CHAPITRE I
Vie de Martin Le Franc '.
Martin Le Franc nous donne sur lui-même de rares indications dans le Champion des Dames. Malheureusement ces renseignements sont loin de suffire à une reconstitution un peu complète de sa vie, et, perdus dans les 24000 vers du poème, ils ont passé longtemps inaperçus. Jusqu'à Tarticle de M. Gaston Paris, on ne trouvait sur Martin Le Franc, sur le lieu et la date de sa naissance ou sur sa mort, que des opinions fort diverses et plus ou
' Voy. Romaniaj t. XVI, p. 392 et suiv. Pour être complet, je répète en partie ce qu'a déjà dit M. Gaston Paris ; je dois quelques renseignements nouveaux, tirés du BuUaire de Félix Vy à robligeaoce de M. Giuseppe Roberti et de mon ami Pietro Orsi.
moins vraisemblables, entre lesquelles il était diffi« cile de faire un choix;'. Tous ou presque tous les renseignements fournis par les bibliographes ou par les auteurs d^histoire littéraire, depuis La Croix du Maine, Du Verdier, Bayle, Tabbé Massieu, Tabbé Goujet \ jusqu^aux grands recueils biographiques contemporains, peuvent se résumer comme suit :
* La Croix du Maine et du Verdier de Vauprivas, Bibl. franç^ (avec des remarques de La Monnoye, nouv. éd. donnée par Rigoley de Juvigny). Paris. 1 772-1 773, IL 99-101, V. 36-37. — Bayle, Dict, hist. et crit, 1741, art.: Franc. — Abbé Massieu> Hist» de la poésie franc. Paris. 1739, pp. 229 et suiv. — Abbé Goujet, BibL franc. Paris. 1 741-1756, t. IX. — Voy. encore sur Martin Le Franc : Claude Fauchet, Œuvres, éd. de Paris 16 10 in-4, p. 590. — Fr. Foppens, Bibl. belgica. Brux. 1739. IL p. 854. — Sautereau de Marsy et Imbert, Annales poétiques ott Aknanach des Muses. Paris. 1 778-1 788, t. I. pp. 73-80. — J.-M. Barbieri, Deltorigine délia Pœsia rimata (éd. donnée et annotée par Tiraboschi) Modène. 1790, p. 92. — Guilbert, Mém. biog. et litt. sur les hommes qui se sont fait remarquer dans le département de la Seine-Inférieure. Rouen. 181 2, t. IL p. 106. — de la Rue> Essais hist. sur les Bardes, les Jongleurs et Us Trouvères. 1834, t. m. 338-340. — A. van Hasselt, Essai sur rhist. de la poésie franc, en Belgique (Extrait du tome XIII des Mém. couronnés par TAcad. roy. de Bruxelles). Bruxelles. 1838, p. 114 sq. — A. Baron, Hist, abrég, de la litt. franc. Bruxelles. 1841, t. L 282. — P. Paris, Mss. franc, t. V. 123, t. VI. 437. — A. Dinaux, Trott-vères, jongleurs et ménestrels du Nord de la France et du midi de la Belgique. Paris. 1843, t. III. 346-352. — ^ VioUet-le-Duc, BibL poétique, 1843, pp. 85-86. — A. ChampoUion-Figeac, Louis et Charles, duc d^ Orléans. Paris. 1844, pp. 41 1-4 12. — F. Bourquelot, Les Vaudois du XVe siècle. Bibl. de l'Ecole des Chartes. Ile série, t. III, 1846, pp. 84-88. — Pape, Notices hist. et biog^
sur îa viUe et le canton d*Aumak, Aumale. 1849, p. 71. — Quicherat, Procès de Jeanne Darc. Paris. 1849, t. V. 44. — Potin de la Mairie, Recherches sur le Bray normand et le Bray picard et sur toutes Us communes de V arrondissement de Neufchâtel, Gournayen-Bray. 1852, t. I, 319. — GauUieur, Etudes sur Thist, litt. de la Suisse franc, Genève. 1856, pp. 11- 12. — Le P. Martin Schmitt, Mém, hist, sur le diocèse de Lausanne (pub. et annotés par Tabbé J. Gremaud) Fribourg. 1 858-1 859, t. II, p. 189. — Ed. Frère, Manuel du bibliographe normand, Rouen. 1858, 1. 1, 483. — Théod. Lebreton, Biog, normande, Rouen. 1858, t. II. 460-461.
