‹ Marseille révolutionnaire; l'armée-nationChapitre 5 sur 44 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Fermentation des esprits. — Les chefs militaires semblent faire dans le» forts des préparatifs de défense.— Le peuple s'empare du fort de Notre- Dame-de-la-Garde (30 aoril 1790). — II. Reddition de la citadelle Saint-Nicolas et du fort Saint-Jean. — Comme le Royal la Marine, le régiment de Vexin ne rallie à la cause du peuple. — III. Marseille est représentée en haut lieu comme une ville rebelle.— La municipalité reçoit l'ordre de faire évacuer les forts. — Elle refuse énergiquement de les rendre. — IV. Le peuple démolit les deux citadelles. — Rôle de Mirabeau. — Fédération du 14 juillet. — V. Composition de la garde nationale. — La classe riche se tient à l'écart. — VI. Hahillemeni, armement, discipline. — VII. La garde nationale marseillaise rend de grands services. — Sa mission à V intérieur. — Dictatures militaires. — VIII. Affaire Lieutaud. — La Contre-Révolution en Provence.

L'issue de l'affaire dumarquisd'Ambert augmenta l'eflfervescence générale. Un long cri de fureur accueillit l'ordonnance du lieutenant général criminel qui fut obligé de s'enfuir. La municipalité, à ce moment, se débattait au milieu des pires difficultés ; l'avenir lui paraissait gros de menaces. Malgré de nouvelles instances, le marquis de Miran ne voulait, à aucun prix, céder les portes de la ville à la garde nationale. Bien mieux, il ordonnait, de sa propre autorité, des mouvements de troupe dans l'intérieur de la province. Le régiment de Bourgogne quittait Arles pour une destination inconnue (1). Au même moment les officiers municipaux de Rennes et de Nantes annonçaient à la ville de Marseille la formation d'un camp volant en Bretagne et des dispositions hostiles de la part de l'Espagne (2). Ils mettaient la municipalité en garde contre les mesures arbitraires et anticonstitutionnelles du pouvoir exécutif.

(1) Archives municipales. Registre de correspondance reçue. N» 29, p. 85. Lettre de la municipalité d'Arles.

(2) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 10 avril 1790, n» 29, pages 68 et 70.

Lettres des municipalités de Rennes et de Nantes.

MARSEILLE REVOLUTIONNAIRE il

Or, les officiers municipaux, à Marseille, étaient déjà assez irrités du refus, plus ou moins déguisé, qu'opposaient les ministres aux démarches réitérées relatives au renvoi des troupes. Ils avaient demandé, à dix reprises, que la garde nationale fût armée entièrement. Le ministre de Saint-Priest ne leur répondait même plus et, chose plus grave, les décrets d'ordre général ne parvenaient à la municipalité qu'indirectement quand les papiers publics en avaient déjà connaissance (1). Il paraissait exister, en un mot, une opposition systématique de la part des ministres et une connivence étroite entre le pouvoir exécutif et le gouverneur militaire de la Provence.

La municipalité fit alors preuve d'énergie. Le 30 mars, elle dénonce à l'Assemblée nationale l'attitude scandaleuse du ministre de Saint-Priest à son égard. Elle envoie en même temps une adresse à toutes les municipalités du royaume. Le 9 avril, elle délibère. la démolition d'un corps de garde établi sur le Cours et somme le marquis de Miran, sur réquisition, de faire retirer les troupes.

Ces mesures sont efficaces et obtiennent un certain efifet. L'ordre du départ des troupes est enfin donné parles organes intermédiaires. Les dragons des régiments du Roi et de Lorraine quittent la ville les 17 et 18 avril ; le Royal la Marine, le 21.

Néanmoins, même sur ce point, les officiers municipaux n'obtiennent pas une entière satisfaction. En plus du régiment de Vexin, caserne dans les forts depuis longtemps, on laisse à Marseille le régiment suisse d'Ernest. Ce corps étranger va bientôt donner la mesure de ses idées rétrogrades. A n'en point douter, son maintien à Marseille, étant données les circonstances, semble apporter la preuve, à la municipalité, des intentions perfides du pouvoir exécutif à l'égard du peuple.

