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CHAPITRE V

Martin Le Franc et l'Eglise.

Les satires contre les gens d'Eglise, depuis le pape jusqu'aux plus bas degrés de la hiérarchie monastique, qu'on trouve pendant tout le moyen-âge, deviennent au XV® siècle plus vives et plus âpres que jamais. On sent que l'époque de la Réformation approche. En face du pape qui avait de nombreux partisans surtout dans les ordres mendiants, et qui prétendait à une autorité souveraine aussi bien dans les affaires temporelles que spirituelles, il y avait le parti des réformes, représenté par les Conciles de Constance et de Bâle, par la Pragmatique Sanction de Bourges, et par quelques individualité3 puissantes. En dehors de ce parti d'opposition orthodoxe, s'agitaient les hérétiques avoués ou secrets, tels que Wikleff au XIV« siècle, au XV® Jean Huss et ses disciples. Enfin, le schisme, commencé en 1378 à la mort de Grégoire XI et qui ne prit fin complètement qu'en 1449 seulement par l'abdication de Félix V, déchirait l'Eglise. De tous côtés.

au XV® siècle, chez les poètes et les chroniqueurs, chez les écrivains ecclésiastiques eux-mêmes, s'élevaient des réclamations contre les abus, des attaques contre les prêtres, des plaintes sur Tétat lamentable de TEglise. Les voix les plus autorisées se faisaient entendre ; Pierre d*Ailly publiait son De emendatione Ecclesiae, Gerson le De auferibilitate papae et d*autres traités, Nicolas de Clémanges le De corrupto Ecclesiae statu ou De ruina Ecclesiae. Les satires de Martin Le Franc contre la corruption des prêtres ne sont pas moins vives que celles de Clémanges. Ecoutez-le parler de la cour de Rome, du pape et des cardinaux :

Mais que fault il parler d*evesque.

Quant cardinaulx dorment et pape ?

Les brebis Dieu sont bien, mais que La mule au saint Père n'eschappe.

Se le loup peut happer, sy happe.

Se le pape et les cardinaulx Ont bel estât et belle chappe, Le monde est gardé de tous maulx.

S'en court de Romme veulx aler Et regarder ses familiers, Tu verras l'esglise bàler.

Que s*il n'y eust aultres pilliers Que le pape et ses chappelliers La nef saint Pierre verseroit ; Jamais par si fais séculiers Conservée en point ne seroit.

Je ne parle de simonye.

Car c'est le mendre qu'on y face,

Et qui n'y a bourse garnye Die a Dieu, sans emporter grâce.

Et tais le remanant, a ce Que ne soie excommunyé.

Mais sans argent ou sans fallace, Saint Pierre y seroit renyé.

Qui argent a pas ne Ty musse.

Se plonc demande et parchemin Face le cliquier en s'aumusse Ou mette changeurs par chemin.

Ja ne sera sy Jacquemin Qu'il n'ait bénéfices vacans Ou saincte Berthe ou saint Fremin, Ou l'autel saint Martin des cans ^

Ailleurs, Martin Le Franc rend responsable des malheurs de la France, avec les seigneurs et les princes, les prêtres et les évêques, qui au lieu de s'occuper de leurs paroissiens et du pauvre peuple, se sont faits courtisans, et qui pis est, mauvais courtisans. Martin Le Franc les accuse de délaisser leurs églises, de passer leur temps à la cour des princes et des rois, de se mêler de la direction du royaume pour le plus grand mal de la France.

Partout est mal, mais qui est-ce ?

Car vous clercs de sens rassotez, Qui ne debveriez avoir tesche De ces mondaines vanitez, Vous estes ceulx qui vous boutez En la farse plus lourdement,

* Fol. io8 vo.

Voire qui les péchiez flatez En querant vostre avancement.

Pour quoy ne seroit ung fol natre Receu a la court grandement, Quant chacun vous y voit embatre Pour folyer plus haultement ?

Ne vous voit on communément, A tous vos chappes et sarros, Humer le brouet plainement Des princes, des roys, — et des ros.

Helas ! se tant en humissiez Que le peuple s'en engrossât, Et es cueurs des princes missiez Justice, qui les embrassât, Droit seroit qu'on vous essaussat.

