RICHE ET 1» AC Y RE
Cependant, maîtrisant son agitation, il s’assit près de Larry, et lui dit avec une sorte de tranquillité :
— Ainsi, tu veux te tuer ?
Larry le regarda d’un air étonné.
— Tu en es libre, reprit Randel, et je ne viens pas t’en empêcher. Comme ami, je pourrai même te fournir un moyen plus rapide et plus sûr que ce pistolet qui peut te manquer et t’estropier. Mais, auparavant, je voudrais savoir tes raisons.
— Et si je ne veux pas les dire ?
— Alors je tâcherai de les deviner. Tu veux te tuer, parce que la femme que tu aimais est morte ; tu veux te tuer surtout, parce que Boissard a joué la générosité avec toi et a eu l’air de te donner la vie ; tu tiens à prouver que tu refuses son présent. C’est bien ; je comprends cette susceptibilité. Mais il faut un but à tout, même au suicide. A quoi le tien te servira-t-il ? Penses-tu punir ainsi Boissard ? Mais tu fais ce qu’il doit désirer le plus au monde, tu le délivres d’un ennemi qui a droit de le mépriser ! Est-ce donc ainsi que tu venges Louise ?
— J’ai voulu la venger et je ne l’ai pu : il a refusé de se défendre.
— Qu’importe ! il fallait le tuer. Que demandait ta vengeance ? qu’il mourût et non qu’il se défendît. Maintenant, ce qu’il n’a point osé, toi, tu veux le faire à son profit ? 11 aura donc tout à la fois la gloire de t'avoir épargné et l’avantage d’être débarrassé de toi ? Sûr, désormais, de ne plus rencontrer des regards qui l’auraient forcé à rougir, il promènera, parmi les femmes, sa réputation de bravoure et de générosité, pendant que toi.
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tu'pourriras dans ta fosse, déshonoré du nom de fou et d’ingrat ! Est-ce là ce que tu appelles faire ton devoir ? est-ce là la leçon que tu veux donner à ceux qui souffrent comme toi? Songes-y, Antoine, dans cette lutte du pauvre contre le riche, de l’intelligence contre la possession, tu es le tenant d’armes du peuple ; te frapper de ta propre main, c’est dire à tous ceux qui luttent qu’il n’y a plus d’espoir. Crois-tu, dis-moi, que ce soit là la mission des hommes forts ? Quand on appartient à une idée et qu’on la personnifie, il n’est permis de mourir qu'au profit de cette idée. Qu’auraient dit les Romains du plus jeune des Horaces, s’il se fût percé le sein après la chutede ses frères? C’est toujours une honte de fuir, fût-ce dans la tombe. Sais-tu combien de coups de pistolet vont répondre au tien? Une fois qu’une voix a crié ce sauve qui peut de la vie, la foule, entraînée, déserte le combat. Le suicide est l’acte d’un égoïsme poussé à la dernière extrémité ; pour l’accomplir, il faut oublier un instant le monde entier pour se regarder seul, se plaindre seul et s’aimer uniquement ; en es-tu arrivé là ?
— J’y suis arrivé, répondit Larry sourdement.
— Alors tu es un fou. Considéré par rapport à nos devoirs envers les hommes, le suicide est une trahison ; mais, par rapport à nous, c’est démence. Nul n’a le désir sincère de mourir. Entre l’instant où la balle part et celui où elle frappe, il y a place à un regret. Veux-tu me prouver que j’ai tort ? Consens à vivre un mois seulement, retourne dans l’existence, parle encore aux femmes, regarde encore les fleurs, écoute les oiseaux, laisse
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ton cœur s’épanouir à la création; et puis, au bout du mois, reviens à moi, si tu le peux, avec ce visage sombre, ces yeux hagards et ce désir de mort dans le cœur. Veuxtu faire cet essai ?
Antoine secoua la tête.
— Ainsi, j’ai raison ; tu n’oserais pas attendre, de peur de n’avoir plus la volonté de mourir. Tu te tues frauduleusement, par surprise, en saisissant un éclair de délire pour escamoter un arrêt de mort à ta volonté. Si tu tuais un autre homme de cette manière, tu te croirais déshonoré ! et pourquoi donc un tel empressement? Si ce que tu fais est bien, d’où vient cette peur de le soumettre à l’examen de la raison et à l’épreuve du temps? si c’est mal, pourquoi le fais-tu ? S’il fallait engager tout ce qu e tu possèdes, tu demanderais une heure pour y penser, et, lorsqu’il s’agit d’engager ta vie, tu ne crois pas la réflexion nécessaire. La vie pourtant est la seule chose que la science humaine ne puisse ni comprendre ni donner; pour en trouver l’auteur, il a fallu inventer Dieu ! Et ce présent, qu’un Dieu seul peut faire, tu t’en sépares plus facilement que de ton or ? Comment appelles-tu cela ? Est-ce délire ou légèreté ?
— C’est lassitude.
— Tu te trompes, Antoine, c’est orgueil. Ne crois pas que ce soit seulement ta douleur d’aujourd’hui qui te fasse désirer la mort, ta douleur d’aujourd’hui n’a rien que de vulgaire. Perdre une maîtresse et ne pouvoir se venger d’un ennemi ! qui n’a point éprouvé ces souffrances ? Aimer n’est si doux que parce que la vie presque entière se passe à regretter et à haïr. Ce n’est donc point
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cela qui te pousse au suicide; tu y marchais depuis longtemps, à ton insu, et tu n'attendais qu'une occasion. Ton orgueil, toujours froissé, s’envenimait secrètement et élargissait sa plaie. Enfin, quand le mal est devenu trop vif, tu t'es arrêté, et tu as dit : — J’aime mieux la mort. Mais, en cela, tu as manqué à ton instinct d’enfant du peuple, qui devait être la ténacité. Nous autres, vois-tu, que Dieu jette sans ressources sur la terre, nous n'avons pour auxiliaires que la patience et le temps. Chacun se présente au travail avec l’attitude qui lui convient, l'un souriant, courbé, prêt à passer dans tous les vides; l’autre, austère, debout, allant droit au but et faisant la course au clocher à travers la vie. Le premier rôle est facile, c’est celui que j’ai choisi, celui que j’aurais voulu te voir prendre; mais tu l’as refusé pour le second; tu as voulu t’offrir au monde avec la massue d’Hercule et combattre toutes les hydres que tu trouverais sur ton chemin. Pourquoi mentir aujourd’hui à ta mission ? Quand on a revêtu la peau du lion de Némée, les découragements ne sont plus permis, et l’on ne se tue que lorsqu’on s’est fait demi-dieu.
Randel s’était exalté en parlant, et Antoine l’avait écouté avec attention. Ce qui dominait dans le caractère de Larry, comme on a pu déjà le remarquer, c’était la bonne foi, et cette bonne foi il ne l’avait pas moins aveclui-méme qu’avec les autres. Les paroles de Georges le frappèrent. Elles avaient soulevé tant de passions, tant de raisonnements, tant d’objections, qu’il demeura quelque temps muet, poursuivant, dans sonesprit, ce que Randel venait de lui dire, et complétant les penséesdont
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il avait jeté la semence. En se décidant au suicide, Larry avait évidemment obéi à un premier mouvement de honte et de douleur. Peut-être même, et nous éprouvons ici quelque embarras àrendre notre pensée, avait-il agi moins par nécessité que par imitation. Tant d’autres avaient eu recours à la mort volontaire, en pareille circonstance, que la pensée dut lui en venir naturellement. Nous obéissons plus qu’on ne pense aux habitudes, même dans l’expression de nos désespoirs. Les objections de Randel produisirent donc sur lui une impression d’autant plus vive, qu’elles le forcèrent, pour ainsi dire, à remettre en question une résolution arrêtée. Puis, au milieu de son abandon, la démarche du jeune médecin le toucha : il vit qu’il y avait encore sur la terre quelqu’un qui désirait le voir vivre, et cette pensée lui fut douce. Il faut être arrivé au bout de toutes ses espérances, avoir rompu toutes ses ancresde miséricorde, pour savoir à quel point un mot, un geste de sympathie peuvent alors nous émouvoir. Dans le bonheur, nous remarquons à peine l’affection, nous la recevons comme due et immanquable; mais quand viennent les désastres, quand nous sentons que tout s’en va de nous, et que notre destinée, comme une voûte qui a perdu sa clef, croule de minute en minute, oh ! combien nous trouvons de prix au moindre signe d’un intérêt vulgaire ! Nous attendons alors la souffrance comme nous attendions autrefois la joie, et le mal qu’on ne nous fait pas nous étonne et nous attendrit.
Antoine éprouva toutes ces sensations en écoutant Randel; son cœur, gonflé d’amertume, fut soulagé ;
Digiti
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Tunique et furieuse pensée qui traversait son cerveau, pareille à une barre d’acier, se détendit; il sentit une sorte d’allanguissement se glisser dans son âme et la rafraîchir comme ces douces moiteurs qui terminent les fièvres, et, malgré lui, des larmes montèrent à ses paupières.
Il resta longtemps en silence, le visage caché dans ses mains. Randel avait suivi avec joie les progrès de cette émotion ; il s’approcha du jeune homme et s’appuya doucement sur son épaule en l’appelant de son nom. Celuici releva la tête.
— Tout ce que tu viens d’exprimer peut être vrai, Georges, dit-il lentement; tu as raison; le suicide ne me vengera pas; ce serait un mauvais exemple et une désertion; mais il est des heures où passion, devoir, raison, tout devient indifférent. Tu me proposes de ressayer la vie... à quoi bon?... Puis-je espérer de l’avenir plus que ne m’a donné le passé ? Que veux-tu que j’aille faire au milieu des vivants ? J’aurais beau me mêler à leurs plaisirs, croire un instant que je vis encore; malgré moi je mettrais en fuite la joie ; on verrait toujours, par quelque fente de mon cœur, que je ne suis plus qu’un cadavre au dedans. Sans doute, je pourrais me guérir du désespoir ; mais la tristesse, Georges, cette phthisie de l’âme, qui pourra m’en guérir? Quand je serai seul, j’aurai mes souvenirs, malheureux hôtes qui me suivront partout; et, au milieu du monde, je retrouverai ma colère, car j’y reverrai tout ce qui m’a fait misérable : l'éternelle joie du riché, l’éternelle souffrance du pauvre, le tout soumis à la royauté du hasard ! Ainsi, tristesse ou colère ! voilà les
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deux mauvais anges entre lesquels je marcherai ! Je sais qu’il vaudrait mieux savoir tout souffrir sans faiblesse, et, à défaut d’autre service rendu à l’humanité, lui laisser l’exemple d’une lutte supportée jusqu’au bout avec la certitude d’être vaincu; mais je ne me sens point assez fort pour un tel rôle : j’ai perdu la foi et n’ai plus de confiance que dans la mort. Je suis comme ce soldat de Waterloo, qui, couvert de blessures, regarde, devant lui, les plaines inondées d’ennemis jusqu’à l’horizon, et se laisse tomber en disant : — Ils sont trop !
— C’est-à-dire que tu te hâtes de mourir pour ne pas mourir vaincu; et cela encore, Antoine, est de l’orgueil. Mais qu’importe, après tout, ta lutte contre le monde? pourquoi t’y obstiner? Ne peux-tu donc donner à tes efforts un but plus saisissable ? Les ennemis sont trop, eh bien ! cesse de combattre ; mais ne renonce point, pour cela, à être utile : jette tes armes pour prendre dans tes bras un des blessés que l’on abandonne. Le monde est-il donc si dépourvu de misères à consoler? Quand toute ta vie serait employée à rendre à la joie une seule Ame, ne serait-ce point une vie bien employée ?
