X! II
Après une année de mariage, Marthe s’estimait la plus malheureuse des femmes. Én épousant Varades, sans éprouver autre chose pour lui que du mépris, elle n’avait obéi qu’au désir de devenir riche. Or, aucune de ses espérances ne s’était réalisée. La fortune ne lui avait rien donné des dédommagements qu’elle en attendait.
Elle n’avait pas eu besoin de vivre longtemps auprès de son mari, pour le juger et découvrir que son esprit était aussi borné que son cœur était vil. L’ambition de Varades était sans grandeur. Ses visées n’allaient pas au delà de l’accroissement de sa fortune. Cet accroissement, il le demandait à de petits moyens, à des manœuvres indignes, dont la recherche maintenait son esprit dans les sphères étroites de la basse spéculation. Marthe avait tenté
de l’y arracher. Autant essayer de faire marcher un poteau. Cet homme se plaisait dans l’ignorance. Il était incapable de se passionner pour une cause généreuse. Les grandes idées qui agitent le monde le laissaient insensible. Tout ce qui touche aux arts, aux sciences, lettre morte pour lui. Six mois après l’avoir épousé, Marthe ne pouvait plus le souffrir.
Au début de leur union, il avait eu toutes les faiblesses d’un homme épris. En se voyant le maître, le possesseur de celte femme adorable , il fut saisi de vertige. Il se plongea frénétiquement dans l’adoration la plus sensuelle. Marthe fut aimée follement par ce mari qu’elle méprisait, mais aimée à la façon des bêtes, uniquement pour le plaisir qu’il recevait d’elle, pour les désirs qu’elle lui inspirait. On ne sait pas ce qu’un corps de cinquante-cinq ans peut tenir de sang, de vie : Varades eut pour sa femme les mêmes tendresses que pour son or.
Le cœur de Marthe ne partagea pas cette frénésie. Scs sens restèrent froids sous ces étreintes qui, dès le premier moment, furent pour elle le plus cruel des supplices. Elle se livra inerte, glacée, comme fatalement condamnée. Elle ne connut ni
MARTHE YARADES.
l’amour, ni le plaisir. Nous ne saurions dire avec un accent suffisant pour les faire comprendre, les souffrances qu’elle subit pendant un an. Il en ressortit pour elle un dégoût profond des hommes, des choses, de l’existence. Elle s’était mariée en vue d’un avenir. L’avenir ne compta plus pour elle. Elle souhaita de mourir. Elle n’eut pas une amie, ne voulut pas en avoir. Elle redoutait d’être poussée à des confidences qui l’auraient couverte de honte. Elle exprima le vœu, — Varades l’exauça, — que Yalentine de Chantocé resterait, pendant quelques mois encore, chez la parente qui l’avait accueillie et souhaitait de la garder. Marthe ne voulait pas la revoir, craignant de ne pouvoir dissimuler devant elle sa douleur et ses regrets.
Quant à Varades, il trouva toujours sa femme telle qu’elle avait été dés le premier jour, complaisante, mais morte dans ses bras. Il ne demandait rien de plus. Cela suffisait à son égeïsme. Il ne comprenait pas l’amour autrement. Lire heureux par le bonheur qu’on donne à ce qu’on aime, cela lui échappait. En un an* il épuisa toutes les émotions que pouvait lui donner le mariage ainsi pratiqué. Il se blasa , estimant que la femme ne vaut pas qu’on enchaîne toute l’existence à ses cô-
tés. 11 se lassa de trop de beauté, de trop de plaisirs, justement parce qu’il était seul à les goûter. L’effervescence de ses sens calmée, n’ayant pour Marthe ni l’admiration ni l’estime, il retomba dans sa vie passée, comme un voyageur revenu de pays inconnus où il n’a ressenti que des émotions passagères. A cette lassitude, Marthe gagna un peu de liberté. Elle devint comme une idole à laquelle Yarades ne croyait plus, mais qu’il parait toujours par habitude. Privée d'ambition, privée de cœur, Marthe eût été heureuse; telle que nous la connaissons, elle souffrit des maux que la plume est impuissante à raconter.
Des deux côtés, ces choses s’accomplirent sans qu’il y fût fait une seule allusion. Après un an de mariage, Varades vaquait à ses affaires, comme par le passé. Il voyait sa femme trois fois par jour, sans l’importuner, ne songeant à elle que pour regretter d’avoir introduit dans sa maison une occasion nouvelle de dépenses. Car, il faut le dire : l’hôtel Yarades ressemblait alors bien peu à ce qu’il était autrefois. Chevaux, voitures, gens en grand nombre, livrée, tout le luxe dont une femme belle, jeune, intelligente, riche, aimeà s’entourer, voilà ce que Marthe y avait introduit après elle, —
la seule chose sur laquelle Yarades exprimât quel-
quefois la volonté de revenir. Marthe avait donc trouvé l’opulence, mais non le bonheur. Les larmes qu’elle versa, les colères qu elle amassa dans son sein, les regrets qu’elle dévora, n’eurent d’autre témoin qu’elle-même. Dans la solitude qu’elle recherchait, elle maudissait son ambition, se reprochant de n'avoir pas écouté Raymond Vilmort, s’apitoyant sur sa vie perdue, s’abandonnant à ces tristesses navrantes qui ne veulent pas être consolées, sans trouver le courage de chercher à s’étourdir.
La rencontre imprévue qui venait de rapprocher Raymond de Marthe, fut fatale à celle-ci. Jusqu’à ce moment, elle n’avait pas conçu, dans son malheur, la pensée de chercher des consolations en dehors d’elle-même. Elle acceptait sa destinée, sans vouloir regarder au delà du présent. Qu’il lui fût possible, telle qu’elle était, d’aimer, d’ôtre aimée, de rencontrer un cœur généreux, vaillant, dont elle ferait l’instrument de son ambition, qui la dédommagerait de ses maux, par l’amour, elle ne se l’était jamais dit. La présence de Raymond déchaîna dans son cœur des instincts endormis, des besoins ignorés. Résignée depuis un an, elle se révolta tout à coup. De même qu’autrefois lorsqu’elle vivait auprès de son père, elle enviait le sort des femmes riches, elle envia le sort des femmes aimées. Une seule partie de ses rêves
s’était réalisée ; elle voulait réaliser l’autre. Elle entrevit sans frémir la possibilité d’avoir un amant, de se créer un bonheur loin de sa maison.
Le cœur des femmes marquées pour devenir victimes des passions, recèle des abîmes plus profonds encore que le cœur des hommes. C’est de là, que remontent à certains jours d’orage, comme la vase du fond des étangs agités, toutes les inquiétudes ennemies de la chasteté, toutes les colères ennemies du repos, tous les désirs ennemis de l’honneur, toutes les perversités qui bordent le chemin du vice et le rendent séduisant. On ne sait -ce que renferment d’horreurs ces gouffres mystérieux, au moment où la tempête y éclate. Dans le crime, la femme est supérieure à l’homme. Messaline dépasse Tibère et Néron. Elle ne se repose pas un jour, ne s’arrête pas une heure. La fougue de ses sens ne connaît pas d’obstacles. La férocité de ses appétits lui inspire des pensées et des actes qui renversent la raison. Elle pousse jusqu’au génie le raffinement dans la cruauté aussi bien que dans le plaisir.
Ces réflexions étaient-elles nécessaires pour faire ressortir les causes qui hâtèrent la chute de Mar-
the? Pour son malheur, elle rencontra fréquemment Raymond, dans ses excursions matinales, au bois. Si au début de la révolution intérieure que nous essayons de décrire, l’objet de ses. désirs n’avait pas pris corps, il n’en fut plus ainsi, lorsqu’elle se fut trouvée, pendant de longues heures, avec ce jeune homme ardent, épris, libre, qui s’était offert déjà, avant qu’elle épousât Varades. Elle l’aima, parce qu’elle se sentit aimée comme elle voulait l’être! Nous n’aurions pas réussi à faire connaître celte nature orgueilleuse, absolue, sensuelle, s’il était besoin de phrases plus longues pour expliquer ce qu’on devine déjà.
Deux mois après leur rencontre, Marthe et Raymond se voyaient tous les jours, dans l’allée solitaire, lieu ortlinaire'de leurs rendez-vous. Jusqu’à ce moment, des confidences mutuelles sur leur vie, sur le passé, sur leurs espérances, avaient fait tous les frais de leurs entretiens. Aucun d’eux n’avait encore prononcé l’un de ces mots brûlants qui, entre deux êtres jeunes, beaux, révèle soudain l’amour, fait éclater les cœurs. Cependant Raymond adorait Marthe. Elle le savait, ayant lu dans son âme tendre, le secret qu’il cachait mal. Mais, lui-même ne savait rien des sentiments qu’il
inspirait. Il cherchait vainement à les deviner. Elle ôtait demeurée impénétrable, goûtant auprès de son adorateur silencieux, la joie infinie de se sentir maîtresse de lui, de se convaincre qu’il suffirait d’un geste pour le mettre à ses pieds, dans ses bras, savourant voluptueusement son bonheur, dont elle était sûre, comme ces gourmets qui caressent longtemps du regard un morceau délicat, avant d’y toucher. Elle se laissait adorer, insensible, en apparence seulement, suivant avec délices tous les progrès de la passion qu’elle partageait, qu’elle voyait s’accroître de jour en jour.
Un matin, elle se réveilla avec la volonté d’en finir, de prononcer le mot magique qui devait rendre Raymond heureux. Mais, ce mot, elle résolut de ne le dire qu’après avoir écouté les aveux- d’un cœur plein d’elle. Elle voulait entendre dans la bouche de son amant, le langage de la passion, avant de répondre. Il lui plaisait de demeurer silencieuse jusqu’au bout, de feindre la surprise, de se laisser désirer, pour éclater enfin dans un transport délirant.
Elle était inquiète cependant, en proie à certains pressentiments qui s’imposaient à elle, au sein mômexle sa félicité, et en troublaient le cours. Elle
se savait aimée. Mais le serait-elle toujours? Elle ne voulait se livrer qu'après avoir arraché à Raymond une promesse d’union éternelle. Voudrait-il engager à jamais l’avenir ? Néanmoins, elle avait trop de foi dans le pouvoir de ses charmes, pour s’arrêter longtemps à ces pensées. Elle courut à cette entrevue, comme à une fête, ou plutôt, elle y vola, comme à une victoire.
La femme amoureuse se révélait jusque dans les plus petits détails de ses vêtements. Elle avait pris soin de sa beauté comme d’un complice qui devait avoir sa part dans le triomphe. Une toque en paille d’Italie qu’ornaient des rubans de satin jaune clair; une robe de même couleur, collante au corsage, dont elle reproduisait les pures lignes; un châle de dentelle noire, roulé, froissé, noué derrière le dos, ne cachant rien des formes de son jeune corps : voilà sa toilette. Toutes ces étoffes criaient, gémissaient sur ses hanches. Il s’en dégageait des parfums mystérieux. Le sang courait vivement sous la peau de son visigc et lui donnait ces teintes roses qui disent la force et la santé. Ses yeux éclataient dé la joie d’un amour qui va s’avouer, humides, noyés dans la flamme du désir.
MARTHE VARADBS.
En la voyant arriver ainsi près de lui, Raymond fut pris de cette faiblesse qui pousse aux aveux. Il éprouva subitement des besoins de tendresse, des envies folles de couvrir de baisers, tout ce qu’on laissait voir et tout ce qu’il devinait.
Le ciel avait cette teinte bleu foncé qui tourne au gris de fer pendant l'été. Les rayons du soleil faisaient déjà des morsures brûlantes. Mais le feuillage frémissant en apaisait l’intensité. Dans la brume légère du matin, les grains de poussière voltigeaient comme une poudre d’or emportée dans l’espace. Les oiseaux passaient à tire-d’aile au-dessus du chemin, voltigeaient d’un arbre à l’autre, se posaient délicatement sur d’imperceptibles brins d’herbe, ou sur les tils de fer tjui protègent les pelouses contre les pieds des promeneurs. Des lézards buvaient l’air chaud, les yeux écarquillés, immobiles, le corps aplati dans les voluptés de la somnolence. Les coqs et les poules du Jardin d’acclimatation poussaient des cris aigus, auxquels les profondeurs du bois donnaient des sonorités étonnantes. Dans les allées voisine», passaientau galop, des chevaux dont le fer résonnait, sec et dur, sur le sol. Tout vivait, tout respirait. Du côté de Paris, on entendait un murmure sourd, affaibli, le mur-
mure d’un monde qui s’éveille, perçu de loin, à travers les bruits mystérieux d’une végétation qui ne dort jamais.
Ils marchaient silencieux, à côté l’un de l’autre. Marthe avait éloigné ses gens. Ils étaient seuls. Elle entra dans un étroitsentier, qui allait se perdre dans les massifs. Une eau verdâtre courait dans un fossé au-dessus duquel on a jeté un petit pont en pierre. Ce pont, était couvert de mousse. Marthe voulut s’asseoir sur le parapet. Raymond demeura debout devant elle, troublé, sous un regard qui ne le quittait pas, qui semblait lui dire : L’heure est venue de parler. Il comprenait la solennité de ce moment, comme s’il eût deviné dans quel but Marthe l’avait rejoint ce jour-là.
Enfin, il eut le courage de la regarder en face. Leurs yeux je rencontrèrent. Aucun d’eux ne les baissa. Et alors, d’une voix tremblante, Raymond dit :
— N’est-ce pas que vous le savez ?
— Oui, je le sais, répondit-elle.
— Je ne suis pas coupable à vos yeux ?
— Non.
Il poussa un- cri de joie, prit place à côté d’elle, à peine assis^ presque à genoux, s’empara de ses
mains, y jeta son front brûlant. Marthe le laissa faire, heureuse, enivrée, perdue dans une voluptueuse béatitude, ayant tout oublié du passé, ne redoutant rien de l’avenir, ne vivant que pour cette heure suprême. Les résolutions qu’elle avait prises de paraître étonnée, de laisser parler Raymond, avant de révéler son cœur, ces résolutions n’avaient pu tenir contre les douceurs de ce moment, qui rachetait tant de maux. Elle écoutait, sans cacher sa joie, les paroles que son amant mêlait à ses baisers. Il parla longtemps, avec l’éloquence emportée de la passion, dans son premier feu. Il dit ses impressions de tous les jours, ses joies, ses douleurs, Ses espérances longtemps combattues, ses craintes toujours vivantes. Il raconta l’histoire éternelle de l’amour.
— Je savais tout cela, répondit Marthe. C’est parce que j’ai voulu l’entendre, que vous me le dites aujourd’hui. J’ai longtemps reculé devant l’instant où nous sommes, parce que je voulais vous connaître, être sûre de vous. Je ne veux pas feindre : je vous aime ! je le dis sans honte, sans trouble, mais non sans émotion. Les promesses que nous allons échanger doivent être éternelles.
C'est à ce prix que je serai à vous complètement, tout entière, sans regrets, dans le calme d’une volonté réfléchie. Si vous voulez vous donner à moi pour la vie, si vous m’aimez assez pour me consacrer votre avenir, pour n’avoir des regards, des sourires, un corps, un cœur, que pour moi et uniquement pour moi ; si vous ne redoutez pas de vous lier par des chaînes que la mort seule doit briser, dites-le et je vous appartiens. Autant je serai fière de reconnaître en vous un maître adoré parce que je le saurai fidèle, autant je rougirais de céder au caprice d’un moment. Je me donne parce quej’ai le droit de prendre dans ma vie ma part d’amour, ma part de joie, parce que j’y veux compter sur un ami de tous les instants, trouver en lui au besoin un complice, voir sa destinée étroitement unie à la mienne, parce que je veux aimer, être aimée. Éclairée par la cruelle expérience qui jusqu’à ce moment, a tenu mon âme sous le joug d’un impitoyable désespoir, je suis incapable de me livrer autrement. Donc, si vous rêvez des amours folles, passagères, partez; car si vous étiez assez lâche pour vous jouer de moi, pour promettre sans vouloir tenir , vous feriez de Marthe, une femme méchante qui ne reculerait
HO
pas devant le crime pour se venger. Avez-vous compris ?
Elle avait ainsi parlé, la bouche sur les yeux de Raymond, d’une voix ferihe, sans hésiter. 11 plia les genoux jusqu’à terre, et répondit :
— J’ai bien entendu, j’ai bien compris : je reste, Marthe. Au nom d’un amour qui est mon premier amour, qui sera le dernier, je vous engage ma vie ; je vous jure une éternelle fidélité.
Un sourire céleste éclaira le visage de Marthe. Elle ferma les yeux un moment, comme pour se recueillir, pour graver en elle ce qu’elle venait d’entendre. Puis, tout à coup, elle prit la tète de Raymond et la baisa follement.
Depuis la mort de sa mère, Raymond n’habitait plus l’ermitage de Neuilly. 11 avait loué dans les quartiers neufs, situés derrière la Madeleine, un de ces appartements que le luxe moderne a inventés, dont les proportions étroites, mesquines, sont mal dissimulées par l'abus des dorures. Dans les quatre ou cinq pièces qui le composaient, Raymond avait mis des meubles d’une élégance un peu frelatée, qui est un des signes de ce temps.
Autrefois, le mobilier d’une maison ne se créait que lentement. Les meubles étaient traités en amis, le choix en était long, difficile. Chacun d’eux prenait une place marquée d’avance, n’en changeait plus. On se les transmettait de génération en génération; Au bout d’un siècle, 1 ils étaient respectés à l’égal des souvenirs de famille. La certitude où l’on était de passer sa vie dans la môme demeure,
donnait un prix inestimable à tout ce qui en forme les accessoires. Ces choses-là ne se voient plus qu’en province. A Paris, la rapidité des fortunes, la fréquence des ruines, la manie funeste des expropriations, devenues un moyen de s’enrichir, ont transformé nos mœurs sur ce point comme sur bien d’autres. Les mobiliers s’improvisent. En quelques jours, on peut, à prix réduit, se donner un luxe apparent, un luxe Ruolz. 11 en existe pour tous les goûts. C’est l’industrie moderne qui a créé le vieux neuf. On fabrique en quelques semaines des crédences du temps d’Henri III, ou des sièges du temps de Louis XIV, — ce qui fait involontairement songer à ce boutiquier naïf qui avait écrit sur la porte de son magasin : « Fabrique de tapis de Smyrne. » Aussi, nos appartements sont-ils sans grandeur, sans poésie. Les chevaleresques passions d’autrefois n’y seraient plus à leur place. Celles qui s’y déroulent ont pris une physionomie particulière» Elles sont à la mesure du cadre, tous les jours rapetissé. C’est à peine si quelques vieux hôtels restent encore debout dans le faubourg Saint-Germain ou à la place Royale, pour nous permettre de comparer les logements d’aujourd’hui aux appartements d’autrefois.
Celui de Raymond ne se distinguait en rien do beaucoup d'autres. On y trouvait tout ce qu’un tapissier se charge de vous fournir, contre quelques billets de mille francs. C’était coquet, mais sans grandeur. Les chambres ressemblaient à des bonbonnières. Aux plafonds, des peintures figuraient des nuages blancs, sur un ciel d’azur. Les papiers qui cachaient les murs, imitaient les cuirs de Cordoue, les tentures en velours. Les rideaux singeaient les beaux lampas qui firent fureur, il y a trois siècles. Dans le cabinet de travail, étaient suspendus des trophées de vieilles armes, fabriqués dans le faubourg Saint-Antoine. Dans l’antichambre, deux têtes de cerfs, en bois sculpté, avec des yeux en verre. Ainsi de tout le reste. Quelques belles gravures, un bon choix de livres, une douzaine de pièces d'argenterie provenant de la succession de madame Vil mort, des fleurs dans des jardinières, rachetaient la vulgarité de ce mobilier.
C’est là que Raymond attendait Marthe, le lendemain du jour où ils avaient échangé de solennels serments. Levé dès le matin, il orna sa demeure comme un temple. Il renouvela les fleurs, débarrassa les meubles des housses de toile grise. Il ne permit aux persiennes de s’ouvrir que pour laisser entrer
la lumière indécise d’un demi-jour. 11 renvoya la femme qui le servait. Resté seul, il s’abîma dans l’attente de son bonheur.
11 était une heure lorsque Marthe vint, ayant quitté son mari, aussitôt après le déjeuner. Avant quelle eût sonné, Raymond ouvrit. Elle entra, sans parler, marcha devant elle, passa dans la chambre et resta debout.
— Me voilà, dit-elle.
Elle portait une de ces toilettes sombres, sans éclat, qui permettent à une femme élégante, de traverser inaperçue la foule, dans les rues. Un voile épais cachait son visage. Lorsqu’elle le releva, l’expression de bonheur et de surprise qui se lisait dans ses yeux, éclaira tout autour d’elle. Raymond voulut tomber à ses pieds ; mais elle s’assit dans un fauteuil, attira son amant contre sa poitrine, afin de noyer dans les caresses, le feu qui brûlait ses lèvres.
Ce fut une journée splendide, où le plaisir eut des rages, l’amour des frénésies. Marthe se donna complètement, sans arrière-pensée, sans honte, mais non sans grâce. Ce n’est que lentement, en parcourant tous les degrés de la passion, en attisant les désirs, qu’elle laissa lire à son amant
éperdu le poème de sa beauté. Il en épela tous les détails avant de la posséder. Marthe appartenait à ce petit nombre ds femmes qui, depuis Hélène jusqu’à madame Récamier, ont ébloui le monde par l'idéale perfection de leurs charmes. C’était la première fois qu’elle se livrait, subjuguée par l'amour. L’accord qui régnait entre sa volonté et les désirs de son amant, eut pour résultat un ravissement qui, dès cette heure, leur forgea des chaînes indissolubles.
Aux premières ardeurs de la passion qui éclate, succéda la douceur infinie des entretiens qui révèlent le cœur, comme le plaisir a révélé le corps. C’est l’heure où,- dans une voluptueuse somnolence, les amants, ivres de bonheur, échangent, à demi-voix, des paroles tendres comme leurs caresses. C’est l’heure où ils se disent le passé, se répètent des serments pour l’avenir, apprennent à se connaître, se livrent une fois de plus l’un à l’autre par ces confidences dont le souvenir semble devoir être éternel. Belle dans son désordre, les cheveux épars, Marthe écoutait Raymond, dont les lèvres laissaient échapper le langage qui suit les premiers enivrements. Elle l’interrompait souvent pour se presser contFe lui. Dans cet entretien ,
llf.
ils arrêtèrent les dispositions de leur existence nouvelle. Marthe voulut que son amant connût tout son passé. Elle ne lui en dissimula rien, pas même les aspirations ambitieuses qui l’avaient poussée sans estime, sans amour, à épouser un homme plus âgé qu’elle de trente ans. Dans ces instants de ravissement, ces révélations n’inspirèrent à Raymond que de la pitié, mais non du mépris. Il fut décidé qu’il se ferait présenter chez Varades, afin de voir Marthe tous les jours, sans obstacle comme sans danger.
— Je serais incapable, dit-elle, d’aimer un homme sans ambition. Tu t’es mis dans mes mains, tu t’es abandonné à moi. Je te pousserai, je te soutiendrai. Par mes soins, tu dois arriver aux honneurs, à la fortune.
