‹ Marseille révolutionnaire; l'armée-nationChapitre 6 sur 44 · IV · texte numérisé non relu

IV

Après avoir voté, dans la séance du 17, des mesures si énergiques, la municipalité envoie extraordinairement à Paris, pour défendre son attitude, deux députés, Brémond- JuUien et Le Roi d'Ambleville. De plus, elle joint pour le roi

(1) Archives municipales. Registre de délibérations du Conseil général^d» la Commune. Tome I, pages 74, 75 et 76.

une adresse où elle définit sa mission. «... Nous avions d'un côté, dit-elle, à déconcerter les projets des chefs militaires et, de l'autre, à contenir un peuple immense indigné d'une longue suite de vexations et excité à la défense par l'appareil des forts. . . Il est de notre devoir de vous représf^nter, Sire, que

L,a démolition du fort Saint-Jean

d'après une estampe de l'épcque

(Collection Arbaud^

le ministre n'a pas prévu, comme nous, l'exécution de vos ordres. Voudrait-il encore porter l'incendie dans toute l'étendue de l'empire au moment où le feu de la discorde est sur le point de s'éteindre ?. . . (1). »

Mais la discorde était loin de régner dans la ville, à ce

(1) Archives municipales. Registre de correspondance écrite, commencé le 25 février 1790. Tome 40, page 106.

moment. Le peuple, en effet, indigné des attaques perfides des ministres, à l'égard de Marseille, venait de se lever comme un seul homme à l'annonce qu'on voulait lui reprendre les forts. Des milliers de travailleurs, appartenant à toutes les classes de la société, se mirent à l'œuvre et, dans la nuit du

17 au 18 mai, commencèrent simultanément la démolition des deux citadelles. Ni la troupe, ni la garde nationale ne s'y opposèrent. Quand le jour parut, on avait fait passablement de besogne.

La municipalité comprit que les choses allaient trop loin, cette fois, et voulut arrêter cet élan destructeur. Elle se transporta en corps successivement aux deux forts et fit cesser les travaux. Le peuple, sur l'injonction des officiers municipaux, se retira, docile. Mais dès que ceux-ci se furent éloignés, la foule revint et se remit au travail avec plus d'ardeur qu'auparavant.

Ne pouvant empêcher la destruction, la municipalité essaya de la régulariser, en quelque sorte, et de sacrifier une partie des fortifications pour sauver le reste. Dans la séance du

18 mai, elle autorisa le peuple à poursuivre la démolition des batteries dirigées contre la ville en interdisant formellement de toucher aux autres. Elle fit ressortir, d'autre part, que l'opération devait être conduite avec méthode, de façon à ne pas combler le port, ce qui nuirait fatalement au commerce (1).

Des ingénieurs se partagèrent alors les travaux. La Société des « Amis de la Constitution » stimulait les travailleurs, en rémunérant leur travail au moyen de dons fournis par les citoyens. Une liste que nous avons retrouvée à l'Hôtel-de- Ville donne en détail les noms des souscripteurs (2).

Aux yeux des Marseillais, la démolition des forts était considérée comme une œuvre éminemment patriotique. Les corporations, les négociants, les districts, les couvents, toiites les classes de la société, en un mot, y contribuèrent par des dons ou directement. L'évêque de Marseille, lui-même, envoya

(1) Archives municipales. Délibérations du Conseil général de la Commune. Tome I, pages 78, 83 et 84.

(2) Archives municipales. Série H, non classée. Voir cette liste aux pièces justificatives no 4.

MARSEILLE HÉVOLUTIONXAIRE 89

son obole et la Société patriotique reçut de lui 48 livres. Une représentation de ia prise des forts fut donnée, au grand théâtre, au profit des oivriers.

Cependant la nouvelle de la démolition parvenait à Paris. Celle fois, le ministre de Saint-Priest accabla, du coup, la ville de Marseille et peu s'en fallut que l'Assemblée nationale n'appelât à sa barre le corps municipal tout entier. Néanmoins, grâce à la puissante intervention de Mirabeau, l'atïaire fut simplement renvoyée, pour l'instant, au Comité des rapports. L'Assemblée se contenta de rendre un décret pour suspendre la démolition qui était alors, d'ailleurs, presque entièrement terminée.

En même temps que le décret, la municipalité reçut de Mirabeau, le 1" juin, une lettre qui était un mélange d'humour et de bonhomie. Le grand tribun, alors à son apogée, sous couleur de bons conseils à sa bonne ville de Marseille, mariait très finement l'ironie et la sévérité.

« ... Je fis délibérer sur une motion, écrit-il, que nos députés extraordinaires seraient admis à l'honneur de la séance, quoique, à vrai dire, la démolition d'une citadelle ne puisse pas être regardée comme une offrande patriotique. Mais je voulais, par dessus tout, sauver l'honneur da Marseille... » Plus loin il ajoute : «... La municipalité ne peut pas être inculpée; je me charge de le démontrer contre tous ses détracteurs. Mais le royaume est maintenant organisé. Des formes légales sont établies même pour l'exercice de la liberté. . . Voilà, je crois, ce qu'il importe de faire remarquer à ces bons citoyens, qui, sous la pureté de leurs intentions, ne craindraient pas, pour obtenir des choses très justes, de se livrer aux dangers de l'anarchie. . . (1). »

La municipalité comprit la leçon. Elle se hâta de donner des ordres à la garde nationale pour arrêter la démolition. Deux bataillons furent de service dans les forts de façon permanente Les citoyens qui travaillaient depuis 12 jours avaient aussi besoin de repos. Ils ne revinrent plus. Les batteries dirigées du côté de la mer furent ainsi conservées.

(1) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 10 février 1790, page 50.

D'autre part, le Comité des rapports ne solutionna jamais cette affaire qui fut bientôt abandonnée. Le décret du 12 juin sur l'organisation de la garde nationale vint, fort à propos, détourner l'atteniion et la municipalité s'empressa, par son zèle, de faire oublier un écart momentané d'attitude. Mirabeau intervint une seconde fois et, grâce à lui, les rapports avec le ministre de Saint-Priest furent repris.

A ce moment, d'ailleurs, régnait par toute la France une période d'accalmie, de détente véritable. Partout ou se préparait pour cette manifestation grandiose du 14 juillet dont l'époque approchait. Tous les cœurs battaient à l'unisson ; des fédérations particulières s'organisaient déjà, en province, en maints endroits. D3 l'avis de Taine, lui-même, il semble « que toutes les barrières qui séparent les hommes soient tombées. » Les fédérations de province s'unissent à celles de Paris. Le 8 juin, sur la proposition de la municipalité parisienne, l'Assemblée décrète, enfin, la fédération universelle qui aura lieu dans la capitale, le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille. D'après le décret, chaque garde nationale devra envoyer, à Paris, un homme sur deux cents ; chaque régiment, un officier, un sous-officier et quatre soldats. Le serment national sera prêté partout à la fois et à la même heure par la garde nationale et les troupes réglées.

