‹ Marseille révolutionnaire; l'armée-nationChapitre 7 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. Dissolution fie l'armée -permanente par les officiers de l'ancien régime. — II. Cruautés exercées envers las soldats. — Ceux du Royal kl Marine sont atrocement hy^imés par le corps d'officiers. — III. Duel entre le Vexin et le Royal la Marine. — Les soldats de ce dernier corps désertent en masite. — Attitude louable de la municipalité de Marseille à leur égard. — IV. Insurrections m.ilitaires. — Combat de Xancy. — V. Rôle funeste des officiers de l'ancien régime. — Patriotisme du régiment de Vexin. — VI. Il est envoyé en disgrâce sur la frontiore. — Hypocrisie du pouvoir, exécutif à V^gard de la municipalité marseillaise. — VII. La Contre-révolution eti Provence. — Troubles de la \'ille d'Aix. — Les officiers du régiment de Lyonnais conspirent ouvertement contre le peuple. — VIII. Ils es.^'aient de faire marcher contre lui leurs soldats.— Attitude patriotique du sous-lieutenant Fcrréol. — Le r gimenl de Lyonnais se rallie à la cause du peuple.

On croit généralement, qu'en 1790, la Révolution était un fait accompli en France. Sans doute, la nouvelle «lonstitution était acceptée par l'énorme majorité des citoyens, mais le parti de la Cour n'avait vu qu'à regret s'accomplir les réformes. En dehors du roi qui, peut-être, à ce moraent-là, était le plus sincère, il existait une minorité remuante qui agissait pour son compte. Il est incontestable que la contre-révolution avait, dès 1790, des ramifications par toute la France. I-es preuves originelles manquent en beaucoup d'endroils, et l'on ne pourra jamais, sans doute, les réunir en un faisceau unique pour cette raison que l'impulsion initiale venait de l'étranger où les princes de sang et tous les grands seigneurs s'étaient donné rendez-vous. Un fait est certain néanmoins : partout où il y eut des troubles graves, le pouvoir exécutif mit tout en oeuvre pour essayer de sauver les coupables. A Toulon, à Montauban, à Nimes, les véritables auteurs des complots ne furent jamais découverts. Le mobile de ces insurrections populaires échappe parfois, et ce n'est pas une des moindres manœuvres de l'aristocratie que d'avoir su ainsi, par de louches intrigues, opposer au peuple le peuple lui-même.

A Marseille, l'affaire du marquis d'Ambert n'est qu'un épisode sans portée politique. L'affaire Lieutaud fit peut-être moins de bruit, mais elle était autrement importante. Gagner les chefà populaires, semer la division dans les esprits, amener le désordre, telle est la tactique habituellement employée. Affamer le peuple, provoquer des séditions populaires, c'est aussi le procédé mis souvent en usage. Les évêques, dont les sièges ont été supprimés, préparent à Paris, dans les ténèbres, un manifeste contre la Constitution civile du clergé; sous le couvert de la religion, ils se flattent d'allumer la guerre civile. D'un autre côté, une foule d'émigrés, réfugiés près de la frontière, dans les Etats voisins, trament des complots, achètent des armes, répandent de l'argent. Une correspondance active s'échange avec l'étranger. Des émissaires parcourent toute la région du Midi pour recruter des partisans. Nous venons de voir leurs manœuvres à Marseille. Dans quelques jours, le complot sera découvert à Aix. En 1791, Arles lèvera l'étendard de la révolte ; le camp de Jalès, le comtat Venaissin, deviendront le refuge de bandes royalistes n'attendant que le signal pour agir de concert.

Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de faire l'historique des événements politiques eux-mêmes. Mais ce que nous nous proposons de faire ressortir de façon constante, c'est l'attitude, en face des événements, de la garde nationale et des troupes réglées. Ces deux leviers, différents dans l'espèce, seront souvent opposés l'un à l'autre comme dans l'affaire du marquis d'Ambert. En étudiant leurs rapports réciproques, nous verrons aussi agir les forces qui les meuvent, dont l'une se retrempe dans les souvenirs du passé, et l'autre puise dans l'avenir sa consistance. Nous voulons parler des municipalités et des chefs mililaires.

On dit souvent que les armées de la République furent improvisées. Et cela est vrai si nous entendons seulement par là des détails d'organisation, de commandement, de mécanisme. Elles le furent, certes, au point de vue technique.

Mais quand les armées vont en campagne, il y a aussi un autre facteur qui entre en ligne de compte et celui-là, d'ordre moral, est essentiel. C'est de l'àme du soldat dont il est ici question. Cette âme ne peut se créer arli-

ficiellement, de toutes pièces, du jour au lendemain. Elle est la résultante d'une éducation particulière qui peut s'acquérir ailleurs que sur le champ de bataille. Et n'est-ce pas un véritable champ de bataille, ce sol natal lui-même, où se livre une lutte sourde de tous les instants contre les ennemis de la Constitution qu'il s'agit de défendre ? « La liberté ou la mort », telle est la devise inscrite sur les drapeaux de la garde nationale. Cette devise est aussi dans les cœurs. Trois ans de souffrances auront endurci l'âme des volontaires, à leur départ, et perfectionné leurs qualités natives. La foi les anime. Quand la discipline les aura plies sous son rude joug, ils seront invincibles. Cette discipline est le propre des vieilles troupes à qui il manque, peut-être, cette chaleur, cet enthousiasme, qui des volontaires fera des héros. Voilà pourquoi il nous parait intéressant, avant de suivre les bataillons à la frontière, d'étudier de près leurs qualités morales. Les vieilles troupes leur communiqueront plus tard, avec l'embrigadement et l'amalgame, l'esprit militaire. En attendant, elles vont recevoir de la garde nationale, grâce à son contact, le feu sacré qui l'anime. C'est pour cette raison qu'une étude parallèle de la garde nationale et des anciens régiments nous parait œuvre utile. L'armée de la Révolution est issue de l'ensemble. On ne saurait séparer les deux éléments sans faire fausse route.

Il va de soi que les éducateurs doivent, à leur tour, subir le parallèle. Mais autant l'œuvre des municipalités et des clubs fut louable dans l'ensemble, autant celle des officiers de l'ancien régime nous apparaît néfaste, car, au lieu de considérer uniquement la Patrie, ils ont ravalé la nation à l'intérêt d'une caste.

Il n'a pas dépendu des chefs militaires que cette fusion n'eût pas lieu. Userait facile de consacrer de longs chapitres à ce que l'on pourrait appeler la dissolution de l'armée permanente par les oEBciers de l'ancien régime. Les actes que nous allons citer ne sont que des exemples, sans doute, mais des exemples qui se répercutent, à l'infini, dans toute la France. La menta- . li»é des oMciers est la même à Marseille, à Toulouse, à Belfort, à Cambrai. Ce ne sont point là des exceptions, mais bien des cas circonstanciés qui viennent à l'appui d'une thèse et

démontrent de façon péreraptoire que l'armée permanente d'autrefois a failli devenir, grâce à ses chefs, une armée de parti.

Une constatation s'impose : les municipalités, les clubs, le peuple, enfin, emploient tous les moyens en leur pouvoir pour gagner à la cause de la Révolution les soldats de l'ancien régime. Quand les chefs, par hasard, sont favorables aux idées nouvelles, ou simplement indifférents, la fusion est immédiate et a lieu sans violences ; exemple : entre le régiment de Vexin et la garde nationale marseillaise. -Par contre, dans les régiments où domine l'ancien esprit de corps que des officiers imbus d'idées de caste entretiennent jalousement, les progrès sont moins rapides et quelquefois incertains. C'est dans ces corps, précisément, sujets à des réactions terribles, que les insurrections se manifestent de préférence et que les violences des soldats sont réprimées de façon sanglante, comme à Marseille même, dans le régiment Royal la Marine.

Tant que le régiment fut d.ans cette ville, il vécut en paix avec les habitants après l'afl'aire du marquis d'A.mbert. Les bas officiers, nous l'avons vu, avaient beaucoup contribué au rapprochement entre la garde nationale et le peuple. Mais les officiers reprirent bientôt le dessus. L'élargissement de leur colonel les encouragea à persévérer dans leurs mauvais desseins. Le jour même du départ du Royal la Marine, la municipalité écrit au marquis de Miran de faire rentrer dans leurs quartiers 80 soldats qui « se promènent en ville, le sabre nu à la main (1). »

Enfin le régiment quitte Marseille et l'un des bataillons va tenir garnison à Aix, l'autre se rend à Lambesc. Les municipalités ne voient pas arriver sans efïroi un régiment dont les chefs paraissent suspects et que le peuple tient en défiance. A peine installés, les officiers, tant à Aix qu'à Lambesc, s'iso-

(1) Archives municipales. Registre de correspondance écrite, coninienc le 25 février 1790. N" 40, page 65.

lent complètement des citoyens et briment les soldats qui se sont fait particulièrement remarquer par leurs sentiments patriotiques. A Aix, le grenadier Beaurivage a crié sur le cours Mirabeau : « Vive le Roi, la Nation et le brave tiers état ! » Il est aussitôt mis au cachot ; puis renvoyé avec une cartouche jaune (6 mai). Les maires d'Aix et de Marseille interviennent personnellement pour lui faire rendre justice. Mais c'est en vain (1).

Le 13 mfti, neuf grenadiers se rendent sans permission d'Aix à Marseille. Ils rentrent au corps le 15 et sont mis en prison. La punition est légale, mais ne suffit pas. Un nommé Marville ameute contre eux, par ordre, à leur sortie, une partie du régiment. Tous les grenadiers patriotes se rangent du côté des déserteurs; ils font une démarche en leur faveur auprès du major de Chartongue en demandant le renvoi de Marville, fauteur de troubles. Le major leur répond que Marville ne partira pas. La députalion a le tort d'ajouter qu'ils le jetteront, dans ce cas, par la fenêtre. M. de Chartongue donne l'ordre aux grenadiers de rentrer au quartier et s'y rend lui-même pour les mettre en prison.

