‹ Marseille révolutionnaire; l'armée-nationChapitre 8 sur 44 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. La Constituante ne sait pas tire?' parti des foras populaires mises en mouvement. — Robespierre pose, le premier, le principe de la Nationarmée. — Création des bataillons de volontaires nationaux. — II. — Mesures prises par la m.unicipalité de Marseille en ce qui a trait à l'armement de la garde nationale. — III. A Chabillement et à l'équipement. — Inertie du législateur. — Pénurie des approvisionnements de toute espèce. — IV. Discipline et cohésion de la garde nationale m.arseillaise. — L'instinct guerrier s' empare de cette masse armée de 18.000 homtnes. — Première expédition d'Avignon (juillet 1791). — — V. Organisation définitive de la garde nationale. — Loi du 14. octobre 1791. — A Marseille la classe aisée ou riche refuse de participer à la défense nationale. — Forces globales du département.

On a pu remarquer, à propos de l'incident du Lyonnais, qu'une partie des officiers de l'ancienne armée est déjà acquise aux nouveaux principes. Sans être patriotes à la façon de Ferréol, certains d'entre eux sont néanmoins partisans de l'évolution qui anime les masses. Cette constatation a son importance. Après la guerre d'Amérique, la monarchie, elle-même, avait, en efifet, jeté le mécontentement dans les rangs des officiers subalternes. Le secours donné par le gouvernement monarchique de la France à la République des Etats- Unis avait eu pour résultat de faire pressentir le moment où

tous les hommes de valeur, quelle que fût leur naissance, pourraient aspirer aux plus hauts commandements militaires. Aussi, le parti de la Cour, effrayé de ce vague instinct qui conduisait alors sous les drapeaux cette génération héroïque de la Révolution, imbue des idées philosophiques du dixhuitième siècle, prit à son égard une mesure bien impolitiqne. L'ordonnance du 22 mai 1781 exigea, pour être officier, la preuve de quatre quartiers de noblesse. De plus, le comte de Saint-Germain, en diminuant de moitié le nombre des compagnies, sema des germes de découragement parmi cette petite noblesse sans fortune qui n'avait eu, jusqu'ici, pour refuge, que le métier des armes. Quand la Révolution éclata, l'armée, très belle, en apparence, était profondément divisée. Le corps d'officiers était loin d'offrir uue masse compacte entièrement dévouée à son roi. De sourdes rancunes s'amoncelaient et l'irritation grandissante devait nécessairement amener, par la force même des événements, une scission complète entre les officiers d'origine modeste et le parti de la Cour dont l'intransigeance maladive préparait la ruine totale. Si le roi avait su s'attirer le dévouement absolu de la petite noblesse, le corps d'officiers, tout entier, aurait émigré après Varennes. En réalité, à part les grands chefs militaires, 2.000 officiers, seulement, refusèrent de prêter serment et quittèrent l'armée. Sans doute ceux qui restèrent à leur poste étaient plutôt des libéraux que des jacobins; mais, du moins, d'une façon générale, ils n'entravèrent pas, par la suite, l'œuvre de la Révolution et leur attitude contribua, pour beaucoup, à éloigner des lattes politiques la grande masse de l'armée qui assista, impassible, à de très rares exceptions près, aux grands événements de cette période troublée. Grâce à eux et à l'admirable corps des sous-officiers de l'époque, l'armée, après la fuite du roi et le départ pour l'étranger de l'élément désorganisateur, conserva ce véritable sens moral qui doit diriger en tout temps tous ses actes dans un pays bien organisé.

Le rapprochement entre la garde nationale et les troupes réglées qui, pour beaucoup d'esprits, semblait impossible à envisager en 1789, devenait dès lors inévitable. La nécessité en lit une loi. En 1790, il paraissait urgent, en raison des alar-

mes extérieures, de tirer parti des forces nationales mises en mouvement. Le législateur n'a prévu, il est vrai, que la guerre défensive, mais il importe de prendre des mesures pour la réorganisation de l'armée de ligne qui ne se recrute plus. Dubois-Crancé ne s'était point trompé dans ses prévisions ; l'eftectif de l'armée était subitement tombé de 154.000 hommes à 115.000.

Sur la proposition de Lameth, on se décide, enfin, à faire appel à la garde nationale et même directement au peuple. 100000 « auxiliaires » devront compléter éventuellement l'armée de ligne. Ces auxiliaires s'engageront à marcher avec elle en temps de guerre. Pendant trois ans ils seront à la disposition du ministre. En attendant, ils peuvent vaquer à leurs occupalions habituelles, deviennent de droit citoyens actifs et une solde de trois sous par jour leur est attribuée (1).

Malgré tous ces avantages, ce moyen bâtard de recrutement ne pouvait réussir et il fut loin, en effet, de porter ses fruits. En 1790, les gardes nationales étaient complètement organisées et le paysan français qui venait de conquérir sa liberté ne voulait plus l'aliéner au profit du monarque. Le peuple considérait toujours l'armée de ligne comme un organe à part du reste de la nation. Il sentait d'instinct que 1 instrument de parti viendrait se fondre, un jour ou l'autre, dans la garde nationale, et il n'admettait pas le principe de la division des forces posé par la loi du 12 décembre 1790 : une garde nationale pour l'intérieur, une armée permanente contre l'ennemi du dehors.