Et au milieu de leurs transports, ils agitèrent des questions bien étrangères à l’amour, des questions d’argent. — Les êtres qui se lient à jamais, qui ne doivent plus avoir de secrets d’aucune espèce l'un pour l’autre, qui s’obligent à se servir, en toutes choses, pour toutes choses, à être des associés autant que des amants, des époux en un mot, se parlent ainsi qu’ils se parlèrent. Puis, Marthe voulut voir la demeure de son ami. Appuyée à son
MARTHE VARAOES.
bras, elle parcourut le petit appartement, laissant à sa suite des souvenirs, des traces ineffaçables. Elle en prit possession, car elle se promettait d’y venir souvent. Ce luxe raffiné, moelleux, coquet, si différent des froides splendeurs de l’hôtcl Varades, parlait à ses yeux plus qu’à son cœur, chatouillait ses instincts, éveillait en elle des sensualités purement matérielles. Les mœurs modernes ont séparé l'amour des idées de dévouement, de sacrifices. L’allure héroïque , chevaleresque qu’il révélait autrefois, a disparu pour faire place à des jouissances mesquines, sans grandeur. La passion aujourd’hui a un caractère particulier d’égoïsme, de vanité. A l’insu de Marthe et de Raymond, leurs sentiments, dans le milieu où il se développaient, commencèrent à prendre cette physionomie.
Enfin, au bout de quelques heures, il fallut se séparer. Il n’y eut dans leurs adieux ni larmes, ni déchirement. N’avaient-ils pas Ja certitude de se voir désormais tous les jours?
Lorsque Marthe se retrouva en présence de son mari, toute sa personne trahissait un enthousiasme, un besoin de vivre, une joie qui frappèrent ce dernier, sans qu’il en pût deviner la cause. Marthe fut affectueuse, presque tendre. La néces-
sité d'écarter les soupçons la contraignit à se faire violence. Elle feignit des sentiments qu’elle n’éprouvait pas. La résignation douloureuse qu’elle avait affectée jusque-là, fit place à une gaieté exagérée, à des transports dont Varades s’étonnait d’être l’objet. C’était une première bassesse. Marthe devait en commettre bien d’autres !
A quelques jours de là , Raymond Vilmorl trouva facilement l’occasion de se faire présenter à Varades. Un homme d’affaires avec qui ce dernier avait des relations quotidiennes, se chargea de ce soin. Raymond, gràceàsa situation nouvelle, ami, confident d'un agent de change, pouvait être utile. Il s’entendait aux spéculations. Il s’était, en peu de jours, mis au courant de ce métier singulier qui consiste , non pas seulement à acheter des valeurs à bas prix, à les vendre, lorsque le prix en est élevé, mais encore à prévoir les variations qu’elles peuvent subir. Il possédait le sang-froid, la souplesse, la perspicacité, qualités essentiellement prisées à la Rourse. Il avait su plaire à quelques personnages influents. Yarades comprit tout
le parti qu’il pouvait tirer de lui. 11 l'invita à sa table. Raymond se montra complaisant, serviable. Sous le prétexte de procurer quelques distractions à Varades, il proposa une première fois de le conduire au spectacle. Puis, il envoya des coupons de loges, afin que Marthe pût accompagner son mari. Un peu plus tard, il amena dans les théâtres, dans les concerts, partout où il pouvait rejoindre sa maîtresse, un de ses parents qui était marié. La présence d’une femme à côté de Marthe éloigna jusqu’à l’idée d’un soupçon. Six semaines plus tard, la maison de Varades lui fut complètement ouverte. Alors commencèrent pour eux les aventures tranquilles, banales, de l’adultère bourgeois, tel que l’a fait le temps présent.
L’adultère , en effet, n’a plus aujourd’hui , le caractère effrayant, terrible qu’il avait autrefois. C’est un accident, ce n’est plus un crime. Celte transformation est l’un des sujets les plus intéressants qui puissent tenter un moraliste. Il est indispensable d’en dire ici quelques mots. Autrefois un mari trompé se vengeait avec éclat. Aujourd’hui, la crainte du ridicule, le soin bien entendu des intérêts matériels, la nécessité de ne pas compromettre la solidité d’un édificeélevé en commun,
en modifiant les rapports de femme à mari, ont également modifié les dénoûments de ce grand désastre domestique. Sauf de très-rares exceptions, ces dénoûments 1 ne sont plus ni le duel, ni le meurtre, ni même les procès en séparation, — mais un silence prudent, tout au plus un scandale résultant moins de la faute de la femme, que delà résignation complaisante avec laquellel’époux trahi, souvent par sa faute, accepte l’infamie d’un partage, dont il se dédommage en cherchant au dehors, les plaisirs qu’il ne trouve plus à son foyer. On vit ainsi dix ans, vingt ans. L’éducation des enfants se fait non sans subir les contre-coups d’une inconduite, dont ils sont parfois les complices innocents, sinon le résultat. Puis, lorsque les époux vieillis, ne trouvant plus autour d’eux que la solitude, éprouvent le besoin de revenir l'un vers l’autre, de regagner la confiance perdue, l’un d’eux prépare une de ces scènes émouvantes, dont le théâtre contemporain se plaît à donner la reproduction. Au milieu de fausses sentimentalités, on se tend la main, on avoue mutuellement ses fautes, on se réconcilie. D’un commun accord, le passé est oublié. L'horrible malheur qui déshonorait autrefois une maison, n’est plus considéré
que comme une crise qu’une habile indulgence doit dénouer.
De tels exemples, devenus de plus en plus fréquents, ne sont pas faits pour inspirer ces terreurs salutaires, résultat des mœurs d’un autre âge, qui, si elles n’excusaient pas la faute, l’ennoblissaient, contenaient en elles un commencement d’expiation. La femme qui trahit la foi conjugale, le mari qui déserte sa maison, ne sont ni méprisés, ni compromis, s’ils y mettent quelque prudence. Une morale facile, devenue la loi de la société la plus civilisée de l’univers, permet la trahison, l’excuse, ne demandant aux coupables qu’un peu de tenue. Ils n’ont ni vengeance, ni mépris, ni représailles à redouter. Une jeune fille mariée contre son gré, un mari qui ne ressent ni affection, ni estime, trouvent aisément à se consoler. Les unions sont faciles, dictées le plus souvent par des raisons étrangères à l’amour, parce qu’on sait que, sans danger, on pourra trouver des compensations et des revanches. Telles sont les idées que la plupart des époux apportent dans le mariage. Comment s’étonner après cela de la nonchalance qu’ils opposent aux entraînements? Comment s’étonner delà fréquence des chutes?
L’épouse, le plus souvent, va à l’amant comme à un plaisir permis. Elle le quitte, le change, y revient. Parfois, elle le conserve, contracte une union dans le mariage, élève un État dans l’État. Les variations dans l’adultère sont à l’infini. Mais, sous quelque forme qu’il se présente, son caractère général peut se définir comme suit : absence complète de remords chez la femme ; manque absolu de dignité chez l’amant ; insouciance du mari, s’il ne sait rien ; résignation intéressée, s’il apprend la vérité. C’est, en un mot, la tranquille paix dans le crime, l’ordre dans le désordre.
Livrée à l’amour, la vie de Marthe se transforma. Soit qu’elle voulût flatter l’orgueil de son amant, soit qu’elle cherchât à exalter ses désirs, elle éprouva des besoins impérieux de se montrer, de se faire admirer, de plaire. On la vil au bois, belle à émouvoir tous les cœurs, à rendre amoureux tous les hommes, jalouses toutes les femmes. Ses toilettes firent sensation. Inconnue dans cette cohue dorée, elle devint un sujet de curiosité. Grande fut la surprise lorsqu’on sut que cette adorable personne habitait le quartier Saint-Jacques, qu elle était la femme d’un original, d’un ours mal léché, dix fois millionnaire, que sa réputation était sans
tache, comme sa beauté était sans défaut. On se rapprocha d’elle. On voulut la connaître. Les libertins virent là une proie facile. On tint à honneur de lui être présenté. Plusieurs salons s’ouvrirent à deux battants pour la recevoir. Elle eut des relations, des amis. Elle prit un jour. Lorsque l’hiver arriva, la société parisienne comptait une reine de plus.
Jusque-là sevrée de plaisirs, Marthe s’y jeta avec emportement. Aimée, heureuse sans remords, riche sans efforts, prodigue sans crainte, elle passa à travers les bals, les concerts, les spectacles, soulevant sur ses pas des admirations, des louanges, dont aucune médisance ne troublait le cours, tant elle mettait de prudence dans ses rapports a\ec Raymond, tant elle apportait de retenue dans sa conduite.
Cependant, Varades, stupéfait par ces modifications successives, survenues autour de lui, était livré aux sentiments les plus opposés. Flatté des succès de sa femme, il en prenait sa part, tirant vanité des hommages dontelle était l’objet, comme s’ils se fussent adressées à lui-même. Après son mariage, la fougue de ses désirs épuisée, il s’était abandonné, sous leeoup d’une lassitude singulière,
à l’indifférence, presque aux regrets. Maintenant, en voyant Marthe dans un cadre nouveau, témoin des admirations que soulevaientsa beauté, sa grâce, il éprouvait encore les mômes émotions qu’avanU de l’épouser. C’était un regain d’amour.
Mais, en môme temps, il s’inquiétait des prodigalités de sa femme. Tous les jours, des toilettes nouvelles ; des fôtes, tous les soirs, tantôt chez lui, tantôt chez les autres, des dîners somptueux, des bals, des concerts, le mouvement fiévreux d’une vie mondaine ; en fallait-il davantage pour alarmer cet être cupide, toujours préoccupé du soin d’accroître ses richesses? Une seule fois, cependant, il essaya d’arrôter ce qu’il appelait un torrent de dépenses. Il formula quelques observations ; mais dès les premiers mots, Marthe l’arrêta :
— Quel meilleur usage pourriez-vous faire de votre fortune? demanda-t-elle. Vous placez votre argent à gros intérêts, soyez-en sûr, en vous créant des relations qui commencent à faire de vous un personnage. Rien n’en sera perdu. Vous tirerez quelque jour un profit considérable de ce que vous traitez aujourd’hui de prodigalités. — Et comme Varades secouait la tête, n’étant pas convaincu, elle ajouta : — D’ailleurs, commettrais-je
MARTHE VARAEES.
folies sur folies, que nous n’arriverions pas encore à dépenser nos revenus.
— Sans doute, mais nous diminuerions nos économies annuelles, qui jusqu’ici, ont servi à augmenter mon bien.
— Pour qui? s’écria Marthe.
Et d’un ton plus doux :
— N’étcs-vous pas heureux qu’on me trouve belle? Si vous ne goûtez pas ce bonheur, c’est que vous ôtes atrocement jaloux ou que vous ne m’aimez pas.
Ces paroles allaient au cœur de Varades. Puis, tout à coup, Marthe reprit :
— Au surplus, mon cher, lorsqu’il ne vous plaira plus de subvenir à mes besoins, dites-le. J'y pourvoirai moi-même. Depuis que je suis mariée, j'ai réalisé des économies. Je saurai leur faire rapporter de quoi me suffire.
Elle ne disait pas que si Varades la prenait au mot, elle pouvait compter sur Raymond, auquel elle avait confié cet argent et qui en tirait à la Bourse un parti avantageux. Son mari, mis en demeure de se prononcer, resta bouche close. Pendant quelque temps, il s'abstint de renouveler ses observations. Quant à Raymond, les succès de sa maîtresse ne l’é-
pouvantaient plus. Au début, il avait redouté d’être sacrifié à cette fièvre de plaisirs. Mais il fut rassuré par ces paroles :
— Laisse-moi faire. Aie confiance en Marthe. Je travaille pour notre bonheur à venir, pour notre amour non moins que pour notre fortune. Puis, les fêles où je cours, ne sont-elles pas autant de moyens de nous rapprocher? Crains-tu que je te donne un rival ? Connais-moi mieux. Je n’aurai qu’un seul, qu’un unique amour. C’est toi. Si tu me manquais un jour, je mourrais.
En parlant ainsi, Marthe était sincère. Raymond le comprit. Il imita donc l’exemple qu’elle lui donnait. Il la suivit partout où elle se trouvait, goûtant le bonheur de se savoir adoré par celte femme dont les hommes enviaient les faveurs. Mais bientôt son amour se montra exigeant. Éperdument épris, il eut un de ces caprices moins rares qu’on ne pense dans des liaisons de ce genre. Un jour que, suivant la coutume qu’ils avaient adoptée, Marthe était chez lui, il lui révéla dans une heure d’épanchement, le souci qui le rongeait. Il ne pouvait plus vivre en repos, s’il n’avait la certitude qu’elle lui appartenait uniquement, qu’elle ne pouvait être à un autre. Il était jaloux de Varades. Il brûlait
de savoir si les relations entre les deux époux allaient jusqu’au dernier degré de l’intimité. Marthe rougit, refusa de répondre, essaya d’apaiser les susceptibilités de son amant. Mais, comme il insistait, elle avoua, non sans honte, la vérité. Alors, il eut un accès de douleur et d’indignation. Pour la première fois, il manifesta une volonté. Il voulut arracher à Marthe une promesse dont l’exécution devait causer dans leur vie une perturbation profonde.
— C’est impossible, dit Marthe épouvantée. Il me traitera comme la dernière de sesservantes. N’ayant plus rien à attendre de moi, il se vengera en m’interdisant tout plaisir. Il est homme à me fermer sa bourse. Peut-être ira-t-il chercher au dehors ce qu'il ne trouvera plus chez lui: il me donnera une rivale qui le soustraira à mon influence, qui dissipera sa fortune.
— Qu'importent ces raisons! Il n’y en a pas une qui puisse me convaincre. Si sa vengeance doit t’appauvrir, ne suis-je pas là pour te rendre riche? Ne sommes-nous pas des associés, des amants auxquels tout doit être commun? L’argent qu’il te faudra, je te le gagnerai; mais, par pitié, obéis-moi. La pensée qu’un homme, quel qu’il soit, possède
a ART 1IE VARADES.
les droits, les privilèges que lu m’as donnés, me rend fou.
— Enfant ! ne sais-tu pas que je l’aime, que je n’aime que toi, que je ne l’aime pas, lui?
— C’est bien là ce qui donne un caractère odieux aux complaisances que tu lui témoignes ! s’écria Raymond avec l’accent d’un désespoir profond. Ne comprends-tu pas que tu te prostitues en étant à lui, sans amour, le cœur plein de ton amant? Va! si je ne t’aimais pas, si tu n’étais pour moi qu’un objet de plaisir, qu’un caprice, lu ne m’entendrais pas te parler ainsi. Mais je t’aime pour la vie; je suis éternellement lié à toi. Tu seras ma femme un jour, s’il meurt avant nous. Je ne te veux pas déshonorée.
Après ces paroles, qui lui donnaient la mesure de l’amour dont elle était l’objet, voyant Raymond verser des larmes, Marthe ne résista plus.
— Tu as raison, mon ami, dit-elle. Je t’obéirai.
Elle obéit; d'où il résulta une rupture sans éclat, mais profonde, entre elle et son mari, à la suite d’une scène dont on nous saura gré de voiler les détails.
La résolution de Marthe, signifiée à son mari, brutalement, sans détours, avec toute l’énergie qu’v pouvait mettre une femme en révolte contre tous scs devoirs, prêle à tout sacrifier à son amant, causa à Varades plus d'irritation que de douleur. Son orgueil souffrit plus que son cœur. Il entendit ces lèvres, où tant de lois il avait posé les siennes, lui dire froidement qu’il n’était pas aimé, qu’il ne l’avait jamais été, que désormais, il devait renoncer à user de ses droits. Ces paroles, il les médita pendant plusieurs jours, en se demandant comment il devait y répondre, attendant encore une preuve de repentir, car il ne pouvait croire que la volonté de sa femme fût inébranlable. Mais lorsqu’il vit qu’elle n’en démordait pas, il résolut de se venger, de tirer parti de la position qui lui était
faite. Chose singulière ! il ne conçut aucun soupçon injurieux pour Marthe. Dans l’incertitude où il était, c’est même à Raymond Vilmort qu’il raconta son malheur, poussant la confiance jusqu’à ne pas redouter le ridicule qui devait ressortir pour lui de cette confidence, si Raymond l’eut divulguée. C’est ainsi que ce dernier fut assuré que sa maîtresse avait exécuté ses désirs. Il s’abstint toutefois de donner à Varades le conseil que celuici lui demandait. Il lui prouva que lui seul pouvait être juge du dénoûment à donner à celte délicate situation. Ce dénoûment ne se fit pas attendre.
Un soir, Marthe rentrait à minuit, seule dans sa voiture, revenant de l’Opéra, où son mari avait refusé de l’accompagner. A sa grande surprise, ce fut lui qui se présenta sur le perron pour la recevoir. Il ouvrit la portière, lui offrit la main que, devant ses gens, elle n’osa refuser. Mais, ayant fait quelques pas, tille voulut se rendre dans sa chambre, où elle avait coutume de s’enfermer et dont 1 accès était, depuis huit jours, interdit à Varades. Celui-ci la retint.
— Vous devez avoir froid, dit-il, entrons ici. Nous avons à causer.
II parlait avec une douceur qui surprit Marthe, qui l’alarma . Allait-il se porter à quelque extrémité, afin d’obtenir de force ce qu’il ne pouvait obtenir degré? Il nes’agissaitderien de semblable, comme on le verra. Elle suivit son mari non sans inquiétude.
La robe claire et vaporeuse quelle portait ce soir-là était cachée sous une vaste pelisse de cachemire, brodée d'or, doublée de fourrures grises, dont le capuchon, relevé sur sa tôle, permettait cependant devoir les boucles brunes qui voltigeaient autour de son front, mêlées à quelques grappes de lilas blanc. Elle s’avança jusque vers le feu qui flambait dansl’âlre, présenta à la flamme ses pieds chaussés debasà jour et desouliers en soie. La robe légèrement relevée, une jambe en avant, une main posée sur le marbre pour se soutenir, est-il une altitude plus gracieuse? Elle regardait dans la glace, qui lui renvoyait son image et lui permettailde voir derrière son ombre, Varades assis dans un fauteuil, fixant sur elle des yeux avides, cx^imant une admiration mêlée de quelque ironie.
— Vous êtes-vous amusée à l’Opéra ? demandat-il, comme pour distraire sa femme, en attendant quelle fut prête à écouter les choses sérieuses qu’il voulait lui dire.
— On jouait Moïse, répondit-elle.
— Ce n'est pas très-gai, à ce que je crois ?
— C’est beau surtout.
— Avez-vous eu beaucoup de monde dans votre loge ?
— M. Vilmort, sa cousine madame Saubonnes, sont venus m’y rejoindre. M. Saubonnes est arrivé tard. J’ai eu quelques visites.
Comme si elle eût pénétré la pensée de son mari, Marthe, tout en lui répondant avec une entière liberté d’esprit, s’éloigna delà cheminée, dégagea sa tête du capuchon qui l’enveloppait, détacha les agrafes de son manteau, qui glissa sur ses épaules nues. Elle s’assit en face de Varades, un peu dans l’ombre, pas assez cependant pour qu’à la blanche clarté de la lampe, il ne put admirer, émergeant d’un nuage de mousseline, une carnation délicate, fine, aux lignes d’une irréprochable pureté, pleine d’éclat. Ah! s’il avait osé, s’il avait conservé quelque espérance, comme en ce moment, frémissant de désirs, il se serait agenouillé, traîné aux pieds de celte créature cruelle, sans cœur ! Mais il la connaissait trop maintenant. Elle n’avait dissimulé ni son mépris, ni son dédain pour lui, — lui à qui elle devait la fortune 1
C’est elle qui coupa court à ses réflexions.
— Me direz-vous pourquoi vous avez voulu me parler? demanda-t-elle. Il est tard. J’ai peu dormi la dernière nuit. Je suis très-lasse.
Il raffermit sa voix, essaya de regarder sa fenlme sans se laisser éblouir, et répondit :
— Vous m’avez fait connaître, il y a peu de jours, vos résolutions. Si vous y persistez, à mon tour de vous faire connaître les miennes.
— J'attends.
Ce fut dit brièvement, avec une telle insouciance, un tel parti pris, que Varades se leva furieux.
— Ah ! prenez garde! s’écria-t-il; ne me poussez pas à bout!
— J’attends que vous me fassiez connaître votre volonté, reprit-elle avec la même froideur.
Varades, de plus en plus irrité* se contint cependant. Il marcha jusqu’au bout du salon, serrant" des deux mains sa tête brûlante. Il revint vers sa femme.
— Non, dit-il, non, vous ne me ferez pas sortir du calme que je veux, que je dois garder. — Il s'adossa contrela cheminée, resta debout* et continua :
MARTHE VAKADES.
— La brutale décision que vous avez prise de rompre entre nous les rapports intimes qui existent ordinairement entre mari et femme, m’a mis dans la nécessité de réfléchir assez longuement à la conduite que je devais tenir pour n’élre pas ridicule, pour rester digne. Ce moyen, je crois l’avoir trouvé. D’abord, il est bon que vous n’ignoriez pas qu’il y a eu dans la famille Varades, voici bientôt deux siècles, une femme qui fut prise du même désir que vous. Seulement, ce désir lui vint plus tôt qu’il ne vous est venu. Le jour même de ses noces, elle prétendit avoir été mariée contre son gré. Le soir, elle se barricada bel et bien dans sa chambre. Le mari crut à un caprice momentané : il se montra facile. Il passa la nuit dans sa chambre de garçon. Le lendemain, la femme persistant à être farouche, le mari condescendant, les choses allèrent comme la veille. Mais le troisième jour, il dit : « Vous voulez être seule chez vous, ma mie. « Soit. Vous y resterez jusqu’au moment... »
— Que fit la femme ? demanda Marthe.
' — Elle céda au bout de trois semaines. Sans cela, la race des Varades était arrêtée dans son essor, madame, et je n’aurais pas l’honneur d’être devant vous.
MARTHE YAItADES.
— i Plût au ciel! pensa Marthe, dont le visage restait impénétrable.
— Je me suis demandé, continua Varades, si je n’userais pas d’un moyen semblable. Prisonnière chez vous, peut-être vous seriez-vous promptement montrée docile. Mais de tels procédés merépugnent. J’ai trouvé mieux. Désormais, quoi qu’il m’eir coûte, nous vivrons selon votre bon plaisir, — séparés, bien qu’habitant sous le môme toit. Seulement, vous trouverez bon que je mesure mes complaisances aux vôtres. Vous m’avez dit naguère que vous étiez en mesure de subvenir à vos dépenses personnelles, à vos prodigalités, — j’entends par là vos toilettes, vos chevaux, vos voitures, vos domestiques, les fêtes que vous donnez. — Permettez-moi de vous prendre au mot. J’entends restreindre le train de piaison,ne plus payer l’entretien des bêles et des gens que vous avez installés ici, réduire à une somme raisonnable, à six mille francs, par exemple, votre toilette, vos dépenses personnelles, reprendre ma vie modeste d’autrefois. En un mot, s’il vous plaît de vivre à ma guise, je pourvoirai atout. Sinon, si vous voulez maintenir le luxe ruineux qui règne ici, faites-le de vos deniers. Voilà mon dernier mot.
— Je m’y attendais, répondit Marthe, en se levant pour sortir. Mais elle resta debout, à sa place. Varades continuait :
— Remarquez que je n’en suis arrivé là que poussé à bout, vexé par la brutalité de vos procédés. Que vous m’eussiez constesté certainspriviléges, je l’aurais peut-être compris, si vous y aviez mis quelque délicatesse, si vous aviez laissé une porte ouverte à mes espérances, si, par exemple, vous m’aviez dit qu’à défaut d’amour, j’aurais votre amitié.
— Eh ! monsieur, s’écria Marthe avec hauteur, c’est là ce que je ne pouvais vous donner, vous le saviez bien.
— Pourquoi ? fit Varades, dont le visage exprimait une rage concentrée. Vous m’avez épousé pourtant.
— Le mariagen’est pas nécessairement l’amitié. L’amitié ne se donne qu’à ceux qu’on estime.
— Et vous ne m’estimez pas ! N’ai-je pas fait pourtant tout ce qu’il fallait pour me faire estimer et aimer? N’ai-je pas volé au-devant de vos désirs ? N’ai-je pas cédé à toutes vos fantaisies ?