Marseille, comme toutes les autres villes de France, envoie ses députés à Paris. En même temps elle se prépare à célébrer dignement dans son sein cette mémorable journée.

La grande solennité est annoncée, la veille, par le son des cloches sonnant à toute volée. Dans la matinée du 14, les canons des forts donnent le signal du rassemblement des troupes. Une seconde décharge d'artillerie annonce leur départ. Aussitôt les bataillons, musiqu*3 en tête et drapeau déployé, se mettent en marche pour venir occuper leurs emplacements. 20.000 soldats s'étendent sur trois lignes depuis la porte d'Aix à la porte de Rome, d'un côté, et de la porte Noailles jusqu'au port, de l'autre. A 11 heures, le corps municipal arrive. Il est suivi par les notables et les administrateurs du district. A mesure que le cortège passe devant le front des bataillons, la garde nationale présente les armes, les drapeaux s'inclinent, les tambours battent aux champs.

L'aulel de la Patrie est élevé en vue du port, au milieu de l'intervalle compris entre le cours Saint-Louis et le cours Beisunce, d'une part ; la rue Noailles et la Cannebière, d'autre part. Il affecte la forme d'un grand octogone dont les faces envisagent les quatre avenues. Aux huit angles, huit grands faisceaux d'armes portent chacun des boucliers et des emblèmes. Au centre de l'octogone, au-dessus d'un piédestal énorme, s'élève une statue de huit pieds, représentant Marseille, (jui se repose d'une main sur son bouclier et tient de l'autre une lance couroimée du symbole de la liberté. A ses pieds s'étalent les chaînes de l'esclavage et le glaive brisé du despotisme. On aperçoit, au loin, dans le port, les navires décorés de leurs pavois. Le drapeau de la Nation flotte audessus des ruines du fort Saint-Nicolas. Tous les magasins sont fermés, les travaux suspendus. Une foule innombrable se presse aux fenêtres, dans les avenues, autour de l'autel de la Pairie. C'est un jour de fête solennelle ; l'allégresse est générale.

La cérémonie commence par la célébration du mariage d'une pauvre fille que la Société patriotique a dotée. Puis, quatre messes sont dites simultanément aux quatre faces de l'autel. Une décharge d'artillerie annonce le signal de la prestation du serment. Le maire prononce un discours tout vibrant de p;»triotisme. La garde nationale et les' troupes réglées prèteiil le serment, à leur tour. Un cri généralde : Vive la Nation ! se fait entendre. Toutes les têtes se découvrent ; on se félicite, on s'embrasse. Spontanément les gardes nationaux (|tiiltent leurs rangs et se jettent au cou des soldats. Les uns cl les autres se jurent une amitié éternelle, une fraternité inviolable. Le peuple verse des larmes. Tontes les classes sociales sont confondues. C'est un mélange de citoyens, de soldats, de prêtres, de femmes, d'enfants, de vieillards qui fusionn Mit dans un même élan patriotique.

Hélas ! cette journée n'aura pas de lendemain.

Pci-trait de M. Maplin, mair-e de Marseille (1790J (ColLciion du .Musée Borélv)

La nouvelle municipalité, ainsi qu'on a pu le voir par ce qui précède, avait embrassé avec ardeur les idées nouvelles. Son attitude énergique pendant l'affaire du marquis d'Ambert, et surtout ou moment de la prise des forts, l'avait rendue très populaire parmi les masses. Par contre les classes privilégiées lui étaient nettement hostiles. Aussi, quand elle résolut de contracter un emprunt de 1.500.000 livres, rendu nécessaire par la suppression des impôts directs, elle ne trouva à Marseille aucun prêteur. Déjà, le 13 juin, les officiers municipaux écrivaient aux députés à l'Assemblée nationale : « ... La situation est d'autant plus critique que les besoins augmentent et que les créanciers de la communauté deviennent plus pressants, en raison même de la pénurie des finances... (1). »

Ce sera là le procédé habituel des privilégiés de la fortune pendant la tourmente : ne pouvant triompher de la Révolution par la force, ils l'affameront. Cependant, le maire de Marseille, Martin, est un des leurs. L'intégrité de son caractère, des mœurs pures, un long et brillant passé dans le commerce lui ont conquis toutes les sympathies. Ses ennemis, eux-mêmes, l'ont surnommé «Martin le Juste ». A la veille des élections, alors qu'il n'était que simple échevin et qu'il manifestait l'intention de démissionner, le comte de Gararaan le « supplie de rester en fonctions (2). » Mais le maire actuel n'avait pas encore donné sa mesure. Quand il sera revêtu des plus hautes fonctions municipales et que, suivant le vœu de l'immense majorité des citoyens, il marchera d'un pas sûr et tranquille, sans rigueurs inutiles, mais sans faiblesse, dans la voie du progrès, ses amis de la veille deviendront ses ennemis les plus acharnés. Cet homme, ami de l'ordre, qui a épargné à la ville de Marseille bien des larmes et du sang, sera bafoué, vilipendé, voué aux. gémonies par la classe

(1) Archives municipales. Registre de correspondance écrite, commencé le 25 février 1790, No 40, page 143.

(2) Archives municipales. Série H, non classée. Lettre du comte de Caraman à M. Martin ; autographe.

sociale qu'il représente. Cette noble figure qui incarne la Révolution, en Provence, sera poursuivie, jusque dans sa retraite, par la haine la plus implacable. Mais l'histoire qui porte un jugement sévère sur les excès des partis, fait aussi justice de ceux qui ont déchaîné la tempête. A Marseille, en particulier, les réactions seront terribles. Si l'on remonte aux origines, les responsabilités retombent entièrement sur les 'classes privilégiées qui ont excité, en toutes occasions, la colère du peuple.

L'inertie, le mauvais vouloir de la classe aisée ou riche eut bientôt l'occasion de se manifester avec éclat. Par son décret du 12 juin 1790, l'Assemblév? nationale vient de décider que % tous les citoyens actifs qui voudront conserver l'exercice des droits attachés à cette qualité seront tenus de se faire inscrire sur les registres de la garde nationale (1) ». Malheureusement, la Constituante eut le tort d'ajouter « qu'aucun citoyen ne pourrait porter les armes s'il n'était inscrit de la façon qui 'vient d'être réglée. » Comme pour être citoyen actif il fallait payer une imposition dont le montant était au moins égal au prix de trois journées de travail, il en résultait que le peuple, par le fait, était exclu, en partie, des fonctions militaires.

