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CHAPITRE II

Le Champion des Dames.

Le Roman de la Rose dont le succès, pendant trois siècles, fut vraiment extraordinaire, a exercé sur la littérature française du moyen âge une influence immense et variée. Au nombre des éléments nouveaux qu'apportaient Guillaume de Lorris et Jean de Meun , il ne faut pas faire figurer, comme le font généralement nos manuels d'histoire littéraire, Tallégorie et le songe, ou la satire contre toutes les branches de la société et particulièrement contre les femmes. Allégorie ou satire, il n'y avait rien là de nouveau. Guillaume de Lorris lui-même nous renvoie au Songe de Scipion, type des visions du moyen-âge> et au Commentaire de Macrobe

Qui ne tint pas songes a lobes *.

Est-il besoin de dire qu'avant Guillaume de Lorris, on trouve le goût de l'allégorie déjà très

* Rom, de la Rose, éd. Francisque Michel, t. I, p. i .

développé dans la littérature française, et faut-il citer les poèmes de Raoul de Houdan, par exemple^ ou bien, remontant jusqu'à la littérature latino-chrétienne, rappeler la Psychomachie de Prudence dont les personnages sont la Foi, la Pudeur, l'Honnêteté, l'Humilité, le Jeûne, la Sobriété, la Luxure, le Jeu, la Fraude, la Volupté, la Raison, l'Hérésie, etc.?

Cependant, il reste indiscutable que si le Roman de la Rose n'a pas introduit l'allégorie dans la littérature française du moyen-âge, il y a tout au moins donné une impulsion formidable. Après Jean de Meun tous les poèmes auront un songe pour cadre et seront allégoriques. Dans les premiers vers du Pèlerinage de la Vie humaine, Guillaume de Deguilleville ^ constatant cette influence du Roman de la Rose, nous apprend que si son Pèlerinage est un songe c'est par imitation du poème de Guillaume de Lorris et de Jean de Meun.

... Bien croi que ce fut la chose Qui plus m'esmut a ce songier Que cy après vous veuil nuncier ^

* Guillaume de Deguilleville, moine de Citeaux et prieur de Chaalis, mourut vers 1360. Il écrivit le Pèlerinage de la vie humaine, le Pèlerinage de l'âme et le Pèlerinage de Jèsus-Christ, trois songes, dont s'inspira John Bunyan dans son Voyage du Pèlerin. Voy. Goujet, IX, 72; Hist. litt, XXIV, 511, 542; Hill, The ancient pœm of Guillaume de Guillevilk entitUd : U Pèlerinage de f homme f compared with the Pilgrim's Progress. London.

* Goujet, IX, 72. Bib. nat. ms. franc. 824, fol. i.

Quant à la satire contre les femmes, elle est au moyen-âge un des lieux communs de la littérature. Durant des siècles, les femmes y sont brutalement et grossièrement attaquées dans de grands poèmes comme dans des pièces plus courtes et moins importantes, mais très nombreuses. Des causes diverses [ ont feit naître cette débauche de satire. Et d'abord 1 mentionnons rapidement Tinfluence des littératures I anciennes, grecque et latine, dans lesquelles, à plus d'une reprise, les femmes sont attaquées avec une violence que ne dépasseront pas leurs plus grossiers adversaires du moyen-âge. On connaît les vers dans lesquels Simonide d*Amorgos nous apprend comment Zeus a créé la femme malpropre- deJa-truie, la rusée du renard, la femme inégale et changeante de la mer, la femme laide et malicieuse du singe, j d'autres enfin d'un cheval, d'un âne, d'une belette, .' d'un renard, d'un chien, et, par bonheur aussi, ^. d'une abeille*. La comparaison des femmes à des animaux se retrouve au moyen-âge dans plusieurs pièces, le Blasme des femmes, et le Chastiemusard par exemple *. Jean de Me un compare la femme au chat ', ce que fait aussi Vilain-peiiser dans le Champion des Dames *.

Outre Simonide d'Amorgos, nommons, en passant, Euripide et Aristophane, qui, comme on sait,

* Bergk, Pœtae fyr. grœci, t. II, p. 738, no 7.

* Voy. GiomaU storico délia ktt, UaUaTM, t. VII, p. 432. ' Rom, de la Rose, éd. Michel, t. I, p. 330.

* Ms. 12476, fol. 30 ro ; éd. 76 ro.

ne ménagèrent pas les femmes, mais que Juvénal dépassa, s'il est possible, en invectives et en railleries. Jean de Meun, s'inspirant de nombreux passages de la satire VP, nous rapporte, entre autres, les mots de Juvénal sur la < prode famé > :

Rara avis in terris nigroque simillima cycno ^

et sur la femme chaste :

Tarpeium limen adora Pronus et auratam Junôni caede juvencam.

Si tibi contigerit capitis matrona pudici \

et nous cite les vers à Postumus qui va se marier :

Postunms, vues-tu famé prendre ?

Ne pues-tu pas trover a vendre Ou hars, ou cordes, ou chevestres.

Ou saillir hors par les fenestres Dont Ten puet hault et loing veoir, Ou lessier toi d'un pont cheoir ' ?

^ Juvénal, Sat, VI, vers 165 ; /^om, de la Rose, éd Michel, t. I,

C'est oisel clersemé en terre, Si legierement congnoissable, Qu'il est au cine noir semblable.

* Juv. Sat, VI, 47-49 ; Rom, de la Rose, éd. Michel, t. I,

Se tu trueves chaste moillier, Va t'en au temple agenoillier, Et Jupiter enclin aore, etc.

' Rom, di la Rose, éd. Michel, t. I, p. 290 ; Juv. Sat, VI, V. 28-32.

Ailleurs, Jean de Meun fait allusion au traité perdu de Théophraste sur le mariage * :

Ha ! se Theofrates creusse,

Ja famé espousée n'eusse ;

Il ne tient pas home por sage

Qui famé prent par mariage,

Soit bêle, ou lede, ou povre, ou riche ^

Le droit romain, dont les clercs du moyen-âge étaient imbus, exerça une influence d'un autre genre. La femme, à cause de sa « fragilité », y est tenue dans une tutelle perpétuelle. — Dans un ouvrage important de la fin du XIV® siècle, le Songe du Verger, on peut lire le résumé curieux de toutes les accusations portées par les juristes contre les fem- Ines. L'auteur, après nous avoir préalablement averti que rien au monde, pas même le vent ^ n'est plus léger et plus inconstant que la femme, nous apprend que « en droit > elle a c neuf mauvaises conditions », qu'il énumère en s'appuyant sur des lois diverses dont il cite chapitres et paragraphes. Voici ces

^ Sur le De Nuptiis de Théophraste, voy. la lettre de saint Jérôme à Jovinien, cf. Jean de Salisbury, Policrat,, lib. VIII, cap. XI.

* Rom. de la Rose, éd. Michel, p. 284.

' Sur l'inconstance et la légèreté des femmes, cf. les vers suivants que l'auteur du Songe du Verger cite en partie :

Quid levius vento ? flamen. Quid flamine ? ventus. Quid vento ? mulier. Quid muliere .'' nichil.

« neuf conditions >, dépouillées de leur appareil juridique :

« Premièrement, une femme de sa propre nature procure son dommaige.

Secondement, les femmes de leur propre nature si sont très avères.

Tiercement, leurs voulentez si sont très soubdaines.

Quartement, femmes de leur propre voulenté sont mauvaises.

Quintement, elles sont jangleresses de leur propre nature. Lege I, § 6, digest. de postul. qui parle d'une femme laquelle estoit appelée Calphurnia a laquelle la babellée pourroit assez estre comparée.

Derechief, femmes sont réputées d'estre faulses et pourtant selon droit civil une femme ne peut pas estre receue en tesmoing ou testament.

Derechief, une femme fait tousjours le contraire de ce que on lui commande faire.

Derechief, les femmes si allèguent voulentiers et racontent leur propre vitupère et honte.

Derechief, elles sont caultes et malicieuses, et pour ce dit une loy que chascun doit estre content s'il peut départir de leur contraire sans perte et sans gain.

Et pourtant . monseigneur sainct Augustin disoit que femme est une beste qui n'est pas ferme ne estable, elle est hayneuse a la confusion de son mary, elle est nourrissante de mauvaistié, et si est commencement de tous plaitz et de toutes tansons et si trouve voye et chemin de toute iniquité. Je ne

dy pas toutesfoys qu'il ne soit aucune bonne femme, mais elles sont cleres semées K *

Le christianisme et les Pères de TEglise, enfin, exercèrent sur la condition des femmes au moyenâge une influence immense, ' mais trop complexe pour en faire Thistoire ici. Bornons-nous à remarquer que, d'après la doctrine générale des Pères, le célibat est de beaucoup supérieur au mariage. Saint Paul déjà avait dit : « Celui qui marie sa fille fait bien, et celui qui ne la marie pas fait mieux \ > Pour les Pères, le mariage est un mal, conséquence du péché de la première femme, et, sans cette faute d'Eve, Dieu aurait pourvu autrement que par le mariage à la conservation de l'espèce humaine.

En rabaissant le mariage, on rabaissait la femme. Les écrits des P<^res sont remplis d'invectives contre toutes les femmes, et contre Eve en particulier \ et c'est là qu'au moyen-âge les adversaires du sexe féminin et du mariage iront chercher des arguments.

Comme on devait s'y attendre, ces attaques répé-

* Le Songe du Vergier, lequel parle de la disputacion du clerc et du chevalier, éd. de Paris, par Le Petit Laurens (pour Jehan Petit), in-fol. goth. (vers 1500), chapitre 142. Cf. Laboulaye, -^^• cherches sur la condition des femmes, Paris, 1843, p. 460. Gide, Etude sur la condition privée de la femme, Paris, 1867, P* 520.

* Corinth, VIII, 38.

^ Tertullien surtout se fait remarquer par sa violence. Ecoutezle parler de la femme dans le De cultu fœminarum : « Tu es Diaboli janua, tu es arboris illius resignatrix, tu es divinae legis prima desertrix, tu es quae eum persuasisti, quem diabolus aggredi non valuit. Etc. Migne, t. I, lib. I, cap. I, col. 1305.

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tées et toujours violentes provoquèrent des panégyriques enthousiastes du beau sexe, d'autant plus enthousiastes et exagérés que les attaques étaient plus outrées. Remarquons cependant que les invectives sont plus nombreuses que les louanges, et comme s'il était plus facile d'attaquer les femmes que de les défendre, généralement mieux écrites et plus spirituelleslf^. Paul Meyer a réuni quelques titres de ces pièces pour ou contre les femmes, dans le tome VI de la Romania \ contre : La blastange des femmes, La comparaison de la pie et de la femme, Li epystle des famés ^ L'évangile as famés, ^ ( > , "kh Le blasme des famés ; pour : Le bien des tamës^ Le dit des femmes.

Jean de Meun donc n'innovait pas en attaquant les femmes ; mais le succès du Roman de la Rose allait donner à cette satire un retentissement immense.

Après Jean de Meun, un autre grand adversaire des femmes, Matheolus-le-Bigame, s'en prendra surtout au mariage.

Désormais, pendant tout le reste du moyen-âge, au XIV®, XV^, et au XVI® siècle encore, Jean de . Meun et Matheolus, ces deux clercs, vont en quelque sorte incarner la satire contre les femmes. Ils inspireront, plus ou moins directement, un nombre considérable de petites pièces ; on les invoquera, on les citera, on les réfutera ; les adversaires des femmes

' Cf. Bull, des anc, textes, I, 44.

leur emprunteront des arguments, les partisans du beau sexe les anathématiseront.j Au milieu du -XV^ siècle, Martin Le Franc se prendra avec vivacité et à maintes reprises, à Jean de Meun et à Mathiolet : dans le Champion des Dames, il se verront réfutés et couverts d'injures par Franc-Vouloir, admirés et comblés d'éloges par le lieutenant de Malebouche.

