CHAPITRE II
I. Aperçu rapide su7^ l'état moral de l'armée en 1790. — II. La Constituante n'a su ni prévoir, ni organiser les forces populaires. — Rôle secondaire de la garde nationale dans l'esprit du législateur. — III. Désorganisation progressive de la m.ilice bourgeoise. — Création de la garde nationale marseillaise (15 février 1790). — IV. Premières difficultés avec les troupes réglées. — Les chefs militaires témoignent des dispositions hostiles. — Attitude louable de la municipalité. — V. Affaire du marquis d'Am.bert, colonel au Royal la Marine (20 mars 1790). — Il insulte la municipalité et la garde nationale. — Exaspération de la foule. — A la voix de Bernaiotte le régiment Royal la Marine se rallie à la cause du peuple. — VI. Le marquis d'Ambert est retenu volontairement prisonnier à l'Hôtel de Ville. — Abnégation sublime des bas officiers de son régiment. — VII. La municipalité de Marseille reçoit satisfaction de V Assemblée nationale. — VIII. Les soldats du Royal la Marine se révoltent contre leurs chefs ; les soldats viennent à la Nation, les chefs résistent.
Avant de parler du rôle joué par la municipalité, en ce qui a trait à l'établissement de la garde nationale marseillaise et des services rendus par cette troisième milice, il n'est peut-être pas sans intérêt de définir ici la mentalité de la nouvelle force publique, en général. Par opposition, il est aussi utile, croyons-nous, de tracer rapidement un aperçu rapide de l'état moral de l'armée de l'ancien régime, eu 1790.
On attribue généralement à l'Assemblée nationale constituante une hauteur de vues, une large conception d'esprit qu'elle a été loin de posséder. Nous sommes éloigné de vouloir nier qu'elle ait accompli de vastes réformes dans le domaine civil. A la réflexion, on peut se pénétrer de cette vérité que son mérite consiste moins à avoir innové un système nouveau que d'en avoir demandé et poursuivi vigoureusement l'application à une époque où il y avait, certes, quelque mérite à le faire. Son œuvre entière est résumée dans les cahiers du Tiers. La Constituante a exécuté fidèlement son mandat. Mais d'ellemême qu'a-t-elleproduit sous son inspiration propre ? Quelles sont les lois organiques qui portent, à proprement parler, son estampille particulière ? Peut-on citer quelque réforme accom-
^plie dont le peuple n'ait point, par avance, tracé l'exécution ? L'instinct des masses a tout prévu dans l'état nouveau, sauf cette chose capitale, la réorganisation de l'armée.
On nous objectera, sans doute, que là comme ailleurs, les vœux populaires se sont manifestés, que le peuple, l'armée, elle-même, demandent la régénération d'un système vicieux : le peuple, en prévoyant la suppression des milices provinciales ; l'armée, en réclamant celle des abus et la mise en vigueur d'une nouvelle hiérarchie de grades. Certes, la question de principe est aussi posée ici et l'Assemblée nationale l'acceptera. Mais ni le peuple, ni l'armée, à part des vœux, n'apporteront un travail d'organisation, un plan d'ensemble. Et la question de principe, une fois soulevée, la Constituante ne fera rien, ne résoudra rien. L'ancien état de choses subsistera ; bien mieux on Continuera d'en voter l'application Jusqu'à ce que, sous l'action des masses plus éclairées et devant le danger de la patrie, le législateur soit mis en demeure de prendre un parti plus conforme à l'esprit national. D'elle-même la Constituante ne saura ni prévoir, ni organiser. Et quand enfin, en 1791, elle décrétera la mise en activité de cette garde nationale que le peuple aura levée lui-même, en dehors d'elle, elle ne saura point fusionner en un bloc solide les forces totales de la nation. Elle se séparera après avoir décrété le principe de ,Ja division des forces : une garde nationale pour l'intérieur, une armée permanente contre l'ennemi du dehors. Système absurde, évidemment, contre lequel devra réagir la Convention. L'unification des forces se traduira plus tard par l'amalgame et c'est à la Convention, seule, que revient le grand honneur d'avoir su créer une organisation militaire vraiment nationale et d'en avoir su tirer parti.