— Libre à vous de le croire! Moi, je pense que vous n’avez compris ni les uns ni les autres.
— Que fallait-il donc faire?
— Ne saviez-vous pas que l’ambition seule m’avait poussée dans vos bras? Il fallait vous montrer docile à mes volontés, vous laisser diriger dans les voies où je voulais vous conduire, essayer de gagner mon cœur. Au lieu de cela, qu’avez-vous fait? Vous vous étonnez de n’avoir pas mon estime! Ne l’avezvous pas perdue le jour où vous avez essayé de faire de moi votre maîtresse? Un désir inassouvi vous a seul décidé à m’épouser. Depuis, avez-vous essayé de racheter ce que votre conduite avait eu d’horrible? Non ; vous m’avez tenue, comme un bel oiseau, dans une cage dorée. Vous n'avez pas même persisté dans votre première passion. Vous m’avez délaissée, livrée à l’isolement, ne me témoignant plus qu’une tendresse banale, créée par l’habitude. Si dans ces derniers temps, l’amour est rentré en vous — je ne dis pas dans votre cœur — c’est parce que vous avez vu quel cas faisait de moi ce monde au milieu duquel vous aviez d’abord refusé de me suivre. Je vous ai fait honneur; vous êtes revenu à mes pieds. Ne vous étonnez pas si ma pudeur s’est révoltée de n’être dans vos bras qu’un sujet de vanité, qu’un objet de plaisir, si je n’ai plus voulu.
Varades écoutait, contenant à grand’peine sa colère.
Martheétaitadmirable,danssatoileltedesoirée,le visage animé, les yeux étincelants, les cheveux en désordre sur ses bras et ses épaules, éclatants d’une blancheur rose. Il y eut une minute de silence.
— Au surplus, pourquoi ces reproches? dit-elle. Je vous ai fait savoir ma volonté. Je connais la vôtre. Je consens à tout. Nous voilà bien entendus, à moins toutefois que vous ne souhaitiez aussi que je quitte votre maison.
— Non, certes, s’écria Varades. Vous portez mon nom.
Il redoutait le scandale, et plus encore que le scandale, un procès d'où serait résultée pour lui l’obligation de servir à sa femme une pension alimentaire proportionnée à sa fortune.
— Je resterai donc, continua Marthe d’une voix moins dure ; nos accords demeureront secrets. On ignorera ce qui s’est passé entre nous. On ignorera que nous nous sommes rendu mutuellement notre liberté. Dans notre maison, il n’y aura rien de changé, sinon que je pourvoirai à celles de mes dépenses que vous ne jugerez pas indispensables. Est-ce bien cela que vous voulez?
Varades, épouvanlé de ce sang-froid, alors qu’il avait cru la placer dans un embarras cruel, inclina la tôle sans répondre. Marthe prit sa pelisse sur le fauteuil où elle l’avait laissée, s’en enveloppa.
— Vous ôtes donc bien riche? demanda Varades.
— Je vous ai déjà dit que sur l’argent que vous m'avez donné pendant la première année de mon mariage, n’ayant aucun besoin, puisque j’étais en deuil et que je vivais seule, j’ai réalisé des économies. Vous me permettrez de ne pas pousser mes confidences au delà.
Sans rien ajouter, elle se dirigea vers la porte. Varades la vit, dans le resplendissement de sa grâce, marchant avec une élégance parfaite qui mettait en lumière la beauté de son corps. Il fut tout à coup assailli de désirs. La voix brisée par les sanglots, il poussa un cri, en étendant les bras.
— Marthe 1
Elle se retourna, laissa tomber sur lui un regard où le mépris éclatait à côté de la haine. Puis, reprenant sa marche, elle disparut.
11 resta seul accablé de douleur. Mais, bientôt toute sa fureur se ralluma. Alors, se rappelant qu’au moment de son mariage, Marthe, avec
l'apparence du désintéressement, s’était opposée d’une manière formelle, à ce qu’un contrat intervînt entre eux, ce qui les plaçait sous le régime de la communauté :
— Malheur de moi! murmura-t-il. Si je venais à mourir, elle aurait toute ma fortune ! Non ! cela ne sera pas! Je saurai lui en enlever la plus grosse part !
Il regagna sa chambre. Mais, avant de se coucher, il écrivit une courte lettre à Yalentine deChantocé pour lui ordonner de revenir auprès de lui.
A la suite de cette explication, Marthe dormit d’un sommeil agité, souvent interrompu par la violence des préoccupations qui l'obsédaient. On se tromperait cependant, en supposant qu’elle envisagea sa position, au point de vue de son honneur et de son repos. Elle ne l’examina qu’au point de vue financier. Le lecteur nous pardonnera de l’initier aux calculs qu’elle lit. II est indispensable, pour l’intelligence du drame domestique que nous racontons, qu’ils trouvent ici une courte place. Les dépenses auxquelles Varades cessait de pourvoir s’élevaient à soixante mille francs environ. Il y avait dans l’écurie trois chevaux, sous la remise deux voitures, ce qui nécessitait un cocher, un
valet de pied, un palefrenier. Une fois par semaine, Marthe donnait à dîner à douze personnes. Après le dîner elle recevait une assez nombreuse compagnie. — On causait, on jouait, on faisait de la musique ; on dansait quelquefois. — Marthe était abonnée à l’Opéra et aux Italiens. Ajoutez à cela, les toilettes d'une femme à la mode, un séjour de deux mois aux bains de mer ou aux eaux d’Allemagne, l’imprévu, et vous arriverez facilement au chiffre que nous venons d’indiquer.
Pour faire face à ses dépenses, Marthe avait la pension de six mille francs que lui promettait son mari, et Raymond pour le reste. Il est vrai que quelques mois auparavant, elle avait confié à son amant ses économies se montant à quarante mille francs et qui s’élevaient maintenant, grâce à d’heureuses spéculations, à cent vingt mille. Entre les mains d’un homme habile, placé, comme Raymond,
à l’affût des événements, cette somme pouvait
produire des revenus considérables. Mais, le caractère aléatoire des opérations de Bourse, ne permettant pas de compter d’une manière positive, sur ces revenus, Marthe ne laissa pas que d’être effrayée par l’exiguïté de ses ressources réelles.
Dès le matin, elle courut chez Raymond afin de
lui exposer son embarras. Complètement aveuglé par l’amour, le malheureux marchait à un abîme. Mais il ne songeait qu’à prouver son dévouement, qu’à reconnaître ainsi le sacrifice que Marthe venait de lui faire, de son repos, de la paix de son intérieur. Il examina la situation sans effroi, se fit fort de réaliser des bénéfices qui suffiraient aux besoins communs.
— J’accepte tout de toi, lui dit Marthe. Je ne saurais rougir des bienfaits de mon amant, alors surtout que ma fortune doit l’appartenir quelque jour, lorsque nous serons mariés.
Raymond, ivre de joie, en se voyant désormais étroitement lié à sa maîtresse, fut d’avis qu’elle ne devait rien changer à sa vie, ni rien demander à son mari. Mais, d’après son conseil, Marthe réorganisa sa maison. Elle traita à forfait avec son cocher pour tout ce qui concernait l’écurie ; avec Chevet pour ses dîners hebdomadaires. Son budget fut aussi soigneusement discuté, réglé, que celui d’un État. Il résulta de ces divers arrangements une restriction sensible dans les dépenses* aussi bien qu’un allégement de préoccupations.
Restait à vaincre une dernière difficulté. S’il suffisait à Varades de ne pas supporter* les frais des
dîners d’apparat et des soirées, il ne pouvait convenir à Marthe d’être seule à en faire les honneurs. C’est Raymond qui profita de la confiance que Varades lui témoignait, pour obtenir de lui, dans l’intérêt des deux époux et de leur réputation, qu’il remplirait en public tous ses devoirs de maître de maison. Varades, qui s’était en un an accoutumé au luxe et trouvait commode d’en jouir sans le payer, accéda volontiers à cette demande. Il poussa la générosité jusqu’à prêter à sa femme les écuries de son hôtel, à condition cependant qu’il lui serait permis d’user quelquefois des voitures et des chevaux. Toutes les diverses conditions de ce nouvel état de choses, furent débattues entre lui et sa femme, comme entre des gens d’affaires. Lorsque tout fut réglé au gré des deux parties, Varades couronna ce contrat singulier par ces mots: — J’aurais maintenant le droit de faire savoir à vos fournisseurs que désormais je ne payerai plus vos dettes. Par égard pour vous, je consens à n’en rien faire. Mais rappelez-vous que si jamais, vous laissiez une réclamation arriver jusqu’à moi, je n’hésiterais pas. J’agirais de façon à n’être plus victime de vos fantaisies, alors que vous me traitez non plus en mari, mais en étranger.
— Soyez sans crainte à cet égard, répondit Marthe avec fierté. Après ce qui s’est passé entre nous, je rougirais d’être votre obligée.
C’est ainsi que sans changement apparent, sans bruit, sans scandale, à l’insu de tous, les liens qui avaient uni Marthe à Varades furent à jamais brisés.
Lorsque Valentine de Chantocé, obéissant aux ordres de son tuteur, "vint reprendre sa place à l’hôtel Varades, dix-huit mois s’élaient écoulés depuis qu’elle avait quitté Paris. Elle atteignait sa dix-septième année. Petite, blonde, avec des yeux noirs, ayant plus de grâce que de beauté, plus de cœur que d’esprit, spirituelle cependant, d’une imagination vive, Valentine, grâce à son heureux caractère, promettait d’être un jour une de ces femmes que ceux qui vivent auprès d’elles, aiment et considèrent à l’égal d’un trésor précieux. Un long séjour à la campagne avait développé ses forces, remplacé sur son visage les pâleurs maladives de la puberté, par un teint d’une blancheur laiteuse, sur lequel se jouait, comme une légère va-
MARTHE VARADLS. Ii7
peur à la surface d’un miroir, la rose couleur d’un sang jeune et pur.
Au milieu des tristesses, des agitations de sa vie, Marthe avait un peu oublié Valentine. Dans ces derniers temps, elle ne lui écrivait plus qu’à de rares intervalles. En la revoyant à l’improviste, elle fut frappée de la trouver telle que nous venons de la dépeindre. Elle éprouva un mouvement d’envie, de dépit; non certes que rien dans Valentine pût se comparer au charme imposant de sa beauté; mais, tant d’innocence, tant de jeunesse éclataient dans ce splendide regard, que Marthe, dévorée de passions, intérieurement vieillie , sentit monter à son cœur le regret de n’être plus à cet âge de sainte ignorance et de paix. Elle dissimula cependant assez cette première impression pour que Valentine n’en devinât rien. Celle-ci l’embrassa avec effusion, un peu troublée cependant, comme si elle n’osait témoigner à la femme de son tuteur la même conûance, la môme tendresse qu’à l'amie d’autrefois.
— Tu ne savais donc pas que je devais revenir? demanda Valentine, qui avait aperçu sur le visage de Marthe un peu d’étonnement.
— Je l’ignorais.
— Mon tuteur aura voulu te ménager la surprise de mon retour. Il sait combien tu m’aime'. A ce moment, Varades entrait : — N’est-ce pas, monsieur, que vous avez voulu surprendre Marthe, en ne la préparant pas à me revoir?
— Certainement, répondit Yarades. C’est une petite fête que j’ai arrangée à son intention.
— Eh bien, je vous en remercie, s’écria Valentine, qui se pressa contre Marthe pour l’embrasser.
On vint annoncer que le diner était servi.
— Sortez- vous ce soir? demanda Varades à sa femme, pendant le repas.
— C’est mon jour d’Opéra.
— A mon grand regret, je ne pourrai vous accompagner.
— Eh bien, répondit Marthe avec indifférence, ce ne sera pas la première fois que j’irai seule au théâtre, ni la dernière, apparemment.
— Vous aurez, je l’espère, madame Saubonnes pour vous tenir compagnie?
— Sans doute, puisque la loge lui appartient comme à moi.
Yalentine avait écouté ce petit dialogue.
— Comment! Marthe, lu vas à l’Opéra? s’écria-
t-elle naïvement, partagée entre l'horreur que, grâce aux idées du couvent, lui inspirait ce nom, et l’envie secrète quelle nourrissait depuis longtemps, déjuger par elle-même de la légitimité de ses scrupules.
— J’y vais, répondit Marthe, qui sourit de l’étonnement de Valentine.
— Cela vous surprend, Valentine? interrompit Varades en regardant sa femme, comme s’il eût voulu la mettre dans l’embarras et jouir de l'y voir. Sachez donc que Marthe a son jour d’Opéra, son jour d’Italiens, son jour de... Elle va dans tous, les théâtres, dans les bals. C’est une mondaine, en un mot.
— Valentine sera mondaine, comme moi. Je ne fais rien que ne fassent beaucoup de jeunes femmes, répondit Marthe.
— Mais, je ne vous adresse pas de reproches, dit ce dernier.
— Veux-tu m’emmener, ce soir ? demanda Valentine.
— Cela me parait difficile, ma chérie. L’Opéra n’est guère la place d’une jeune fille, surtout un soir de ballet. Plus lard, lorsque lu seras mariée,
nous irons ensemble, si tu le veux. Jusque-là, je ne pourrai t’y conduire que très-rarement.
Valentine baissa la tête et ne répondit pas. L’entretien changea de sujet.
A liuit heures, Marthe monta dans sa chambre pour s'habiller. Valentine voulut assister à sa toilette. Lorsqu’elle vit son amie prête à partir, parée, belle, éblouissante, elle ne songea plus à ses regrets, s’abandonnant tout entière à l’admiration qu’elle éprouvait. Marthe l’embrassa, en disant :
— Ne rejoins ton tuteur que lorsque tu auras entendu rouler la voiture. J’ai à lui parler.
Valentine regarda Marthe jusqu’au fond des yeux.
— Bonsoir I bonsoir! reprit celle-ci, un peu troublée.
Elle s’arrêta dans un petit salon où, après le dîner, Varades avait l’habitude de lire ses journaux. Elle entra brusquement et dit :
— Avez-vous l’intention de garder Valentine à Paris?
— Sans doute, reprit Varades, en laissant tomber le journal sur ses genoux, en ôtant les lunettes à l’aide desquelles il lisait. Ne suis-je pas son tuteur?
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— Elle ne pouvait être nulle part aussi bien qu’en Touraine. Ici, ce n’est pas vous qui chercherez à lui procurer les distractions de son âge. Pour moi, vous savez bien que je n’aurai guère le loisir de m’occuper d’elle.
— Comment donc auriez-vous fait si vous aviez eu des enfants ?
A celte question, Marthe rougit.
— Ma vie aurait été autre alors, répondit-elle; mais je n’en ai pas.
— Eh bien, rassurez-vous, reprit Varades. Je m’occuperai de Valentine. Je ferai en sorte qu’elle ne languisse pas dans ma maison. Quant à vous, ne trouvez pas mauvais qu’abandonné ainsi que je le suis, j’aie appelé ma pupille auprès de moi. Je ne peux pas non plus vivre seul.
Marthe fit un geste d’impatience. Elle sortit sans prononcer une parole, fermant derrière elle les portes avec fracas. Un sourire moqueur passa sur les lèvres de Varades, au moment où il entendit rouler sur le pavé de la cour la voiture qui emportait sa femme à l’Opéra. Presque au môme moment, Valentine vint le rejoindre. Il prit plaisir à causer avec elle. Pour la première fois, elle entendit son tuteur s’intéresser à son avenir.
Le lendemain, Marthe ne parut qu a midi, mais ce fut pour sortir seule à une heure ; Valentine la vit fort peu. Le soir, Marthe allait au bal. Le jour suivant, il y eut grand dîner et réception à l’hôtel Varades. Marthe présenta en termes fort brefs à ses invités la pupille de son mari, qu’elle ne pouvait leur cacher. La grâce décente, l’attitude modeste de Valentine éveillèrent autour d’elle, la sympathie de tous, donnèrent lieu à plus d’une complication. Elle accepta les éloges avec simplicité, un peu surprise parmi ce monde inconnu qui, dès ce moment, lui causa plus de terreur que d’attrait. Lorsque dix heures sonnèrent, Marthe, qui l’avait à l’avance prévenue qu'une jeune tille n’est pas à sa place dans un bal avant dix-huit ans, lui fit un signe, après lequel Valentine disparut discrètement pour gagner sa chambre.
On était alors au cœur de l’hiver. Les journées s’écoulaient toutes ainsi, absorbantes pour Marthe, vides pour Valentine. Elle comprit alors que celle à qui elle donnait autrefois le nom d’amie, ne pouvait plus lui prodiguer les attentions, les soins qui avaient si étroitement uni leurs cœurs. Elle enferma dans le sien la douleur qu’elle ressentit. Elle regretta d'avoir quitté la Touraine, où
elle vivait libre, en pleins champs, au milieu de visages amis. Elle ne rechercha plus la société de Marthe, s'abandonna avec indifférence aux soins que lui donnait Varades, et ne goûta d’autres plaisirs que ceux que, dans sa vie solitaire, elle demanda à l’étude, à la lecture, à la musique.
Une année s’écoula sur laquelle on passera rapidement. Elle modifia peu la situation qui vient d’ôtre exposée. Les amours adultères de Marthe’ suivirent leur cours, sans orages, avec une tranquillité qui semble réservée aux amours légitimes. Cette femme et son amant s’adoraient sans remords, savouraient leur bonheur ignoré, le mettant, à force de prudence, à l’abri de la curiosité. Tous les jours, Marthe allait passer deux heures chez Raymond. Lui-méme, sous prétexte d’entretenir Yarades de ses affaires, la voyait chez elle, tous les matins, à la hâte, en passant. Souvent ils n’échangeaient qu’un mot, un serrement de mains. Mais c’en était assez pour fixer l’heure des rendezvous, pour délibérer de l’emploi de la journée, si leurs occupations mutuelles leur laissaient un
MARTHE YARADES.
supplément de liberté. Lorsque l’été vint, Varades voulut, suivant sa coutume, aller le passer dans ses terres de Normandie. Marthe et Valenline l’accompagnaient. Mais Raymond fut invité à venir les rejoindre. En diverses fois, il passa six semaines à la campagne, auprès de sa maîtresse. Puis, il arriva à celle-ci devenir le trouver à Paris, sous différents prétextes. C’étaient alors des journées de félicité, car ils pouvaient vivre plus longtemps à côté l’un de l’autre. L’hiver revint, les réunit tous les jours, sans alarmes, sans trouble. Il n’y a rien dans ces détails qui ne ressemble à l’histoire ordinaire des liaisons de cette nature.
Au milieu de leur amour, ils ne perdaient pas de vue leurs intérêts matériels. Peu à peu, les relations de Marthe s’ôtaient étendues. Quelques hommes politique fréquentaient son salon, attirés par sa grâce. Dans ces heures critiques où les destinées du monde se jouent soit sur un champ de bataille, soit autour du tapis vert de la diplomatie, alors que la spéculation se tient à l’affût des événements, Marthe arrachait à ses puissants adorateurs, un mot qui quelquefois était une lumière. Connaissait-elle ainsi quelque nouvelle importante encore ignorée, elle la communiquait à Raymond.
qui en faisait la base de ses opérations financières. De son côté, il avait, en suivant les conseils de Marthe, autant que ses propres inspirations, acquis rapidement cct aplomb qui en impose à la foule. 11 jouissait dans le monde d'une considération particulière, surtout dans le monde des affaires. A la Bourse, son opinion commençait à faire loi. On l'écoutait, on suivait ses conseils, on lui témoignait une confiance (laiteuse. Il réalisait des gains souvent, subissait des pertes quelquefois. Mais la somme des bénéfices était en définitive, disait-il, supérieure à celle des pertes. Il pouvait suffire à tous les besoins, à ceux de sa propre vie comme à ceux de l’opulente vie de Marthe. Il se montrait non seulement jaloux de défrayer seul son luxe, mais encore soucieux de son repos. S’il était atteint par un désastre, il lui cachait la vérité, afin de ne lui causer aucune inquiétude. Il voulait être seul à la peine, mais il exigeait qu’ils fussent ensemble au profit. Marthe fut aimée idolâlrément par ce cœur qu’elle avait enivré, par cet homme bon, doux, faible pour elle comme un enfant, digne d’une destinée meilleure. Et, dans le cours de cet amour exalté, jamais une imprudence qui pût compromettre leur bonheur. La renommée de
Marthe était plus chère encore à Raymond qu’à elle-même.
Vis-à-vis de Varades, Raymond eut toutes les lâchetés, loutes les bassesses. Il poussa la grandeur, dans l’ignominie, jusqu’à l’héroïsme. Dans l’intérêt de son amour, il avait besoin de conserver toujours la confiance du mari qu’il trompait. Pour atteindre ce but, il abjura les sentiments généreux de sa loyale nature. Il mit l’honneur sous les pieds. Il déploya toutes les ressources de son esprit pour inspirer à Varades une amitié inébranlable. Il lui rendit des services, consacra tous ses efforts à lui plaire, se fit aimer de lui. Il but toutes les hontes dans ce rôle infâme et sublime, sans jamais faire entendre à Marthe un mot de lassitude ou de regret. Jamais, elle ne connut par lui, l’amertume du poison lent, mais sûr, dont il s’abreuvait.
Ces détails serviront à expliquer l'ignorance dans laquelle vivait Varades. S’il avait conçu un soupçon, ce soupçon se serait porté sur tous les hommes qu’il connaissait, avant de se porter sur Vilmort. Mais il n'en conçut aucun. Est-ce parce qu’il était moins soucieux de son honneur qu’on ne pense? Est-ce parce qu’il croyait à l’honnêteté
de Marthe? Peut-être pour ces deux causes. Mais c’est aussi parce qu’il avait cherché au dehors une distraction puissante et l’avait trouvée. Une jeune ouvrière, rencontrée un jour de printemps au Luxembourg, modestement installée depuis dans un coin perdu du quartier Latin, consolait Yarades à peu de frais. Avec l’administration de ses biens, qui prenait la plus grande partie de son temps, cette liaison suftisait pour lui faire oublier ses maux.
Pure au milieu de ces corruptions, Valentine allait sur ses dix-huit ans, sans rien voir, sans rien comprendre, n’ayant rien deviné, sinon que pour des causes qu’elle ignorait, le bonheur n’habitait pas la maison de Varades. Elle occupait sa vie à sa façon, se contentant de peu, attendant avec impatience, l’âge de sa majorité, n’ayant en vue que cette heure qui la ferait libre. Enfin, déjà, commençait à s’élever en elle, une voix mystérieuse, aux suaves accents, — premiers charmes d’un jeune cœur qui s’éveille à l’amour, — qui prononçait doucement le nom de celui qu’elle n’avait pu voir, auprès d’elle, sans se sentir troublée. Celui-là, c’était Raymond I De tous les hommes qui l’approchaient, Raymond était assurément le plus noble de
cœur. Elle le trouvait beau, et bien qu'il ne lui témoignât qu’une politesse indifférente, elle se surprenait à rêver de lui, plus souvent qu’il n'aurait fallu pour son repos.
Les journées passaient ainsi, sans amener des émotions imprévues. L’année qui venait de s’écouler, avait été, en quelque sorte, un temps de trêve, dans le drame intime dont nous avons entrepris le récit.
Un jour, vers trois heures, Marthe arriva chez Raymond.il était seul. Il l’attendait. Elle entra dans la chambre, le visage couvert d’un voile épais qui le dérobait à ceux qui la voyaient suivre tous les jours le même chemin. Contrairement à son habitude, Raymond n’était pas allé le matin, à l’hôtel Varades.
— Je te croyais malade, dit Marthe, en se débarrassant de son chapeau.