— Philomneste junior. (Brunet Gustave), La papesse Jeanne, étude hist. et litt. Paris. Jules Gay. 1862. pet. in-12, pp. 19-20.
— H. Martin, De la vie spirituelle dans le pays de Vaud pendant le moyen-âge, dans le Chrétien évangélique, 6e année, 1863, pp. 546-547. — A. Campaux, La question des femmes au quinzième siècle, dans la Revue des Cours litt. de la France et de l'étranger. Ire année. Paris. 1 863-1 864, pp. 459 et 641 ; Paris- Strasbourg, Vve Berger-Levrault et fils. 1865, brochure. — G. Brunet, La France litt, au Xy& siècle, Paris. 1865, in-8; — L. Delisle, Cabinet des viss, I. 68. — Quicherat, Hist, du Costume en France, 1876, p. 287. — J. Houdoy, La beauté des femmes dans h. litt, et dans Vart du Xlh au XVh siècle, Paris et Lille. 1876, in-8. — E. de Murait, Une Bible du XVe siècle traduite en français ou romand, conservée à Lausanne et à Genève, dans la Revue de Théol. et de Philos. Lausanne. 1878, pp. 414-421. — A. de Montet, Dict, biog, des Genevois et des Vaudois, Lausanne, 1878, t. II, art. : Le Franc. — J. Stecher, dans la Biographie nationale, pub. par TAcad. roy. de Belgique, Bruxelles, t. VII, p. 223. — Oskar Richter, Die franz, Litt, am Hofe der Herz'ôge von Burgund, Inaugural-Dissertation. Halle. 1882, in-80. — Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M, le baron James de Rothschild, Paris. 1884, t. I, p. 251. — S. Berger, La Bible au moyenâge. Imprimerie nation. Paris. 1884, pp. 220, 300 et 430. — M. Sepet, Jeanne Darc, Tours. 1885, gd in-80. — N.-N. Oursel, Nouv, biog, normande, Paris. 1886, t. II, p. 102. — Gallia christiana, t. XV, col. 382 et 383.
— lO —
€ Martin Franc ou Martin Le Franc, né vers 1 395 à Arras (Artois), ou à Aumale (Normandie), devint prévôt de Lausanne (Suisse) ou de Leuze (Hainaut), et mourut vers I460 à Rome, à ce qu'on croit. > Le nom lui-même du poète n'a pas été épargné. Faut-il appeler Tauteur du Champion des Dames Martin Franc ou Martin Le Franc ? Martin Le Franc est son nom véritable et La Monnoye déjà l'a prouvé dans une note ajoutée à la Bibliothèque de La Croix du Maine. Martin Franc est une faute d'impression de l'édition princeps du Champion des Dames \ erreur qui a passé dans l'édition de 1530 * et de là dans les biographies et traités littéraires. Les différents manuscrits des œuvres de notre auteur, les éditions de l'Estrif de Fortune et de Vertu donnent tous invariablement Martin le Franc ; François Philelphe parlant de notre poète l'appelle Le Francus ^ et Pierre Michaut dans le prologue du Doctrinal de Court * ou dans la Déduction du Procès de Honneur F'éminin * l'appelle aussi Martin Le Franc. Inutile d'insister davantage sur ce point d'ailleurs peu important. Une question plus intéressante et à laquelle heureusement on peut répondre avec les seules données du Champion des
* Lyon, vers 1485.
^ Paris, chez Galiot du Pré.
® Bib, de La Croix du Maine, note de La Monnoye.
* Legrand d'Aussy. Notices et Extraits, t. V, p. 528.
* Jardin de Plaisance, éd. Arnoullet, fol. 140 ro, ou éd. de Paris 1505, fol 47 vo.
Dames est celle de savoir où est né Martin Le Franc. Ici encore nous sommes en présence d'opinions divergentes.