— Comment donner ce que l’on n’a pas soi-même, Randel ? Ah ! ce n’est pas avec un cœur ravagé que l’on rappelle un autre cœur à la joie. La main que je tendrais à un malheureux lui donnerait ma fièvre, et, si je le pressais sur mon sein, il en mourrait peut-être, car le désespoir est contagieux. Non, non, là est ma douleur, mon inconsolable douleur; je ne puis plus être utile à personne.
— Etcependantla femme que tu pleures n’avait qu’un
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vœu à former, et c*est à toi qu'elle l'a adressé, c'est toi qui l’as rempli. Tu as pu accomplir la dernière volonté d’une mourante, et tu dis que tu es inutile ? Et sais-tu si, dans ce moment, quelque autre malheureux ne compte pas sur toi? Qui aidera le pauvre, si ceux qui ont été pauvres s’éloignent? Qui essuiera les larmes, si ceux qui savent pleurer veulent mourir? À qui s’adressera le cœur brisé, si les cœurs brisés s’en vont ? Crois-tu donc que la souffrance ait été créée sans desseins ? Quand Dieu inventa la douleur, ce ne fut paspour torturer les hommes, mais pour les unir ; il la créa pour pouvoir créer les consolations, les baisers, les étreintes. Comment se serait-on aimé sur la terre si on n’avait pas souffert ? Le Christ a dit : Heureux ceux qui pleurent ! Oui, heureux, parce qu’ils aiment davantage, parce qu’ils sont plus hommes ; heureux, parce qu'ils deviennent meilleurs et plus nécessaires, et qu'ils savent mieux les langues du cœur. Celui qui a éprouvé la souffrance est comme un vétéran de la vie ; c’est lui qui connaît les moyens de rendre la route moins dure, le soleil moins brûlant, la charge moins pesante ; c’est lui qui encourage et soutient les jeunes ou les timides, et, s’il abandonne les rangs, il y a double honte pour lui. Ne fais pas cela, Antoine ! Regarde tes pieds poudreux, ton front bruni, tes cicatrices; tu es un vieux soldat; reste dans la mêlée. Tu dis que rien ne t’a réussi, tu te trompes ; tu as fait un pas immense ; tu n’es plus pauvre! Ainsi, la cause de tes souffrances est détruite; te voilà parmi les privilégiés. Et c’est maintenant, au moment où tu peux donner la main à ceux qui se consument dans leur impuissance, que tu
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songes à mourir? Tu renonces à vivre quand tu peux aider les autres? Au nom de Dieu, Antoine, ne fais pas cela ! Je ne suis, moi, qu'un viveur vulgaire; j’ai pris le monde en riant, parce que je trouvais trop dur de le prendre au sérieux; j’ai fait comme les Triboulets du moyen âge, qui devenaient les fous du prince pour ne pas être serfs; mais je suis un enfant du peuple comme toi; j’ai senti les épines des inégalités sociales. Au nom de Dieu, frère, écoute-moi. Prends en main la défense de notre cause : aide, pour ta part, à préparer une société meilleure pour tous. Tu ne sais plus que faire de ta vie; tu veux la jeter au n^ant, Antoine; donne-la à l’humanité.
Randel parlait ainsi d’une voix vibrante ; ses yeux, dans lesquels Larry n’avait jamais vu que les éclairs de la malice, brillaient de larmes, et un frémissement nerveux agitait ses traits. Antoine l’avait écouté, haletant et agité. Quand Georges se tut, il demeura un instant le front baissé; mais il le releva bientôt et laissa voir son visage tout baigné de pleurs. Le jeune médecin lui ouvrit les bras et il s’y précipita.
— Ainsi, tu vivras, lui dit-il.
— Je tâcherai, répondit Antoine.
Ils se tinrent longtemps embrassés, laissant un libre cours à leurs larmes ; puis quand ils furent un peu calmés :
— J ’ai cherché le bonheur sur bien des routes, dit Larry , je l’ai demandé à la réputation, à la fortune, à l’amour, et tous trois m’ont échappé ; mais tout n’est pas désespéré, mon Dieu ! et je te remercie ; tu m'as laissé le dévouement.
Les deux jeunes gens se prirent ensuite la main.
— Et maintenant*, ditRandel, oublie que je t'ai parlé. Que chacun de nous reprenne son rôle : le tien, noble et austère; le mien, trivial et servile. Nos voies sont différentes ; c’est peut-être la dernière fois que nos âmes se rencontrent. Adieu! Antoine, et sois heureux.
— Sois heureux! répéta Larry.
A ce mot, tous deux se regardèrent; mais il y avait dans ce regard une connaissance si triste et si profonde de la vie, que tous deux à la fois secouèrent la tête et répétèrent en même temps :
— Hélas!
La chambre était modestement meublée, éclairée '
à peine. Le malade, plongé dans une prostration alarmante, faisait entendre des cris sourds, mêlés de soupirs. Autour de son lit, Marthe, secondée par l’unique servante de la maison, allait, venait, le visage triste , mais l’œil sec, considérant avec sa froideur accoutumée, le désolant spectacle de cette lutte suprême entre la vie et la mort.. Au chevet du lit, dans l’ombre, un vieux prêtre, immobile, tenait dans ses mains les mains déjà froides de Paulet. De temps en temps, sortant de son immobilité, il se penchait sur lui pour lui faire entendre des paroles consolatrices.
— Marthe, dit tout à coup Paulet, le commissionnaire est-il de retour?
— Non, mon père; mais il ne saurait tarder ; voici plus d’une heure qu'il est parti.
MARTHE VAUADES.
Paulet poussa un gémissement.
— Soyez patient, mon frère, dit le prêtre d’une voix douce.
— Le temps vole, monsieur l’abbé, répondit le malade. Je sens mes forces défaillir. Si M. Varades tarde encore, lorsqu’il viendra, je ne pourrai ni le reconnaître ni lui parler. Et cependant je voudrais lui recommander ma fdle.
A ces mots, Marthe, qui était debout devant le lit, prit la parole :
— Ne vous préoccupez pas de moi, mon père.
Ne songez qu’à vous. Ayez l’assurance que si j’ai le malheur de vous perdre, je saurai faire face à l’adversité que vous redoutez pour moi. La vie ne m’effraye pas.
— Oui, tu es courageuse, je le sais. Mais combien je serais heureux, si je te savais sous la protection de M. Varades.
Marthe ne put retenir un mouvement d’impatience, comme si le mot de son père eût blessé son orgueil. Peut-être allait-elle s’en expliquer avec lui, lorsque tout à coup la porte de la chambre s’ouvrit pour laisser passer Varades. Paulet le reconnut. De sa poitrine défaillante s’échappa un cri de reconnaissance et de joie.
D’un seul regard , Varades embrassa tous les personnages qui se trouvaient dans la chambre. Mais l’un d’eux captiva toute son attention. C’était Marthe, qui avait fait un pas à sa rencontre. Son visage, noyé dans la lumière d’une lampe posée sur un guéridon, resplendissait de beauté. La masse de ses cheveux brillait de reflets sombres et faisait ressortir l’éclatante blancheur de son teint. Varades sentit une émotion indicible le saisir au cœur avec tant de force qu’involontairement , il y porta la main. Jamais le pouvoir d’une femme ne s’était manifesté à lui avec cette rapidité. Il venait de subir une impression sensuelle, d’autant plus vive, qu’il l’éprouvait pour la première fois.
La contemplation dont Marthe était l’objet de sa part, dura peu. Paulet venait d’appeler d’un signe le visiteur au chevet de son lit. Par discrétion, le prêtre, ayant cédé sa place à Varades, se retira dans une chambre voisine, suivi de Marthe, qui ne voulait pas être présente à l’entretien qui allait avoir lieu.
— L’heure est solennelle, dit Paulet avec effort. La mort me presse. N’attendez donc pas de moi que je m’excuse du dérangement que je vous ai
causé. Pour un homme dont les instants sont comptés, les convenances n’existent pas. J’avais besoin de vous; je vous ai fait appeler. Il s’agit d’un grand service à me rendre.
— Merci, alors, d’avoir songé à moi, répondit Varades, avec une émotion dont il n’était plus le maître. Depuis bien des années, nous avons cessé de nous voir ; mais mon cœur est toujours resté le même. Vous ne m’avez jamais rien demandé, mais vous savez que je ne vous aurais rien refusé.
Quelque extraordinaire que fût ce langage, dans la bouche d’un homme chez lequel l’amour de l’argent avait rendu le cœur insensible, Varades, en parlant ainsi, était sincère. Paulet était peut-être le seul homme auquel il n'aurait pas su refuser un service. C’est que plus il aimait la richesse, plus était grande sa reconnaissance pour celui dont l’aïeul avait sauvé la sienne.
— Je ne vous ai jamais rien demandé, dit Paulet, parce que je ne sais pas tendre la main, parce que j’ai toujours gagné de quoi subvenir aux nécessités de la vie. D’ailleurs, ma fille n’aurait pas voulu manger le pain de l’aumône. Mais peu importe. Si j’ai été discret envers vous, je n’ai pas
un seul instant douté de votre cœur. Votre présence ici en est la preuve.
Il s’arrêta quelques instants, reprit haleine et continua.
— Je n’ai aucune fortune. Ma tille trouvera dans mes tiroirs quelques billets de cent francs. C’est tout ce que je lui lègue. Jugez de mon tourment. Seule, sans protection, sans secours, douée d’une beauté qui, dans la misère, est un écueil de plus pour la vertu, que deviendra ma chère Marthe? qui veillera sur elle?
II y eut un silence.
— Ai-je besoin de vous en dire plus ? M’avezvous compris? demanda Paulel avec anxiété.
Varades ne répondit pas sur-le-champ. Bien qu’il n’entendît rien qu’il n’eût prévu, durant le trajet qu’il venait de faire, sa première impression fut celle d’un avare auquel on demande de l’argent. II entrevit rapidement la portée du service que Paulet attendait de lui. Ce n’était pas seulement d’une lourde responsabilité morale qu’il fallait se charger, c’était aussi de certains embarras matériels, de sacrifices. Il avait vécu jusque-là seul, en égoïste, en misanthrope. On lui imposait une
paternité adoptive, dont les conséquences seraient
MARTHE YARADES.
lourdes pour sa bourse. Tel fut le premier sentiment. Le second le modifia. Le passé apparat aux yeux de Varades. Il §e rappela tout ce que les membres de la famille de Paulet avaient fait pour la sienne.
L’image de la belle personne qu’il venait de voir, se présenta devant ses yeux. En même temps, le spectacle de ce père désolé, de cet agonisant tourmenté, l'attendrit.
Il lui dit ces mots :
— Soyez sans inquiétude, votre fille deviendra la mienne.
— Puisse Dieu vous bénir ! s’écria Paulet, dans l’excès de sa joie.
Et aussitôt, il appela. Marthe accourut. Si Varades avait eu la velléité de se repentir de la promesse qu'il venait de faire, la présence de la jeune fille aurait fait cesser ses irrésolutions. Il éprouva de nouveau l’impression qu’il avait éprouvée, quelques minutes plus tôt, en se trouvant tout d’un coup en face d’elle. Il la dévora des yeux, surpris d’être sensible au charme de sa beauté. A son insu, l’amour, avec une rapidité foudroyante, entra dans son cœur pour n’en plus sortir.