Ce qui se passait sous les yeux des officiers municipaux était bien fait, en outre, pour efifrayer des esprits plus pusil-

(1) Registre rte correspondance écrite, commencé le 25 février 1790. Tome 40, page 57.

lanimes, pour abattre des caractères moins bien trempés. Depuis quelque temps, les commandants militaires faisaient entrer, à grand fracas, des approvisionnements de toute espèce dans les forts. On construisait des fours. L'artillerie était augmentée; les canons mis en batterie, la bouche des pièces placées dans les embrasures tournées contre la ville. La manœuvre avait lieu du matin au soir. On semblait se préparer à quelque grand événement.

Ces opérations militaires, que rien ne justifiait, troublaient au plus haut degré la tranquillité publique et portaient la méfiance dans l'esprit des citoyens à tel point que les opéralions commerciales en étaient altérées et presque suspendues (I). Aucun navire n'osait plus sortir du port, ne sachant s'il pourrait rentrer. Or, à Marseille, le commerce est la pierre angulaire de la cité. S'il languit, les autres affaires souffrent et toute la ville est dans la gêne ; le peuple, lui, est dans la misère. A cette époque oi^i les moyens de communication étaient restreints, on vivait sur des nouvelles vagues de ce qui se passait en dehors de la province. Les faits étaient exagérés, relatés de bouche en bouche, d'une ville à l'autre. Tout le monde croyait alors à la contre-révolution. A Marseille, l'attitude des chefs militaires sembla en apporter la preuve. On s'imagine difficilement l'effet que produisit, à ce moment, sur les masses, l'arrestation d'une charrette remplie de munitions de guerre, à destination du fort Saint-Nicolas. Le conducteur voyageait sans le passe-debout réglementaire qui, d'ordinaire, était délivré par la municipalité. Pour comble de malheur il commit la maladresse d'accuser un chargement de poudre et la charrette était remplie de balles !. . . (2).

C'était donc vrai que les forts allaient tirer contre la ville à un signal donné ? Les masses populaires en étaient tout à fait convaincues. Ne savait-on pas, d'ailleurs, qu'ils avaient été construits, uniquement, par Louis XIV, pour asservir Mar-

(1) Archives municipales. Registre de correspondance écrite, commencé le 2.'S février 1790. N» 40, page 77.

(2) Archives municipales. Série H, non classée. Procès-verbal du capitaine Dessory, du 19e bataillon ; autographe, t- Registre de correspondance écrite, commencé le 25 février 1790. N» 40, page 57.

MARSEILLE REVOLCTIONNAIRE id

seille et la réduire le cas échéant (1) ? Dans quelques jours 1 a municipalité ne les désignera-t-elle pas comme « des monuments odieux d'un despotisme superbe ? » Dès ce moment le sort en est jeté. Ce sont autant de bastilles dont le peuple doit s'emparer. Jusqu'à ce qu'elles soient en son pouvoir il n'aura trêve ni repos.

Le Fort de ]?votre-Dame-de-la-Garde en 1790 (Collection du Musée Borély)

(1) A l'époque de la Fronde. Marseille avait pris parti contre le roi, et le jeune monarque, pour donner une leçon aux habitants, refusa d'accepter les clefs que lui tendaient, sur un plat d'or, les échevins de la Ville à lune des portes des remparts. Il entra dans Marseille, à cheval, par la brèche et chargea aussitôt les chevaliers de Clairville et de Chàtillon de la construction des iorts. aujourd'hui déclassés. Une inscription latine que l'on a retrouvée à l'Hôtel de Ville donne les raisons de cette attitude : « De peur que la fidèle Marseille, trop souvent en proie aux criminelles agitations de quelques-uns, ne perdit enfin la ville ei le roj'aume, ou par la fougue des plus hardis, ou par une trop grande passion de la liberté, Louis XIV, roi des Français, a pourvu à la sûreté des grands et du peuple, en élevant cette citadelle. »

Voici, du reste, l'opinion de Vauban sur le fort Saint-Nicolas, dont il est question ici, et qu'il a visité en 1671 : «... C'est l'assemblage le plus magnifique de tout ce qui a jamais passé d'extravagant par la tète des plus méchants ingénieurs du monde. Si le fort a été fait pour être dirigé contre la ville, rien de mieux et la moitié moins y aurait suffi. Mais s'il a été fait pour autre chose, on ne s'explique jas que l'on n'ait point utilisé prés de là un lieu-fort appelé Tète-de-More (aujourd'hui le Pharo), où. pour 200.000 écus, on aurait fait une place imprenable. »

En 1701, lors d'une deuxième visite. Vauban. devenu courtisan, revient un peu sur sa première opinion. « ... Le fort Saint-Nicolas est petit, dit-il, mais assez bien situé et peut rendre de grands services. » (Documents tirés de la CheflFerie du Génie de Marseille.)