A cette nouvelle, tous les soldats qui ont en haine les procédés de l'ancien régime accourent et s'écrient: «Ils n'iront pas ». Ceci se passe, en particulier, dans la compagnie des grenadiers. Le plus ancien soldat exhorte « les bons garçons, ceux qui veulent soutenir le major », à passer d'un côté et invite les récalcitrants à se ranger de l'autre. On tire le sabre et le combat s'engage. Deux grenadiers sont à l'instant blessés. Les autres sont aussitôt désarmés et ceux qui ont fait partie de la députation, au nombre de 15, sont mis en prison

Le lendemain, 16 mai, on fait sortir, dans la nuit, trois d'entre eux, Ballet, Lucan et Beaudésir. Des sergents les conduisent dans la chambre du fourrier Crétin. Là, en présence de deux officiers, MM. Dergobert et de Finfre, lieutenants, on règle leur solde et cette opération terminée on leur

(\) Arcliives municipales. Série H, non classée. Lettre d'Espariat, maire ; d'Aix, au maire de Marseille ; autogiaphe. Letlre au grenadier Beaurivage. i Registre de correspondance écrite, commencé le 25 février 1790. N" 40, dages 83 et 84.

coupe les cheveux qu'ils sont obligés de ramasser a terre jusqu'au dernier. On les conduit ensuite à un quart de lieue de la ville et les camarades de ces malheureux, qui ont été préparés à cette exécrable besogne, par des libations à la cantine, jusqu'à minuit, les font mettre à genoux. Les trois grenadiers tiennent chacun dans une main, leurs cheveux, de l'autre une chandelle. On les oblige ainsi à brûler leurs cheveux dans le creux de la main. Ils reçoivent des coups. Le nommé Mézière « du pays du major », coupe l'oreille gauche à Beaudésir. Les malheureux peuvent enfin s'échapper et passent la nuit à travers champs.

Les officiers, en présence de ces odieux forfaits, disaient mollement aux bourreaux : « Ne faites pas ça, laissez-les aller ; » puis un moment après : « Faites-en ce que vous voudrez. »

Deux jours après, les mêmes scènes se renouvellent. Trois nouveaux martyrs, Thomas Briquet, Claude Giraud et Gollard, subissent les mêmes traitements. Cette fois, c'est l'oreille droite qu'on coupe à Thomas Briquet. Quand les malheureux furent abandonnés à eux-mêmes, leurs bourreaux, a^ant sans doute le regret de ne pas les avoir achevés, les poursuivirent la nuit durant. Gollard ne put rejoindre ses camarades. On ignore ce qu'il devint. Thomas Briquet et Claude Giraud, après s'être cachés dans un moulin à vent, coururent au hasard dès la pointe du jour. Ils se rendirent à Rognes, de là à Mallemort, puis à Saint-Remy et enfin à Arles, où ils arrivèrent le 26 mai, dans un état qui faisait pitié (1).

La municipalité les réconforta de son mieux et comme ils manifestaient le désir de se rendre à Marseille, le maire d'Arles, après avoir consigné leurs déclarations sur les registres de la commune, écrivit à la municipalité la lettre suivante :

« Il est des choses qu'il faut conter simplement ; un travail soigné pourrait les affaiblir et tout commentaire les énerverait. H est aussi des objets qu'on doit exposer à nu ; l'ornement le plus léger déguise trop... Tel est le récit que ces

(1) Bibliothèque municipale. Section de Provence, fbe 95.

malheureux ont à vous faire... On a déparé leur tête, mais on ne l'a pas courbée... Ils se présenteront devant vous, marqués du ciseau de l'opprobre (1) ; mais ils portent un front pur et un cœur citoyen (2). »

Le même jour que la municipalité de Marseille recevait celle lettre, l'un des coupeurs de cheveux se promenait en ville, avec la permission du major, sous un déguisement. Reconnu par la foule, il faillit être massacré et c'est à grand'peine que la garde nationale l'amena sain et sauf à l'Hôtel de Ville. Interrogé par les officiers municipaux il fit des aveux complets. A partir de ce moment, de crainte de représailles, il ne voulut pas retourner à son corps et la municipalité fit demander son congé par l'intermédiaire du maire d'Aix (3).

Le 29 mai, elle écrivait à la municipalité d'Arles : « Vous avez bien raison de dire qu'il y a des choses qu'il faut conter simplement. Nous avons lu avec autant d'attendrissement pour les malheureuses victimes de l'aristocratie que d'admiration pour leur patriotisme, le récit de Briquet et Giraud, grenadiers au Royal la Marine. Nous les avons consolés ; nous leur avons fourni tous les secours dont ils avaient besoin ; nous concourrons à leur faire rendre justice. Enfin, nous avons adressé leur récit à nos députés, à Paris, pour qu'ils agissent avec le plus grand zèle... (4). »

Ces actes d'atrocité soulevèrent l'indignation publique et toute la Provence manifesta sa réprobation envers les officiers assez barbares pour soulever une partie du régiment contre l'autre afin d'assouvir leur haine. Le régiment de Vexin qui partageait, en toutes occasions, les sentiments du peuple,jura

U) A cette époque, les soldats eux-mêmes portaient la perruque. Seuls, les galériens en étaient privés. La perte de leurs cheveux était pour les soldats une marque infamante et le plus grand signe de déshonneur.

\2) Bibliothèque municipale. Section de Provence, Fbe 95,

(3) Bibliothèque municipale. Section de Provence, Fbe 95.

(4) Aichives municipales. Registre de correspondance écrite, commencé le 25 février 1790. V 40, page 115.

122 MARSEILLE RÉVOLrTIONNAIRK

Kspariat, maicc d'Aix (1790) (Collection Ferrier)

de venger les soldats patriotes. Depuis longtemps d'ailleurs une grande inimitié existait entre les deux régiments. Celui de Royal la Marine reprochait à Vexin d'avoir forfait à l'honneur en laissant prendre les foris. Une correspondance entre les bas officiers s'échangea bientôt. Un duel est finalement proposé et accepté de part et d'autre. Le rendez-vous est fixé à mi-chemin d'Aix et de Marseille, à un endroit appelé le Pin.

Le 26 mai, malgré les efforts de la municipalité qui voulait éviter uii pareil conflit, malgré la garde nationale elle-même, 4'X) soldats de Vexin, ayant à leur tête leurs bas-officiers, se mettent en roule, avec armes et bagages et se dirigent sur Aix. Arrivés au lieu du rendez-vous ils n'y trouvent point le Royal la Marine ; la municipalité d'Aix., prévenue à temps par celle de Marseille, l'avait fait consigner, sur réquisition, dans son quartier. Les soldats de Vexin continuent leur route et marchent sur Aix pour aller attaquer, sur place, les lâches qui n'osent plus se montrer. A l'entrée de la ville ils s'arrêtent. Le maire d'Aix, Espariat, intervient et les loge provisoirement, pour la nuit, à la Mule Blanche. Il propose au régiment de Vexin d'envoyer une dépulation auprès du Royal la Marine pour aplanir le différend. Ses exhortations obtiennent à la fin un résultat. Le Royal la Marine, sollicité à son tour le lendemain, 27, envoie également une députation de bas olficiers. Espariat les reçoit toutes deux à l'Hôtel de Vaille. Grâce à l'heureuse intervention du maire et à son discours patriotique qui produisit une profonde impression, le calme fut rétabli. Les bas officiers, en présence des officiers municipaux, se jurèrent une amitié inviolable. Le régiment de Vexin obtint rhonnt'ur de défiler, avant son départ, devant le Royal la Marine rassemblé.

La paix était cimentée et le Vexin avait déjà quitté la ville d'Aix quand tout à coup il voit paraître sur le r>hemin de Marseille une foule en armes qui l'oblige à s'arrêter. Le peuple de Marseille, en effet, ne voyant pas revenir son régiment, s'était mis en route, dans la nuit du 26, pour aller le venger s'il avait succombé ou lui prêter main-forte si le combat n'était pas terminé. Quand la foule apprit l'heureuse issue de la querelle, elle fut en partie déçue el elle résolut d'aller rendre la liberté à trois soldais du Royal la Marine qui étaient encore en prison. Une grande partie de Vexin et la plupart des bas officiers ne voulurent pas retourner sur leurs pas ; les exaltés, seulement, rebroussèrent chemin.

Espariat intervint une seconde fois ; il réclama les prisonniers aux officiers du Royal la Marine. Ceux-ci refusèrent d'abord de céder et rassemblèrent le régiment en bataille sur le cours Mirabeau. Les esprits, de part et d'autre, étaient très

montés. Le maire d'Aix fit tout ce qu'il put pour empêcher la jonction des deux troupes. Il savait que s'il est facile de parler d'honneur à des soldats, il est plus difficile de faire entendre raison à la multitude. Mais ses efforts furent vains. La garde nationale d'Aix s'interposa inutilement. Elle fut débordée et la tête de la colonne marseillaise ayant parcouru une rue latérale déboucha sur le Cours.

Le maire, se sacrifiant jusqu'au bout, harangua encore une

Duel entre le Vexin et le Royal la Marine — Rôle du maire Kspariat (Collection du Muséon Arlaten, à Arles)

fois ceux qui l'approchaient le plus. Sa parole persuasive semblait avoir gain de cause quand une poussée se produisit. Il arrivait à tout instant de nouveaux renforts marseillais et la queue de la colonne poussait la tète. C'est alors que découragé et renonçant plus longtemps à se faire entendre, le maire d'Aix, en larmes, s'élança au miheu de l'espace qui séparait encore les belligérants. Il découvrit sa poitrine et s'écria : « Non, je ne verrai pas ainsi se détruire inutilement deux

beaux régiments français, et puisque je ne puis vous arrêter dans votre horrible projet, je veux mourir auparavant ; faites feu maintenant. »

Ce geste de héros cahiia instantanément le courroux des antagonistes. Il y eut des pourparlers; finalement il fut décidé que les trois prisonniers seraient remis en liberté. Le peuple de Marseille s'en retourna alors en emmenant triomphalement les victimes de l'aristocratie militaire.

Des faits aussi graves ne devaient pas rester impunis. Les députés de Provence les dénoncèrent à l'Assemblée iiationationale. La culpabilité des officiers du Royal la Marine fut reconnue. "Seul, le député de la noblesse d'Aix, Fex-coramissaire royal, d'André, fit en leur faveur un discours inutile qui lui attira un blâme unanime.

Brémond Jullien et le Roi d'Ambleville écrivirent à la municipalité de Marseille, à la date du 4 juin : « Les déclarations que vous avez reçues chargent beaucoup les officiers, qui, malgré le panégyrique qu'en a fait M. d'André, nous paraissent très coupables. Vous avez bien raison de dira qu'il existe un complot tendant à diviser les régiments ; à en éloigner les braves soldats ; à les pousser au brigandage en les chassant vec ignominie... Les insurrections se multiplient dans l'armée. . L'Assemblée nationale cherche à découvrir la cause de ces troubles... (1). »

L'affaire du Royal la Marine'fut renvoyée au Comité des rapports, mais comme l'on approchait du moment où allait se débattre la grande question de la régénération de l'armée, on ne s'occupa plus du régiment.

A partir de ce moment les soldats patriotes du Royal la Marine ne voulurent plus continuer à servir sous les ordres de chefs inhumains qui préféraient satisfaire leurs haines particulières plutôt que de contribuer au bien punlic Ils désertèrent en masse. Pour arrêter cet exode, la municipalité de Marseille donna la consigne à la garde nationale de ne pas

ili Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 5 avril 1790. N» 10. pages 57 et 58. Bibliothèque municipale. Section de Provence, rbe 95.