.Jusqu'ici, à Marseille, on a admis dans la garde nationale, les sujets de bonne volonté qui se sont présentés. Ce sont, en général, des ouvriers, des artisans, des gens de tout âge, de toute condition. Les riches sont restés à l'écart, cette fois. Par l'inscription unique des citoyens ou fils de citoyens actifs, le décret du 12 juin élimine ceux qui ne paient pas d'impositions. Si l'on avait tenu compte de cette prescription, plus de la moitié de retïectif de la garde nationale aurait disparu.

Le nouveau commandant général des légions, Lieutaud, publie aussitôt une adresse en faveur des citoyens non actifs. «... Sortiront-ils de nos rangs, dit-il, ceux <{ui les ont formés les premiers, ceux qui les ont rendus impénétrables aux ennemis de la Patrie ? Est-ce au moment où nos côtes sont menacées, où tous les Français doivent se rallier sous les mêmes étendards et consacrer jusqu'au dernier soupir leurs efforts

CD Archives des Boucties-du-Rhône. Département. Série L, Liasse 160.

généreux à la défense de leur pays, qu'on établira des distinctions, qu'on discutera sur des titres et qu'on pèsera les hommes au poids de leur fortune et de leur naissance, quand on ne doit les juger que sur leurs principes et sur leurs sentiments !. . . (1). »

La municipalité publia bien le décret du 12 juin, au sujet de l'inscription des citoyens actifs, mais elle ne jugea pas à propos de renvoyer ceux qui ne payaient point de contributions. Le 10 septembre, elle fit, au contraire, une proclamation en leur faveur. «... Ceux-là qui veulent que les seuls citoyens actifs fassent seuls partie de lagarde nationale, dit-elle, connaissent mal les décrets ou veulent irriter les passions du peuple en publiant que les seuls citoyens actifs sont des hommes riches et qu'il faut chasser de leur poste honorable les hommes qui n'ont à ofïrir à la Patrie que des vertus et du courage. .. (2). »

D'autre part, les officiers municipaux firent appel au civisme des citoyens actifs au moyen d'une autre proclamation. Leurs efforts furent vains. La classe aisée se serait fait inscrire, sans doute, mais il aurait fallu auparavant renvoyer les citoyens non actifs. C'était revenir, à peu de chose près, à l'établissement de la garde bourgeoise.

Par arrêté, en date du 11 octobre, la municipalité constate dans ses considérants le peu d'empressement des classes privilégiées : «... Ceux qui ont des propriétés et des fortunes, dit-elle, semblent frappés d'une insouciance que rien ne saurait excuser ; le service n'est assuré que par la classe précieuse des artisans. . . (3). »

Bientôt elle prend des mesures à leur encontre et défend aux citoyens actifs de se présenter dans les assemblées des sections pour y voter, s'ils ne se font pas fait inscrire, au préalable, sur les registres de la garde nationale.

(1) Bibliotlièque municipale, section de Provence, Fbe 148.

(2) Archives municipales. — Registre des délibérations du Conseil général. Tome II, page 4S.

(3) Archives municipales. — Hegistre des délibérations du Conseil général. Tome II, page 49.

Gette mesure produit son effet. Un assez grand nombre de citoyens se font inscrire, cette fois, mais ils ne remplissent pas pour cela le devoir prescrit à tout garde national. Par là, ils donnent le mauvais exemple et risquent de détourner la classe ouvrière en semant le découragement, en affaiblissant le patriotisme.

Le 15 novembre, la municipalité publie un nouvel arrêté : «... Tout citoyen inscrit sur les registres de la garde nationale devra faire son service, le jour de garde. Ceux qui refuseront seront frappés d'une amende, fixée provisoirement à 3 livres pendant l'été et à 6 livres pendant l'biver. . . » Un registre des amendes est tenu dans chaque section. Des commissaires sont nommés pour surveiller l'inscription des citoyens et de leurs tours de service.

Quelque temps après, sur l'observation du Comité militaire, les officiers municipaux, « considérant que le service de la garde nationale est une dette publique que nul n'est exempt d'acquitter », arrêtent que tous les citoyens inscrits seront tenus de monter la garde ou de se faire remplacer. Ceux qui manqueront à leur service seront condamnés aux frais de remplacement et à une amende. Les citoyens non inscrits seront, en outre, suspendus de leurs droits de citoyens actifs. De plus, il sera tenu garnison chez les citoyens qui refuseront de satisfaire au remplacement (1).

Mais la classe aisée ou riche n'avait pas du tout l'esprit révolutionnaire, à Marseille. A l'origine, les nobles et les riches ont voulu, surtout, dans cette ville libre, faire brèche au pou- : voir royal dans leur intérêt propre uniquement. C'est pour retrouver des privilèges abolis qu'ils ont fait, un instant, cause commune avec je peuple. Aussi, maintenant que l'autorité royale est sérieusement menacée et que la souveraineté nationale jette définitivement ses assises, ils ne songent plus qu'à sauvegarder les prérogatives qui leur restent. Ils ont à se faire pardonner leur première attitude. Désormais, le pouvoir royal n'aura pas, en France, de plus zélés partisans.

En attendant, les classes aisées préparent en sous main !e

(1) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome 22, i». 71.

fédéralisme. Il faudra le système de la réquisition pour forcer les jeunes gens à payer leur dette â la patrie. Beaucoup d'entre eux déserteront, d'autres ne partiront point et quand la réquisition sera terminée, on verra descendre des collines d'Allaiich, alors boisées, un grand nombre de fils de famille qui, plutôt que de courir aux. frontières, ont vécu, pendant des mois, dans des grottes ou des fermes isolées. Ils y retourneront, d'ailleurs, plus tard, par centaines, sous le Directoire (1). Sous Napoléon, ce sera pire. Le luxe allié à l'esprit mercantile les a avilis.

Vers le milieu de 1790, les gardes nationales du royaume se trouvaient à peu près organisées. Une question très importante était encore à l'ordre du jour et passionnait beaucoup l'opinion. Laissera-t-on les gardes nationales sans uniforme ? ou bien les municipalités resteront-elles libres de les habiller à leur guise ? Il est curieux de relater l'opinion de certains parlementaires de l'époque ; les arguments développés pour ou contre ne vont point sans quelque naïveté. C'est ainsi que M. Dupont, « persuadé que ce n'est pas sans quelque motif qu'on a distingué jusqu'ici les régiments par divers uniformes », croit que cette diversité servait aux généraux à distinguer sur le champ de bataille ceux à qui ils donnaient des ordres différents!... Il abandonna néanmoins cette idée quand on lui eut représenté que les gardes nationaux étaient des « soldats républicains » qui se transporteraient rarement sur le champ de bataille et chez qui il importait de maintenir avant tout l'esprit d'égalité.