Mais, avant Martin Le Franc, dans les premières années du XV® siècle, Christine de Pisan avait déjà pris en main la cause des femmes, et ses arguments tout remplis d'éloquence et de bon sens, se retrouvent parfois dans le Champion des Dames. Je crois donc qu'il ne sera pas inutile, pour bien comprendre l'important poème de Martin Le Franc, de remonter jusqu'au Roman de la Rose et au Livre de Matheolus, de raconter brièvement les efforts de Christine de Pisan, et de passer en revue une partie des pièces nombreuses qui parurent au XV® siècle pour ou contre les femmes. On comprendra mieux le Champion des Dames, une fois replacé au milieu du débat que Martin Le Franc a rédigé d'une façon si complète dans ses 24000 vers.

§ I. Jean de Meun et Matheolus.

Il faut, en ce qui concerne la satire contre les femmes, distinguer avec soin dans le Roman de la Rose la première partie de la seconde. Les quatre premiers mille vers ne contiennent absolument rien

qui puisse offenser le sexe féminin ; tout, au contraire, nous montre dans Guillaume de Lorris un admirateur respectueux des femmes, un champion de Tamour vrai contre les faux amants, ayant le droit de dire en parlant de son poème :

Ce est li Rommanz de la Rose, Ou Tart d*amors est tote enclose \

C^est bien en effet un poème amoureux, dans lequel n'entrent ni la satire ^ âpre, ni les grossièretés de langage du continuateur. Voici, par exemple, quelques vers, tirés des conseils du dieu d'Amour à l'Amant, dont Jean de Meun n'a guère fait son profit :

Apres, garde que tu ne dies Ces ors moz ne ces ribaudies 5 Ja por nomer vilaine chose Ne doit ta bouche estre desclose :

Je ne tiens pas a cortois homme, Qui orde chose et lede nomme.

Toutes famés sers et honore, D'eles servir poine et labore ; etc. ^

Aussi quand, plus tard, au XV^ siècle surtout, le Roman de la Rose sera hardiment attaqué par les défenseurs des femmes, ceux-ci auront soin de

* Ed. Michel, t. I, p. 2.

* Voy. cependant les vers qui décrivent Papelardie, éd. Michel, I, p. 14.

' Ed. Michel, t. I, p. 70.

mettre à part Guillaume de Lorris, et de faire retomber toute leur colère sur Jean de Meun seul. Le Giroufflier aux Dames * est, à cet égard, un exemple curieux et qui nous fait bien voir quelle distinction fort nette on établissait entre les deux auteurs du fameux poème. Dame Raison, instruisant, dans le Giroufflier, le procès des « facteurs > du Roman de la Rose, accable Jean de Meun de reproches et d'injures :

Très maulvais mensongier, Comment as-tu jamais ousé songier Que dames soyent, ainsi que tu as dit, Toutes infâmes, en ton livre mauldit. etc.

Guillaume de Lorris, sous le nom d'Entendement, affirme qu'il a toujours été plein de respect, de zèle et de dévotion pour les dames et déclare qu'il aurait terminé le Roman de la Rose à leurs louanges, si une mort prématurée ne l'en eût empêché.

La fin seroit que en dame parfaicte N'eut oncques mal, ne villanie faicte.

Et le bon Guillaume, complice involontaire de Jean de Meun, nous apprend que, dans le royaume des ombres, le dénouement brutal et grossier de son continuateur l'a rempli de remords :

Mais, Dieu mercy, devant Dieu ay rendu Le jugement de mon intention, Et devant luy est l'absolution.

* Montaiglon, R-ec, t. XIII, pp. 240-280.

Tout change avec Jean de Meun. S'emparant de rinnocent poème de Guillaume de Lorris, Clopinel donne libre essor à sa verve sarcastique, et personne, pas même le roi, n'est épargné. Les femmes sont particulièrement maltraitées : Jean de Meun met les médisances et les grossièretés qu'il leur destine dans la bouche de quatre personnages, dame Raison, le Jaloux, la Vieille et Genius, personnages qui encourront au XV® siècle la réprobation des honnêtes gens.

C'est dame Raison, par exemple, qui donne aux amoureux le conseil de se jouer des femmes et de leur affection, et qui prononce ces deux vers si souvent reprochés à Jean de Meun * :

Car adès vaut il miex, biau mestre, . Décevoir, que deceus estre ^

^ Voy. Gerson, Songe du Roman de la Rose, ms. fr. Bibl. nat. 1797 ; cf. également Joannis Gersonii responsio ad scripta cujusdam errantis (Pierre Col.), Opéra, Antw. 1706, in-fol., t. IH, col. 293. Voy. les Lettres de Christine de Pisan à Jean de Montreuil et à Pierre Col (Bib. nat. mss. fr. 604 et 835).

* Ed. Michel, t. I, p. 145. — Le poème de Guillaume de Lorris d'un « art d'amour » devient une sorte d'art de tromper les femmes. C'est ce qu'avait déjà vu Martin Le Franc (ms. 12476 fol. 51 ro):

Meun assez et trop vous monstre La manière de les happer.

Et donne remède alencontre Quant elles veulent eschapper.

Qui voulez femmes attrapper, Lisez son livre! Si scaurez Tendre les filez et jupper Aprez elle, et en aurez.

La conclusion du long discours de dame Raison * est qu'il faut fiiir l'amour comme la peste. Malheur à ceux qui se laissent prendre : ils se perdent corps et âme ^

Au cours de son interminable plaidoyer, tout entière à sa haine contre l'Amour qu'elle attaque avec une verve intarissable, dame Raison laisse échapper, par deux ou trois fois, certains mots dont le i*éalisme ordurier offense les chastes oreilles de l'Amant. Celui-ci, alors, reproche en termes assez vifs à dame Raison la grossièreté de son langage, indigne d'une « cortoise pucele > et d'une « prode famé ^ ». Raison répond qu'il faut appeler les choses par leur nom et qu'il n'y a pas de mal à nommer ce que Dieu a créé. A quoi l'Amant réplique :

Les mos au mains ne fist il mie Qui sunt tuit plains de vilonie *.

Il n'est pas possible de rapporter ce débat, dans lequel Jean de Meun, se moquant de la religion, a mêlé sans scrupule le sacré au profane le plus leste.

Au XV® siècle, Gerson dans le Songe du Roman de la Rose attaquera dame Raison et les paroles impies qu'elle prononce ; Christine de Pisan, dans sa polémique avec Jean de Montreuil et les frères

* Ed. Michel, t. I, pp. 139-240.

^ Ed. Michel, t. I, p. 156.

^ Ed. Michel) p. 230.

* Ed. Michel, p. 232.

Col, reprochera à Jean de Meun tout ce discours « déraisonnable » mis par ironie dans la bouche de Raison ; plus tard, Martin Le Franc reprendra la discussion de dame Raison et de TAmant au sujet des libertés de langage qu'un honnête homme peut se permettre et citera textuellement plusieurs vers et passages de ce débat.

Les attaques de dame Raison contre les femmes ne sont rien à côté des violences du Jaloux *. Celuici s'acharne à prouver qu'il n'y a pas sur la terre une seule femme vertueuse. Lucrèce et Pénélope auraient cédé, dit-il, si leurs galants avaient su s'y prendre. Au reste, il n'y a plus de Lucrèce, ni de Pénélope :

Si n'est-il mes nule Lucrèce, Ne Pénélope nule en Grèce, Ne prode famé nule en terre l

C'est alors que le Jaloux, sur l'autorité de Valère- Maxime, prononce ces vers bien connus :

Prode famé, par saint Denis,

Dont il est mains que de fenis, etc. ^

Il cite Théophraste et Juvénal, et nous raconte les histoires d'Abailard et d'Héloïse, de Samson et de Dalila, d'Hercule et de Déjanire. Plus il parle

* Ed. Michel, t. I, pp. 280-312.

^ Ed. Michel, p. 287.

^ F i. Michel, p. 288.

et plus il se fâche. Après avoir crié les fameux vers :

Toutes estes, serez, ou fûtes, etc. \

furieux, il tombe sur sa femme à bras raccourcis, la roue de coups et l'assommerait sans l'interventiondes voisins ^.

Quant à la Vieille ^ elle donne à Bel-Accueil des conseils, imités et même parfois traduits d'Ovide *, qui par leur cynisme ont provoqué l'indignation de tous les lecteurs sérieux du Roman de la Rose *. Pour illustrer ses instructions, qui peuvent se résumer dans ce vers :

Toutes por tous et tous por toutes ®,

* Ed. Michel, t. I, p. 304.

^ Ce rôle du Jaloux, très populaire au moyen-âge, a été imprimé à part. Voy. Montaiglon, AV., t. III, pp. 162-167; ^^ ^^ mania, t. VI, p. 449.

^ Ed. Michel, t. II, pp. 67-122.

* Martin Le Franc l'appelle « Ovide le baveux », ms. 12476, fol. 74 vo.

* « Beau sire Dieux! quel horriblcté, quel deshonnesteté et divers reprouvés enseignemens, il (Jean de Meun) recorde ou chapitre de la Vieille ! Mais, pour Dieuj qui y pourra notter fors ennortemens sophistes tous plains de laidure et toute vilaine mémoire. Hahay! entre vous qui belles filles avez et bien les desirez a introduire a vie honneste, bailliez leur, bailliez et querez le Romant de la Rose, pour apprendre a discerner le bien du mal, que dis-je, mais le mal du bien! » LettTC de Christine de Pisan à Jean Johannes (Jean de Montreuil) ; mss. fr. Bîb. nat. 604 et

« Ed. Michel, II, 103. — Cf. que dit Martin Le Franc de la

la Vieille raconte l'histoire de Didon qui se tua à cause d'Enée, celle de Philis qui, lasse d'attendre Démophon, se pendit, de Paris qui abandonna Oenone, de Jason et de Médée.

Dame Nature S la « chamberière » de Dieu ^ désolée de la perversité des hommes qui méprisent ou avilissent l'amour, fait sa plainte à son prêtre Genius. Celui-ci la console de son mieux, et, sans raison, déverse un flot d'injures sur les femmes, qu'il compare à des serpents.

Fuies, fuies, fuies, fuies, Fuies, enfans, fuies tel beste...

Enfans qui coilliés les floretes.

Et les freses fresches et netes, Ci gist li frois serpens en l'erbe ^ etc.

Mais, bientôt, il se contredit, et, oubliant ces vers dans lesquels il recommande de fuir les femmes, il

Vieille et de ses enseignements: ms. 12476, fol. 87 ro ; éd. fol.

240 sqq.

Toutes pour tous ! Vierge royne !

C'est parlé amoureusement.

Dames, escoutez la doctrine, Retenez cest ensengnement!

Ha! Jan de Meun grandement Tu as failly, ce m'est advis, etc.

* Ed. Michel, t. II, pp. 179-315.

* Ed. Michel, p. 196. Martin Le Franc appelle également Nature « chamberière » de Dieu ; ms. 12476, fol. 56 ro; éd. 151 vo.

Nature sui, la grande mère,

La grande ouvrière de sens plaine,

Chamberière du très hault perc.

^ Ed. Michel, t. II, p. 190. Vers traduits de Virgile, Eglog.

ni, 92.