L'armée, de tout temps, s'est tenue en arrière et a vécu en dehors du reste de la nation. Celte vérité est incontestable. A l'origine, les rois, pour affermir leur suzeraineté, ont levé des bandes irrégulières qu'ils ont transformées peu à peu en armée permanente dès que leur autorité s'est accrue. Cette armée est une force qui leur appartient, un levier puissant de domination qu'ils manœuvrent à leur gré. Les chefs sont des agents directs qu'ils nomment ou révoquent suivant leur bon plaisir. Ils leur vendent des brevets et ceux-ci, à leur tour.
achètent leurs hommes qu'ils racolent par toutes sortes de moyens. Que ce soit sous Charles VII ou sous Louis XVI, le principe est le même. Quelques légères variations de détail n'en changeront pas l'état d'esprit et en 1789, comme cinq cents ans auparavant, le roi pourra toujours dire en parlant des forces nationales : Mes troupes, mes canons, mes forteresses, comme il dira aussi en parlant du peuple : Mes sujets.
En 1789, les sujets se séparent et deviennent citoyens. Mais l'armée, elle, n'évolue pas, du moins de façon ostensible. L'instrument de domination reste le même. Dès qu'il a reconquis ses droite le peuple, pour qui jusqu'ici on a fait la guerre, comprend maintenant qu'il aura peut-être besoin de défendre sa liberté. C'est pourquoi il s'arme et s'organise militairement, d'où la création de la garde nationale après la prise de la Bastille. Mais l'armée permanente subsiste toujours et vit dans les mêmes principes. On conçoit, dès lors, qu'il y ait antagonisme, tiraillements et parfois lutte entre ces deux forces contradictoires dont l'une est aux ordres de la nation, l'autre au pouvoir du roi. Les troupes royales ont, il est vrai, prêté le serment, mais pour que ce gage eût une signification, il aurait fallu que le monarque acceptât sincèrement, et non à contre-cœur, la nouvelle Constitution. Les chefs militaires, qui n'ont pas émigré, ont aussi prêté le serment par ordre. Ils savent, néanmoins, que le roi n'est pas libre et ils attendent de lui un signe qui ne vient pas. Quand le monarque gagnera la frontière, les régiments les plus fidèles feront défection. L'esprit nouveau s'en est emparé. Si la nation n'a pas prévu, dans ses cahiers, une organisation militaire nouvelle, elle en a du moins, après coup, compris l'importance.
L'évolution fut lente, les progrès incertains. Il y eut parfois des heurts, des secousses violentes. Des insurrections militaires éclatèrent sur tous les points du territoire ; tous les régiments prirent parti contre leurs chefs et comme ceux-ci étaient représentés à l'Assemblée nationale, comme d'autre part ils y jouissaient de beaucoup d'influence et que leur compétence militaire paraissait indiscutable sur l'esprit de la
masse bourgeoise qui la composait , il arriva fatalement que la Constituante réprima avec vigueur des actes d'indiscipline qu'elle aurait dû plutôt prévenir. L'inertie, l'incompétence et les idées rétrogrades dont elle donna la preuve, à maintes reprises, sont les causes déterminantes des abus d'autorité qui se produisirent alors. Le peuple lui-même qui jugeait sur l'ensemble « l'auguste Assemblée » et la respectait fort, était parfois dans le doute quand il fallait prendre parti. C'était, en un mot, le pays dans le chaos, au point de vue militaire. Il faudra la Convention et le Comité de Salut public pour l'en sortir.
Dès 1789, cependant, des esprits clairvoyants, tels que Dubois-Crancé, entrevoyaient déjà l'avenir. Nommé secrétaire de la Commission militaire de la Constituante, le futur ministre de la Guerre de la Convention s'élève avec force, dans la séance du 12 décembre, contre les institutions militaires actuelles. Il émet, le premier, des théories nouvelles. «...Tout citoyen, dit il, doit être soldat et tout soldat citoyen... Le ministre vous propose une très belle organisation de l'armée, mais ses bases sont les mêmes que celles de l'an dernier et nous sommes à dix siècles de l'an dernier... »
L'orateur termine en demandant la création d'une armée de première ligne de 150.000 hommes (armée active), d'une armée de deuxième ligne de 150.000 hommes, destinée à doubler éventuellement l'armée active et enfin d'une troisième armée de 1.200.000 citoyens « prêts à défendre leurs foyers et leur liberté envers et contre tous. » Ces nouveaux principes (armée active, réserve et territoriale), qui ne sont que l'acheminement vers la Nation-armée, ne seront appliqués (si nous en exceptons les mesures de circonstance de la Convention) que sous la troisième République, en 1872. En ce moment, on est loin encore du nouveau régime. Les conclusions du ministre de la Guerre, de la Tour du Pin, sont adoptées à une forte majorité. Elles sont ainsi conçues :
«... Le recrutement habituel de l'armée (1) continuera à avoir lieu par des enrôlements à prix d'argent pendant la paix et même le plus longtemps possible pendant la guerre.