C’est au milieu du trouble inexprimable qui s’était emparé de lui, qu’il entendit Paulet dire ces mots à sa fille :
— Remercie ton bienfaiteur, Marthe. Il consent à te servir de père.
Froide, impassible, Marthe fixa sur Varades un regard profond. Sans répondre, elle s’inclina. Quoique décontenancé, Varades voulut dire quelques mots :
— Mademoiselle, vous trouverez toujours en moi un ami dévoué et fidèle.
— Ne doutez pas de ma reconnaissance, monsieur.
Marthe n’acheva pas. Elle venait de voir son père retomber sur l’oreiller, épuisé par l’effort qu’il avait fait. Elle se pencha vers lui et n’entendit que ces paroles :
— Je meurs délicieusement.
L’agonie commençait et dura deux heures. Entouré de sa fille, de Varades, du prêtre, Paulet mourut dans la nuit. Varades ne voulut pas s’éloigner avant le jour. Après avoir promis de reven ir, il quitta la maison, emportant du spectacle auquel il venait d’assister un souvenir ineffaçable, lais-
91 A HT II E VAHADES.
sant Marthe plongée dans une douleur muette mais réelle. 11 n’y a pas de fermeté qui tienne devant la mort d’un être qui nous fut cher. Marthe, en dépit de son courage, accablée d’émotions, de fatigue, éprouvait la souffrance qu’éprouvent en de tels moments les âmes les mieux trempées.
Les jours qui suivirent ramenèrent Varades dans la maison de Marthe. Ce fut d’abord pour s’occuper des derniers devoirs à rendre à Paulet ; puis, pour consoler l’orpheline, l’aider dans le règlement de certains détails de succession. Il vécut ainsi, pendant une semaine, dans un état voisin de l’ivresse, sans avoir ni le temps ni la volonté de livrer son esprit à un examen scrupuleux, tant était grand le trouble dans lequel le jetait la présence de la jeune fille. Enfin, lorsque, débarrassé des occupations dont nous venons de parler, il descendit en luimême, afin de chercher la cause, le nom du sentiment nouveau qui l’avait envahi, il fut obligé de s’avouer qu’il aimait Marthe éperdument.
Cette révélation ne surprendra personne, puisque nous avons fait connaître la première imprcs*
sion de Varades, dans la chambre de Paulet expirant. Cette impression n’était autre chose que le premier mot de l’amour. 11 n’y a rien dans ce fait qui ne soit logique et humain. Varades avait un cœur et des sens encore en possession de l’ardeur des jeunes années. Cette ardeur, l’âge ne l’avait pas amortie, parce qu’aucune débauche ne l’avait émoussée. La vie offre, à ce point de vue, les phénomènes les plus irréguliers et les plus surprenants. Il est des hommes de cinquante ans semblables à des vieillards. Il en est, au contraire, d’autres qui retrouvent à cet âge leur jeunesse et ses heureux privilèges. Varades appartenait à ces derniers. Était-ce à cause de la continence qu’il avait constamment pratiquée? Nous ne l’affirmons pas, bien qu’il soit, avec raison, permis de supposer que, sevré des plaisirs qui usent, il s’était mieux conservé que ceux-là qui en sont saturés. Nous constatons seulement un fait qui doit expliquer comment il s’enflamma, tout à coup, pour la belle personne que le hasard venait de jeter dans son existence.
Ce fut une passion qui dès le début atteignit presque toute sa plénitude. Égoïste, entière, exigeante, comme toutes celles qui frappent l’homme
MARTHE YARADES.
dans la maturité de l’âge ou au déclin de ses jours, alors qu’il n’a plus le temps d’attendre ; elle devait l’entraîner à des folies, s’il ne lui donnait rapidement satisfaction. Les sens y eurent une part autrement grande que le cœur, ce qui la rendit plus dangereuse. Elle se traduisit, en l’absence de toute estime pour la femme qui en était l’objet, par un besoin instantané de possession. C’est la beauté de Marthe, et non ses qualités morales, qu’il ne connaissait pas encore, qui allumait ces feux inconnus dans cet homme insensible jusqu’à ce jour. En une semaine, il fut complètement transformé, animé du désir de plaire. L’argent ne fut plus rien pour lui. 11 aurait donné tout le sien pour obtenir les faveurs qu’il souhaitait. Il négligea ses affaires, chercha les prétextes les plus frivoles pour se rapprocher de Marthe. Si ce n’eût été la crainte de lui déplaire, en dépeignant son amour, au lendemain du malheur qui la frappait, il serait tombé à ses pieds. Mais si, retenu encore par des scrupules qu'il maudissait, il n’osait en venir là* du moins il cherchait une première satisfaction dans une contemplation continuelle de l’objet aimé ; et, tandis qu’il accroissait ainsi ses désirs, il cherchait avec acharnement le moyen
le plus rapide, le plus sûr, d'arriver à ses fins.
Celui qui se présenta d’abord à son esprit, fut de proposer à Marthe de l’épouser. Mais, après y avoir réfléchi, il abandonna ce projet, qu’il considéra comme inutile et dangereux. En effet, quelle que fût la puissance de sa passion, il ne pouvait se faire illusion sur les sentiments que Marthe nourrissait pour lui, jusqu’à croire que, le connaissant depuis si peu de jours, elle eût éprouvé quelque chose qui ressemblât à ce qu’il éprouvait lui-même. Il n’était plus jeune. A son côté, Marthe était presque une enfant, incapable d’aimer un homme qui aurait pu être son père, qui avait promis de le devenir. Peut-être son cœur avait-il fait un choix; peut-être même, était-elle en possession d’un amant. On pouvait tout croire de la part d’une fille rendue plus libre que d’autres par les circonstances particulières de sa vie et mûrie de bonne heure par l’adversité. « S’il en est ainsi, se disait Varades, ne serait-ce pas une imprudence folle de lui proposer un mariage qu’elle accepterait comme un bienfait, puisqu’elle ne peut en rêver un semblable, mais en se réservant à part soi, d’en user plus tard, suivant les caprices de son cœur?» Cette perspective épouvanta Varades, l’empêcha de
s’arrêter au plus généreux, au plus simple, au plus honnête des partis. Assurément, s’il eût suivi cette inspiration, Marthe, pénétrée de reconnaissance, aurait appris à respecter son bienfaiteur. N’ayant, contrairement à ce que pensait Varades, ni amant ni veilléités d’en avoir, c’est en pleine liberté qu’elle l’aurait épousé, avec la ferme volonté de payer par une abnégation de tous les instants, par des efforts propres à assurer le bonheur de son mari, le repos qu’elle lui devrait.
La destinée, qui se joue cruellement des hommes, voulut que Varades, soupçonneux comme un vieillard passionné, passât à côté de ce bonheur sans le voir, et demandât à des calculs indignes le moyen de donner satisfaction à ses désirs. 11 était riche, Marthe pauvre. Il connaissait la puissance de l’or. Maître du sort de l’orpheline, puisqu’il pouvait, à son gré, la pousser vers la misère ou l’empêcher d’y tomber, il pouvait, en retour de ses bienfaits, exiger les faveurs au delà desquelles rien ne lui semblait désirable. Voilà quelles pensées funestes enfanta son cerveau. C'est ainsi qu’il résolut de faire de Marthe sa maltresse, et non sa femme, afin de pouvoir réaliser ses vœux sans aliéner son indépendance, afin de rester libre
de rompre ces fragiles liens, s’il était trompé. Telle fut sa dernière résolution. Mais il ne suffisait pas de l’avoir prise, il fallait encore l’exécuter.
Ce fut une nouvelle source de réflexions et de soucis. En ces sortes de choses l’expérience lui faisait défaut. Il comprenait néanmoins la nécessité de ne rien brusquer, de ne pas épouvanter Marthe par l’étalage trop prompt de ses projets, de gagner sa confiance avant de se déclarer, de l’amener peu à peu à des sentiments affectueux, jusqu’au jour où une surprise la ferait tomber dans ses bras. De là naquit la pensée de l’attirer dans sa maison et de l’y fixer à ses côtés.
Bien que Marthe, ayant prévu la mort de son père, se fut à l’avance armée contre la douleur, le coup qu’elle ressentit après ce fatal événement, fut terrible et la plongea dans une prostration absolue, d’où elle ne sortit qu’au bout de huit jours. C’est alors qu’elle se rappela ses viriles résolutions. Secouant son accablement, ses terreurs, elle se redressa, en possession de tout son courage. Elle osa regarder en face son malheur, afin d’en mesurer l’étendüe. Désormais privée du seul cœur qui l’eût véritablement aimée, elle était seule au monde. Son père, devenu misanthrope dans les derniers temps de sa vie, découragé par l’inutilité de ses efforts pour relever sa fortune, aigri par ce qu’il appelait l’injustice des hommes, avait brisé ou laissé se briser toutes ses relations. C’est
le propre des gens qui supportent mal la pauvreté de rechercher la solitude. Il n’y eut pas dix personnes à son enterrement. Marthe se trouvait donc sans amis. Un seul lui restait; c’était une femme, madame Vilmort, veuve d’un banquier autrefois engagé dans les mêmes affaires que Paulet. Agée de soixante ans, madame Vilmort vivait seule à Paris, du revenu d’un petit bien qui suffisait à ses besoins. Elle avait un fils ; mais ce jeune homme, livré au commerce maritime, consacrait la plus grande partie de son temps à de longs voyages en Amérique.
Madame Vilmort connaissait tout le prix d’une vieille amitié. Elle demeura fidèle à l’ancien attachement de son mari pour la famille Paulet. Le jour où elle apprit la mort du père de Marthe, elle accourut se mettre à la disposition de celle-ci, et lui offrit un asile dans sa maison.
Marthe témoigna sa reconnaissance pour une offre aussi délicate, mais elle refusa. Dans les premiers jours de son malheur, elle ne pouvait se décider à quitter les lieux où son père était mort. Puis, elle avait formé des projets que nous avons indiqués déjà, qui lui offraient un avenir plus brillant que la charitable proposition de madame Vilmort.
Celle-ci ne put lui arracher d’autre promesse que celle d’aller la voir souvent et de recourir à elle, si jamais elle avait besoin d’une amie. Mais Marthe prenait déjà des précautions afin d’assurer son sort. Elle voulut se rendre un compte exact de ses ressources, et calcula qu'après les avoir réalisées, elle pourrait vivre honorablement pendant une année. C’était plus qu’il n’en fallait pour trouver une position digne d’elle, soit en France, soit à l’étranger.
Livrée ainsi tout entière à sa douleur d’abord, à ses préoccupations ensuite, elle resta quelques jours sans voir ou sans comprendre les empressements de Yarades. A vrai dire, elle ne faisait aucun fond sur lui, sachant bien ce que peut valoir un engagement arraché par un moribond à la pitié d’un indifférent. Mais il fallut peu de temps pour modifier son opinion. Elle était trop complètement femme pour ne pas deviner, dès qu’elle eut retrouvé quelque sang-froid, ce qui se passait dans l’âme de Varades, dont les nombreuses visites commencèrent à lui ouvrir les yeux. Divers détails qu’elle surprit sans peine, confirmèrent ses soupçons. Sa découverte modifia tous ses précédents projets.