126 MARSEILLE RÉVOLUTIONiN AIRE

leur laisser franchir les portes. Dans un procès-verbal établi à la date du 30 mai, le capitaine Reine fait connaître qu'il en a fait rétrograder neuf à la fois, à la porte d'Aix seulement (1). Le lendemain, les officiers municipaux écrivent au major de Chartongue qu'il y en a de « 50 à 60 » dans les faubourgs et que « ce n'est pas le fait de la garde nationale de les conduire à leur corps (2). »

Le contre-coup de ce qui se passait à Aix se fit sentir à Lambesc, au deuxième bataillon du Royal la Marine. Les officiers, s'ils ne brimaient pas aussi atrocement leurs soldats, les décourageaient par toutes sortes d'humiliations et de vexations. C'est alors que poussés à bout, ceux-ci se cévoltèrent et les chassèrent. La municipalité de Lambesc prit les officiers sous sa sauvegarde. Elle leur prêta 2.000 livres « pour faire le voyage et se rendre chez eux. Ils sont tous partis ce matin, écrit-elle aux officiers municipaux de Marseille, à la date du 2 juin, et depuis la paix est rétablie (3). »

(1) Archives municipales. Série H, non classé(^ Rapport du capitaine Reine, autographe.

(2) Archives municipales. Registre rie correspondance écrite, commencé le 2."j février 1790. No 40, page 118.

(3) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 10 février 1790. N» 29, page 15.S.

Historique du Royal la Marine. — Le Royal la Marine fut créé sous ce titre i»our le service de mer, par ordonnance du 2i décembre 1669. Est affecté au service de terre en 1671.

Fait la campagne du Rhin avec Turenne (1673-1675). Prend part aux batailles de Seintzheim, d'Ensheim, de Mulhausen, de Durckheim. Passe en Flandre avec Créqui (1677). Se distingue au siège de Bouchain. Assiste à la bataille de Cassel (1677).

Se trouve au siège de Namur en 1692. Passe à Tarmée d'Italie (1694K Est embrigadé avec la Vieille Marine (1701). Combat en Italie pendant la guerre de la succession d'Espagne.

Rejoint l'armée du Nord sur l'Escaut. Perd une grande partie de ses officiers et l'élite de ses soldats à la bataille de Malplaquet (1709K

Assiste aux batailles de Fontenoy (174.5), de Raucoux et de Lawfeld (17'i6). Se signale à la prise de Port-Mahon (1756). Passe à la Martiniciue en 1763.

Revient en France (1768). Est envoyé en Corse. C'est là où le rejoint Bernadotte (1780). Débai-que en Provence (1784). Tient garnison à Marseille (1790).

Prend part à la pacification de la Vemlée. Ne subit par le premier amalgame. Le !«>• bataillon entre directement h l'armée des Côtes de rOcêiin (1796), dans la 20'- nouvelle. Le 2e bataillon e.st versé la même année à l'armée de Sambre-et-Meuse (23e demi-brigade nouvelle).

Certains auteurs reprochent parfois aux municipalités d'avoir favorisé les désertions pour amener la désorganisation dans l'armée. Nous serions curieux de voir cette affirmalion confirmée par la règle et appuyée par d'autres documents que ceux qui proviennent des commandants militaires. En parcourant les registres de correspondance et de délibérations des municipalités, on est frappé, au contraire, de la sollic lude qu'elles témoignent en vue de maintenir la discipline. On nous objectera, peut-être, que nos propres documents émanent de la contre-partie. Rien n'est plus exact. A tout prendre on peut les mettre en parallèle, croyons-nous, avec les rapports des chefs militaires qui se plaignent et émigrent. Les officiers municipaux ont parfois marché à l'ennemi ; les officiers de l'ancien régime ont tourné les armes contre leur pays.

A Marseille, en particulier, la municipalité est calomniée par les rapports des commandants militaires (1) et par suite,

(1) Ce sont cps rapports, déposés aujourd'hui aux archives de la Guern- ou aux aichives nationales, qui servent généralement de base à la documentation des auteui-s écrivant sur la matière. Taine, surtout, a su tirer un merveilleux parti des plaintes ftes chefs militaires. Depuis, presque tous les auteurs militaires le répètent ou le citent. Aucun écrivain, sauf peut-être le colonel lung. n'a songé à approfondir sérieusement ces causes de désordres, de troubles et d'insurrections. C'est à Paris qu'on écrit l'histoire militaire de la Révolution et ce sont les opinions «les gouverneurs de provinces ou des généraux île l'époque qui prévalent. Que sont devenus, cependant, ces gouverneurs, ces généraux pendant la tourmente ? Ils sont allés rejoindre l'armée de (^ondé ! Quand ,ce.ssera-t-on de juger l'armée de l'ancien régime iTaprès les rapports de ses chefs exclusivement ? Pourquoi, du moins, ne pas tenir compte aussi de la documentation de la contre-partie , vérifier, étudier sur place et se former ainsi un jugement sûr et définitif ? Il n'y a pas qu'une source unique de do'*uments. Vingt volumes sortent des aichives de la capitale oii les faits ont été dénaturés et surchargés pour les besoins de la cause à cette époque ; aucun livre n'est écrit en province. Et cependant c'est là qu'est la vérité. Les archives communales et départementales offrent souvent à l'écrivain consciencieux un tout complet. Sans doute, dans ces conditions, l'œuvre parait avoir une portée moins

■iiérale. Mais elle a un mérite : c'est d'être vraie et enfin complète.

Un travail de décentralisation doit enfin être entrepris, si l'on veut réellement connaître l'histoire militaire de la Révolution au même titre que riiistoire politique elle-même. Bien des légendes tomberont, sans doute, niais au lieu d'opinions controversées et discordantes, on verra appai-aitre une unité d'action et des vues uniques et l'on se pénétrera, surtout, de cette vérité in -ontestablc que l'évolution de l'armer- fut rationmileet méthodique.

par les ministres. Cependant, elle peut, à juste titre, servir d'exemple, même pour ce qui touche de près à l'armée. En 1790, les désertions font des ravages effrayants dans les régiments ; mais les responsabilités ne sauraient être déplacées. Les véritables coupables sont ceux qui les ont provoquées par leur attitude anticonstitutionnelle. Voici quelques cas de désertions, pris au hasard, où le rôle de la municipalité marseillaise est loin de se rapprocher de l'atlitude que lui prêtent, sans exception, tous les écrivains militaires.

Le 11 mars 1790, le major de Montchoisy, commandant des chasseurs royaux de Provence, en garnison à Antibes, remercie les olficiers municipaux d'avoir contribué à la rentrée de quatre déserteurs. « Le zèle que vous avez mis. Messieurs, écrit-il, à rétablir l'ordre et à exhorter ces soldats à rejoindre, me laisse espérer que vous voudrez bien employer la force s'ils continuent à méconnaître vos bontés (1). » Le baron Frédéric le Fort, commandant le 77^ régiment, cidevant la Mark, écrit à son tour au sujet de deux autres déserteurs: «...Si je n'avais été disposé à oublier la faute qu'ils ont commise, je n'aurais pu m'y refuser d'après votre invitation et l'intérêt qu'ils vous ont inspiré (2). »

Quelquefois, la municipalité, touchée des plaintes des soldats, intervient, soit pour adoucir leur rentrée, soit pour obtenir un changement de congé. Le 14 juin, elle écrit ai colonel de Fesenzac sur le cas du soldat Saint-Rémy qui s^^ plaint de vexations subies. Elle demande si les griefs sont fondés et dans l'affirmative, elle prie le chef de corps de le reprendre sans le punir. Le colonel de Fesenzac répond que le sujet est médiocre, qu'il le reprend, néanmoins, pour tenir compte de la démarche de la municipalité et en raison, aussi, de son ancienneté de service. «... On nefaitaucun tort, ajoutet-il, ni aucun mauvais traitement aux soldats. J'y veille avec une attention particulière et je regarde ce soin comme un de mes premiers devoirs (3). » Le ministre de la Guerre, lui-même, de La Tour du Pin, en désaccord flagrant avec la municipalité

(1) Archives municipales, série H, non classée ; autogra|)he.

(2) Archives munie! i)a les, série H, non classée ; autographe.

(3) Archives municipales, série H, non classée ; autographe.

de Marseille, ne peut s'empêcher de la féliciter. « ...J'étais sûr, dit-il, que vous faciliteriez, en tout ce qui dépendrait de vous, l'exécution des ordres que j'avais donnés au sujet des trois dragons de Lorraine. . . Je ne me dispenserai pas, cependant, de vous faire mes remerciements de l'empressement que vous y avez apporté. . . (1). «

Ce n'est pas seulement à Marseille et en Provence que les soldats se révoltent contre leurs chefs. Partout c'est le même état d'esprit. Dans le Nord, au Quesnoy, la mésintelligence règne entre les officiers et les soldats du régiment d'Auvergne. A Lille, la Couronne, Normandie-Chasseurs et Royal des Vaisseaux, s'arment les uns contre les autres. En Bretagne 50 soldats de Penthièvre veulent tuer leurs officiers ; les hommes du Royal-Comtois et les dragons de Colonel général désertent en masse. Dans l'Est les troupes, mêmes du marquis de Bouille, se mutinent à Metz et, fait caractéristique, les hommes de Picardie refusent le pardon qui leur est accordé. Ils veulent rester sous le coup de la punition infligée et gardent d'eux-mêmes les arrêts pendant huit jours.

Quelle était, dans tous ces conflits, l'attitude réelle des officiers ? Nous venons de dire celle des chefs du Royal la Marine. On pourrait l'étendre, à de rares exceptions près, aux officiers de tous les régiments indistinctement. Partout les chefs provoquent leurs soldais, les ameutent les uns contre les autres, désorganisent l'armée. Citons encore le Royal Champagne, en garnison à Hesdin. Les cartouches jaunes pleuvent dans ce corps en si grand nombre que les soldats réclament. Un jeune sous-lieutenant, Davout, le futur duc d'Auerstsedt, exaspéré de tout le mal qu'il voit autour de lui, prend en mains la cause des opprimés. Muni d'une permission régulière il se rend à Paris au comité militaire de constitution.

(1) Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 5 avril 1790, N- 10, page 103.

A son retour, un accident de voiture survient ; il arrive en retard. Sous ce prétexte, il est arrêté et mis en prison. Le marquis de Fournès, commandant du Royal Champagne, réclame une punition sévère contre « ce détestable sujet. » Il est transféré dans les prisons d'Arras et mis au secret. De cette façon il ne pourra plus défendre la cause des malheureux soldats. Ceux-ci passent en jugement ; 60 cartouches jaunes leur sont délivrées malgré l'avis du Comité militaire. On s'émeut, toutefois place Vendôme. Dubois-Crancé, secrétaire du Comité, a vu Davout ; il fait un rapport à l'Assemblée nationale. Le marquis de Fournès réplique par une adresse des notables d'Hesdin. L'Assemblée, finalement, envoie deux commissaires.