Nous sommes loin encore de la Nation-armée, telle qu'elle apparaît à nos yeux, de nos jours. Un député du clergé de Marseille, de Villeneuve-Bargemont, réussit, cependant, quelques jours après, à faire apporter un tempérament à cette loi. Il fit adopter, par l'Assemblée nationale, une motion invitant, à l'avenir, les troupes réglées à se joindre, le cas échéant, à la garde nationale, pour assurer la paix publique (2). C'était

U) Archives municipales. Série S. Affiches. Décrets des 8 et 10 février, 7 et 9 mars 1791.

(2) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome IV, page 7.

un pas de fait vers l'union des forces que le danger commun réunira plus tard sur les frontières. Mais en temps de paix, et dans l'intérieur du territoire, la démarcation subsiste de par la volonté même du législateur.

Cependant, il semble qu'on aurait dû tenir compte, plus tôt, de la manifestation des vœux populaires. Que signifient ces distinctions de force extérieure et intérieure devant le danger de la patrie ? Quand la Constitution est menacée, le peuple se lève pour la défendre ; quand le sol est envahi, le peuple entier doit prendre les armes. L'effort doit être unique et dirigé vers un but commun. Le citoyen français ne peut comprendre autrement sa mission. Il est curieux de relater les mesures prise, par exemple, par un département frontière, en 1790, devant les menaces de la Sardaigne.

« Nos frères du Var, écrit à la date du 6 octobre, le directoire des Basses-Alpes, à celui des Bouches-du-Rhône, craignent d'être attaqués; nous leur devons des secours si les circonstances l'exigent. Tenons-nous prêts à les leur donner.» Dans une proclamation adressée à la garde nationale du département, l'administration exhorte les citoyens à entrer dans les bataillons qui devront marcher. « L'amour de la patrie, dit-elle, le veut impérieusement ; l'honneur vous l'ordonne ; votre plus grand intérêt l'exige. » La pensée de compter exclusivement sur l'armée de ligne est déjà bien loin. Une organisation d'ensemble est prévue. Il sera pris un volontaire sur dix citoyens actifs ; 60 compagnies seront ainsi formées. Digne, Valensole, Forcalquier, Sisteron, Castellane et Barcelonnette devront lever chacune un bataillon à dix compagies. Le commandant général est désigné : c'est M. de Brunet, colonel au régiment provincial d'Auxonne (1).

Voilà certes des indications, mais la Constituante, dominée par le parti militaire de la Cour^ nous ne saurions trop le répéter, ne veut entendre parler, à aucun prix, de la collaboration des forces populaires. La loi , portant organisation définitive de la garde nationale, ne paraîtra même que le 14 octobre 1791.

(1) Archives municipales. Série H, non classée.

Il y avait cependant un parti, celui du peuple, qui, depuis longtemps, entrevoyait l'avenir. En février 1791, Robespierre pose le principe de la Nation-armée. «... Tout homme, ditil, a le droit d'être armé pour sa défense personnelle et pour celle de ses semblables. . . Tout citoyen a un droit égal et une égale obligation de défendre sa patrie. . . La garde nationale ne peut être que la Nation-armée, se levant au bruit du danger pour défendre ses droits, sa liberté et sa sûreté. . . »

Mais les événements, eux-mêmes, mettront bientôt le législateur en demeure de tirer parti des forces populaires. Après la fuite du roi, l'Assemblée nationale vote, enfin, la mise en activité de la garde nationale et la levée immédiate, le 3 juillet, de 28.030 hommes dans les départements frontières. Puis elle s'enhardit et décide qu'il sera pris un volontaire sur vingt gardes nationaux. Le contingent à fournir est porté à 97.000 hommes, le 22 juillet, et à lOl.OOO. le 17 août. Il est ainsi formé 169 bataillons à 574 hommes. Dès le 25 septembre, le ministre fait connaître que 60 d'entre eux se sont déjà rendus aux destinations qui leur ont été assignées. C'est là, enfin, la première application de la levée des bataillons de volontaires nationaux. Au fur et à mesure des besoins on fera maintenant appel sans discontinuer à la garde nationale.

Les bataillons de volontaires, que le besoin mec sur pied, devront marcher isolément et ne seront pas confondus avec les troupes de ligne. Le législateur fera encore bien des efforts pour obtenir le recrutement de ces dernières ; la mesure prise à l'égard des volontaires, qui ne sont appelés que pour une campagne seulement, n'est que transitoire. C'est toujours le même principe de la division des forces qui subsistera jusqu'à l'amalgame. Dans la séance du 24 février 1792, l'Assemblée législative, elle-même, « considérant qu'il est nécessaire de conserver à chaque arme l'intégrité de sa composition », exhorte les citoyens non incorporés dans les bataillons de volontaires à prendre du service dans les régiments. Des primes d'engagement sont offertes : 80 livres dans l'infanterie, 12) livres dans l'artillerie et le génie. Il est alloué aux volontaires des troupes de ligne trois sous par lieue pour se rendre à destination.

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Ce décret n'eut guère plus de succès que les précédents . Les municipalités sont unanimes à déclarer que devant le danger de la patrie les volontaires sont prêts à se dévouer, mais qu'ils veulent marcher ensemble par communes, par districts, avec des chefs nommés par le système de l'élection (1). Ceux qui, alléchés par l'appât des primes, vont compléter l'armée de ligne ne sont, la plupart du temps, que des citoyens non actifs, atteints d'infirmités les rendant inaptes à un service de guerre. Les chefs de corps les renvoient, généralement. A plusieurs reprises, le directoire des Bouches-du- Rhône prévient les municipalités d'écarter avec soin les recrues qui, « soit pour infirmités ou flétrissures, ou par défaut de taille », se présenteront pour signer un engagement (2). Généralement ce sont des vagabonds qui, sachant à l'avance qu'ils ne seront point ad'.eptés, signent parfois plusieurs engagements successifs afin de percevoir les primes.