Le 19 juin 1790, Rabaut de Saint-Etienne présente enfin le décret qui ordonne que le même uniforme sera porté dans toute la France. Les raisons qui ont fait adopter cette mesure sont ainsi exposées dans la motion préliminaire : «... Une ditïérence de couleur et d'habits peut faire naître des divi-

Archives municipales. Série H, non classée. Lettres des généraux Merle et Quentin, gouverneurs de Marseille.

sions et des querelles. Velus de la même façon, les gardes nationales se considéreront comme une armée de frères, comme les appuis d'une même famille... (1).

Marseille fit des difficultés pour adopter l'uniforme. Le souvenir des « habits bleus » était vivace ; l'esprit séparatiste d'une ville libre animait d'ailleurs la municipalité et la population qui ne voulaient point entendre parler d'uniforme. Il fallut l'intervention des députés à l'Assemblée nationale pour que la mesure fût adoptée. Mirabeau, à ce sujet, faillit même se fâcher avec la municipalité. Il écrivit : «. . . On veut, ditesvous, un décret plus positif pour Marseille ; mais nos représentants n'ont point de temps à perdre pour répondre aux objections de quelques habitants d'une seule ville. . . Il y a beaucoup de choses qui doivent être entendues dans un décret général. Il n'existe plus de troupes bourgeoises ; il n'y a plus que des Français qui ne doivent avoir qu'une même opinion, qu'un même esprit et les mêmes couleurs distinctives... (2). »

L'uniforme une fois adopté, il ne restait qu'à en pourvoir la garde nationale. Mais l'Assemblée nationale, en prenant cette mesure, n'avait ouvert aucun crédit. Les municipalités ne pouvaient prendre sur elles une pareille dépense ; d'ailleurs les fonds manquaient. Le port de l'uniforme fut donc laissé à l'initiative de chacun. Ce fut une faute, car, assurément, quand on prévoit l'établissement d'une force armée, deux conséquences immédiates s'imposent : l'habillement et l'armement.

Faute d'armes et d'effets, la levée des bataillons de volontaires se fit plus tard très péniblement et beaucoup de citoyenssoldats se découragèrent avant de partir aux frontières. Ce fut là une première cause des désertions qui se produisirent. Dans certaines villes, comme Paris, où les gardes nationales furent, à l'origine, habillées et armées, les bataillons s'orga-

U) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais, Tome II, p. 669.

L'uniforme prescrit est le suivant : Habit bleu de roi, doublure blanche, parements et revers éearlates ; le passepoil blanc ; épaulettes jaunes ou en or, la manche ouverte à 3 boutons ; les poches en dehors en trois pointes. Sur le bouton se trouve écrit le nom du district ; le retroussis de l'habit écarlate ; sur l'un des retroussis se trouve écrit le mot de : Constitution, et sur l'autre le mot de : Liberté.

(2) -Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome II, p. 677.

nisèrent plus rapidement que partout ailleurs. Certains écrivains militaires, qui ne font pas entrer en ligne de compte les causes locales, sont parfois persuadés que Paris, lors de la levée de 1791, a montré plus d'empressement que la province. C'est une erreur profonde. Ainsi, à Marseille, à la date du l*"" novembre 1791, le Comité militaire fait connaître que 1534 volontaires, déjà inscrits, sont impatients de partir. Or, à cette époque un bataillon, à peine, a pu être organisé. Des hommes de cette première levée, inscrits au mois d'aoûtl791, ne prendront rang dans leur bataillon qu'au mois de mai de l'année suivante.

Il en va de même de l'armement. Nous avons vu, qu'à part quelques fusils que le marquis de Miran prit sur lui de retirer du Chàteau-d'If, la garde nationale n'en est nullement pourvue. Les stocks des armuriers de la ville, chez qui, d'ailleurs, les gardes nationales des environs vinrent aussi s'approvisionner, furent vite épuisés. La municipalité, il est vrai, s'empara de 6.000 fusils qui étaient dans les forts ; mais l'effectif de la garde nationale, par l'adjonction à la ville des huit districts de la banlieue, s'élève maintenant à près de 18.000 hommes.

Rien ne décourageait plus les volontaires que cette pénurie d'armes. La municipalité fit tous ses efforts, comme nous le verrons par la suite, pour remédier à cet état de choses. Ses réclamations successives aux ministres restèrent lettre morte. Elle fit une commande de 2.400 fusils à Saint-Etienne et elle en remit une certaine quantité à des villes voisines ; Arles, notamment, en reçut 1.000; Saint-Remy, 400. Devant les menaces des puissances coalisées, la Constituante prit enfin le parti d'armer les gardes nationales des départements frontières, par son décret du 29 juillet. Mais le pouvoir exécutif fit îa répartition avec une telle parcimonie que les grandes villes réclamèrent comme auparavant.

Le 28 août 1790, la municipalité de Vesoul écrit à celle de Marseille de s'unir à elle, et à toutes les villes frontières, pour hâter de nouvelles décisions de la part des ministres. Ceux-ci se contentent, plusieurs mois après,de demander des états de prévision. Marseille, le 17 décembre, réclamera encore 30.000 fusils, Toulon 12.000. Mais ni l'une ni l'autre ne recevront

satisfaction. Il n'y a d'ailleurs que 122.000 fusils dans les magasins (1).

Ce n'est que lors de la fonnatiou des bataillons de volontaires, en 1791, que l'ordre définitif de distribuer les armes des magasins et arsenaux sera donné. La mesure viendra trop tard ; les approvisionnements ne seront point suffisants et les manufactures qui, jusqu'ici, n'ont pas reçu de commandes, ne pourront livrer en temps voulu. Il faudra, plus tard, l'énergique intervention des représentants du peuple et du Comité de Salut public pour remédier, en partie, à la pénurie des approvisionnements de toute espèce.

La garde nationale, à Marseille, est donc organisée et, quoique imparfaitement, il est vrai, armée et habillée, en partie, vers le milieu de 1790. Il ne lui manque que de la cohésion. L'indépendance du caractère méridional rend aux chefs la tâche difficile. Certes, les Marseillais sont enthousiastes, mais cela ne sufïït pas. Si l'enthousiasme dans l'action n'est joint à la ténacité de l'effort, s'il ne se pHe à l'obéissance, même passive, il n'est que feu de paille.