Mais ce qui se passe à Hesdin, écrit le colonel lung, à qui nous empruntons la relation qui précède, n'est que l'expression d'un état presque général. De toutes parts, les conflits surgissent entre les officiers inférieurs, les sous-officiers et soldats et des chefs inféodés à un ordre de choses dont ils ne veulent pas admettre la disparition. Dubois-Crancé est effrayé de cette situation. li en témoigne son sentiment au Comité, donne lecture d'une circulaire destinée à calmer les esprits et à ramener dans le devoir les soldats qui suivent les préceptes des chefs de l'ancien régime. Après une séance orageuse, l'Assemblée nationale accepte les termes de cette circulaire dont elle décide l'envoi par toute la France (1).

«... Soldats français, s'écrie le futur ministre de la Guerre de la Convention, vous avez juré de défendre la Constitution et vous la perdez. . .

... On vous a représenté les députés du peuple comme des parricides, la nation elle-même, comme ingrate etrévoltée. On espérait vous isoler de la patrie. Vous êtes au roi, vous disait-on ; vous n'êtes rien à la nation que pour la contenir dans le respect et une obéissance servile. . . (2). »

L'Assemblée nationale, qui n'entendait rien aux choses militaires et dont le jugement était prévenu par les officiers

(1) Colonel lung. L'Armée et la Révolution. Tome I, page 178.

(2) Archives municipales, série H, non classée.

siégeant dans son sein, fut cependant obligée, en raison même des événements, de prendre, à la fin, un parti. Deux décrets furent publiés, au mois d'août, sur le rétablissement de la discipline dans l'armée. Des inspecteurs extraordinaires reçurent la mission de procéder à la vérification des comptes du corps et de faire droit aux réclamations justifiées des soldats.

Jusqu'ici on a distribué des cartouches jaunes, dans les régiments, à tort et à travers. A l'avenir, elles ne pourront plus être délivrées qu'en vertu d'une procédure instruite dans les règles et après jugement. Celles qui ont été expédiées depuis le 1" mai 1789 ne comporteront aucune note, ni flétrissure au préjudice des détenteurs, renvoyés de façon illégale. Enfin les officiers sont invités à traiter leurs soldats avec justice. De leur côté, les soldats doivent à leurs chefs une obéissance absolue dans tout ce qui concerne '.e service (l).

Mais l'Assemblée nationale ne pouvant frapper à la tête, les choses restèrent en l'état. C'est surtout les grands chefs militaires qui donnent l'exemple du parti pris le plus éhonté. Un membre de la Constituante, colonel au régiment de Touraine, le vicomte de Mirabeau, rejoint son corps, àPerpignan, Dès son arrivée, il entre en conflit avec ses soldats qui veulent le retenir prisonnier. Il met l'épée à la main, blesse trois hommes grièvement et court se réfugier dans la maison du maire. Celui-ci a accepté en dépôt la caisse du régiment. Dans la nuit, le vicomte de Mirabeau s'enfuit en emportant les drapeaux et les fonds confiés à la garde du maire. Quand le régiment s'en aperçoit, il accuse ce dernier de connivence avec le colonel et l'enferme dans la citadelle. Toutes les gardes nationales de la contrée se mettent à la poursuite de l'officier félon qui est arrêté à Castelnaudary. Le croira-t-on ?Le colonel de Touraine trouve, néanmoins, des défenseurs à l'Assemblée nationale et M. de Cazalis demande son élargissement (2) !... Quand le vicomte de Mirabeau aura passé la frontière, il s'empressera de prendre du service dans l'armée de Condé.

\l) Archives des Bouches-du-Rhône. Département. Série L, Liasse 147. (2i Archives municipales. Registre de correspondance reçue, commencé le 5 avril 1790. N- 10. Lettre des députés, pages 70 à 75.

132 MARSEILLE RÉVùLUTlONNAIRE

A BeUort, le marquis de Bouille rencontre des officiers en révolte contre les habitants. Il les met d'abord aux arrêts, puis les disculpe, en accusant les bourgeois de la ville, sur le vu d'une lettre anonyme. Cependant les officiers ont bravé les autorités du lieu et la Constitution elle-même. Ils ont été pris en flagrant délit de provocation à la guerre civile. Le ministre de la Guerre les couvre. C'en est trop. L'Assemblée générale des Bouches-du-Rhône envoie , le 9 novembre , une adresse à tous les départements du royaume, ainsi qu'à l'Assemblée nationale. «... Augustes représentants, dit-elle, soyez tout ce que vous êtes ; la clémence est une verlu paternelle, elle doit être la vôtre. Mais quand le crime attaque à front découvert, la clémence est faiblesse ; il faut alors ou punir ou périr. . .

« Il est temps d'arrêter ce? essais de contre-révolution qui épuisent nos forces. Dans l'administration qui nous est confiée, notre marche doit être sûre et l'on ne peut faire route sur un terrain miné de toutes parts... La mort est la seule peine due aux traîtres et aux conspirateurs..; Il faut à la nation un grand exemple... (1). »

On ne saurait passer sous silence l'événement sanglant de Nancy. Dans cette ville tiennent garnison le régiment du Roi, Mestre de Camp (cavalerie) et Châteauvieux (infanterie suisse). Vers la fin de juillet 1790, le régiment du Roi demande ses comptes aux officiers. Ceux-ci doivent payer une somme en retard. Tentés par cet exemple, les Suisses de Châteauvieux envoient, le 5 août, deux d'entre eux s'enquérir, auprès de leurs camarades, de la marche à suivre pour ces réclamations. Mais d'après des capitulations, les soldats suisses ont comme juges suprêmes leurs officiers. Ces derniers donnent l'ordre d'arrêter les délégués et en pleine parade les font passer par les courroies (2).

Cette punition imméritée exaspère les soldats. Les deux suisses mis en prison, sont délivrés par leurs camarades de

(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Registre de délibérations des trois corps administratifs. Tome Lui-2, page 66. (2 Ernest d'Hauterive. L'Armée sous la Révolution, page 122.

Mestre du Camp et du Roi, qui se disputent l'honneur de les posséder au milieu d'eux. L'indignation est générale en ville. Le peuple est surtout trappe de ce fait, que sur la même réclamation, ici on donne de l'argent et là des coups de verges. On crie hautement que les deux Suisses fustigés sont victimes de leur dévouement à la cause commune et qu'il faut les venger. Les soldats, la garde nationale et le peuple les promènent en triomphe par les rues de la ville. Bientôt les officiers suisses, effrayés de cette démonstration populaire, font amende honorable. Il est trop tard. Les deux soldats qu'ils ont battus demandent à prendre du service dans la garde nationale où ils sont acceptés avec enthousiasme.

Sur ces entrefaites, en exécution des décrets de l'Assemblée nationale en date du 6 août, M. de Malseigne est envoyé à Nancy pour vérifier la comptabilité des régiments. C'est un officier cassant, agressif. Il élude les réclamations des Suisses et leur adresse des reproches sur leur conduite. La mesure est comble. Les soldats veulent le retenir prisonnier. M. de Malseigne se fait jour, l'épée à la main et quitte précipitamment la ville. Les insurgés le poursuivent jusqu'à Lunéville où il trouve enfin un refuge au milieu des carabiniers. Quelquf^s jours après, ceux-ci embrassent la cause de leurs camarades de Nancy et leur livrent M. de Malseigne ainsi que le Heutenant général de la Noue, comme gage de leur union. Les régiments, en pleine révolte, ne reconnaissent plus leurs officiers qui sont obligés de se cacher pour éviter d'être maltraités.

Cette fois l'occasion est belle. Les grands chefs militaires qui n'attendent qu'un prétexte pour faire un exemple se font ■délivrer des instructions par le roi et M. de La Fayette. L'Assemblée nationale donne l'ordre, de réprimer l'insurrection. Le marquis de Bouille rassemble à la hàle 3.500 hommes de divers régiments, et, pour donner un semblant de justice à l'expédition, il fait appel aux gardes nationales des environs. 800 hommes, seulement, de Metz et de Pont-à- Mousson viennent se ranger sous ses ordres. Il convient de remarquer, en passant, que le marquis de Bouille est commandant général des légions à Metz et qu'il doit à cette qualité d'avoir pu recruter une certaine partie des forces

134 MARSEILLE RÉVOLU riONNAIRE

populaires. La petite armée, réunie à Toul, quitte cette ville le 31 août et se rend à Frouard le même jour.

Là, le marquis de Bouille reçoit, à deux reprises, des députations des régiments. Il se montre inflexible. Des deux côtés on est sous les armes. La garde nationale de Nancy a pris parti pour les régiments; le peuple s'est emparé des armes en dépôt à l'arsenal.

La municipalité, comme à Marseille précédemment, comme à Aix plus tard, comme partout ailleurs, du reste, essaie de concilier les deux parties, afin d'éviter l'efïusion de sang. Grâce à elle, les soldats font droit aux réclamations de M. de Bouille; MM.de Malseigne et de la Noue sont relâchés. Les rebelles quittent la ville pour remettre leurs armes.

Mais cela ne fait pas l'affaire du marquis de Bouille. Malgré les bruits de soumission, son avant-garde s'est avancée jusqu'à une centaine de pas de la porte de Stainville. Tout à coup, on entend un coup de canon, suivi d'une vive fusillade. Les insurgés crient à la trahison et regagnent précipitamment leurs casernes. Là, les officiers parvieiment à en retenir la plus grande partie. Seuls, trois cents Suisses et quelques soldats des deux autres régiments se joignent au peuple et à une infime partie de la garde nationale. Le combat s'engage avec une violence extrême. Pendant trois heures, les insurgés, retranchés dans des maisons ou derrière les barricades, tirent à coup sûr sur la petite troupe du marquis de Bouille. Le nombre de morts et de blessés est considérable. Enfin force reste à la loi (1).

Le soir même, les trois régiments rebelles quittent Nancy. Quatre jours après,. suivant leurs capitulations, les officiers suisses jugent 137 rebelles pris les armes à la main ; 40 sont condamnés aux galères, vingt et un à mort ; un autre est roué vif.

(i) Archives municipales. Série H, non classée. Relation de l'affaire de Nancy. Lettre de l'Assemblée Nationale.