Jean Le Maire, dans la Couronne Margaritique, parle en ces termes de Martin Le Franc : c Maistre Martin Franc, natif d'Arras, poëte, philosophe et historien, et jadis Secrétaire du premier Duc de Savoy e \ > D'autre part, plusieurs années après, dans son Recueil de Torigine de la langue et poésie française, Claude Fauchet fait naître Tauteur du Champion des Dames dans le comté d'Aumale, en Normandie ^
Dès lors, tous ceux qui parlèrent de Martin Le Franc se partagèrent entre ces deux opinions. Les uns, par exemple Tabbé de la Rue, Théod. Lebre-
* Les JUustrations de Gaule et singtdaritez de Troye, par maistre Jean le Maire de Belges, "avec la Couronne margaritique. Lyon, 1549, p. 57. Dans cette Couronne, composée en l'honneur de Marguerite de Bourgogne, 10 personnages (messire Robert Gaguin, Albert le Grand, maistre Jean Robertet, Isidore, messire George Chastelain, Bocace, Arnauld de Villeneuve, messire Marsille Ficin, maistre Martin Franc, Frère Vincent de Beauvais) "yt^ font à tour l'éloge d'une dame, d'une vertu, et d'une pierre précieuse.
* Ed. de 16 10, p. 591 : « Le Romans de la Rose a esté receu par les librairies des seigneurs, comme livre plaisant et rempli de beaux traits de doctrine, malgré les prescheurs et théologiens : tellement que plusieurs crièrent contre. Et entre autres maistre Martin Franc, natif en la Comté d'Aumale en Normandie, Prévost et chanoine de Lauzane en Savoye, fit un livre contre le Romans de la Rose, intitulé Le Champion des Dames ; comme si Jehan de Meung eust escrit contre elles. »
ton, Ed. Frère, faisant une biographie d^auteurs normands, n'oublièrent pas d'y faire figurer Martin Le Franc, sur Tautorité du Président Fauchet. D'autres, par exemple François Foppens, Arthur Dinaux, André van Hasselt et les auteurs de la Biographie nationale belge, parlant des poètes dont s'honore la Belgique, furent, au contraire, de l'avis de Jean Le Maire. D'autres, enfin, sans parti pris, considérant d'une part que Le Maire de Belges est presque contemporain de Martin Le Franc, tandis que Claude Fauchet en est séparé d'un siècle et même davantage, d'autre part que notre poète parle d'Arras à plus d'une reprise dans son Champion des Dames, adoptèrent comme plus vraisemblable l'opinion de l'auteur de la Couronne Margaritique. Le Président Fauchet avait raison : Martin Le Franc lui-même en effet a pris soin de nous renseigner sur sa patrie dans un passage du Champion des Dames où il est question d'une mère (( qui percha ses mamelles jusqu'au sang pour sustenter son enfant »
Comme sachant le cas j'en parle.
Car il avint ou je fus né,
En la doulce conté d'Aumalle ^
Martin Le Franc naquit en 1395 d'après l'opinion générale. Suivant M. Gaston Paris, il dut naître vers 1410 ; en 1442, en effet, dans la dédicace du Cham-
* Champion des Dames. Bib. nat. ms. franc. 12476, fol. 119 vo; éd. Galiot du Pré fol. 334 ro.
pion des Dames, Martin Le Franc parle de sa < jeunesse mal apprise et nichement conduite > et de la « jeunesse de son engin». Or, s*il était né en 1395, il n'aurait pu en 1442 insister sur sa jeunesse. Martin Le Franc, né vers 1410, avait une trentaine d'années lorsqu'il commença son Champion des Dames ^ II fit ses études à Paris où il eut pour maître Thomas de Courcelles, fameux par le rôle qu'il joua dans le procès de Jeanne Darc.
Martin Le Franc nous apprend qu'en 1435 il se trouvait à Arras, lorsque fut signé le 2 1 septembre le traité qui réconciliait la France et la Bourgogne ^ Nous pouvons conclure également d'un passage de la « Complainte du livre du Champion des Dames à son acteur ' » qu'il a pris part ou tout au moins assisté aux délibérations du Concile de Bâle. Dès ce moment la fortune de Martin Le Franc grandit rapidement. Félix V le prit pour secrétaire et le gratifia du titre de protonotaire apostolique. Nommé le 6 mai 1443 chanoine de l'Eglise de Lausanne *, Martin Le Franc, quelque mois après, le 24 septembre, y fut élevé à la charge de prévôt *, la plus haute dignité du chapitre après celle de l'évêque.
* Rom, XVI, p. 393.