Il paraissait cependant impossible de s'emparer à la fois des trois forts qui commandent la ville. Celui de Notre-Damede-la-Garde^ en particulier, qui prend à revers ceux de Saint- Nicolas et de Saint-Jean, est situé à 159 mètres au-dessus du niv&au de la mer. Il importait de s'en assurer la possession tout d'abord. Un coup de surprise, seul, pouvait amener la reddition de la garnison qui, en réalité, ne se composait, il est vrai, que de cinquante soldats du régiment de Vexin et de quelques invalides. En revanche, elle était protégée par de hautes murailles, un fossé assez large et tous les soirs on levait le pont-levis. Une sentinelle était placée en dehors pendant le jour ; elle se retirait dans le fort à la nuit tombante.

Le nommé Doinet, sergent au 21« bataillon de la garde nationale, conçut un projet dont il communiqua le plan à son capitaine. Celui-ci, l'ayant approuvé, en fit part aussitôt à un de ses lieutenants, le sieur Garnier, et à trois soldats de sa compagnie : Brard, Ghaix et Montbrillon. Ces citoyens s'en adjoignirent quelques autres, tout aussi résolus, et tous ensemble, au nombre de quarante-huit, décidèrent l'expédition pour la nuit même (29-30 avril).

La petite colonne se mit en route à 3 heures du matin et gravit la colline en silence. Les assaillants s'étaient divisés en trois groupes. Le premier, aux ordres de Chaix, alla se placer sous la redoute de la Croix qui se trouvait en avant du fort. Le second, commandé par un ancien militaire, Laforet, s'avança jusqu'au pied des murailles et se cacha derrière un angle du rempart. Le troisième fut posté à l'est, dans une vieille tour isolée.

L'embuscade durait depuis une heure environ, quand le jour parut enfin. La garnison, suivant son habitude, baissa alors le pont-levis et plaça la sentinelle extérieure. C'était le moment impatiemment attendu.

Deux volontaires, Renaud et Feissole, feignant d'être venus pour entendre la messe à la chapelle, s'avancent seuls et montent l'escalier qui conduit au pont-levis. Arrivés à hauteur du factionnaire, ils se jettent sur lui, lui annoncent que la Nation s'empare du fort, le désarment et le menacent de mort au moindre bruit. Au même ins'ant, le lieutenant Garnier, qui commandait l'expédition, fait, du bas de l'escalier,.

le signal convenu. Les trois détachements pénètrent simultanément dans le fort, désarment les soldats endormis et font la garnison prisonnière. Le commandant du fort seul, ayant fait un mouvement de défense, est couché en joue par le citoyen Javel.

— « Combien êtes-vous ? » demande le capitaine du régiment de Vexin.

— « Deux mille, » répond Javel. Et l'officier rend son épée (1).

Le drapeau aux trois couleurs remplace bientôt sur les remparts l'enseigne royale aux fleurs de lis. A celte vue, la femme d'un des volontaires, la dame Brard, se hâte d'accourir chez le maire pour lui apprendre l'événement. Le sergent Doinet arrive peu après pour confirmer la nouvelle. Le maire rassemble aussitôt le Conseil général et celui-ci mande trois de ses membres, Lieutaud,Chompré et Brémond-Jullien, au fort Notre-Dame. Une fois sur les lieux, les magistrats s'empressent de rendre la liberté à la garnison. Ils inventorient les effets et objets contenus dans la place et dressent un procès-verbal de leurs opérations. La prise du fort est ainsi otriciellement reconnue par la municipalité.

Quand le peuple apprend à son tour l'événement, sa joie enfin déborde et il ne veut pas s'arrêter en si beau chemin. Des attroupements se forment partout. La ville entière est debout. On apprend bientôt, dans la matinée, que les commandants militaires font lever les ponts, battre la générale, charger et pointer leurs canons sur la ville;. La générale bat, à son tour, dans Marseille. Les districts courent aux armes ; les bataillons se rassemblent. De toutes parts éclatent les cris mille fois répétés : « Les forts,'les forts ! » C'est un torrent qui a rompu sa digue et qui suit sa pente : rien ne pourra le détourner ni le ralentir (2).

Les avenues qui conduisent aux forts sont garnies d'artillerie et de retranchements improvisés. Toutes les hauteurs sont

(1) Bibliothèque municipale. Section de Provence, Tbe 91.