(1) Par le système du racolage.
Quant au service personnel et obligatoire, il est à rejeter, parce que ce serait vouloir attaquer la liberté des pères de famille. . . »
En maintenant le recrutement volontaire à prix d'argent, écrit le colonel lung, l'Assemblée détruisait donc à l'avance l'œuvre de rénovation qu'elle prétendait entreprendre. Elle sapait par sa base l'édifice dont elle élevait péniblement les murs. En obéissant à des intérêts égoïstes de caste elle montrait et la faiblesse de ses vues et le manque de méthode qui présidait à l'élaboration de ses travaux... (1). »
Par ce coup d'œil rapide sur l'état moral de l'armée, en 1789, il est facile de se rendre compte que la garde nationale ne pouvait être alors considérée que comme un organe très secondaire. Elle fut créée, en quelque sorte, pour discipliner les masses populaires et dans un esprit d'ordre. Ce fut, à l'origine, une force intérieure. Mirabeau, le premier, en demanda l'établissement dans la séance du 8 juillet. Après la prise de la Bastille, une députation de l'Assemblée nationale vint supplier le roi de donner son adhésion à celte organisation nouvelle de la force publique. Le monarque y ayant consenti, la garde nationale s'organisa spontanément ce même jour à Paris, puis pendant le mois d'août dans le reste de la France.
Nous avons vu précédemment qu'à Marseille on n'avait pas attendu les décrets de l'Assemblée et que bien avant leur apparition un essai d'organisation avait été tenté. Mirabeau, quand il fit sa proposition, s'inspira visiblement des services rendus par la milice citoyenne de cette ville. Nous avons vu également de quelle façon elle fut d'abord accueillie, puis dissoute et remplacée par un organe qui ne répondait pas aux vues de la cité. Nous allons maintenant assister, dans cette ville, à la formation d'une garde nationale qui peut, à juste titre, servir de modèle. Nous étudierons de près son organisation et son état d'âme. Par ses actes, nous pourrons nous pénétrer de la mentalité particulière de cette force nouvelle qui résume en elle les aspirations de tout un peuple, s'en inspire, à son tour, et le dirige. C'est le levier dont va disposer la municipalité pour refréner les passions
(1) L'Armée et la Révolution. Tome I, page 42.
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populaires et battre en brèche le pouvoir exécutif trop lent à accomplir les réformes.
Les rapports réciproques de la garde nationale et des anciens régiments nous donneront, d'autre part, une idée à peu près exacte de l'ardeur dont les citoyens-soldats sont animés pour la cause qu'ils ont à défendre. L'étude de ces rapports fera apparaître, de façon éclatante, les menées sourdes des chefs militaires qui mettront tout en œuvre pour retarder l'éclosion de cette milice. Le contact des deux forces^ mises en présence, fera voir aussi le rôle des sousoiîiciers grandissant au fur et à mesure que diminuera le prestige des officiers. A travers les péripéties de la lutte de tous les instants qui va s'engager entre la garde nationale et les troupes réglées on verra surgir l'armée nouvelle, l'arméenation, se fortifiant pour les luttes futures. L'antagonisme, plus apparent que réel, aura complètement disparu quand la Patrie en danger appellera ses défenseurs. L'amalgame, plus tard, ne fera que consacrer, sur le champ de bataille, l'union mutuelle, déjà en germe dans les esprits. L'armée do la Révolution, qui fera retentir de ses chants de guerre la vieille Europe, s'est créée, en un mot, sous l'inspiration directe de la Nation par l'impulsion simultanée des élus du peuple et des sous-officiers de troupe de ligne.
Dès son entrée en fonctions, la municipalité marseillaise va se montrer comme « un vaste pouvoir dont les actes étonnent par leur hardiesse ». Ceci, cependant, s'explique assez naturellement. L'Assemblée nationale, en effet, ayant décrété les municipalités avant les directoires, les municipalités furent organisées les premières (1). Aucun organe intermédiaire ne les sépare du pouvoir exécutif. Elles vont correspondre avec lui de façon incessante et de préférence avec la Constituante qui les a créées. Les grandes communes, comme Marseille, exerceront ainsi sur l'Assemblée, une sorte de pression
(1) Les directoires de district et de département entrèrent en fonctions, à Marseille, au mois de juillet seulement.