I/affaire de Nancy eut un grand retentissement dans la France entière. « La Cour considéra la victoire de Bouille comme la victoire de la monarchie. » Les officiers relevèrent la tête. Le roi, La Fayette, l'Assemblée nationale, elle-même, félicitèrent le général qui avait assuré le triomphe de la loi. C'est la cause de l'aristocratie qui vient d'avoir le dessus. On a beau vouloir présenter^ quelquefois, cette affaire comme le triomphe de l'ordre sur le désordre, de la loi sur l'anarchie, c'est avant tout la lutte du peuple contre l'ancien régime, des soldats contre leurs officiers. L'insurrection a été locale, sans doute, et les soldats suisses paient seuls de leur tête leur coupable révolte ; mais l'armée tout entière est amoindrie, le peuple lui-même est atteint. Depuis un an, la lutte est engagée dans le domaine politique entre la Nation et le parti de la Cour et celui-ci vient de faire, une fois de plus, l'expérience de sa force. Le pouvoir exécutif ne se sent pas de joie ; les chefs de l'armée reprennent courage.

A quoi peuvent donc servir les réformes si l'armée, à son tour n'évolue pas et constitue, comme par le passé, un organe à part dans le pays 'f Comment les appliquer si l'instrument de domination reste entre les mains de ceux qui les combattent ? « Les commandants de troupe de ligne, écrit au ministre le Directoire des Bouches-du-Rhône, à la date du 7 septembre, paraissent ignorer jusqu'à l'existence du premier corps administratif.. . Il a fallu traiter avec les chefs de corps comme avec les représentants d'une puissance étrangère... (1). »

A tout propos, à la moindre réquisition, quand il s'agit même de placer un factionnaire pour la bannière donnée au département, à l'occasion du 14 juillet, les chefs militaires discutent les pouvoirs des autorités locales et demandent à être couverts par les ministres. Il y a mieux : comme l'Assem-

(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Registre de correspondance du directoire. Tome I, page 141.

blée nationale a seulement donné, un an auparavant, le droit de réquisition aux municipalités, les officiers ne reconnaissent pas le droit aux directoires, nés plus tard, de mobiliser les troupes. Ceci peut paraître invraisemblable et cependant c'est la vérité : avant d'obéir aux injonctions du Département, le colonel de Lyonnais réclame une réquisition de la part de l'autorité inférieure, la municipalité de Marseille ! La hiérarchie des pouvoirs lui échappe et lorsque enfin il sera muni de toutes les réquisitions nécessaires il écrira au directoire « qu'il ne saurait plus se refuser au désir exprimé par lui pour assurer la paix publique. » Puis il termine en demandant que les termes de la réquisition soient modifiés dans un sens qu'il indique !... (1).

Gomment expliquer l'attitude des officiers qui répondent aux réquisitions des directoires par les pouvoirs d'un organe intermédiaire ? Est-ce indift'érence pour les actes du législateur, inertie ou mauvais vouloir ? L'interversion des règles de la hiérarchie politique ne prouve-t-elle pas, de leur part une espèce d'afïectation de mauvais aloi ? Pourquoi rendentils les honneurs militaires aux maires et aux municipalités et méconnaissent-ils les autorités supérieures ? La raison qu'ils invoquent peut, à juste titre, paraître insuffisante, lorsqu'ils basent leur conduite sur l'inexistence de nouveaux décrets.

D'ailleurs ces décrets eux-mêmes lorsqu'ils existent ne sont pas appliqués. Le pouvoir exécutif montre, le premier, l'exemple de la plus coupable indifférence pour les décisions du législateur. Quand le lieutenant général de Goincy prend le commandement de la 8« division militaire (2), le directoire des Bouches-du-Rhône n'est prévenu de cette nomination que par la voie d'une réquisition de ce général au sujet d'un mouvement de troupes ordonné par le roi. Il en témoigne sa surprise aux ministres et à l'Assemblée Nationale : « Un titre

(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Registre de correspondance du directoire. Tome I, pages 42, 45, 46 et 141.

Archives municipales. Série H, non classée. Lettre du colonel de Lyonnais; autographe.

(2) La 8» division militaire comprenait les départements des Bouches-du- Rhône, du Var et des Basses-Alpes.

attributif du droit de commander les troupes, écrit-il le 26 août, devrait-il être un secret pour le premier corps administratif du département ?... (1). »

Par contre, lorsque les chefs militaires, s'inspirant de l'état nouveau, sont dévoués à la Nation, les rapports réciproques sont pleins d'aménité. Le 26 août, le colonel de Vexin veut rassembler son régiment sur le cours Belsunce; il en prévient la municipalité. Les soldats, qui vont souvent escorter la malle, ou réprimer des troubles, demandent des cartouches ; de Pouilly en réclame aux officiers municipaux en ajoutant que (( les principes du régiment leui- sont assez connus pour être un sûr garant dé l'usage qu'ils en feront (2). » La municipalité acquiesce et, comme elle se plaint, peu après, de ce qu'un caporal a insulté une sentinelle de la garde nationale, le caporal est cassé. L'union la plus étroite règne, à Marseille, entre le régiment de Vexin, tant officiers que soldats, et le peuple. La municipalité en est enchantée. Une longue correspondance que nous avons retrouvée à l'Hôtel de Ville montre à quel point le régiment tient à l'attachement des Marseillais ; ceux-ci, à leur tour, ont pour lui la plus vive reconnaissance.

Si tous les corps avaient aussi vite évolué que le Vexin, il n'y aurait pas eu d'insurrections militaires. L'exemple est rare assurément; il n'en est que plus digne de remarque. Mais s'il venait à être contagieux, ce serait la fin de l'armée de l'ancien régime. Le lieutenant général de Coincy l'a vite compris ; aussi demande t-il d'urgence l'envoi du régiment sur la frontière.

Tous les auteurs, sans exception, sont unanimes à proclamer le mauvais état d'esprit du Vexin dont « l'msubordination épouvante (3). »

Nous ne saurions dans cette étude nous étendre particulièment sur un régiment, mais malgré notre cadre restreint, il nous parait utile de publier, ici, deux lettres, qui, mieux

(Il Archives des Bouches-du-Rhône. Registre de correspondance du directoire. Tome I, page 96.

[2) Archives municipales. Série H, non classée. Lettre de M. de Pouilly; autographe.

(3) Emesl d'Hauterive. L'Armée sous la Révolution, page 134.

que toute appréciation personnelle, feront ressortir au lecteur, non seulement la moralité du régiment de Vexin, mais la mentalité spéciale du milieu militaire à l'époque révolutionnaire. Ces lettres de deux colonels d'un même régiment dont l'un est inféodé au parti de l'ancien régime et le second acquis aux idées nouvelles, dépeignent d'un trait l'armée royale et résument admirablement l'attitude des chefs militaires sous la Révolution.

Nous avons vu qu'en 1789, lors des premiers troubles, à Marseille, le régiment de Vexin était sous les ordres du chevalier de Damas qui, en qualité de commandant de la milice bourgeoise, prit part à l'affaire de la Tourette. Ce colonel devint, par la suite, très impopulaire et ne tarda pas à émigrer. Il essaya auparavant de débaucher ses soldats. Ne pouvant y parvenir, il se contenta d'en amener une trentaine à Nice et là, quoique à l'étranger, il s'intitula toujours colonel de Vexin. C'est en cette qualité qu'il écrivit à M. de Pouilly, colonel au 72* régiment (ci-devant Vexin) resté en France, la lettre suivante :

« J'ai dû ignorer jusqu'à ce que vous m'en eussiez fait part. Monsieur, que l'on vous eût nommé lieutenant-colonel du 72" régiment, puisque vous me regardez comme votre chef. Mais je vais vous mettre bien à l'aise.

Le Roi m'a fait la grâce de me confier le commandement du régiment de Vexin. Ce régiment existe pour moi dans la portion qui est à Nice et c'est avec cette portion que je dois correspondre.

Je suis bien assuré qu'elle ne souillera jamais sa gloire par des calomnies et virulentes déclamations, telles celles mises, par je ne sais qui, dans la bouche des sous-officiers et soldats du 72* régiment. C'est un pareil corps que je m'honorerai toujours de commander.

Vous pouvez, Monsieur, vous dispenser de me faire part de vos opinions et de me rendre aucun compte, car nous différons absolument de principes. Je serai invariablement lidèle à ceux que j'ai reçus en naissant et dont j'ai juré au Roi le maintien lorsqu'il m'a fait la grâce de m'admettre à son service et de m'accorder la croix de Saint-Louis.

C'est dans cette vue. Monsieur, que je me rallie,, avec toute

la noblesse française, autour des princes augustes, qui, à défaut de notre infortuné monarque, sont maintenant les chefs de la monarchie.

Puisse ma lettre vous ramener aux véritables principes, dissiper les prestiges qui vous égarent et détruire en vous les fausses idées patriotiques qui vous fascinent les yeux. C'est le dernier vœu que me dicte mon attachement pour vous, Monsieur, et pour la portion du régiment de Vexin que j'aimerais à croire plus égarée que corrompue (1).

Signé : le chevalier de Damas, colonel au régiment de Vexin. »

Le colonel de Pouilly et le régiment tout entier répondirent au chevalier de Damas en ces termes :

« Vous ne trouverez pas étonnant que M. de. Pouilly n'ait pas été le premier à vous annoncer sa nouvelle promotion ; il en a rendu compte où vous deviez être, et non à Tournay, où vous avez porté vos pas, quand on s'est lassé de vous accorder des congés et des appointements en pure perte depuis deux ans.

Puisque vous commandez à Nice, ordonnez donc à MM. Neffanes, Chênaie, Vieille aîné. Branche, Courson et Saulx(2) de payer les dettes qu'ils ont laissées à Marseille en prenant la route de l'étranger.

... Rappelez-vous l'acte de despotisme que vous avez exercé, étant à Marseille, pour contrarier les sous-officiers de votre régiment à l'égard des hommes, en les forçant à signer une lettre circulaire que vous avez dictée et portée vousmême, sans rougir, à Paris.

Où étiez-vous, depuis deux ans, tandis que votre patrie était en si grand danger, moins par les menaces des nations étrangères que par le mécontentement d'un peuple courroucé d'avoir si longtemps subi le joug des despotes ? Où étiez-vous quand, après avoir contribué par vos ordres arbitraires et vos vexations au soulèvement des troupes qui vous avaient été, si mal à propos, confiées, vous avez si lâchement abandonné

(1) Bibliothèque municipale. Section de Provence, Tbe 92.

(2) Officiers au régiment.

votre poste auquel la crise violente du moment aurait dû vous fixer ? Et vous osez encore insulter ce chef et ses subordonnés, qui, au milieu des orages de tout genre, ont tout surmonté pour rester fidèles à leur pays et à leur serment en employant patiemment tous les moyens de rétablir l'ordre parmi des soldats que vos injustices et de trop justes réclamations avaient excités à s'en écarter !...

