
(1) Les documents à l'appui de ce qui précède sont très nombreux. Outre la bonne collection Michel de Léon ou Bouillon-Landais, à la Bibliothèque municipale, on pourra consulter très utilement, à l'Hôtel de Ville, les registres de correspondance écrite et reçue, de fin 1789 et commencement dv 1790. On y trouvera, notamment plus de 10 lettres de Mirabeau sur les événements de l'époque et son impression personnelle sur l'afiFaire prévôtale. C'est toute l'histoire du début de la Révolution, en Provence, qui est ici condensée.
(2) Dans les Origines de la France contemporaine, tome II, page 305, 17e édition, Taiue s'étonne de l'attitude du peuple et de la municipalité envers le procureur du roi, l'assesseur et le grand prévôt. Il critique amèrement la municipalité entre autres. (Nous voulons parler de celle qui va être élue par le peuple en janvier 1790). Pour écrire cette partie de son histoire, l'auteur se base sur un seul document et quel document : une lettre de M. de Bournissac, lui-même, en date du 6 mars 1790. Ce choix nous dispense de tout commentaire. Que le lecteur remarque seulement, en passant, que l'assesseur et le procureur du roi ont été pris dans la milice bourgeoise dans les conditions exposées plus haut.
Ainsi, le parti de la Cour est parvenu à ses fins, à Marseille. L'union la plus étroite lie la municipalité, le gouverneur et les officiers. Il faut de toute nécessité que la milice soit complétée afin qu'elle puisse dignement figurer à côté des troupes de Sa Majesté lors de la prestation du serment. Le 30 août, le comte de Caraman écrit aux échevins dans ce sens en les priant de (( pourvoir aux places vacantes, o Mais les eflforts des échevins, aussi bien que ceux du gouverneur, restent stériles. Ce dernier, pour se concilier les esprits, a bien remplacé le che valier de Damas, par un homme très populaire, le bailli de Foresta. Mais cette nouvelle nomination n'entraîne pas une seule inscription. La municipalité est obligée d'avouer au comte de Caraman « qu'elle ne doit point cacher qu'on raisonne publiquement et d'une manière si différente sur l'ancienne et la nouvelle formation de la garde citoyenne, qu'elle craint, vu les circonstances, de ne pouvoir parvenir au but désiré (1). »
Cependant, les gardes nationales sont en ce moment, à peu près organisées dans tout le royaume. Beaucoup, déjà, ont prêté le serment. Dans l'intérêt même du parti qu'il représente, il parait indispensable au comte de Caraman de ne pas laisser signaler au roi et à l'opinion publique, en général, qu'il lui est impossible d'organiser la garde nationale, là, où précisément, une force analogue s'est constituée, avant la lettre, sous l'unique impulsion populaire. C'est pourquoi il devient pressant. Le 14 septembre, il écrit aux échevins de « ne pas quitter cet objet avant qu'Une soit entièrement terminé parce qu'il ne peut plus se différer (2). »
Les sollicitations d'un agent du roi qui, au moment même où il cherchait à recruter une force soi-disant nationale, priait la municipalité d'empêcher un homme de chanter dans
(1) Archives municipales. Registre de correspondance écrite, commencé le 11 février 1789. Tome 38, page 173. — Lettre du 30 août.
(2) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 17 juillet 1789. Tome 28, pages 72, 75 et 88. — Lettres du 12 juillet, 30 août et 14 septembre.
les rues une chanson sur la prise de la Bastille parce que cette chanson « était déplacée et même dangereuse » (1), ne pouvaient que rester infructueuses. Le comte deCaraman dut en prendre son parti et, le 2 octobre, il donnait, enfin, ses ordres pour le rassemblement des troupes en vue de la prestation du serment. Dans sa lettre aux échevins, à ce sujet, il les invite à assembler la « garde nationale » et il propose de la placer alternativement « avec les troupes du roi pour prouver qu'un même esprit et un même intérêt les animent !. . . (2). »
La prestation du serment eut lieu le 4 octobre. La formule employée par le comte de Garaman, au nom des troupes, fut la suivante :
« Je jure fidélité à la nation, au roi et à la loi, et de ne jamais employer ceux qui sont sous mes ordres contre les citoyens, si ce n'est sur la réquisition de MM. les officiers municipaux (3). »
Quelque temps après, le comte de Garaman, reconnaissant l'impossibilité de compléter la milice bourgeoise, exhorte la municipalité à l'employer telle qu'elle est. Dans un rapport adressé aux échevins, à la date du 3 novembre, il fait l'apologie de cette milice et déclare qu'il est inutile de prévoir une autre organisation. «Le major de Cairac, ajoute-t-il, m'a prié ce malin de vous rappeler la solidité d'une institution formée par un Conseil municipal, sanctionnée par le roi, approuvée par Sa Majesté, dont les officiers sont brevetés en son nom et
(l) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 17 juillet 1789, n» 28, page 94.