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morale, car, mandataires fidèles du peuple qui les a élevées au pouvoir, elles connaissent, mieux que quiconque, ses aspirations et ses besoins. Les vœux du peuple seront fidèlement transmis. Les petites communes contracteront, à l'origine, l'habitude de correspondre avec les grandes. Quand les directoires de déparlement et de district seront organisés, le pli sera pris et les grandes communes conserveront leur ascendant en dépit des administrations supérieures qu'elles braveront souvent. Une chose, aus^■'i, e?,t à considérer qui accroîtra encore leur influence. Les municipalités sont le fruit de l'élection directe et par conséquent plus populaires que les autres administrations élues au double vole. Partant, elles ont plus de sève, plus de vigueur, plus de force. Par contre, elles sont plus accessibles que les directoires aux passions de la multitude.
Ces quelques observations nous ont paru utiles pour l'étude des actes inouïs de hardiesse qui vont caractériser l'attitude de la municipalité marseillaise, en particulier, grâce à l'appui de la garde nationale. D'autre part, comme celle-ci va être composée, en principe, des citoyens actifs, les événements politiques, par suite, sont intimement liés à l'histoire ellemême de cette force nouvelle. Il est impossible de séparer les actes des citoyens-soldats.
La première réunion du Conseil général de la commune eut lieu, à Marseille, le 15 février 1790 et la question de la garde nationale y fut tout d'abord agitée. Le service était uniquement assuré, à ce moment, par les troupes de ligne, la milice bourgeoise, en efïet, ayant peu à peu disparu d'ellemême au moment des élections.
Depuis quelque temps déjà, elle donnait, d'ailleurs, des signes d'une désorganisation complète. Son impopularité croissait en raison directe de la manifestation des vœux populaires dont la fréquence se renouvelait de plus en plus. L'Assemblée nationale, en donnant aux citoyens actifs (1) le droit de vole, lui porta le dernier coup.
(1) Etaient de droit « citoyons actifs » et par conséquent électeurs, tous ceux qui payaient, en contributions directes, un impôt au moins égal au prix de trois journées de travail. Il fallait en payer dix pour être éligible.
Déjà, le 30 novembre 1789, le bailli de Foresta, dans une lettre adressée aux échevins, indique les signes d'une dissolution prochaine. Un rassemble menl populaire s'étant formé, peu après, à la place Caslellane, il rend compte «que les personnes assemblées ne paraissaient avoir aucune mauvaise intention «. Il prie en conséquence la municipalité de ne pas «sévir avec rigueur contre de simples conjectures, car, ajoute-t-il, les officiers de la milice répugnent de plus en plus à se trouver à de pareilles expéditions (1). .. »
Le 18 décembre, l'un des chefs les plus en vue, M. Samatan, donne, par écrit, sa démission et émet le vœu que son successeur «soit élu par la voie du vote (2)». L'état-major, réuni en Comité, manifeste ce sentiment aux officiers municipaux qui, en raison du terme prochain de leur mandat, ne croient pas devoir prendre de décision. Le bailli de Foresta envoie alors sa démission. Cet exemple est bientôt suivi par un grand nombre d'officiers. Ceux qui restent sont uniquemetit retenus par un excès d'amour-propre, un faux point d'honneur. La milice bourgeoise est moralement dissoute ; en fait elle n'existe déjà plus, car le service n'est plus assuré. Le 11 février 179(), un capitaine de quartier, Boyer de Paradis, qui a fait une patrouille à la tête des gardes de la ville, rédige un procès-verbal dans lequel il constate que la milice bourgeoise a cessé tout service et abandonné tous les postes, même l'hôtel de M. le Maire... (3). »
C'est alors que le Conseil général de la commune, prenant acte du procès-verbal ci-dessus et des vœux unanimes des districts, considérant, en outre, que les « décrets de l'Assemblée nationale font un devoir de l'organisation la plus
Dans uu Conseil tenu le 13 janvier 1790, il fut décidé, à Marseille, que le prix de la journée de travail serait fixé à deux livres pour la ville et à 25 sous pour la campagne.
(1> Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 17 juillet 1789. Tome 28. page 162.
(2) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 17 juillet 1789. Tome 28, page 157.