Dans une proclamation, le .5 août, le général marseillais supplie ses concitoyens de remplir leurs devoirs militaires. « Ce n'est pas assez, leur dit-il, de former une armée intrépide et nombreuse, si l'usage et l'expérience ne rendent les armes des citoyens redoutables et si la discipline n'en règle les mouvements (2). » De son côté, la municipalité fait tous ses efforts pour amener les esprits à la subordination et à la pratique des armes. Un officier municipal, M. Blanchard, s'écrie : «... Nous voulons être libres, mais nous voudrions obtenir ce don précieux en gardant tous nos vices, tous nos défauts, que le despotisme nous a laissés... Nous serons libres, quand, dignes descendants de ces anciens Marseillais qui repoussèrent le puissant Charles-Quint, nous préférerons le travail, la simplicité et la discipline militaire à nos vaines futilités et que nous quitterons tous nos plaisirs pour l'exer-

(1) Ck)lonel lung. L'Armée et la Révolution. Tome I, page l.""»?.

[2) Bibliotliéque municipale. Gollection Bouillon-Landais. Tome II, p. 696.

cice des armes... Nous serons libres quand l'esprit public aura remplacé l'égoïsme et l'inertie... (1). »

Dans une nouvelle proclamation, Lieutaud dit encore en s'adressant aux chefs :»... Rallions-nous, sachons obéir, si nous voulons être dignement commandés. Les Romains sentirent cette vérité ; ils furent libres et maîtres du monde parce que leur force naissait de l'union ; ils déchurent et s'anéantirent lorsque les militaires devinrent discoureurs et courtisans... (2). »

L'esprit militaire ne s'improvise pas. S'il est relativement aisé de rassembler des hommes, il est plus difficile de leur former une âme de soldat. Même quand le danger de la patrie sera pressant, on verra ces hommes, animés, certes, des meilleures intentions, discourir au lieu de marcher, se plaindre de l'habilleraeni ou de la solde, au lieu de monter à l'assaut. La garde nationale fut la source, sans doute, de l'armée de la Révolution ; mais si les bataillons de volontaires, tirés de son sein, rendirent plus tard de grands services, il fallut prévoir, pour cela, une autre organisation et créer l'amalgame déjà préconisé, en 1790, par des esprits clairvoyants, tels que Dubois-Crancé-

On peut le dire, aujourd'hui que l'expérience en est faite : la garde nationale et les bataillons de volontaires ont peu valu, généralement, par eux-mêmes. L'armée de l'ancien régime, avec ses errements, a formé la nouvelle. Quand on voulut plus tard, sous la Restauration, se modeler sur ce qui avait été fait sous la Révolution et créer à part une garde nationale, une force particulière, composée exclusivement de citoyens, l'épreuve fut décisive. Le peuple tourna en dérision une pareille organisation ; ce qui avait fait la force primordiale de la première garde nationale n'existait plus: le feu sacré avait disparu.

(1) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome II, p. 685.

(2) Bibliotlià([ue municipale. Collection Bouillon-Landais, Tome II, p. 705.

Il y a lieu de iionsidérer, cependant, qu'au début de la Révolution, la garde nationale est uniquement créée pour le maintien de la Constitution. Ce n'est que beaucoup plus tard que le législateur song^^ra à en tirer réellement parti contre l'ennemi du dehors. A l'origine, c'est une force intérieure. Son rôle est d'assurer partout l'exécution des lois ; les municipalités trouvent en elle un appui efficace.

Le nouvel ordre de choses, en changeant le cours des événements, devait nécessairement amener des troubles. Partout, les paysans, après le 4 août 1789, brûlent les châteaux, dévastent les forêts, détruisent les propriétés. Dans les villes, des ramassis de vagabonds s'organisent en bandes et profitent de la division des esprits pour faire la loi. Seule, la garde nationale, bien organisée, peut faire cesser l'anarchie inséparable d'un changement de pouvoirs.

A Marseille, elle remplit merveilleusement son rôle. Des patrouilles nombreuses sillonnent continuellement, nuit et jour, les rues de la ville et la banlieue. La municipalité organise un tour de service qui est sévèrement contrôlé. L'effectif mis sur pied journellement est considérable ; la situation du 1" mai nous donne les renseignements suivants : dans les forts, 300 hommes; aux portes de la ville, 400 hommes; à l'intérieur, 400 hommes. La garde est doublée, la nuit, dans les forts. Tous les jours deux bataillons, sur vingt-quatre, montent la garde.

Plus de deux cents rapports que nous avons sous les yeux démontrent surabondamment les services rendus parla garde nationale marseillaise. Grâce à elle, les attroupements sont dispersés; la sécurité de la rue, à toute heure, assurée. Elle vérifie les passeports des voyageurs, surveille la contrebande, escorte la malle. Son action de police s'étend sur tout, embrasse tout. Les particuliers rencontrés à une heure indue sont ramenés, de gré ou de force, à leur domicile. Elle règle même les divertissements publics ; fixe les lieux de danse, de réunion. Par un reste des mœurs de la régence, le peuple, imitant en lela les classes privilégiées, s'adonne à la passion

effrénée du jeu. C'est un mal indéracinable qui a gangrené toutes les classes de la société. Des maisons particulières sont le siège de sociétés qui drainent le tiers de l'argent liquide aux jeux de « belle » et de « reste ». Les patrouilles font aux joueurs une guerre implacable. En quelques mois, vers la fin de 1790, le résultat obtenu est appréciable. Le peuple a perdu cette triste habitude. Il ne reste plus à Marseille que vingtdeux maisons où on joue « gros jeu » (1).

Malheureusement ce zèle même de la garde nationale n'est pas sans danger. Pour rendre ses services réallement efïïcaces, il aurait fallu, dans l'ensemble, pour toute la France, en générnl, une harmonie d'efforts vers un but unique, nettement défini. Et ce but fut très souvent dépassé. C'est ainsi que nous avons vu, à Marseille, la force armée, docile instrument de la municipalité, lui servir, en quelque sorte, de levier politique. Grâce à sa garde nationale, la nouvelle capitale de la Provence m irchait plusvite que la Révolution elle-même.

En d'autres endroits, au contraire, où les municipalités étaient sans force, l'instrument joua parfois un rôle néfaste. Exemple : Montauban, où une insurrection bien caractérisée obligea la municipalité de la ville à faire appel à la garde nationale de Bordeaux. Le procédé qui consiste à opposer une force à elle-même prouve la faiblesse de l'institution. Trois millions de citoyens se sont levés pour défendre la Constitution ; mais, suivant les lieux qu'ils habitent, ils interprètent différemment les décrets. En Provence, où il y a très peu de céréales, la garde nationale permet la libre circulation des grains; dans le Nord, par contre, elle s'y oppose.