\ I promet le paradis * à tous ceux qui accomplissent les « euvres de Nature » et excommunie ceux qui ne font rien « pour Tespèce continuer * >.

Jean de Meun, après avoir rais un acharnement opiniâtre à dire des femmes tout le mal possible, cherche ensuite à s'excuser pour garder « son honneur et son bon loz ^ ». Il demande un hypocrite pardon de ses grossièretés à l'égard du pauvre sexe féminin :

Car nus ne doit famé despire,

S'il n'a cuer des mauves le pire *.

* « Mais se mieulx veulx ouir descripre paradis et enfer, et par plus soubtilz termes et plus haultement parler de théologie plus proffitablement, plus poétiquement et de plus grant efficace, lis le livre que on appelle le Dant, ou te le fais exposer pour ce

\ que il est en langue florentine souverainement dite. La, orras

aultre propos mieulx fondé, plus soubtilement, ne te desplaise, et ou plus tu porras profiter que en ton Romant de la Rose, et cent fois mieulx composé, ne il n'y a comparaison, ne t'en courouces. » Lettre de Christine de Pisan à Pierre Col (Bib. nàt. ms. fr. 835).

* Ed. Michel, t. II, p. 285. Christine de Pisan déjà avait relevé cette contradiction dans les paroles de Genius. {^Lettre à Jean de Montreuil). — Gerson {Pision, ms. fr. 1797, fol. 17), à propos de dame Nature, accuse Jean de Meun d'avoir copié Alain de Lille : « Vray est que ceste ficcion poétique fut corrumpuement estraite du grant Alain en son livre qu'il fait de la plainte nature (De planctu naturae). Car aussi très grant partie de tout ce que fait nostre fol amoureux n'est presque fors translacion des diz d'autrui. Je le scay bien, il estoit humble qui daignoit bien prendre de ses voisins, et se ournoit de. toutes plumes, comme de la cornaille dient les fables »,

^ Ed. Michel, t. II, p. 142.

* Ed. Michel, t. II, p. 145.

Puis, s'adressant à toutes les dames et demoiselles, il les prie de bien vouloir passer avec indulgence sur certaines paroles du Roman de la Rose trop libres ou trop hardies, et donne de sa conduite une explication bien curieuse. Ce n'est ni par méchanceté, ni par haine qu'il s'est exposé aux colères et aux ressentiments du beau sexe, c'est par amour de la science uniquement :

Car il fait bon de tout savoir ^

Et pour se disculper plus complètement encore, Jean de Meun essaie de faire retomber sur d'autres le châtiment que lui seul mérite :

... As actors vous en prenés, Qui en lor livres ont escrites Les paroles que j'en ai dites

Il a recours également à une autre excuse, qui se retrouve chez presque tous les adversaires du sexe féminin : les satires qui remplissent le Roman de la Rose ne s'adressent qu'aux mauvaises femmes ; Jean de Meun fait, avec plaisir, une brillante exception pour les bonnes. Mais il s'empresse d'ajouter que

* Ed. Michel, t. II, p. 145.

^ Ed. Michel, t. II, p. 145.

de ces dernières il n*a jamais pu en trouver *, Salomon non plus ^'J^

C'est là une comédie grossièrement jouée et à 1 iquelle il paraît difficile de se laisser prendre. Cependant, à la fin du XTV® et au XV^ siècle, il sera :enu grand compte à Jean de Meun de ces excuses qui n'en sont pas. Enfin, autre circonstance atténuante, Clopinel était jeune quand il a composé le Roman de la Rose et il s'en est repenti plus tard dans son Testament ^ Pour un pécheur repentant, il est rare que le pardon se fasse attendre. Ecoutez comment Gerson, tonnant contre le Roman de la Rose, parle de Jean de Meun : « Si scirem ipsum non egisse pœnitentiam, non potlus rogarem pro eo quam pro Juda; et augmentant hi qui in malo eu m

* C'est ce que dit aussi l'auteur d'une pièce satirique, publiée, d'après un ms. de Genève, par M. Eug. Ritter {Poésies des X/l'e et XVg siècles. Genève, 1880, pp. 14 et 15) : Il faut chérir et honorer la bonne femme : « Or la querez en ung chault four. >

^ Ed. Michel, t. I, p. 329.

^ Du moins c'est ce que Christine de Pisan et Gerson ont conclu d'un passage du Testament dans lequel Jean de Meun nous apprend qu'il a fait en sa jeunesse « maint dit par vanité ». Pierre Col {Lettre à Christine, mss. fr. 835, 1563) prétend que ce passage ne s'applique pas au Roman de la Rose, mais à des ballades, rondeaux, virelais de Jean de Meun, aujourd'hui perdus. A quoi Christine répond qu'il est bien extraordinaire qu'une partie des œuvres du célèbre Clopinel se soit perdue, et que, du reste, dans le prologue de la Traduction de Boèce (Consolation de Philosophie) où Jean de Meun passe en revue tous ses ouvrages, il ne parle ni de ballades, ni de rondeaux, ni de virelais.

legunt pœnam suam, si est dâmnatus, vel in Purga- . torio ^ > yu • Jean de Meun fut un pécheur repentant, Matheo-

/ lus un pécheur endurci. Pour ce dernier, comme pour son devancier, on n'eut jamais de pardon généreux; lui et son livre furent condamnés sans pitié et sans appel. Cest que, implacable dans sa haine contre les femmes et le mariage, Mathiolet le Bi- / game dépassa en invectives Jean de Meun lui- | même, sans avoir, comme celui-ci, l'excuse de la ] jeunesse irréfléchie et moqueuse.

Le clerc Matheolus, né à Boulogne -sur- Mer, épousa une veuve, et tomba, par le fait, au rang des bigames, c'est-à-dire perdit ses privilèges de clergie.lMM. Morand et Tricotel ^ qui se sont Ion- ( guement occupés de Matheolus, ont cru, pour ex- ' pliquer le surnom de Bigame, qu'il s'était marié deux fois ; certains passages des Lamentations, en

' Gerson pardonne à Jean de Meun, mais regrette que ce poète n'ait pas, dans sa jeunesse, mieux employé son t lient « Helas, bel amy et soubtil clerc, hclas ! et n'estoit il assez de fols, n*estoient donques assez folz amoureux au monde sans toy mettre en la tourbe, n'y avoit il qui les menast et aprist en leur folie, sans ce que tu te donnasses leur capitaine ducteur et maistre ? Fols est qui foloie, et folie n'est pas sens ; trop veult estre blasmé qui se diffame et prend l'office d'un diffamé. Pour vray, tu cstoies digne d'autre maistrize et d'autre office. » Vision de Gerson, ms. fr. 1 797.

* Franc. Morand, Btdktin du Bibliop., Xe série, 1851-1852, pp. 375-398; (Boulognc-sur-Mer, 1851, in-80;) — Ed. Tricotel, id., 32e année, 1866, pp. 491-514, 552-566, 604-616.

effet, dans lesquels Matheolus tonne contre les veufs qui reprennent femme, sembleraient justifier ce point de vue. M. Gaston Paris ^ a montré que Matheolus s'est marié avec une veuve, ce qui suffisait pour lui faire perdre ses privilèges, les clercs épousant des veuves et les clercs mariés deux fois étant dans les canons mis sur le même pied et passibles des mêmes peines ^.

Nous avons déjà remarqué que, dans les premiers siècles du christianisme, TEglise a montré une grande répulsion pour le mariage qu'elle regardait comme la conséquence du péché d'Eve. En 305 (ou 306), le 33<î canon du concile d'Elvire (en Espagne) prescrivait le célibat à tous les ecclésiastiques employés au service de l'autel, aux évêques, prêtres et diacres. Cette prescription fut renouvelée dans le premier canon du concile de Néo-Césarée (entre 314 et 325). Quant aux laïques et aux clercs mineurs, puisque le mariage est un mal nécessaire, il leur était permis de se marier, mais une seule fois. Les secondes noces n'étaient pas bénies par l'Eglise, et si un prêtre les bénissait il était puni ^

Cette loi, qui était dure, souleva des protestations. M. Mussafia a publié, d'après un manuscrit de Pavie, dans les Sitzungsberichte de l'Académie

* Romania, XVI, p. 408, note i.

* Voy. Corpus Jtiris Canonici (Leipz. 1881, t. II) : De bigamis non ordinandis, liv. I, pp. 146 sqq. ; De clericis conjugatis, liv. III, p. 458 sqq; De secundis nuptiis, liv. IV, p. 730 sqq.

^ Corp.juris can., II, p. 730 : « Secundse nuptiae non benedicuntur, et benedicens puniendus est. »

de Vienne S une petite pièce de 158 vers octosyllabiques, intitulée Le Dit de Bigamie. L'auteur, Jehan Pitart ^ y prétend que se marier deux fois, comme lui-même a fait, est légitime et naturel. Pourquoi donc Dieu a-t-il institué le mariage ? Et certes, ajoute-t-il, certains clercs feraient mieux de : se marier deux fois ou même trois fois et de vivre honnêtement.

Jehan Pitart raisonnait avec un bon sens que i nous cherchons en. vain chez Matheolus. Ce der- \ nier, de ce qu'il a perdu ses privilèges de clergie, ne s'en prend pas à la loi, comme cela serait naturel ; évidemment aveuglé par la colère, il décharge toute sa rage, sur le mariage d'abord, puis sur sa femme qui n'en peut mais, et sur toutes les femmes qui en peuvent moins encore. Il proteste, il est vrai, mais en passant seulement, contre le décret du pape Grégoire, qui enlève aux bigames toute < joye terrienne ^ ». Mais ce n'est pas le pape Grégoire, c'est sa femme qui est cause de tout le mal.

Matheolus, rejeté hors de l'Eglise par son union

' T.LXIV, 1870, pp. 585-590.

* Il se nomme en acrostiche.

^ Grégoire X publia en 1274 la collection des constitutions du concile de Lyon, dont voici le can. XVI : Altercationis antiquae dubium prjesentis declarationis oraculo decidentes, bigamos omni privilegio clericali dcclaramus esse nudatos, et cœrcitioni fori saecularis addictos : consuetudine contraria non obstante. Ipsis quoque sub anathemate prohibemus déferre tonsuram vel habitum clericalem. » Voy. Mansi, t. XXIV, col. 9 1 , § XVI, De bigamis.

avec. une veuve, a écrit, pour se venger des femmes et du mariage, un poème en vers latins, intitulé Lamentatio ou Liber Infortunii, divisé en quatre livres, aujourd'hui perdu. Un certain Jean LeFèvre, originaire de Ressons-sur-Matz \ le traduisit en vers français vers le milieu du XIV^ siècle. La traduction fit oublier Toriginal ^.

Inutile de faire ici une analyse détaillée de ce poème de 10118 vers. M. Tricotel en a fait une très complète et très exacte dans le Bulletin du Bibliophile ^ Voici, cependant, à titre de spécimen, quelques vers du Livre de Matheolus :

Or ay je prins veufve a mariage Oui contre moy froncist et gfouce ; A toutes heures me courrouce, A chascun mot chetif me nomme ; Par elle suis fait chetif homme.

Certes trop est mauvaise beste :

Je la crain plus que la tempeste. En mariage est la coustume Que tout vertist en amertume, etc.

Matheolus se lamente d'abord longuement sur

* Arrondissement de Compiègne, départ, de l'Oise.