(2J Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 17 juillet 1789, no 28, page 100.
(3) L'Assemblée nationale, dans une de ses premières séances, avait donné le droit de réquisition aux officiers municipaux. Ceux qui ont suivi de prés l'évolution de l'armée, à cette époque, et étudié la scission chaque jour plus profonde entre les officiers et les soldats, ont pu se pénétrer comme nous, que cette mesure de la Constituante eut une importance capitale, par la suite. Elle prévint bien des conflits entre la garde nationale et les troupes réglées. Sans réquisition des municipalités, les soldais ne voulurent pas, souvent, obéir à leurs chefs et ceux-ci ne purent tirer parti des troupes du roi, au détriment de la Nation, comme ils l'auraient voulu.
qui a prêté serment avec les troupes qui lui sont étroitement unies (1). »
On voit que la solidité des troupes, sous la monarchie, parait assurée, quand leur organisation a reçu l'estampille officielle. Dès l'instant que le roi a accordé des brevets et que laîtroupe a prêté serment de fidélité, elle est à toute épreuve. Le ressort moral des individus ne compte pas. Le parti de la Cour^fera bientôt la triste expérience de ses errements et Tarmée tout entière de l'ancien régime lui échappera parce
La Porte de l'Observance en 1790 (Collection du Musée Borély)
qu'ilfn'aura pas su faire entrer en ligne de compte l'âme du soldat.
Jusqu'ici la milice bourgeoise a rendu peu de services. Si Tordre règne maintenant, à Marseille, il faut l'attribuer uniquement à la présence des nombreux régiments qui s'y trou-
(1) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, GOininencé le 17f juillet 1789, no 28. page \-2-2.
vent. On disait communément à cette époque : « Nous avons une garde de 2.000 hommes pour garder la ville et 6.000 soldats pour garder la garde. »
L'instabilité et la faiblesse d'une pareille institution qui n'a point pris pour base l'élément populaire sont démontrées de façon péremptoire par le comte de Garaman, lui-même, dans le rapport dont il est parlé ci-dessus... « Si chaque lieutenant ou sous-lieutenant, écrit-il, était averti huit jours à l'avance de celui où il doit monter la garde, il s'engagerait à amener un volontaire qui serait son parent, son ami, ou une personne qui lui soit attachée. De cette façon on atteindrait le chiffre de 3.400 citoyens. C'est tout ce qu'il faut pour garder les portes de la ville (1). »
Vers cette époque, bien des événements polititjues, dus en grande partie à l'afïaire prévôtale, se passaient à Marseille. Il n'entre pas dans le cadre de cette étude d'en suivre en détail les péripéties. Néanmoins, pour la clarté même de ce qui va suivre, il nous parait utile d'en tracer, ici, un aperçu rapide.
C'est surtout cette affaire prévôtale, elle-même, qui occupe les esprits. Tous les regards sont tournés vers cette procédure inique que la vengeance la plus atroce a 'iospirée. Le tribunal du grand prévôt siège au fort Saint-Nicolas, à huis clos ou presque. L'instruction, malgré que l'Assemblée nationale ait, entre temps, réformé la procédure criminelle, était et demeure secrète. Les réclamations des accusés sont éludées.
On répond à toute requête par un déni de justice. Tous les jours ce sont de nouvelles arrestations. Les prises de corps, les visites domiciliaires suivent sans interruption. Plus de 700 témoins sont entendus. Le peuple, chez qui fermente une sourde irritation, est atterré. Malgré que de Bournissac ait plutôt hâte de punir que de juger, l'instruction, en raison de son ampleur et du manque de preuves contre les accusés, traîne en longueur. Le calme règne à la surface, mais le peu-
(1) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais, tome I, page 305.