Vous prenez donc la plus petite partie de la noblesse pour le tout, et vous voulez sans doute parler de cette noblesse d'extraction qui avait toute préséance et tout crédit pour obtenir les distinctions, toutes les places et pensions que la noblesse de province n'avait nul droit de demander. Ceux de cette classe, peu habitués aux menées sourdes de vos courtisans, ont eu le bonheur de n'entrevoir le bien que dans l'exécution des bonnes lois que l'auguste Assemblée vient de présenter. Pour vous, homme de cour, par conséquent corrompu, vous, âme vile et intéressée, sot enthousiaste de vos anciens privilèges qu'il vous faudra tôt ou tard délaisser, poursuivez vos objets d'adulation, mais soyez bien assuré du mépris et de la haine de tous les bons Français.

Croyez-vous que nous avons oublié les ordres arbitraires pour lesquels vous vous autorisiez à tout entreprendre contre nous ? ces vols manifestes sur les demi-soldes des congés et permissions? sur les réparations de l'équipement, habillement et armement, faites à tort sur le compte des soldats? Croyez -vous que nous avons oublié ces ordres clandestins par lesquels vos subordonnés se trouvaient forcés de dépasser la rigueur des ordonnances et des lois? Ne sentez-vous pas au fond de votre cœur atroce ce cri terrible du remords qui doit vous reprocher la mort d'un nommé Lefèvre que vous avez fait mourir par le supplice de la question en le faisant gorger de vin? Certes, c'était là une manière barbare de le corriger. . . Allez, Monsieur, vous pouvez rester où vous êtes et n'attendre de nous que Toubli des maux que vous nous avez fait supporter.

MM. les ofTiciçrs vous rendent toute la justice que vous méritez. Ils ont été témoins de votre belle action à la Tourette, et, comme il ne convient pas de louer les siens, ils laissent aux Marseillais le soin de vous élever un arc de

MARSEILLE RÉVOLUTIOxN'NAIRE 141

triomphe qui transmette à vos nobles descendants l'époque de cette glorieuse journée. En attendant ils méconnaissent votre qualité moderne de colonel de Vexin, dont les trente individus qui composent ce régiment imaginaire portent aussi le nom et cherchent à accréditer à notre détriment que le vrai Vexin, ou le 72", a été s'incorporer avec cette faible partie de la bande noire dont on ne parle plus. Mais tout le monde sait que depuis la fuite honteuse de ces traîtres, le régiment est des plus tranquilles et des plus ardents à s'opposer aux désordres au dedans de l'Etat et surtout à l'incursion de ses ennemis (1). »

Ainsi, voilà, pour une fois, un régiment patriote, chefs compris. Ses sentiments sont ceux du peuple. L'un et l'autre marchent de pair dans la voie des réformes. Cela ne saurait durer.

Par lettre en date du 5 août, le ministre de La Tour du Pin prévient la municipalité de Marseille « qu'il a donné ses ordres » pour le départ du régiment. « Celui d'Ernest, ajoutet-\\, est plus que suffisant pour garder les forts et la citadelle (2). »

Depuis deux ans la ville possédait le régiment de Vexin ; cela lui suffisait. Par ordre supérieur il est remplacé par un régiment étranger qu'elle n'a jamais réclamé. Le ministre qui a critiqué l'attitude de Marseille, quand elle demandait le renvoi des troupes, va lui reprocher maintenant de vouloir retenir un régiment malgré ses ordres.

(1) Bibliothèque municipale. Section de Provence, Fbe 92.

Le chevalier de Damas revint plus tard en France, dans les fourgons de l'étranger. Il lut comblé de titres et d'honneurs. Il commanda, sous la Restauration, la 8e division militaire, dans le commandement de laquelle l'avait précédé Bernadotte. Telle fut, cette fois, la réponse de l'histoire après le règne du sabre de l'an X.

(2) Ariîhives municipales. Série H. Lettre du ministre de la Tour du Pin à la municipalité ; autographe.

La municipalité, en effet, a eu le tort de réclamer, au lieutenant général de Goincy, communication de la patente qui l'établit commandant des troupes en Provence. Il n'en faut pas davantage à ce chef de l'ancien régime pour vouer une haine mortelle à la ville. Il calomnie aussitôt la municipalité et rend compte au ministre de la guerre que les sections se sont rassemblées, que celles-ci, au nombre de 17, ont résolu de s'opposer, par la force, au départ du Vexin, etc. « La ville dit-il, est rebelle, le régiment gangrené. »

C'est là pure invention. Depuis l'affaire du marquis d'Ambert les sections ne se sont plus réunies. Mais il importe ; le coup est lancé. La machination a été ourdie d'avance. Le ministre ne tient aucun compte des protestations de la municipalité et il fait connaître à l'Assemblée nationale que la ville s'oppose à l'exécution des décrets.

La stupeur, l'indignation sont à leur comble à Marseille. Le Conseil général de la Commune, réuni en séance extraordinaire, dénonce l'attitude scandaleuse du ministre et demande à le traduire devant les tribunaux (1). Il vote une adresse à l'Assemblée nationale (2). Le directoire du district certifie authentiquement que depuis six mois les sections n'ont pas été rassemblées (3). Celui du département fait parvenir les motions des sections, les adresses des habitants, les réclamations de la municipalité ; ils se porte garant du loyalisme de la ville, en cette afïaire. Mais le sort en est jeté. Que peuvent signifier toutes ces preuves en regard du rapport d'un agent militaire? La prévention est bien établie, rien ne pourra l'effacer. Sans doute la vérité ressortira à la surface ; mais dans les hautes sphères on croira toujours que la ville est coupable. En veut-on la preuve ?

L'ordre du départ de Vexin a été donné le 17 août pour le

(1) Archives municipales. Registre de délibérations du Conseil général de la commune. Tome II, pages 74 et 75.

(2) Archives municipales. Registre de délibérations du Conseil général de la commune. Tome II, pages 76 et 77. Voir ce document aux pièces justificatives, no 5.

(3) Archives municipales. Série H, non classée. Lettre du district à la municipalité ; autographe.

28 du même mois. Le 21, le directoire du département fait préparer l'étape à la municipalité d'Aubagne ; le régiment va parlir (1). Il n'en est rien. La dénonciation du commandant de la 8« division militaire a porté ses fruits et le ministre, qui a saisi, entre temps, l'occasion de montrer, une fois de plus, le pouvoir exécutif sans force en face des municipalités, donne lui-même l'ordre de surseoir au départ pour éviter des troubles !. . . Pour accentuer les torts de la municipalité, et faire vibrer la corde patriotique à son détriment, il fait ressortir à l'Assemblée nationale le besoin de renforcer l'effectif des frontières. Puis il fournit, à ce sujet, à la ville de Marseille, des explications que celle-ci ne lui a point réclamées (2). Seul, le colonel du Vexin qui considère, étant données les circonstances, le départ du régiment « comme une punition », demande, le 24 août, au lieutenant général de Coinoy le maintien de ce corps, à Marseille (3).

Les manœuvres du pouvoir exécutif ont pleinement réussi ; l'effet est produit. En conséquence l'ordre du départ est repris. Le lieutenant général de Coincy l'annonce en ces termes, à la municipalité de Marseille à la date du 7 octobre :

«... Le ministre, Messieurs, m'écrit de m'occuper de mettre à exécution les ordres de sa Majesté. . . Il m'est aussi recommandé de me concerter pour ce mouvement avec la municipalité de Marseille qui emploiera vraisemblablement tous les moyens qui sont en son pouvoir pour que cette disposition ne rencontre plus d'obstacles. . . (4). »

La municipalité, qui croit encore à l'bonneur militaire du vieux général fait naïvement appel à sa bonne foi. «... Personne mieux que vous, Monsieur, dit-elle, ne sait si ces obstacles ont existé par notre faute Les lettres que nous

(It Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. Département. Liasse 50.

(2) Archives municipales. Registre des lettres reçues, commencé le 5 avril 1790. No 10, page 132.

(3) Archives municipales. Registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790. No 29, page 268.

(4) Archives municipales. Registre des lettres reçues, commencé le 9 septembre 1790. No 30, page 74.

VOUS avons écrites déposent contre cette calomnie et votre équité nous aiderait, au besoin à la repousser. . . (1). »

Enfin, le 18 octobre, le régiment de Vexin quitte Marseille. Ce départ qui s'effectua dans la plus grande tranquillité servit à prouver combien étaient fausses les inculpations du ministre (2). Ernest-Suisse qui restait seul dans la ville fut chargé d'occuper les forts (3).

Au moment du départ de Vexin, Marseille était agitée par les suites de l'afïaire Lieutaud et les menées contre-r-^volutionnaires qui s'étendaient alors dans toute la région du Midi. Des bruits de guerre, signes avant-coureurs des futures hostilités, venaient accroître la méfiance naturelle des esprits. Déjà, le 16 juillet, la municipalité de Cette avait dénoncé tout

(1) Archives municipales. Registre de correspondance écrite, commencé le 5 avril 1790, no 41, page 240.

(2) Lourdes. Histoire de la Révolution en Provence. Tome I, p. 307.

(3) Historique du régiment de Vexin. — Le régiment de Vexin fut créé par ordonnance du 1er mars 1674 et formé à Montpellier, par le marquis de Castries. Fait brillamment ses premières armes en Catalogne à la bataille d'Espouilles (1677). Occupe Casai pendant 2 ans (1681-1683). Revient en Catalogne (1684). Passe à l'armée de Flandre (1690). A Fleurus 18 officiers sont mis hors de combat. Fait le siège de Mons (1691). Est envoyé en Alsace, puis sur les Alpes (1695). Prend part à l'expédition de Villeroy U702). Suit Vendôme, l'an d'aprés,dans le Tyrol. Se rend en Flandre (1707). Assiste à la bataille d'Oudenarde (1708) Participé à celle de Malplaquet (1709). Prend part à la bataille de Denain (1712) et passe l'année suivante à l'armée d'Allemagne.

En 1727, on le retrouve au camp de la Sambre. Passe en Italie en 1734. ipendant la guerre de Sept ans il fait partie de l'avant-garde de l'armée de Hanovre. Assiste à la bataille d'Hastembeck. En 1762 il est affecté au service des Colonies et va aux Antilles. Revient en France ('1771-1773). Tient garnison à Marseille (1788).

En 1792, le 1er bataillon est envoyé à l'armée du Nord. Défend Valenciennes. Fait partie de l'armée de l'Ouest. Est amalgamé le 21 décembre 1796 dans la 70^ demi-brigade de 2e formation.

Le 2e bataillon fait partie de l'armée du Var. Se signale à la conquête du comté de Nice. Au combat de Sospel, il forme la tête de colonne du centre dirigée par d'Anselme lui-même. Passe à l'armée des Pyrénées-Orientales. Forme, le 5 avril 1795, le noyau de la 124* demi-brigrade. Se fond également en 1796 dans la 70e demi-brigade de 2e formation (armée des Côtes de l'Océan).