^ Le Livre de Matheolus fut imprimé plusieurs fois à la fin du XVe et au XVIe siècle. M. Ed. Tricotel en a donné une nouvelle édition, tirée à un petit nombre d'exemplaires ; Bruxelles, impr. Mertens (pour J. Gay), 1864, in-12. — Les citations que je fais du Livre de Matheolus sont tirées de l'édition non chiffrée de Lyon, Ol. Arnoullet, in-4 goth., s. d. (Bib. Nat. Rés. Y, 4420).

* 32e année, 1866, pp. 552 sqq.

ce qui lui tient le plus au cœur, ses privilèges per- j \ dus : une chose, entre toutes, paraît le toucher beaucoup, c'est d'avoir affaire à des juges laïques. Ensuite il nous raconte comment il a rencontré Perrette, sa femme, et s'est laissé prendre à ses charmes, charmes trompeurs et de courte durée. Il eût mieux valu, certes, rencontrer la tête de Méduse. Passant au mariage, Mathiolet décrit, avec une grande richesse d'imagination, tous les maux qu'il procure à l'homme ; et il émaille son récit d'histoires assez libres, celles de La Femme de Guy et Simon , de Sebille et Verris, de Framery et sa femme, de Salomon, d'Aristote, de Calphurnie, du Mari qui a pondu un œuf, de Galatée, de Clément et sa femme Berthe, du Diable et du Médecin, etc. Tel est, dans ses grands traits, le Livre de Matheo- \ lus le Bigame, composé et envoyé par c toute France », comme dit le prologue, afin

Que nul, si n'ait au corps la rage, Ne se mette en mariage ', Et mesmement par bigamye.

Jean Le Fèvre avait mis en français les « beaux vers » de Matheolus pour faire en quelque sorte œuvre de charité, en montrant aux hommes ce qu'est le mariage et ce que sont les femmes : car, lui aussi, comme le Bigame, ay>iit « cause d'espandre lermes » ; il s'était marié, ce qui lui faisait dire :

* Manque une syllabe.

Mieulx me vaulsist dedans l'Isère Ou dedans Seyne estre noyez.

Est-ce que sa femme réussit à lui faire voir dans le mariage autre chose que les misères et les en-

i ^uis dont parle le Bigame ? Nous ne savons pas.

' Mais lui-même nous apprend que, se repentant d'avoir contribué au succès d'un livre aussi généralement réprouvé que les Lamentations, pour racheter

I sa faute et se réhabiliter aux yeux des femmes et

/ des honnêtes gens, il composa un Rebours de Matheolus \ Ce Rebours, appelé aussi Livre de Liesse ^ commence bravement par ces vers :

De femmes sommes tous venus, Autant les gros que les menus ; Pourquoy celluy qui en dit blasmc Doit estre réputé infâme ^.

\ Jean Le Fèvre regrette d'avoir autrefois mal parlé des femmes et du mariage ; il ne faisait alors, ce qui Texcuse, que traduire « Matheolulle ». Contrit et repentant, il met sa plume au service des dames et entreprend leur apologie. Il n'est rien en effet qui n'ait son contraire :

Les espines sont près des roses, Aussi est l'ortie poignant Jouxte l'herbe souefve joignant.

^ M. Morand, ouv. cit., ne croit pas que le Rebours soit l'œuvre de Jean Le Fèvre. Tricotel a montré le contraire.

^ Cf. Ad. Keller, Ronrvart, (1844), PP- 3^8-379.

^ Edit. de Michel Le Noir, Paris, 15 18, in -4 goth. de 60 feuillets non chiffrés (Bib. Nat. Rés. Y, 4421).

Il intitule sa palinodie le « Traicté résolu » ou Livre du résolu en mariage, et il espère pouvoir montrer que loin d'être attaquées et vilipendées, les femmes doivent être aimées, louées et honorées. Et sans tarder, en (( procédant sommairement », il se met à réfuter Matheolus.

Voici quel est le procédé sommaire de Jean Le Fèvre : il reprend un à un les arguments de Matheolus, les expose en quelques vers souvent mot pour mot, et les réfute ; des histoires et des contes qui remplissent les Lamentations, il s'efforce de tirer une autre morale ; et, de temps en temps, mettant de côté toute controverse, il chante les louanges des femmes, comme Matheolus les couvrait d'injures. C'est bien là un rebours. Au Bigame, par exemple, qui faisait un reproche aux femmes d'avoir été créées d'un os, Jean Le Fèvre répond :

A ce que Mathieu nous assault, Et dit que femme parle hault Pour ce qu'elle est d'ung os fourmée.

Je dy tant plus doibt estre aymée % La chose quant elle est plus noble, / Aussi comme azur et sinople Vallent mieulx que charbon et croye.

Il n'est vivant que bien ne croye Que femme doibt avoir le los Pour ce qu'elle fut feicte de l'oz Et l'homme fut fait de la terre.

Il faut remarquer cependant que le Rebours ne suit pas l'ordre du Livre de Matheolus, et qu'en

^ So —

outre Jean Le Fèvre laisse de côté certaines allégations du Bigame qui vraiment ne sont pas dignes d*être prises en considération, qui « sont pou à croire ». Le Fèvre, dans tout son plaidoyer, fait preuve de beaucoup de zèle et souvent de bon sens, et réfute sans peine les arguments des Lamentations. Ecoutez-le répondre à Matheolus qui reprochait à Perrette, autrefois jeune et jolie, d'avoir vieilli et perdu ses charmes :

Ainsi va d'umaine figure,

La beaulté moult petit y dure,

Car il ne peult autrement estre.

Pour ce Mahieu qui estoit maistre

N*avoit cause ne action

D'en faire lamentacion, etc., etc.

Le Rebours se termine par ces vers :

A tant fineray mon propos

Jusqu'à ce que plus saige vienne

Qui ceste. matière soubstienne.

Si croy je que jamais finée

Ne sera ne déterminée ;

Car Venus est Tamour du monde,

Et avarice est trop parfonde.

Icy feray fin a mon œuvre.

Moult gaigne qui honneur recœuvre.

Le Rebours de Matheolus était une tentative intéressante faite pour défendre les femmes ; écrit par un ancien adversaire, ce plaidoyer aurait dû, semble-t-il, servir puissamment leur cause et avoir un grand retentissement. Il n'en fut rien ; jamais le

Rebours n'atteignit à la réputation du poème qu'il réfutait. Cette honnête rétractation pa3sa presqu 'inaperçue, et la renommée du Livre de Matheolus alla grandissante, en dépit des attaques de Christine de Pisan * et de Martin Le- Franc ^. ; ' ^/* On fit du Livre de Matheolus une sorte de résumé intitulé la Grant malice des femmes '.

* Dans la Cité des Dames.

' Voy. RomantUy XVI, p. 408.

^ Voy. Montaiglon, Recueil^ t. V, pp. 305-318.

A propos de Matheolus et des adversaires du sexe féminin, je rapporte ici en partie, à cause de sa rareté et malgré sa longueur, un passage curieux du Purgatoire des mauvais marys (Bib. Nat. Rés. Y* 1299). L'auteur de cette pièce, conduit au Purgatoire par dame Raison, assiste aux châtiments divers subis par les mauvais maris. Le 9e et dernier chapitre « est le purgatoire de ceulx qui ont mesdit des dames et des gouliars qui ont mal parlé d'elles ». Voici leur supplice : « Hz estoyent boutez au plus vilain lieu du Purgatoire ; ilz avoient les couleurs pasles et destaintes et transies. Hz mordoyent par impacience leurs langues et leurs povres bras ; ilz estoyent es mains des maulditz bourreaux et iceulx leur fendoient les bouches jusques es oreilles et les emplissoyent de poix et de souffre boullant. » Et entre eux tous il y en avait un après lequel les bourreaux s'acharnaient : ce malheureux avait sur la tête une mitre avec cette inscription :

Voyci Matheolet le vil, Dampné en pardurable exil Pour avoir des dames mesdit.

Oncques plus villain ne nasquit, Oncques coquin ne fut plus ort, . Et, selon le commun recort, En tous ses fais il est infâme Et puant en corps et en ame.

Tous ces médisants se plaignent piteusement et accusent Matheolus d'être cause de leur malheur. « Adonc Matheolet res-

pondit et dist : Mauvais gouliars et envyeux de la gloire des dames, que voulez-vous que je dye ? Je suis le plus infâme homme que nature formast jamais,' j'ay conspiré par mes doloreuses escriptures contre les dames, et me vint de nature, car oncques je n*euz amour en elles. J'ay esté jaloux, j*ay esté gouîiart, j'ay aymé les coquins, j'ay hay les vertueux, je me suis tousjours mocqué et mesmement de ma mère avecques les bouliers et tourmenteurs de femmes. O ! quant je regarde ma honte, je ne voy autre chose que toute abhomination, puanteur et ordure. Je confesse ma coulpe et me repentisse, si ne fust tard. Car, quant je voy le monde estre entortillé et ordoyé de mes villes sentences, je me condamne d'avoir la guelle fendue comme goliard, et d'avoir l'estomac, dont est sailly tant de putréfaction, tout entouUé de souffre et de poix, dont parle Isaye, disant : Ses tourmens (Hsez : torrents) seront convertis en poix, et sa terre en souffre et en terrible bruvage (chapitre XXXIV, 9). Helas ! je suis le malheureux a qui s'adresse la prophétie d'Ysaye. J'ay tant meffait par mon obstination que je ne puis trop de mal endurer. C'est humaine chose que de pécher, mais c'est chose dyabolique de persévérer. Je persévère encore en ma meschance, car mes œuvres en plusieurs lieux sont continuellement approuvez. Et ne suis je pas de malle heure né, et ne suis pas né soubz misérable planette } Et me suis-je pas delicté en ordure, pugnaisies et gloutonnies, et ne doybs je pas porter le mej-ite comme le docteur des infâmes ? Evesque et prélat meschant ay esté au monde, et suis et seray, car ja ne prendray espérance d'alegement, jusques a ce que mes goulliardises soient consumées par fait. Or doncques entre vous qui vous arrestez a mes viilains ditz, helas ! gectez tout au feu ceste poison, cest venin, ceste euvre dyabolicque, plaine de supersticion ou ne peult naistre aultre fruit que mort éternelle. Et, pour conclusion, je me juge de avoir tant offensé envers les dames que mercy n'auray jusques a tant que il ne sera plus de mémoire ne de souvenance de mon infameté. »

§ 2. EusTACHE Deschamps et Christine

DE PiSAN.

Lorsque Tédition des œuvres complètes d'Eustache Deschamps que publie en ce moment M. le marquis de Queux de Saint-Hilaire sera terminée *, on verra qu'au nombre des sujets les plus fréquemment N traités par ce poète se trouvent en première ligne / le mariage et les inconvénients divers qui en résultent. Eustache Deschamps eut une vie des plus agitées : il voyagea en Flandre, en Allemagne, en Hongrie, en Bohême, en Lombardié, et même, croit-on, en Orient; à la cour de Charles VI, il fut revêtu d'offices variés qui lui rapportèrent plus d'ennuis que d'argent ; sa maison et ses champs furent dévastés par la guerre, le pillage et Tincendie ; enfin, après avoir passé sa vie au service du roi, il fut payé d'ingratitude et d'oubli. C'est alors, je suppose, aigri par les circonstances et chargé d'enfants à élever, à doter et à marier, qu'il composa ses bal- ; lades contre le mariage, et commença un ouvrage / plus considérable, un long poème que la mort l'em- , pécha d'achever, le Miroir de Maris^e. Mais il ne ; faut pas oublier que ses œuvres sont remplies de ballades et de rondeaux dans lesquels l'amour est

* Œuvres comptetes d*Eiist<uhe Deschamps, publiées d'après le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, par le marquis de Queux de Saint-Hilaire. Paris, 1878 sqq., in-8, t. I-V.

célébré sur tous ks tons, et que, sentant la mort approcher, Elistache a pu faire valoir auprès des dames ses longs et loyaux services à leur égard, lui qui, comme il nous Tapprend, dès Tâge de quatorze ans, s*est « soumis à leur obéissance ».