(2J Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence. Tome 1, page 263.

couronnées de pièces de gros calibre (1). Les portes de la ville sont étroitement gardées. Le 17« bataillon se porte au pont d'Arenc, y traîne les canons de la batterie maritime et surveille ainsi la route d'Aix. 15.000 hommies, tambours battants, enseignes déployées, s'avancent en ordre par la rue de la Citadelle (2) et la place Saint-Victor, jusqu'à 100 mètres du fort Saint-Nicolas. Là, à l'abri de quelques murailles, ils attendent impatiemment le moment de l'assaut. Le capitaine Arnaud, à la tête de 30 hommes, se présente audacieusement à la porte du fort et somme le commandant de capituler.

Ixe Vieux Port et le Fort Saint-Nicolas en 1790 (Collection du Musée Borély)

(1) A cette époque, où la navigation n'était pas très sûre, tous les navires marchauds avaient à bord de l'artillerie. Les négociants possédaient en ville des approvisionnements de guerre de toute espèce. La ville elle-même avait à l'arsenal une réserve de canons. C'est ce qui explique pourquoi les Marseillais pouvaient avoir ainsi sous la main un attirail complet de guerre.

(2) Cette rue n'existe plus aujourd'hui. Elle était sur l'emplacement du bassin de Carénage qui était alors un terre-plein.

Pendant que le peuple prenait sesdisposiiions pour s'emparer, par la force, de la citadelle Saint-Nicolas, des pourparlers avaient lieu entre la municipalité et le commandant du fort. Les officiers municipaux, qui ne pouvaient songer, un seul instant, à désarmer, à la fois, la garde nationale et la foule, prirent un moyen terme : c'était de demander l'admission dans les forts de la garde nationale pour faire le service conjointement avec les troupes réglées. L'attitude des chefs militaires ne semblait guère se prêter à pareille convention. Les commandants respectifs de Saint-Nicolas et de Saint- Jean, de la Roque et de Galvet, avaient déjà pris les devants et requis la municipalité, à neuf heures et demie du matin, de s'opposer « à touiP démarche contraire à la fidélité due par tous au roi. » Ils ajoutaient qu'ils rendaient les officiers municipaux responsables de tous les malheurs pouvant résulter de la défense « qu'ils sont bien résolus de faire si on les y forçait (1). »

A 11 heures du matin, la municipalité envoie au commandant de Saint-Nicolas une première réquisition, conçue en ces termes :

« Nous requérons M. de la Roque d'admettre la garde nationale à garder la citadelle, concurremment avec les troupes réglées, sous la responsabilité de la municipalité, déclarant à M. de la Roque que la municipalité le rend responsable de tous les événements en cas de refus (2). »

Le commandant de Saint-Nicolas répondit aussitôt : «... Nous sommes soumis à des règles inviolables et nous ne pouvons y déroger que par les ordres du roi, déclaré chef suprême de l'armée, ou par son représentant, le marquis de Miran que nous envoyons prévenir par M. le lieutenant de Courson... (3). »

(1) Archives municipales. Série H, non classée; autographes.

(2) Archives municipales. Registre de délibérations du Conseil général de la Commune. Tome I, page 59.

(3) Archives municipales. Registre de délibérations du Conseil général de la Commune. Tome I, page 60.

Il était imposible à un militaire de tenir un autre langage. La réponse de M. de la Roque ne manquait ni de sens ni de logique. La municipalité le comprenait bien ; c'est pourquoi elle hâta le départ, pour Aix, du lieutenant de Courson. Mais le peuple, « qui écoute moins la logique que ses propres convictions »^ poursuivait résolument son dessein. Il voulait les forts ; il les voulait même au prix de son sang (1).

Les officiers municipaux se trouvaient dans une impasse ; il fallait en sortir. Pour eux qui sont lesmandataires du peuple, ils considèrent que son salut dans les circonstances suprêmes est la M suprême loi. » Dans une deuxième réquisition, tout aussi impérative que la première, ils essaient de faire fléchir les chefs militaires en leur exposant leur rôle rendu nécessaire par les circonstances. Puis, pour éviter tout refus et prévenir les lenteurs d'une discussion par écrit, le Conseil général de la Commune, au grand complet, se transporte lui-même au fort Saint-Nicolas, auprès du commandant. Cette démarche est décisive. Le major de la Roque comprend enfin qu'au-dessus de pouvoirs de convention et d'un faux point d'honneur, il y a le cri de la conscience humaine qui défend de détruire son semblable, surtout lorsqu'il est égaré par la colère. Il rassemble un Conseil de guerre. La majorité des ofTiciers, après avoir fait remarquer, d'ailleurs, que le régiment paraissait, en grande partie, gagné à la cause du peuple, est d'avis d'admettre l'entrée dans le fort de la garde nationale.