— Non! non! répondit-il, en affectant une gaieté qui n’était ni dans ses yeux, ni dans son cœur. J’ai été occupé.
Marthe le regarda en silence. Depuis quelques jours, elle le trouvait soucieux, inquiet. Puis, elle se plaça devant la glace qui surmontait la cheminée. D’un air distrait, elle arrangea sescheveux.
Raymond suivait chacun de ses mouvements, essayant de noyer dans le bonheur qu’il éprouvait à la voir, le chagrin qui le rongeait.
— J’étais triste, dit-il, triste à mourir, sans savoir pourquoi . Mais la présence dissipe cette noire mélancolie. Lorsque tu viens ici, un rayon de bonheur y entre avec toi. Tu m’apportes la sérénité. J’oublie tout ce qui n’est pas mon amie. Je me sens pénétré d’une ivresse délicieuse, comme si de tout ton être se dégageaient des parfums bienfaisants. Ah I que je t’aime, chère femme!...
11 fit un pas au-devant d’elle. Elle n’eut qu a se retourner pour être contre lui. Elle posa ses bras sur les épaules de son amant. Comme si elle eût voulu, à travers ses yeux, lire jusqu’au fond de son âme, elle le tint immobile sous son regard. Il se laissait griser peu à peu par la vue de sa maîtresse.
— Marthe ! murmura-t-il.
— Tu m’aimes, répondit-elle, je le sens, je le vois, je le sais. Pourquoi donc as-tu des secrets pour moi?
— Des secrets?
— Ne nie pas. Tu n’as pas su dissimuler. Je devine une douleur cachée. Parle, aie confiance*
Tout ne doit-il pas nous être commun, peines et joies?
— Tu te trompes ! reprit-il, je ne te cache rien.
— C’est mal de me résister. Aucune nouvelle, quelle qu’en soit la tristesse, ne saurait m’affliger plus que ton silence.
Et comme elle le vit faiblir :
— Ah! j’avais raison ! s’écria-t-elle. Il y a un secret entre nous.
En même temps, s’éloignant de lui, elle alla s’asseoir dans un fauteuil, où elle resta immobile, les bras croisés sur sa poitrine.
— Puisque tu le veux, dit Raymond d’une voix altérée, je dirai la vérité. Aussi bien, tôt ou tard, tu l’aurais sue. Le mal est tel que je ne peux plus le réparer. Nous sommes ruinés.
— Ruinés! fit-elle en se levant. Ah! ce n’est qu’un mince malheur. Le mal n’est pas irréparable. L’honneur te reste; la confiance aussi.
— Je n’ai pas tout dit encore, continua Raymond, en l’interrompant. Le désastre date de quatre mois, Les pertes sont survenues coup sur coup. Il y a des heures où l’on est aveuglé. Je n’ai pas su prévoir les événements. Tous mes calculs ont été trompés.
Trois fois de suite, en usant de mon crédit, en faisant peu à peu argent de tout, j’ai tenu tête à l’orage. J’ai payé. Mais, aujourd’hui, je suis à bout. Nous sommes au 28 janvier. J’ai perdu à la Bourse d’hier trente-cinq mille francs. Si je ne paye pas le 5 février, je serai déshonoré. L’édifice que j’avais si laborieusement élevé s’écroulera dans mes mains.
— Tu payeras, répondit Marthe, j’ai mes diamants.
— Jamais! jamais! s’écria-t-il.
— J’ai mes diamants, ajouta-t-elle sans l’écouler. J’en retirerai une somme supérieure à celle dont tu as besoin. Tu payeras ta dette et tu pourras de nouveau tenter la fortune, Je le veux, fit-elle avec une autorité à laquelle Raymond n’osa résister.
— Et si je perds ? objecta-t-il timidement.
— Mon mari nous reste.
— Marthe ! je t’en supplie, ne parle pas ainsi. Ce serait infâme !
Elle haussa les épaules et répondit avec force :
— Je serai infâme, s’il le faut! Qui le saura? M’aimeras-tu moins? Qu’est-ce qui pourrait me retenir ?
— L’honneur I
— L’honneur! n’en avons-nous pas depuis longtemps violé toutes les lois? Qu’est-il, lorsqu’il s’agit de sauver notre amour? L'honneur serait perdu, si ta ruine était rendue publique, si la justice se mêlait de tes affaires, si on te demandait compte des sommes que lu m’as données. Jusquelà, nous ne devons désespérer de rien. Quelque crime que nous puissions commettre, à quelque expédient que nous soyons obligés de recourir, l’honneur sera sauf, si nos malheurs sont ignorés.
Raymond était épouvanté par la logique implacable de cette femme, livrée tout entière à la passion. Mais, en môme temps, il était subjugué par l’ascendant irrésistible qu’elle exerçait sur lui. Il baissa la tête sans répondre. Son silence prouva à Marthe qu’il acceptait la proposition qu’elle venait de faire.
Le lendemain, elle vendit ses diamants, en remit le prix à Raymond et les remplaça par une parure semblable, en strass. Le 5 février, Raymond paya ses différences à la Bourse. A quelques jours de là, comptant que la fin du mois amènerait une baisse sensible, il vendit de la rente, à terme, pour une somme considérable, avec l’espérance de se relever d’un seul coup. Sans entrer dans les détails
MARTHE VAUADES.
de cette opération, nous dirons qu’elle tourna si mal, qu’un mois plus tard, la situation de Raymond était plus compromise que jamais. 11 tint cependant encore une semaine. Enfin, une affaire au comptant, conçue, conclue, liquidée en quarantehuit heures, le laissa non-seulement sans ressources, mais encore insolvable. Il obtint à grand’peine huit jours pour se libérer.
Pendant tout ce temps, il n’avait rien dit à Marthe de ses affaires, donnant à l’amour toutes les heures qu’ils passaient ensemble. Elle respectait son silence, attendant anxieusement une confidence qu’elle n’osait provoquer. Avant de lui révéler la vérité, Raymond eut le triste courage d’aller, auprès de Varades, implorer un secours. Varades refusa. Il savait que, depuis quatre mois, la chance avait abandonné Y’ilmort. Sa confiance était ébranlée, et il n’était pas homme à se laisser émouvoir par l’unique perspective d’un service à rendre.
Le môme soir, il eut la fantaisie d’accompagner sa femme aux Italiens. Valentine était avec eux. Entre le premier et le second acte, Raymond se montra à l’orchestre. Marthe lut sur son visage un découragement profond. D’un signe, qui ne fui
compris que de lui, elle l'appela. Varadcs vit Raymond quitter sa place.
— Je crois que M. Vilmort vient vous présenter ses hommages, dit-il à sa femme. Je sors un moment. Je ne veux pas le rencontrer ici. Tâchez donc de vous débarrasser de lui. Il est ruiné, complètement ruiné. Je vous plains, ma chère, si c’est lui qui fait valoir vos fonds.
— Eh ! monsieur, faut-il abandonner ses amis dans la mauvaise fortune? demanda Marthe, qui dévora des larmes de colère.
— Il a voulu m’emprunter de l’argent. Je lui ai refusé. Nous serions gênés en face l’un de l’autre. J’aime autant ne pas me trouver avec lui.
Varades sortit après avoir prononcé ces paroles. Valentine n’en avait rien perdu. Elle se sentait le cœur serré. Lorsque Raymond entra dans la loge où, grâce à un heureux hasard, il n’y avait pas de * visiteurs, elle le salua d’un sourire sympathique et triste. Raymond s’inclina, essaya de causer de choses indifférentes. Mais il était visiblement ému.
— J’ai à vous parler, dit tout à coup Marthe. Elle se leva, et, laissant Valentine sur le devant de la loge, elle entraîna Raymond dans le fond. Dans
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ce petit salon à peine éclairé, où nul ne pouvait les voir, ils échangèrent quelques mots.
— Je sais la vérité, dit Marthe.
— Déjà ! s’écria Raymond.
— Mon mari me l’a apprise.
— Je n’ai donc plus rien à cacher. Eh bien, oui, tout est perdu.
Marthe porta à son front ses mains tremblantes.
— Tous les malheurs à la foisl murmurat-elle.
— Qu’est-ce encore?
A celte question, Marthe répondit d'une voix si éteinte qu’à peine il entendit ; mais il entendit assez pour comprendre. Marthe allait devenir mère.
Il la regarda comme s’il n’eut pas compris. Puis une immense désolation se peignit sur son visage. Marthe en eut pitié.
— Il ne faut pas désespérer. Je saurai nous sauver.
Il ne saisit que trop le sens de ces horribles paroles, et sa jalousie se réveillant au milieu de sa douleur :
— Je te le défends ! s’écria-t-il.
— Alors, il faut fuir* répondit-elle froidement.
Tel n’est pas mon avis. Mais tu es le maître. Ordonne, je t’obéirai.
Toutes les horreurs d’une fuite, l’insupportable vie de deux êtres liés l’un à l’autre, souffrant ensemble, obligés de se cacher, montrés au doigt, méprisés ; des jours misérables dans quelque ville d’Angleterre ou de Belgique, Marthe déshonorée, lui-même perdu à jamais : tel fut le spectacle qui se présenta en quelques secondes à l'imagination de Raymond.
— Non ! non ! pas cela, fit-il en gémissant.
Ils étaient debout, en face l’un de l’autre, pâles, troublés, Marthe rayonnant de beauté sombre, lui éperdu de douleur. C’est elle qui se remit la première. D’une voix caressante et douce, elle dit:
— Pauvre enfant, combien te voilà faible I Tu ne sais pas vouloir. A moi donc de ne pas perdre la tête dans ce désastre. Il s’agit d’empêcher le naufrage de notre bonheur. Va-t’en, mon mari pourrait nous surprendre. Je te verrai demain et je le dirai mieux que mon amour n’a jamais été plus vivant.
Elle le poussa doucement hors de la loge. Il sortit, n’ayant plus conscience de ses mouvements. Dans
le couloir, il se heurla contre un homme qu’il ne voyait pas. C’était Varades.
— Maladroit! fil celui-ci.
A cette apostrophe, Raymond releva la tôle. Un éclair de colère brilla dans ses yeux, mais s'éteignit aussitôt qu’il reconnut Varades. 11 passa, et quitta le théâtre, hébété, stupide, marchant au hasard devant lui.
Varades rentra dans la loge au moment où commençait le deuxième acte de Rigoletto. S'adressant à sa femme :
— Je viens de rencontrer M. Vilmort. Il était ahuri. Est-ce vous qui l’avez mis dans cet état?
— Selon votre désir, répondit Marthe, je lui ai fait comprendre qu’il devait modérer ses visites.
— Vous avez bien fait, dit Varades, mis en belle humeur par cette nouvelle.
Et pour la première fois, depuis un an, il sourit à sa femme.
En entendant la réponse de celle-ci, Valentine, qui jusqu a ce moment paraissait ne pas voir, ne pas comprendre ce qui venait de se passer, avait relevé brusquement les yeux. Elle regarda tour à tour Varades et Marthe, avec une expression singulière, comme si tout à coup le voile qui lui déro-
Lait un mystère, s’était déchiré. Jusqu’à la fin de la soirée, Marthe témoigna à son mari des attentions auxquelles, depuis longtemps, il n’était plus accoutumé.
Le lendemain, lorsqu’elle revit son amant, elle lui dit, en souriant tristement :
— Calme tes craintes, rien n’est perdu.
En amour, rien ne rend aussi défiant qu’une première déception, surtout lorsqu’on a passé l’ûge des illusions, des enthousiasmes, alors que le premier feu de la passion est éteint. Varades ne fut pasdupe,un seul instant, de la tendresse soudaine dont Marthe feignit d’étre saisie. Cédant à ses instincts dépravés, il s’abandonna complaisamment à rivrcssemomentanéequ’ellefitnaître dans son cerveau. Mais raisonnant sa faiblesse, il conclut de ce qu’il voyait et devinait, que sa femme, en orga* nisant cette odieuse comédie, ne cherchait qu’à apaiser son ressentiment, qu’à le désarmer, pour exploiter sa clémence, parce qu’elle avait besoin de luit Lorsqu’il en fut convaincu, un sentiment d’indicible répugnance -s'empara de tout son être* Il se reprocha d’avoir écouté son Caprice, de s’être
arthe varades.
laissé séduire . Puis ses remords s’a paisèrent. 11 se moquade lui-même, ne pensaplusàcequi venaitdelui arriver, que comme à une de ces bonnes fortunes que tout homme a dans sa vie, au moins une fois. Mais il s’éloigna brusquement de Marthe, en songeant au passé. Il retourna aux amours faciles, légères, qui, depuis un an, le dédommageaient de ses malheurs domestiques. Tout cela n’avait guère duré plus de huit jours. Marthe se trouva délaissée, avant d’avoir pu réclamer le prix de son infamie. Elle eut la honte de subir les mépris de cet homme qui s’était traîné ses pieds. Elle ne put sauver Raymond d’une catastrophe devenue inévitable, ni empêché qu’il ne fût exécuté, — ainsi qu’on dit à la Bourse, — par des créanciers irrités.
Ces malheurs successifs, ces cruels mécomptes n’altérèrent pas son amour. Sur les ruines de sa dignité, de sa pudeur, il resta debout. Obligée, pour voir Raymond, à plus de ménagements que par le passé, la violence de ses sentiments s’accrut autant que grandirent les obstacles. Elle n’avait d’autre appui, ni d’autre ami que son amant. Elle se donna pour tâche de l’arracher à son abattement, au désespoir, en lui prouvant qu’il s’exa-
gérait son malheur, que la destinée n’est pas cruelle tous les jours, qu’elle fait surgir des bonheurs imprévus, des misères les plus écrasantes. • — Je ne t’abandonne pas , lui disait-elle. Je pleure avec toi ; mais je veux que tu partages mes espérances. Oublie le passé dans ce qu’il a de douloureux, pour ne te souvenir que de ce qu’il a eu de bon. Regarde dans l’avenir. Compte sur les hasards de la vie. Ils sont si grands 1 Que peux-tu redouter, puisque nous nous aimons? Nos malheurs m’ont donné des forces nouvelles. Fais appel à toutes les tiennes. Secoue ta tristesse. Ne songe qu’à notre amour, et tu seras heureux.
Souvent répétées, ces paroles môlées à de tendres caresses, à des preuves d’une ardente affection, atteignirent leur but. Raymond reprit courage. Il chercha à refaire sa position, revit quelques amis qui ne l’abandonnaient pas et travailla avec acharnement à l’édifice de la fortune qu’il fallait reconstruire. Marthe, de son côté, renonça provisoirement à une partie de son luxe, restreignit ses dépenses, prit des arrangements pour payer ses dettes. Elle ne voulait pas se trouver dans la nécessité de se traîner aux pieds de son mari, pour lui arracher quelques écus, ou de s’introduire dans
son cabinet pour le voler, ainsi qu’elle en avait eu la tentation, alors qu’elle cherchait à sauver Raymond de la ruine. Elle venait de subir une humiliation trop cruelle, pour s’y exposer de nouveau. D’ailleurs, elle était à la veille de pouvoir expliquer de la manière la plus naturelle, les modifications qu’elle venait d’introduire dans sa vie.
Deux mois après la soirée du Théâtre-Italien, au commencement du printemps, elle annonça sa grossesse à son mari et à ses amis. Cette nouvelle fit vibrer dans le cœur de Varades des accents inconnus. L'idée de la paternité se présenta à cet être positif dans un cadre poétique, charmant. La première surprise passée, lorsqu’il se fut accoutumé à cette perspective si étrange pour lui, il forma des plans sans nombre pour l’avenir. Il nagea bientôt dans des espérances souriantes, au sein d’une félicité infinie. Son caractère grossier s’assouplit, son esprit s’éclaira, son âme se détendit. Il fut un homme nouveau. On le vit tout à coup devenir, bon, humain, presque tendre. Marthe fut la première à s’apercevoir de ce changement, à en ressentir les effets. Son mari l’entoura de soins, lui témoigna une affection dégagée des
formes un peu brutales qui en avaient fait jus-
qu’à ce moment, plus une injure qu’un hommage, lui rendit les privilèges, les droits dont elle était privée. Il apprit à respecter dans sa femme, la mère de son enfant. Il cadenassa le passé dans un oubli profond. Il fit à Valentine, avec laquelle il parlait plus librement qu’avec Marthe, des confidences dont son cœur trop plein éprouvait le besoin. Il désirait un fils, afin que son nom se perpétuât. Il n'avait jamais été plus heureux d’ôtre riche. Il rêvait pour son héritier des destinées glorieuses.
En d’autres circonstances, Marthe aurait pu se laisser émouvoir par ces témoignages de sentiments si légitimes et si louables. Mais, entre elle et son mari, il y avait un abîme que rien ne pouvait plus combler. Elle traita d’égoisme orgueilleux, l'expression d’une joie qui la blessait. A part soi, elle s’irrita des prétentions que Varades exerçait déjà à propos d’un enfant sur lequel, selon elle, il n’avait aucun droit. Elle se froissa des attentions dont elle était l’objet, qui s’adressaient, non à la femme, mais à la mère. Néanmoins, elle eut le courage de ne pas trahir ses colères. Elle les contint dans son cœur.
Le premier usage qu’elle fit de la puissance nou-
velle que lui donnait son état, fut de refuser de partir pour la campagne, à l’époque où Varades avait coutume d’aller s’y installer. Maintenant que Raymond, brouillé avec son mari, ne pouvait plus la suivre, elle ne voulait pas quitter Paris, estimant que sa présence était nécessaire à son amant, redoutant, comme un sacrifice au-dessus de ses forces, une séparation de plusieurs mois. Varades, afin de ne pas contrarier ses désirs, céda, sans en rechercher la cause. Elle resta donc à Paris. Valentine se sacrifia pour ne pas abandonner Marthe. Quant à Varades, dont la présence était nécessaire dans ses propriétés à cette époque de l’année, il y faisait de fréquentes excursions. Mais à peine parti } il avait hâte de revenir.
Marthe continua à voir Raymond presque tous les jours. Il se réjouissait, lui aussi, de l’événement qui allait établir entre eux un lien plus étroit que tous les autres. Mais il enviait le sort de Varades, qui vivrait auprès de l’enfant, qui l’élèverait à sa guise.
— Ne crains rien, disait Marthe, je l’élèverai pour toi. C’est toi qu’il aimera, puisque c’est toi que j’aime.
Elle eut une grossesse heureuse, sans douleurs,
s ans malaise, qui n’altéra pas sa beauté, ainsi qu’elle l’avait redouté d’abord. Six mois s’écoulèrent. Elle sentit approcher le terme*solennel. Elle dut s’interdire les longues marches, aussi bien que les promenades en voiture. Elle vint une dernière fois chez Raymond, dont elle devait vivre séparée pendant plusieurs semaines. Leurs adieux furent tristes. Marthe était en proie à de sombres pressentiments.
— Tu ne seras pas auprès de moi! dit-elle. Si j’allais mourir sans te revoir !
— Tais-loi I par pitié, ne parle pas ainsi !
Elle regretta d’avoir alarmé Raymond et voulut le rassurer.
— Oui, tu as raison. Je ne veux pas mourir.
Sois sans crainte, je vivrai dans l’espoir de le revoir bientôt.
Puis, ils arrêtèrent quelques dispositions, afin de pouvoir s’écrire librement. 11 n’était pas facile à Marthe, dont personne autour d’elle ne connaissait les secrets, de recevoir des lettres de Raymond, sans éveiller des soupçons.
— Je t’écrirai tous les jours, lui dit-elle. En le parlant de mon amour, je me consolerai de ne pas te voir. Pour toi, ne m’écris que si tulejugesimpé-
rieusement nécessaire. Dans ce cas, adresse tes lettres à Valenline. Je la préviendrai, car nous aurons besoin d’elle.
— Ne redoutes-tu rien de sa part? demanda Raymond inquiet.
Marthe le rassura par un sourire. Ils se séparèrent.
Le lendemain et les jours suivants, en dépit de quelques malaises, Marthe exerça assez d’empire sur elle-même, pour se forcera sortir, alléguant la nécessité de faire de l’exercice, de se distraire. Mais ses promenades imprudentes n’avaient d’autre but que de lui permettre de passer devant un bureau de poste etd’envoyerà Raymond des lettres passionnées. A quelques jours de lè, elle fut prise des premières douleurs, condamnée à garder la chambre. Enfin, elle accoucha d’un garçon, à la grande joie deVarades.
Lorsqu’elle fut un peu remise delà violente émotion qu’elle venait de subir, après quelques heures de repos, elle voulut voir l’enfant. La nourrice le lui apporta. Elle le regarda pendant longtemps, comme pour découvrir sur ses traits encore mal formés, quelque ressemblance avec Raymond. Puis le pressant contre sa poitrine :
— Ah! cher être, murmura-t-elle, tu es bien l'enfant de l’amour ! — Alors, appelant Valentine auprès de son lit : — Écris en mon nom à M. Vilmort, dit-elle, pour lui apprendre que j’ai un fils et que ma santé est bonne. — Et comme Valentine, tout en se préparant à lui obéir, la regardait avec tristesse, elle ajouta : — Ton tuteur ne veut plus voir M. Vilmort. Mais moi, je ne puis oublier que sa mère était ma meilleure amie.
Valentine feignit d’accepter cette explication. Elle traça quelques lignes à l’adresse de Raymond; elle sortit ensuite, afin de faire partir elle-même ce billet. Un peu plus tard, elle reçut une lettre pour Marthe. C’était la troisième qui depuis quinze jours arrivait ainsi. Comme elle l’avait fait pour les deux autres, elle la remit à Marthe, qui se troubla en la recevant. Valentine feignit encore de ne rien comprendre.
11 èlait sept heures du soir. Dans une chambre de l'hôtel Varades, Marlhe, accouchée depuis un mois, reposait étendue sur une chaise longue. Une garde-malade allait et venait autour d’elle, avec la sollicitude obligée que déploient dans ces circonstances, les femmes dont on paye le dévouement. Valentine était assise là, n’avant par voulu quitter son amie, veillant à la fois sur la mère et sur l’enfant. Tous les traits de la jeune lïïle étaient empreints de tristesse. Son visage né reflétait plus cette tranquille sérénité qui naguère en accroissait le charme. Tout y disait les peines d’un cœur malade, irrité, alangui, cruellement frappé. Que se passait-il donc? Quel chagrin était tombé sur cette âme née d’hier?
Nous l’avons déjà dit. Valentine aimait Raymond
Vilmorl. Mais depuis quelques jours, son amour avait été mis à une épreuve cruelle. Quelque inexpérimentée qu’elle fût, elle ne pouvait voir froidement les relations qui régnaient entre Marthe et Raymond. Les billets qu’elle avait écrits pour être agréable à madame Varades, ceux qu’elle avait reçus afin de les lui remettre, étaient suffisants, en dépit de leur langage mystérieux, pour éveiller ses soupçons et sa jalousie. Elle était trop pure pour deviner la profondeur de l’abîme qu’elle côtoyait à son insu. Mais elle pressentait un mystère coupable dont son honnêteté s’alarmait, encore qu’elle n’en eût rien compris, et dont son amour secret s’inquiétait plus qu’elle n’osait se l’avouer.
A l’heure où nous la trouvons assise auprès de Marthe, elle allait être soumise à une secousse plus douloureuse encore. La veille de ce jour, Varades était parti pour la Normandie, où il devait, à ce qu’il dit, rester quarante-huit heures. Il eut à peine disparu, que Marthe, dont la santé s’améliorait, et que son médecin avait autorisée à faire quelques pas dans sa chambre, écrivit à Raymond une longue lettre que Valentine fut chargée d’envoyer. Puis, elle dit à la jeune fille :
— Ton tuteur quitte Paris. Je veux profiter de
son absence pour voir M. Yilmort. Je l’ai mandé.