Elle comprit que sa destinée était à côté de cet
homme, jusque-là privé d’affection, si facile à séduire cependant, qu’il s’était laissé prendre au charme des premiers beaux yeux fixés sur lui. Elle entrevit, dans un avenir prochain, la possibilité d’un mariage qui la mettrait à l’abri de la misère, dont elle redoutait la mauvaise influence, les dangereuses suggestions. Sans doute, Yarades ne ressemblait en rien à l’idéal qu’elle s’était fait d’un mari. Mais elle n’avait pas le droit de choisir. Puisque, sans courir les aventures, elle trouvait un homme amoureux sous la protection duquel son père l’avait placée, pourquoi ne pas s’en tenir à celui-là? Son cœur ne rencontrerait pas, assurément, dans cette union les satisfactions qu’elle souhaitait ; mais combien d’autres compensations elle en pourrait faire surgir ! Elle aimait le luxe, leclat, les fêtes. Varades était riche. Elle était ambitieuse, elle voulait vivre enviée, respectée, prendre place au sommet de l’édifice social, dans le groupe des privilégiés et des heureux. Varades réaliserait tous ses désirs. Elle-même le pousserait vers la politique, l’obligerait à tenir dans le monde un rang digne d’elle, et s’ouvrirait ainsi les issues d’une vie opulente et douce à son orgueil.
Voilà quelles pensées s’emparèrent de son cœur,
et comment elle se décida à tirer parti des sentiments qu’elle avait fait naître. A dater de ce moment, elle ne songea plus qu’à provoquer une explication. Cette explication, Varades ne la désirait pas moins qu’elle-même, car il avait enfin trouvé le moyen de fixer la jeune fille auprès de lui.
Environ un mois après la mort de son père, un soir que, selon sa coutume, il était auprès d’elle, elle lui parla en ces termes :
— Il faut, monsieur, que je sollicite un conseil de vous. J’ai besoin de prendre une résolution en ce qui touche mon avenir. Je ne peux perdre plus longtemps, un temps qui m’est précieux. Je dois songer à me créer un gagne-pain. J’ai donc arrêté un plan. Je veux vous le soumettre avant de l’exécuter.
A ces paroles inattendues, Varades fut saisi d’un tremblement nerveux. Il était assis en face d’elle. La lumière éclairait son visage, de telle sorte qu’aucune de ses impressions ne pouvait échapper à Marthe, que lui-même ne voyait que dans l’ombre d’un abat-jour vert habilement placé.
Spectatrice de cette émotion singulière, qui enleva à Varades le pouvoir de répondre, elle continua :
— On m’offre dans une honorable maison un emploi d’institutrice. Je trouve dans cette position divers avantages qui ne me permettent pas d’hésiter. Cependant, avant de répondre affirmativement, j’ai voulu vous consulter, autant par respect pour la mémoire de mon père, qui m’a confiée à vous, qu’à cause de l’affection que vous me témoignez. Qu’en pensez-vous? C’est en Angleterre et...
Varades se leva brusquement, fit un pas vers elle, en s’écriant :
— Quoi ! vous voulez quitter Paris?
Il s’arrêta, honteux, troublé, inquiet, et ne put voir l’éclair de joie qui brilla dans les yeux de Marthe. Il n’avait dit que quelques mots, mais l’accent qu’il y avait mis trahissait ce qui se passait en lui.
— Si je songe à quitter Paris, répondit-elle, sans paraître remarquer l’effarement de Varades, c’est que j’y suis obligée; mais je ne partirai pas sans regrets.
— Eh bien, reprit Varades avec chaleur, nepartez pas, Marthe, ne partez pas, je vous en supplie.
Écoutez-moi. Devant votre père mourant, j’ai promis d’être pour vous un ami fidèle. 11 m’aurait été facile de tenir parole sans effort, si vous étiez une créature vulgaire. Oui, il aurait suffi d’une pension qui ne m’eût coûté qu’un léger sacrifice, pour vous mettre à l’abri du besoin et me dégager de toute responsabilité vis-à-vis de vous ; mais je vous sais trop fière pour accepter un bienfait de ce genre, et je n’ai pas entendu ainsi l’engagement que je prenais. Puisque vous me consultez sur la conduite que vous avez à suivre, voici ma réponse: Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas partir. C’est sans raison que l'avenir vous inquiète, car je suis là. Que je meure ou que je vive, votre existence sera assurée.
Dans ce discours, il n’y avait pas eu une parole qui, de près ou de loin, ressemblât à une parole d’amour. Cependant, tout, dans l’attitude de Varades, révélait un amoureux. En parlant avec ardeur, il s’élait agenouillé, sans s’en douter, devant Marthe, dont il pressait les mains dans les siennes. Soit à dessein, soit involontairement, elle ne faisait rien pour échapper à cette étreinte. Aux dernières paroles de Varades, elle répondit avec l’expression d’une vive gratitude :
— Combien vous êtes bon, monsieur!
Toujours ému, il poursuivit :
— Maintenant, puisque vous avez provoqué cette déclaration, laissez-moi la compléter. Acceptez la proposition que je vais vous faire, qui est celle d’un ami. Vous ne pouvez rester plus longtemps seule. Pour votre repos, pour le mien, il faut vous arracher à cette maison pleine encore de souvenirs douloureux. Venez dans la mienne.
Marthe fit un mouvement.
— J’ai penséà tout, reprit Varades. Votre réputation, votre amour-propre pourraient également souffrir de l’hospitalité que je vous offre, si elle n’était justifiée. Elle le sera. J’ai une pupille, une jeune fille de quinze ans. Jusqu’à ce jour, je l’avais laissée au couvent, n’osant lui donner une place définitive à mon foyer, où elle aurait mené une vie solitaire et attristée ; mais je l’ai rappelée en songeant à vous. Consentez à lui servir de sœur, à apporter dans mon intérieur abandonné un peu de votre jeunesse. Vous vouliez être institutrice en Angleterre; soyez institutrice en France, à Paris, chez moi.
Il s’arrêta , attendant anxieusement une réponse.
MARTHE VARAOES.
Quant à Marthe, ce langage la laissait un peu désappointée. Elle s’attendait à une déclaration passionnée, à des propositions d’une autre nature. S’était-elle trompée? Non; car cet homme était éperdument épris, qui demeurait agenouillé à ses pieds. Elle ne pouvait en douter. Elle pensa donc que, retenu par une timidité naturelle, en un cas aussi délicat, il n'avait osé pousser plus loin sa confidence, ou que, par un légitime excès de prudence, il voulait apprendre à connaître, d’une façon plus intime, la femme à laquelle il projetait de donner son nom. Quoi qu’il en fût, la proposition qu’il venait d’émettre, faisait faire à Marthe un pas décisif, assurément le plus difficile. Désormais, elle pouvait exercer à loisir son influence sur Varades. 11 ne tenait plus qu’à elle de l’amener au résultat où elle voulait atteindre. C’est dans ces sentiments qu’elle répondit :
— Vos paroles me touchent au delà de ce que je pourrais exprimer. Je ne peux que vous bénir puisque vous voulez être mon bienfaiteur. J’accepte vos offres généreuses. Je serai, suivant votre désir, la sœur de votre pupille. Vous trouverez en moi une amie don! le dévouement n’aura pas de bornes.
Varades écoutait Marthe avec béatitude, en proie à une émotion toujours croissante. Mais, combien cette émotion redoubla lorsque, au moment où la jeune fille cessait de parler, il s’aperçut tout à coup qu’il était à ses pieds, qu’il pressait ses mains, que la bouche de Marthe était assez près de son front pour qu’il eût respiré sa douce haleine. En sentant entre ses doigts la peau douce et chaude de la femme qui avait allumé en lui tant de tumultueux désirs, il se mit à trembler de nouveau, plus fort qu’il ne l’avait fait quelques instants auparavant. Peut-être, allait-il tout perdre par un éclat, prononcer des paroles imprudentes, coller ses lèvres sur cette main adorée, la couvrir de baisers, lorsqu’il vit les yeux de Marthe, fixés sur lui avec une expression de douloureuse surprise qui lui fit peur. Rappelé à lui-même par ce regard, il s’arma de sang-froid, se leva avec lenteur et remercia Marthe de ce qu’elle voulait bien agréer ses offres; puis, prétextant un rendez-vous, il se retira et rentra à pied chez lui, cherchant à apaiser la fièvre qui le dévorait.
Le lendemain, Marthe se rendit chez madame Vilmort afin de lui faire part dei changements qui survenaient dans sa vie. Elle devait à sa vieille
amie cette preuve de confiance. Celle-ci partagea son bonheur, lui prodigua de chaleureuses et maternelles félicitations , mais ne put cacher une larme qui vint mouiller ses yeux affaiblis par l’âge.
— Vous pleurez, madame? dit Marthe, surprise.
— Ne m’en veuillez pas, chère petite, répondit madame Vilmort. Votre résolution me charme et me peine à la fois. J’avais eu la faiblesse de croire que vous consentiriez un jour à venir partager ma solitude. Quelle aimable compagne j’aurais eue en vous ! Et puis, faut-il tout vous dire? je formais déjà d'autres projets. J’ai un fils, un aimable et honnête homme. Vous auriez pu devenir ma fille. Sans doute, ce n’était pas la richesse, mais une vie modeste et paisible à jamais assurée...
Marthe baissa la tête en silence, en proie à une violente émotion, tant ce langage était tendre et touchant. Elle avait entendu parler par son père de Raymond Vilmort. Sans le connaître, elle le savait digne d’elle. Le bonheur pouvait être là, mais un bonheur tranquille, ignoré. Elle aspirait plus haut. Elle jeta autour d’elle, à la dérobée, un rapide regard. Elle embrassa cet intérieur d’une
simplicité patriarcale. Elle devina ce que serait son existence dans cette maison. Non, ce n’était pas là ce qu’elle souhaitait.
Il y eut un moment d’embarras, auquel madame Yilmort mit fin par ces mots :
— N’en parlons plus. Je m’étais trompée. Puissiez-vous être heureuse !
A quelques jours de là, Marthe s’installait à l’hôtel Varades. Valentine de Chantocé l’y avait précédée de vingt-quatre heures, et l’attendait avec impatience, son tuteur lui ayant annoncé qu’elle trouverait dans Marthe, une amie, presque une sœur. La première entrevue des deux femmes fut pleine d’abandon, d’épanchements. Elles s’aimèrent en se voyant, se promirent de s’aimer toujours.
Dans une partie de l’hôtel, abandonnée depuis bien des années, Varades avait fait préparer pour elles un petit appartement : deux chambres séparées par un salon commun à toutes les deux. Pour la première fois, cet homme devint prodigue. 11 ne trouva rien de trop beau pour parer la demeure où sa divinité consentait à vivre. Il voulait avant tout qu’elle s’estimât heureuse auprès de lui. Tapis d’Aubusson, tentures de soie, porcelaines pré-
rieuses, bronzes artistiques, jardinières remplies de fleurs, rien ne fut épargné pour faire à Marthe un cadre digne de sa beauté. Valentine prit sa part de ce luxe nouveau, Varades ayant à cœur de cacher, en traitant également les deux jeunes fil' les, qu’il cherchait à plaire à l’une d’elles. Le nombre des domestiques fut augmenté ; un cheval anglais entra dans l’écurie, depuis longtemps déserte; un coupé prit place sous la remise. Les voisins, dont la curiosité était sans cesse en éveil, prétendaient que Varades se livrait à des actes de folie. La vérité, c’est que l’amour lui en faisait commettre plus d’une, comme on le verra bientôt.