Le commandant signe alors nne espèce de capitulation, aux termes de laquelle on laissera pénétrer dans le fort autant de gardes nationaux qu'il y aura, chaque jour, de soldats de service.

La paix étant ainsi rétablie, on ouvre la porte du fort. L'armée marseillaise défile en ordre devant le maire et l'étatmajor deVexin. Les soldats et quelques otficiers crient: « Vive la Nation ! » Le drapeau tricolore est arboré sur le donjon. Puis, la garde nationale sort aussi paisiblement qu'elle est entrée en laissant dans la citadelle cent hommes de service.

Il restait encore le fort Saint-Jean. Le Conseil général s'y

(1) Lourdes. Histoire de la Récolution en Provence. Tome I, page 256.

MARSEILLE REVOLDTIOXXAIRE tM

transporte également pour accomplir la même mission. Un conseil de guerre est tenu. La municipalité éprouve, cette fois, de grandes résistances. Les officiers, surtout le major de Beausset, se montrent intraitables. Celui-ci ayant donné l'ordre de lever la herse, les soldats refusent d'obéir et le peuple irrité pénètre en masse dans le fort. Les officiers, toujours inébranlables, ne cèdent, à la fm, qu'en raison de l'attitude de la troupe elle-même, qui manifeste, à leur égard, des sentiments peu louables. Cette remarque est importante ; si le régiment de Vexin n'avait pris ouvertement parti pour le peuple, il est hors de doute que les commandants mihtaires n'auraient jamais cédé aux instances des olficiers municipaux. Il y aurait eu du sang versé.

Dans la matinée du 1er mai, la municipalité reçoit une lettre du marquis de Miran d'après laquelle elle est requise « de faire rendre le fort de Notre-Dame-de-la-Garde aux troupes de Sa Majesté et de prévenir toute entreprise contre les autres forts. » Cette réquisition venait trop tard et ne pouvait rien changer aux faits accomplis. Un officier municipal ayant proposé de renvoyer sa lettre au gouverneur de Provence avec ces mots : « Nous n'avons d'ordre à recevoir que de la Nation et du roi, » un autre se lève et déchire le billet en déclarant qu' « il n'y a pas lieu à délibérer. »

Le marquis de Miran apprend, le même jour, par les commandants militaires, la défection du régiment de Vexin. Effrayé, il envoie aussitôt sa démission, puis émigré le surlendemain. Un escadron de dragons de Tarascon, qu'il requiert de lui servir d'escorte, l'abandonne sur la route et fait cause commune avec le peuple. Le gouverneur militaire de la Pro- . vence, qui avait, la veille, douze régiments sous ses ordres, n'a pas un soldat pour accompagner ses bagages. C'est sous un déguisement et par un long détour qu'il gagnera la frontière.

Dans cette prise des forts, la municipalité de Marseille a, sans nul doute, dépassé ses attributions. Mais pouvait-elle faire autrement ? Le peuple tout entier, y compris la garde nationale, a pris les armes. Ce qu'il importe avant tout, c'est d'éviter l'effusion de sang. Elle n'a aucun moyen d'action sur la multitude qui vient de l'élever au pouvoir. Il ne lui restait

que le procédé d'intimidation auprès des commandants militaires. Si ce procédé, dans la forme, n'est pas louable, il ne saurait être blâmé dans le fond.

Au reste, elle prend hautement la responsabilité de ses actes et, dans sa lettre du 30 avril, elle fait connaître au ministre de Saint-Priest, que « la garde nationale a cédé à l'impulsion d'un mouvement bien légitime, (l) » Peut être, en réalité, n'est-elle point fâchée de faire, à son tour, acte de souveraineté. La suite des événements peut le laisser supposer. Mais, en somme, (*lle n'a fait que suivre les aspirations de la nation et la Révolution a encore bien des réformes à accomplir.