(3) Archives municipales. Délibérations du Conseil général de la Commune. Tome I, page 9.
prompte d'une force publique », vote la création d'une garde nationale provisoire de 12.000 liommes, jusqu'à la réception de nouveaux décrets de l'Assemblée, sur cette matière. Le Conseil général arrête, en outre, que les citoyens formant cette garde provisoire n'adopteront, en l'état actuel, aucun uniforme et seront seulement distingués par une cocarde ou panache en plumes aux trois couleurs.
Le vœu presque universel de la ville de Marseille est enfin exaucé. Le 16 février les districts se rassemblent. Les citoyens se présentent en foule. Des commissaires, élus la veille, ont reçu la mission de former des listes. Cette fois aucun obstacle ne vient entraver le recrutement. En quelques jours, la garde nationale est complètement levée. A l'annonce de cette nouvelle, Mirabeau écrit à la municipalité « qu'il est enfin rassuré sur le sort de Marseille (1). »
Le même jour les officiers municipaux publient deux proclamations. Dans la première, il est enjoint aux officiers de la milice bourgeoise qui n'ont pas encore rendu leurs armes de les réintégrer immédiatement. Dans la seconde, les conditions définitives pour être admis dans la garde nationale sont énoncées : il faut être âgé d'au moins 18 ans ; être de bonne vie et mœurs ; domicilié à Marseille depuis un an, au moins ; avoir une profession ou un état.
La nouvelle organisation est prévue. Le territoire de Mar-
(1) Archives municipales. Registre des lettres reçues, commencé le 10 février- 1790. N« 29, page i .
Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome II, page 8.
Dans les Origines rie la Finance contemporaine. Tome II, page 304, 17e édition, Taine nous apprend que la milice bourgeoise est <( trop amie de Tordre » et que la municipalité Ta cassée pour cette raison. On ne peut pas être plus mal renseigné. Taine base son affirmation sur un seul document : un rapport fait au roi par le marquis de Miran,rennemi-néde la municipalité. L'auteur ignore sans doute l'affaire de la Tourette et les événements qui ont suivi? En réalité, en créant une force nouvelle, la municipalité, cassa un principe, il est vrai, mais elle n'eut pas à chasser des gens qui ne se montraient plus. D'ailleurs, cette municipalité, quoi qu'en dise Taine, ne mit aucun parti pris dans l'organisation nouvelle. Elle fit appel à toutes les bonnes volontés et n'en écarta aucune. Nous avons retrouvé, à l'Hôtel de Ville beaucoup de noms d'officiers de l'ancienne milice dans la garde nationale. Le commandant général, lui-même, de Greling, était auparavant simple capitaine dans la « garde bourgeoise ».
seille est divisé en 24 districts (1). Chaque district devra lever un bataillon à 5 compagnies. Les officiers seront nommés par leurs soldats à la majorité absolue des voix (2). Le commandement général est donné à un ancien officier de la milice bourgeoise, le chevalier deGreling. Les listes des compagnies de cette époque, qui ont été retrouvées à l'Hôtel de Ville, comportent, en général, 110 à 115 noms, bien que la muniriipalité ait fixé le chiffre total à 100 et que ce chiffre ne doive pas être dépassé. Ces listes, mieux que tout autre document, ayant trait à la question, donnent une idée à peu près exacte de l'ardeur qui s'est emparée des esprits. En réalité, la garde nationale marseillaise, lors de sa première création^ atteint près de 14.000 hommes. Mais ce chiffre ne fut jamais dépassé (3). Une des premières préoccupations de la municipalité est d'armer cette force nouvelle. Sur ses instances, le marquis de Miran, qui a remplacé le comte de Caraman comme gouverneur militaire de la Provence (4), lui fait remettre 600 fusils qui sont en dépôt au uhàteau d'If. Deux députés, Lambarin et Bernard, sont envoyés à Toulon, le 28 février, avec mission de se faire délivrer des arsenaux de
[i} Plus tard, les huit districts de la banlieue furent rattachés à la ville. Ce fut l'origine des trente-deux sections de Marseille qui jouèrent, par la suite, un si grand rôle à l'époque du fédéralisme.
(2) On retrouve ici le principe de l'élection des chefs de la garde nationale qui sera le seul mode de nomination employé pour les officiers de la garde nationale et même des bataillons de volontaires. (Voir aux pièces justificatives no 2, la liste entière des premiers chefs qui furent nonunés par le peuple; .