Dames, dames, que j'ay long temps servi Depuis qu'Amours m'ont donné cognoissance, Et en tous cas vous loé et chery Et employé cuer et corps et puissance, * Et en mes dis de joieuse plaisance

Parlé amoureusement, Priez pour moy, etc *.

La femme d'Eustache Deschamps mourut jeune, et il ne semble pas qu'il ait eu beaucoup à se plaindre d'elle, puisque, parmi tous les conseils qu'il donne à sa fille, on lit celui-ci : Vueillez en bien à vo mère retraire *. Ce qui exaspérait Eustache Deschamps, c'était moins le mariage en lui-même que les enfants, les soins incessants qu'ils réclament et les dépenses qu'ils occasionnent. Une de ses bal-

• T. III, p. 270, bail. 456 ; Crapelet, Poésies moraks et historiques cTEust, Deschamps, Paris, 1832, in-4, p. 83.

* Crapelet, p. 113. Ailleurs, par contre, Eustache fait allusion à rhumeur acariâtre et au caractère querelleur de sa femme. Voy. t. V, p. 217, bail. 977; Crapelet, p. 100 :

Or est sur moi de femme li venins, Par marier, qui tous jours brait et crie.

Tance et maudit.

lades a pour refrain : Aise sont ceulz qui n'ont ne fAz ne fille ^ En voici la seconde strophe :

Car qui les a, tenir fault grant mesnage, Nourrice avoir, oyr braire et crier, Vestir, chaucier, pain, vin, lait et fromage, Bûche, charbon, pain et char pour niangier.

Chambres et lis, drapeaux, linge a couchier, (Bers a bercier, et sentir leur ordure.

Six ou sept ans que ceste dance dure :

Qui enfans a ne lui faùlt autre estrille ; Ja bien n'aura fors que malaventure :

Aise sont ceulx qui n'ont ne filz ne fille.

Dans Tune de ses nombreuses ballades contre le mariage, Eustache Deschamps, cherchant à prouver que tout doit céder devant la volonté d'une femme, cite les exemples accoutumés de Samson, d'Hercule, de David, de Merlin et de Virgile ^ :

Par femme fut mis a destruction Sanxes H fort et Hercules en rage, Ly roys Davis a redargucion.

Si fut Merlins soubz le tombel en caige, Nul ne se puet garder de leur langaige ; Par femme fut en la corbaille a Romme Virgile mis, dont ot moult de hontaige ; Il n'est chose que femme ne consomme ^

* T. V, p. 259, bail. 1004; cf. t. IV, p. 96, rondel 637.

* T. II, p. 36, bail. 213; Crapelet, p. 31.

* Ballades et rondeaux contre les femmes : édit. Queux de Saint-Hilaire, t. I, p. 2 52,' bail. 130; Crapelet, p. 20; t. II, p. 36, bail. 213; Crapelet, p. 31; p. 116, bail. 271; t. III, p. 54, bail.

Le principal ouvrage d'Eustache Deschamps contre les femmes est le Miroir de Mariage, resté inachevé *. Matheolus, irrité de la perte de ses privilèges de clergie, s'en prit au mariage. Eustache Deschamps fit de même : devenu vieux, offensé de l'oubli dans lequel il devait vivre, tiraillé par des besoins d'argent, il déchargea sa^ mauvaise humeur sur le mariage^ cause suivant lui de tous ses malheurs. Et s'il n'égala pas Matheolus par la grossièreté des injures , il le dépassa par la longueur du poème qui, bien qu'inachevé, atteint I3CX)0 vers. Le sujet en est fort simple : Un jeune homme, Franc- Vouloir, désirant prendre femme, s'en va consulter

340; p. 214, bail. 413; t. IV, p. 91, rondel 632; p. 96, rondel ^S7l P- 343» bail. 823; p. 351, bail. 829; p. 352, bail. 830; p. 853, bail. 831 ; t. V, p. 73, bail. 888; p. 138, bail. 929 ; Crapelet, 96; p. 140, rond. 931; p. 216, bail. 976; p. 217, balK 977; p. 259, bail. 1004. — Dans une ballade encore inédite (ms. 840, Bib. Nat., fol. 330), avec refrain : Lors se marie qui vourra, sont énumérées plusieurs femmes célèbres : Rosymonde, Thaïs, la femme Job, Geriyvre, Yseult, Bersabée, la femme Caton, etc. Voy. encore dans ce ms. 840, fol. 314 et fol. 363.

* On lit à la fin de ce poème dans le ms. de la Bibl. Nat. : « De la- matere de ce livre ne traicta l'acteur plus avant pour maladie qui lui survint, de laquele il mourut. Dieu lui pardoint a Tame. Amen. » — Je n'ai pu, pendant mon séjour à Paris > consulter le ms. des œuvres d'Eust. Deschamps, no 840 de la Bibl. Nat, ni la copie du Mirouer faite, avec additions et corrections, par La Curne de Sainte-Palaye, copie qui se trouve à l'Arsenal, no 3293 : tous les deux étaient prêtés. Crapelet a publié (Paris, 1832, in-8) , p. LXII, les Rubriques du Mirouer et pp. 205-258 quelques extraits de ce poème.

Répertoire-de-Science, qui lui expose au long tous les maux que l'homme éprouve en mariage, et qui finalement lui conseille « de laissier le mariage temporel et de prandre le spirituel ». Voici quelques rubriques qui donnent une idée des questions traitées par ' Répertoire-de-Science : « Comment c'est i tout tourment que le mariage quant la femme est laide, belle, riche ou povre. » <l Des inconveniens qui aviennent en mariage par les enfans, supposé que l'en se marie pour avoir lignie. ï> « Cy parle des chalours desordonnées et impudicité des fem- / mes. )> a: Comment femmes faingnent pelerinaiges pour viloter et estre veues, et de la charge d'enfans nourrir, d ^"Comment la mère monstre au mari de sa fille que par cropir a Tostel ne puet sçavoir bien ne honneur se elle ne fréquente ses voisines. » etc. Mais remarquons que, dans le Mirouer, et c'est précisément ce qui fait l'intérêt de ce poème, Eustache Deschamps ne s'occupe pas seulement des femmes, comme on peut le voir dans les rubriques suivantes : (( Comment Franc- Vouloir fut subjugué aux batailles de Crécy et de Poitiers par Folie. » « Des Inconveniens qui avindrent a Paris par Folie, et débat entre le Prévost des Marchans et ceuls de la ville. y> € D'aucuns traictiez entre le Régent de France et les Anglois estans près de Paris, en espérance de paix. 3) etc. Les femmes n'y sont pas seules maltraitées : les prélats, les juges, les avocats, les moines , les nobles et bien d'autres , sont également l'objet du ressentiment d'Eustache.

Ce long poème inachevé resta inconnu. Ni Chris-

tine dé Pîsan, ni Martin^ Le Franc, ni les nombreux auteurs de pièces pour ou contre les femmes ne mentionnent le Miroir de Mariage, et dans les polémiques qui remplissent le XV* siècle, il ne se trouve personne pour réfuter les théories du vieux poète ou invoquer son autorité et son expérience.

I Christine de Pisan, qui dans une épître à Eus- I tache Deschamps signe « ta disciple et ta bienveilî lant J>, n'a- pas, comme bien on pense, les mêmes \ idées que son maître sur les femmes et lé mariage. i Avec elle commence, au contraire, une vigoureuse 1 réaction contre Jean de Meun et Matheolus, réac- ' tion qui fut Toccasion d'un débat de plusieurs années auquel prirent part de graves personnages, i ecclésiastiques, humanistes, gentilshommes. Esquisf sons dans ses grandes lignes cette intéressante que- ! relie. - !■ -:-■ •

Dès son apparition, le Roman de la Rose jouit d'une vogue incontestée et d'une admiration unanime, non-seulement en France, mais aussi dans les pays voisins. Il fut traduit en hollandais par Henri van Aken, en anglais par Chaucer, et mis en sonnets italiens par un certain Durante *; Pétrarque, qui disait n'avoir pas lu la Divine Comédie, connaissait le Roman de la Rose et, le regardant comme le plus grand poème qu'ait produit la France, l'envoyait à

* Voy. Ferd. Castets, // J*tore, poëme italien du XlIIe siècle, en CCXXXII sonnets, imité du Roman de la Rose par Durante. Montpellier, 1881. Cf. A. d*Ancona, Varie ta storiche e Utterarie. Série seconda. Milano, 1885, in-8, pp. 1-29.

Gui de Gonzague. seigneur de Mantoue ^Eft France, selon Texpression de .Pétrarque, le Roman de la Rose était porté aux nues. On le copiait, on rimitait; et, avec le succès croissant du poème, la renommée de ses deux auteurs grandissait, celle stirtout de Jean de Meun. Grand écrivain, grand poète, grand théologien, astronome, alchimiste, Jean de Meun, en un mot, devint pour le moyen^âge un homme d*une science universelle qu'on opposait aux grands écrivains et savants de l'antiquité \ Dans les dernières années du XIV^^ siècle. Honoré Bonet, Tauteur alors célèbre de TArbre des Batailles, censurant les désordres de son temps, met en scène Jean de Meun et place dans la bouche autorisée de ce personnage fameux les satires hardies qui remplissent son livre '.

Dans un autre domaine, les tapisseries de haute lisse, qui représentent souvent le Roman de la Rose, nous montrent également combien ce poème était

* Œuvres de Pétrarque, édit. de Baie, 1581, t. III, p. 114.

* Cf. ce que dit Gontier Col à Christine de Pisan (mss. 604-, fol. 112; 835, fol. 87) : « Maistre Jehan de Meun, vray catholique, solennel maistre et docteur en son temps en sainte théologie , philosophe très partout , excellent , sachant tout ce qui a entendement humain est scible, duquel la gloire et renommée vit et vivra es aages a venir, > etc. Cf. également la Lettre de Pierre Col à Gerson et à Christine, ms. fr. 1563, fol. 185.

^ U Apparition maistre Jehan de Meun ou le Songe du prieur de Salon est un ouvrage remarquable, en prose et en vers, que la Société des Bibliophiles français a publié chez Silvestre (Paris, 1845, îi^"4)* Cf. Paulin Paris, Mss, fr.^ t. VI, pp. 243 sqq.

populaire. En juillet 1386, Jacques Dourdin tissa pour le duc de Bourgogne « une grande tapisserie de l'Histoire du Roman de la Rose, mélangée d*or de Chypre et de fil d'Arras » *. En 1 387, Pierre Baumetz ou de Beaumetz fabriqua, pour le prix de mille francs S une tapisserie de « trente aunes sur six », représentant THistoire du Roman de la Rose, « à Tœuvre d'Arraz, ouvré d*or, » que Philippe-le-Hardi donna à son frère le duc de Berry '. Parmi les nombreux travaux exécutés par le célèbre Nicolas Bataille pour Philippe-le-Hardi, je relève à la date de 1393 : « Une chambre de tapisserie blanche toute ovrée à plusieurs ymaiges sur le contenu du Roman de la Rose *. »

C'est contre ce poème à la gloire si bien établie, et contre Jean de Meun, ce grand clerc, que Christine de Pisan, humble femme, protesta au nom de la morale et de la justice, au nom de son sexe grossièrement bafoué, vilipendé, calomnié*. En 1399,

* Voy. Guiffrey (J.-J.)» et Miintz (Eugène), Histoire générale de la Tapisserie, Paris, imprim. de P. Mouillot, s. d., gr. in-fol. Tapisseries françaises, par J.-J. Guiffrey, i vol., p. i6.