MARSEILLE RÉVOLUTIONNAIBE 145

un plan de contre-révolution que devaient soutenir l'Espagne, la Sardaigne et l'Autriche coalisées Les foyers d'insurrection étaient désignés : Aigues-Mortes, Agde, Toulouse, Montauban, Lyon devaient donner le signal de la révolte. Le 2 août, le procureur général syndic des Pyrénées-Orientales écrit à la municipalité que l'Espagne arme et qu'une flotte cingle vers Mahon. Il propose d'entretenir une correspondance suivie, car, ajoute-t-il, « il serait peut-être dangereux de se reposer dans une parfaite sécurité, au moment où nos ennemis se préparent à insulter nos côtes.» Deux jours après, les officiers municipaux de Toulon annoncent qu'une flotte anglaise croise dans les eaux de la Méditerranée, aux environs de Villefranche. Le littoral, depuis Port-Vendres jusqu'à Antibes, est rais aussitôt en état de défense. La municipalité de cette dernière ville fait connaître, le 9, que tous les canons sont en batterie et que les habitants ont juré « à la face du ciel » de vivre libres ou de mourir. Celle de Marseille, à son tour, passe rapidement l'inspection des batteries de la rade et demande à Toulon quatre pièces de gros calibre. Une correspondance active s'échange entre les villes frontières. Marseille offre de voler, « au premier signal » au secours de celles qui sont menacées d'une invasion probable de la part du roi de Sardaigne. Les officiers municipaux de Barcelonnette répondent qu'ils se défendront « jusqu'au dernier soupir. »

Telles sont les alarmes extérieures. A l'intérieur la situation est loin d'être satisfaisante. L'émigration a tari danssasoiirv^e la richesse du pays. Les affaires languissent, le commerce périclite de plus en plus ; le peuple est voué par la misère au désespoir. Les représentants de l'ancien régime qui n'ont pas émigré lui mettent le marché à la main. C'est le moment que choisissent les aristocrates pour recruter des adhérents. De l'argent est répandu parmi les ouvriers. Tous les moyens de pression sont employés. La tête de la contre-révolution rsl à Turin et à Nice, où le parti des princes a pour chef M. de Colonne. Des ramifications, comme autant d'antennes, s'étendent dans toute la région du Midi, dans les grandes villes principalement. Les insurrections de Nimes, Montauban, Toulouse, sont des coups de sonde. Il est certain qu'à un signal donné la Révolution va se trouver en face de l'invasion

étrangère et d'une guerre civile. Il y a de l'orage dans l'air. Chacun se méfie de son voisin. L'ami de la veille passe à l'ennemi et l'on ne sait plus de quel rôté diriger ses regards. Mais les municipalités et les clubs veillent. A Marseille, grâce à eux, le complot est découvert à temps. Il va en être de même à Aix, où se trouve en garnison le régiment de Lyonnais.

Dans cette ville aristocratique, qui est le refuge des royalistes de l'ancienne Provence, les esprits sont fort surexcités. Au mois de mai, à l'instigation de celui qui venait de s'établir à Marseille^ un club s'était formé sous le titre des « Amis de la Constitution ». Mais devant les menaces des partisans de l'ancien régime, son action parut insuffisante et un deuxième club fut organisé. Il eut pour titre: les «Antipolitiques». Ce dernier prit bientôt une telle influence que les royalistes lui opposèrent secrètement un troisième club, celui des «Amis du clergé et du roi», dont les projets transpirèrent bientôt. Sous le couvert de la religion, il s'agissait, le moment venu, de soutenir le trône par l'emploi de la force. Presque tous les officiers de Lyonnais, sous l'inspiration d'un vieux militaire, le chevalier de Guiramand, participèrent à sa formation. On devait plus tard arborer la cocarde blanche ; en attendant le signe de ralliement consistait en un bouton blanc porté au chapeau.

Le 12 décembre, dans l'après-midi, l'ancien club des Amis de la Constitution, prévoyant un coup de main de la part des aristocrates, se rend à la chapelle des Dames pour «cimenter un traité d'alliance » avec le club des Antipolitiqaes. Les serments les plus solennels sont échangés de part et d'autre et après s'être juré « une fidélité inviolable», les deux assemblées réunies, président en tête, se dirigent vers le couvent des Bernardines qui est le siège du club des Amis de la Constitution .

En passant sur le cours Mirabeau, les membres des Sociétés populaires sont hués par les partisans des « Amis du clergé et du roi », ré unis au café Guion. Des coups de sifflet se font entendre. Néanmoins, les deux Assemblées continuent leur chemin. Cette attitude, indiflférente en apparence, excite la bile de M. de Guiramand qui se trouve sur le seuil de la

porte et ne cesse de répéter : « Où va cette canaille ? » Le vieux chevalier a tort d'ajouter : « Si quelqu'un s'arrête, je lui brûle la cervelle, » Un retardataire, le nommé Pascal, croit devoir lui dire : « Vous n'auriez sans doute pas assez de cœur pour le faire. » Aussitôt, M. de Guiramand lâche sur lui deux coups de pistolet qui ratent l'un et l'autre. Le sieur Pascal s'élance sur le chevalier qu'il repousse dans le vestibule de la maison. Là, il se voit entouré par plus de vingt officiers de Lyonnais qui fondent sur lui le pistolet au poing, l'épée à la main. Mais les coups de pistolet ont attiré l'attention de la foule : celle-ci, à son tour, pénètre dans le vestibule. Un corps à corps s'engage. La foule est de plus en plus nombreuse. Quand les officiers ont déchargé leurs armes dans le tas, ils fendent les rangs à coups d'épée et « frappant, frappés », se sauvent en courant à leur caserne, située en dehors des portes de la ville (1).

(1) Dans les Origines de la Finance conte mpor aine, Xome II. page 317,Taine raconte de tout autre façon cet épisode. Sa vei-sion est diamétralement opposée à la nôtre. D'après lui, ce serait la foule qui a excité au meurtre, par ses cris hostiles, les officiers de Lyonnais, lesquels n'auraient fait usage de leurs armes qu'à la dernière extrémité. Cette version erronée ferait sourire, si le talent personnel de l'auteur ne donnait malheureusement crédit à cette légende. Il n'entre pas cependant dans le cadre de notre étude de réfuter d'un bout à l'autre le grand écrivain. Nous prions seulement le lecteur, pour l'instant, de comparer les sources. Taine s'est uniquement basé pour écrire cette page de son histoire :

l» Sur les rapports des commissaires envoyés par le roi et l'Assemblée nationale (Archives nationales, F-7, 3195).

''i° Sur les articles du Mercure de France et notamment sur une lettre des sept officiers détenus dans les prisons d'Aix à la suite de cette affaire.

Nos sources sont les suivantes :

lo Registres de correspondance et de délibérations des directoires du département et des districts ;

•2o Registres de correspondance et de délibérations de la municipalité de Marseille.

3« Correspondance des clubs d'Aix et de Marseille.

4» Dépositions des officiers de Lyonnais patriotes ;

5° Dépositions de la foule faites au grefiFe du tribunal du district; 117 dépositions concordantes nous ont fourni la matière du résumé succinct qui parait ici.

Le lecteur ftourra remarquer, comme nous, que les sources de Taine émanent, de façon générale (et ceci parait être un principe chez l'auteur), de personnalités ayant en horreur la Révolution. Il est peu d'écrivains, à notre avis, qui aient écrit l'histoire de façon plus partiale. Taine raconte

148 MARSEILLE BÉVOLUTIONNAIRE

Tous cependant ne peuvent rejoindre. La foule s'empare de sept d'entre eux et les conduit à l'Hôtel de Ville, où ils trouvent un refuge au milieu des officiers municipaux, alors en séance. Le directoire du département, devant le tumulte qui grandit à chaque instant, fait éclairer toutes les rues et fermer les portes de la ville. La garde nationale est convoquée ; le régiment de Lyonnais reçoit l'ordre de rester consigné dans sa caserne.

Mais le calme est loin de se rétablir. C'est alors qu'en prévision de nouveaux troubles le» administrations réunies font appel, dans la nuit, à 400 soldats suisses, en garnison à Marseille, et à autant de gardes nationaux de cette ville. La municipalité donne l'ordre de murer les portes et fenêtres du café Guion. Des mandats d'arrêt sont lancés contre les perturbateurs ; la garde nationale court à leur recherche. Toute la ville est en ébuUition.

Tandis que tout cela se passait, les officiers du régiment de Lyonnais qui avaient pu franchir les portes s'étaient rendus à la caserne. A peine arrivés, de leur propre autorité, ils font battre 'le rappel. Le capitaine de Valais rassemble le régiment en bataille, par compagnies. Des cartouches sont distribuées aux soldats à la hâte. Les officiers, pour assouvir leurs

notamment que les assemblées patriotiques « passent el repassent » devant le café Guion et que chaque fois .la foule « huait et sifflait » les officiers « qui jouaient paisiblement ». Donc, à le croire, cette affaire aurait été suscitée par les membres du club. Cela est si peu vrai, que quand la rixe se produisit, les deux assemblées t'itaient parvenues au haut du Cours et avaient tourné au coin d'une rue. Ce ne fut qu'en séance, aux Bernardines, qu'elles apprirent les événements.

Il faut retenir de Taine les expressions « passent et repassent ». Ces trois mots, placés en tête du récit, découvrent la pensée de l'auteur qui essaie d'établir la préméditation. Et cependant, quoi de plus naturel et de plus logique que la marche des Assemblées ? Le Cours est la route qu'elles doivent Suivre. Les amis de la Constitution passent une première fois pour se rendre à la chapelle des Dames. Ils repassent ensuite, accompagnés des Antipolitiques, pour regagner les Bernardines. Y a-t-il la quelque chose d'extraordinaire ?

MARSEILLE RÉVOLUTIONNAIRB 149

rancunes et délivrer leurs camarades, ne craignent point d'opposer au peuple le régiment.

Tout à coup, dans le silence émouvant de la nuit, un commandant bref retentit : « Par le flanc droit ». Mais, ô stupeur, la compagnie des grenadiers, qui est en tête, reste immobile. Pour la première fois, depuis des siècles, les soldats refusent d'obéir. Il faudra marcher sur les braves grenadiers pour sortir de la caserne.

Qui donc peut ainsi s'opposer à un ordre du commandement ? Quel est le chef qui refuse de participer à l'exécution du mouvement ? C'est un sous-lieutenant nommé Ferréol qui a prêché à ses soldats la désobéissance. « L'armée, dit-il, est faite pour rétablir l'ordre et non pour créer du désordre et tirer sur le peuple. » Il est aussitôt entouré, blâmé. Ses camarades traitent de lâche ce vieux serviteur de 50 ans qui doit son épaulette à 26 ans de services sur les champs de bataille (1).