Le véritable défenseur de la patrie, celui qui fait volontiers le sacrifice de sa vie, s'incorpore uniquement dans les bataillons de volontaires. Quand, par exception, il est appelé à servir dans un régiment il a bien soin de spécifier qu'il tient « à rester sans paie, ni solde », pendant tout le temps de la guerre, afin d'être libre de retourner dans ses foyers, la campagne finie (3). »

(1) Archives des Bouches-du-Rliône. Série L. Département. Liasse 117.

(2) Archives des Bouclies-du-Rhône. Série L. Département. Liasse 66. Arrêté du 4 avril 1792.

(3) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. District d'Aix. Liasse des Antipolitiques. Lettre du peintre Jaubert à la Société, datée d'Ath, en Hainaut, le 10 novembre 1792 : «... J'ai quitté Aix, dit-il, le 20 septembre dernier, pour servir la patrie en danger. Mon frère étant chirurgien au 72e régiment, ci-devant Vexin.j'ai voulu le rejoindre. Je me suis rendu d'abord à Paris, puis à Meaux, où on m'avait dit que le régiment se trouvait. De Meaux, je suis revenu à Chàlons-sur-Marne, puis à Sainte-Meaehould, où s'est livrée la bataille de Valmy. J'ai enfin joint et rencontré le 72» régiment au camp de Savigny, en Champagne, le 10 octobre.

«J'ai été adopté par le colonel, sans paie, ni solde, pendant tout le temps de la guerre, pour être libre de retourner à Aix, la campagne finie. »

Ainsi, même en face de l'ennemi, chacun garde ses positions. Le peuple ne reconnaît que les bataillons de volontaires ; le législateur compte surtout sur les troupes de ligne. L'un et l'autre ont raison sans doute. Les volontaires apportent l'enthousiasme et la foi dans le succès ; la cohésion, la discipline sont le propre des vieilles troupes. Quand le projet sur l'amalgame sera présenté par le Comité de défense générale, sous la Convention, en février 1793, le principe, seul, sera adopté. Il faudra encore de longs mois pour que l'armée soit nationalisée en fait. L'instrument de l'ancien régime avait des racines profondes et tout un passé de glorieuses traditions; il paraissait difficile de toucher à une organisation qui avait fait ses preuves. Mais son recrutement n'était plus assuré désormais. Il fallait encadrer, d'ailleurs, l'énorme masse de bataillons de volontaires qui parvenaient tous les jours aux frontières, sans ordre et sans aucun lien.

En 1793 et 1794, les représentants du peuple, envoyés aux armées, procédèrent à ropératiou de l'embrigadement. La demi-brigade de nouvelle création devait comporter un bataillon de troupes de ligne et deux bataillons de volontaires. L'amalgame répartissait les officiers sur l'ensemble de la brigade. De cette fusion entre les bataillons de volontaires et les régiments de ligne naîtra cette armée de la Révolution que les célèbres campagnes de 1794 et 1795 vont immortaliser.

L'amalgame et l'embrigadement, avant 1793, étaient-ils possibles et pouvaient-ils avoir lieu ailleurs que sur le champ de bataille, alors que le danger commun resserre les liens de camaraderie entre soldats, et d'estime envers les chefs ? Il est très difficile de répondre à celte question, l'expérience n'ayant pas été tentée. Tout ce que l'on peut dire, c'est que l'armée, qui ne vaut que par ses chefs, avait eu jusque là de la méfiance à l'égard des officiers de l'ancien régime. Elle ne pouvait pas non plus avoir une confiance extrême dans les chefs de la garde nationale dont les talents militaires étaient

à peu près nuls. En 1793, les bas-officiers, qui connaissent le métier des armes et sont en outre d'excellents citoyens, sont généraux ou vont le devenir. C'est à eux que revient l'honneur d'avoir soudé les deux éléments et d'en avoir su tirer parti.

Ce qu'on doit reprocher à la Constituante, c'est surtout un manque de vues et un défaut de principes. A l'origine, elle tient systématiquement à l'écart ce merveilleux levier des forces populaires, cette garde nationale qui donnera plus tard à la patrie tant d'héroïques phalanges. Suivant le mot d'un général connu, elle considère l'éclosion de cette armée nouvelle « comme une énorme aberration d'un peuple en délire (1). » Aussi, malheureusement, laisse-t-elle les municipalités libres d'agir à leur guise, sous leur inspiration propre, comptant peut-être que le meilleur moyen d'en amener la dissolution est de la laisser périr d'inanition. On sent que la garde nationale parisienne lui porte ombrage et elle se contente de régulariser, au fur et à mesure, ce qu'elle n'a su prévoir, ni empêcher. Néanmoins, quand le moment sera venu, elle utilisera ces nombreux bataillons qui lui inspirent, dans le fond, moins de confiance que de crainte.

Depuis longtemps, les grandes villes réclament des armes. Mais les demandes n'ont pas d'écho. Marseille s'est emparée, nous l'avons vu, des 6.000 fusils qui étaient dans les forts. Devant l'inertie du pouvoir exécutif, les officiers municipaux prennent toute une série de mesures en vue d'armer la garde nationale. Le 6 mars 1791, ils ordonnent que tous les fusils seront numérotés. De plus, les armuriers, marchands, armateurs et autres négociants qui font le commerce désarmes, sont tenus de déclarer celles qu'ils ont en magasin. Tous les quinze jours, ils doivent faire connaître les ventes qu'ils ont faites, le nom des acheteurs et le lieu de l'envoi.