^ A la fin du XlVe siècle, le franc valait 70 francs de notre monnaie.

* Guiffrey, Ouv, cit,, p. 19.

* Cf. Nicolas Bataille, tapissier parisien du XlVe siècle, sa vie, son œuvre, sa famille, par J.-J. Guiffrey. Paris, 1884, in-8. (Extrait du t. X, des Mémoires de la Société de r histoire de Paris et de nie de France^ pp. 268-3 ^ 7')

* A ceux qui s'étonnaient qu'une femme osât se prendre à Jean de Meun, et accusaient Christine de présomption, elle ré-

elle composa son Epître au dieu d'Amour, réponse à la fois spirituelle et pleine de bon sens aux insanités débitées par les adversaires des femmes *. Cupidon, « roy des amans, y> s'adressant à tous les amoureux de la terre, leur demande compte des plaintes réitérées et pressantes des (( dames, damoiselles, bourgeoises et pucelles ». De tous côtés on les attaque , on les outrage , on les trompe ; en France, où elles étaient jadis servies, honorées, vénérées, elles sont maintenant, et plus qu'ailleurs, malmenées et injuriées, et cela par des chevaliers eux-mêmes et des écuyers, habitués de tavernes ^. Assemblés dans des cabarets, ces gentilshommes ne trouvent rien de mieux à faire qu'à médire des femmes. Belle et digne occupation, en vérité :

pondait : « Et ne me soit imputé a folie, arogance ou presompcion d'oser, moy, femme, reprendre et redarguer acteur taftt soubtil et son œuvre amenuisier de louenge, quant lui seul homme osa entreprendre a diffamer et blasmer sans exception tout un sexe. »

* M. H. Harrisse, dans ses Exccrpta Cohmbiniana (Paris, H. Welter, 1887, v^'^t ?• 80), signale, à la date de 1398, un « Contre- Rommant de la Rose nommé le Gratia Dei ». (In-8 goth, s. 1. n. d. 18 ff.) Mais cette pièce, restée complètement inconnue, ne semble pas* avoir réagi avec beaucoup de succès contre le fameux Roman du XlIIe siècle.

' Dans une courte dédicace du Triomphe des Dames (ms. de BriueUcs, no 2027), il est également fait allusion à des « compaignons du cabaret, lesqueulx, veuUant ygnorer le^ femenines vertus, prenent sovant leur passe temps, après vin et espices, a deviser du noble sexe. » Cf. Obras de yuan Rodrigtiez de la CVfmara, Madrid, 1884, in-4, p. 317. Appendice.

Dieux ! quels parleurs J Dieux, quelles assemblées ! Ou les honneurs des dames sont emblées S etc.

Cupidon passe ensuite à une autre catégorie de détracteurs, les clercs, qui diffament le sexe féminin dans leur prose et dans leurs vers. Leurs livres, tant français que latins, sont mis entre les mains de jeunes écoliers, dont on remplit la tête d'idées absurdes sur la fausseté^ la légèreté et Tinconstance des femmes ; on leur raconte, à ce propos, les histoires d*Adam, de David, de Samson, de Salomon et de bien d'autre$ ; dès leur enfance, ils étudiçnt Ovide. Christine, en quelques vers, définit fort bien l*Art d'amour : Ovide Ta composé à l'usage des hommes qui mettent leur joie à tromper les femmes ' :

* Bib. Nat. mss. fr. 604, fol. 51 vo; S35, vol. I, fol. 45 ro. Ces

mauvais chevaliers, dit Christine» devraient bien prendre exemple

sur Hutin de Vermeillesi ou Othon de Grandson. Voy. un bel

éloge de ce dernier, ms. 835, vol. I, fol. 46 vo. Cf. P. Paris, Mss.

fr.t t. V, p. 165 ; BulL de la Soc. des Anciens Textes, t. I, p. 28.

,^ Cf. Lattre de Christine de Pisan à Pierre Col (ms. 835) : « Ha! livre mal nommé art d'amours, car d'amours n'est-il mie, mais art de fausse malicieiise industrie de decepvoir femmes puet il bien estre appelles. C'est belle doctrine ! Est-ce donc tout gaigné que de bien decepvoir les femmes ! Qui sont femmes ? Qui sont-elles ? Sont ce serpens, loups, lyons, dragons ou bestes ravissables , devourans et anémies a nature humaine . qu'il conviengne faire art a les decepvoir et prendre. Lisez donc l'Art, {^prenez donc a faire engins, prenez les fort, décevez les, vitupérez les, assailliez ce chastel, gardez que nulle n'eschappe entre vous, hommes et que tout soit livré a honte \ Et, par Dieu, si sont elles vos mères, vos suers, vos filles, vos femmes et vos

Ou leur escriptet enseigne a délivre .

Comme pourront les. ffsnlmes décevoir Par faintises et leur amour avoir.

Si Fappella livre de T Art d'amours ; Mais n'enseigne condiciojis ne mourç De bien amer, niajs junçois le contraire.

Car homs qui veult selon ce livre faire N'aimera ja combien qu'il soit amez.

Et pour ce est le livres mau nommez, Car c'est livre d'^^t- de grant decevance, Tel nom li dpa, et de fausse ap.pareiM;e, .

Christine de Pisaii se demande avec' beaucoup de \ raison pourquoi, puisque la femme' est une those j si frêle, si légère, si variable, si « nicè», de gi'ands clercs, comme Ovide ^t Jean dé Meûn, isè sont donné la peine d'écrire de gros volumes, ^ pour decepvoir sans plus une pucelle », comme s'il s'agissait d'un château fort : « A foible Jieu fault-il donc grant assault? » Passant à l'apologie des femmes, Christine emploie des arguments de diverses sortes : elle raconte comment Jason trompa Médée, comment Enée abandonna Diddri, comment Pénélope attendit Ulysse. La Sainte Vierge, une femme, n'est-elle pas assise sur le trône de Dieu? Jé?us, meneau supplice, alors que tous l'abandonnaient, n*a-t-il pas été accompagné jusqu'à la fin par des femmes :

amies, elles sont vous mesmes, et vous mesmes elles, or les décevez assez. Car» il vault trop mieulx, beau maistre, décevoir, etc. »

Car mort ne vif oncques ne le guerpirent.

Fort de femmes, fu du tout delaissié Le doiilz Jhesus, navré, mort et blecié.

Dieu n'a-t-il pas formé la femme, comme l'homme, à son image, non pas du limon de la terre, mais de la côte d'Adam, « la plus noble des choses terriennes? ))

Eve n'a pas trompé Adam, comme on le répète partout : elle agit, en effet, en toute loyauté, sans fraude ni tromperie, dans la grande simplicité de son cœur :

Car simplece satis malice celée Ne doit estre decepvance appellée.

Nul ne déçoit sans cuidier decepvoir, Ou aultrement decepvance n'est voir.

Dans sa lutte contre le Roman de la Rose, Christine allait avoir pour elle un auxiliaire puissant autant qu'inattendu : en 1402, trois ans après TEpître au Dieu d'Amour, parut la Vision de Gerson ^ Le but du grand chancelier, il est vrai, n'était pas de défendre les femmes : ce qu'il attaquait surtout dans le Roman de la Rose, c'était le langage impie de Jean de Meun qui, sans respect, mêlait la religion à des ordures. Voici, en effet, pour Gerson, le point

' Christine de Pisan, dans sa Lettre à Pierre Col, ms. fr. 835, parle en ces termes de Gerson et de sa Vision : « Très vaillant docteur et maistre en théologie, souffisant, digne, louable clerc solempnel, esleu entre les esleus, compila une œuvre, embrief conduitte, moult notablement par pure théologie. »

« le plus grief et le plus inexcusable > de tout le Roman de la Rose : Le Fol Amoureux, c*est-à-dire Jean de Meun, exhorte < à s'abandonner à toutes femmes, pucelles ou non, pour essaier de tout Et qui est la somme du mal, il dit telles choses estre sainctuaires et euvres sacrées etadourées >. « Il eust mieulx dit, s'écrie Gerson, exécrables et dampnables et détestées, ce que diray yci, pour vray, c'est grande abhomination de y penser tant seulement. Ici ma bouche n'en sera enordie de plus en

dire Il n'a pas fait moins de irrévérence a Dieu

ainsi parler et entouillier vilaines choses entre les paroles divines et consacrées que s'il eust getté le précieux corps nostre Seigneur entre les pies des pourceaux ou sur un fiens. Pensez quel outrage, et quel hide et quel horreur ^^ •

Le petit traité allégorique de Geison n'en servit pas moins, quoique indirectement, la cause de Christine de Pisan. C'était au nom des femmes

* Bib. Nat, ms. fr. 1797. Gerson relève contre Jean de Meun huit chefs d'accusation : i o Jean de Meun fait la guerre à chasteté et s'efforce de la chasser de la terre. 20 II attaque le mariage. 30 II blasme les jeunes gens qui se donnent en religion. 40 Au nom de Vénus, de Cupidon, de Genius ou en son propre nom, il répand partout des paroles luxurieuses. 50 II diffame Raison en mettant dans sa bouche des paroles abominables. 60 II mêle les ordures aux choses saintes. 70 II promet paradis et gloire à tous ceux qui acconxpliront les « euvres chamelles mesmement hors mariage ». 80 II nomme les parties deshonestes du corps et les pechiés ors et vilains par paroles sainctes et sacrées.

outragées que Christine attaquait Jean de Meun, au nom de la religion que Gerson protestait; poussés par des causes différentes, tous deux arrivèrent à la même conclusion : le Roman de la Rose est un^ mauvais livre qu'il faut se garder de lire, cest exortacion de vice, confortant vie dissoluey voye de dampnacion ^ Gerson même, avec toute l'autorité dont il jouissait, le condamna au feu : « Au feu, '. bonnes gens, au feu ! ostez-le pour Dieu, fuiez-vous I tost, sauvez-vous, et vous en gardez saigement, et |\ vous et vos enfans. C'est le remède meilleur. N'y a qui ne fuit le péril il y trébuchera et y sera pris comme le rat au lardon, et le loup en la louvière, ou le papillon au feu de la chandeilie pour sa clarté ^! »

Les partisans du Roman de la Rose ne laissèrent pas sans réponse l'Epître au Dieu d'Amour et la \J\nsion de Gerson ^ \\, ■ '} i ' ] ^

L'humaniste Jean de Montreuil *. grand admirateur de Jean de Meun, écrivit un traité, en forme

* Lettre a Jean Joannes, Christine, dans cette même lettre, admet qu'à côté de choses abominables il y en a de bonnes aussi dans le Roman de la Rose : « Je ne repreuve mie le Romant de la Rose en toutes pars : car il y a de bonnes choses et bieji dittes sans faille, et de tant est plus grant le péril. »

* Ms. 1/97, fol. 13. — Cf. Gers. Opéra (1706), t. III, col. 923 et col. 931. Sennones contra luxuriam. (Domin. III et IV adventus.)