Par délibération, en date du 1" mai, elle réclame des commandants militaires les armes qui sont dans les magasins des forts pour en pourvoir la garde nationale. Le major de la Roque ouvre, sans difficulté, les salles d'armes et remet, sur reçu, aux officiers municipaux, 3.000 fusils. A.u fort Saint-Jean, le major de Beausset fait, comme la veille, des difficultés. Il s'oppose formellement à toute sortie d'armes et, pour empêcher la foule, qui a suivi les députés, de pénétrer à l'intérieur, il donne l'ordre de lever le pont-levis. Pour la deuxième fois les soldais de Vexin refusent d'obéir. Le peuple, croyant que le major de Beausset a voulu attenter à la liberté ou à la vie de ses commissaires, pénètre en masse dans le fort, s'empare de sa personne et, malgré la garde nationale qui essaie de le protéger (2), elle le massacre. Sa tête est aussitôt promenée au bout d'une pique par toute la ville.

Le régiment de Vexin, déjà très populaire à Marseille, •avait sauvé la ville d'un véritable désastre dans la journée du 30 avril : son attitude, au fort Saint- Jean, le 1" mai, lui gagna tous les cœurs. Le peuple, reconnaissant, demanda une amnistie pour les militaires détenus, ce qui fut accordé. Peu après le régiment se répandit en ville où on le fît boire, manger, chanter et danser durant toute une journée.

(J) Archives municipales. Registre de correspondance écrite. Tome 40, page 77.

(2) Archives municipales. Registre de délibérations du Conseil général de la Commune. Tome I, page 65.

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Sans doute, cette fusion du peuple avec un des régiments de l'ancien régime était touchante ; mais il fallait éviter les excès possibles. La licence suit généralement les grandes joies populaires. La municipalité le comprit et elle fit publier qu'on eût à ramener les soldats dans leurs quartiers. Ce qui fut exécuté après qu'ils eurent été conduits, au préalable, au Club de la rue Thubaneau (1), où Brémond-Jullien leur adressa une allocution patriotique qu'ils couvrirent d'applaudissements.

Le peuple, cette fois, est satisfait. Grâce aux efforts de la municipalité, au patriotisme louable du régiment de Vexin, et (si nous en exceptons le major de Beausset) à la condescendance des chefs militaires, les forts sont en son pouvoir, désormais. Ce résultat, il l'a obtenu par la simple manifestation de sa force. C'est la première expédition de la garde nationale contre l'autorité royale déjà si ébranlée par la prise de la Bastille.

Mais les événements ne se passent pas ici comme à Paris. Avant d'émigrer, le marquis de Miran a envoyé un rapport peu favorable au ministre de Saint-Priest et celui-ci, déjà prévenu contre Marseille, réussit à la représenter comme une ville rebelle. Coup sur coup, la municipalité reçoit une lettre de Saint-Priest, un décret de l'Assemblée nationale et l'ordre ferme du roi d'évacuer les forts. Son attitude est vivement blâmée.

« ... Le roi, Messieurs, écrit le ministre, à la date du 10 mai, était déjà informé de la surprise du fort de Notre- Dame-de-la-Garde et de l'occupation de la citadelle et du fort Saint-Jean ; mais Sa Majesté ne se serait pas attendue qu'au lieu d'excuser ces coupables démarches vous les représentiez comme dignes d'éloges. . . (2). »

(1) Le Club de Mai-seille ouvrit sa pi-eiuiére séaace dans la salle de l'ancien Jeu de Paume de la rue Thubaneau. le 11 avril 1790. Il prit le titre d' «Assemblée patriotique des Amis de la Constitution » Le maire en fut nommé [irésident, mais ses fonctions rempèchèrent de présider les séances.

(2) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, comuieiicè le 5 avril 1790, page 73.

De son côté, l'Assemblée nationale, « profondément affligée des désordres qui ont eu lieu dans plusieurs endroits du royaume et notamment dans la ville de Marseille, charge son président de se retirer vers le roi pour remercier Sa Majesté des mesures qu'il a prises, tant pour la recherche des coupables que pour la réparation des excès commis. . . (1). »

Enfin, le roi, en même temps qu'il donne l'ordre au régiment suisse d'Ernest de remplacer dans les forts le régiment de Vexin, « mande et ordonne aux ofïïciers municipaux qu'ils aient à faire évacuer par la garde nationale les trois citadelles et à les remettre aux troupes réglées. . . (2). »