Quand l'Assemblée nationale, après la fuite du roi, eut décidé d'armer les gardes nationales des frontières, les fusils expédiés furent arrêtés en cours de route par les municipalités et le ministre de la Guerre, par lettre du 7 juillet, en

(1) Général Suzanne. Histoire de l'Infanterie fraitçaise. Tome I, page 316.

suspendit l'envoi. Au moment de l'organisation des premiers bataillons de volontaires, les généraux furent autorisés à livrer les armes des magasins et arsenaux. La municipalité de Marseille en réclama vainement. Dans sa lettre du 18 septembre, le ministre de la Guerre, Duportail, lui rappelle qu'elle a dépassé le cbiflfre de la répartition, primitivement fixé. « Marseille dit-il, possède 6.136 fusils du modèle de 1763 ; 572 du modèle de 1754 et 1.965 de celui de 1782, formant ensemble un total de 8.673 fusils. Ce nombre, ajoute-t-il, excède de beaucoup celui de 3.290, représentant le chiffre de ceux qui doivent être délivrés aux départements maritimes de 1" ligne (1). Comme conséquence, le ministre termine sa lettre en priant la municipalité de prendre, elle-même, les mesures nécessaires en vue de pourvoir à l'armement des volontaires qu'elle doit fournir.

En date du 20 décembre, les officiers municipaux, « considérant que les citoyens sans armes ne peuvent faire le service *, délibèrent qu'il sera prélevé, sur les contributions patriotiques, une somme suffisante à l'achat de 6.000 fusils, 6.000 sabres et 6.0C0 piques. Le directoire n'autorise pas la dépense en se basant sur ce fait que les contributions patriotiques sont destinées à éteindre la dette publique.

Irritée de cet échec, la municipalité devait prendre bientôt sa revanche. Au retour de l'expédition d'Arles, la garde nationale marseillaise apporta 1.500 fusils pris aux contrerévolutionnaires. Le directoire, les généraux, le ministre de la Guerre, lui-même, les réclamèrent. Elle refusa énergiquement de les rendre. « Ces armes, dit-elle, étaient depuis huit mois entre les mains des rebelles et personne ne songeait à les en priver. Gomment se fait-il qu'on nous les réclame maintenant ? Elles nous appartiennent, comme celles des forts, par droit de conquête (2) ».

Plus tard, après la levée des bataillons de volontaires, la municipalité chargea la maison Greling d'acheter des armes

(1) Archives municipales. Série H, non classée. Lettre du ministre de la Guerre Duportail ; autographe.

(2) Arcnives municipales. Registre de délibérations du Conseil général. Tome III, page 3. Séance du 20 juin 1792.

à l'étranger. Des négociants se rendirent à Gènes^ àLivourne, à Trieste, en pure perte. Plus heureux en Angleterre et en Hollande, ils purent expédier de Londres 300 fusils. Le correspondant de Rotterdam écrit, à son tour, à la date du 15 novembre 1792 : «... J'ai fait l'acquisition de 8.000 fusiis neufs du calibre de 16 ; 2.000 seront expédiés, le mois prochain par le navire actuellement en charge. Nous vous adresserons ensuite 1.500 à 2.000 pièces, chaque mois, par la première occasion possible... (1). »

Dans les villes comme Marseille, Aix, et même dans les villes de moindre importance on a pu armer, en partie, la garde nationale. Mais dans les petites localités il n'existe pas de fusils de munition. Les fusils de chasse sont en outre la propriété exclusive des châtelains qui les conservent jalousement. Faute d'armes les gardes nationales ne peuvent s'organiser en maints endroits. C'est ainsi que la municipalité de La Barben écrit, le 4 juillet 1791, au directoire du département: «... Sans doute nous pourrions établir une garde nationale; mais avoir des soldats sans armes, nous parait une chose tout à fait inutile. Envoyez-nous des fusiis et nous aviserons (2). »

Toutes les municipalités demandent à grands cris des armes. Celles, surtout, qui ont établi une garde nationale, se plaignent amèrement: «... Notre garde nationale, écrit la municipalité de Saint-Rémy, est organisée ; mais nous possédons trop peu de fusils. A qui les distribuer? Ceux qui n'en reçoivent pas menacent de se retirer et refusent de monter la garde. »

Beaucoup de communes sont dans le même cas. Quelquesunes prennent le parti de déposer les armes à la maison commune; les compagnies qui seront de service s'en serdront à tour de rôle. En d'autres endroits, à Lançon, à Martigues, à Salon, les gardes nationales réclament, faute de mieux, les fusils de chasse renfermés dans les châteaux. Par

(1) Arcliivps municipales. Série H, non classée. Lettre d'> la maison Gre- Ung, frères ; autographe.

(2) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. District de Salon. Liasse 134.

arrêté en date du 23 juin 1791, le directoire du département prescrit aux citoyens qui ont plus de six fusils d'en faire la déclaration dans les vingt-quatre heures (1). Mais d'une façon générale les armes qui sont entre les mains des particuliers restent invisibles. Ce sont précisément les partisans de l'ancien régime qui les possèdent et les cachenL Bien mieux, les contre-révolutionnaires, qui disposent de l'argent liquide, s'approvisionnent auprès des armuriers et négociants de préférence aux municipalités. Celles-ci n'ont aucun crédit et souvent pas de fonds disponibles ; plus tard elles paieront en assignats.