Marthe et Valentine, définitivement installées dans leur coquet réduit, à l’ordonnance duquel Varades avait présidé lui-même, il s’en échappa comme un rayon de soleil qui changea la physionomie de toute la maison. La tristesse, qui semblait à jamais fixée dans les vastes salles de l’hôtel, se dissipa. Il suffit d'une semaine pour rendre cette demeure méconnaissable. Mais ce ne fut pas tout. Varades eut la prétention de redevenir jeune. On le vit prendre de sa personne des soins méticuleux, se vêtir avec élégance, tâcher de faire oublier que
depuis cinq ans, il avait dépassé la cinquantaine. Tous ces changements furent l’œuvre de l’amour. Marthe en accepta l’hommage, sans reconnaissance comme sans surprise. Elle n’avait pas assez longemps vécu avec son bienfaiteur, pour pouvoir procéder par comparaison, pour deviner les efforts qu’il dut s’imposer à l’effet de vaincre sa nature sordide, qui se révoltait en face de chaque dépense nouvelle. Mais Valentine, qui le connaissait mieux, quoique sans comprendre la cause de tant de transformations, en resta vivement frappée. Elle fit part de ses impressions à sa nouvelle amie. Celle-ci loucha donc du doigt, en quelque sorte, la preuve de l’amour qu’elle avait inspiré.
Une vie nouvelle commençait. Les nuages amoncelés à l’horizon se dissipaient. Orpheline, Marthe trouvait une famille; pquvre, elle jouissait des privilèges de la fortune et pouvait caresser l’espoir d’hériter un jour d’une partie des biens de Varades. Autour d’elle, tous les visages souriaient. Valentine lui témoignait une affection sans limites. Varades semblait avoir à cœur de satisfaire toutes ses fantaisies, tous ses caprices. Chacun s’efforçait de lui plaire, et ne lui demandait en retour qu’un témoignage de satisfaction . Passer d’une existence
précaire à une existence dégagée de préoccupations et de soucis, tel était le rêve que sa destinée réalisait. Mais tant d’éléments de bonheur ne lui suffisaient pas; elle voulait plus encore : elle voulait s’assurer la possession d’une fortune dont elle connaissait maintenant l’importance, devenir la femme de Varades et prendre le gouvernement de cet homme et de ses biens.
L’hiver s’écoula, sans qu’aucune distraction venue du dehors, détournât nos deux personnages du but secret que poursuivait chacun d’eux. Varades, de plus en plus amoureux, bénissait les circonstances qui lui permettaient de voir à toute heure l’objet de ses désirs. Il ne quittait l’hôtel qu’autant que ses affaires l’exigeaient impérieusement. Le plus souvent même, il choisissait, pour s’absenter, l’heure que les jeunes tilles consacraient à la promenade. Le soir venu, il prenait place auprès de la table devant laquelle elles travaillaient ensemble. Un journal à la main, il feignait de lire; mais, tandis qu’on pouvait le croire captivé par l’intérêt qu’offraient les feuilles publiques, il ne cessait pas de contempler Marthe. Il reposait ses yeux sur ce fin visage, qui ne trahissait aucune émotion intérieure; il s’abreuvait délicieusement, comme
MARTI1E ARADES.
d’ane exquise liqueur, du spectacle que lui offrait ce corps charmant, légèrement incliné sur un métier à broder. De temps en temps, il se mêlait à la conversation avec la bonhomie paternelle qui convient à un homme de son âge ; mais c’était pour provoquer les réponses de Marthe et pour goûter le plaisir de l’entendre parler.
Que de fois, durant ces soirées où son amour puisait une excitation nouvelle, d’où il emportait des flammes plein le cerveau, la présence de Valentine empêcha seule le pauvre homme de tomber aux pieds de Marthe ! Cette enfant le préserva d’abord des conséquences de son exaltation ; elle retint longtemps sur les lèvres de son tuteur l’aveu prêt à s’en échapper. Ignorante des passions, ainsi qu’on l’est à quinze ans; désintéressée dans le drame intime qui commençait sous ses yeux, à son insu, et où elle ne devait que tardivement prendre un rôle, tous ces jeux cruels de l’amour lui échappaient. Chargés de voluptueux désirs sans cesse renaissants, les regards de Varades, pour arriver jusqu’à Marthe, passaient devant elle, sans éveiller dans sa jeune imagination aucun soupçon déshonnête, sans que la sérénité de son âme innocente en fût troublée.
Quiconque aurait pu lire en ces moments dans l’âme de Varades, se serait justement étonné du trouble, de l’irrésolution qui y régnaient. Il cherchait à éloigner Valentine et n’osait en arriver là, alors qu’il lui eût été si facile de le faire. C’est qu’en même temps qu’il souhaitait ardemment un têteà-tête avec Marthe, il le redoutait. Il se supposait seul avec elle. Que lui dirait-il? Aurait-il assez de hardiesse pour parler de son amour, pour formuler ses infâmes propositions? L’honneur de Marthe ne se révolterait-il pas? A défaut de cette colère, n’entendrait-il pas la belle créature rire de lui? Trop d’innocence ou trop d’insensibilité, voilà ce qu’il craignait de découvrir. Cette crainte prolongeait son silence.
Le soir venu, il se retirait dans sa chambre. Là, seul, il s’irritait contre lui-même, il s’accablait de reproches, s’appelait des noms les plus injurieux, se promettant de saisir, le lendemain, une heure propice pour révéler enfin à Marthe le secret qui le tuait. Mais le lendemain venait ; il restait muet; sans force pour parler, redoutant tour à tour le courroux de Marthe et ses moqueries, se plongeant, pour donner un aliment à ses désirs, dans la recherche des moyens propres à la séduire.
Tranquille, indifférente en apparence à ces marques non équivoques d’une grande passion, Marthe ne perdait rien des sensations que Yarades croyait cacher à tous les yeux. Avec cet instinct particulier à la femme qui, poursuivant un but, observe tout, alors môme qu’elle semble ne rien voir, elle aurait pu dire à coup sûr ce qui se passait dans l’âme de son muet adorateur. Douée, à défaut d'expérience, d’une intuition merveilleuse, elle suivait les progrès quotidiens de l’amour dans ce cœur irrésolu, attendant avec patience une proie qui ne pouvait plus lui manquer. Elle ne connaissait pas encore les coupables projets de Yarades. Loin de le supposer capable de concevoir le dessein de la séduire, elle croyait qu’il caressait l’espoir de l’épouser. Elle prenait plaisir à exalter cette espérance par la simplicité de son langage, par la modestie de ses attitudes, par le déploiement des coquetteries qui la rendaient irrésistible. S’adressait-elle à lui, c’était avec une grâce touchante, où se révélait une ardente gratitude ; parlait-il, elle l’écoutait avec la plus vive attention, immobile, tenant fixés sur lui ses yeux adorables, dont l’expression le troublait si fort. Connaissant le pouvoir de sa beauté, elle employait toute son
adresse à la mettre en lumière, comme si elle eût voulu pousser Varades à un éclat. Elle ne se montrait plus qu’avec une coiffure qui faisait ressortir l’abondance et la chaude couleur de ses cheveux. Ses robes, collées sur son corps, dessinaient ses bras adorables, sa taille svelte et pleine à la fois. Varades fut libre de contempler à loisir ses mains longues, sillonnées de veines bleues, semblables aux mains d’Aspasie ou de Cléopâtre. Il pouvait admirer un pied non moins parfait et la naissance d’une jambe dont la forme exquise troubla plus d’une fois son sommeil. C’est ainsi que, dans son ardent désir de se faire épouser, Marthe, par des efforts dignes d’une courtisane, acheva de tourner la tête à Varades. Elle répandit dans ses veines un feu dévorant, car il but à longs traits à la coupe d’amour qui, pour la première fois, s’approchait de ses lèvres. Loin d’apaiser ses désirs, ce poison brûlant en accrut la puissance.
Au sein de son existence nouvelle, Marthe n’avait pas oublié madame Vilmort. La vieille dame habitait à Neuilly, sur la lisière du bois de Boulogne, une maisonnette précédée d’un jardin. Une fois par mois au moins, Marthe et Valentine dirigeaient leur promenade de ce côté. Madame Vilmort, toujours heureuse de revoir la fille de Paulet, les recevait avec cette bonté que savent déployer les vieillards, sensibles aux attentions qu’on leur témoigne. Elle s'extasiait sur la beauté de l’une, sur la grâce de l’autre. Elle enviait, disait-elle, le sort de M. Varades, qui possédait dans sa maison un double trésor. Son accueil était tel que Valentine, en quittant ce qu’elle appelait l’ermitage deNeuilly, attendait avec impatience le moment d’y revenir. De son côté, dans cette demeure paisible, Marthe,
dont le cœur avait perdu le repos, depuis qu’elle s’abandonnait aux rêves ambitieux que l’on connaît, se sentait revivre. Elle laissait à la porte ses préoccupations habituelles. Il lui semblait que son âme devenait meilleure, en franchissant ce seuil.* Parfois même elle se demandait si, en refusant les offres bienveillantes de madame Vilmort, pour aller poursuivre, dans la maison de Varades, la réalisation de projets qui coûtaient tant d’efforts à sa dignité, elle n'avait pas refusé le bonheur. Malheureusement, ces retours sur elle-même étaient de courte durée. En quittant madame Vilmort, en rentrant dans sa vie accoutumée, elle retombait sous l’empire de son ambition. Les mauvaises pensées reprenaient place en elle. La salutaire influence qu’elle rapportait de ces visites, trop courtes, se dissipait.
Dans les premiers jours du printemps, au plus fort de la crise que nous avons essayé de décrire, par une douce après-midi du mois d’avril, le petit coupé que Varades avait offert aux deux jeunes filles, se dirigeait vers Neuilly. Elles étaient là, l’une et l’autre, charmantes de jeunesse, de santé : Valentine s’abandonnant avec la fougue de son âge au plaisir de se sentir vivre ; Marthe plus
sérieuse, plus réfléchie, mais belle dans ses vêtements de deuil à faire retourner tous les passants, si elle eût été à pied. La voiture s’arrêta devant la maison de madame Vilmort. Celle-ci était dans son jardin. A travers la grille, elle vit ses jeunes amies et accourut à leur rencontre. Un grand mois s’était écoulé depuis leur dernière visite. Madame Vilmort manifesta toute la joie qu’elle éprouvait à les revoir, puis leur offrit d’entrer dans le salon. Marthe accepta. Valenline préféra rester au jardin. Une chèvre, attachée à un piquet planté en terre, mordillait autour d’elle un gazon naissant, dans le rayon que la corde lui permettait de parcourir. Valenline apportait toujours dans ses poches quelques morceaux de sucre. Elle obligeait la chèvre à venir les manger dans sa main. Elle se mit donc à jouer avec elle, tandis que madame Vilmort et Marthe s’asseyaient en face l’une de l’autre.
— Eh bien, chère enfant, êtes-vous toujours heureuse?
— Rien ne manque à mon bonheur, répondit Marthe. M. Varades se conduit avec moi comme le meilleur des amis, et j’ai trouvé dans Valenline une aimable petite sœur, qui me rend bien l’affec-
MARTHE YARADES.
tion que j’ai pour elle. Mais, vous-même, madame?
— Je suis heureuse aussi, car j’ai mon fils auprès de moi, et pour toujours.
Et, comme Marthe la regardait avec surprise, madame Vilmort reprit : .