Mais non, par la Vierge du puy !

Helas ! qui jamais le pensât !

En mal fait leur faittes appuy.

De leur avarice affamée Vous estes les maistres veneurs ; Par vous perdent leur renommée, Car vous les faittes rapineurs.

Et tandis qu'en vous gouverneurs Comme en sages testes se fyent.

Leurs biens, richesses et honneurs, Se perdent, gastent et s'enfuyent.

Vos soubtilles invencions N'ont elles pas semé en France Gabelles, imposicions, Maletoulte et aultre meschance ?

Et puis vous qui scavez la lance Gouverner comme une espaniere, N'avez vous eu la con^^noissance De la guerre de toute manière ?

Depuis que les mitres voulurent Le fait des bachinez scavoir, Et les bas tons crochus tollurent Aux droittes lances leur debvoir, Nous n'avons peu aperchevoir Que France levast la banière Telle qu'elle souloit avoir, Chascun faisant sa chascunière \

L'adversaire n'est pas partisan des couvents de femmes ^ ; « il faut que nature s'acquitte. y> Franc- Vouloir, au contraire, « prise celles lesquelles se mettent en religion, car elles sont hors de la durté et du servage des hommes. » Si les religieuses oublient quelquefois leurs vœux, dit-il, la faute en est aux hommes et aux « babuses » qu'ils débitent; il nous parle alors de la vie des moines et des prêtres.

* Fol. 96 ro. Contre les prélats « curiaux, » voy. un chapitre du Miroir de Mariage d*Eustache Deschamps : « Contre les prélats d'aujourd*uy qui trop sont curiaux et mondains, sans servir Dieu et TEglise. » Voy. Crapelet. Cf. Laurent de Premierfait, dans Hortis, Studi p. 735. — Jean Juvénal des Ursins nous apprend que la contagion des combats et du pillage avait gagné jusqu'aux gens d'Eglise : « Les religieux laissoient leurs habits de religion, et prenoient harnois et chevaux, et s'exerçoient aux armes, mesme aucuns se faisoient capitaines, et prenoient gens sous eux, non seulement pour se garder et défendre leurs personnes, mais faisoient et exerçoient courses et faicts de guerre, pilloient et deroboient comme les autres. » Cité par l'abbé Péchenard, ^ean Jtevénal des Ursins, Thèse, Paris. 1876.

* François Garin demande la suppression des couvents de femmes, édit. Crapelet (1832) fol, XXXIII vo sq.

Et s'il me fault dire oultre amen, Les moines comme excuseras?

Je te pry par amours, dis m'en, Quelle chasteté y verras ?

En la quelle abbaye iras Ou, se tu n'ez moult occupé.

Es chambrettes n'aviseras Pos et pastez et Taultre .p. ?

Curez, chanoines, chapellains, Vivent ils pas moult chastement ?

Quans en est il comme poulains Effrenez aprez la jument?

Mais quans en est publiquement Vivans avecques leurs ribauldes.

Et qu'ils les parent richement De dyamans ou d'esmeraudes ?

O la très horrible besongne Contre tout l'honneur de l'Eglise Comme pœut prestre sans vergongne Vivre en publique ribauldise, Et saillant de la paillardise Ose le fils Dieu approchier, Et les dois plains de puantise Le tenir lever et couchier \

* Fol. 49 ro. — Ces vers de Martin Le- Franc rappellent un passage du De corrupto Ecdcsiae statti de Nicolas de Clémanges ; édit. Lydius, p. i6. Clémanges parle de certains prêtres « magis secundum Epicurum quam secundum Christum viventes, et cauponulas seduli fréquentantes potando, commessando, pransitando, convivando, cum tesseris et pila ludendo, tempora tota consumunt. Crapulati vero et inebriati pugnant, clamant, tumultuantur, nomen Dei et sanctorum suorum pollutissimis labiis execrantur : sicque tandem compositi, ex meretricum suarum complexibus.ad divinum altare veniunt. »