pie de Marseille, ce peuple qui a déjà tant fait pour la liberté, n'est réellement contenu que par le déploietuent formidable des forces éparpillées dans la ville. Partout ailleurs, la Nation, suivant la voie tracée par l'Assemblée Nationale, avance à pas de géant vers la liberté et l'application des grands principes. Il faut en finir. Toutes les autorités, les commandants, les échevins, les procureurs du pays, eux-mêmes, désirent à la fin un dénouement, On demande au gouvernement l'envoi
D'André, député de la Noblesse d"Aix- à la Constiluante, Commissaire royal en Provence
(Collection du Musée Borély)
d'un commissaire extraordinaire, muni de pouvoirs étendus pour enquêter et juger en dernier ressort l'affaire de Marseille, qui est devenue celle de Provence. Ce commissaire arrive. Il est revêtu d'un pouvoir dictatorial. Mais, ô stupeur, c'est encore un représentant de l'ancien régime assoiffé de vengeance. Il a nom d'André et est député de la noblesse d'Aix, à la Constituante. Au lieu d'un « rédempteur » qui selon de
Caramau « devait mettre la ville à la joie et à la gaieté (1) », c'est un suppôt des ministres. Un de ses premiers actes consiste à faire proroger exceptionnellement les pouvoirs de la municipalité actuelle qui lui est, sinon dévouée, du moins soumise. Il ne faut pas que des élections populaires, en amenant au pouvoir une autorité constitutionnelle, et par conséquent hostile, viennent contrarier ses plans. Par ordonnance du roi, en date du 21 octobre, l'élection du maire et de l'assesseur est différée. Cette ordonnance, véritable monument d'absolutisme, déclare « que l'administration des affaires de la Ville n'en souffrira aucun préjudice et Sa Majesté déroge pour cette fois seulement, et sans tirer à conséquence à tous règlements contraires. . . (2). »
Grâce à ce subterfuge, de Bournissac et d'André purent tout à leur aise régner sur Marseille.
Le peuple était anéanti. Le 8 décembre dans l'après-midi, plusieurs centaines de citoyens, de « toutes classes » se présentent devant le fort Saint-Nicolas. Ils demandent avec instance qu'une députa tion soit admise auprès du comte de Garaman. Mais celui-ci, qui subit l'ascendant d'André, fait aussitôt fermer les portes du fort. On lève la herse, on bat la « générale ». La garnison prend les armes et menace de tirer sur le rassemblement qui se retire. Les têtes alors s'échauffent. L'attroupement, pacifique en ce point, vient se reformer, à la nuit tombante, devant le poste des Suisses qui font usage de leurs armes. Le peuple riposte en lançant des pierres. Gette scène se répète ainsi à divers endroits ; la foule grossit à tout moment ; les « poufs » se montrent en nombre. Bientôt le drapeau rouge est déployé, la loi martiale proclamée. Les troupes accourent de toutes parts ; l'artillerie roule ses caissons par les rues de la ville. Pendant quatre jours Marseille est en état de siège. Le drapeau blanc ne reparaît que le 12 décembre.
Cependant, les plaintes des Marseillais n'étaient point sans
(1) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 17 juillet 1789. N» 28, page 92.
(2) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 17 juillet 1789. N» 28, page 115.
écho. A plusieurs reprises la tribune de l'Assemblée Nationale avait retenti des dénonciations portées contre le grand prévôt. Mirabeau, qui s'était constitué le défenseur des détenus patriotes, avait tonné contre Bournissac. Le 8 décembre, sur le rapport de Goupillot, la Constituante décrète que la procédure actuelle serait retirée des mains du grand prévôt et confiée aux officiers de la sénéchaussée. D'autre part, les prisonniers détenus au fort Saint-Nicolas, en vertu des prises de corps lancées par Bournissac, devaient être transférés dans les prisons royales. Le grand prévôt était perdu et lui-même mis en jugement si, par une coïncidence, que le hasard ne fut pas seul à faire naître, l'émeute du même jour ne l'avait rerais en selle en lui confirmant ses pouvoirs. Le décret du 8 décembre ne fut pas appliqué ; les instructions de l'Assemblée Nationale, qui avait fort à faire, restèrent lettre morte ; le pouvoir exécutif maintint sa confiance à Bournissac.
Suivant les nouveaux décrets, les élections constitutionnelles eurent lieu, à Marseille, au début de 1790. Le maire, Martin, fut pris dans les derniers échevins. Son élection eut lieu le 28 janvier, en même temps que celle des vingt conseillers municipaux. Le 6 février ce fut le tour du procureur de la commune et de son substitut. Les notables, au nombre de 42, furent élus quelques jours après. L'installation du corps municipal se fit le 9 février ; celle des notables le 15 même mois. Avec la nouvelle municipalité, qui est l'émanation directe de la volonté populaire, les choses vont bientôt changer de face, à Marseille.