* Ms. 12476, fo 14 vo ; éd. fol. 31 ro.
* Rom. XVI, p. 430.
* BuUaire de Félix V (Turin, Archives piémontaises) vol. IV, fol. 162.
* BuUaire f vol. IV, fol. 215. En qualité de prévôt, Martin Le Pranc prêta serment devant le chapitre de Lausanne le 29 septembre 1443. C'est ce que nous apprend le Père Schmitt. (Mém,
Possédant déjà la riche prébende de Dommartin S il fut encore, le 3 octobre 1444, nommé chanoine de TEglise de Turin avec Texpectative de la première prébende vacante '.
Le 20 mars 1447, Félix V envoya Martin Le Franc en qualité de légat apostolique auprès du duc Philippe de Bourgogne '.
La même année, Martin Le Franc fut nommé .AZ. chanoine de TEglise de Genève ; et le 6 novembre 1448, P'élix V ordonnait au chapitre de cette ville de laisser Le Franc, quoique absent, jouir des revenus de son canonicat *.
Dans cette année 1448, le Concile de Bâle fut transféré à Lausanne. Félix V, n'ayant plus pour lui que la Suisse et la Savoie, déposa la tiare pour rentrer dans la solitude, le 7 avril 1449 *• Nicolas V
hist, sur le Dioc. de Lausanne) d*après le Liber juramentonim. cananicorum, cîericorum et habituatorum ecclesie cathedraHs Lau-sannensiSf conservé dans les Archives du canton de Vaud. — Martin Le Franc, suivant certains bibliographes belges, était prévôt non pas de Lausanne mais de Tabbaye de Leuze, dans le Hainaut. La ressemblance des noms latins de ces deux villes est probablement la cause de Terreur.
* Rom, XVI, p. 398.
* BuUaire, vol. VI, fol. 256.
* BuUairey vol. VII, fol. 308. Voici ce que dit Félix V en par« lant de Martin Le Franc : « Nos de tua probitate, constancia» fidelitate et circumspectione merito confidentes.... >
* BuUaire^ vol. VTI. 35, 166; vol. VIII, 21, 22, 234 et 235.
* La renonciation au pontificat du pape Félix V, « datum Lausanne VII Idus Aprilis anno a nativitate Domini MCCCCXLIX,, Pontificatus nostri anno IX », est contresignée « Martinus. » Gui* chenon, HisL généai, t. II, pp. 328-329.
maintint Martin le Franc dans ses fonctions de secrétaire du pape et de protonotaire apostolique. Amédée mourut deux ans après son abdication ^ et son fils et successeur Louis I^f de Savoie prit Martin Le Franc pour maître des requêtes. En cette qualité le nom de Martin Le Franc figure dans les nombreuses pièces relatives au fameux Jean de Compey, seigneur de Thorens, et aux seigneurs bannis en 145 1 des états de Savoie, puis, grâce à l'intervention de Charles VII. réintégrés dans leurs biens, charges et honneurs. Le traité de Cleppé en Forez du 27 octobre 1452 est contresigné par Martin Le Franc '.
La Gallia christiana ' nous apprend qu'en 1453, Martin Le Franc joua un rôle dans les différends qui depuis longtemps existaient entre l'évêque Georges de Saluces * et les chanoines du chapitre. De même, le 16 octobre 1458, Martin Le Franc rendit une sentence arbitrale au sujet de démêlés survenus entre un certain abbé Nicolas et Guillaume de la Sarra.
En 1459, une nouvelle dignité s'ajouta à celles
* Le 7 janvier 1451.
* Cleppé, Loire arr. Montbrison, canton Boën. Vallet de Viriville, HisU de Charles VII, p. 227. — Cf. Guichenon, HisU généai. t. II, pp. 404-406 ; ffist. de Bresse et du, Bugey, p. 82 ; Gallia Christiana, t. XV. Instrumenta, col. 335 ; Costa de Beauregard, Familles hist, de Savoie. Les Seigneurs de Compey, Chambéry, 1844, pp. 96, 97, loi, 106, 107.
* Gallia christiana, t. XV, col. 382 et 383.