Un des passages les plus curieux du Champion est celui qui se rapporte à la papesse Jeanne *. D'après la légende, quand Léon IV mourut en 855, les cardinaux élevèrent au trône pontifical un étranger, remarquable par sa science, qui prit le nom de Jean VIII. Ce docte personnage était une femme, nommée Gilberte ou Gerbette ou Agnès, née à Mayence de parents anglais, ou, suivant d'autres témoignages, d'une Anglaise enlevée de son pays par un prêtre. Amante d'un étudiant, elle prit les habits d'homme, et étudia à Athènes, d'après la légende ordinaire, en plusieurs lieux d'Allemagne et d'Angleterre d'après Martin Le Franc ; à la mort de son amant, elle vint à Rome, où elle succéda à Léon IV. « Mais, dit Claude Fauchet, comme Dieu n'endure pas toujours les abuseurs et meschants longuement régner, sans leur arracher le masque du vissée, il advint qu'estant grosse du faict de son varlet de chambre, allant en procession, elle accoucha en plaine rue *, près le Colisée de Rome, et mourut sur le lieu ^ deux ans, un mois et quatre jours *

* Bayle, dans son Dict, hist. et crit, ne parle de Martin Le Franc que pour avoir l'occasion de citer ses vers sur la papesse, t. II, p. 491.

* Entre le « monstier saint Clément et le Colisée », dit Martin Le Franc, fol. 113 ro.

* Suivant d'autres , la papesse Jeanne vécut encore après l'accouchement. Les cardinaux lui firent subir de cruels traitements, ou se contentèrent de la chasser de Rome avec so» nouveau-né, ou la firent lapider par le peuple.

* Suivant Boccace : deux ans, sept mois et quelques jours. {De Casib, Vir» illust.) Voy. Hortis, Studio p. 103.

après son eslection. Aucuns disent que pour ceste cause le pape ne va jamais à Saint Jean de Lateran par ceste rue ; et que pour éviter à Tinconveniént de pareille eslection, Ton faict seoir les nouveaux papes en une chaire de porfire, qui est percée ; et que le dernier cardinal diacre luy taste les parties honteuses pour estre asseuré du sexe ^ »

Martin Le Franc consacre à la papesse cent cinquante vers du Champion : loin de mettre en doute l'existence de ce personnage légendaire, il prend bravement son parti. L'Adversaire pousse des cris indignés à propos de cette femme qui osa « vestir chasuble et chanter messe », et il se demande comment Dieu permit qu'une « ribaulde près tresse » gouvernât l'Eglise ; le Champion, au contraire, la défend de son mieux, vante sa science, et mentionne certains papes auprès desquels la papesse fut une sainte, Nicolas III, Boniface VIII, et Eugène

* C'est ce que nous apprend également Martin Le Franc :

Sy fust tantost fait ung édit

Que jamais pape ne se fit,

Tant eust il de science au nas,

S'il ne monstroit le doit petit,

Enharnaché de son harnas.

Claude Fauchet, Œtwres, édit. de 1610. Des Antiquitez françoisesj liv. IX, p. 345 a. — Voyez : La papesse Jeanne, étude his^ torique et littéraire, par Philomneste Junior (Brunet Gustave), Paris, Jules Gay, 1862, petit in-12 ; Bibîiogr, des ouvrages relatifs aux femmes, t. V, 419 sq. — On avait imaginé une histoire semblable contre l'Eglise de Constantinople. Héfélé, Hist. des Conciles, t. VI, 349.

IV que Martin Le Franc assimile aux précédents à cause de son opposition au concile de Bâle.

Je n'ay pas leu en escripture Que la papesse gouvernast Ou par symoniaque ordure Ou heresye machinast, Et la saincte Eglise minast En trésors, chappes et coussins, Ne que jamais tant forsenast Comme le pape des Ursins.

Ou comme ril faulx palatin Cardinal qui tant faussement Trompa le pape Celestin, Dont puis régna crueusement.

Ou comme cil présentement Qui adfin que l'Eglise baie Donne et fait tant d'empeschement Au tressaint concile de Basle.

La papesse, ne scay comment, Mussa son sexe féminin ; Mais pluiseurs papes vraiement Soubx miel ont couvert leur venin, Et cueur de voulpe ou de monnin Dessoubs peau d*aignel, plus doucette Que ne soit le mont Apennin, Quant vestu est de sa moussette *.

Partisan résolu de la supériorité des conciles sur le pape, Martin Le Franc a introduit dans son Champion des Dames un véritable plaidoyer en

* Fol. 113 ro ; édiU^ fol. 315 ro.

feveur du concile de Bâle. < Cy dame saincte Eglise, dolente et esplourée, se complaint piteusement pour la persécution que pluiseurs hommes lui font ou par ignorance ou de fait appensé '. »

Dans sa trente-neuvième session générale, le 9 octobre 141 7, le concile de Constance avait décrété la périodicité des conciles généraux ^ Il fut décidé qu'en 1423 s'en ouvrirait un nouveau; le suivant devait avoir lieu sept ans plus tard, et les autres se tenir de dix ans en dix ans. Le concile de Pavie, ouvert le 23 avril 1423, et transféré à Sienne à cause de la peste, se sépara sans avoir rien fait, le 7 mars 1424, et Bâle fut choisi pour la nouvelle assemblée. Le concile de Bâle qui dans la règle devait s'ouvrir sept ans après celui de Sienne, c'est à dire en mars 143 1, ne put tenir sa première session qu'en décembre, à cause du petit nombre de prélats présents. Cette même année, le 3 mars, Gabriel Condolmieri fut élu pape sous le nom d'Eugène IV. Redoutant pour diverses raisons le concile qui s'ouvrait à Bâle, il voulut le dissoudre malgré l'opposition des principaux souverains d'Europe, et indiqua Bologne pour un nouveau concile. Le 21 janvier 1432, les Pères de Bâle adressèrent aux chrétiens du monde entier une encyclique dans laquelle ils annonçaient qu'en dépit de l'opposition

* Fol. 59 ro ; édit.y fol. i6o vo.

* Décret Frequens. Mansi. Sacr, conciL coUectio t. XXVU, col. II 59 sqq.

du pape, ils resteraient à Baie, fermes à leur postée Ils envoyèrent au pape des ambassadeurs dont l'un, révêque de Lausanne, Louis de la Palu ^ tint devant Eugène IV un long discours pour le gagner à la cause du concile '.

Alors commença entre le pape et le concile une lutte à coups de bulle ; en vain les princes, Sigismond à leur tête, cherchaient à s'interposer, lorsqu'en décembre 1433, le pape, préoccupé des événements d'Italie, céda, mais pour un moment seulement. Ce qui n'empêcha pas, dans la vingt-quatrième session , Thomas de Sarzane , plus tard Nicolas V, dont Martin Le Franc fut secrétaire, de s'écrier pendant une discussion orageuse : Ce n'est pas l'Eglise de Dieu qui est rassemblée à Baie, mais la synagogue de Satan. Le pape et le concile rompirent bien tôt complètement. Le 18 septembre 143 7, Eugène ordonna par la bulle Doctoris gentium la translation du concile à Ferrare, où il s'ouvrit en effet le 8 janvier 1438 *. Les Pères de Bâle refusèrent de céder, déposèrent Eugène IV, et dans les trenteseptième et trente-huitième sessions, les 24 et 30 octobre 1439, nommèrent pape Amé ou Amédée

* Mansi, XXIX, col. 237 sqq ; Zelus domus Dei...

^ Sur Louis de la Palu cf. J. de Millier, HisL de la Conféd, suisse, trad. Monnard et VuUiemin, t. IV, p. 395, et t. V, p. 235.

^ Mansi, XXX, col. 92. Propositio facta per episcopum Lausannensem coram domino nostro papa ex parte concilii Basileensis.

* Le concile de Ferrare fut transféré à Florence au commencement de 1439.

de Savoie qui prit le nom de Félix V. De son côté Eugène IV excommunia rassemblée de Bâle. Le monde chrétien eut alors sous les yeux deux conciles et deux papes s'injuriant et s'anathématisant. La déposition d'Eugène et rélection de Félix détachèrent du concile de Bâle la plupart des princes qui jusque là Tavaient soutenu : le roi de France réunit à Bourges, en septembre 1440, une assemblée qui déclara vouloir rester fidèle à Eugène.

C'est à cette époque que Martin le Franc écrivit la Complainte de dame Eglise, dans laquelle il fait allusion aux principaux événements que je viens de rappeler sommairement. C'est en vain, dit-il, que les hommes se démènent, et veulent détruire Tunité de l'Eglise : elle a résisté à bien d'autres orages que ceux du temps présent. N'a-t-elle pas promptement remis à la raison Wikleff, Jean Huss. Jérôme de Prague,

Et aulcuns aultres estourdis Mal parlans de la digne clef *?

Sainte Eglise fait ensuite allusion aux rois et aux princes, — Charles VII de France, le duc de Bourgogne, le roi d'Angleterre, les empereurs Sigismond et Frédéric, les princes allemands, — qui tentèrent en vain de nombreux essais de médiation entre le pape et le concile, et qui par leur bonne volonté inintelligente contribuèrent pour une large

* Fol. 60 vo.

part à prolon^i^er le schisme au lieu de le faire cesser. Martin Le Franc leur conseille nettement de se mêler de leur métier et de s'occuper de leurs sujets, au lieu de décider de choses auxquelles ils n'entendent rien.

C'est a vous, princes séculiers, yue je parle principalement.

Devenus estes escoliers, Ce m'est advis, nouvellement, Qui voulez aprendre comment A Basle me suis gouvernée.

Vous commenciez trop haultement ; Lechon n'est d'une matinée.

Meslez vous de vostre mestier.

Ne glosez la saincte escripture.

Vœulliez vostre office traictier, A vos subgietz rendre droitture.

Ne faittes la besongne obscure Plus qu'elle n'est, car vrayement Se mon fait est a l'aventure.

C'est par vous princes mesmement \

Le 26 juin 1434, dans la dix-huitième session générale, les Pères de Bâle, renouvelant le décret de la cinquième session de Constance, avaient déclaré les conciles supérieurs au pape. Martin Le Franc, pleinement partisan de ce décret, fait une petite dissertation sur l'autorité et la puissance des conciles généraux.

> Fol. 61 ro.

Hz sont en terre les greigneurs S*ilz sont assemblez deuement ',

dit-il. Il ne peut comprendre, en effet, qu'un concile, ouvert solennellement et avec l'approbation de tous, par suite dirigé par le Saint-Esprit lui-même, soit l'objet de l'opposition des uns et de la méfiance des autres.

Tous confessez que deuement Il a esté encommencré.

Vous l'avez tous communément Loé, approuvé, exaucié.

Tous avez enconvenancié De l'onnourer et maintenir.

Se vous avez ce fiancié Debvez vous encontre venir ?

Plus loin, il parle des nombreux prélats qui, voyant le concile s'engager dans une voie violente contre Rome, quittèrent Bâle, allusion au cardinal Julien qui s'en alla dans les derniers jours de 1437 suivi de ses amis. Ce n'est pas une raison, dit-il, parce qu'ils ont quitté Bâle, de croire que le concile a perdu toute puissance et toute dignité.

Se plusieurs se sont départis Comme poi amans mon honneur.

Concluez-vous, gens abestis.

Que s'en soit aie le Seigneur ?

Vostre presumptueux erreur Vous fait il entendre, o gent rude,

• Fol. 61 vo,

Que mes sains consaulx n'ont vigueur Si non en grande multitude ?

Martin Le Franc accuse tous ces prélats d'être partis une fois seulement que le concile eut émis de nombreux décrets en leur faveur.

Vos prelas s'en sont envolez Quant ils ont eu toutes leurs plumes.

Or ne nous servent en tous lez Ne de paroles, ne de plumes.

Tant ont fait que sur mes englumes Je leur ay les armes forgié, J'entens et decrez et volumes Dont mon conseil est dommagié ^

S'adressant aux princes qui s'immiscent dans les choses de TEglise, il leur demande ce qu'ils feront à Mayence et à Francfort. Le successeur de Sigismond, Frédéric III, avait convoqué en 1441 à Mayence une diète qui devait délibérer sur la situation de TEglise et faire son possible pour remédier au schisme. En novembre de la même année, et le 15 avril de l'année suivante des assemblées semblables furent tenues à Francfort. Martin Le Franc écrivit sa Complainte quelque temps avant ces diètes allemandes, c'est-à-dire au commencement de 1441.

^ Fol. 62 ro. Allusion probablement à la douzième session •du 13 juillet 1433 dans laquelle le concile rendit un décret qui restreignait considérablement la puissance du pape, et qui rendait la liberté électorale aux chapitres et aux communautés. Mansi, t. XXIX, col. 61 sqq.

Qje voulez vous faire à Mayence?

y ue ferez vous à Francquefort ?

Y voulez vous vostre science

Monstrer, ou faire vostre effort?

Me cuidiez vous donner confort

Par teles journées? Ha, princes !

Ha ! seigneurs temporels ! Au fort

Mes clous sont durs contre vos pinces*.

Mais, remarque Sainte-Eglise, j'ai tort de me débattre tant. Malgré la malveillance de certains princes, mon conseil n'en aura pas moins jusqu'à la fin honneur et puissance: ce n'est pas d'aujourd'hui que je combats pour lui.

Ja dix ans sont passez guerroyé ^

Quoique confiante dans un avenir meilleur, elle se demande cependant avec angoisse ce qui adviendrait si le concile « n avoit sa maîtrise et son droit ». Qui donc, s'il n'est pas respecté et regardé comme supérieur au pape, corrigera le Saint-Père ?

Dittes moy, qui corrigera Le pape, quand par aventure Hérésie il commettera.

Ou aulcune aultre forfaitture ?

Dame sainte Eglise alors, après de sérieuses exhortations et un appel à la paix, c s'en part, d'une clarté avironnée. »

* Fol. 62 vo.

^ Fol. 62 vo. Cela nous ramène toujours à l'année 1441, le concile ayant été ouvert en 1431.

Le cinquième et dernier livre du Champion des Dames, comme le long discours de Sainte Eglise, nous montre en Martin Le Franc un « hasilyen » convaincu, soumis à toutes les décisions du concile.

Au temps de Martin Le Franc, la doctrine de l'Immaculée Conception était fortement discutée. Combattue au XIII^ siècle par Thomas d'Aquin, défendue par Duns Scott, elle était devenue la cause de digcussions sans fin et de querelles entre les deux ordres rivaux de moines mendiants , les dominicains et les franciscains. En 1387, par exemple, eut lieu Taffaire du dominicain Jean de Montson. Ce docteur en théologie avait émis quatorze propositions dont quelques-unes déclaraient hérétique la doctrine de Tlmmaculée Conception de la Vierge. L'Université s'en émut, et l'évêque de Paris défendit de soutenir ces propositions. Jean de Montson en appela au pape Clément VII qui ordonna une enquête. A cet effet, TUniversité députa quelques théologiens à Avignon, parmi lesquels se trouvait Gerson. Montson, excommunié, s'enfuit en Aragon.

Gerson prêcha à plus d'une reprise en faveur de la doctrine de l'Immaculée Conception. On peut lire dans le manuscrit français 1029 de la Bibliothèque nationale, un sermon \ daté de 1401, le a jour de la Conception Notre-Dame ^, sur ce texte du Cantique des Cantiques : « Tu es toute belle, mon

» Ms. 1029, fol. XXIV vo — fol. XXXV ro.

amie, et il n^ a point de tache en toi^ ^ C'est un plaidoyer allégorique dans lequel Nature, et Grâce qui a finalement gain de cause, plaident chacune pour et contre Tlmmaculisme de la Vierge ^

Dans sa trente-sixième session, tenue le 17 septembre 1439, le concile de Bâle émit un décret érigeant en dogme la doctrine de l'Immaculée Conception de la Vierge ^ et, deux ans après, Martin Le Franc, comme pour illustrer cette décision, consacra tout le cinquième livre de son Champion à chanter les louanges de la mère de Jésus-Christ * et

1 Chap. IV, 7.

* Voy. l'abbé Bourret, Essai hisU et crit, sur les sermons fratpgais de Gerson. Paris, 1858, in-80, p. 100. — Quelques années plus tard, le 8 septembre 14 16, le jour de la Nativité de la Vierge, Gerson prêcha à Constance en faveur de l'Immaculée Conception. Cf. Héfélé, ConciUs^ t. XI, p. 9.

^ Le concile avait cessé d'être œcuménique lorsqu'il rendit sa décision.

* Dans le Mois de Marie de Notre-Dame de Lausanne de M. l'abbé A. Blanchet, on trouve, p. 48, une Orayson a Nostre Dame de Martin Le Franc, ballade dont voici la première strophe :

O escarboucle reluisant Nuyt et jour sanz obscurité, Esmeraude très cler luysant Et saphis de sécurité, Diamant de mundicité, Ruby rayant cler comme flamme ; Je te requierz en charité :

Ayes pitié de ma povre asme.

Indulgence de 100 jours pour les fidèles qui, dans le diocèse de Lausanne, récitent trois fois de suite cette oraison jaculatoire (Bref de PielX du 9 janvier 1877).

à en prouver Timmaculisme. Il trouve bien qu'il serait préférable d'écrire cette discussion théologique en prose plutôt qu'en vers,

Si est la matière pesant,

Plus requérant prose que rime S

et même que le latin serait plus de mise que le français,

Aussy en deust on mieulx parler En latin qu'en commun langage, Car il n'est point de tel parler A monstrer chose haulte et sas:e.

Il continue néanmoins son « versiffyement », et engage entre Faulx- Semblant et Franc -Vouloir, un long et savant débat, dans lequel sont cités, loués ou réfutés saint Augustin, saint Léon, pape, saint Jérôme, saint Paul, saint Anselme, saint Thomas d'Aquîn, saint Bonaventure, Pierre Lombart, saint Bernard, saint Aldefonse, evesque de Toullette, Scot, Pierre de Candie, le III^ concile d'Ephèse, le Droit Canon, Mairones, Richard de Saint- Victor, Alexandre de Haies, l'Université de Paris, etc., enfin Jean de Ségovie, théologien espagnol qui joua un rôle important au concile de Bâle ^ et Thomas de Courcelles. Pour terminer, Martin Le

* Fol, 128 vo.

' Félix V l'avait nommé cardinal de Saint-Calixte. Lorsque Félix abdiqua, Jean de Ségovie, renonçant à la pourpre, se retira dans un couvent, où il s'occupa de la traduction du Coran.

Franc fait allusion au décret lui-même du concile de Bâle.

Pour cellui temps dont j'ay parlé Oncq homme tant n'estudia Qu*ung qui est ores appelle Maistre Jan de Segobia, Tressolennel docteur, qui a Par. X. mille raisons prouvé Que nostre Vierge Maria Ne fut conchue au mortel vé.

Et ja ne fault que tu me celles, Car j*en suis pieca souvenant, Mon maistre Thomas de Courcelles, Entre les clercs de maintenant Qui monstre[nt] estre convenant Que la concepcion Marie, Le monde en grâce maintenant, Soit de toy loee et chierye.

N'a pas le saint Conseil de Basle Ce conclu solennelement Par décret ? Se tu peus, abas le.

Mais tu ne peus aulcunement.

Et se ne m*en crois plainement, Le temps est encores bien neuf; Ce fut fait véritablement L'an mil CCCC trente et neuf ^

* Le décret de la 36e session du concile de Bâle a inspiré d'autres poètes que Martin Le Franc. Le Libre de les dones de Jaume Roig se termine aussi par un panégyrique de la Vierge Immaculée. Voy. le Rapport sur une Mission philologique h Valencey par A. Morel-Fatio, Paris, 1885, p. 36.

Les satires de Martin Le Franc contre Rome, le pape, les cardinaux, les évêques, les prêtres, son zèle pour la cause du concile de Bâle, ne l'empêchèrent pas, lorsque Félix eut abdiqué, de rester pronotaire apostolique et secrétaire du pape. Nicolas V par sa bulle Ut pacis ^ datée du i8 juin 1449 avait confirmé toutes les promotions provenant de Félix V et des Pères de Bâle. Mais il y a tout lieu de croire que les charges de Martin Le Franc restèrent purement honorifiques.

* Mansi, t. XXIX, col. 228.

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