3 Voy. Hist. Utt. t. XXIII, p. 46 sq.

* Prévôt de Saint-Pierre à Lille. 1354-14 18. Christine de Pisan l'appelle maistre Jehan Johannes.

d'épître, aujourd'hui perdu S et l'adressa f a un sien amy, notable clerc, » qui, comme Christine de Pisan, condamnait le Roman de la Rose. Ce notable clerc est vraisemblablement Gerson lui-même : Pierre Col, en effet, nous apprend que personne n'a blâmé le Roman de la Rose, avant ou après Christine de Pisan, « se non celuy qui a composé la plaidoierie dame Eloquence ^ ». Jean de Monteuil, faisant d'une pierre deux coups, avait envoyé à Christine l'épître destinée à convertir Gerson. Nous possédons la réponse de Christine de Pisan : c'est la longue et intéressante lettre qui commence ainsi : « Révérence, honneur avec recommandacion, a vous, monseigneur le prevost de Lisjie, très chier sire et maistre, sage en meurs, ameur de science, en clergie fondé et expert en rethorique ',... » Christine y expose tous ses griefs contre Jean de Meun et le roman de la Rose; elle fait voir ce qu*ont d'injuste et d'exagéré les paroles de Raison, de la Vieille, du Jaloux, de Genius ; elle attaque surtout la conclusion du poème, telleniiînt honteuse qu'elle fait rougir les « gouliars > eux-mêmes ; elle montre enfin qu'il est insensé de condamner, comme le fait Clopinel, toutes les femmes sans exception ; elle

* De yoannis de Monsterolio vita et operibuSy sive de romanarum litterartwt studio apud Gallos imtaurato Carolo VI régnante, thesim proponebat Facultati litterarum Parisiens! Antonius Thomas. (Paris, Thorin, 1883, in-80). Cf. les Epltres du débat sur le Roman de la Rose, mss. franc. Bib. Nat. 604 fol. 112, 835 fol. 87.

* Bib. Nat. ms. 1563, fol. 199, ^ M»s. franc. 604 et 835.

cite Sara, Rebecca, Esther, Judith, « la sainte dévote royne Jehanne, la royne Blanche, la duchesse d^Orliens, fille du roy de France, la duchesse d'Anjou, qui ores est nommée royne de Cecille, qui tant orent beauté, chasteté, honnesteté et savoir, et autres assez et de mendres vaillans preudes femmes, comme madame de la Ferté, femme messire Pierre de Craon, qui moult fait a louer, et autres assez qui trop seroit longue narracion dire plus, > elle conclut comme Gerson que le Roman de la Rose mérite d'être brûlé : mieulz lui affiert ensevelissement de feu que amronne de lorier.

Cette .lettre eut un certain retentissement. Gontier Col * en entendit parler, et, comme il ne pouvait s'en . procurer ni l'original ni une copie, il s'adressa à Christine elle-même, la priant de lui faire parvenir ee traité, afin qu'il pût en prendre connaissance et, s'il en était besoin, défendre. son maître Jean de Meun. La lettre de Gontier Col, datée du 13 septembre 1402 ^ commence ainsi : « Femme de hault et eslevé entendement... J'ay ouy parler par la bouche de plusieurs notables clercs que, entre tes autres estudes et euvres vertueuses moult a louer, comme j'entens par leur

* Secrétaire du roi, humaniste, grand ami de Jean de.Montreuil et de Nicolas de démanges, mort à Paris en 141 8. Cf. Œnv. de Aicoîas de Clêm. éd. Lydius, pp. I2i et 305. Voy. N. b. g, article signé B. H [auréau].

^ Datée dans quelques mss. du 13 septembre 1407: c*ést 1402 qu'il faut lire.

relacion, tu as nouvellement escript par manière d'invective... etc. » Gontier Col y fait le plus grand éloge de Clopinel ; il invite Christine à se rétracter, et, pour la ramener a vraie vérité, il lui envoie un fragment du Testament de Jean de Meun. Christine aussitôt lui fit remettre Tépître qu'il demandait. Gontier Col se hâta de la lire, et, deux jours après, le 1 5 septembre, il récrivit à Christine : « Je te pry, conseille et requier la seconde fois par ceste moye cedule que ton dessusdit erreur tu vueilles corrigier, desdire et amender envers le tresexcellent et irrépréhensible docteur en saincte divine escript ure, hault philosophe, et en toutes les sept ars libéraux clerc tresperfont, que si horriblement oses et présumes corrigier et reprendre a sa grant charge, et aussi envers ses vrais et loyaulx disciples, monseigneur le prevgst de Lisle et moy et aultres, et confesser ton erreur, et nous avrons pitié de toy et te prendrons a. laercy en te baillant pénitence salutaire *. \ A l'algarade un peu vive de Gontier Col qui accusait Christine de folie, de démence, de présomption et A^ outrecuidance, Christine répondit non moins vivement, refusant de se rétracter, et rappelant « que une petite pointe de ganivet ou coutelet

* Cette lettre commence ainsi : « Pour ce que la divine escripture nous enseingne et commande que quant on voit son ami errer... » Gontier Col s'excuse auprès de Christine de ce qu'il la tutoie : « Se ores et aultresfois, quant je te escripray, te appelle en singulier, ne te desplaise, ne le me imputes a arogance ou orgueil ; car c'est et a esté toujours ma manière quant j'ay escript a mes amis, especialement quant sont lettrés. »

puet percier un grand sac plein et enflé de materieles choses > et qu'une « petite moustelle assault un grant lion et a la fois le desconfist * >.

A son tour, Pierre Col ^ chanoine de Paris, frère de Gontier Col, écrivit, pour répondre à la Vision de Gerson et à la lettre de Christine à Jean de Montreuil ^ une épître passionnée, qu'il termine en recommandant à Christine de Pisan, dont il reconnaît du reste tout le talent, la haultesse de F entendement et le langaige bien ordené, de ne pas agir

* Cette lettre de Christine à Gontier Col commence par ces mots : « O clerc soubtil d'entendement philosophique, stillé es sciences, prompt en polie rethorique et subtilité poétique... »

* Sur Pierre Col, voy. une lettre de Nicolas de démanges à Gontier Col. Nie. de Clém. éd. Lydius, p. 307, Epist. CX : « Ad Guntherum CoUi. De Germani sui sospitate et reditu ex peregrinatione, gratulatio. » — Pierre Col est certainement de tous les admirateurs de Jean de Meun le plus enthousiaste. C*est lui qui, pour guérir un de ses amis malade d'amour, lui donna le Roman de la Rose. Il eût mieux valu, remarque Christine, lui mettre entre les mains un livre des devocians saint Bernart, car, faire lire le Roman de la Rose à un amoureux, c'est tout bonnement Voster de la chaleur du soleil et le gitter en une fournaise toute embrasée, (Lettre de Christine à Pierre Col).

^ Pierre Col passe, sans ordre, de Christine à Gerson, de Gerson à Christine : il en résulte une certaine confusion, que Gerson relève : « Et quia me in opusculi mei impugnatione cum insigni femina micuisti, quaero, si virilis illa femina, cui tuus sermo dirigitur, quamquam ita confuso ordine, ut nunc ab ea ad Eloquentiam theologicam, nunc e converso raptim migret, si illa, inquam, virago arguit erroneum hoc pro proverbio positum ? Melius est decipere quant decipi, » Gers. Opéra, t. III, col. 293.

* Ms. franc. 1563, fol. 185. L'épître de Pierre Col commence ainsi : « Apres ce que je oy parler de ton hault entendement, cler engien, et de ton éloquence mélodieuse, je désire très ardemment veoir de tes epistres, et autres telz chosettes... »

^ Ms. franc. 835. Lettre de Christine à Pierre Col : « Pour ce que entendement humain ne peut estre. eslevé jusques a haultece de clcre congnoiscence... >

comme le corbeau de la fable et se laisser aveugler par l'orgueil : « Garde que tu ne ressambles le cor- \ bel, lequel, pource que on loua son chant, se prist a chanter plus fort que il n'avoit acoustumé et laissa cheoir sa bouchie ^ >

Christine de Pisan et Gerson répondirent à Pierre Col. Dans la réponse de Christine, datée du 2 octo- "^i f ^ / bre 1402, on retrouve, développés, les arguments , déjà mis en avant dans la lettre à Jean de Mon- ' treuil : c'est un procès en règle fait au Roman de la Rose. Christine nous y apprend qu'elle est fatiguée de tous ces débats, qui menacent d'être interminables. Oue désormais les admirateurs de Jean de Meun la laissent en paix dans sa solitude, et qu'ils discutent avec Gerson ou avec d'autres docteurs î Pourquoi, dit-elle joliment, s'en prendre à moi « qui ne suis fors comme la vois d'un petit grisillon, qui, toute jour, bat ses eletes et fait grand noise, et tout est noyant envers le hault chant delictable des gracieux oisiaulx ^ >

L'admirable réponse de Gerson à Pierre Col est imprimée dans le tome III de l'édition d'Anvers,

des œuvres du grand chancelier * : Joannis Gersonii responsio ad scripta mjusdavi errantis ^.

Dans cette épître, Gerson prend franchement la défense de Christine, cette femme remarquable et virile, — ce sont ses expressions, — attaquée trop vivement par Pierre Col, et il rappelle le bouillant chanoine et les autres admirateurs de Jean de Meun, à des procédés de discussion plus courtois et moins emportés. Comme déjà dans sa Vision, Gerson juge avec une grande sévérité le Roman de la Rose, qu'il traite de brouet germmiique ^ : il renouvelle son conseil de jeter dans les flammes ce poème immoral *, et termine en suppliant Pierre Col de s'occuper d'études plus sérieuses et plus saines. Cette lettre, malgré toute son éloquence, ne semble pas avoir converti Pierre Col. Bien que Christine se fût retirée de tout débat, l'infatigable chanoine lui écrivit à nouveau pour répondre à la lettre du 2 octobre 1402. Le manuscrit 1563 ne renferme qu'un court fragment de cette réponse ^

* 1706, in-fol. t. III, col. 293.

^ Ce personnage dans l'erreur n'est autre que Pierre Col, comme on le voit à première lecture.

^ Propterea opus illud chaos informe recte nominatur, et Babylonica confusio, et brodium quoddam Alemanicum, et Protheus in omnes se formas mutans, etc.

* Et si quid in me est, cui fidem dare dignum ducis, affirmo, si solus esset liber actoris tui mihi proprius, valens mille libras et amplius, ego prius darem eum flammis rapacibus exurendura, quam venderem taliter publicandum.

* Fol. 199 ; 7 pages sont laissées en blanc dans le ms. Le fragment de réponse de Pierre Col commence ainsi : « Combien que

Noas possédons, en outre, relativement à cette querelle, plusieurs lettres non datées de Jean de Montreuil, en partie encore inédites, en partie imprimées dans le tome II de V Ampltssima Collectio de dom Martène*.En 140^ la veille de la Chandeleur, Christine de Pisan réunit quelques-unes des pièces du débat, et les envoya à la reine Ysabeau de Bavière et à Guillaume de Tignonville , conseiller et chambellan de Charles VI, prévôt de Paris ^ ^

Quoi qu'en ait dit la bonne Christine de Pisan dans sa lettre à Guillaume de Tignonville, ce débat ne resta pas toujours gracieux et 71071 hayTieux, Il n'aboutit à rien du tout : Gerson et Christine, comme devant, condamnèrent le Roman de la Rose, tandis que Jean de Montreuil et les frères Col gardèrent leur admiration excessive. Ce fut Christine de Pisan qui eut, comme on devait s*y attendre, le plus à souffrir de ces discussions ; seule ou presque seule, elle dut faire face à tous ses adversaires, et les injures ne lui firent pas défaut : Jean de Montreuil

tu aies proposé de n'escrire plus reprehension, ou blasme contre la compilacion du Romant de la Rose, comme sage et ravisée qui ses et appersois que humaine chose est de pechier mais persévérance est euvre de deable... »

1 Martène, Amplissima Collectio, t. II ; Epistola sekctœ LXXIV col. 13 II- 1465. Voy. Epist LIV : Ad quemdam causidicum Epist. LVI : Ad quemdam amicum- (Gontier Col) ; Epist. LVII Ad quemdam anonymum (Gerson). Cf. Thomas, Thèse.