Il viendra demain dans la soirée. Il se trouvera, à l’heure que je lui indique, devant la petite porte du jardin. J’attends de toi que tu éloignes les domestiques, afin de pouvoiraller lui ouvrir et l’introduire ici sans qu’il soit vu.
Valentine poussa un cri de terreur et de surprise.
— Marthe! Marthe! es-tu folle? As-tu réfléchi aux dangers auxquels tu t’exposes ?
— Quels dangers? demanda Marthe avec calme.
— Ton mari peut savoir...!
— Mon mari sera absent. Personne ne connaîtra cette visite, reprit Marthe, qui, trouvant pour la première fois, dans Valentine, une sorte de résistance à ses désirs, se demandait, non sans inquiétude, si la jeune fille avait pénétré son secret. Aussi, comme si, en présence de soupçons qu’elle devinait, elle avait voulu se justifier, elle ajouta : — D’ailleurs, quel mal y a-t-il dans tout cela? Madame Vilmort était mon amie. Chargé de mes intérêts, — et cela est à la connaissance de mon mari, quoique je ne le lui aie jamais dit, — son fils exprime ledésir de me voir. Je le reçois. Où est
MARTHE VAIIÀDES.
la faute? Est-elle dans la précaution queje prends pour ne pas déplaire à M. Varades, qui a rompu toutes relations avec M. Vilmort, depuis qu'il le sait ruiné?
— Je ne suis qu’une fillette inexpérimentée, objecta Valentine, avec une timidité plus feinte que réelle. Mais il me semble que cette visite mystérieuse est imprudente; que plus tu te caches pour recevoir M. Vilmort, plus ta dignité peut avoir à souffrir de votre entrevue.
— Refuses-tu de me servir? demanda froidement Marthe, en fixant sur son amie un regard pro* fond.
— Je le devrais, répondit celle-ci en baissant les yeux.
— Soit; je me passerai de ton secours. Je mettrai ma femme de chambre dans le secret, et, moyennant quelque argent, j’achèterai son silence. Valentine voulut répondre, mais Marthe l’en empêcha en continuant :
— Seulement, Valentine, descehds en toi-même; cherches-y la cause des scrupules soudains que tu viens d’exprimer, et tu verras que ce n'est pas le souci de ma dignité qui te les inspire, mais fa
jalousie. Tu aimes M. Vilmorl, et tu es jalouse, parce que tu soupçonnes des choses qui ne sont pas.
A ces mots, Valentine pâlit. Pendant cinq minutes, elle demeura silencieuse, oppressée, en proie à un trouble extrême. Puis, elle dit d’une voix lente et navrée :
— Tu te trompes, Marthe. Ce n’est pas la jalousie qui m’inspire ces scrupules, mais le seul souci de ta dignité, de ta réputation. Je te blâme d’accomplir une action même innocente, alors qu’elle ne peut avoir que des apparences compromettantes et coupables. Mais ton honneur m’est aussi cher que le mien, et pour te le prouver, j’accepte la mission dont tu me charges. Je ne veux pas que tu mettes ta femme de chambre dans un semblable secret. Demain, c’est moi qui, à mes risques et périls, introduirai M. Vihnort
Ayant prononcé ces paroles, Valentine quitta Marthe à la hâte, car sa faiblesse était grande, et elle allait se trahir. Elle s’enferma dans sa charn* bre, et fondit en larmes, épouvantée de la perspicacité avec laquelle Marthe avait découvert la vérité;
Quant à celle-ci, elle se dit en la voyant sortir :
— Comme elle aime Raymond sans s’en douler !
Mais elle constata ce fait, sans jalousie, sans colère, et tomba dans une méditation profonde.
C’est à la suite de cet entretien, que, le lendemain, Valentine attendait tristement Raymond, rêveuse, tremblante, ne sentant que trop qu’elle trempait les mains dans une méchante action, irritée en même temps, sans oser se l’avouer, d’ouvrir elle-même, à celui qu’elle aimait, la maison de Marthe.
A huit heures, Marthe sortit tout à coup de son assoupissement. Sur un signe d’elle, Valentine se leva, donna un ordre à la femme qui soignait l’accouchée, et qui passa dans une chambre éloignée, où se trouvaient l’enfant et la nourrice. Alors, Valentine descendit. Par ses soins, les gens
de l’hôtel avaient été envoyés au dehors. Le concierge sommeillait dans sa loge. Elle put donc, sans être vue, traverser la cour, gagner le jardin, arriver jusqu’à une petite porte qui s’ouvrait sur la rue Saint-Jacques, à l’extrémité du mur qui séparait cette rue du jardin. La nuit était fraîche ; une brise assez forte secouait les arbres. Une
• lune claire permettait de distinguer les objets autour de soi.
Valentine attendait depuis cinq minutes, lorsque deux coups résonnèrent contre la porte. C’était le signal.
— Est-ce vous, monsieur Vilmort? demanda Valentine, d’une voix étranglée par l’émotion.
Et sans attendre la réponse, elle mit en tremblant la clef dans la serrure rouillée. Elle ne parvint à l’y faire mouvoir, qu’aprôs plusieurs efforts infructueux. Enfin, elle put tirer à elle la porte qui, n'ayant pas tourné depuis longtemps sur ses gonds, résista d’abord, mais céda ensuite, Raymond l’ayant de son côté poussée avec force.
— Me voilà, mademoiselle, dit-il, en franchissant le seuil. Soyez sans inquiétude.
Et il referma vivement la porte derrière lui. Ils restèrent quelques secondes immobiles, debout l’un devant l’autre.
— Venez, monsieur, venez, s'écria Valentine, recouvrant la première son sang-froid.
Raymond lui offrit son bras. Elle s’y appuya légèrement, envahie tout à coup par une ivresse étrange, qui fit succéder la plus délicieuse des sen-
salions aux tourmenls par lesquels elle venait de passer.
— Comment va madame Varades? demanda Raymond.
— Bien, monsieur. Vous allez la voir.
Ayant ainsi parlé, Valentine se tut, ne trouvant plus un mot à ajouter. Mais soudain elle s'arrêta. Son bras se détacha de celui de Raymond. Elle joignit les mains et dit :
— Ah ! par pitié, monsieur, n’y allez pas.
Partez. Votre présence ici est un crime. Je le vois, je le sens, je le sais. Parlez, je vous en supplie.
A la blanche clarté de la nuit, Raymond la regarda avec étonnement
— Un crime ! vous vous trompez, mademoiselle. Et il ajouta : M. Varades est-il donc de retour?
— Non, monsieur. Mais, en son absence, vous ne devez pas être ici. C’est une imprudence qui peut nous perdre tous les trois.
Raymond se méprit au sens de ses paroles.
11 crut que, cédant à un sentiment d’égoïsme, Valentine redoutait d’être compromise dans cette aventure.
— Je comprends vos alarmes, mademoiselle, répondit-il, et je veux les calmer. Ne me suivez pas. Je saurai trouver la chambre de madame Varades sans votre secours, et si, du moins, quelque accident survient, je n’aurai pas le regret de vous y avoir exposée.
— Vous ne m’avez pas comprise, monsieur, fit Valentine. Ce n’est pas pour moi que je redoute un danger. Suivez-moi.
Elle marcha rapidement vers la maison, silencieuse, mais le cœur bouleversé, plein d’amour contenu, prêt à éclater sous cette pression douloureuse. Quelques minutes après, ils pénétraient dans la chambre de Marthe.
— Merci, Valentine, murmura celle-ci, envoyant apparaître Raymond.
Valentine ne répondit pas. Le regard attristé, elle traversa la chambre et disparut, laissant ensemble les deux amants.
Restés seuls, ils ne purent retenir un cri de joie ; Raymond s’élança vers Marthe, entoura de ses bras ce corps adoré, couvrit son front et ses yeux de baisers. Ce premier transport apaisé, leurs mains s’entrelacèrent, et il l’écouta avec ivresse.
— J’aurais voulu te montrer notre enfant, dit-
elle d'abord; mais je n’aurais pu le faire sans t’exposer à être découvert. Aussitôt que je pourrai sortir, je le conduirai au jardin du Luxembourg. Tu le verras dans les bras de sa nourrice.
— Aujourd’hui, c’est pour toi que je suis venu, et pour toi seule.
— Tu dois me trouver changée.
— Jamais tu n’as été plus belle.
— Dis-tu vrai?
— Interroge mes yeux; ils te répondront.
Ils parlèrent ainsi, s’égarant dans un de ces entretiens chers aux amants. Ils se promettaient de recommencer bientôt la vie d’autrefois. Ils se juraient de s’aimer encore, de s’aimer toujours. Une heure s’écoula avec la rapidité d’une minute.
Tout à coup la porte s’ouvrit brusquement. Varades entra. Il ne s’était pas arrêté en Normandie.
La fatalité voulait qu’il arrivât avant d’être attendu.
Un bougeoir dans une main, sa valise dans l’autre, il resta sur le seuil de la chambre, comme un • homme auquel les bandits barrent son chemin, frappé de stupéfaction, de colère, d’épouvante. Raymond se redressa vivement. Marthe poussa un cri étouffé. Ce fut un coup foudroyant. Mais avant qu’aucun des trois personnages eût formulé sa pensée, Valenline apparut à son tour, pâle, les yeux hagards.
En voyant son tuteur, elle sembla hésiter; puis, s’adressant à lui :
— M. Vilmort est mon amant, dit-elle d’une
voix étouffée. Je l'ai conduit auprès de Marthe, afin qu’il la décidât à vous demander ma main.
A leur insu, elle avait veillé sur eux pour empêcher qu’on les surprit. Mais son dévouement venait d’être mis en défaut par l’arrivée imprévue deson tuteur. Elle avait reconnu ses pas, trop tard pour prévenir Marthe et faire fuir Raymond. Au moment où elle entrait dans la chambre par une porte, Varades entrait par l’autre. Alors, dans une rapide pensée, elle comprit la grandeur de leur péril et la nécessité de les y arracher. Elle le comprit instinctivement, sans rien savoir de ce qu’ils s’é~ laient dit.
Ce n'est pas seulement parce qu’elle était l’amie de Marthe, c’est aussi, et plus encore, parce qu’elle aimait Raymond. En quelques instants, en dépit de son trouble extérieur, elle avait raisonné avec la froideur et la logique, qui sont, habituellement, le résultat de longues méditations. Elle s’était dit qu’en les sauvant ainsi, l’un et l’autre de ce danger immédiat, elleles arrachait encore, s’ils étaient coupables ou sur le point de le devenir, à des dangers futurs. Et puis, elle aimait, et si Marthe aimait comme elle, c’était en trahissant tous ses devoirs.
Elle jugea donc que son intervention avait quelque chose de providentiel. La passion ouvrit à son imagination et à son cœur des mondes inconnus. Soustraire Marthe aux soupçons de son mari ; la mettre dans la nécessité de rompre avec Raymond; clore d’un seul coup, brutalement, une liaison dont elle ne soupçonnait pas l’étendue; en même temps nouer entre elle-même et Raymond, des liens indissolubles; l’engager d’honneur avec elle; se donner ainsi pour mari l’homme qu’elle adorait, sans se demander si jamais il lui pardonnerait cette contrainte; forcer Marthe à rentrer dans le devoir; sauver Varades d’un grand désastre domestique, Marthe et Raymond du déshonneur : voilà quel but lui apparut. Ce fut un mélange d’abnégation etd egoïsme. Également inspirée par l’amour et par l’amitié, elle se jeta folle, éperdue, amoureuse, dans ce drame qu’elle seule pouvait dénouer pacifiquement, n’hésitant pas. à se couvrir de. honte aux yeux de son tuteur, ne regardant ni devant ni derrière elle, n’ayant en vue que les péripéties de l’heure présente, et trouvant encore une âpre volupté dans le sacrifice spontané de son honneur.
Alarmée et touchée à la fois, par cet acte de dé-
MARTHE YARADES.
vouement, Marthe y répondit par un regard empreint de reconnaissance et de surprise.
Vilmort, stupéfait, baissa la tête. Quand à Varades, il promena sur les deux femmes et sur Raymond ses yeux, où déjà se lisait le soulagement que cette déclaration venait de faire succéder à sa première douleur. Puis, sous le coup d’une inspiration soudaine, il dit à Yalentine :
— Lui 1 votre amant ! Depuis quand ?
— Depuis dix mois, répondit-elle.
— Ah! malheureuse enfant, s’écria-t-il; il vous a séduite le lendemain du jour où sa ruine a été consommée! Il convoitait votre fortune.
Raymond s’élança sur Varades. D’un geste, Yalentinc l’arrêta.
— Je connaissais 9ü ruine, reprit-elle, et jen ignorais rien de ce que vous croyez me révéler, lorsque je me suis donnée.
Elle accentua œs paroles avec une énergie telle, que Varades les répéta machinalement.
Il y eut un moment de silence et d’horrible anxiété. Enfin, Varades parut prendre une décision. S’adressant à Raymond :
— Si vous êtes un honnête homme et non un in-
fâme séducteur, vous devez savoir, monsieur, ce qu’il vous reste à faire.
El sans rien ajouter, il sortit brusquement.
Marthe releva la tête et regarda son amant. Elle était pâle comme un cadavre. Quant à Raymond, il demeura silencieux, inerte, stupide. Valentine fit un pas vers eux.
— Il fallait vous sauver, dit-elle, comme si elle eût imploré un pardon; je n’ai pas eu le choix des moyens.
A son tour, elle sortit. Marthe la suivit des yeux, et un étrange sourire succéda sur son visage, à l’expression de terreur que l’entrée imprévue de Varades y avait mise.
Dix minutes après, les amants, laissés seuls, n’avaient pas changé de place. Raymond était encore debout au milieu de la chambre, les yeux baissés, en proie aux plus sombres pensées; Marthe, debout aussi à côté de lui, le regard et l’esprit perdu dans une rêverie profonde. Enfin, Raymond osa lever la tête. 11 regarda sa maîtresse et dit :
— N’est-ce pas que c’est affreux?
— Parle à voix basse, répondit-elle. On pourrait nous entendre. Peut-être on nous épie.
— Que faire? reprit-il, en se rapprochant d’elle.
— Valentine veillait, dit Marthe. Elle s’est sacrifiée pour nous.
— Ce sacrifice était inutile, s’écria Raymond, à qui sa maîtresse fut obligée de nouveau de recommander le silence. Le danger n’était pas aussi grand qu’elle l’a cru.
Marthe secoua la tête.
— Le danger était très-grand, fit-elle. Tu étais à mes pieds, presque dans mes bras, lorsque mon mari est entré. 11 a tout vu. Sans Valentine, sa colère allait nous séparer à jamais, et nous obliger à fuir.
— Mais que faire? demanda encore Raymond.
Autour de moi, je ne vois que précipices et pièges. Et il répéta : Que faire?
— ■ Ne le devines-tu pas?
Il répondit négativement. Elle reprit :
— Il fautépouser Valentine.
A ces mots, Raymond recula épouvanté.
— Mais c’est un crime que tu me proposes, car je ne veux pas croire que ce soit une séparation.
— Non! non! pas une séparation, fit Marthe d’un ton ironique.
— Eh bien, c’est un crime.
— Je ne le sais pas moins que toi, et je dis encore : il faut épouser Valentine. C’est un malheur épouvantable, horrible,- une résolution odieuse. Mais vois-tu un autre moyen de nous sauver? — Et comme il ne répondait pas , elle continua. — Trois partis s’offrent à nous : Déclarer que Valentine a menti, qu’innocente, elle s’est déshonorée. Mais c’est un aveu, cela ! En veux-tu subir les suites? Tu peux encore laisser croire qu’elle a dit la vérité et refuser de l’épouser. Mais aux yeux de Varadestu seras un être vil, méprisable, un infâme séducteur, telle est son expression. Tu seras à jamais chassé d’ici. Dès lors, que reste-t-il à faire, sinon ce que je propose?
— Avouer que Valentine a menti, et nous enfuir. *
— Et notre enfant? Crois-tu que nous pouvons l’emporter, le cacher assez loin pour qu'on ne vienne pas nous l'arracher?
Raymond se laissa choir sur une chaise, en poussant un gémissement. Marthe haussa les épaules, le regarda pleurer, puis d’une voix douce, elle l’appela. Il se rapprocha d’elle. Alors, lui montrant la chaise longue où elle avait repris place :
— Assieds-toi là, dit-elle. Le désespoir, les lar-
mes ne nous donneront pas la solution que nous cherchons. Efforce-toi d'être calme. M’aimes-lu autant qu’au premier jour?
— Peux-tu en douter2
— Aie alors autant de courage qu’à l’heure où tu osas me parler de ton amour. Mets ta conscience et tes scrupules sous les pieds. Les écoulais-tu, lorsque tu m’arrachais à mes devoirs, lorsque lu me proposais l’adultère, lorsque lu tombais à mes genoux? Ne me punirais-tu pas de l’avoir écouté, si maintenant tu ne savais pas protéger mon honneur et mon repos? Épouser. Valentine, c’est un crime, dis-tu. En tout cas, ce n’en est qu'un déplus; mais qu’importe si nous nous aimons! Et puis, ne voistu pas que ce mariage que lu redoutes aujourd’hui, assurera notre amour contre tout danger? Lorsque tu seras le mari de Valentine, qui nous empêchera de nous voir chaque jour tranquillement, en repos, sans éveiller de soupçons?
Elle disait tranquillement ces horreurs.
— Nous serons infâmes, objecta Raymond.
— Ne le sommes-nous pas?
— Valentine est innocente. Elle a voulu nous sauver, c’cst toi qui l’affirmes, et tu me proposes de vouer sa vie au malheur !
— Elle ne saura rien.
— Peux-tu donc m'assurer qu’elle n’ait rien deviné déjà? Oh! ajouta Raymond à un signe de dénégation que fit Marthe, je ne veux pas dire qu’elle ait sondé la profondeur de l’abîme où nous sommes. Son âme est trop pure, pour avoir donné aux liens qui nous unissent, leur véritable nom. Mais n’a-t-elle pas reçu mes lettres pour toi? Ne m’at-elle pas envoyé les tiennes? Ne m’a-t-elle pas introduit ici ? Ne m’a-t-elle pas supplié de partir sans te voir? Comment expliquer toutes ces choses, si elle n’avait pas compris, au moins confusément, ce qui est?
Marthe ne répondit pas. Ardente et entière dans ses désirs, âpre à sauver son amour d’un désastre, elle n’avait vu de salut que dans l’acceptation du sacrifice de la jeune fille. Maintenant, la résistance qu’elle rencontrait chez son amant renversait ses coupables projets, et vainement elle cherchait les moyens de le vaincre. Devant ce silence, Raymond crut l’avoir persuadée, et reprit :
— Tu vois bien que je ne peux épouser Yalentine.
Rien dans l’attitude de Marthe ne protesta contre ces paroles. 11 parut môme à Raymond qu’elle les
acceptait comme l’expression d’une impérieuse nécessité.
— Écoute-moi, dit-elle. Remettons à demain le soin de résoudre ces difficultés. Il s’agit de notre bonheur. Il vaut bien qu’on y réfléchisse. Ce soir, troublée par tant d’émotions, faible encore, agitée, je n’ai pas plus que toi la sérénité qui doit présider aux grandes décisions. Demain, tu connaîtras la mienne. Souviens-toi seulement que notre courage doit être à la hauteur du péril qui nous menace.
En disant ces mots, elle présenta ses lèvres à son amant, qui y posa les siennes. Quelques instants après, il quittait cette chambre et sortait de l’hôtel, où, pour la première fois, il venait de rester en téte-à-tête avec sa mailresse, du consentement de Varades.
Le lendemain, à son réveil, Marthe fit prier Yalentine de venir lui parler sur-le-champ. Elle voulait s’entretenir avec elle, ayant durant la nuit arrêté des projets que la suite de ce récit fera connaître, et qui avaient pour but de décider Raymond à exécuter sa volonté irrévocablement fixée. Valentine se rendit à son appel. La pauvre enfant avait les yeux rouges, le visage pâle. Tant de préoccupations douloureuses, tant de sombres pensées avaient troublé son sommeil, qu’une fatigue horrible se lisait sur tous ses traits.
— Tu n’as pas dormi, chère petite? lui dit Marthe.
— J’étais brisée d’émotions ! répondit Valentine.
— Et c’est pour moi, pour me protéger contre
un péril que tu l'es bien exagéré, que lu t'es fait tant de mal, que tu t’es si généreusement compromise!
— Je ne sais si, comme tu le dis, je me suis exagéré le péril; mais, en ce moment, j’aurais donné ma vie pour t’y soustraire.
— Est-il bien vrai, Valentine, que tu n’aies eu en vue que cette pensée généreuse?
Marthe fit cette question, en atténuant ce qu’elle pouvait avoir de cruel, par la douceur, la bonté qu’elle mit dans sa voix.
— Que veux-tu dire? demanda Valentine en se troublant.
— Ne me comprends-tu pas ? s’écria Marthe.
Sois franche avec moi, je t'en supplie. C’est ton bonheur que je veux, et ton bonheur seulement.
En proie à une violente émotion, Valentine ne répondit pas.
Marthe l’attira contre sa poitrine et l’embrassa tendrement. Après quelques instants de silence, elle lui dit :
— As-tu réfléchi aux conséquences de tes paroles?
— Je n’ai pu réunir deux idées, répondit alors Valentine. Je voulais penser, prendre un
Digitize
MARTHE YARADES.
parti. Des larmes me venaient aux yeux, mon cerveau se troublait. Je n’ai pu, je n’ai pas osé regarder au delà de cette scène terrible.
— 11 faut cependant voir plus loin. Tu as obligé M. Vilmort à demander ta main, et tu t’es en quelque sorte engagée à ne pas la lui refuser. L’aimestu au moins?
À cette nouvelle question, les yeux de Valentine se levèrent sur Marthe. Elle dit :
— Avant de répondre, je voudrais savoir s’il m’est permis de l’aimer.
— Ah! oui, je comprends, s’écria Marthe, non sans amertume. Tu supposes...?
— Je ne suppose rien, interrompit Valentine.
Mais écoute à ton tour, parle-moi aussi avec franchise. Ne crains pas de m’affliger. Si ce mariage ne peut, ne doit pas avoir lieu, c’est moi qui l’empêcherai. Je déclarerai à mon tuteur que je ne veux pas épouser M. Vilmort, et j’entrerai au couvent.
— Mon mari ne le croira pas. Tu ne parviendras pas à lui persuader que, t'étant livrée à Vilmort, tu l’estimes assez peu pour refuser la réparation qu’il t’offrirà. M. Varades aura des soupçons. Pour vouloir me sauver, lu m’auras perdue.
— Je ne peux pourtant épouser M. Vilmort si c’est toi qu’il aiine.
Ayant prononcé ces paroles, Valentine s’arrêta, honteuse d’en avoir tant dit. Son émotion l’emportant, elle fondit en larmes.
— Mais cela n’est pas vrai, s’écria Marthe, cela n’est pas , entends-tu ? Ah ! si je pouvais te direl... Eh Lien oui! tu sauras la vérité. Il s'agit de te sauver. Je neveux pas craindre de m’humilier devant toi. Que ce soit mon châtiment. — Il y eut un moment de silence, pendant lequel Marthe jîarut se recueillir, tandis que Valentine attendait ses révélations avec anxiété. — Valentine, repritelle, je te jure que M. Vilmort ne m’aime pas, qu’il ne m’a jamais aimée. — Un éclair de joie brilla dans les yeux de la jeune fdle. Marthe continua : — C’est moi qui me suis laissé prendre à cette nature exquise etdouce. Tu asdeviné, depuis que tu vis à mes côtés, que mon mariage ne m’a pas donné le bonheur. J’élais triste, découragée, faible. J’ai voulu chercher une distraction puissante. Je me suis abandonnée à ce rêve coupable de me faire aimer. J’ai été bien punie, car si j’ai caressé les plus Toiles espérances, si hier encore, je voulais les entendre confirmer par relui qui en
était l’objet, j’ai pu me convaincre que je n’avais pas même été comprise.