* Nommé évêque de Lausanne le 10 avril 1440.
déjà nombreuses de Martin Le Franc ; il fut nommé administrateur de Tabbaye de Novalaise ^ Des charges si diverses lui faisaient négliger ses fonctions de prévôt du chapitre de Lausanne, tellement que les chanoines nommèrent un des leurs pour présider à sa place ^ et, à cause de son absence prolongée, pavèrent Martin Le Franc des revenus de ses prébendes, le 25 février 1461. La même année Martin Le Franc mourut, et, le 8 novembre 1461, son testament fut lu en séance du chapitre ®. Martin Le Franc avait beaucoup voyagé. Il semble avoir visité le nord de la France, la Flandre, une partie de TAllemagne, lltalie et Rome. Il nous dit dans son Champion des Dames qu'il a erré parmi le monde :
Se j'ai erré parmi le monde
Pour demonstrer a ma puissance
La vertu, le sens, la faconde
De nos dames, je, qui naissance
Ay pris en la très doulce France, etc. *
Il nous donne ailleurs le résultat de ses observations sur le traitement des femmes chez les différents peuples :
* Rom, XVI, p. 399. Novalaise (Novalesa) à i 1. */i N. de Suse. Pas conf. avec Novalaise, arr. Chambéry, canton Saint- Génix.
* En 1460 Philippe de Compey ; en 1461 Antoine Gappet. Rom. XVI, p. 400.
* Rom, XVI. 400. La même année mourut aussi l'évêque de Lausanne Georges de Saluées.
* Ms. 12476, fol. 114 ro ; éd. fol. 317 vo.
En Guelre sont les bons maris Qui se confyent plainement De leurs femmes ; aussy chéris Et araez sont, dieux scet comment.
Avec la femme honnestement, La, te pœus esbatre et gésir.
Sans que le mary ullement Ait souspechon ou desplaisir.
A Rome n'est il pas ainsy.
Ne par le pays de Toscane, *
N'en toute la langue de sy. -i
La, femme est serve comme ung asne ; ^
La, n'a Marie ne Jouane
Qui ose des cincq sens user.
Leurs maris ont le vermocane
Ainchois que viengne a Tespouser.
En Escoce et en Engleterre, En Zellande, Brabant, Hollande, En Flandres ou a moult de terre, Et en Alemaigne la grande, En la grasse terre Normande, En la joyeuse Picardie, En France, assez femme commande.
Mais ailleurs ne scay que j'en die ^
Martin Le Franc avait fait, nous ne savons ni où ni quand, la connaissance du fameux humaniste François Philelphe. Le fils de ce dernier, Jean- Marius, ayant reçu la couronne poétique des mains
* Ms. 12476. fol. 47 vo ; éd. fol. 126 vo.
— iS —
de Louis l^^ de Savoie S François Philelphe adressa au jeune lauréat une ode latine commençant ainsi :
Cœpisti tandem sua restituisse parenti,
et dans laquelle se trouve un éloge enthousiaste de Martin Le Franc, de son talent poétique et de sa science, éloge qui se termine par ces deux vers :
Te, Le France, meos primum reor inter amicos Ducendum. Talem te simul esse volo ^
Martin Le Franc composa son Champion des Dames de 1440 à 1442 ^ A Lausanne, il écrivit TEstrif de Fortune et de Vertu de 1447 à 1448, et prit part à la traduction de la Bible connue sous le nom de Bible Servion *. Je dirai maintenant deux
^ Voy. Vie de Jean-Marius Philelphe, dans les Mélanges cTHist, àU. de Guillaume Favre. Genève, 1856, in-8, t. I, pp. 9-221.
* Voy. Biâ. de îa Croix du Maine, — Odœ Francisci Philelfi. Brixia, 1497, in-40 (Carmen VI). J'ai en vain cherché dans les XVI livres dfes lettres de François Philelphe des renseignements sur les rapports de Martin Le Franc avec l'humaniste italien.
* Rom. XVI, 395. Dans les 24000 vers du Champion des Dames, je n'ai trouvé qu'une seule allusion à Lausanne (ms. 12476, fol. 119 ro ; éd. fol. 332 vo) : c'est 1* « Adversaire » qui parle et qui, suivant son habitude, dit du mal des femmes :
Ne me loe vielle ne jenne.
Car tout le grand lac de Losenne
La plus nette ne laveroit.