— Cela vous étonne ; mais c’est ainsi. Comment cela s’est-il fait? C’est toute une histoire. Mon pauvre Raymond dirigeait, vous le savez, une entreprise commerciale importante. Le soin de ses intérêts, l’appelait tantôt à la Nouvelle-Orléans, tantôt à la Havane, le plus souvent au Havre. Il vivait ainsi loin de moi, à mon grand regret. Mais, il y a quelques mois, un homme dans lequel il avait placé toute sa confiance, et qui le représentait aux États-Unis, s’est enfui, laissant les affaires dans le plus grand désordre. A la première nouvelle de ce désastre, Raymond est parti pour New- York; mais il n’y est arrivé que pour constater que le malheur était plus grand encore qu’il n’avait prévu. Que vous dirai-je? le malheureux garçon est revenu ruiné, après avoir consacré toutes ses ressources, au payement de ses créanciers. C’est alors qu’il a songé à sa mère. 11 est accouru auprès de moi. Il m’a confié sa peine. Grâce à Dieu, ma petite fortune peut suffire pour nous mettre tous
les deux à l’abri du besoin. Il a donc été décidé qu’il ne me quitterait plus, qu’il se fixerait à Paris, qu’il y chercherait une position. Cette position viendra, j’en ai l’assurance. Mon fils a toutes les qualités qui font réussir J.es hommes. \
— Combien vous avez dû souffrir! dit Marthe avec compassion.
— Moins que vous ne pensez. J’ai été presque heureuse de toute cette affaire. Comment pourraisje ne pas bénir une catastrophe qui m’a rendu mon fils? Il est si doux, si tendre! ajouta-t-elle, avec un sentiment d’admiration maternelle qui frappa Marthe. D’ailleurs, vous le verrez; il va rentrer.
Au même moment, Raymond traversait le jardin, se dirigeant vers le salon. Il venait de surprendre Valentine jouant comme une enfant avec la chèvre. Après avoir échangé quelques paroles, le jeune homme et la jeune fille revenaient ensemble, elle un peu honteuse, lui se doutant bien que c’était là la petite amie de Marthe Yarades, dont sa mère lui avait parlé avec enthousiasme.
— Le voilà ! s’écria madame Vilmort.
Marthe vit entrer un jeune homme de vingt-huit ans, très-brun, avec de beaux yeux, grand, mince,
élégant, dont toute la personne révélait l’éducation qu’il tenait de sa mère, et qu’avaient complétée ses voyages.
— Mon fils, dit madame Yilmort, après l’avoir embrassé, laisse-moi te présenter à ces demoiselles.
Elle les nomma, tandis que Raymond s’inclinait.
Il y eut un moment de silence et d’embarras.
Tout à coup Raymond prit la parole, s’adressant à Valentine :
— Je crois, mademoiselle, que j’ai troublé vos plaisirs, dit-il ; vous paraissiez en prendre de trèsgrands là-bas, sur le gazon?
— C’est la chèvre qui voulait trouver du sucre dans mes poches, répondit Valentine en rougissant.
Alors Raymond se retourna du côté de Marthe et reprit :
— Vous rappelez-vous, mademoiselle, que j’ai eu l’honneur de vous voir, il y a dix ans?
— Je m’en souviens en effet, monsieur. Vous avez une fois accompagné madame Vilmort chez mon père.
Ces paroles échangées, la présence de madame Vilmort aidant, la glace fut bientôt rompue. Jusqu’au moment où Marthe lit un signe à Valentine pour lui indiquer que l’heure était venue de partir, la conversation ne s’arrêta pas. Raymond mit quelque amour-propre à en faire les frais. Excité par la présence d’une belle personne, il y apporta l’intérêt, l’autorité d’un homme qui sait beaucoup parce qu’il a beaucoup vu, beaucoup appris.
— N’est-ce pas qu’il est charmant? dit avec orgueil madame Vilmort à Marthe, tandis que Raymond offrait son bras à Valentine, pour la ramener vers la voiture.
— Votre fils est digne de vous, madame, répondit Marthe, plus troublée qu’elle ne voulait le laisser paraître.
Comme elle finissait sa phrase, Raymond s’approcha pour prendre congé d'elle. Ils échangèrent un regard dans lequel chacun d’eux devina l’impression qu’ils emportaient l’un de l’autre. Chez Raymond, cette impression était profonde. La beauté de Marthe était de celles auxquelles les hommes ne résistent pas. 11 savait quelle espérance sa mère avait un moment conçue. Pour la comprendre et l’approuver, il lui suffisait d’avoir vu
Marthe. Sa pensée se traduisit dans ces mots, qu’il dit à sa mère lorsqu’ils furent seuls :
— Mademoiselle Paulet est adorable. Il est difficile de la connaître sans l’aimer.
En quittant l’ermitage de Neuilly, Marthe revint à l’hôtel Varades, en compagnie de Valentine. Pendant tout le trajet, elle fut sérieuse, préoccupée, sans que le babillage de l’enfant parvint à la distraire de ses réflexions. Elle se disait que Raymond Vilmort réunissait toutes les qualités qui peuvent plaire à une femme, qu’il réalisait l’idéal qu'elle s’était fait d’un mari, qu’il serait doux de vivre à ses côtés, dans cet ermitage de Neuilly où l’existence revêtait des allures si modestes, si paisibles. Elle avait su plaire et le comprenait. Assurément, le bonheur était là, auprès de cet homme aimable, jeune, qui ne tarderait pas à devenir amoureux, qui l’était peut-être déjà.
Mais à côté de ce tableau charmant, que l’imagination de Marthe ornait des plus riantes cou-
leurs, s’en plaçait un autre, celui de la vie opulente qui l'attendait, si elle devenait la femme de Varades. D’une part, se trouvait un amour sincère, ardent, source de mille félicités, mais avec l’existence humble, ignorée, que doivent accepter les ménages sans fortune. Tout pour le cœur, rien pour l’ambition. D’autre part, l’avenir se déroulait sans amour, sans bonheur intime, mais avec tous les privilèges que donne l’argent à ses possesseurs. Tout pour l’ambition, rien pour le cœur. Entre les deux routes qui s’ouvraient devant elle, Marthe hésitait. L’heure était venue cependant de prendre une décision. Elle avait vingt-deux ans. Elle ne pouvait attendre plus longtemps, à moins de se résoudre à vieillir fille.
Ces réflexions l’absorbèrent à ce point, qu’étant rentrée à l’hôtel, au moment où on allait servir le diner, elle n’eut pas le courage de se mettre à table. Elle feignit une grande fatigue et se retira dans sa chambre, afin de pouvoir, dans la solitude et le silence arrêter ses résolutions. Le combat qui se livra en elle, entre les sentiments contraires qui l’assaillaient, fut douloureux et long. Enfin, avant de s’endormir, elle prit avec l’énergie qu’on lui connaît, le ferme parti d’être, avant qu’il fût deux
mois, la femme de Varades. L’ambition l’emportait. Le sommeil la surprit, au moment où elle cherchait le moyen d’obliger celui qu’elle appelait déjà son futur mari, à s’expliquer.
Au milieu de la nuit, elle fut brusquement réveillée par un bruit dont elle ne put d’abord préciser la nature. Un peu effrayée, elle s’élança hors de son lit, se vêtit d’un peignoir, et, à la pâle clarté de la veilleuse, regarda tout autour d’elle. Elle ne vit rien, prêta l’oreille, entendit des gémissements. Quelqu’un pleurait dans le petit salon qui précédait sa chambre. Ce ne pouvait être que Yalentine, qui couchait à l’autre extrémité de ce salon. Elle alluma un bougeoir, courut à la porte, l’ouvrit ; mais, comme si le bruit qu’elle venait de faire eût mis en fuite la personne dont les sanglots l’avaient réveillée, le salon était vide. Elle entra chez Yalentine. Yalentine dormait d’un profond et paisible sommeil.
Intriguée par cette aventure, elle revint à son lit, se coucha en proie à une émotion où la peur avait moins de part que la surprise. Elle ne put s’endormir. Ses soupçons se portaient sur Varades. Mais elle ne comprenait pas à quel mobile il avait obéi, en venant pleurer à la porte de sa chambre. Était-ce
MARTHE VAUADES.
le résultat d’un amour désespéré? Mais, alors, pourquoi gardait-il un silence obstiné? Pourquoi n’avouait-il pas à Marthe des sentiments assez impérieux pour le pousser à de telles folies? Redoutaitil de voir sa demande repoussée? Sans pouvoir résoudre ces questions, Marthe comprenait la nécessité de sortir d’une situation chaque jour plus fausse, de provoquer une explication. .
Le lendemain à dix heures, tandis queValenline, levée avec le soleil, cueillait des fleurs dans le jardin, Marthe entra dans le cabinet de Varades. Depuis longtemps déjà, Varades était au travail. Elle le trouva, assis devant son bureau, compulsant des dossiers, écrivant des lettres, expédiant ses affaires, ainsi qu’il le faisait tous les malins.
— J’ai à vous parler, monsieur, dit-elle en entrant.
Elle le vit pâlir, se lever en tremblant, et balbutier ces mois :
— Entrez! entrez, Marthe. Avez-vous bien dormi?
Cette pâleur subite, ce trouble, c !!e question, firent cesser les incertitudes de la jei ce fille. Il n’y avait plus à en douter, c’était Varades 1 u’elle avait entendu dans la nuit . Il redoutait san oute d’avoir
été découvert, et attribuait la visite matinale de Marthe à un désir fort naturel de connaître la cause delà douleur qu’elle avait surprise.
Tout en raisonnant ainsi, Marthe entra, ferma derrière elle la porte du cabinet; puis, restant debout devant Varades :
— J’ai un conseil à vous demander, dit-elle. On veut me marier. Que dois-je faire?
A coup sûr, en s’expliquant ainsi, Marthe s’attendait à provoquer une explosion, à voir Varades tomber à ses pieds, à l’entendre dire : « Refusez, car je vous aime, et je vous demande votre main.»
Son attente fut trompée. Varades la regarda d’un air étonné. Son trouble sedissipa. Il dit d’une voix tranquille :
— Je ne peux vous répondre, mon enfant, sans connaître l’homme qu’on vous propose.
Marthe ne pouvait en croire ses oreilles. La chute d’un édifice dont la construction a coûté du temps, du travail, et qui s’écroule sous les yeux de l’architecte qui se prépare à y mettre la dernière main, ne lui cause ni une douleur, ni une surprise égales à la surprise, à la douleur que Marthe ressentit en ce moment. Varades ne l’aimait donc pas? Depuis cinq mois, se trompait-elle? Avait-elle nourri de
pi
folles illusions? Voilà ce qu’elle se demandait. Mais, quelle indignation aurait été la sienne, si elle avait connu la vérité, découvert ce que pensait Varades en ce moment I A la question qui venait
propositions les plus délicates. Il se disait, — le
bres dédales, — il se disait que l’occasion était propice pour solliciter les faveurs dont il avait
Marthe docile, et, dans l’avenir, son mari complaisant.
Livrés à leurs réflexions, Marthe et Varades restèrent un moment silencieux.
il est question? dit enfin le dernier.
— Qu’importe! s’écria Marthe, qui ne contint pas plus longtemps son irritation ; celte personne est digne de moi. Pour le moment, il est inutile de la nommer. Soyez seulement assuré qu’elle vous plaira. Mais je ne veux rien conclure sans
de lui être posée, il ne voulait pas répondre, sans
tude qu'il le trouverait d’humeur à accueillir les
lecteur nous pardonnera de porterla lumière dans celle àme misérable, afin d’en éclairer les som-
payer avee une dot qui, dans le présent, rendrait
— Ne pouvez-vous me nommer la personne dont
avoir votre assentiment. Vous plaît-il que je me marie?
— Je vous verrai avec peine quitter ma maison, voilà qui est certain. Ceci dit, j’ajoute qu’en soi, la possibilité de votre mariage n’a rien qui me déplaise. Mais encore faut-il savoir de qui il s’agit. Celui qu’on vous propose est-il jeune? est-il riche? l’aimez-vous?