Parfois, la garde nationale entre en lutte ouverte avec les municipalités elles-mêmes, et l'on assiste alors à ce spectacle, comme à Nimes, d'une faction s'emparant du pouvoir grâce à son appui. Ailleurs, en Vendée, et plus près de nous, à Arles, elle favorise les haines religieuses. En définitive, iî n'y a pas

(1) Arciiives municipales. Série E, non classée. Rapports des chefs de la garde nationale ; autographes.

Bibliothèque! municipale. Section de Provence, Fbe 105.

unité de vues; il n'existe pas d'organisation d'ensemble. Des fédérations particulières ont eu lieu, il est vrai ; la Fédération du 14 juillet les a bien réunies en un commun élan de solidarité ; mais le lien est d'ordre moral et par suite fragile, dans une période troublée. Ici, la garde nationale subit l'ititlnence des clubs; là, elle a la haute main, au contraire, sur les pouvoirs publics. Elle reflète, en un mot, l'opinion des masses et par les niasses celle du pays tout entier. Or, le pays est divisé ; les réformes ont amené des perturbations profondes dans l'état social. La Révolution s'accomplit envers et contre tous. Quand la Constituante aura vécu et que la République sera proclamée, les scissions seront plus nettes et plus profondes. En certains endroits, la garde nationale, image fidèle des couches qui la composent, se séparera de la Révolution après l'avoir soutenue. C'est ce qui explique que dans quelques départements la levée des bataillons de volontaires, de l791, ait produit un meilleur résultat que celle de 1792, après la déclaration de la Patrie en danger et l'établissement de la République. Dans d'autres, par contre, l'unité de vues aura décuplé l'élan des masses.

On ne peut véritablement se faire une idée d'ensemble de l'elTort national sous la Révolution, si l'on prend uniquemput pour base de documentation un cas particulier, un département, une province, une région même, comme l'ont fait jusqu'ici certains auteurs, dont le tort a été de borner leur étude à une organisation, un mécanisme, d'ordre purement technique. Sous prétexte qu'ils faisaient œuvre militaire ils n'ont pas voulu entrer dans d'autres considérations et par suite remonter aux origines. Ils ont ainsi passé à cùté du sujet. Qu'on le veuille ou non, pour traiter dans toute son ampleur la question des bataillons de volontairos nationaux sous la Révolution, il faut étudier de près, parallèlement, l'histoire politique de la France, à cette époque et par suite la garde nationale elle-même. D'où proviennent les bataillons de volontaires, si ce n'est de la garde nationale, plus ou moins bien organisée, suivant les régions et l'état politique de la contrée? Et qu'est-elle donc, cette garde nationale, sinon le pays, lui-même, dans ce qu'il a de plus viril, de plus enthousiaste, de plus combatif? N'est-ce point

106 MARSEILLE RÉVOT,UTIONNAIRE

ici l'histoire même du peuple qui évolue, souffre, lutte et recule parfois ?

Gomment peut-on, vraiment, vouloir retrouver l'état d'âme de l'époque, le soufïle qui a produit l'armée de la Révolution, si l'on raisonne uniquement sur des abstractions et sur des chiffres? Pour connaître une époque, un pays, il faut vivre sa vie, assister à ses luttes, souffrir avec lui. Nous pourrions citer tel bataillon de volontaires qui perd en un seul jour 300 hommes. Peut-on déduire de cela, même en multipliant l'exemple, que l'effort national est plus apparent que réel et la discipline nulle ? Non, sans doute, car si ces volontaires sont revenus, c'est que peut-être dans leur pays la lutte politique a changé les rôles. Ils retourneront, d'ailleurs, plus tard, à la frontière. La discipline militaire, ils ne la connaissent pas encore, au sens strict du mot. Ce sont des soldats de fortune qui sont avant tout citoyens et doivent être considérés à ce point de vue uniquement. La désertion, en effet, ne revêt pas le même caractère, à toutes les époques. Avant l'amalgame, un volontaire quitte l'armée comme il est venu. Les décrets eux-mêmes l'y autorisent. Quand le citoyen-soldat aura compris que sous les armes son rôle de citoyen momentanément lui échappe et passe au second plan, alors seulement il sera responsable. Il possédera l'esprit militaire quand il ne sera plus abandonné à lui-même et que ses chefs seront des professionnels, c'est-à-dire après l'amalgame. Jusque-là, même à la frontière et sur les champs de bataille, même après les combats et les premières campagnes, les bataillons de volontaires ne seront que la reproduction exacte, la continuation fidèle des bataillons de la garde nationale dont la pensée est surtout dirigée vers l'intérieur.

En 1790, l'Assemblée nationale se rend compte, sans doute, des dangers d'une pareille organisation qui se meut exclusivement sur un terrain politique. Elle semble plutôt embarrassée de cette force nouvelle, trop remuante. Elle a sous les yeux l'exemple de la garde nationale parisienne et de son chef ambitieux, Lafayette. Elle craint, non sans raison, qu'elle n'ou'repasse ses droits en exagérant ses devoirs. Elle prévoit, enfin, des dictatures militaires à rencontre des pouvoirs civils qui doivent conserver la suprématie.

Ces craintes ne sont point exagérées. Les paisibles citoyens, nommés du jour au lendemain, sans transition aucune et sans autre garantie qu'un brevet de civisme, chefs de bataillon ou de légion, peuvent être tentés d'abuser de leur nouvelle intluence.

lAtcutaud, commandant de la

garde nationale mar.seillaise (1790)

(Collection Arbaud)

C'est ce qui arrive à Marseille. Le commandant général des légions, Lieutaud, jusque-là très populaire, prend subitement une attitude équivoque. La ville vient de perdre ses dernières franchises; les affaires sont dans le marasme; 6.000 personnes manquent de travail. La misère est profonde ; les classes privilégiées, tout en serrant leurs valeurs dans les coflfres, ne manquent pas, afin de frapper l'imagination populaire, de l'attribuer au nouvel état de choses.

Le désordre est partout : au club, dans la garde nationale, au sein de la municipalité et même des directoires. Lieutaud, que des influences occultes ont déjà détourné de la Révolution, croit le moment favorable pour tenter un coup d'Etat à Marseille. De sa propre autorité ilétablitun conseil de guerre, composé d'un député par compagnie, qu'il fait nommer d'après une liste établie d'avance. Ce conseil, recruté par ses soins, lui est dévoué. Le commandant général préside ses délibérations et par lui il attaque de front la municipalité. Peu après il nomme des aides de camp et il choisit pour cela des hommes manifestement hostiles aux idées nouvelles. La municipalité, cédant au vœu de l'opinion publique, en demande le renvoi. Les aides de camp, au nombre de six, donnent d'eux-mêmes leur démission. Lieutaud les reprend quelques jours après (1).