(3) Taine, il est vrai, parle de 24.000 hommes. (Origines de la France contemporaine, 17» édition, tome II, page 304). C'est là le chififredes citoyens actifs de 1791, un an plus tard, quand on eut étendu le bénéfice de citoyen actif à un plus grand nombre de citoyens. Dans la pensée de l'auteur, le titre de citoyen actif est synonyme de celui de garde national. Cette affirmation ne peut être que théorique, et dans le domaine de la pratique rien n'est plus faux, du moins en ce qui concerne la ville de Marseille. Quand les huit districts de la banlieue lurent rattachés à la ville, le contingent global ne s'éleva jamais au-dessus de 18.000 hommes. Il nous paraissait d'autant plus utile de relever cette nouvelle erreur du grand écrivain qu'il a, précisément, pris comme exemple, à l'appui de sa thèse, la ville que nous étudions.
f4) Le comte de Caraman était parti le 6 février 1790, en écrivant à la municipalité « qu'un nouvel ordre de choses » rendait inutile la place de commandant en chef.
l'Elat, 4.000 fusils et 4.000 sabres. Mais le commandant de la marine, de Glandevès, oppose à cette demande les règlements actuels qui interdisent de façon absolue toute sortie d'armes (1). La Constituante, qui a posé le principe de l'établissement de la garde nationale, n'a rien prévu au sujet de l'armement. Toute initiative est laissée aux municipalités, aussi bien pour cet objet qu'en ce qui a trait à la composition de la force publique, elle-même, qui, d'après les décrets, n'est que provisoire. Néanmoins, l'apathie du pouvoir législatif ne refroidira pas le zèle des municipalités. Malgré l'inertie du gouvernement, qui se gardera bien de provoquer des mesures à cet effet, l'armement de la garde nationale sera assuré, en partie, au moment de son organisation définitive. Cette constatation, sur laquelle nous reviendrons plus tard, a ici son importance, car elle démontre, à l'origine, les .efforts faits par la municipalité de Marseille, en particulier, pour donner à la garde nationale de la force et de la consistance. Elle a surtout pour but de détruire certaines légendes intéressées qui font apparaître l'œuvre des municipalités, en 1790, comme néfaste et tendant à la désorganisation des forces nationales.
Ainsi donc, à la milice bourgeoise, produit d'une caste privilégiée, vient de succéder une force vraiment nationale. Le parti de la Cour ne peut voir sans frémir ime pareille organisation qui détruit le passé en mettant aux mains du peuple cette puissance militaire sur laquelle il a tant compté pour annihiler l'effet des réformes. Eh quoi ! faudra-t-il accepter sans lutte cette poussée populaire? Faudra-t-il admettre que, parallèlement à l'armée de ligne, un instrument nouveau surgisse pour battre en brèche cet admirable outil de l'ancien régime ? Qu'est-elle donc véritablement cette garde nationale qui, spontanément, s'organise en bataillons, nomme des chefs et lève en cinq jours U.OOO hommes? Cette fois, le
(1) Aicliives municipales. Registres de correspondance écrite et reçue. No» 28 et 40. Lettres des 27, 28 février, 2 mars, pages 3 et 4.
peuple est debout. Le péril est grave, l'instant critique. Il ne faut pas donner le temps à la garde nationale d'acquérir de la cohésion. Elle n'a pas d'armes et ne possède point d'uniformes ; c'est tout au plus une multitude qui se rassemble. La tourner en dérision, feindre d'ignorer son existence, la tuer par le ridicule, voilà les armes d'abord employées pour réduire à néant l'organisation populaire.
Deux forces sont maintenant en présence : l'armée nouvelle, pleine d'enthousiasme, mais peu aguerrie, emblème d'une ère de justice et de liberté ; l'armée permanente d'autrefois, l'armée royale, aux ordres d'une faction détestée, représentant un régime d'oppression aux abois qui épuise dans les convulsions de l'agonie les dernières forces qui lui restent. La lutte est inégale. Le peuple surexcité va se porter à des excès. Il faudra à la municipalité une force d'àme et un courage surhumains pour calmer à la fois les passions populaires et rabaisser l'orgueil d'une caste privilégiée qui ne peut se décider à comprendre ou à accepter l'évolution des esprits.