Rien mieux que les relations qui précèdent ne peut faire ressortir l'opposition systématique de la Cour à la manifestation des vœux populaires. Un an après la Déclaration des droits de l'homme, une grande ville comme Marseille ne peut admettre que ce qui appartient au roi n'appartienne pas d'abord à la Nation. Des forts ont été construits à une époque de domination pour asservir la ville. Ils sont odieux au peuple qui s'en empare et assure lui-même le service avec les troupes réglées pour bien montrer qu'il ne doit plus exister d'autre principe que celui de la souveraineté nationale. Ce principe a été solennellement proclamé par l'Assemblée ; il à été reconnu par le roi. Le peuple passe à l'application et l'Assemblée nationale « en est affligée. » La municipalité, pour éviter un combat sanglant, a régularisé le mouvement, fort logique, en somme, et le roi, prévoyant moins une sédition populaire que la perte d'une de ses prérogatives dont le maintien est pourtant une non-sens absolu, blâme cette municipalité. Il écarte la garde nationale créée pour le maintien de l'ordre. Bien mieux, il punit le régiment dont les sentiments ne sont point serviles. La nation est à ses ordres comme auparavant; les troupes doivent être, comme autrefois, un instrument docile (3).

(1) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 5 avril 1790, page 73.

(2) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 5 avril 1790, page 73.

(3) Voir, aux pièces justificatives, no 3, l'adresse envoyée à l'Assemblée nationale par les 48 citoyens qui se sont emparés du fort de Notre-Damede-la-Garde.

MARSEILLE REVOLOTIONNAIRE

C'est ce que le peuple et îa municipalité de Marseille ne peuvent comprendre. A quoi bon avoir fait une révolution si l'ancien état de choses doit subsister ? Comment se fait-il que ce qui a été accompli à Paris dans le sang et régularisé offi."ielleraent, par la suite, ne soit point reconnu à Marseille ? Pourquoi donc avoir laissé créer une garde nationale pour

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Allégorie de la prise des forts faite dans un corps de garde par des volontaires

(Bibliothèque municipale)

Dans les Origines de la France contemporaine, tome II, page 306, Taine nous apprend que « deux comédiens, aidés de 50 volontaires », ont surpris une sentinelle et se sont emparés du fort. Il ne cite aucune source en ce qui a trait à cet épisode.

A la suite de l'adresse que nous reproduisons le lecteur trouvera les noms des volontaires qui ont participé à l'expédition. Les professions sont indiquées ainsi que le lieu d'origine, pour chacun d'eux. Quant au chef de l'expédition, le lieutenant Garnier, il sera nommé, en 1793, général de division sur le champ de bataille. Au reste, Garnier n'a jamais été comédien. C'était le fils d'un maçon de Marseille. Il fut accompagné dans l'expédition par son propre frère et par son père lui-même, déjà chef de bataillon dans la garde nationale marseillaise.

Bibliothèque municipale. Section de Provence, Tbe 132.

défendre la ConsUtulion, si celle-ci n'est pas appliquée ? L'Assemblée nationale, les ministres, le roi lui-même sont donc les ennemis du peuple ? La souveraineté nationale est donc violée ? Que faut-il pour obliger le gouvernement à la reconnaître ? Des coups de force ? Qu'à cela ne tienne. A Paris, après s'être emparé de la Bastille, on l'a démolie. Eh bien ! à Marseille on démolira les forts de Louis XIV, plutôt que de les remettre à des agents du roi.

La municipalité surtout, est irritée. Qu'a-t-on à lui reprocher, en somme ? le premier de ses devoirs consiste assurémement à veiller à l'exécution des lois et aucun décret ne l'a autorisée à s'emparer des forts, même au nom de la Nation. Elle n'a pas pour elle la légalité des moyens. Mais en temps de révolution faut-il attendre des sanctions officielles d'un pouvoir qu'on chercher à diminuer ? Si on entrait dans ces considérations, l'Assemblée nationale, elle-même, a dépassé son rôle, puisque les Etats Généraux n'avaient été convoqués que pour assurer une meilleure assiette des impôts. Et si elle a pu le faire, c'est par des coups de force qui lui ont réussi. Elle avait derrière elle l'opinion publique. La municipalité de Marseille, à son tour, n'agit pas d'après des vues personnelles. C'est le peuple lui-même qui se fait justice. Mandataire fidèle, elle régularise ce qu'elle ne saurait empêcher.