* Tandis qu'à Lausanne Martin Le Franc composait son Estrif et traduisait saint Jérôme, un chanoine du chapitre, Henri Bolo-
mots, pour n*avoir plus à y revenir, de cette Bible Servion et de la traduction des Chroniques de Hollande de Jean de Beka attribuée à Martin Le Franc.
Pendant les premières années de la seconde moitié du XV*^ siècle, Jean Servion, citoyen et syndic de Genève, aufeur des c Gestes et chroniques de la maison de Savoy e >, copia, après l'avoir retouchée et retravaillée, la traduction usuelle de la Bible, et r ^J^ termina son œuvre le 20 octobre 1462 *. La Bible jl/^ /^ de Jean Servion contient la traduction d'une partie ^/mSz des Prologues de la Vulgate, dont Tun, celui de Jérémie, fut translaté de latin en français par Martin Le Franc, et dont d'autres, ceux par exemple du Psautier, de l'Ecclésiaste et d'Esctïe furent traduits par un certain « maistre Pierre Aronchel *. Le traducteur d'autres prologues, celui de Daniel, par exemple, n'est pas nommé.
Martin le Franc, autant qu'on peut le savoir, n'a traduit que le prologue de Jérémie : « Cy commence le prologue sur le livre de Jeremie translaté de latin en françois par Monseigneur M. Martin Le Franc, du siège apostolique prottenottayre et pre-
mier, faisait écrire par Jean Bagnyon le Roman de Fierabras le Géant. Cf. M. Eug. Ritter, Gazette de Lausanne, 19 et 20 mai
* Cette Bible est conservée en partie à Lausanne dans deux mss. datés de 1458 et 1462. (U 985 et 986) Une copie datée de 1474 se trouve à Genève. Cf. Catalogue de Senebier, p. 302,
vost de Lausanne et escript par la main de moy Servion \ * — Là s'est borné son rôle. Il n'a pas, comme le dit Gaullieur \ traduit la Bible tout entière en langue vulgaire, ou, comme le dit Albert de Montet ^ traduit le Nouveau Testament en quatre volumes- *.
La Serna Santander, dans son < Mémoire historique sur la bibliothèque dite de Bourgogne, présentement bibliothèque publique de Bruxelles * >> faisant la liste des ouvrages dédiés à Philippe le Bon, ou compilés, copiés et translatés par son ordre, cite, sous le nom de Martin Le Franc, TEstrif de Fortune et de Vertu, le Champion des Dames, et les Chroniques de Hollande, traduites de Beka ^ Jean de Beka ^ a écrit une histoire des évêqucs d'Utrecht et des comtes de Hollande, allant de
* Ms. U 985, in-fol., papier et vélin; Lausanne, Bihl. cantonale.
* Jltsf. litt, de la Suisse franc, pp. 1 1 sq. ' Dict, Mog, art. Le Franc.
* Sur la Bible de Jean Servion voy. Samuel Berger, La Bible au moyen-âge Versions écrites en prose de langue d*oïl. Paiîs, Imprimerie nationale, 1884, in-8, pp. 198, 220, 300 et 430.
* Bruxelles, 1809, in-80, p. 15.
* M. Oskar Richter, s'appuyant sur ce passage de La Seina Santander regarde également Martin Le Franc comme le traducteur de Jean de Beka. (Diefranz, Litt, am Hofe der Herzôge von Burgund, Halle, 1882, in-8.)
' Jean de Beka naquit à Bois-le-Duc au commencement du XlVe siècle. D'abord chanoine du monastère de Saint-Martin à Utrecht, il se retira plus tard à l'abbaye d'Egmont où il composa sa Chronique.