Le 1" novembre 1790, les administrateurs du Var signalent l'arrivée à Nice de 4. 000 fusils achetés à l'étranger pour le compte des émigrés. L'alarme est grande dans la région. Un capitaine marchand, à qui on a ofïert un « fret très avantageux», a reçu la proposition d'en transporter 6.000 sur les côtes du Languedoc (2). Le directoire des Bouches-du -Rhône prescrit aux municipalités de faire visiter tous les bâtiments marchands qui aborderont sur le littoral ou remonteront le Rhône. La municipalité d'Arles répond que l'embouchure du fleuve sera bien gardée. Quelques jours, après les contre-révolutionnaires de cette ville s'emparent de 1.475 fusils destinés pour la Corse et cela sous prétexte « qu'en raison des troubles qui divisent l'île, il est préférable de garder en France les armes en question (3). »

On s'explique ainsi, en partie, les sacs des châteaux, dans le Midi. La garde nationale irritée favorise, parfois, les mouvements populaires. Elle trouve souvent dans les vieilles demeures seigneuriales un attirail complet de guerre. Partout ■des razzias s'organisent ; les armes sont recherchées et retirées par la force des mains des particuliers qui les possèdent. Le peuple a oublié les droits seigneuriaux ; il pardonne aux hobereaux ; mais quand il trouve des armes en leur pouvoir il leur voue une haine mortelle.

(1) Archives des Bouclies-du-Rhône\ Série L. Département. Liasse 134.

(2) Archives desBouche>-du-Rhône. Série L. District dnTarascon. Liasse 72. <3) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. District d'Arles. Liasse 103.

A la longue les haines se calmeront peut-être. Mais ce qui est plus grave c'est qu'en face de l'invasion étrangère les volontaires sont sans armes. Souvent celui qui veut partir n'a point de fusil. Découragé il y renonce. Parfois, pour le satisfaire, les municipalités retirent le fusil des mains d'un autre. Celui-ci quitte, aussitôt, le service de la garde nationale et ne reparaît plus. Quand une fois le citoyen -soldat a reçu une arme il est difficile de la lui reprendre et quand il s'en sépare il est aigri. On comprend du reste cette mentalité si l'on veut bien se rappeler qu'avant la Révolution, il lui était défendu, sous des peines extrêmement sévères, de posséder même un fusil de chasse. Le 1" bataillon des Bouchesdu-Rhône, levé dans Marseille, fut organisé très rapidement parce que Marseille possédait des fusils. Il n'en fut pas de même des trois autres que le département avait à fournir. Une année entière sera nécessaire pour les habiller et les armer et cependant au mois de septembre 1791, la municipalité d'Aix, à elle seule, a reçu 234 inscriptions. Elle fait connaître au directoire du département que les volontaires sont impatients de partir. Mais ils ne sont ni habillés, ni armés; il faut attendre.

C'est ici que se révèle l'inertie du pouvoir exécutif. Des décrets successifs enjoignent enfin aux généraux d'ouvrir toutes grandes les portes des arsenaux. Mais que représentent 120.000 fusils quand il s'agit d'armer deux millions de citoyens ? Ce n'est pas en 1791 et en 1792 qu'il aurait, d'ailleurs, fallu prendre cette mesure. C'est en 1790, au moment où les gardes nationales, bien organisées, venaient de prêter le serment conjointement avec les troupes de ligne. Dubois- Grancé avait cependant bien défini le rôle de la garde nationale quand il disait que dans un pays libre tous les citoyens doivent être soldats. Les mêmes bases qui déterminèrent le régime civil auraient dû être employées, au début, pour l'organisation militaire. En donnant plus d'activité aux manufactures nationales, en faisant appel, dans une large mesure, à

MARSEILLE REVOLUTIONNAIRE IKAf

la main-d'œuvre civile, on aurait pu doubler, en 18 ou 20 mois, le chiffre des armes en magasin. De cette manière les bataillons de la levée de 1791, plus rapidement organisés, auraient plus tôt rejoint. La méfiance, le découragement, à l'état latent dans l'àme des volontaires, ne se seraient pas manifestés, de si étrange façon, par des paniques invraisemblables.

L'incurie des ministres, de 1789 à 1792, eut des suites incalculables dans l'histoire des guerres de la Révolution. Le retard apporté dans la fabrication des armes ne fut, par la suite, jamais rattrapé. Sans attribuer uniquement nos revers de 1793 à la pénurie des approvisionnements on peut avancer hardiment que ce fut là l'une des causes initiales. Qu'on se pénètre de cette vérité qui résulte des documents de l'époque : les désertions en masse qui se produisirent n'ont point d'autre cause originelle qu'un défaut d'organisation. Il faut à un soldat des habits et des armes. Dans notre prochaine étude sur les bataillons de volontaires nationaux des Bouches- du-Rhône, nous verrons, à Toulon, une compagnie entière de grenadiers refuser de monter la garde en présence de l'ennemi parce qu'elle n'a point d'armes à lui opposer, le cas échéant.