Marthe parlait rapidement, d’une voix brisée, la poitrine soulevée. Valentine en eut pitié.
— Arrête-toi, je t’en supplie, dit-elle. Tu te fais beaucoup de mal.
— Non, répondit Marthe, cette confidence me fait du bien. J’ai péché, mais en pensée seulement. J’attirais M. Vilmort ici, je lui écrivais sous le prétexte de l’entretenir d’affaires, en réalité pour lui faire saisir ce qui se passait dans mon cœur. Eh bien ! je te le répète, il n’a pas compris. Je m’en irritais hier, au moment où mon mari est entré, et c’est ce qui, sans toi, m’aurait perdue. Maintenant, tout cela est fini, bien fini. Cette nuit, j’ai beaucoup pensé à mes devoirs. Ton dévouement m'avait disposée à une émotion salutaire. Le berceau de mon fils a fini l’œuvre que tu avais commencée» Tu peux être heureuse, Valentine, car M. Vilmort est honnête, généreux et bon. J’ai l’assurance que ton bonheur sortira de ton sacrifice.
Valentine écoutait ces paroles avec ravissement» Son jeune cœur goûtait largement les joies d’un amour dont, jusqu’à ce moment* elle n’avait pu se sentir embrasée sans terreur! Marthe lui parla
‘longtemps encore. Valentine avait l’innocence, la naïveté de son âge. Son expérience était nulle. Elle ne demandait qq’à croire. Elle crut tout ce qu’elle entendait. Lorsque, au bout d’une heure, elle quitta Marthe, aucun nuage n’altérait sa félicité.
— Je vais écrire à M. Vilmort, dit Marlhe.
Aujourd’hui môme, il viendra demander ta main. Cours préparer ton tuteur à cette visite.
Valentine s’enfuit radieuse.
— Elle l’aime ! murmura Marthe, dont le visage, après avoir exprimé, pendant tout cet entretien, une tranquille douceur, n’exprima plus qu’une morne torpeur. Tout à coup, elle fit un geste de bravade, et prenant place devant un bureau, elle écrivit la lettre suivante :
« Raymond, j’ai vu Valentine. Il faut l’épouser, si vous ne voulez pas subir , un jour, le terrible remords de l’avoir non-seulement déshonorée, mais encore tuée. Elle vous aime, et si vous ne l’épousez pas, elle mourra.
« Le ton de ces quelques lignes, mon ami, vous a déjà dit quelles résolutions inébranlables j'ai prises. Voire mailresse est morte. Supportez viri-
lernent cette nouvelle, j’ose dire cette douleur, car je sais que ce sera une douleur pour vous.
«Ce n’est pas, soyez-en sûr, que j'aie cessédevous aimer. Ce que j’éprouvais hier, je l’éprouve encore. Ce que mon cœur me disait autrefois, il me le dit aujourd’hui. Mais, après notre dernière entrevue où vous avez eu le courage de résister aux déplorables conseils que dictait mon amour, vous vous êtes placé entre la nécessité de réparer le mal qu’involontairement nous avons commis envers Valentine et la responsabilité du malheur de celte innocente enfant. Je ne veux pas que ma faiblesse soit la cause de vos hésitations. Je vous donne, en provoquant une rupture cruelle, mais nécessaire, le moyen de remplir votre devoir. Aussi bien, j’ai compris cette nuit, en pensant à toutes ces choses, l’obligation de revenir au mien. 11 le faut poué l’enfant dont nous voulons l’un et l’autre le bonheur.
« Ceci n’est pas un adieu éternel. Après votre mariage, vous partirez. Vous emmènerez, pour quelques mois, Valentine loin d’ici. Lorsque vous reviendrez, vous me trouverez non pas heureuse, mais calme. Vous pourrez sans trouble, sans danger, presser la main de la mère de votre fils.
« Je ne veux pas vous donner l’assurance que les souvenirs du passé ne sortiront jamais de ma mémoire. En ce moment nous avons besoin l’un et l’autre de notre courage. Je ne veux ni faiblir moimême, ni ébranler, à l’avance, la résolution que je vous supplie de prendre. Vous devez, aujourd’hui même, venir demander à M. Varades la main de sa pupille, dont l’honneur et la santé recevraient de tout retard, une atteinte nouvelle. Ai-je besoin de vous dire que cette enfant ne sait rien et que je lui ai cependant tout expliqué de manièreàla rassurer pour jamais? Brûlez cette lettre, toutes celles que vous avez de moi, et que je ne veux pas revoir. A la flamme qu’elles alimenteront pendant quelques secondes, épurez l’affection que vous me portez* afin que votre cœur n’en conserve plus que ce qui peut survivre au passé, sans que nous ayons jamais à en rougir.
a Marthe. »
Tandis que Marthe écrivait cette lettre* quelle fit sur-le-champ porter chez Raymond, Valentine était auprès de son tuteur, auquel elle avait annoncé la visite de ce dernier;
— Je n’ai rien à lui refuser, dit Varades. Il n’a
qu’un moyen de réparer le mal qu’il vous a fait : c’est de vous épouser. Mais, je crains bien que vous n’ayez à vous repentir cruellement de votre faiblesse, malheureuse enfant. Quelle éducation recevez-vous donc dans les couvents, puisqu’elle ne vous met pas à l’abri d’une semblable faute ?
Valentine ne répondit pas, quelque émotion qu’elle éprouvât, en entendant ces reproches. Varades reprit :
— J’ai à vous rendre mes comptes de tutelle.
Mon notaire viendra demain vous en donner les détails et prendre vos instructions pour votre contrat de mariage. Bien que vous soyez encore mineure, je veux vous laisser libre à cet égard. Mais, si vous voulez suivre un bon conseil, mettez votre fortune hors de la portée de votre futur mari : il a les mains trouées et les dents longues, je vous en préviens.
— Je désire que tout soit en commun entre lui et moi.
— A votre aise, ma chère, cela vous regarde.
Votre fortune, je vous l’ai déjà dit, s’élève à onze cent mille francs. Elle a doublé dans mes mains.
Je désire qu’entre celles de votre mari, elle prospère tout autant. J’en doute, surtout si tout est en commun ; maisenfm c’est votre affaire. Seulement, je crois devoir vous prévenir que si vous comptez sur une part de ma succession, vous serez déçue. J’ai un fils.
— Monsieur, je ne compte que sur la continuation de vos bons offices, répondit Yalenline, qui s’empressa de regagner sa chambre.
Raymond Vilmort se présenta le môme jour à l'hôtel, le cœur brisé, mais résolu à suivre les conseils de Marthe. Il ne la vit pas. Il s’entretint pendant quelques instants avec Varades, qui lui accorda la main de mademoiselle de Chantocé.
Puis celle-ci se présenta chez son tuteur. Après lui avoir adressé quelques paroles émues, Raymond *lui baisa la main.
À dater de cette heure, le jeune homme vint tous les jours, afin de faire sa cour à Valentine. Il ne rencontra pas Marthe pendant tout un mois. Puis, comme, à peine relevée, elle avait à s’occuper du trousseau et des détails de la future noce, ils eurent à causer quelquefois, mais ce fut toujours en présence de Valentine.
Le mariage eut lieu bientôt. A la cérémonie, on
remarqua la mortelle pâleur de* Marthe et la violente émotion de Raymond. Mais personne ne songea à faire un rapprochement. Le même jour, les nouveaux époux partirent pour l’Espagne, d’où ils ne devaient revenir qu’au bout de six mois.
XXIY
Durant ce voyage, Valentine goûta un bonheur sans mélange. Elle aimait. Elle se croyait aimée. Elle s’abandonnait, avec une enfantine naïveté, à toutes les joies, à toutes les surprises de son premier amour. A dix-huit ans, la vie ne s’ouvre que sur des horizons tranquilles. On ne redoute rien. On attend de l'avenir que des félicités infinies. Il en résulte pour l'âme une tranquille paix qui donne, à la beauté des femmes, cette sérénité qui, à elle seule, est une beauté. Il suffit à Valentine d’un mois de ce bonheur, pour recouvrer le repos qu’elle avait précédemment perdu. Le long voyage qu’elle fit en compagnie de Raymond , fut un rôve adorable. Voir autour d’elle , prévenant , affectueux, épris, l’homme que son cœur, s’ouvrant à la vie , avait d’abord choisi , savourer
l’infinie douceur de le sentir heureux par soi : tel fut le sort de Valentine, qui puisa, dans son ignorance absolue du passé, le plus sûr espoir d’être à jamais heureuse.
Quant à Raymond, il passait par cette existence nouvelle, comme un homme qui, de l’ivresse malsaine d’un long festin, est brusquement ramené à la réalité tranquille, que lui apporte le retour de sa raison. De l’orgie de la veille, il ne lui reste qu’un souvenir dont il a honte, qui est presque un remords, qui l’inquiète, comme s’il redoutait de tomber de nouveau dans cette dégradation, et qui rend lourd le repos qu’il a retrouvé. Raymond ne pouvait envisager son bonheur sans épouvante, lorsqu’il se rappelait de quelles circonstances horribles ce bonheur était sorti. Les chastes caresses de Valentine, loin de lui donner toute la joie qu’elles contenaient, l’affligeaient, alors mêmequ’il en goûtait le charme, parce que sa conscience lui disait qu’il ne les avait pas méritées. Il se sentait coupable envers Valentine, envers Marthe et envers Varades. Alors même qu’il savait ses amours passés, ensevelis de telle sorte que jamais Valentine ne pourrait les connaître, il redoutait un éclat, qui, semblable à la foudre, viendrait frapper celte
créature innocente et lui-môme. Il vivait dans un trouble continuel. Il soutenait une lutte de tous les instants, afin de ne rien laisser deviner de ce qui se passait dans son âme.
Et puis, ce n’est pas en quelques jours que le souvenir de Marthe avait pu disparaître de sa mémoire, cesser de troubler son cœur. Il l’aimait encore, môme après avoir, par un vigoureux effort de sa raison, et contraint par les événements que l’on connaît, renoncé à elle. Il l’aimait. Elle était présente à ses yeux, quand il tenait Valentine dans ses bras, et il se faisait horreur, alors qu’il était obligé de s’avouer qu’adorant encore la première, il devenait chaque jour plus épris de la seconde. Et plus la confiance de Yalentine était grande, plus elle se livrait, naïve, sans arrière-pensée, avec ce charme exquis de la jeune femme qui vient d’apprendre en quelques jours tant de choses nouvelles, à qui chaque heure apporte une découverte qui met à ses joues une adorable rougeur ; plus il voyait cette pudeur d’enfant se fondre sous les baisers au-devant desquels elle volait; plus enfin cet attachement né dans un cœur de dix-huit ans, révélait de candeur, et plus il souffrait, môme en se laissant aller à cet entrainement où il cherchait
l’oubli, mais où il ne trouvait qu’un amour nouveau qui grandissait, sans faire décroître sensiblement l’ancien.
C’étaient là de cruelles épreuves, qui mêlèrent beaucoup de fiel aux premières douceurs de son mariage. Cependant peu à peu, les remords s’appaisèrent ; le souvenir de Marthe sans s’effacer, se couvrit de quelques nuages. Sans rien oublier, Raymond apprit à envisager le passé avec un certain calme* Il se laissa prendre par le bonheur qui l’enlaçait progressivement, certain que son salut était là, que là seulement il trouverait la paix. Il prodigua à Valentine l’affection la plus entière, la plus constante, la plus absolue. Il chercha à en faire l’unique but de tous ses instants, afin d’éteindre entièrement les restes embrasés du foyer qui avait répandu dans son cœur des flammes si vives. Après trois mois de mariage, il se trouvait dans un état qui peut se formuler ainsi : lassitude accablante, mais repos profond. Il souffrait encore des meurtrissures dont la cause ne l’irritait plus.
C’estdans ces conditions qu’il fit, avec Valentine, ce beau voyage d’Espagne, où ils vécurent six mois de soleil et d’amour. Enfin il fallut revenir.
Varades leur écrivait que rien ne s’opposait plus à leur relour. Il s’était, avant leur départ, chargé de l’installation du jeune ménage. Il avait acheté ét meublé pour lui le petit hôtel qu’avaithabité madame Yilmort, l’ermitage de Neuilly, n’obéissant en cela qu’aux formels désirs de Valentine, mais en gémissant sur ce qu’il appelait une excessive profusion . La maison était prête à les recevoir.
La nouvelle de ce retour à Paris causa d’abord à Raymond un grand effroi. Il ne pouvait envisager froidement la pensée de se trouver en face de Marthe , alors que sept mois seulement avaient passé sur leur rupture. Mais Valentine témoignait le désir de rentrer. Elle avait hâte de prendre possession de sa nouvelle demeure, qu’elle aimait pour les souvenirs qu’elle espérait y retrouver et parce que c’était là que, devait s’élever l’édifice , de son bonheur. Alors Raymond prit une résolution virile. Il se dit que dans l’état moral qu’il avait atteint, il fallait aborder audacieusement le danger, ne pas craindre de revoir Marthe, car plus leur séparation serait longue, plus elle rendrait leur réunion périlleuse. D’ailleurs, n’avait-il pas lu celte lettre qui avait provoqué son mariage, dans laquelle Marthe écrivait : « Lorsque vous revien-
drez vous me trouverez non pas heureuse, mais calme. » C’est ainsi qu’il espérait la trouver, parce que c’est ainsi qu’il était lui-même.
Valentine et Raymond arrivèrent à Paris au commencement du mois de septembre, pour prendre possession de leur maison. Marthe les y attendait. Lorsqu’ils entrèrent dans ce salon qui leur rappelait à l'un et à l’autre des souvenirs si divers, Valentine poussa un cri de joie, courut se précipiter dans les bras de Marthe, et penchée sur elle, elle lui dit à voix basse :
—* Es-tu heureuse?
Marthe cacha dans un baiser la rougeur que ces paroles firent monter à son front, et répondit :
— Je suis mère, Valentine, et je ne vis que pour mon fils.
Pendant ce rapide entretien, Raymond, en proie h une émotion violente, ne parvenait pas à détacher ses yeux de Marthe, qu’il retrouvait épanouie dans une beauté plus complète qu'autrefois, parce qu’il s’y était mêlé un caractère de mélancolie sur la cause duquel il ne pouvait se méprendre. Elle s’était parée pour venir à sa rencontre, et tout en elle, lui rappelait un passé qui, décidément, ne voulait pas mourir. Et tandis qu'il était livré à ce
trouble extrême, elle s’approcha, en apparence enjouée, riante, insoucieuse, et ils s’embrassèrent. Il y eut un moment d’entretien rapide, où tout le monde parlait à la fois, ainsi que cela arrive entre gens qui se revoient après un longue séparation. Tout à coup, Valentine sortit pour donner un ordre. Marthe et Raymond restèrent seuls. Celui-ci immobile, embarrassé, baissait les yeux et ne parlait pas.
— Vous ne me demandez pas des nouvelles de notre enfant? dit-elle.
— Je savais que sa santé est bonne, répondit-il.
Elle s’avança vers lui, et, l’obligeant à lever la tête, elle reprit d’une voix douce et ferme :
— Ne me demanderas-tu rien de moi? J’ai été si malheureuse! As-tu peur? Vois, nous sommes seuls.
Et de ses yeux jaillissaient des larmes amoureuses. Raymond recula épouvanté.
— Marthe! Marthe! que dites-vous? que faitesvous ?
Elle était dans ses bras. Au risque d’être surprise par Valentine, elle roulait sa tête dans la poitrine de Ravmond. Il voulut s’arracher à cette étreinte.
— As-lu cessé de m’aimer? reprit-elle. Tu n’en as pas le droit. Moi , je t’aime toujours. — Et comme, affolé de terreur, vaincu aussi par cet amour qui renaissait violemment de ses cendres, il prononçait le nom de Valenline : — Ah ! je sais ce que lu vas me dire, s’écria-t-elle. Apprends donc la vérité. Je t’ai poussé à épouser Valentine, j’ai feint de vouloir t’oublier, parce que c’était l'unique moyen de nous sauver. Mais je t’ai menti. Je ne voulais pas te perdre à jamais. C’eût été un sacrifice au-dessus de mes forces. Val nous sommes liés par des liens éternels. Je t’aime encore» je n’ai pas cessé de t’aimer, et il me suffit de te voir, en ce moment, pour deviner la réponse que méfait ton cœur.
— C’est horrible 1 murmura Raymond, épuisé par 1 émotion.
— Silence! on vient! dit Marthe. Je t’attendrai demain, au bois, à cette place où tu m’as dit que tu m’aimerais éternellement.
Au môme moment, Valentine entrait, suivie de Varades, qui venait d’arriver, et qui fit à Raymond le plus aimable accueil.
Nous passerons rapidement sur quelques-uns des détails qui marquèrent le retour de Raymond à Paris. Il ne faut user de certaines peintures qui peuvent, alors même qu’elles sont vraies, irriter les susceptibilités du lecteur, qu’aulantque l’exige l’intérêt du récit. Il n’y a donc pas lieu d’insister sur les circonstances qui poussèrent Raymond dans les bras de Marthe. Qu’il suffise de savoir qu’au lendemain de son arrivée, le malheureux mari de Valentine reprenait sa chaîne d’infamie, qui, légère tant qu’il avait été libre, allait maintenant meurtrir son cœur. Contraint de marcher au rendez-vous que Marthe avait désigné, il la revit dans le cadre merveilleux que nous avons déjà décrit, clairière mystérieuse au sein du bois,
où tout lui parlait du passé avec tant de puissance.
Dédaigneux des misères qui grouillent à leurs pieds, ces arbres avaient entendu des serments volontaires. Ils en entendirent de nouveaux, arrachés, cette fois, parla terrifiante influence de Marthe, au cœur irrésolu, timide, craintif de son faible amant. Sur ces pierres moussues où elle était assise, alors que Raymond jurait de l’aimer éternellement, elle prit place, toujours souriante, mais implacable dans ses exigences, comme il convient à la passion froide, désespérée, que rien n’arrête, parce qu’elle ne redoute rien. El Raymond dut entendre le récit de ce qu’elle avait souffert pendant les sept mois qu’avait duré leur séparation. 11 dut lui avouer qu’éperdument aimé par elle, il l’aimait aussi d’une affection inquiète, maladive, tourmentée, à laquelle le remords donnait des' voluptés âcres et savoureuses à la fois. Il dut pour la rassurer, pour la maintenir dans un état calme, hors duquel elle était capable de toutes les cruautés vengeresses, mentir effrontément, déclarer qu’il n’aimait pas Valentine, et que l'amour de sa fenjme lui pesait comme un lourd fardeau. Combien de hontes de tels débuts laissaient prévoir !
Elles furent horribles au delà de tout ce qu’on pourrait rêver. 11 résulta de cet adultère en partie double, des infamies sans nombre, des mensonges quotidiens, des courses folles à travers Paris, des aventures extravagantes, des compromissions misérables dont Marthe et Raymond furent les tristes héros.
Afin de se voir librement, ils louèrent, aux environs des Invalides, une petite maison où ils se rencontraient tous les jours, tantôt à une heure, tantôt à une autre. Au bout de trois mois, et malgré toutes les précautions, ils étaient connus dans le quartier. Trahis tantôt par la voiture qui les amenait l’un et l’autre, tantôt par l’élégance naturelle de Marthe, qui, pour détourner les soupçons, venait quelquefois à pied; surveillés, lorsqu’ils entraient au nid de leurs amours ou lorsqu’ils en sortaient, par des voisins indiscrets, curieux, intrigués, ils étaient, au milieu de leurs baisers, obligés de se dire : « 11 y a au dehors, des gens qui nous savent ensemble et qui peut-être comptent, par la pensée, les caresses que nous nous prodiguons. »
II y avait, en face de cette maison, un vaste atelier de menuiserie, ouvert sur la rue, où travail-
laienl sans cesse douze ou quinze ouvriers. Parfois Marthe, en quittant Raymond, qui sortait le dernier, afin de la suivre de loin, jusqu’à ce qu’elle eût regagné sa voilure, voyait ces visages fixés sur elle. Elle y pouvait relever des sourires injurieux. Si ces hommes, à son approche, venaient sur la porte en causant, en riant; s’ils la déshabillaient des yeux et du désir au moment où, pour franchir le ruisseau, elle relevait sa robe, et montrait son pied charmant, elle devinait leurs réflexions. Elle passait devant eux, rouge de honte et de colère. A la longue, ce fut un supplice intolérable. Celte maison lui fit horreur. Elle déclara à son amant qu’elle n’y voulait plus revenir.
Dans un hôtel des environs de la Bastille, habité par des gens d’humble condition, de passage pour la plupart, Raymond loua une vaste chambre qu’il fit meubler avec luxe. Il espérait qu’au milieu d'un quartier populeux, actif, éloigné des centres élégants, ils seraient à l’abri de la curiosité. Mais les inconvénients furent aussi nombreux, et de la môme nature. Un jour, Marthe fut arrêtée, dans l’escalier, par un jeune homme dont les plaisanteries grossières firent monter la rougeur à ses joues. Elle cria. Dix personnes, locataires de l’hôtel, ar-
MARTHE VAHADES.
rivèrent en môme temps que Raymond pour la protéger. Le concierge voulait aller chercher un sergent de ville, afin de punir l’insolent. Il fallut toute la volonté de Raymond pour l’y faire renoncer et éviter un scandale.
Renouvelés à l’infini, ces incidents donnaient à leur liaison un caractère honteux qui les désespérait. Alors, Marthe décida que les rendez-vous auraient lieu chez elle. Jusqu’à ce jour, ils avaient respecté la maison de Varades. Ils ne la respectèrent plus. Raymond, mis en possession d’une clef qui ouvrait la petite porte du jardin, venait rejoindre Marthe, lorsqu’elle passait la soirée dans sa chambre. D’autre fois, sous prétexte de lui faire une visite, il arrivait au milieu de la journée, à l’heure où Varades était retenu au dehors par ses affaires.
Pour justifier vis-à-vis deValentine, ses rentrées tardives, ses absences, il avait recours à mille mensonges. Il prétextait tantôt une affaire, tantôt une autre. Afin de se donner un peu plus de liberté, il se fit recevoir membre d’un cercle, où il ne mit jamais les pieds. En un mot, c’était une vie épouvantable. Heureusement l’été vint les y soustraire. Suivant leur habitude. Varades et Marthe
partirent pour la campagne. A l’instigation de celle-ci, ils invitèrent Valentine et Ravmond à passer la belle saison auprès d’eux.
C’était un beau château, deux fois séculaire, situé non loin du Havre, au bord de l’Océan. Un parc splendide, des prairies plantureuses le séparaient delà plage. On devait passer là quatre mois. La liberté de la vie des champs, l'étendue du domaine, la longueur et la variété des promenades, tout conspirait pour permettre à Raymond et à Marthe des rendez-vous fréquents. Le matin, tandis que Valentine dormait encore, Raymond quittait le lit conjugal et sortait. Tantôt dans un coin du parc, tantôt au pied des falaises, il rencontrait Marthe, matinale comme lui.
Parfois, ils se dirigeaient du côté des prairies, longeant les avenues de peupliers, qui divisaient ces prairies en carrés. De loin, ils apercevaient Varades qui surveillait ses ouvriers. Dès lors, assurés de n’être pas surpris par lui, ils se livraient sans crainte aux douceurs de leur tôte-à-tête. Mille occasions de se rapprocher s’offraient à eux, avec d’autant plus de facilité que personne, et Valentine moins que personne ne les soupçonnait.