690 à 1346'. Cette chronique, importante pour rhistoire des Pays-Bas, fut mise en français au XV^ siècle par un anonyme qui dédia sa traduction à Philippe le Bon ^ En voici la dédicace :
« A treshault, trespuissant et mon tresredoubté seigneur, monseigneur Phelippe par la providence divine duc de Bourgoingne, de Lothier, de Brabant et de Limbourg, conte de Flandres, d'Artois et de Bourgoingne^ Palatin de Haynau, de Hollande, de > Zeellande et de Namur, marquis du sainct Empire, seigneur de Frise, de Salins et de Malines, soit donnée paisible seignorie jusquez en fin par qui les princes régnent ; et de. par le translateur de ceste euvre, qui, pour cause de sa petitesse, nommer ne se doit, soit présentée et offerte honneur et révérence avec toute subjection et obéissance en tous ses commandemens sans contredit. Comme n'a pas long temps, par la grâce et plaisir de mon treshonnouré seigneur le conte de Bochem, je visitaisse aucuns ses volumes et livres ou chastel de la Vere en Zeellande, vint a ma main un petit livret qui se intituloit la Cronicque de Hollande, de Zeellayide et de Frise, composé en latin par honnorable clerc
* Continuée par un anonyme jusqu'en 1393. Chronicon continens res gestas episcoporum sedis Ultrajectinae et comitum Hollandise. Réimprimée dans les Veteris œvi analccta de Mattliseu?, t. V. (Ed. nov. m, pp. 1-407.)
* La Bibl. nat. possède deux exemplaires de cette traduction, les no 5613 et 9002. Cf. Gachard, Les Bibl, de Madrid et de f Escurial. Notices et extraits des mss. qui concernent Thist. de Belgique. Bruxelles, 1875, iïi-4°» P* 559*
Jehan de Beka. Lequel livret je regarday et leuz jusquez en fin, et en lisant congneus icellui faire mention de pluiseurs notablez et sains hommes, evesquez de Utrecht, et aussy de pluiseurs vaillans et vertueux princes, contes des diz contés et pays de Hollande, Zeellande et Frise, desquelz je scay estre venu et descendu mon dit tresredoubté seigneur le duc et son treschier et unique filz Charles, conte de Charrolois, qui en noblez et vertueux fais de ce costé ne fourlingnent pas. Ains Tun de long temps et l'aultre de nouvel esprouvés ont si grandement acreut leurs vertueusez vaillances que par toutes terres et royaumez la r renommée d'eulx est portée et divulguée a leur ^.'^ore et locnge. Ou nom et en l'honneur desquelz, je, indigne, au commandement du dit seigneur conte de Bochem mon maistre, pris plume et enchre et commencay, selon mon petit entendement et a Tayde d'aucuns plus expers de moy, escripre et transférer du dit langaige latin en langue françoise, au moins mal que j'ay peu, le dit chronique et histoire, sans muer le propos et entendement d'icellui. Priant a icellui mon tresredoubté seigneur qu'il lui plaise avoir aggreable la dicte translation, et pardonner a ma rudesse et ygnorance qui suis de tous ses serviteurs et subgez le moindre *. »
Il résulte de ce prologue que le traducteur était serviteur du « comte de Bochem » et sujet de Philippe le Bon. Il serait bien difficile d'ailleurs
* Bib. nat. ms. franc. 9002.
d'identifier au savant auteur du Champion des Dames cet anonyme si peu versé dans le latin qu'il a dû pour sa traduction se faire aider par de plus çxpers que lui. Tout cela nous éloigne bien de Martin Le Franc. L'un des manuscrits * de la version française des Chroniques de Hollande, conservé à la Bibliothèque nationale, renferme deux belles miniatures, dont la seconde nous montre Jean de Beka lui-même, tonsuré et vêtu en clerc, offrant, un genou çn terre, sa Chronique à Tévêque d'Utrecht et au prince de Hollande. Dans la première miniature, le traducteur, présentant sa traduction à Philippe le Bon, n'est pas vêtu comme un ecclésiastique, mais comme un homme d'armes quelconque, ayant l'épée au côté.
C'est par une faute d'impression que la traduction de la Chronique de Hollande a été attribuée à Martin Le Franc, page 1 5 du Mémoire historique sur la Bibl. de Bourgogne ; ce qui pourrait le faire croire, c'est que dans ce même ouvrage, page 112, La Serna Santander, parlant de Martin Le Franc et de SCS œuvres, ne cite que le Champion des Dames et l'Estrif de Forture et de Vertu, et ne dit mot de la traduction de Jean de Beka \
* Ms, 9002.
' Ce n'est pas du reste le seul ouvrage que Ton ait attribué gratuitement à Martin Le Franc. A. Baron, dans son Hist, abrég, de la litL franc, Bruxelles, 1841, in-80, t. I, p. 282 (et d'autres après lui), dit en parlant de notre poète : « On lui attribue le Renard Contrefait, formant une des branches du Renard, et les Gesta Romanorum. »