Sur ces entrefaites, le major delà Volvène arrive. Il voit les tambours prêts à partir, en dehors de la porte du quartier, le régiment moitié par le flanc, moitié en bataille. Il demande des explications. Les officiers le supplient de faire partir le régiment : « — Messieurs, leur répond la Volvène, je ne puis faire marcher la troupe sans en être requis. »

« — Faites-le pour nous », s'écrient, en chœur les lieutenants et capitaines. « Il y a par la ville de nos camarades et soldats ; il faut aller les délivrer. »

Pour toute réponse, le major fait rentrer les tambours et donne l'ordre au régiment de rester en bataille. Puis il se rend à l'Hôtel de Ville.

Pendant son absence le capitaine de Valais essaie vainement défaire mouvoir la troupe. Les officiers, parmi lesquels on remarque MM. Latour, d'Iprès, Lambestey, Brossard, excitent leurs hommes. Peine perdue ; l'exemple des grena-

(1) L'ancien régime, malgré son despotisme, laissa toujours une porte ouverte dans l'armée, aux sous-officiers qui se conduisaient brillamment. Les grades d'officiers subalternes, dans la compagnie des grenadiers, leur étaient généralement attribués. C'est ce qui explique l'élévalion de Ferréol, déjà sous-lieutenant, à celte époque, depuis quelques années.

diers est contagieux. Un lieutenant s'écrie : « N'y aura-t-il donc pas quelques hommes de bonne volonté pour nous suivre (1) ? » Les soldats et les bas officiers restent immobiles, froids, inertes. L'armée de l'ancien régime a vécu. Le soufïle de la Révolution vient de passer sur le vieux régiment de Lyonnais rassemblé. Une auréole couvre déjà ce héros à la tête de ses grenadiers ; le régiment a les yeux fixés sur lui. Il appartient désormais à la Nation.

La nouvelle de la prise d'armes de Lyonnais se répand en ville. Les administrations réunies comprennent le danger. Le directoire du département donne l'ordre au major de la Volvène de quitter Aix, immédiatement, avec sa troupe. Le régiment obéit, docile, à la réquisition des magistrats du peuple. Il part, la mort dans l'âme, à cinq heures du matin et « sans battre tambour ». Un bataillon se dirige sur Lambesc ; l'autre se rend à Roquevaire.

Mais tout en l'éloignant, par mesure d'ordre, la Ville rend hommage à ses bons sentiments. La Société des Amis de la Constitution présente au directoire dix officiers patriotes, dont l'aumônier (2). Elle vote ses félicitations

il) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. Département, Liasse 105. (Extrait du greffe criminel du district d'Aix. Dépositions des témoins nos 1, 2, 16, 30, 85, 87 et 90.

Registre de correspondance du directoire, tome I, page 235.

Que le lecteur relise les pages 316 à 320 des Origines de la France contemporaine, tome II, queTaine a consacrées à l'étude de ce qu'il appelle une sédition populaire. Il n'y trouvera pas trace de la prise d'armes du Lyonnais !... Est-ce que les rapports des commissaires du roi, qu'il a consultés aux Archives nationales, n'en feraient pas mention ?

De deux choses l'une : ou Taine a volontairement passé sous silence la prise d'armes du Lyonnais, et dans ce cas il a tronqué les rapports mêmes de ces agents du roi, où ces l'apports étaient incomplets. Dans ce dernier cas, la faiblesse de la documentation de l'auteur des Origines de la France contemporaine ne laisse aucun doute et témoigne, d'autre part, de l'emploi qu'il en a fait.

(2) Ce sont MM. Henry, Bourgeois, Sisterne, Ferréol, EscofUer, Leclerc, Lavorède, aumônier ; Leclerc, quartier-maitre ; Boisseau, chirurgienmajor ; Dumortier, lieutenant de grenadiers. (Les quatre derniers étaient membres du Club).

Archives des Bouches-du-Rhône. Registre de délibérations du directoire du département. Tome L m, 2, page 424.

à Ferréol (1) et demande pour lui de l'avancement Quand le roi, le 27 décembre, donnera l'ordre au régiment de Lyonnais de se rendre à Montpellier, le club profitera de son passage pour donner une fête civique en son honneur (2).

Nous ne pouvons passer sous silence les événements qui suivirent après le départ de Lyonnais. Les 400 Suisses d'Ernest et les 400 gardes nationaux de Marseille arrivèrent à Aix le 14 décembre, dans l'après-midi. La fermentation était toujours grande en ville. Les mandats d'arrêt lancés contre les fauteurs de troubles venaient de recevoir leur exécution. Pascalis, qui dirigeait le mouvement contre-révolutionnaire, ainsi que de la Roquette, furent saisis et traduits à la maison d'arrêt.

Des bruits sinistres circulèrent bientôt. On parlait de forcer les prisons et de mettre à mort les prisonniers. Le peuple.

yi) Ferréol obtint, par la suite, un avancement très rapide, grâce à la recommandation des clubs et des municipalités. Nommé peu après lieutenant-colonel du 1" bataillon des volontaires des Rouclies-du-Rhône, il abandonna ce commandement en faveur de Ribotty. En 1793, on le retrouve à Bastia, en qualité de général de brigade, gouverneur de la place. Il défendit héroïquement la ville contre les Anglais.

(2) Historique de Lyonnais. — Le régiment de Lyonnais est créé, le 13 novembre 1606. par le marquis de Villeroy. Fait ses premières armes en Italie, avec Lesdiguiéres (1617).

On le retrouve en Espagne en 1640. Assistée la bataille de Lérida. Est rappelé en France par les troubles de la Fronde. Retourne en Italie en 1653.

Prend part à la première expédition de la Franche-Comté (1668) ; puis à la seconde. Perd 120 hommes à l'attaque de Gray (16741. Part pour la Flandre (1676). Se distingue aux sièges de Landrecies, de Condé, de Maëstricht. Assiste à la bataille de Xeerwinden (1693).

Combat en Italie pendant la Guerre de Succession d'Espagne. Revient en France après avoir perdu les trois quafts de son effectif. Retourne en Flandre. Prend part aux barailles d'Oudenarde (1708), de Malplaquet (1709). Se conduit héroïquement à Denain (1712).

Fait partie de l'expédition d'Allemagne pendant la Guerre de Sept Ans. Se trouve à la bataille d'Hastembeck, puis à la prise de Minden. Capitule dans cette dernière place (1758), d'où 1.500 hommes parviennent à s'échapper sous le commandement d'un caporal. Est dédoublé à Calais en 1774.

Les 1er et 3e bataillons deviennent le 28e régiment qui participe à l'expédition de Minorque (1781). Revient en France en 1783. Tient garnison à Aix (1790) puisa Nimes (1791) et enfin à Mende (1792).

Est envoyé à l'arinèe du Rhin. Est amalgamé, en 1794. dans les 53» et 54» demi-brigades.

« prompt dans sa colère », se rendait compte maintenant du péril qu'il avait couru.

Le 16 décembre, des groupes nombreux se forment subitement de toutes parts. Une foule immense débouche, à la fois, de toutes les rues sur le Cours et se dirige vers les prisons. Les administrations réunies convoquent la garde nationale . Le chef, seul, accourt et fait connaître aux autorités que sa troupe s'est fondue dans la multitude et qu'il ne lui reste plus

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L,e Cours Mirabeau à Aix, en 1790 (Collection Arbaud)

un seul homme. La municipalité réquisitionne à la hâte les 400 Suisses d'Ernest et le bataillon marseillais. Mais que peuvent véritablement 800 hommes en face d'une pareille foule en délire ?

D'ailleurs, aucune autorité n'ose proclamer la loi martiale et les officiers municipaux se disent, peut-être, qu'il vaut mieux sacrifier la vie de quelques conspirateurs que de verser le sang du peuple. Les portes des prisons sont forcées. La foule

s'empare des deux prisonniers et les pend au milieu du Cours. Quant au chevalier de Guiramand, qui s'était réfugié à la campagne, il est amené sur le fours et subit bientôt le même sort. Les Suisses et la garde nationale de Marseille assistent, impassibles, à ces exé-^utions-Un officier municipal, qui voulait haranguer la foule, reçoit un coup de sabre.

Le peuple, que l'on égare toujours pour lui donner des torts, fut grandement coupable en cette afïaire. L'historien ne saurait excuser de telles atrocités. Mais si quelque chose peut atténuer l'horreur des assassinats politiques, c'est que ceux qui en sont les victimes sont généralement les premiers qui ont armé les bras des assassins.

L'Assemblée nationale s'occupa de l'afïaire d'Aix et le roi nomma trois commissaires civils revêtus de pouvoirs étendus pour juger en dernier ressort les coupables qui avaient échappé à la justice du peuple. Quelle mission pouvait être celle de ces agents du roi, chargés d'enquêter sur les faits et gestes d'hommes politiques dévoués à la cour et auxquels on ne pouvait reprocher que de s'être laissé prendre ? On ne juge pas un crime politique dans le sein du parti qui l'a suscité.

Le grand contempteur de la souveraineté nationale a vraiment beau jeu, dans sa « Constitution appliquée », lorsqu'il prend uniquement pour base de documentation les rapports de ces commissaires et les lettres des prisonniers. Dans toute affaire qui doit être jugée, soit par un tribunal, soit par l'opinion, il est de toute justice d'entendre les deux parties. Taine, dans son ouvrage, est le procureur du roi de la Révolution. Si nous nous contentons comme lui des charges d'accusation et que nous supprimions les avocats, c'est-à-dire ceux qui ont fait la Révolution et l'ont soutenue envers et contre tous, assemblées et pouvoirs publics, il ne restera plus, en face « du vice élégant de la cour, » que la malpropreté repoussante du peuple dont le crime est « horrible à voir. »

Dans une proclamation que les commissaires civils publièrent en janvier 1791, pour calmer l'efïervescence populaire,

ils font presque l'apologie des coupables. « Sans doute,

disent-ils, il est encore des hommes attachés aux anciens abus, des hommes qui regrettent leurs chaînes parce qu'elles

étaient dorées Laissez-les se punir eux-mêmes par le

chagrin qui les dévore Peu d'àmes ont reçu de la nature

assez de force et d'élévation pour faire volontiers le sacrifice des privilèges honorifiques et utiles qu'une longue possession leur rendait plus chers, et pour arborer, avec joie, l'étendard de l'égalité »

Paroles très justes et pleines de sens, dignes d'être entendues de nos jours. Mais en temps de révolution ce sont là des abstractions que le peuple ne peut saisir ni entendre. La mission des commissaires échoua piteusement. Gomme il fallait s'y attendre, le rapport fut défavorable aux autorités, à la garde nationale, au peuple, enfin. Il y eut, en France, jine ville de plus en état de rébellion.

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