On s'explique aisément que le pouvoir royal, quand il se sent fort, fasse opposition aux réformes et ne les accepte, parfois, que comme une nécessité inéluctable. Il a pour lui, cette fois, les apparences du droit et il en abuse. Mais ce qui parait plus difficile à concevoir, c'est l'attitude de l'Assemblée nationale se retranchant derrière le pouvoir exécutif qu'elle est chargée de combattre. Cependant, tout s'était terminé, à Marseille, à la satisfaction générale. Etait-ce donc un si grand mal que de permettre à la garde nationale de faire le service des forts, conjointement avec les troupes réglées ? Pourquoi, surtout, provoquer des excès inévitables pour le maintien d'un principe appelé, d'ailleurs, à disparaître dans un temps donné ? Aux époques troublées il est peut-être plus sage d'accorder au peuple un semblant de réforme, plutôt que de courir le risque de plus grands excès qu'il faudra réprimer. L'Assemblée nationale n'a pas compris son véritable rôle en

celle affaire et sa religion, sans doute, a été surprise par le pouvoir exécutif, seul coupable en l'espèce. Ce qu'il importe, c'est de dissiper les préventions de l'Assemblée et du roi lui-même, contre la ville de Marseille. C'est de mettre à nu l'attitude équivoque et répréhensible des ministres à son égard. La délibération du Conseil général en date du 17 mai est un monument remarquable de bon sens et de logique.

«... Considérant, dit-il, que l'article 12 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique : celte force est donc instituée pour l'avantage de tous et non pour l'utilité particulière de ceux à qui elle est confiée. Considérant que l'article 2 du décret de l'Assemblée nationale concernant l'armée porte : L'armée est essentiellement destinée à défendre la Patrie contre les ennemis du dehors. Considérant que l'article 1", du décret de l'Assemblée nationale sur la sûreté des personnes, des propriétés et des impôts porte: Nul ne pourra sous peine d'être puni comme perturbateur du repos public se prévaloir d'aucun acte émané de nous, s'il n'est revêtu des formes prescrites par la Constitution et s'il n'a été publié par les officiers chargés de cette fonction (1).

Considérant, enfin, que les corps municipaux sont spécialement chargés de veiller à la sûreté et à la tranquillité publiques ne peut, sans frémir d'horreur, envisager les conséquences funestes de la témérité du sieur de Saint-Priestqui manque à la fois, à la Nation, à la loi et au roi.

A la Nation, en méconnaissant les droits sacrés de l'homme et de la constitution du royaume. La force publique, dont ce ministre prétend disposer à son gré, est une contradiction formelle, car si les corps municipaux sont chargés des droits de tous et qu'ils jugent que pour la conservation de ces droits, ces forteresses doivent être à leur disposition, pourquoi le ministre prétendrait-il qu'elles fussent à la sienne et gardées exclusivement par les troupes ministérielles?

(1) Dans sa précipitation à sévir contre Marseille, le ministre de Saint- Priest n'avait i)oint fait revêtir de la sanction royale les décrets dont il est parlé ci-dessus. Profitant de ce vice de forme, la municipalité les considéra comme nuls et non avenus.

Dans ce cas, que deviendrait celte force publique, pour le maintien des droits de tous, surtout si Ton considère l'esprit de l'ordre extorqué au roi, dans lequel on lui fait dire : ses troupes, en parlant des troupes de ligne de l'Empire français.

A la loi, en nous envoyant un décret qui n'est point revêtu des formes prescrites par la Constitution.

Au roi, en osant présenter les Marseillais comme des révoltés et les outrager au point de leur préférer des étrangers pour la garde des forts ; quelque vertueux que soient ces étrangers, cette préférence est un crime de lèse-nation.

Non, sans les perfides insinuations du sieur de Saint-Priest, jamais Louis XVI, ce roi-citoyen, n'aurait si cruellement outragé les Marseillais.

A unanimement délibéré :

1» De persister dans sa précédente dénonciation du sieur de Saint-Priest et de le dénoncer de nouveau sur tous les faits ci-dessus et autres ;

2° Que le corps municipal requerra le commandant du régiment d'Ernest-Suisse de rester caserne dans la ville. Jusqu'à nouvel ordre, pour la conservation des droits de tous ;

3° Que le corps municipal requerra également le commandant du régiment de Vexin, de ne point sortir des forts, jusqu'à nouvel ordre, aussi pour la conservation des droits de tous ;

4° Qu'il sera fait une adresse à l'Assemblée Nationale et une au Roi, expositive des faits qui ont précédé et suivi l'entrée dans les forts ;

5° De cesser toute correspondance avec le sieur de Saint- Priest (1). »

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