C'est la municipalité qui reçoit les premiers coups. Une ordonnance du prévôt général en date du 22 février défend « très expressément à tous corps, communautés et à tous particuliers quelconques de s'immiscer, à l'avenir, directement ou indirectement, dans la connaissance des causes qui lui sont attribuées. » La municipalité ne se laisse pas intimider et répond aussitôt par une délibération conçue en ces termes : « Tous corps, communautés et particuliers, sont et demeurent sous la protection de la nation, du roi et de la loi. » Comme conséquence, tous les chefs de troupes « tant nationales que réglées » sont requis de refuser de prêter main forte à l'exécution de tous décrets du dit prévôt. De plus, pour éviter le contact de la garde nationale avec les troupes réglées et de crainte que celles-ci n'obéissent plutôt aux injonctions du prévôt qu'à ses propres instructions, elle les consigne dans les forts, en ajoutant dans ses considérants que l'elïectif de la garde nationale est maintenant suffisant pour assurer la garde de tous les postes de la ville (1).
(1) Archives municipales. Registre des délibérations du Conseil général de la commune,Tome I, page 12.
La lutte est désormais engagée. Le 23, le marquis de Miran fait imprimer et afficher l'attitude de la municipalité qui, dit-il, porte atteinte à l'honneur de l'année. De quel droit les officiers municipaux osent-ils insulter les troupes réglées en les relevant de leurs fonctions ?
Gomme on le voit, le procédé est très simple : prendre acte des instructions des pouvoirs publics et les dénaturer pour indisposer l'armée à leur égard. Mais la municipalité ne se laisse pas prendre à ce piège. Elle n'ignore point que les soldats de ligne sont des gens du peuple, et si elle ne peut compter sur les chefs militaires, elle ne veut point s'aliéner les troupes elles-mêmes. Sa délibération du 25 février met à nu de façon remarquable les menées des partisans de l'ancien régime et donne l'impression exacte des sentiments qui l'animent. « ... Il importe, dit-elle, de détruire des impressions capables d'aigrir les troupes en leur inspirant des doutes sur l'attachement et la confiance du peuple marseillais pour elles. En conséquence, le Conseil s'empresse de déclarer unanimement qu'aucun motif offensant n'a déterminé la précédente délibération et qu'il n'a nullement entendu par elle exprimer le moindre doute sur la confiance qui est due, à juste titre, à de braves militaires, et qu'il n'a jamais été question de vouloir blesser leur délicatesse. An surplus, le Conseil rend hommage à leur patriotisme et leur paie un tribut d'estime comme à de vrais citoyens et de courageux défenseurs de la patrie (1). »
Les officiers municipaux délibèrent, en outre, de donner coiniaissance à l'Assemblée nationale de l'affiche du marquis de Miran et de la publicité qu'elle a reçue, ainsi que des délirations prises par eux. Et pour que le gouverneur n'en ignore, ils lui font connaitre leur décision avec prière de lire leur délibération devant le front des régiments rassemblés. Le marquis de Miran répond, le 26, que « ce sera avec autant d'empressement que de plaisir qu'il fera connaitre à tout le militaire de Marseille les sentimenis exprimés par la municipalité à l'égard des troupes (2). » L'incident paraît terminé à la
(1) àrcliives municipales. Délibérations du Conseil général delà commune. Tome I, page 16.
(2) Archives municipales. Registre des lettres reçues, commencé le 17 juillet 1789. N" 28, page 215.
satisfaction des deux parties. Mais d'autres naîtront bientôt. Une fois organisée, il fallait évidemmfnt donner une mission active à la garde nationale. La garde des portes de la ville, entièrement entourée de remparts à celle époque, et des postes intérieurs, lu; semblait naturellement dévolue. Mais depuis l'affaire de la Tourette, les troupes réglées, logées dans l'intérieur chez l'habitant, occupaient tous les emplacements.
La Perle de la Joliette en 1790
iCollection du Musée Borély)
La municipalité, jugeant leur présence inutile, en avait demandé le renvoi au pouvoir exécutif, à plusieurs reprises, en faisant ressortir que, grâce à la garde nationale, la tranquillité était assurée désormais et qu'elle se chargeait en tous cas du maintien de l'ordre.
La réponse du gouvernement était impatiemment attendue.
Des dépulés de la commune, en mission à Paris au sujet de l'affaire prévôtale, firent connaître aux olïiciers municipaux, le 20 m.ars, que le ministre de la Guerre, de Saint-Priest, leur avait répondu à ce sujet de façon évasive (1).