— Vous saurez tout cela plus tard, lorsqu’il en sera temps. Vous m’avez appris ce que j’avais à cœur de connaître. Je vais maintenant réfléchir moi-môme à tout ceci.
— Réfléchissez, et lorsque vous serez décidée, nous en reparlerons.
Marthe ne put rien obtenir de plus concluant. Elle sortit brusquement, fiévreuse, mécontente d’elle- môme aussi bien que de Varades, s’irritant de l’erreur dans laquelle elle vivait depuis si longtemps. Cependant, elle ne pouvait s’expliquer autrement que par l’amour, toutes les circonstances, tous les faits qui l’avaient entraînée dans cette erreur. Si Varades n’était pas amoureux, pourquoi s’élait-il un jour agenouillé devant elle pour la supplier de venir dans sa maison? S’il n’était pas amoureux, pourquoi la regardait-il sans cesse, avec
des yeux alanguis, qui trahissaient un cœur troublé? Pourquoi, faisant violence à son avarice bien connue, la comblail-il de ses bienfaits? S’il n’était pas amoureux, pourquoi, pendant la nuit précédente, était-il venu verser des larmes si près d’elle?
Marthe, qui se promenait à grands pas dans sa chambre, entrevit tout à coup quelque chose d’horrible, qui se présenta brusquement à sa pensée. Varades pouvait ne pas l’aimer assez pour l’épouser, mais la désirer assez pour chercher à la séduire. Elle s'arrêta. Le rouge de la colère et de la honte monta à ses joues.
— Ah ! s’il en était ainsi, s’écria-t-elle, malheur
à lui!
A ce moment, Valentine entra, pétulante, gaie, habillée pour sortir.
— Marthe chérie, dit-elle, as-tu oublié que c’est dimanche aujourd’hui? Veux-tu arriver à l’église lorsque la messe sera terminée ?
— Non, non , je te suis , répondit Marthe, essayant de cacher son émotion à l’enfant.
On sortit à pied. L’église Saint-Étienne du Mont, où l’on se rendait, n’est qu’à quelques minutes de la rue Saint-Jacques. Une femme de chambre suivait les deux jeunes filles, sur le passage desquelles toutes les têtes se retournaient. Le ciel était pur, le soleil éclatant. C’était plaisir de voir Marthe et Valentine marcher dans les rues joyeuses et animées. Sur la place du Panthéon, un jeune homme les dépassa. Il regarda Marthe. Elle le reconnut. C’était Raymond Vilmort. Cette rencontre, qu’elle attribua au hasard, calma ses nerfs surexcités. Raymond ne semblait-il pas apparaître tout à coup pour lui dire :
— Si vous ôtes malheureuse dans votre sort actuel, libre à vous d’en changer, d’aller là où l’on vous aime, où le bonheur est certain?
Quelques instants après, dans l’église, elle le revit. Sous son regard, elle baissa la tête, et sentit son cœur inondé d’une pure joie. Non, ce n’était pas le hasard qui amenait Raymond auprès d’elle, c’était l’amour. Elle n’en pouvait douter.
Mais au môme moment, une question se formula dans son esprit :
— Pourquoi n’est-il pas fiche?
Elle ne releva plus la tête. En sortant de l’église,
elle entraîna rapidement Valentine vers la maison, sans chercher à s’assurer si Raymond la suivait encore.
Pendant toute cette journée, Marthe feignit une gaieté qui n’était pas dans son cœur. Elle témoigna à Varades une grande confiance, une affection plus grande encore. Le soir venu, après avoir vu Valentine s’endormir, elle se retira dans sa chambre, à l’heure accoutumée. Elle lut jusqu’à minuit. Alors, elle éteignit sa lampe, afin de faire croire qu’elle s'élait mise au lit. Mais, au lieu de se coucher, elle s’assit dans un fauteuil et attendit. Cette longue veille devait décider de sa destinée.
Vers une heure, elle entendit du bruit dans le petit salon. Elle se rapprocha de la porte ; on marchait dans la direction de sa chambre ; puis une voix brisée par l’émotion l’appela : c’était celle de Varades. Elle se garda bien de répondre. On frappa légèrement; même silence de sa part. Alors, comme durant la nuit précédente, les gémissements commencèrent. Elle n’hésita plus, elle ouvrit brusquement.
Varades, vêtu d’une robe de chambre, la tête coiffée d’un bonnet de velours, ridicule sous ce costume, était accroupi sur le tapis et pleurait.
Depuis plusieurs jours, le malheureux, dont la passion s’exaltait dans le silence de la nuit, quittait sa chambre, fou de désirs, avec le dessein d’aller surprendre Marthe dans son sommeil. Mais, scélérat sans courage, il s’arrêtait au seuil de cette chambre virginale, retenu par une puissance invincible. Il s'agenouillait, semblable à un aliéné ; il racontait, en pleurant, sa peine à la porte muette qui le séparait de celle qu’il adorait. Il appelait Marthe sans oser élever la voix, voulant se faire entendre, redoutant d’être entendu. Il se tordait pendant une heure dans des douleurs indicibles, et regagnait alors son lit, où le jour le retrouvait honteux de sa faiblesse, terrifié par les conséquences qu’elle pouvait avoir.
— Me voilà, dit Marthe ; que me voulez-vous?
Il releva la tôle, la regarda avec hébétement, les prunelles singulièrement dilatées comme celles des gens qui subissent les effets d’un poison violent.
— M’expliqucrez-vous ce que signifie cette comédie? reprit Marthe.
— Marthe, je vous aime, murmura-t-il.
Un éclair de plaisir traversa le regard de la jeune fille. Elle ne s’était pas trompée : on l’aimait;
mais aussitôt le vague soupçon qu’elle avait conçu la veille, se présenta à son esprit. Elle devina la vérité : Varades cherchait à la séduire. En cet instant, l’estime qu’elle gardait encore pour lui, fit place au mépris, qui pour jamais se fixa dans son cœur. Elle n’était pas femme à oublier cette minute cruelle. Certes, si cette riche nature n’avait pas été pervertie par l’ambition, par l’orgueil, le spectacle honteux dont elle était témoin, devait lui inspirer l’honnête résolution de chasser Varades loin d’elle, de quitter sa maison dès le matin, pour n’y plus revenir. Cette pensée ne se présenta même pas à son esprit. Elle ne songeait qu’à tirer parti de la passion dont elle voyait les funestes effets.
— Je vous aime, Marthe, reprit Varades, encouragé par le silence avec lequel elle venait d’accueillir sa première déclaration. L’amour est entré dans mon cœur, le jour où pour la première fois, je vous rencontrai. J’ai beaucoup souffert depuis, de vous adorer et de ne savoir pas vous le faire comprendre, de n’oser pas vous l’avouer.
— Vous m’aimez, monsieur? Vous devez alors savoir ce que fait un galant homme, en pareil cas.
Il se méprit à ces paroles.
MARTHE YARADES.
— Mais je suis prêt à faire ce que vous souhaitez. Je vous donnerai la richesse. Vous aurez l’existence opulente des reines. Rien ne me coûtera pour satisfaire tous vos caprices.
Marthe comprenait trop. Elle ne retenait qu’avec peine son indignation. Elle voulut savoir jusqu’où pouvait aller le cynisme audacieux de cet être méprisable.
— Commencez par vous relever, dit-elle, et surtout n’élevez pas la voix. Valentine pourrait vous entendre , ce qui serait dangereux , vos paroles n’ayant rien d’édifiant.
Il obéit, montrant la chambre entr’ou verte.
— Entrons chez vous, répondit-il.
— Non, reprit Marthe, d’un ton sec, restons ici.
Si votre affection est sincère, ajouta-t-elle, pourquoi ne pas l’avoir avduée plus tôt?
— Ne vous ai-je pas dit que je manquais de courage?
— Mais hier, je vous ai fourni une occasion bien propice de me faire connaître la vérité. Lorsque je vous ai dit qu’on me proposait un mariage, vous pouviez m’ouvrir votre cœur, — car je suppose que vos intentions sont honnêtes.
yarades, mis en demeure de s’expliquer, fit appel à toute sa fermeté.
— Je n’ai pas le droit de vous empêcher de vous marier, balbutia-t-il, en évitant de répondre directement.
— Vous devez alors renoncer à me parler de votre amour, car s’il est vrai que vous m’aimiez, que vous ayez cherché le moyen de me le faire savoir, vous pou viez hier me donner à entendre que vous souffriez de me voir épouser un autre homme que vous.
— Hélas I murmura Varades, comment aurais-je pu croire qu’une belle /jeune fille comme vous consentirait à unir sa destinée à celle d’un vieillard?
— Vous n’avez pas cru à la possibilité d’un pareil miracle! s’écria impétueusement Marthe ; mais vous avez cru que cette belle jeune fille, comme vous m’appelez, consentirait à se livrer, sans amour, à ce vieillard, au moment d’ouvrir ses bras à un jeune mari. De quel prix auriez-vous payé mes faveurs? D’une belle dot... Et vous étiez l’ami de mon père ! Et vous m’estimez assez peu pour penser que j’aurais consenti à mettre dans mon trousseau le prix de mon déshonneur ! Telle a été
voire pensée. Ne diles pas le contraire, car c’est la vérité. •
Varades, éperdu, crut qu’il fallait renoncer à toutes ses espérances. C’était à en mourir : à son âge, une passion non satisfaite peut coûter la vie. Tout son être brûlait d’amour, la tête, le cœur, les sens. Il ne chercha plus qu’à regagner le terrain d’où on le chassait.
— Vous méjugez mal! dit-il.
— Soit ! justifiez-vous.
11 ne répondit pas. Marthe comprit toute l’étendue de sa puissance, et voulut en profiter pour hâter la fin d’une crise qui n’avait que trop duré. Négligeant d’accabler Varades sous le poids de sa colère, voulant remporter sur-le-champ une victoire facile, elle reprit d’une voix moins sévère :
— A d’autres yeux qu’aux miens, vous seriez condamné par votre silence même. Mais je veux croire que vos intentions étaient pures, que vous n’avez été que timide, maladroit. Vous pouvez donc encore réparer votre maladresse. Pour moi, je vous dois un aveu. Il n’est pas vrai qu’on m’ait proposé un mariage. Dans une maison amie, on m’a offert un asile dans le cas où je serais malheureuse ici. On m’a offert de me chercher un mari.
J’ai pris prétexte de ces offres pour essayer d’amener sur vos lèvres l’aveu d’une passion que j'avais devinée, ce qui n’était pas difficile, à moins d’être aveugle, tant vous l’avez mal cachée. Voilà ce qu’il y a de vrai dans la communication que je vous ai faite hier. Je suis donc libre encore.
— Eh bien, laissez-vous aimer ! s’écria Varades, dont le cœur se rouvrit à l’espérance.
Marthe feignit de ne pas l’entendre et continua :
— Je suis libre et je sais ce que la reconnaissance m’impose. Ne perdez pas de vue cependant que si, de votre côté, il y a de l’amour, du mien, il n’y a que cette reconnaissance. Ceci dit, je ne refuse pas d’être à vous, mais au seul titre d’épouse ; comme votre maîtresse, jamais !
— Je ne l’avais jamais entendu autrement, répondit Varades, qui, n’ayant plus le choix des moyens, voyait toutes ses espérances détruites, s’il ne prenait sur-le-champ une honnête résolution.
— Dans ce cas, voici ma main, répondit Marlhe, qui feignit de croire à ce mensonge.