Quand les députés, envoyés à Paris pour la Fédération du 14 juillet, revinrent dans leur ville natale, il y eut une prise d'armes et le général marseillais alla à leur rencontre. La députation se dirigea vers l'Hôtel de Ville pour rendre compte de sa mission. Lieutaud voulut astreindre les officiers municipaux à la recevoir sur la porte de la maison commune. La municipalité, par un sentiment de dignité bien compréhensible, resta dans la salle du Conseil où elle était assemblée. Lieutaud alors se retira et leva, à partir de ce jour, complètement le masque.

Des émissaires, soudoyés par la faction aristocrate, répandirent sur les officiers municipaux toutes sortes de calomnies. Une propagande active fut faite dans les bataillons par les partisans du général ; ceux-ci disaient ouvertement que lui seul avait le droit de donner des ordres. La ville était agitée. C'est alors que le club de la rue Tliubaneau, indigné de tant d'audace, dévoila au public les intrigues de Lieutaud qui par ses sourdes menées opposait les bataillons aux sections et la populace au peuple (2). Il le dénonça comme perturbateur du repos public (3). » Le général marseillais jura, dès ce moment, la perte de cette société.

(1) Bibliotlièque municipale. Section de Provence, Tbe 125.

(2) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence. Tome l, page 292

(3) Bibliotliè(iue municipale. Section de Provence, Tbe 107.

Le 17 cioùt, des rumeurs circulèrent en ville. On disait que les membres du club devaient être attaqués à l'entrée de la nuit. Sans ajouter entièrement foi à ces bruits de la foule, la municipalité crut devoir, néanmoins, prendre quelques dispositions. Elle adressa, dans la soirée, une réquisition à Lieutaud en le priant de mobiliser immédiatement les forces nécessaires pour prévenir le trouble dans la ville. Puis elle se transporta en corps dans la rue Thubaneau, pour dissiper l'attroupement qui, efïectivement, s'était formé. 8 à 900 personnes stipendiées attendaient la sortie des membres du club pour leur faire un naauvais parti. Les officiers municipaux eurent grand'peine à ramener le calme. Le lendemain, 18, ils publièrent une proclamation, d'après laquelle, disaient-ils, « les cris du peuple sont marqués à des caractères qui laissent entrevoir le projet de diviser les citoyens el de les armer les uns contre les autres (1). »

Cette affaire du 17 août acheva d'aigrir les esprits. Les partisans de Lieutaud disaient tout haut que le commandant de la garde nationale était le maître de la ville (2). Le chef du 1er bataillon, nommé Latour, voulut rassembler, sans ordres de la municipalité, ses compagnies en déclarant qu'on n^avait plus désormais qu'à obéir au général. Mais il n'y réussit pas. Les compagnies refusèrent de se rassembler et les capitaines firent un rapporta la municipalité. Celle-ci, sachant que Lieutaud avait pour lui une partie de la ville, n'osait véritablement sévir contre lui, non par crainte, mais pour ne pas augmenter l'effervescence.

Le général marseillais possédait l'appui, en outre, de hautes personnalités politiques. Il était l'ami intime de Mirabeau et par lui il avait conquis la multitude. Le ministre de Saint-

U) Archives municipales. Registre de correspondance écrite, coniniencè le 5 août 1790. No 41, page 55.

(2) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence. Tome I, page -296,

Priest, autrefois ambassadeur à Constantinople, avait conservé des relations avec le haui commerce de la vi'le, réfractaire à la Révolution. Il avait compris, du premier coup, tout le parti qu'on pouvait tirer d'une âme basse et corrompue, doublée d'un tempérament énergique. Ne pouvant s'opposer à l'organisation de la garde nationale, il voulut avoir pour lui son chef et fit soutenir sa candidature par le parti rétrograde. Ainsi pour des raisons contraires, en apparence, Lieutaud, au moment de son élévation, avait eu pour lui les masses et les classes privilégiées. Il devait infailliblement tromperies espérances des unes ou des autres. C'est le peuple qu'il sacrifia.

Depuis longtemps la municipalité savait à quoi s'en tenir sur le compte du général marseillais. Mais elle ne pouvait aborder, pour l'instant, la lutte de front. Elle se contenta, par l'organe du Comité de Constitution, tiré du sein du Conseil général de la commune, de rappeler leurs devoirs aux chefs militaires, en général : « ... Les administrations du département, proclame ce comité, auront le droit de mander un chef quelconque de la garde nationale pour rendre compte de sa conduite. Les gardes nationales doivent déférer, sans examen, aux réquisitions de la muincipalité, sauf à réclamer paisiblement, par la suite, si ces réquisitions ne sont pas fondées... La garde nationale n'a jamais été créée pour former un corps militaire destiné à remettre la nation aux fers » (1).

Comme suite à cette proclamation, la municipalité fit mander le commandant des légions pour lui réclamer des explications sur le rassemblement du 1" bataillon. Lieutaud répondit avec arrogance qu'il ne reconnaissait pas la nécessité des explications demandées et refusa de se présenter. Puis, sans préambule, il adressa à la municipalité, le 24 septembre, à 7 heures du soir, la lettre suivante :

« J'ai l'honneur de vous prévenir que je vais assembler, ce soir, tous les bataillons de l'armée pour des objets relatifs à la police intérieure de la garde nationale (2). »

Cette fois le délit était flagrant. La municipalité, ne se mé-

(1) Archives municipales .Série S, affiche.

(2) Bibliothèque municipale. Section de Provence, Tbe 125.

MARSEILLE BÉVOLU TIONXAIRE 111

prenant pas sur les intentions du commandant général des légions, lui répondit aussitôt :

« Nous avons l'honneur de vous prévenir que nous défendons expressément toute convocation des bataillons, vous rendant personnellement responsable de toute désobéissance à cet ordre précis (1). »

Il fallait céder ou donner, au contraire, plus de force à cet abus de pouvoir. Lieutaud n'osa pas assembler les bataillons. Il attendit un moment plus propice. Mais la municipalité, cette fois, ne lui donnera pas le temps de se ressaisir.