L'habillement, l'équipement, sont, du reste, à l'avenant. L'Assemblée nationale a prescrit un uniforme, sans doute, mais qui va procurer au citoyen-soldat les effets dont il a besoin ? A Marseille, en particulier, où trouver des crédits our habiller 18.000 hommes? Quand le soldat possède son rme, il se contente pour rejoindre d'un signe distinctif. Cela peut suffire à la garde nationale ; mais quand le volontaire part pour la frontière, il faut aussi pourvoir à son habillement, aussi bien qu'à sa subsistance. La garde nationale est l'œuvre des municipalités, que les municipalités lui procurent des uniformes, fait connaître le ministre. Les pouvoirs publics passent aussitôt des marchés lorsqu'il y a des fonds ; mais les ressources sont vite épuisées. Finalement, les volontaires sont autorisés à se pourvoir, eux-mêmes, des effets qui leur manquent. On voit alors des compagnies, suivant les quartiers, entièrement pourvues d'uniformes; d'autres n'en possèdent point. Des jalousies naissent de cet état de choses, des rancunes s'élèvent. Certains officiers habillent leurs hommes et doivent ainsi leur élection à la générosité qui les élève

au pouvoir L'équipement est incomplet, parfois nul. Lors de l'expédition d'Arles, les gardes nationaux de la commune des Baux, faute de gibernes, emportent les cartouches dans les poches de leurs habits. Au moment même de la levée des bataillons de volontaires, le législateur ne vote aucun crédit. « Habillez vos hommes, écrit encore le ministre aux municipalilés, les caisses publiques vous rembourseront. » Les communes engagent immédiatement des dépenses. Elles auront d'ailleurs, plus tard, beaucoup de peine à rentrer dans leurs fonds. Trop de fournisseurs sont intéressés. On aurait cru peut-être que la rapidité devait naître de cette diffusion. Il n'en est rien. Les magasins ne sont pas approvisionnés ; les marchands épuisent leurs stocks ; la qualité du drap est généralement mauvaise. Des réclamations s'élèvent de tous côtés. Les municipalités sont harcelées de demandes et quand il s'agit de livrer, les habits manquent faute de bras, d'avances et de moyens. La confusion est générale, le désordre est partout. Les consails d'administration refusent des livraisons entières de souliers parce que la qualité est défectueuse, le cuir pourri et parfois non tanné.

Les petits fournisseurs intriguent pour obtenir les commandes au détriment des grandes manufactures qui se lamentent. Le ministre lui-même, égaré par de faux rapports, ignore les vraies ressources du pays. Voici un exemple : A Lodève, ville manufacturière par excellence, qui date du temps de Colbert, il existe de grands approvisionnements de toute espèce. Les industriels qui ont prévu et compris la levée de nombreuses troupes ont augmenté considérablement leur personnel qui travaille jour et nuit. Des stocks énormes de drap sont en magasin. Peine inutile ; personne ne s'adresse à eux. On feint même d'ignorer leur existence et le ministre prescrit l'achat de drap à l'étranger !...

Un fabricant, le nommé Salze, écrit alors à toutes les administrations du Midi : «... Comment se fait-il qu'on ne songe pas d'abord à tirer parti des ressources nationales ? Lodève, à elle seule, peut suffire à l'habillement de la plus grande partie de nos troupes (1). » Et cela est vrai. Des commissaires

(1) Archives des Bouehes-du-Rhone. Série L. Département. Liasse 91.

envoyés, peu après, par le directoire des Bouches-du-Rhône, écrivent qu'il y a 25.000 pièces de drap en régie, autant dans les fabriques et que celles-ci sont dans la plus grande activité. Il existe des draps suffisants en un mot « pour habiller la moitié de la République (1). » Faute d'impulsion centrale, de direction unique, les commandes se croisent et s'entrecroisent. Des contestations s'élèvent et augmentent le chaos. L'incurie d'en haut amène l'incertitude et le gâchis. Rien n'est stable, tout est laissé au hasard. Telle est l'œuvre de la Constituante et de l'Assemblée législative, elle-même.

La Convention, par sbs mesures énergiques, le Comité de Salut public, par sa puissante intervention, pourront seuls, remédier à ce déplorable état de choses. Il faut dépouiller les documents de l'époque pour se rendre un compte exact du labeur énorme fourni plus tard par les représentants du peuple envoyés aux armées. On ignore trop, généralement, qu'ils ont sauvé la France. Les mesures draconiennes, rendues nécessaires par les circonstances, et que certains esprits, mal éclairés, leur reprochent bien à tort, ont contribué à assurer, en grande partie, le salut de la patrie.

En 1791, le péril n'est pas immédiat. La guerre va être déclarée, il est vrai, mais grâce à la garde nationale, le peuple a confiance en lui-même. Il a foi en l'avenir. Les forces populaires prennentde jour en jour, malgré bien des obstacles, plus de consistance. A Marseille la garde nationale se fortifie de plus en plus. En date du 30 avril 1791, la municipaUté proclame que « pour maintenir la liberté et résister à l'oppression, il est nécessaire de cultiver l'art meurtrier de la guerre. » Les fusils ne suffisent plus. « L'exercice du canon, dit-elle, est devenu un saint devoir. » En conséquence, elle dote chaque compagnie d'une pièce de 4 et publie un règlement pour les canonniers où il est dit que « de leur existence dépend essentiellement celle de la force publique (2). »

La municipalité fonde, en outre, pour les canonniers nié-

(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Série L. Département. Liasse 153. Rapport de Marillier.

[2) Archives municipales. Série S. Proclamation de la, municipalité.

ritants^ un prix de tir qui consiste en un sabre d'honneur. Le nom des bons tireurs est inscrit sur un tableau qui est déposé à l'Hôtel de Ville, dans la salle du Comité militaire. Elle prie l'autorité militaire de lui envoyer « des professeurs » pour apprendre la manœuvre des pièces. Quelque temps auparavant elle avait déjà appointé, par bataillon, un moniteur de gymnastique (1).

A la date du 29 juin de la même année, devant certaines défaillances qui se produisent, le remplacement est supprimé. Chaque citoyen, jusqu'à l'âge de 60 ans, sera tenu de faire son service en personne (2). Cette mesure est étendue le lendemain aux bataillons de la banlieue.