La municipalité, pour calmer l'opinion publique, fit alors appel au marquis de Miran en lui demandant de laisser participer la garde nationale au service des troupes réglées, tout au moins en ce qui concernait les postes intérieurs. Le gouverneur militaire répondit qu'il ne pouvait que se conformer aux ordres du ministre et qu'il ne lui appartenait pas de prendre des décisions à son insu. Les officiers municipaux prirent alors le parti de doubler les postes de la ville avec la garde nationale et cette solution faillit amener un conflit des plus sanglants avec les troupes réglées.
Celles-ci, depuis le différend survenu entre la municipalité et le marquis de Miran, étaient travaillées sourdement par leurs officiers qui ne pouvaient supporter la présence de la garde nationale. Les chefs militaires mirent en avant lespritde corps et ce faux amour-propre de la soldatesque qui a de tout temps animé les armées permanentes de l'ancien régime. Les sentinelles reçurent des consignes sévères avec ordre de ne pas laisser passer de troupes en marche, la nuit. C'est ainsi qu'une patrouille de la garde nationale, commandée par le lieutenant Denoris, fut arrêtée aux Picpus, par un soldat de Lorraine-Dragons, et obligée derétrogader (2). Le lendemain, une autre patrouille, sous les ordres du lieutenant Bec, fut également arrêtée en un endroit « dont le passage n'avait jamais été prohibé (3) ». L'antagonisme des deux forces était aigu. Le peuple murmurait et la garde nationale était irritée.
La municipalité, cependant, faisait de louables efforts pour satisfaire l'opinion publique ; en attendant, elle calmait de son
(1) Archives municipales. Registre des lettres reçues, commencé le 17 juillet 1789. No 28; page 220. -,
(2) Arrliivns municipales. Série II, non classôc. Rapport du lieutenant Dr;noris, autographe.
(3) Archives nmnicipales. Série H, non classée. Rapport du lieutenant Bec. autographe. ,^
mieux, au jour le jour, l'effervescence populaire, portée à son comble (1). Elle transmettait à l'Assemblée nationale une adresse des districts pour le renvoi des troupes, en même temps qu'elle écrivait encore à ses députés, à Paris, pour hâter la décision des ministres (2). Mais l'orage grossissait de plus en plus ; les esprits s'échauffaient de part et d'autre. Le moindre incident pouvait amener les pires catastrophes. Il fut créé par ceux-là mêmes qui avaient tout intérêt à éviter les divisions et dont la mission, semble-t-il, aurait dû être de paciûer les esprits.
Le samedi 20 mars 1790, le marquis d'Ambert, colonel au Royal la Marine, arrive à 8 heures du soir, en chaise de poste, à la porte d'Aix. Il vivait ordinairement à la Cour et venait inspecter son régiment à la façon du châtelain visitant ses terres. Arrêté par une sentinelle de la garde nationale, il est requis de montrer son passeport. Il répond aussitôt qu'il n'a aucun compte à rendre. La sentinelle appelle la garde ; le capitaine Gautier, qui commande le poste, arrive et le prie de s'exécuter, lui indiquant que c'est là la consigne donnée par les officiers municipaux. Le colonel, alors, se nomme et saisissant violemment au collet le capitaine Gautier, il se répand en invectives contre la municipalité et la garde nationale ; il va même jusqu'à défier celle-ci de se rendre à la plaine Saint- Michel, où, dit-il, « une compagnie de son régiment la mettrait bientôt eo fuite (3). »
(1) Archives municipales. Lettres de la municipalité. Registre de correspondaoce écrite, commencé le 25 février 1790. N» 40 :
A MM. les députés de la Commune, à Paris, 10 et 12 mars ; A Mgr de Lambert, contrôleur général des finances, 15 mars ; A MM. les députés de rAssèftnblèe nationale, 15, mars; ■ Au commandant de la Garde Nationale, 16 mars ; Au comte de Mirabeau, 16 mars.
(2) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Adresse des habitnnt? n I'AssotiM:;^ rtntion''to. i'bn 137. . * ■ " '
Archives municipales. Begistre de correspondance ;ecrite, commencé lé 25 février 1790, page 49.
(3) Biblrotiièffue municipale. Collection Bouillon-Landais, fbe 115.
Pendant que cette scène a lieu, des soldats du Royal la Marine, qui gardaient un poste intérieur, sortent en armes et entourent leur colonel ; la garde nationale sort également pour protéger son capitaine. Bientôt le bruit de l'altercation se répand aux environs comme une traînée de poudre ; un rassemblement populaire se forme. C'est l'heure de la retraite: