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CHAPITRE VI

Conclusion.

Au terme de cette étude trop courte et trop rapide pour un ouvrage de la longueur et de Timportance du Champion des Dames, il s'agirait de porter un jugement sur Martin Le Franc et son œuvre, sur l'homme, le poète et le prosateur. J'y renonce en partie, parce que seule une édition complète du Champion des Dames, avec un abondant commentaire, mettant en relief toutes ses parties intéressantes, faisant sortir de Tombre les détails curieux dont il est plein, établissant un texte correct, permettrait de juger ce long poème, complexe comme le siècle dont il est Timage. Je me bornerai à faire quelques remarques et à tirer la conclusion qui ressort naturellement des passages du Champion et de TEstrif que j'ai relevés.

Tout d'abord, on ne peut s'empêcher de trouver Martin Le Franc sympathique. Patriote éclairé et sincère, c'est un homme généreux qui souffre

à la vue des misères du peuple. Sa compassion pour les petits, victimes des querelles de princes, lui fait dire de dures vérités aux grands de ce monde. Il ne ménage personne : en face et bien haut, il dit ce qu'il a sur le cœur. Tant pis si sa liberté de langage fait des mécontents, ou compromet le succès de son poème.

« Pour plaire a chacun n'es tu fait *, d dit il à : on livre qui se plaint d'avoir été mal reçu à la cour de Bourgogne.

C'est son cœur généreux qui lui a fait prendre en main la défense des femmes, et il ne faut pas prendre au sérieux ce qu'en dit l'Adversaire. Martin Le Franc, dans un passage du Champion, avait avoué son admiration pour une certaine dame Mouche, dont il avait fait la connaissance a en Bresse es confins de Savoie », et qui, mieux que personne, connaissait et. pratiquait les « com-mandemens Amours ».

En despit de toy Malebouche Je la nommeray plainement.

Elle est dame d'onneur; la Mouche L'appelloit on communément, Mouche de miel certainement, Mouche sans fiel et sans pointure.

Dont on ne peut dire aultrement Que de très doulce créature ^

^ Complainte, Romania, XVI, p. 431.

* Fol. 86 vo, cf. fol. 116 ro

S'^raparant de cet aveu, le lieutenant de Malebouche accuse Franc- Vouloir de ne louer le sexe féminin qu'à cause et pour Tamour de dame Mouche. Il y aurait lieu dans ce cas de s'étonner du peu de place qu'occupe cette personne dans le poème : Martin Le Franc en parle incidemment au fol. 86 v® et ne s'en occupe plus.

En écrivant son Champion, il avait un but plus élevé et plus désintéressé. Défenseur de tous les humbles et de tous les déshérités, il plaide la cause des femmes, parce que, faibles et sans appui, il les voit attaquées de tous côtés par les poètes, les moralistes, les théologiens. Il était bien difficile à son époque d'ouvrir un livre, quel qu'en fût l'auteur, sans y trouver des grossièretés ou des calomnies à l'adresse du sexe féminin. Pétrarque lui-même, qui doit à une femme la plus grande partie de sa renommée, avait donné l'exemple. Dans plusieurs dialogues de son traité si répandu au XV® siècle, le De Remediis utriusque fortunae, il s'était fait l'apologiste du célibat, prenant pour devise ces mots : Casto fœlicior, fœlicissimus cœlibatu \ Nous avons vu ce que

* Edit. de Baie p. 59. Voy. Lib. I, les dialogues LXV. De conjugii claritate ; dial. LXVI, De uxore formosa ; dial. LXVn, De uxore fœcunda et facunda ; dial. LXVIII, De opima dote ; dial. LXIX, De gratis amoribus. Lib. II, dial. XVIII, De uxoris amissione ; etc. Sur Pétrarque ennemi des femmes, voy. un article d*Henry Cochin dans Les Lettres et les Arts, revue illustrée. Paris. Boussod, Valadon et Cie. Année 1886, tome 3nie, p. 37 sqq.

pensait Christine de Pisan de ces attaques unanimes dirigées contre son sexe \ L'auteur du Mors pour les mal embouchés fait la remarque suivante :

Neantmains, c'est bien pour enragier, Qu'a paine est il huy homme en vie, Qui ne brûle tout en envie De contre les dames escripre ^

Martin Le Franc, ennemi de toute injustice, prend la défense des femmes. Deux clercs, Jean de Meun et Matheolus le Bigame, les avaient vilipendées et calomniées, il voudrait, clerc lui aussi, les relever et les protéger, les émanciper si possible. Il souffre de les voir assujetties à l'homme, et il trouve que

Bon temps a masle envers femelle ^

Les hommes commandent, les femmes obéissent. Elles n'osent parler et agir que selon le bon plaisir de leurs maris qui, à dessein, les tiennent dans une sujétion complète.

A paine osent elles mot dire Les bonnes simples femmelettes,

^ Dans le prologue de sa Cité des Daines.

» Vers 645-648.

* Fol. 37 vo.

Et leur engin ne laissez duire Fors a très menues chosettes, Adfin que comme bestelettes Dessoubs vostre main les tenez *.

Cependant, dit Martin Le Franc, Dieu n'a pas créé la femme pour être Tesclave du mari : il Ta formée de la côte de Thomme, ce qui veut dire que

bras à bras conjointement, Elle avecques lui viveroit.

Si elle est serve, et n'a droit qu'à

Porter la clef de la despense Faire à Tostel le pot bouillir ^

tandis que le mari va, vient, la surveille et agit à son gré, c'est injuste et Martin Le Franc proteste. Il voudrait que la femme eût la première main dans tous les ménages qui n'en iraient que mieux.

Et sachez que qui entreprent De soy laisser tout gouverner A sa femme, bien lui en prent.

Et ne poeut malement finer' .

Il va plus loin; il réclame pour elle une part dans le gouvernement. Certes, dit-il, si on avait laissé les femmes diriger la France,

* Fol. 38 vo.

* Fol. 38 vo.

* Fol, 45 ro.

L'estat ne fust ainsi froissié, Et tant ne fust le lis blessié, Ne ses branches ainsy rompues *.

Ce ne sont pas là les seules paroles hardies que renferme le Champion des Dames. Si notre poète en effet combat Jean de Meun, ennenai des femmes, il a les mêmes idées que lui sur la propriété, par exemple. Pour Martin Le Franc tous les hommes sont égaux :

Ung seul Adam fut, qui sema L*umaine génération; De cellui Dieu qui tout fourma Semblable avons création ^

Donc, les rois et les seigneurs n*ont pas de quoi s'enorgueillir

On vouldra Force dire : Ils sont les greigneurs.

Saincte Marie! que d*onneurs!

Et dont vient leur prééminence?

* Fol. 38 vo. C'est ce qu'il répète plus loin à propos de Jeanne Darc, fol. 102 ro.

J'amasse mieux par ma créance Que femmes eussent gouverné.

Je scay qu'en telle doleance Anglois n'eussent France mené.

Car leur courage en doulceur né Eust eu pitié du povre peuple, Qui à misère abandonné Se meurt, ou aultre part repeuple.

* Fol. 92 vo.

Quant à la propriété, Martin Le Franc regrette le temps où tous les biens étaient en commun.

Devant le temps au roi Cloitaire N*eusmes nous la terre commune ?

J.-J. Rousseau a écrit quelque part que le premier homme qui s'est emparé d'un coin de terre, l'a enclos et a dit : « Ceci est à moi, » a commis un crime de lèse-humanité. Martin Le Franc pensait de même.

Quicunques ait Descouvert les biens temporaulx, Certainement il a mal lait A tous les hommes corporaulx.

Car par eulx viennent tous les maulx Qui o monde sont et seront Et les courages des mortaulx De les amer ne cesseront *.

On trouve tout dans le Champion, même le fameux « combat pour la vie. y> A peine sommesnous nés, dit Martin Le Franc, que nous devons lutter: ceux qui sont lâches et se tiennent en arrière n'ont rien ; ne réussissent que ceux qui combattent au premier rang, à la frontière.

Nostre voie n'est qu'un droit ost Et a»e bataille très fiere.

IfRroirtifleiit nous nez tantost Apartient il que chacun fiere.

* Fol. 93 vo.

Qui se vouldra mussier derrière Poy aura de los et de pris.

Bon combatant a la frontière Se tient, et ne craint estre pris \

Les idées de Martin Le Franc sur les sorciers sont celles d'un homme intelligent, et on est étonné de les trouver à cette époque où régnait une véritable épidémie de vauderie, où Eugène IV, dans une bulle donnée à Florence le lo avril 1439 ^ accusait Amédée VIII, « ce très desloyal Sathan Asmodeus jadis duc de Savoie, » de s'être vendu au diable, de vivre au milieu de sorciers et de sorcières nombreux dans son pays et de machiner en leur compagnie des projets impies contre l'Eglise. Le curieux passage du Champion des Dames sur la sorcellerie a été reproduit en grande partie dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes ^ A l'Adversaire qui lui raconte une histoire de « faicturière, » le Champion répond avec bon sens.

Ja ne croiray tant que je vive

Que femme corporellement

Voit par l'air comme melle ou grive *.

* Fol. 95 vo.

* MonstreUt, éd. Douët-D'Arcq (Soc. de l'hist. de France) t V, chap. 238.

' Félix Bourquelot, les Vaudaés du XVe jucJ^, dans la Bib. de l'Ecole des Chartes, Ile série, t. m, 1846; pp. 84-88.

* Fol. 106 vo.

Et il explique très bien comment les pauvres femmes arrivent à se persuader qu'elles prennent part au sabbat, montçes sur un bâton, balai ou € ramon, » sur un chat ou sur un chien : esprits faibles, elles croient faire en réalité ce que le diable leur fait voir en songe seulement. Ces soidisant sorcières n*ont besoin que d*être éclairées et dirigées. Mais, dit Martin Le Franc, les prêtres n'ont nul souci de leurs ouailles. Les prêtres, voilà les coupables.

Pour ce on voit en maintes parroches Brebis navrées et perdues.

Car leurs mastins n'ont dent ne broche Dont des loups soient deffendues ^

Comment voulez-vous qu'une pauvre et ignorante femme sache se conduire.

Las ! que scet la femme simplette Demourant au pié du rochier ?

Elle est comme une bestelette.

Force elle n'oït la foy preschier.

N'a curé n'a frère Gaultier Qui a courage la rapelle.

Force oncques ne vit le clochier Du monstier ou de la chapelle *.

Le paroles sensées de Martin Le Franc n'empêchèrent pas quelques années plus tard ce qu'on

* Fol. 109 ro.

* Fol. 109 ro.

appelle dans l'histoire la Grande Vauderie d'Arras ; elles prennent un intérêt tout spécial si Ton songe tjuè des sorciers lurent encore brûlés en plein XVIIP siècle \ On trouve également dans

* Le débat sur les « faicturières » remplit les ff. 105 ro à 109 vo du ms. 12476. On voit en marge deux miniatures représentant des sorcières qui chevauchent l'une sur un bâton, l'autre sur un balai, et qui se rendent au sabbat. L'Adversaire qui croit à l'existence des sorciers, sorcières, loups-garous, fées, lutins, cite à l'appui de son opinion Apulée, Solin, Hélinand, Albert le Grand et le Sécréta Secretorum :

Tu es bien maistre Aliborum

Se tu ne crois qu'il se puist faire.

Le Sécréta secretorum

D'Albert ne dit pas le contraire.

N'ouys tu oncques mais retraire

Qu'il fist une teste d'arain,

Laquelle sceut parler et braire,

Comme s'elle eust l'esprit humain. Fol. 107 ro.

Il mentionne le « trou Sébile » en Sicile.

Et tu, qui semblés tant habille

N'as tu, n'a voisin, n'a voisine,

Ouy parler du trou Sébile,

Et aussy de la Melusine,

Et de mainte aultre sauvagine.

Loups varous, fées et luitons.

Pires que la gent sarrasine ?

Ce n'est pas songe, n'en doubtons. Fol. 107 ro.

Le Champion réplique en citant saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme, la Légende dorée, Jean de Meun. A propos d* Albert et de la tête d'airain, il dit :

Tu parles du grand Allebert.

Je ne croy que sy grand docteur

Fust sy fol ou sy Coquebert

Qu'il voulsist estre invocateur. Fol. 107 vo.

Enfin changeant la méthode de son argumentation, il montre à l'Adversaire que s'il y a de prétendues femmes sorcières, il y a

le Champion un passage remarquable sur les astrologues. « Comme a Dieu seulement compete la certaine science des choses advenir. ^ »

Patriote éclairé, défenseur généreux des femmes, qu'il voudrait émanciper, contre les envieux et les médisants, du peuple et des paysans contre Tarrogance et Tégoïsme des grands, homme intelligent qui refuse de croire à la science des astrologues, qui dans ce siècle de vauderie montre que les prétendus sorciers ne sont que de pauvres ignorants demandant à être guidés et éclairés, tel nous apparaît Martin Le Franc. Peut-être pourrait-on lui reprocher un peu de partialité à regard d'Eugène IV qu'il compare aux plus mauvais papes qui se soient jamais assis sur le trône pontfifical , exagération qu'explique et excuse l'enthousiasme de Martin Le Franc pour le concile de Bàle et la cause des réformes.

Voyons maintenant Martin Le Franc écrivain.

J'ai fait à dessein de nombreuses citations du

encore plus d'hommes sorciers, et il le renvoie à 1* « escole de Toulette en Espaigne » et à Salamanque où Ton apprend la science d'évoquer les diables. Puis en terminant il rappelle le Maréchal de Rais, brûlé à Nantes en 1440 :

XIIII ans et plus longuement

Ung nommé Mareschal de Rais

A forgié ung enchantement -j

Le plus horrible de jamais, etc. Fol. 109 vo. *

Voy. l'abbé Eug. Bossard, Gilles de Rais. Paris, Champion, ^

1886, in-80.

* Fol. 116 vo.

Champion des daines et de TEstrif de Fortune et de vertu; elles permettront de juger du talent de notre poète sans recourir, ce qui est assez difficile ^ aux poèmes eux-mêmes.

Il n'y a pas lieu chez Martin Le Franc de faire des distinctions entre le poète et le prosateur, ce qui est généralement nécessaire pour les écrivains du XV® siècle. Tandis, par exemple, que la poésie d'Alain Chartier est monotone et banale, sa prose lui a mérité le titre de Père de l'éloquence française. On .trouve dans l'Estrif et le Champion les mêmes qualités et les mêmes défauts.

Les défauts sont ceux de l'époque. Les poèmes de Martin Le Franc n'ont rien de réel, de concret; leurs personnages sont des ombres que rien n'anime, des abstractions qui débattent, discutent, s'injurient même, mais ne vivent pas ; allégories traînantes, songes et visions d'un auteur endormi auquel s'applique le vers de Pétrarque ^

Somniat iste tamen dum somnia visa renarrat \

« Martin Le Franc a connu Dante ; il en parle avec admiration, et il a certainement songé à lui en même temps qu'à Jean deMeun et à Chartier; mais combien il a peu su s'inspirer de son esprit ! Les visions

^ A ma connaissance, il n*existe en Suisse aucun exemplaire manuscrit ou imprimé du Champion des Dames.

* Edit. de Bâle, liv. III, p. 114, epist. 30.

qu41 nous raconte se passent toutes dans sa cer- - velle et ont été évoquéesparluidansson <jc estude ;» aucune ne lui est vraiment apparue et ne l'a fait tressaillir d'extase ou d'effroi : aucune ne nous apparaît non plus à travers le compte-rendu facile, minutieux, et souvent bizarre qu'il nous en donne * » Les personnages historiques que Martin Le Franc mêle une fois ou deux à ses visions font bien ressortir le peu de vie de ces allégories. Vous représentez- vous, par exemple, le Champion des Dames, Franc-Vouloir, monté sur le cheval de Philippe le Bon , instruit et armé par les dames Raison, Prudence, Attrempance et Force, s'en allant combattre Despit-le-Crueulx à l'aide du bâtard de Saint-Pol et des seigneurs de Crouy, de Crève-Cœur, de Ternant, de Charny ? Voyez-vous Adam de Cambrai, conseiller de Charles VII, s'avançant à la tête de nombreux personnages, entrant dans une chapelle dont dame Charité est l'abbesse, et présentant au dieu d'Amour les deux cœurs de Charles VII et de Philippe le Bon ?

Ce défaut n'est pas propre à Martin Le Franc : il se retrouve dans tous les poèmes issus du Roman delà Rose; et au XV® siècle les abstractions d'Alain Chartier, de Christine de Pisan, de Charles d'Orléans n'ont pas plus de vie que celles qu'a songées Martin Le Franc. Ce qui fait précisément la supériorité de Villon sur tous les

* Remania, XVI, p. 388.

poètes que je viens de nommer, c'est que, rompant avec la tradition surannée du Roman de la Rose, il ne songe ni ne rêve plus, ses personnages ne sont plus des ombres sans forme et sans couleur qui parlent et agissent on ne sait comment ni pourquoi , mais il voife ce qu'il veut peindre et il nous le fait voir. M. de Montaiglon remarque quelque part ^ que le Roman de la Rose a fait perdre à la littérature française près de deux siècles et peut-être vingt poètes. Martin Le Franc est un de ces poètes-là. Il n'avait pas la tournure d'esprit faite pour rêver longtemps; il avait trop de bon sens pour se complaire à faire parler et agir des ombres. Il adopta, parce que c'était la mode, le genre mis en honneur par le Roman de la Rose : il eut un songe et remplit son poème d'abstractions. Mais à chaque instant, à chaque page, dirai-je, il laisse de côté dame Raison, dame Leaulté, dame Prudence, dame Charité et tout leur cortège ; à chaque instant, il oublie qu'il songe et parle comme un homme qui a les yeux ouverts et qui sait regarder. Souvent même dans ses personnages allégoriques se retrouvent pittoresquement dépeints ceux de la vie réelle. Voyez comme il décrit l'hypocrite dans la personne du lieutenant de Malebouche, Faulx-Semblant, qui se tient a les yeulx abessiez et mains jointes. » Franc-vouloir s'adresse à lui ironiquement :

* Im Poètes français, t. I, p. 369.

Qui t*a en ce champ amené,

Faulx semblant, par ton sacrement ?

T*a Ten commis ou ordonné

Que tu fâches le prefechement ?

Certes je ne scay pas comment

Prescheras ; car en vérité

Tu as'jeuné trop longuement.

Ton corps est tout débilité.

Quicunques te voit ou viaire Il te juge mains vif que mort.

Ce font les jeunes et la haire Dont la char mastines trop fort.

Preng ung petit d'humain déport, Car avec ce que tu mendyes, Et que tu as bien mesgre aport.

Chacun scet que trop estudyes.

Mais le bon Jhesus te soustient Pour preschier sa foy catholique.

Homme en vye ainsy ne se tient Sans avoir grâce magnifique, Comme le bon saint Dominique, Ou saint Franchois atout sa corde.

Cilz a cui Dieu se communique A tout faire et souffrir s'accorde.

Certainement aussy es tu En cestuy monde nécessaire Pour preschier du bien de vertu Et de Testât de son contraire.

Pour ce a bon droit te fist on faire.

A part, oratoire et convent, Afin que pour l'umain affaire A Dieu parlasses plus souvent.

Faulx-Semblant écoute attentivement Franc- Vouloir, et prend Tironi.e de ce dernier pour bonne monnaie. Après avoir dit quelques mots à

Toreille de Malebouche il s'en vient mettre « en chaiere. »

A long pas et le col enclin,

En plus grimaceuse manière

Que cordelier ou jacopin,

Il semble estre escoux d'ung patin,

Tant est il mesgre et abatu ;

Mais il entend bien son latin

Soubs sa chappe a grande vertu.

Il commença de ses deux dois Torchier sa bouche doulcement, Puis souspirer deux cops ou trois Levant la teste tendrement.

Fus tu jamais a preschement Ou de bagart ou d'ypocrite ?

Leur manière est entièrement En maistre Faulx-Semblant escripte ^

Un défaut d'un autre genre, mais qu'il faut mettre aussi sur le compte de l'époque, c'est la trivialité : comme Jean de Meun, Martin Le Franc est parfois grossier et obscène. C'était admis au moyen-âge. Seuls, une femme, Christine de Pisan, et un théologien, Gerson, avaient fait un crime à Jean de Meun de la grossièreté de son style. Chose curieuse, Martin Le Franc après eux, reprend les mêmes

* Fol. 124 ro.

accusations contre Jean de Meun, oubliant que lui aussi donnait prise aux mêmes critiques, et qu'en faisant le procès du Roman de la Rose il faisait du même coup celui du Champion des Dames. « Contre maistre Jehan de Meun que les amoureux ensieuvent et incidentement de son vilain langage ^ d Invoquant Tautorité de Térence et de Cicéron, Martin Le Franc trouve que si Clopinel voulait parler de choses déshonnêtes, il en devait parler aultrement qu'il ne Ta fait.

Ung houlier rempli de cervoise Diroit il plus ribauldement ?

Puis Martin Le Franc reprenant les questions que débattent dans le Roman de la Rose l'Amant et dame Raison, combat les arguments de cette dernière et condamne le langage sans frein de Jean de Meun.

Las ! de quoy serviroit vergongne, La grande amye d'onnesté, S'en parlant de toute besongne La langue a voit sa liberté \

Jean de Meun cherchait à prouver qu'il n'y a pas de vilains mots ^ Martin Le Franc répond par

* Fol. 75 ro.

* Fol. 75 vo.

^ Edit. Michel, t. I, pp. 231-238. On connaît les arguments étranges de Jean de Meun à Tappui de sa thèse ; s*il est difficile de les citer, il n'est guère plus possible de mentionner la réfutation de Martin Le Franc.

une petite dissertation dont ce vers peut servir de résumé :

Le mot o lui sa chose porte ^

Quoiqu*en dise notre poète, on trouve parfois en lisant le Champion une liberté de langage qui étonne dans la bouche d*un sérieux personnage comme Martin Le Franc, protonotaire apostolique et secrétaire du pape. Cette licence de paroles se retrouve dans tout le moyen-âge, au XV® siècle surtout, même chez les gens d'Eglise, et chez des hommes remplissant de hautes et graves fonctions. Il suffit de nommer Coquillart, Antoine de La Salle, Guillaume Alexis, etc.

A côté de ces défauts d'ordres divers qui appartiennent à r époque tout entière, on en pourrait énumérer d'autres propres à Martin Le Franc. On pourrait dire, avec raison, qu'il est prolixe souvent et lourd parfois ; mais il faudrait ajouter qu'on trouve chez lui des défauts et des qualités qui semblent s'exclure. Trivial et grossier , Martin Le Franc est plus souvent délicat et élégant. Il se calme soudain, s'adoucit et devient gracieux quand, oubliant ses discussions, il fait l'éloge de l'amour et des femmes. Sur ce terrain-là, il est inépuisable ; et on ne peut vraiment qu'admirer la richesse de son

* Fol. 76 ro. Cf. Lettre de Christine a Jean de Montreuil : « Je vous confesse que le nom ne fait la deshonnesteté de la chose, mais la chose fait le nom deshonneste. »

imagination qui ne le laisse jamais embarrassé pour trouver une comparaison , une épithète nouvelle et gracieuse, une définition originale et juste. Lisez son éloge de V amour pastourelle * où il cherche à prouver que

Amours ne doibt faire son ny

En gales, n'en pompes mondaines ^

Comme Jean de Meun ', il rappelle Paris et Oenone.

Quant Paris o sa bergerette La belle Oenone dormoit, Et Taccoloit sur la flourette, N'avoit il quanques il amoit * ?

et comme Jean de Meun, mais plus gracieusement et plus longuement, il montre que Tamour véritable se trouve plus fréquemment chez les bergères, au milieu des champs et des « bois plains de flourettes » que dans les châteaux ; il conseille aux amants de préférer une « bergerette » à n'importe quelle grande dame.

Aussy bien sont les amourettes Doulces, leales, avenans , Soubx bureaux comme soubx brunettes *, Voire et plus longuement tenans.

* Fol. 80 ro.

^ Fol. 80 ro.

» Edit. Michel, t. H, p. 82.

* Fol. 80 vo.

* Jean de Meun, éd. Michel, t. I, p. 143 :

Car ausinc bien sunt amoretes Sous buriaus comme sous brunetes.

Dangier, fortune, mesdisans, Laissent bergieres et pastours, Et vont tourmenter les amans Qui sont es chasteaux et es tours.

Prolixe et diffus, Martin Le Franc abonde en passages vifs et pittoresques, serrés et concis. Il sait trouver le mot juste et l*aménager de façon à lui faire produire tout son effet. Il est bien, comme dit van Hasselt, « du nombre de ces peintres habiles qui détachent et mettent en relief un objet par un seul coup de pinceau. Ici il nous dépeint Hercule dévêtant les lions ; là, c'est la grande stature des Titans épaulus. Plus loin, c'est la vérité cachée comme la racine d'une plante dans le sol, et qui poussera tôt ou tard quand son soleil vient à luire \» J'ai fait allusion ^ déjà au goût prononcé de Martin Le Franc pour les comparaisons: il en fait un grand emploi, on pourrait presque dire un abus. Il ne se contente pas, en effet, d'une comparaison pour illustrer une idée, mais il en juxtapose souvent deux et même trois tout à fait différentes. Plus tard, les poètes de la Pléiade employeront ce procédé de juxtaposition et ne nous ferons grâce d'aucune comparaison. Les phrases de Martin Le Franc ne sont souvent qu'une accumulation d'images et on pourrait faire pour lui ce que M. Georges Duval a fait pourVictor Hugo un Dictionnaire des métaphores

* Ouv. cit, p. II 8.

* Au chapitre de l'Estrif.

et des comparaisons '. Voici un exemple dans lequel Martin Le Franc compare dans une seule et même phrase la prospérité à un gouffre de sirènes c mélodieusement chantant », à un abîme recouvert de belles fleurs, à un enfer € monstrant porte de paradis. » Je cite tout le passage :

€ Et se je vouloie compter quants et quelz ont esté deffais de vostre doulz beuvrage, dame Fortune, las ! quel seroit le nombre. Comme l'oiseleur déchoit les oyseaulz, les hommes decepvez. Puis qu'ilz ont de vostre miel gousté vous leur trenchez ou esplumez les aeles, vous les encagez, vous les vendez, vous les tuez ; fort de cent ung n'en eschappe. Bien a dit le saige David parlant a Dieu que de ceulx qui sont à sa dextre, c'est a entendre vivans en prospérité, à souhait et à l'aise, dix mil chieent et trebuschent. Prospérité est ung gouffre de seraines mélodieusement chantans, une trappe de abisme de belles fleurs couverte, ung enfer monstrant porte de paradis. C'est celle bonne dame dont escript le sage Salomon en ses paraboles, laquelle espie le povre jouvencel en l'anglet de la rue et le baise et attrait de très doulces paroles, promettant leal amour, seur soûlas et souverain plaisir. Le meschant fol, comme ung bœuf mené au maisel, la croit et sieut, ignorant qu'il va perdre son âme \ Semblablement decepvez vous par

* Paris, Alphonse Piaget, 1888.

* Proverbes. VII, 6-23.

vostre beau visage, par vos tendres langaiges, par voz doulces promesses, les simples trop creables cuers des hommes K :&

Autre exemple, ce L*àme plongée au corps est comme sac de plume au fons de la rivière, ou ung oyseau es aeles engluyé^» Parlant des hommes aux désirs insatiables, qui plus ils ont, plus veulent avoir, qui jamais contents veulent monter toujours plus haut, il dit énergiquement : « Je ne voy si malostru sur terre. qui de maistrier ne s'efforce et monter au plus hault. Les hommes sont en terre comme fourmis dedens leur motte. Cil n'y a qui au coupel ne tende ^ »

Terminons cette énumération, qu'il serait possible d'allonger bien davantage, par un exemple ou deux pris au hasard dans le Champion. Décrivant l'attitude de Malebouche et de ses acolytes après une victoire remportée sur eux par Franc-Vouloir, Martin Le Franc nous le montre pleurant de « dœul et de rage ï>, et quoique c: confus et rompus » s'efforçant, comme les tronçons d'une couleuvre, de rassembler une dernière fois leurs forces pour recommencer le combat.

' Estrif, fol. 240 ro.

* Fol. 191 vo.

' Fol. 15 vo. Cf. Champioriy fol. 102 ro.

Comme les fourmis faictes vous ; Les fourmis ont une manière Qu'ilz veulent estre ensemble tous Au dessus de leur fourmiere, etc.

Confus et rompus detnouroient Leur grand oultrage congnoissans, De dœul et de rage plouroient Angoisseusement transissans, Et semblablement languissans, Comme veez que la couleuvre Froissée et roupie des passans Vigueur de tout povoir recœuvre.

Tant qu'elle pœut lieve la creste, Et ses bougons noe et ralye ; Lors son derrain venin apreste.

Qui ne s*en garde il fait folye ^ ! etc.

En parlant de l'Amour, Martin Le Franc a épuisé toutes les métaphores et toutes les comparaisons.

Amours en secret se nourrist, Comme le feu dessoubs la cendre.

Plus est au vent, plus s'amenrist ^ etc.

Quelque envie que j'aie d'en citer d'autres, je m'arrête et conclus.

Ce qui ressort de ce qui précède, c'est, si je ne me trompe, la richesse d'imagination de Martin Le Franc, son originalité, malheureusement entravée par la tradition allégorique, son talent souple et facile, se pliant aisément à tous les genres, mais plutôt fort et puissant que gracieux et léger, en tout cas un talent réel et jusqu'à présent injustement

* Fol. 124 ro.

^ Fol. Ti vo.

méconnu. Martin Le Franc est un véritable poète et c'est ce qu'a bien vu André van Hasselt, qui certes, mieux que personne, se connaissait en poésie. < Selon nous. Martin Le Franc domine, comme poète, le XV' siècle, ainsi que Chrétien de Troyes dominait le XIR Peu d'écrivains ont eu une inspiration aussi haute, peu d'écrivains ont fait preuve d'autant de puissance et de vigueur dans la pensée. Son style est à lui, comme sa phrase toujours si colorée est à lui. Son procédé est tout moderne ; Martin Franc est venu quatre siècles trop tôt. Sa place était à côté des meilleurs lyriques de nos jours. Quand on a eu, comme nous, le courage de lire ses deux vastes poèmes, on ne regarde pas comme consacré à un dévouement le temps qu'on a donné à cette lecture ; on est étonné du talent immense dépensé en de pareils sujets; on est ébloui de ce style étincelant ; on est frappé de cet esprit et de la pittoresque originalité de ces expressions ^> etc. Nous sommes loin du poète plat et ridicule qu'on a fait jusqu'ici de l'auteur du Champion des Dames.

Admettons encore qu'André van Hasselt ait été pris pour Martin Le Franc, qu'il croyait belge, d'un enthousiasme exagéré ; faisons la part du patriotisme \ A coup sûr, on n'accusera pas M. Gaston

* Chw. cit. p. II 6.

* André van Hasselt croyait Martin Le Franc natif d'Arras. Or, dans son Essai sur Thistoire de la poésie française en Belgique, il a entendu par Belgique « non la Belgique morcelée et

Paris de partialité, c Toute une littérature pour ou contre les femnnes, dit-il, se produit au XV® siècle, et se continue jusqu'à la Renaissance. Elle est dominée par l'œuvre considérable de Martin Le Franc, poète d'une valeur réelle, doué d'imagination dans la pensée, de couleur dans la description, de force et de grâce dans l'expression. > Et quelques lignes plus loin. « Martin Le Franc occupe certainement, à côté de Charles d'Orléans, un des premiers rangs dans la poésie française entre Alain Chartier et Villon \ >

Tout ce que je crains, à la fin de ce petit travail, c'est d'avoir involontairement trahi la cause de Martin Le Franc par l'exposé incomplet et peut-être inhabile de ses œuvres. Je ne me flatte pas d'en avoir donné une idée nette ou seulement favorable. Mais, en terminant, je puis bien dire avec André van Hasselt : « Quand on a eu, comme nous, le courage de lire ses deux vastes poèmçs , on ne regarde pas comme consacré à un dévouement le temps qu'on a donné à cette lecture ^ »

rognée à tous les coins, telle que nos divisions intestines et hos voisins l'ont faite, mais la Belgique forte et grande telle qu'elle se présenta sous Philippe le Bon dans sa splendeur et dans son unité. » Essai, Post-face, p. 327.

* Le Monde poétiqutf 1886, p. 253.

* Van Hasselt, Ouv, ciL p. 116.

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