Depuis que les troupes réglées ont quitté la ville, le calme a reparu. Le service par suite est diminué ; un demi-bataillon l'assure désormais ; 325 hommes montent la garde tous les jours (3).

La parade a lieu sur la Cannebière ; de là les divers postes gagnent leurs emplacements (4). Les patrouilles fonctionnent régulièrement, parcourent nuit et jour les rues de la ville et la banlieue. Les personnes marchant en armes, à quelque

(1) Archives municipales. Série S. Proclamation de la municipalité.

(2) Archives des Bouches-du-Rhône. Registre des délibérations du directoire. Tome II, Page 97.

(3) Archives municipales. Série H, non classée.

(4) Décomposition journalière de l'effectif de service :

ïre Compagnie : La maison commune, 25 hommes ; le Palais de Justice, 40 hommes ; le fort Saint-Jean, 7 hommes ;

2e Compagnie : La maison du maire, 20 hommes ; le Cours, 15 hommes ; les Allées, 30 hommes ;

3e Compagnie : Le chef de la garde nationale, 20 hommes ; la Comédie, 20 hommes ; La Construction, 20 hommes ;

4e Compagnie : La porte d'Aix, 25 hommes ; Saint-Lazare, 15 hommes ; le Panier, 15 hommes ; la place de Lenche, 12 hommes ;

5e Compagnie : La porte de Rome, 25 hommes ; le directoire du district, 7 hommes ; la Plaine, 15 hommes ; Sylvabelle, 15 hommes.

Total général : 326.

heure que ce soit, sont amenées immédiatement à l'Hôtel de Ville et traduites devant les tribunaux. Une discipline sévère est établie. Les citoyens qui manquent à leur service ou ne se présentent pas à la parade sont frappés d'une amende au profit des hôpitaux. Après le départ du premier bataillon de volontaires, la classe aisée ou riche, qui ne voulait aller à la frontière à aucun prix, se relâcha considérablement et donna le plus mauvais exemple. L'intervention du district fut énergique. Des commissaires nommés dans chaque section procédèrent d'office à l'inscription des citoyens actifs. Dans un nouvel arrêté, publié quelque temps après, la municipalité fait connaître que chaque citoyen sera prévenu, par billet, à domicile, huit jours à l'avance, de son jour de garde. S'i^ manque à son service trois fois dans Tannée, il sera suspendu de ses droits de citoyen actif, inscrit sur un registre spécial et soumis à la taxe de remplacement (1).

Toutes ces mesures aguerrissent la troupe, autant qu'on peut le demander à des citoyens dont les chefs, à part quelques rares retraités, n'ont jamais appris le métier des armes. Mais ce n'est pas impunément que l'on apprend à des hommes nouveaux le maniement du canon et du fusil. L'instinct guerrier s'est emparé de cette masse armée de 18.000 hommes. L'amour de la patrie enflamme tous les cœurs ; l'enthousiasme est général.

Les troubles intérieurs, les menées contre-révolutionnaires lui ont rendu le tempérament belliqueux. Le citoyen-soldat brûle du désir de consacrer à la défense de ses droits la force qu'il met au service de la Constitution. C'est l'armée nouvelle, en un mot, qui vient de surgir. La municipalité est obligée de fixer à l'avance le chifi"re des volontaires pour l'expédition d'Avignon. Tout le monde veut se faire inscrire. On tire au sort cinq noms par compagnie (2). Défense est faite aux citoyens de se joindre aux 500 volontaires prenant part à cette première expédition, toute pacifique d'ailleurs, puisqu'il ne s'agit, en l'espèce, que de protéger nos établissements et

(1) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome V, p. 109,

(2) Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome IV, p. 393.

d'assurer la liberté du vote, dans cette ville qui vient de se donner à la France.

Depuis longtemps Avignon avait manifesté le désir d être réunie au territoire français. Dès le début de la Révolution cette ville avait pris nettement parti pour le régime nouveau et cbassé le vice légat qui s'était réfugié à Carpentras. Le pays de Vaucluse fut dès lors partagé en deux camps opposés. Le Comtat qui soutenait les intérêts du pape partit en guerre contre Avignon. Les révolutionnaires et les papistes prirent tour à tour le dessus et pendant deux ans ce malheureux pays fut en proie à la plus atroce des guerres civiles.

Au début de 1791 les événements se précipitent. Une armée comiadine, forte de 7.000 hommes et commandée par plus de 50 officiers nobles qui ont quitté les rangs de l'armée française, se trouve concentrée sous les murs de Sarrians. Devant le péril, le fameux Jourdan, secondé, ou plutôt dirigé en sous main par les révolutionnaires Duprat et Rovère, lève à la hâte un corps de 2.000 hommes qui va au-devant de l'armée papiste et contre-révolutionnaire. Le combat s'engage par une vive canonnade du côlé de l'armée d'Avignon. Les bandes comtadines qui n'ont point amené de canons sont prises subitement de panique et se débandent ; le plus grand désordre règne dans leurs rangs. Jourdan, à la tête des patriotes, sabre les fuyards, les poursuit vigoureusement l'épée dans les reins et vient mettre le siège devant Carpentras. Là il échoue. Son armée réunie au camp de Monteux est obligée de lever le siège et de rentrer à Avignon.