Dès le lendemain, en efifet, elle portait l'incident à la connaissance de la population marseillaise. Une proclamation fut affichée, le même jour, 25 septembre. « La garde nationale, disent les officiers municipaux, n'a aucun droit de se mêler des afTaires de la commune ; c'est un principe sacré que des hommes armés ne peuvent délibérer. . . Les soldats, quand ils sont de service, doivent obéir au commandant ; le commandant doit obtempérer aux ordres de la municipalité ; ils doivent rester sans action quand les officiers municipaux ne les mettent pas en mouvement (2). »

Le général marseillais avait été pendant longtemps très populaire à Marseille. Au début de la Révolution, il s'était montré l'un des plus ardents défenseurs du nouvel ordre de choses et il contribua pour beaucoup à la formation de la première milice citoyenne. Indépendamment du parti qui le dirigeait maintenant, il possédait encore au sein même de la municipalité une certaine influence. C'est pourquoi, celle-ci ne pouvait prendre, sans danger, des mesures de rigueur contre lui. D'autre part, le directoire du district témoignait au général marseillais une excessive bienveillance. Après que les officiers municipaux eurent interdit à Lieutaud le rassemblement des bataillons, celui ci, outré, alla s'épancher dans son sein. Le directoire, adressa alors à la municipalité une lettre comminatoire en la rassurant rétrospectivement sur la convo-

(1) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome III, p. 18.

(2) Archives municipales. Série S, affiche.

cation du général qui, disait-il, « n'avait rapport qu'à des objets de dépenses (1). »

Mirabeau essaya, à son tour, de sauver son ami ; mais ne put y parvenir. Il écrivit à la municipalité :((... La dislinclion des pouvoirs a-t-elle été violée ? Le corps municipal a-t il requis sans être obéi ? Le corps subordonné veut-il soumettre celui dont il doit recevoir des lois ? Accusez, nommez le coupable. Quel qu'il soit, je serai son dénonciateur ; je suis déjà son ennemi (2). »

Cependant le peuple jugeait sévèrement la conduite du commandant général des légions. Depuis l'affaire du 17 août, un revirement complet s'opérait à l'égard de ce dernier et sa popularité était bien décbue. La section 19 ayant fait la proposition de renouveler tous les grades, toutes les autres y adhérèrent successivement. La municipalité, pour éviter des réclamations et « enlever au parti de Lieutaud une marque de désapprobation quelconque », décida que les anciens chefs pourraient être réélus. De nouvelles élections, eurent lieu le 2 octobre. Cabrol-Moncoussou, chef du bataillon n" 3, district de Saint-Ferréol, obtint près de 3.000 voix sur 3.200 votants. Lieutaud n'en eut que 78(3). L'échec élait complet. Le généri.1 marseillais se retira, dès le lendemain, à sa maison de campagne.

Le bon sens populaire, guidé par la municipalité, venait de remporter un réel succès sur les ennemis de la Révolution, à Marseille. On s'aperçut bientôt du piège dans lequel on avait failli tomber. Mirabeau, par son altitude, fut le premier à le dévoiler. Dans une deuxième lettre qu'il adressa à la municipalité, le 11 octobre, à la suite de l'élection non prévue par les décrets, il reconnaît « qu'il est des moments où l'homme public doit pouvoir s'élever au-dessus même des règles, paraître les enfreindre pour mieux les observer, et ne chercher

(1) Archives municipales. Série H, non classée. Lettre du district à la mulicipalité ; autograplie.

(2) Bibliotlièquc municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome III, p. 167. . Archives municipales. Registre des lettres reçues. Tome 10, page 167.

(3) ArcJiivcs iiuuiicipalcs. Série H, jion classée. Listes par districts.

sa justification que dans la suprême loi du salut commun (1).» La municipalité a donc raison puisqu'elle a pour elle le vœu populaire et Mirabeau, quoique déjà fort lié au parti de la Cour, tient à conserver sa propre popularité. Les deux lettres qu'il envoie, à Marseille, à si peu d'intervalle, montrent admirablement la mentalité du grand homme. Dans la première il essaie d'intimider la municipalité, afin qu'elle épargne Lieutaud ; dans la seconde il approuve les mesures prises par elle parce que ces mesures ont réussi et satisfait l'opinion. C'est le jeu à double face dont il usera jusqu'à la fin. Grâce « à sa connaissance profonde de la tactique du cœur humain (2) », il saura jouer son rôle jusqu'au bout et ses concitoyens, ignorant ses intrigues, déploreront sa mort, quelques mois après, comme un malheur public.

Nous ne suivrions pas le général marseillais dans sa retraite, si sa personnalité n'était mêlée aux événements qui vont suivre. Le coup de force qu'il avait tenté en faveur de la contre-révolution était vraiment prématuré, mais il est indéniable qu'un vaste plan de conspiration existait déjà à cette époque. On ne tarda pas à en découvrir les fils. Les amis de Lieutaud continuèrent d'agiter sourdement la ville après son départ. La minorité des sections, ne tenant aucun compte du vœu général, se forma en assemblée. La majorité voulut la disperser par la force ; mais la sagesse de la municipalité calma l'indignation des uns et l'audace des autres.

Peu après, les dissidents, usant du droit de pétition, envoyèrent deux députés à Paris pour porter leurs réclamations à l'Assemblée nationale.Ces réclamations furent vaines ; la municipalité ne céda ni aux instances des médiateurs ni aux menaces des comités. Esménard, qui avait dirigé, jusquelà, V Observateur marseillais, en collaboration avec Barbaroux, se sépara de son confrère et parvint à faire publier dans le journal de Camille Desmoulins, moyennant finance, une lettre apologétique en faveur de Lieutaud. Barbaroux,

li» Archives municipales. Registre des lettres reçues. N» 10, page 164. (2| Colonel lung. L'Armée et la Révolution Tome I, page 101 (Paroles de Dubois-Crancé).

nommé secrétaire de la garde nationale marseillaise, dévoila, par ses écrits, les intrigues des factieux qu'il signala ainsi à l'aniiiiadversion publique.

Il entrait néanmoins dans le plan de conduite des fauteurs de troubles de lutter jusqu'au bout. Lambarini, ex-aide de camp de Lieutaud et peseur de charbon sur les quais, entretenait la fermentation parmi les charbonniers. Certains curés semaient les mômes ferments de discorde dans les campagnes. Des agents répandus dans les tavernes payaient du vin aux ouvriers et distribuaient de l'argent. La municipalité qui suivait de près toute la trame parvint à faire arrêter un des distributeurs qui avoua tout.

Presque au môme instant éclatait à Aix la preuve manifeste du complot royaliste. L'éminent jurisconsulte Pascalis, le chevalier de Guiramand et de la Roquette, pris en flagrant délit d'appel à la guerre civile, furent mis à mort par une populace surexcitée. L'ex-général marseillais, craignant pour ses jours, essaya de s'enfuir à Nice, sur un bateau catalan. Sa fuite sembla corroborer les soupçons qui pesaient sur lui. Les vents contraires l'ayant obligé à débarquer à Bandol (Var), la garde nationale du lieu procéda à son arrestation et l'amena à Toulon devant le directoire du département. De Toulon, Lieutaud fut ramené à Marseille où une procédure fut aussitôt engagée contre lui (décembre 1790).

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