11 arrivait, qu’entraînés par le bonheur d’être
ensemble, ils laissaient s’envoler le temps. Le son de la cloche annonçant les repas les surprenait à une longue distance du château. Alors, ramenés brusquement à la réalité, ils revenaient en hâte, se séparant pour rentrer chacun de son côté. Marthe s’enfermait dans sa chambre et dissimulait les traces de cette course rapide. Mais Raymond, obligé de se rencontrer avec sa femme, apparaissait devant elle la sueur au front, le visage en feu. Alors, tout en le grondant doucement, elle essuyait avec son fin mouchoir de batiste cette sueur, et couvrait de petits baisers la place où, quelques instants avant, les lèvres de Marthe s’étaient posées. Ils descendaient bras dessus, bras dessous, dans la salle à manger. Là, Raymond retrouvait Marthe. Ils s’abordaient et se parlaient comme s’ils ne se fussent pas vus depuis la veille.
D’autres fois encore, Marthe montrait des exigences folles.
Un soir, s’ôtant trouvée en lôle-à-lète avec Raymond, pendant quelques instants, elle s’irrita, parce que, disait-elle, pendant le dîner, il n’avait eu des attentions et des regards que pour Y’alentine. Et comme celui-ci expliquait sa conduite, par la nécessité de ne pas éveiller les soupçons :
— Regarde-la quand je ne suis pas entre vous, s’écria Marthe. Fais-lui croire alors que tu l’aimes. Mais, moi présente, je ne veux pas que tu joues la comédie de l’amour.
Un autre détail fera mieux comprendre la passion qui animait Marthe. Lorsqu’il n’y avait pas de visiteurs au château, — et les visiteurs y étaient rares, Varades n’aimant guère à prodiguer l’hospitalité, — les soirées s’y écoulaient d’une manière assez monotone. Le plus souvent, si le temps le permettait, on allait, après le dîner, marcher au bord de la mer, d’où l’on revenait à la nuit profonde. Alors, Marthe aimait à s’appuyer sur le bras de Raymond. Ce fut ainsi qu’elle se trouva un soir, pressée contre lui, cheminant lentement derrière Varades, qui avait offert son bras à Valentine.
— Je t’adore! murmura-t-elle, sans s'inquiéter de ce qui aurait pu arriver, si sa voix était parvenue jusqu’à, son mari ou à la femme de Raymond.
En même temps, elle jeta ses bras autour du cou de son amant et l’embrassa passionnément.
Il advint aussi que, prise un matin du désir fou de vivre plus intimement avec lui, elle dit en souriant à Valentine :
— Veux-tu me prêter ton mari pour quarantehuit heures? J’ai besoin d’aller à Paris. Il m’accompagnera.
— Si tu me promets de me le rendre, je te le prêterai, répondit Valentine sur le même ton.
Marthe la prit au mot. Elle partit le même jour avec Raymond. Ils s’arrêtèrent à Rouen, y vécurent deux jours dans une chambre d’hôtel, et revinrent ensuite à la campagne.
Ces mille incidents maintenaient Raymond dans une fièvre constante. Il ne menait pas impunément cette double vie. Attisée par des excitations quotidiennes, et surtout par la présence de Marthe, sa passion pour elle était arrivée à une intensité con* tre laquelle ne prévalait pas l’amour trariquille et pur de Valentine. Et cependant, il aimait sa feinme^ C’était même son plus cruel châtiment, de l’estimer, de l’aimer, et de la trahir sans cesse; de lui mentir sur tout, à propos de tout; de connaître la beauté, la pureté de cette jeune âme, et de lui préférer l’âme égarée, pervertie de Marthe. Ce qu’il souffrit, quelle plume saurait le décrire? Obsédé par le poids de ses remords, se laissait-il aller à une rêverie douloureuse, Valentine lui disait de sâ voix câline :
— Et quoi, monsieur, de la tristesse! N’aimezvous donc plus votre femme?
Et dans la crainte de laisser pénétrer le secret qui le torturait, il s’empressait de sourire, de protester de son amour, mettant dans ses protestations, autant d’énergie menteuse que ses craintes étaient grandes.
Était-ce Marthe au contraire qui le surprenait en proie à ses sombres soucis, elle s’approchait :
— Pourquoi es-tu triste? demandait-elle. N’estu pas heureux? Mon amour n’est-il pas assez grand ?
Parfois, alors, un cri de révolte s’échappait de» ses lèvres. Comme un flot tumultueux et troublé, ses remords, ses tortures, ses terreurs, s’exprimaient avec véhémence. Pour toute réponse, Marthe disait :
— Ne me laisse pas comprendre que tu aimes ta femme, ou tu m’apprendrais à la haïr.
— Qui me l’a donnée? qui me l’a imposée ?
s’écria-t-il un jour, indigné.
— Je ne t’ai pas ordonné de l’aimer, répondit froidement Marthe.
Et tous les jours, quelque épisode semblable se produisait. Il n’avait pas même la liberté de souf-
frir. Alors il s’échappait du château. Il allait parcourir les grèves sablonneuses, rêvant, tantôt de se laisser surprendre parla marée montante et d'ensevelir sous les flots, avec son corps, la honte qui l’accablait, tantôt, au contraire, de se précipiter aux pieds de Valentine pour lui ouvrir son cœur, la supplier de fuir avec lui et de l’arracher ainsi à cette vie d’infamie.
Mais c’étaient là des partis extrêmes, entre lesquels il hésitait. Puis, l’instinct de la conservation, le souci du repos de ceux qui l’entouraient, le ramenaient à des idées plus calmes. Par cela même qu’il s’était un moment repenti, en s’accablant de reproches, ses remords diminuaient. Il pensait à certains hommes qu’il connaissait, héros de scandales, qui, mariés, entretenaient ostensiblement des maîtresses. En se disant qu’il n’était pas seul coupable, il croyait l’être moins. Il revenait alors vers le château, reprendre le joug des ivresses éperdues et malsaines qu’il puisait dans le double amour auquel il était livré, et dont la dualité même lui apparaissait avec des charmes puissants.
Ce n’était pas tout encore. Engagée dans une vie dispendieuse, dont elle n’osait faire connaître tous
les détails à son mari, Marthe subissait de fréquents embarras d’argent. Alors, en raison d’une vieille habitude, elle contait ses peines à son amant. Il lui venait généreusement en aide. Mais comme il ne possédait d’autre fortune que celle de sa femme, c’est sur les revenus.de celle-ci qu’il prenait de quoi pourvoir aux besoins de Marthe. L’argent de la femme allait à la maîtresse. Nous constatons le fait, sans y insister autrement, n’oubliant ni ce qu’il a de répugnant pour le lecteur, ni les scènes pathétiques et douloureuses que les auteurs d’une des plus belles comédies du répertoire contemporain ont su tirer d’une situation semblable.
XXYI
Valentine et Raymond étaient mariés depuis dixhuit mois; depuis un an, Marthe, après les avoir poussés l’un vers l’autre, était venue reprendre ce qu’elle appelait son bien, dans les bras de son amie, et celle-ci, loin de soupçonner la trahison dont elle était l'objet, s’endormait confiante, heureuse dans cette quiétude qui est à la fois le résultat de l’inexpérience et le privilège d’un cœur pur. Il faut aux natures naïves autant de temps pour arriver à la science du mal, qu’il en faut aux natures perverses pour atteindre à celle du bien, à moins qu’un éclat ne déchire le voile qui cachait la vérité à leurs regards.
Après ce que nous avons dit de Valentine, de sa confiance absolue dans Marthe, de son amour pour Raymond, on s’expliquera sans peine son igno-
rance. Sans parler des précautions dont s’armaient les coupables, comment aurait-elle pu les soupçonner? N’y avait-il pas entreelle et Marthe, toutes les apparences de l’amitié qui unit deux sœurs accoutumées à s’estimer, à se chérir ? Marthe n’étaitelle pas mère, et protégée contre tous les soupçons d’une âme innocente par ce titre sacré? N’avaitelle pas dit un jour à Valentinc : « J’ai un fils, cela suffit à mon bonheur? » Ne semblait-elle pas absorbée par les devoirs de la maternité ! Non, Valentine ne pouvait la soupçonner. Comment aurait-elle davantage soupçonné son mari, alors que depuis dix-huit mois, il mettait dans les témoignages de son amour, une ardeur toujours nouvelle? Peut-être se serait-elle alarmée si, dans un bal, elle l’eût vu empressé auprès d’une de ces femmes que les hommages de tous font reines et qui se créent un cortège d’adorateurs. Mais les soins que devant elle, il donnait à Marthe, lui semblaient la conséquence nécessaire de l'affection qu’elle-même nourrissait pour son amie. Son imagination, en un mot, était trop chaste pour concevoir quelque chose qui, de près ou de loin, ressemblât à la réalité monstrueuse que nous essayons de décrire.
Quant à Varades, sa tranquillité était égale à
celle de Valentine. Ce n'est pas seulement parce qu’il n’avait jamais douté de I 3 fidélité de Marthe, même à l’époque où celle-ci, librement mêlée au tourbillon des entraînements mondains, avait successivement rompu les liens de son mariage, mais encore parce qu’en ce qui touche les choses du cœur, il n’avait aucune expérience. Témoin du bonheur de Valentine, il ne pouvait nourrir des arrière-pensées, ni sur le présent, ni sur le passé. Le dévouement amoureux de Valentine était la cause de sa crédulité passée. Le bonheur de cette jeune femme était la cause de sa crédulité présente. 11 croyait à ce qu’il voyait, comme il avait cru précédemment à ce qu’on lui avait dit.
Et puis, sa confiance était puisée dans d’autres causes. La naissance de l’enfant qu’il croyait être son fils, avait opéré entre sa femme et lui une réconciliation au moins relative. Depuis cet événement, Marthe occupait au foyer conjugal la place jadis désertée. Elle avait pu la reprendre, car, jaloux avant son mariage, Raymond ne l’était plus. En apparence donc, l’union la plus complète régnait entre Marthe et son mari. Varades, ne trouvant plus autour de , lui les mêmes motifs d’irritation qu’autrefois, se contentait de l’affection de
sa femme, telle qu’elle s'offrait à lui. Elle n’était à ses yeux que la mère de son fils. Mais ce titre la maintenait plus haut dans son estime que la passion qu’il avait nourrie pour elle. En outre, il ne pouvait plus lui reprocher la prodigalité, dont au début de leur union, il avait tant souffert. C’était à ses yeux un grand mérite. Enfin, il aimait son fils de toute la force de son âme, si peu accoutumée aux sentiments tendres. Celte affection, aussi bien que le bonheur qu’il éprouvait à suivre les progrès du petit être, le rendait doux, indulgent, facile. Marthe mettait un prix trop haut à l'état de quiétude, dans lequel son mari vivait, pour rien faire qui pût l’y arracher.
Et cependant, elle n’était pas heureuse, car son enfant môme était le châtiment le plus cruel des deux coupables. C’est lui qui fit couler des yeux de Marthe les larmes les plus douloureuses. La mignonne créature n’avait pas encore deux ans. Elle commençait à peine à bégayer les premiers mots qui viennent naturellement aux lèvres, à prodiguer les petites caresses qui ont tant de douceur, à s’essayer aux sourires. Mais toutes ces joies des mères, Marthe ne les goûta qu’à demi.
Varades jouissait en égoïste de ses droits. Il
prenait l’enfant dans ses bras, le faisait sauter sur ses genoux, disant parfois : « N’est-ce pas qu’il me ressemble? » affirmant son autorité par les projets qu’il formait seul, pour l’avenir de son fils. Il prétendait l’élever à sa manière, avec des procédés à lui, et Marthe n’osait exprimer une opinion qui traduisît ce qu'elle ressentait. Yalentine, qui n’avait pas d’enfant, adorait celui-là, ce qui étaii une autre cause de chagrin pour Marthe. Quant à Raymond, choqué, blessé de mille détails concernant l’étre qui lui devait le jour, il n’avait aucun titre à faire valoir qui justifiât les conseils
que, parfois, il brûlait de donner. De quel droit aurait-il pu dire à Varades que le système d’éducation que celui-ci préparait était détestable? Comment aurait-il pu faire entendre à Yalentine qu’il souffrait des caresses qu’elle prodiguait à cet enfant? Comment lui dire que, sans le vouloir, elle ravivait des meurtrissures cuisantes?
Marthe et Raymond se communiquaient leurs impressions. Ils envisageaient alors l’avenir avec une sorte d’effroi. Qu’adviendrait-il de leur fils si Varades vivait? Développerait-il suffisamment celte petite intelligence? La rendrait-il accessible à ce qui est grand, beau, généreux? Ou bien ferait-il
de son fils, ainsi qu’il l’appelait avec orgueil, un être égoïste comme lui ?
— C’est mon sang, s’écriait Raymond en gémissant ; il est le fruit de notre amour, et je n’ai aucun droit sur lui. Je prévois les tortures que l’avenir me réserve dans sa personne, et je ne peux rien pour les empêcher.
Il pouvait les prévoir, en effet, car le despotisme de Varades se traduisait déjà dans les mille détails de la vie domestique. Il ôtait permis de deviner qu’il inculquerait à son fils les principes qui avaient été ceux de toute sa vie.
Un jour, aux derniers rayons du soleil couchant, l’enfant jouait sur la pelouse devant toute la famille réunie avant le diner. Un petit mendiant s’arrêta à la grille du château. Marthe prit son fils, mit un sou dans chacune de ses petites mains, et lui dit :
— Viens, mignon. C’est pour le pauvre.
Et, tenant dans ses bras le petit qui souriait en balbutiant quelques mots, elle se dirigea vers la grille. Varades avait compris son intention. Il quitta sa place, marcha rapidement, et, devançant sa femme, il ordonna brutalement au mendiant de s’éloigner.
— Craignez-vous que notre fils ne soit pas à vingt ans suffisamment prodigue? demanda-t-il à Marthe, stupéfaite. Et, s’adressant à l’enfant, il ajouta en souriant :
— Garde bien les sous, mon bébé, garde-les bien.
Raymond serra les poings, en étouffant un cri de colère. Valentine le vit. Mais elle crut qu’il obéissait à l’indignation qui l’avait saisie elle-même. Elle courut à lui afin de le calmer et d’éviter un éclat.
Des faits semblables n’étaient pas rares. Ils étaient la preuve évidente que si l’éducation du petit innocent incombait à Varadcs, Marthe et Raymond auraient, dans l’avenir, à se lamenter sur ses résultats.
C’est dans de ces circonstances que la fin de la belle saison arriva. Le retour à Paris eutlieu dans les premiers jours de novembre.
La vie qui attendait à Paris, Marthe et Raymond, n'était en rien semblable à celle qu’ils abandonnaient. Elle eut pour premier effet de les placer en présence des difficultés qu’ils avaient déjà surmontées, avant de partir pour la campagne. Mais ils ne parvinrent pas aussi heureusement à les vaincre. Plusieurs mois d’une existence sans distractions, en faisant mieux apprécier à Valentinelcs douceurs de la société de son mari, l’avaient rendue exigeante. Elle déclara que la place d’un homme marié n’était pas au club, mais à côté de sa femme. Elle était disposée à suivre Raymond dans le monde, s’il voulait en goûter les plaisirs, bien qu’elle les dédaignât ; mais elle paraissait avoir résolu de ne
pas lui octroyer la faculté de prendre des habi-
tudes en dehors d’elle.
Raymond n'osa résister. Il aliéna une partie de sa liberté. Il lui -devint impossible de consacrer à Marthe autant de temps qu’autrefois. Il fallut renoncer absolument aux rendez-vous du soir. Dans le jour, il n’était pas facile aux deux amants de se voir seuls. Leurs relations perdirent de leur intimité, de leur charme. Pour se ménager des entrevues, ils eurent recours à des moyens compromettants. C’étaient le plus souvent des sorties matinales, qui leur permettaient de se rencontrer, tantôt en voiture, tantôt dans une allée solitaire du bois, tantôt dans une église. De là, ils gagnaient un restaurant, passaient une heure ou deux dans ces horribles cabinets particuliers, qui se ressemblent tous, et qui devenaient le cadre banal de leurs amours.
Raymond était plus, sensible que Marthe aux péripéties quelquefois hideuses de leurs entrevues. Faire asseoir sa maîtresse sur les divans où la veille s’était assise quelque célébrité galante ; subir le regard respectueux et moqueur d’un cocher de fiacre, ou les offres obséquieuses d’un garçon en tablier blanc, qui essayait de deviner les traits de Marthe, cachés sous un voile, voilà quels détails le révoltaient. Il n’y avait pas jusqu’à
ce verrou qu’il fallait tirer pour n’être pas surpris dans un vulgaire salon de cabaret, qui n’eût à ses yeux une signification répugnante. Pour elle, elle prenait philosophiquement son parti de ces mille riens et trouvait, à vrai dire, qu’ils n’étaient point à dédaigner, non certes que sa passion eût besoin d’être excitée; mais en l’absence de tout sens moral, les incidents qui lui permettaient de donner satisfaction aux passions mauvaises de son esprit, lui apparaissaient comme autant de piments dont il ne lui déplaisait pas d’assaisonner ces furtifs rendez-vous.
En même temps qu’elle donnait ainsi à sa vie un caractère de plus en plus malsain, elle se jetait avec fureur dans les plaisirs que, chaque année, l’hiver prodigue à Paris. Tous les soirs, elle allait au théâtre, au bal, quelquefois accompagnée de son mari, seule le plus souvent. Elle y trouvait presque toujours Yalentine et Raymond, et aussi tout un cortège d’adorateurs, dont elle acceptait les hommages, afin que dans ce concert unanime* les soupçons qu’elle avait à redouter ne pussent trouver place. Au surplus, elle était complètement rassurée à cet égard. La présence de Valentine ne suffisait-elle pas à la protéger contre toutes les
médisances? Qui oserait soupçonner Raymond Vilmort, le mari de cette adorable créature blonde, de trahir sa femme, qu’aucune ne dépassait en grâce? Et qui songerait à accuser Marthe de tromper son amie? Il n’était pas de compliments ni d’éloges que Marthe trouvât exagérés, lorsqu’ils s’appliquaient à Valentine. Elle apportait tous ses soins à mettre en lumière cette Une et délicate beauté.
Tandis que de toutes parts, on les admirait l’une et l’autre, lorsqu’elles descendaient lentement l'escalier du Théâtre-Italien ou traversaient un salon, Raymond sentait naître et grandir en lui une immense pitié pour Marthe, pour Valentine, pour lui-même. Partagé entre la satisfaction que son cœur recevait des éloges qu’on prodiguait à sa femme et l'effroi que lui causait l’art diabolique que Marthe mettait à mentir, l’horreur de sa propre complicité lui apparaissait mieux encore, et l’amour qu’il avait/ eu jusque-là pour sa maîtresse en était ébranlé.
C’est au sortir de ces soirées, qu’il se retrouvait seul avec sa femme. Il éprouvait alors un voluptueux soulagement. Il était libre et hors du pouvoir de Marthe, jusqu’au lendemain. La voilure
les emportait rapidement vers Neuilly. Ifri peu frileuse, lassée, Valentine se serrait contre son mari, surl’épaulc duquel elle appuyait son front humide encore et voilé par ses cheveux, dans lesquels la dernière valse avait mis quelque désordre, sans dissiper le parfum des fleurs qui y étaient mêlées. Il passait son bras autour de cette taille flexible sur laquelle les mains des danseurs s’étaient respectueusement posées, mais que lui seul avait le droit de presser amoureusement. Ils rentraient ainsi sous un toit que n habitait pas Marthe. Ils s’enfermaient dans leur chambre bien close.
Toutes les jouissances que l'orgueil du mari avait éprouvées dans la soirée, se traduisaient par des paroles amoureuses auxquelles succédaient les * baisers.
à C’est là que s’affirmait la puissance des liens du mariage, puissance invincible lorsqu’il y a amour des deux côtés. Sans que Valentine s’en doutât, son mari subissait l’influence qui se dégageait du caractère honnête de leur affection. Sentir qu’on ne viole aucune loi naturelle, morale ou religieuse, mais qu’au contraire, on les observe toutes, en goûtant des joies mystérieuses qui laisseront la conscience en paix ; se livrer sans arrière-pensée,
dans la plénitude de la confiance, au bonheur d’aimer et d’être aimé : voilà ce qu’il y a de savoureux, de pur, de divin, dans le mariage, lorsqu’il est l’œuvre de l’amour. L’honnêteté du plaisir, telle est sa force. C’est par là que Valentine, victime sans le savoir, devait triompher de Marthe.
Du jour où Raymond ayant quitté la campagne,
cessa de vivre étroitement avec sa maîtresse, il
commença à subir l’influence de sa femme, assez
rapidement, d’une manière assez profonde, pour
alarmer Marthe, qui n’avait pas prévu un semblable
résultat.
Il en est un autre qui se produisit encore, non sans la surprendre et sans l’alarmer également. Les succès de Valentine devinrent éclatants. Les Parisiens aiment ce qui est nouveau. Depuis plusieurs années, Marthe était reine par l’esprit, par la beauté. On ne jugea pas que Valentine fût indigne de ce rang. Les femmes, jalouses pour la plupart de madame Varades, lui opposèrent son amie. Il n’eût tenu qu’à celle-ci de s’enorgueillir. Mais* jusqu’en ce triomphe, elle resta modeste) ce qui fut un charme nouveau à ajouter à tous ses charmes.
Marthe s’aperçut un peu tard qu’elle était allée
trop loin. Pour tenir ses amours secrètes, elle s’était donné une rivale. Elle eut peur. Les yeux de Raymond, où elle s’était accoutumée à lire, lui apprirent qu’il aimait sa femme, — ce dont elle avait pu douter jusque-là. — L’intensité de sa propre passion redoubla en face du danger. Elle ne voulait pas perdre son amant. Ce n’était pas seulement son amour qui était enjeu, maisencoreson orgueil. Résolue à ne pas se laisser vaincre, elle conçut un horrible projet : celui de détruire la confiance que Raymond avait dans sa femme.
Elle tenta de le rendre jaloux, en poussant vers Valentine des adorateurs compromettants.
Mais la tentative n’aboutit pas. Au moment où elle s’efforçait de perdre Valentine, bien, qu’en apparence, elle la traitât comme une sœur, Raymond, subjugué par un amour fait de calme et de sérénité, cherchait les moyens de rompre la chaîne qui l’attachait à Marthe, non parce qu’il avait cessé d’aimer, mais parce que cette chaîne devenait trop lourde, parce qu'il comprenait mieux chaque jour le danger de ces coupables liens et leur horreur.
Toutefois, tel qu’il était, faible, désarmé, si souvent vaincu, il ne pouvait arriver au but qu’il
poursuivait, qu’en se séparant violemment de Marthe, qu’en mettant entre elle et lui, une distance telle, qu’il leur fût impossible de se revoir. Il résolut donc de partir avec Yalentine, comptant pour la décider à ce voyage, sur uri prétexte facile à trouver, dont il saurait faire un irrésistible argument. Puis, lorsqu’il serait séparé de Marthe par deux ou trois cents lieues, il lui écrirait pour lui dire un éternel adieu. Et si Marthe n’acceptait pas cette rupture, si elle osait avoir recours à l’intimidation, aux menaces, il jouerait cette partie suprême de tout avouer à Valentine, en lui révélant la cause de leur départ et la nécessité de rester loin de Paris pendant quelques années. 11 porta durant une semaine ce plan dans son cerveau, l’examina, le médita. Enfin, l’ayant arrêté d’une manière définitive, il se fixa un jour pour signifier à sa femme son désir.