Pendant que ces opérations militaires s'efïectuaient, bien des événements politiques avaient encore une fois changé la face des choses. A la suite de l'arrestation du roi et devant l'établissement prochain de la République, le parti dévoué à la France se scinde en deux. Jourdan, qui croyait rentrer en vainqueur à Avignon, trouve devant lui une municipalité dévouée à l'ancien régime. Son armée est licenciée ; les soldats révolutionnaires regagnent leurs foyers. Un de leurs détachements est exterminé à Caromb, avec une cruauté inouïe, par les partisans du roi et du pape réunis. Les luttes politiques viennent s'ajouter aux haines religieuses. Les révolutionnaires sont proscrits et leurs chefs décrétés de

prise de corps. L'anarchie est à son comble (juin 1791). Quand les médiateurs, envoyés par l'Assemblée nationale, arrivent à Avignon, ils se trouvent en présence de trois partis : les papistes, les royalistes municipaux qui s'en rapprochent peu à peu et les patriotes révolutionnaires (1).

Marseille suivait de très près les événements de Vaucluse. C'est dans ces circonstances qu'elle crut devoir intervenir et envoyer à Avignon un détachement de gardes nationaux demandé par les médiateurs eux-mêmes. Le bataillon marseillais quitta Marseille le 14 juillet, emmenant avec lui deux canons. Il avait pour chef le brave d'Hilaire, major général des légions (2). Un détachement de la garde nationale de Nimes vint renforcer les forces marseillaises. Quelque temps après, les troupes du roi, qui avaient témoigné des sentiments hostiles à la cause du peuple, quittèrent Avignon, à la demande générale des habitants. Le régiment suisse de Sonnambert, les hussards du 5* régiment^ ainsi qu'une compagnie d'artilleurs, se rendirent à Orange. A partir du 4 août, la capitale de Vaucluse ne conserva dans ses murs que les gardes nationales des départements voisins.

Ce fut un tort, cette fois, car la garde nationale d'Avignon ne l'était que de nom. Les bandes armées levées au hasard et à la hâte par Jourdan manquaient de cohésion et d** discipline. En outre, il y avait des hommes trop portés à satisfaire des rancunes particulières. La municipalité les avait abreuvés d'outrages et de calomnies. Certains révolutionnaires rabaissant leur rôle à l'esprit de parti qui les anime, croient le moment venu d'assouvir leurs vengeances.

Le 10 août, un rassemblement tumultueux se forme sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Le s citoyens-soldats avignonnais réclament, les armes à la main, l'indemnité de 40 sous par jour qui leur avait été promise lors de l'expédition du Comtat. La municipalité fait appel aux forces disponibles. Les gardes nationales de Marseille et de Nimes accourent aussitôt, se

[U Lamis. Avignon révolutionnaire, page 21.

(2> Bibliothèque municipale. Collection Bouillon-Landais. Tome IV, pages 387 à 397. Règlement sur l'ordre et la marche de l'armée marseillaise.

massent autour de la maison commune et forcent les rebelles à envoyer, seulement, une députation. Déjà plusieurs officiers municipaux avaient été menacés de la lanterne. L'attitude énergique des Marseillais en impose aux Avignonnais qui les relâchent. Le calme, grâce à eux, est rétabli (1).

Mais ce calme n'était qu'éphémère. Le médiateur Mulot, au lieu de chercher à pacifier les esprits, irritait les patriotes avignonnais par ses mesures anticonstitutionnelles. 11 prit ouvertement parti pour la municipalité et appela à son aide les troupes disséminées dans la région. Le Gomtat était alors le refuge des contre-révolutionnaires. Il paraissait évident qu'il entrait dans l'esprit de la Cour de retarder, le plus longtemps possible, la réunion de ce pays à la France. Une fois annexé au royaume, le foyer d'insurrection perdait de sa vigueur première et disparaissait peut-être. L'Assemblée nationale, mal éclairée, était trop tentée de perpétuer, par son inertie, cet état de choses. Avignon, en raison de louches manœuvres des médiateurs, allait subir définitivement, à son tour, le joug des contre-révolutionnaires et des papistes. Un coup de force devenait nécessaire de part ou d'autre.

Il est tenté, le 21 août, avec un plein succès, par les patriotes avignonnais qui pénètrent dans la Mairie et emprisonnent les officiers municipaux, ainsi qu'un grand nombre d'aristocrates. Jourdan, à la tête de 200 hommes, s'empare du Palais des Papes. Mulot est obligé de s'enfuir.

Tous ces événements décident enfin l'Assemblée nationale à réunir définitivement à la France le Gomtat et Avignon. Elle décrète, le 14 septembre, que ces Etats feront partie intégrante de l'empire français.

La Cour, néanmoins, retarda l'annexion. Elle fit à plaisir renaître les divisions en provoquant d'autres excès. Elle présenta comme rebelles les patriotes avignonnais. Dans les rapports du pouvoir exécutif, la garde nationale marseillaise fut traitée de la même façon que les brigands avignonnais

(1) Arcliives des Bouclies-du-Rliône. Liasse 94.

BilMiotlioque municipale. Colleetioa Bouillon-Landais. Tome IV, pages 421 à 4L9. Relation de l'affaire d'Avignon. Détail de ce qui s'est passé à l'occasion des troubles. Conduite des Marseillais.

dont elle était chargée de réprimer les exploits. Une simple réclamation d'un aubergiste qui avait à se plaindre d'indélicatesses, provoqua une réprimande sévère et un jugement dénaturé de la part du ministre Delessart (1). Tel était l'aveuglement de l'Assemblée nationale qu'elle confondait dans la même réprobation les forces marseillaises, les patriotes avignonnais et les gens sans aveu du pays de Vaucluse.

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