Ei, courageusement, sans regrets pour le passé, l’œil fixé sur l’avenir, où elle comptait trouver un dédommagement au sacrifice quelle faisait d’elle-
même, elle tendit à Varades une main glacée, qu’il couvrit de baisers.
Le mariage eut lieu trois semaines plus tard, à huit heures du matin, dans une chapelle basse de , Saint-Étienne du Mont. Quatre invités seulement furent présents. C’étaient les quatre témoins exigés par la loi, que Varades avait recrutés parmi les hommes d'afïaires qu’il employait habituellement. Valentine elle-même n’assistait pas à cettê cérémonie. Elle était en Touraine, dans la famille de sa mère. Pour des motifs dont la délicatesse est facile à saisir, Marthe avait demandé son éloignement pour quelques mois. Valentine s’en alla ignorant l’événement qui se préparait. Elle n’en eut connaissance que par une lettre de son amie. En quittant l’église, les nouveaux époux partirent pour une terre que Varades possédait en Normandie.
Le surlendemain de leur départ, dans l’ermitage de Neuilly, Raymond Vilmort, qui ne savait rien de ce que nous venons de raconter, s’étonnait auprès de sa mère de n’avoir pas revu Marthe, à laquelle il pensait trop souvent pour son repos.
— Je lui écrirai, dit madame Vilmort, désireuse d’être agréable à son fils, - .
Au même moment, on apporta une lettre. Raymond l’ouvrit. C’était un billet de faire part. Il connut ainsi le mariage de Marthe. Sa mère le vit changer de couleur. Elle l’attira auprès d’elle pour le consoler, redoutant déjà pour lui les souffrances d’un amour malheureux. Raymond comprit sa pensée et voulut rassurer sa tendresse alarmée.
— Soyez tranquille, ma mère, dit-il en souriant. Je ne mourrai pas de chagrin... C’est égal, ajoutat-il plus bas, je l’aurais bien aimée!
Le bois de Boulogne est l’un des plus splendides décors de la grande comédie parisienne. S’il n’était ratissé, sablé, peigné, fardé, il suffirait de quelques années pour lui rendre la physionomie de forêt vierge qu’il avait, il y a deux siècles. La civilisation lui a enlevé son mystère ; elle n’a rien pu contre sa beauté. Les arbres sont étiquetés, alignés, mais ils possèdent toujours la fière allure des arbres venus à toutes branches sur un sol sauvage, désert. On dirait qu'ils se révoltent contre la règle qu’on leur impose. Pour les besoins de la symétrie, veut-on empêcher leurs vivaces rameaux de se projeter librement au-dessus des allées, alors ils les poussent vers le ciel, à des hauteurs vertigineuses, comme s’ils prétendaient empêcher les hommes de promener la serpe à leur sommet.
L'alignement a triomphé au pied des arbres; il a respecté les cimes : elles s’élèvent en liberté.
Des hauteurs de l’Arc-de-Triomphe ou de la nacelle d’un ballon, le bois de Boulogne apparaît tel qu’un océan de verdure. Il a des tremblements semblables à ceux de la mer; comme elle, il a ses flots, ses vagues, son murmure, ses tempêtes. Tel qu’il est, c’est un Eden aux portes de Paris, offrant môme à ceux qui l’ont beaucoup parcouru plus d’une surprise, plus d’un coin ignoré, perdu,
dont le sol est à peine foulé.
Au mois de mai, il revêt d’éclatantes parures. La nature et les hommes conspirent pour le rendre attrayant, magique. Ses feuilles sont vertes, son gazon fleuri. Les insectes y bourdonnent, les oiseaux y chantent. Les Parisiens y viennent respirer un air plus pur que celui de leurs boulevards. Et quels Parisiens ! Ceux de la décadence, les plus intrépides acteurs d’un acte nouveau du drame éternel de l’humanité.
Entre trois et six heures, pendant les printanières journées, on les voit en files serrées, autour du lac, aller lentement, excités, blasés, dédaigneux, maladifs, se jetant des regards de convoitise et d'envie, — monde à part, formé des
éléments les plus dissemblables, de ce qu’il y ado plus pur et de ce qui existe de plus crapuleux — qu’on ne retrouve nulle autre part avec cette physionomie saisissante.
Voulez-vous un coin du tableau? Arrêtez ce groupe, fouillez cerveaux et cœurs, vous trouverez la comédie ou le drame. Cette mère de famille qui se penche à la portière de son coupé, vient d’échanger un signe avec son amant. A côté d’elle, passe la' maîtresse de son mari, drôlesse nonchalamment plongée dans le satin d’une voiture découverte, — fleur vénéneuse dans un calice doré, — qu’on regarde, qu’on admire, à qui on sourit, lui témoignant à la fois dans ces hommages dégoût, mépris, gratitude, désirs. Ceux qui les lui rendent l’ont eue, l’ont, la veulent avoir, l’auront. Ce jeune homme à cheval, qui promène son corps grêle, perdu de débauches, est le héros du scandale d’hier. 11 traîne dans les boudoirs compromettants, dans les cercles ruineux, un nom que des souvenirs glorieux ne protègent plus. Peut-être, pour' faire une fin, épousera-t-il un jour cette belle personne — dix-huit ans, des yeux d’ange — qui se repaît de ce spectacle, n’en perd pas un détail, et aspire, fatiguée du ciel, au jour où il lui sera
permis de mettre un pied dans la boue. Parez nos fugitifs personnages de soie, de velours, de vestes excentriques, de faux cheveux, de ceintures dorées, de rubans, de plumes, de coiffures extravagantes, de perles, de diamants; jetez sur eux les couleurs les plus éclatantes; au-dessus de toutes ces têtes, faites planer la poussière et le soleil, nuage d’or tamisé par le feuillage des arbres, cadre fantastique : vous aurez une idée de la mascarade.
Un an après son mariage, Marthe Yarades n’était pas encore mêléo à ces splendeurs malsaines. Elle n’appartenait pas à ce monde. Elle y était inconnue. Encore en deuil, recherchant la solitude, elle n’allait au bois de Boulogne que le matin, vers dix heures, tandis que son mari recevait les solliciteurs et expédiait ses affaires.
Le matin, au printemps, le bois offre mille charmes. La poussière du jour, le soleil n’ont pas entièrement chassé la fraîcheur de la nuit. De légères vapeurs irisées flottent sur les eaux, entre les arbres. Les promeneurs sont en petit nombre.
Les longues avenues pleines de silence, solitaires, portent au recueillement. Rien n’est meilleur
pour le corps et pour l’esprit qu’une promenade à
leur ombre.
Ce jour-là, la voiture avait conduit Marthe jusqu’à la rive gauche du lac. Là, elle descendit, s’enfonça dans l’allée des Acacias qui va vers la porte de Madrid, et marcha longtemps, suivie de loin par un domestique. Elle était vêtue pour la marche : robe courte, petit manteau serré à la taille, bottines hautes, le visage couvert d’une voilette lé-
gère. Deux ou trois promeneurs qu’elle rencontra *se retournèrent pour admirer cette créature élégante, belle. Mais chacun d’eux la vit trop rapidement pour découvrir l’expression de tristesse qui donnait à son visage un attrait de plus.
Au milieu de sa promenade, Marthe fut tout à coup troublée par la présence inattendue d’un jeune homme vêtu de noir, en grand deuil, qui déboucha brusquement d’une allée latérale. Elle ne put contenir un mouvement d’effroi. Ce jeune homme la regarda. Us se reconnurent.
— Monsieur Raymond Vilmort !
— Madame Varades !
Il s’inclina avec respect. Elle répondit par un salut, troublée, tremblante, sans savoir pourquoi. Était-ce parce qu’elle se reprochait d’avoir déserté, depuis son mariage, la maison de madame Vilmort? Était-ce parce que, prise vingt fois du désir ardent
d’aller revoir sa vieille amie, lui conter ses peines, elle s’élait laissé détourner de son projet par une fausse honte? Pour tous ces motifs, sans doute. Quoi qu’il en soit, la présence du jeune homme l’émut plus qu'elle n’aurait voulu. Ils restèrent quelques secondes en face l’un de l’autre, surpris, interdits, sans parler.
— Vous êtes en deuil, monsieur ! dit-elle tout à coup, subitement frappée d’un triste pressentiment.
— Ma mère est morte, madame, répondit gravement Raymond, morte depuis six semaines.
De ses mains, Marthe voila ses yeux, d’où s’échappèrent néanmoins des larmes brûlantes qui coulèrent sur ses doigts blancs et qu’elle ne put cacher. Si elle avait vu l’expression de gratitude qui se dessina sur le visage de Raymond, elle aurait compris que le témoignage de ses regrets allait au cœur de ce dernier. Enfin elle releva la tête; d’un regard, elle sollicita quelques détails.
— Le coup a été bien imprévu, madame, reprit Raymond. Un soir, ma mère s’est couchée, se plaignant d’un violent mal de tête. Trois jours après le délire s’emparait d’elle, un délire dans lequel votre nom revenait aussi souvent que le
mien, madame. Elle était morte la semaine suivante.
— Je vous plains beaucoup, monsieur, dit Marthe d’une voix émue. Et vous, qu’allez-vous faire?
Elle posa cette question ; puis, presque honteuse de l’avoir faite, elle ajouta :
— Pardonnez -moi, monsieur; j’aimais beaucoup votre mère.
— Je ne saurais me blesser de l’intérêt que vous me témoignez, madame. Je vous répondrai sans hésitation. Ma mère ne m’a laissé qu’une fortune modeste; j’ai accepté la position qu’un de mes amis, agent de change, m’a offerte auprès de lui.
— Vous allez vous jeter dans les affaires 1 à la Bourse! s’écria Marthe.
— J’ai besoin de m’étourdir, d’oublier. Puis je veux devenir riche. Je l’ai été, madame. Lorsqu’on a possédé la fortune, on s’accoutume difficilement à ne l’avoir plus.
— Vous l’aimez?
— Beaucoup 1
— Pour les plaisirs qu’elle procure, sans doute?
— Plus encore pour le bien qu’elle permet de faire. Si un jour mon cœur s’éprend d’une femme, au point de me pousser à l’épouser, je ne veux pas
MARTHE VARADBS.
que ma pauvreté l’épouvante et l’éloigne de moi.
A ces mots, Marthe pâlit sous son voile. Elle demeura pensive, la tête basse, marchant lentement à côté de Raymond. Puis elle le regarda, et dit simplement :
— Vous avez raison, monsieur.
Il y eut un nouveau silence.
— Habitez-vous toujours l’ermitage? demandat-elle.
— Pour huit jours encore, madame. La maisonnette est vendue. La nécessité de rentrer dans Paris m’a décidé à cette extrémité. Puis, il eût été trop douloureux de vivre seul là-dedans.
Après une pause, comme s’il eût voulu détourner l’entretien des questions qui n’intéressaient que lui, il ajouta :
— Dans les derniers temps de sa vie, ma mère parlait de vous fréquemment, madame. Elle se plaignait de ne plus vous voir. Elle se demandait souvent si vous étiez heureuse.
Marthe, de plus en plus troublée, ne répondit pas. Elle détourna la tête, fit un signe au domestique qui la suivait à distance. Cinq minutes après, sa voiture vint s’arrêter auprès d’elle.
MARTHE YARAÜES.
— Au revoir ! monsieur , dit-elle. J’espère avoir le plaisir de vous rencontrer ici quelquefois.
Et, pâle, tremblante, elle disparut rapidement.