La veille de ce jour, ils étaient au bal. Valentine, entourée, choyée, courtisée, dansait, livrée à la fièvre du plaisir comme au bonheur de se sentir belle et aimée. Tout à coup, au moment où, après une valse, son danseur la ramenait à sa place, on la vit pâlir et s’affaisser évanouie. D’un bond, Raymond fut auprès d’elle; il l’enleva
entre ses bras tremblants, la transporta dans la chambre de la maîtresse de la maison. Valentine reprit connaissance; on la mit en voilure. Mélancoliquement appuyée sur son mari, elle revint chez elle. Un médecin mandé en hâte y arriva presque aussitôt. Il reconnut tous les symptômes d’un commencement de grossesse. A trois jours de là, ses prévisions étaient confirmées. La réalisation du projet de Raymond devenait impossible.
XXYII1
Depuis son retour à Paris, Marthe constatait chez son amant des défaillances alarmantes. Elle le voyait, quelque effort qu’elle fît pour le retenir, se soustraire peu à peu à son influence, et ne trouvait cependantdans sa conduite aucun prétexte qui lui permit de provoquer une explication. Il se montrait toujours aussi épris, toujours aussi dévoué. Mais, il y avait dans les témoignages de son amour et de son dévouement, un caractère de résignation qui ne ressemblait guère à l'enthousiasme des premiers jours. Il mettait plus de complaisance à se laisser aimer que d’ardeur à aimer. En même temps, il était en proie à une tristesse profonde qui trahissait à la fois l’amertume de ses réflexions et l’intensité de certains regrets dont Mar-
the ne pouvait que s’effrayer. Elle constata ces douloureuses découvertes, non brusquement, mais peu à peu. La lenteur que ces coups successifs mirent à la frapper en atténua la cruauté.
La nouvelle de la grossesse deValentine lui arriva tout autrement. Elle éclata, soudaine, inattendue. Cette fois, le coup fut terrible. Marthe pressentit, par sa propre expérience, la force nouvelle que la maternité allait donner à la femme de Raymond. L’épouse qui devient mère, serre plus étroitement les liens qui l’attachent à son mari. Son influence s’accroît d’autant. Si déjà Valentine était aimée, au point de devenir pour Marthe une rivale redoutable, l’enfant qu’elle portait dans son sein devait lui donner un prestige plus éclatant qui la rendrait plus redoutable encore. Jusqu’à ce jour, Marthe avait su retenir Raymond, en lui parlant de son fds. Elle pouvait lui dire avec orgueil : « Mon amour a porté son fruit; celui de Valentine a été stérile. »
De cette comparaison surgissait à son profit, une puissance dont elle s’était toujours habilement servie, mais qui maintenant allait lui faire défaut. Et puis, n'était-il pas à présumer que Raymond préférerait à l’enfant né de l’adultère, l’enfant lé-
gilime, et qu’il se consacrerait entièrement à lui C’était donc une ressource précieuse qui manquait tout à coup à Marthe. Souvent, elle avait entrevu, non sans effroi, la possibilité de l’événement qui se produisait. Mais le temps passait sans que Valentine devînt mère, et Marthe se fortifiait chaque jour dans de folles espérances. Ces espérances détruites, elle eut peur.
De toutes les vicissitudes par lesquelles avait passé cette longue liaison, celle-là était la plus profonde. Son courage en fut ébranlé.
Elle avait tant lutté, tant souffert, payé son bonheur de tant d’infamies, qu’elle éprouvait une immense lassitude. Elle n’était pas à ce point pervertie qu’elle ne pût apprécier combien elle était criminelle. Il y eut une heure où, abreuvée de remords, elle résolut d’en finir. Il lui suffisait, pour cela, d’ouvrir la main, de rendre à Raymond la liberté. Son cœur fut le théâtre de mille combats. Tantôt, elle maudissait sa destinée; tantôt, elle essayait d’en pénétrer l’avenir. Mais elle n’y voyait que des spectacles irritants. Valenline et Raymond seraient heureux. Elle seule souffrirait, verserait des larmes.
Elle se rappelait aussi toutes les joies de cette
orageuse passion. Son être entier frémissait à ces souvenirs brûlants. Elle se disait alors que Raymond ne pouvait pas, ne devait pas l’abandonner. Combien elle se repentait de n’avoir pas pris la fuite avec lui, le jour où son mari les avait surpris ensemble ! Par quelle aberration de son cerveau, s’était-elle arrêtée au parti d’ouvrir à Raymond les bras de Valentine? Souvenirs fiévreux, questions tardives, regrets inutiles I Toutes ces choses roulaient tumultueusement dans son imagination déréglée. Un moment, elle voulait ; une minute après, elle ne voulait plus. Elle se tordait sous l’invisible main qui la meurtrissait ainsi. Dans ce délire extrême, elle cherchait vainement un refuge. Il n’était au pouvoir de personne de le lui offrir. Autour d’elle, pas un cœur ami ! elle n’avait même pas cette suprême consolation des mères, de pouvoir chercher l’apaisement dans les bras de son fils. Le sang et les traits de l’amant qui lui faisait tant de mal, étaient là tout entiers.
C’est le soir du jour où elle avait appris la fatale nouvelle, qu’elle était en proie à cette fièvre épouvantable. La nuit entière s’écoula sans lui apporter le calme. Le sommeil refusa de clore ses paupières. Le malin la trouva accablée, irrésolue, incapable
de prendre un parti , alors qu’elle touchait du doigt la nécessité d'en prendre un. Elle sortit de bonne heure, sans voir son mari, sans embrasser son fils. Elle allait dans la rue, sans but, heurtée par les passants, dont sa beauté, son élégance attiraient l’attention. Elle se trouva, presque sans s’en douter, devant une église. Machinalement, elle y entra. Agenouillée dans un coin, et pour la première fois depuis son mariage, elle essaya de prier. Mais, hélas ! elle ne croyait plus. Le grand christ qui étendait au-dessus du maître-autel ses membres saignants, les tableaux sacrés, les pompes du culte, les confessionnaux, toutes ces choses n’avaient pour elle aucune signification. Ellequitta l’église plus triste encore que lorsqu’elle y était entrée. Au moment où elle descendait les degrés du perron, une voiture de place stationnait devant la porte. Le cocher lui fit un signe, descendit de son siège, ouvrit la portière. Elle monta dans le fiacre, silencieuse, inerte, inconsciente.
— Où allons-nous, madame?
A cette question, elle parut sortir d’un rêve. Obéissant à une idée soudaine qui venait de lui traverser le cerveau, elle donna l’adresse de Raymond. La voilure partit rapidement, descendant
la rue Bonaparte, pour gagner les Champs-Élysées, par les quais, et Neuilly.
Dans ce trajet, elle recouvra un peu de calme. Ses réflexions prirent un aulrè cours, peut-être parce qu’en se rapprochant de son amant, elle ne doutait plus de son pouvoir. Telle était la mobilité de son esprit qu’elle en arriva à rire de ses terreurs, de ses alarmes.
— J’étais folle, se dit-elle. Pourquoi ne m’aimerait-ii plus? Suis-je moins belle qu’il y a six mois? Ai-je donc perdu mon influence? Il y a trois jours encore, n’était-il pas à mes pieds? Notre liaison est de celles que la mort seule peut briser.
Et se rattachant ainsi à une espérance nouvelle, elle arriva devant l’ermitage de Neuilly. Avant même d’avoir quitté la voiture, elle vit, à travers la grille, Raymond qui se promenait dans le ijardin. Ouvrir la portière, descendre) payer le cocher, courir à son amant, fut l’affaire d’une minute.
— M’aimes-tu encore? lui dema.ida-t-elle brusquement! Cette nuit j’ai douté de toi. Ne m’abandonne pas, si tu ne veux pas ma mort et la tienne. En parlant de la sorte, elle s’exaltait. Son visage était en feu ; ses yeux lançaient des éclairs, et Ray-
mond, qui peu de jours avant, songeait à fuir, jeta autour de lui un regard désespéré.
• — Calmc-toi, murmura-t-il en suppliant. Valcntine est lé.
Et il désignait une croisée au premier étage de la maison, celle de la chambre de sa femme. Celle-
ci reposait encore. Le médecin avait ordonné les
plus grands ménagements. La grossesse de Valenline menaçait d’être pénible. Raymond donna rapidement ces détails à Marthe. Un sourire de plaisir succéda à la tristesse dont son visage portait l’empreinte. Valentine malade, n’élait-ce pas un peu plus de liberté pour Raymond? Appuyée à son bras, elle parcourut pendant une heure les allées du jardin. Elle lui cacha l’état de son cœur, qui d'ailleurs se rassurait. Elle lui tint un langage éloquent. Elle pesa sur lui de tout le poids de son amour, afin de le détromper s’il avait pu un moment caresser l’espérance de la quitter. En prouvant à Raymond combien il était aimé, ces confidences lui démontraient aussi l’inanité des efforts qu’il avait tentés. Sa chaîneétait decelles qu’on ne dessoude pas. Lorsque Valentine se réveilla, elle trouva Marthe à son chevet, souriante, épanouie, les mains tendues vers elle pour l’embrasser. Ils
MAltTUË VAKADES.
déjeunèrent tous les trois. Jamais Marthe n’avait manifesté plus de gaieté.
A dater de ce jour, elle ne laissa plus de répit à son amant. Elle l’accablait de rendez-vous. Elle le rencontrait dans le jour chez lui, chez elle, au bois ; le soir au théâtre, au bal, profilant, pour se l’attacher plus encore, de l’impossibilité où était Valcntine de suivre son mari. Elle commit les imprudences les plus folles. Unjour, c’était un déjeuner au cabaret; un autre jour, une apparition au bal de l’Opéra. On aurait dit qu’elle tenait à se montrer publiquement avec lui, à faire connaître aux Parisiens ce qu’elle leur avait jusque-là caché.
Son amant voulait-il la retenir :
— Qu’importe! s’écriait-elle, lorsque je me serai perdue pour loi, l’honneur te fera un devoir de ne plus me quitter.
Se compromettre, voilà le but qu’elle semblait poursuivre. Ce but, elle ne l’atteignit que trop.
À un mois de là, tous leurs amis, les gens même qui ne les connaissaient que de nom, savaient que depuis plusieurs années, Raymond Vilmort était l’amant de Marthe Varades. On racontait à leur sujet les histoires les plus étranges. On disait qu’a-
près avoir séduit Raymond, Marthe l'avait obligé à
épouser la pupille de Varades, afin de mieux tromper celui-ci et de se créer, en môme temps, des revenus pour défrayer son luxe. Dans le monde, on discutait le rôle de Varades dans cette affaire. Les uns niaient sa complicité et le plaignaient, tout en le trouvant ridicule. D’autres lui prêtaient un rôle odieux.
— Il est avare, disaient-ils. Il n’est point fâché qu’un patito se trouve à point pour subvenir aux dépenses de sa femme.
En général, les femmes blâmaient Marthe. Les hommes l’excusaient. Ils enviaient le sort de Raymond. Valentine seule inspirait de la pitié. Mais, en dépit de ces rumeurs, où la calomnie exagérait la vérité, tout le monde faisait bon accueil aux coupables. On semblait conspirer pour les rapprocher. On ne les invitait pas l’un sans l’autre. Dans les dîners d’apparat, on mettait le couvert de Ray mondà côté de celui de Marthe, et si Varades était présent, on le reléguait à l’autre extrémité de la table. Dans la soirée, Raymond s’approchait-il de sa maîtresse, on affectait de s’éloigner pour les laisser libres. Il arriva que certains petits journaux firent des allusions transparentes à leur sujet. En un mot, leur liaison était de notoriété publique*
acceptée. Elle comptait parmi les quelques monstruosités de ce genre que peut produire une société arrivée au dernier terme de ce qu’on appelle la civilisation, et contre lesquelles Paris ne s’indigne que rarement. Par une bizarrerie, plus fréquente encore qu’on ne croit, mille détails révoltants étaient depuis longtemps dans les bouches, qu’aucun d’eux n’était arrivé jusqu’aux deux personnages les plus intéressés à les connaître, c’est-àdire la femme de Raymond et le mari de Marthe.
Quant aux deux amants, ils semblaient livrés à une fièvre de plaisir, comme s’ils eussent voulu noyer leur raison dans l’ivresse qu’ilsy trouvaient, ne rien voir au delà de l’heure présente. Raymond surtout s’y abandonnait avec frénésie. C’est qu’il avait à étouffer des remords plus violents que ceux de Marthe. Il fallait bien s’étourdir pour ne pas entendre les sévères accents de sa conscience, qui lui reprochait son infamie, sa faiblesse, sa lâcheté. Sa vie était faite en deux parts, livrées l’une à Valenline, l’autre à Marthe, auxquelles, par un miracle d’activité, il suffisait. Il avait fait dans l’art de mentir des progrès merveilleux. Pendant les heures qu’il consacrait à sa femme, son front gardait une inaltérable sérénité. Son cœur ne
battait pas plus vite, ses mains ne tremblaient pas. 11 possédait ce calme qui est le privilège des consciences sans reproche. Valentine ne pouvait rien deviner. Rien dans l’altitude de Raymond ne trahissait sa criminelle conduite. C’est qu’il avait froidement envisagé la catastrophe qu’il jugeait désormais inévitable, c’est que, résolu à en subir toutes les conséquences, il n’avait d'autre ambition que de la retarder autant qu’il le pourrait. Mais la mesure était comblée. Il ne lui appartenait plus d’arrêter l’éclat qui se préparait. A Varades était réservée la tristesse de découvrir la vérité. Un incident vulgaire la lui révéla.
Dans le cours de ce récit, nous n’avons pas donné à la physionomie de Varades tous les développements qu'elle comportait. Nous nous devons à nous-même de dire icique c’est à dessein. Nos lecteurs l’auront sans doute compris. Des quatre personnages qui traversent ce drame, il n’en est qu’un que nous ayons eu la volonté de peindre complètement : c’est Marthe. Nous n'avons vu aucun inconvénient à laisser les autres sur un plan relativement secondaire, imitant ainsi le procédé de certains artistes qui, dans l’exécution d’un portrait, se plaisent à noyer d’ombre la partie inférieure du tableau, afin de mieux taire éclater la pleine lumière sur le visage, d’y concentrer la vie, parce que c’est là qu’elle réside dans le modèle qui a posé sous leurs yeux. Maisau moment où grandit le rôle
de Vafades, il faut ramener les lecteurs à ce que nous avons déjà dit de lui au début de ce roman, et ajouter quelques traits à cette première ébauche.
Varades n’était ni meilleur, ni pire que la plupart des hommes. Ce qu’il y avait de mauvais en lui, était moins la preuve d’une nature foncièrement vicieuse que le résultat de son éducation. La solitude dans laquelle il avait passé une partie de son existence, la soif immodérée de l’argent, expliquent toutes ses faiblesses. N’avoir pas connu sa mère, ne posséder pour se guider dans la vie que quelques notions insuffisantes d’une morale relâchée qu’on tient d’un père qui se faisait gloire de mépriser les hommes, après les avoir beaucoup exploités; s’étre cloîtré dans un monde sans idéal, en n’ayant en vue que la richesse; avoir systématiquement refusé de mordre à ces fruits amers et savoureux à la fois qu’on nomme l’amour et l’amitié : voilà de détestables précédents pour être heureux le jour où des passions inconnues se réveillent en vous. Tel était le cas de Varades. *
Lorsqu’il rencontra Marthe, il vivait retranché dans son égoïsme. Il l’aima, ou plutôt il fut ébloui de sa beauté. Un caprice le poussa vers une destinée à laquelle il n’était pas préparé et dont il
n’était pas digne. Il se lassa vite au contact d’une nature en tout supérieure à la sienne. De cet enthousiasme de courte durée, il ne resta rien qu’un amour-propre profondément blessé et un besoin nouveau, ignoré jusque-là, celui de donner satisfaction à ses sens.
Après son mariage, résultat d'une surprise, Varades avait subi trois grandes émotions : la première, par la possession de Marthe; la seconde, lorsqu’il put apprécier à quelles dépenses sa femme l’entraînait; la troisième par la naissance de son fils. L’impression qui ressortit de ces faits ne fut pas également longue. En ce qui touche les prodigalités de sa femme, il s’était résigné à les subir dans les limites qu’il leur avait tracées. Quant à l’amour purement sensuel qu’elle lui avait un moment inspiré, depuis longtemps, il n’en était plus question. Il suffisait de quelques aventures galantes pour le consoler de ses mécomptes domestiques, à supposer qu’il considérât comme tels, les événements dont sa maison avait été le théâtre.
L’impression qu’il avait éprouvée, en devenant père, seule durait encore. Si, maintes fois, il s’était pris en pitié, en songeant à son mariage, s’il se l’était reproché comme un acte de folie, depuis la
SCO
naissance de son enfant, il avait changé d’avis. 11 ne trouvait pas qu’il eût payé trop cher le bonheur d’avoir un fils. Si donc, il pouvait être frappé cruellement, en apprenant la vérité, c’était plutôt dans ce sentiment immuable et sacré, qui transforme les natures les plus vulgaires, que dans son honneur de mari.
A cette époque, Varades touchait à la soixantaine. Les années écoulées depuis que nous l’avons fait connaître à nos lecteurs, lui avaient laissé toute sa vigueur, sans lui apporter les infirmités naturelles à l’homme qui a franchi l’âge de la maturité. Ses facultés étaient encore entières. Le matin, il était sur pied de bonne heure. Il descendait au jardin, y demeurait quelques instants et revenait se mettre au travail jusqu’au moment du déjeuner. Là, il retrouvait sa femme et son fils, passait une heure avec eux, se plaisait à jouer avec l’enlant, dont les gentillesses le charmaient. Puis, il sortait jusqu’au soir.
Les intérêts qui exigeaient sa surveillance, étaient nombreux et importants. Les relations de Marthe, les hommes puissants attirés par elle dans son salon, avaient ouvert à Varades les portes de la grande spéculation. 11 comptait maintenant parmi
ces financiers qui entraînent dans leurs opérations la fortune mobilière de la France. Au milieu de la bataille impitoyable que se livrent les capitaux, il était toujours du côté du plus fort. Il n’était pas étranger à ces coups de Jarnac qui se trament dans les coulisses de la haute finance et écrasent brutalement les petits capitalistes. Aucune affaire importante ne se fondait qu’il ne fut appelé à y prendre part. Mais il avait eu l’habileté de ne pas se mettre en évidence. Sa modestie apparente égalait sa rapacité. Cependant, dans les conseils secrets où s’arrêtent les résolutions décisives, il déployait une autorité que justifiait l’excellence de ses opinions.
Il faisait à la Bourse de fréquentes apparitions. Là, il était entouré, choyé, courtisé, non qu’on le crût influent, mais parce qu’on le savait riche. Sur ce terrain, il excellait à disposer ses batteries, à prévoir les conséquences d’un grand événement, à juger, les hommes. La sûreté de son coup d'œil était merveilleusement servie par les informations qu’il savait obtenir des gens haut placés, auxquels sa fortune lui permettait de rendre des services qu’il se faisait d’ailleurs chèrement payer.
A l’issue de la Bourse, on le rencontrait flânant
la.
sur les boulevards, seul le plus souvent, car il n’aimait pas à parler dans les rues, comme si, uépositaire de secrets importants, il eût redouté d’être entendu. Parfois, il se retournait sur le passage d’une jolie femme. Mais il était rare qu’il poussât plus loin ses velléités amoureuses. Il ne se permettait guère d’autres débauches qu’un dîner fin, offert chaque mois, à la légère petite personne qu’il honorait de ses faveurs. Le soir, il se couchait de bonne heure, à moins qu’il n’eût accompagné sa femme dans le monde, auquel cas, il rentrait seul avant minuit, la laissant libre de s’amuser jusqu’au matin.
Ces détails étaient indispensables pour expliquer l’indifférence avec laquelle il surveillait la conduite de Marthe. On a pu voir qu’il la croyait, depuis qu’il était devenu son mari, incapable de le tromper. Ce n’est pas seulement parce qu’il avait confiance dans son honnêteté, mais, encore, parce que, avec son inexpérience, il la jugeait, en prenant, pour base de son jugement, les péripéties qui les avaient successivement unis, séparés et rapprochés. Il la connaissait froide, dédaigneuse, dévorée d’ambition, d’un tempérament peu passionné, et parce qu’elle lui était apparue telle, il
ne soupçonnait pas qu’elle pût être autrement. Comment aurait-il pu lire dans le cœur de sa femme, alors que jamais une femme n’avait fait battre le sien? Ne connaissant rien à l’àme humaine ni à la passion, comment aurait-il pu se dire qu’il n’est pas donné à un homme de cinquante-cinq ans de réveiller tout ce qui dort dans une belle créature qui en compte à peine vingt? Par quel miracle enfin, aurait-il pu soupçonner l’amour violent que sa femme éprouvait pour Raymond Vilmort, alors qu’il ne savait pas même ce qu’était l’amour? Si on ajoute à cela qu’il goûtait hors de chez lui des distractions suffisantes, que, toujours animé du désir ardent d’accroître sa fortune, il était, comme nous l’avons dit, livré au démon de la spéculation, on comprendra qu’il fût trompé, trahi, ridiculisé, sans en rien soupçonner.
Mais l’opinion publique, il faut le rappeler, était peu disposée à lui tenir compte de son ignorance. Eh général, on n’y croyait pas. La société parisienne étonne l’observateur par la mobilité qu’elle met dans ses jugements. Elle passe tour à tour d’une extrême indulgence à une excessive sévérité. On n’acceptait pas que la coupable liaison qui donnait un honteux relief à la maison de Varades,
se fût nouée et développée à son insu. On le soupçonnait de se prêter à ce commerce infâme par des complaisances odieuses. Son avarice était invoquée comme un argument décisif. On l’accusait de fermer volontairement les yeux pour ne pas voir ce que tout le monde voyait si bien. Comme, parmi les gens qu’il fréquentait, il n’avait pu se créer une amitié sincère, il ne se trouvait personne qui osât lui faire toucher du doigt le lot d'ignominie qui lui était échu. Des détails injurieux passaient de bouche en bouche, exagérés à plaisir par la malveillance. Chacun apportait son mot à l’histoire de Varades, et quelques hommes, plus scrupuleux, mais aussi crédules, mettaient une affectation marquée à le fuir. C’est cette situation qui provoqua l’éclat que nous avons à raconter.
Un jour, sous le péristyle de la Bourse, au milieu du mouvement et du tumulte qui régnent en cet endroit, il passait devant un groupe de banquiers connus de lui, lorsqu’il entendit prononcer son nom. 11 s’arrêta brusquement.
— Vous parliez de moi? dit-il.
Et du regard, il interrogeait les six personnes qu’il venait d’aborder ainsi. Mais, à sa grande surprise, aucune ne lui répondit. Il vit sur tous ces
visages, une marque d’embarras, mal dissimulée. Puis, sans lui adresser la parole, chacun s'éloigna. Cet accueil était si contraire à celui qu’on lui faisait habituellement, qu’il resta un instant, cloué à la même place, immobile, stupéfait. Puis, par un mouvement naturel, il courut après celui des banquiers qu’il connaissait le plus. L’arrêtant par le bras :
— M’expliquerez-vous cette fuite générale? demanda-l-il. Suis-je devenu galeux, depuis hier?
Le banquier hésita.
— Répondez, je vous en prie, reprit Varades.
On parlait de moi dans ce groupe. Qu’en disait-on?
— Ne le demandez pas. Je ne peux le répéter ; et c’est parce qu’aucun de nous ne pouvait répondre à votre question, que nous vous avons quitté.
Varades était de plus en plus étonné. Il retint son interlocuteur.
— Soyez plus clair, lui dit-il ; je ne vous comprends pas.
— Ne serait-il vraiment qu’ignorant? murmura le banquier, se parlant à lui-même.
— J’ignore tout t s’écria Varades, qui avait entendu ces mots. Mon crédit est-il compromis ?