* Guillaume de Tignonville était un défenseur et un admirateur respectueux du sexe féminin. Voy. le Livre des cent Ballades, Paris, 1868, in-80, cf. P. Paris, Mss.fr, t. V, p. 173.

en vint même jusqu'à prononcer le gros mot de meretrix ^

Christine de Pisan fait allusion dans un rondeau, adressé probablement à Guillaume de Tignonville, à la a grant guerre » que lui firent les « aliez du Romans de la Rose. i>

Bataille m'ont si cruelle bastie

Que bien cuident m' avoir ja presqu'enclose ^

Une de ses ballades a pour refrain : On est souvent batu pour dire voir.

Pour ce le di que pluseurs ont ataine

Sur moy, pour tant que paroles très vaines,

Deshonnestes et diffame incertaine,

Reprendre osay, en jeunes et en vieulx,

Et le Romant, plaisant aux curieux.

De la Rose, que Ten devroit ardoir !

Mais pour ce mot maint me sauldroit aux yeux :

On est souvent batu pour dire voir ^

^ Thomas, ouv. cit.

* Poésies de Christine de Pisan, éd. Maurice Roy (Soc. des Ane. textes franc.), p. 249 (t. L Paris, 1886).

' Roy, op. cit : Autres balades, XXXVII, p. 250. — D'autres ballades de Christine de Pisan, sans se rapporter directement au débat du Roman de la Rose, s'occupent des femmes et de leur cause : La plupart font l'éloge de Charles d'Albret, connétable de France, chef de l'ordre de chevalerie « l'Escu vert a la dame Blanche, » ordre fondé, comme on sait, par le maréchal Boucicaut le II avril 1399, et chargé de défendre les femmes dans leurs « justes causes et querelles ». Cf. A/Jm. de Boucicaut, chap. XXVII (Panthéon litt.) Voy. Roy, op. cit. Autres ballades, II,

La cause des femmes tenait décidément une grande place dans le cœur de Christine de Pisan.Non contente de TEpître au Dieu J Amour et des Lettres sur le Roman de la Rose, elle écrivit un vaste ouvrage en prose, consacré tout entier à l'apologie de son sexe, divisé en trois livres et intitulé la Cité des Dames \

Christine nous apprend à quelle occasion elle Ta composé. Un jour, entourée de volumes de tous genres, elle était assise dans sa chambre d'étude ; fatiguée d'un travail assidu et prolongé, l'envie lui vint de lire des vers ; elle prit au hasard un volume dans sa « librairie iD : c'était le Livre de Matheolus qu'un ami lui avait prêté jadis et qu'elle ne connaissait pas encore ; elle le parcourut rapidement. Rendue pensive par cette lecture, Christine se demanda avec étonnement ce dont ce peut venir que tant de divers hommes, clers et autres, ont esté et sont si enclins de dire de bouche et en leurs traictiez et escrips tant de diableries et de vitupères de femmes et de leurs condicions, et non mie seulement un ou deux, ne cestui Matheolus qui entre les livres n^a

p. 208, p. 210, IV, p. 211, XII, p. 220, Christine espère que grâce à cet ordre de preux chevaliers, champions du sexe féminin, les médisants vont se taire : (Aut. bail. IV, p. 211.)

Or vient le temps que les diffames

Et la grant murmuracion

Que maint dient d'elles (des femmes), et blasmes,

Sanz avoir nulle occasion,

Yert par vous a destruction.

^ Bib. Nat. ms. fr. 11 78.

aucune reputacion et qui traicte en manière de trufferie, mais generaument aucques en tous traietiez, philosophes, poètes, tous orateurs desquelz les noms dire seroit longue chose ^ »

- Voyant qu^elle ne pouvait lire aucun livre, quel qu'en fût Fauteur, sans y trouver une page ou deux dirigées contre les femmes, Christine de Pisan, devant une telle unanimité dans le blâme, se prit à douter d'elle-même et de tout son sexe. (( Je pris a examiner moy meismes et mes meurs , comme femme naturelle et semblablement discutoie des autres femmes que j'ay hantées tant princeces, grandes dames, moiennes et petites a grand foison. ^ Cet examen fait, il semblait bien à Christine que les femmes ne méritaient pas toutes un jugement si sévère de la part des hommes. Cependant le doute la reprenait. Tant d'écrivains si renommés, tant de clercs si savants se seraient-ils donc trompés? Longtemps enfermée dans ce dilemme, Christine en vint enfin à se mépriser elle-même avec tout le sexe féminin. « En celle dolente pensée, ainsi comme j'estoie la teste baissiée comme personne honteuse, les yeulx plains de larmes, tenant ma main soubz ma joe, acoudée sur le pommel de ma chaiere, soubdainement sur mon geron vi descendre un ray de lumière. » Trois dames, dame Raison, dame Droiture et dame Justice, environnées d'une merveilleuse clarté, parurent devant Christine et l'exhortèrent à bâtir, avec leur aide et à la gloire du

* Ms. II 78, fol. 3 vo.

sexe féminin, une cité « en laquelle n'abitera fors toutes dames de renommée et femmes dignes de loz. ï) Cette cité fut bien vite édifiée, et Christine la peupla, entre autres, de Sémiramis, de Panthasilée, de Thamaris, de Cénobie, d'Arthémise, de Frédégonde, de Probe-la-Romaine, de Sapho, de Minerve, Cérès, Isis, Thamar, des Sibilles, de Pauline femme de Sénéque, d'Esther, des Sabines, de Suzanne, Sarah, Rebecca, Ruth, Pénélope, Griselidis, « Crotille » femme de Clovis, Novella, fille de Jean Andréa, etc., etc. Le troisième et dernier livre est consacré à la « Royne du Ciel », aux saintes, aux vierges et aux martyres ^

Après Christine de Pisan, mentionnons Alain / ' Chartier comme un dévoué et respectueux servi- ^ '^ -

teur des Dames :

Je suis aux Dames ligement, Car ce peu qu'oncques j'euz de bien, D^onneur, et de bon sentement.

Vient d'elles, et d'elles le tien ^

* Christine de Pisan n'a pas borné sa sollicitude pour les femmes à écrire des traités de controverse ou d'apologie ; elle composa Le Livre des Trois Vertus a Renseignement des Dames traité d'éducation où sont exposées les règles de conduite que les femmes doivent suivre, et qui s'adresse aux princesses, haultes dames, dames, damoiselles, femmes d'estat, bourgeoises et femmes du commun .peuple. Mss. fr. ii 77 et 11 80. (Bib. Nat.)

^ Excusatiatt de maistre Alain contre ceux qui dient qu'il a parlé catttre les Dames en son Livre nommé La belle Danu sans mercy, éd. Du Chesne, pp. 525-532.

Ses /*^fwV/j sont souvent invoqués en faveur du sexe féminin, quoiqu'on n'y trouve pas de plaidoyer en règle pour les femmes, mais bien plutôt des louanges de la vie amoureuse et des amoureux.

Après avoir passé rapidement en revue, de Jean de Meun à Christine de Pisan et Alain Chartier, les principaux ouvrages qui concernent les femmes, nous arrivons enfin au Champion des Dames \ A répoque de Martin le Franc, la question était bien / posée : adversaires et apologistes avaient épuisé j tous les arguments possibles, et réuni des exemples I d'hommes et de femmes de tous les temps et de tous les pays ; puisant sa science dans le De Claris Mulieribus de Boccace, Christine de Pisan avait peuplé sa Cité d'une foule de dames inconnues à Jean de Meun et à Mathéolus. dames de la mythologie, de la légende et de l'histoire. Martin Le Franc, dans son poème réunit tous les arguments pour et contre le sexe féminin, avec une prodigieuse énumération d'hommes et de femmes célèbres par leurs vices, aussi bien que par leurs vertus. Le Champion des Dames, avec beaucoup de nouveau, contient tout ou presque tout ce qui l'a précédé. Une analyse un peu exacte n'en a pas encore été faite.

* Pour abréger, nous avons, à dessein, négligé de parler de plusieurs petites pièces peu importantes. Voy. par exemple Le Dit des danus, du commencement du XI Vc siècle, publié par M. Mussafia, Ueber eine altfranz. Handschrift der K. UniversitàtsHbïio» thek zu Pavia. Wien, 1870, in-80. (Extrait des Sitzungsberichte der Kais. Akademie der Wissenchaften, t. LXIV, 1870, p. 545 sqq.

S 3. Analyse du Champion des Dames

Le Champion des Dames est dédié à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. « A trespuissant et trèsexcellent prince Phelippe duc de Bourgoingne, de Lotrich, de Brabant, etc., etc., Martin Le Franc, indigne prevost de Teglise de Lausane, treshumble recommandation ^ ^ Martin Le Franc lui fit hommage du Champion des Dames, non pas seulement parce que le nom de Philippe le Bon « bruit es quatre parz du monde », mais principalement parceque le bon duc à toujours eu ce le nom d*amours en digne révérence et la querelle des dames singulièrement recommandée. » Philippe le Bon, en effet, était célèbre pour sa galanterie ; de ses trois femmes, Michelle de France, Bonne d'Artois et Isabelle de Portugal, il ne laissait qu'un fils, enfant de la dernière ; mais il eut seize bâtards et on connaît les noms de trente de ses maîtresses, tant de la noblesse que de la bourgeoisie ^

Une nuit, donc, Martin Le Franc eut un songe : / il vit « les horribles assaulz et la crueuse guerre de

* Je fais mes citations d'après le ms. fr. Bib. Nat. 12476, et l'édition de 1530.

' Cf. Baron de ReifFenberg, Enfants naturels du duc Philippe' k-Boft, dans Bull, de T Académie roy. de Belgique, 1846, t. XIII, pp. 172-187; id. Histoire de la Toison d'or, Brux., 1830, in-40, p. XXIV.

Malebouche contre Amours et les Dames, ^ et longtemps fl resta perplexe, se demandant s*il devait publier sa vision ou garder un silence prudent. « Quant... je sentoye la meschance de mon entendement, tant pour sa nayfve rudesse que pour ma jeunesse mal aprise et nichement conduite, certainement, prince très redoubté, advis m'estoit plus expédient le taire que le parler, et trop plus seur dissimuler pour vivre en paix que publier la journée pour ennemis acquerre. »

Cependant, ce prenant confort en saint Jherosme qui, nonobstant la haultesse de sa sapience et l'aournement et doulceur de *son divin langage, fut en ses plus grandes œuvres des mesdisans perséquté ^, notre songeur se décida à braver Malebouche et les envieux, et à écrire ce dont il fut témoin.

Martin Le Franc emploie le reste du prologue à expliquer et justifier la composition du Champion des Dames, sa dédicace à Philippe le Bon, et à répondre d'avance à diverses critiques qu'on ne manquera pas de faire à son poème. On m'accusera peut-être, dit Martin, d'avoir (c embrachié trop grant fardel en cestui œuvre ». Voici comment il répond à ce reproche dont il reconnaît du reste toute la justesse : cl Vray est, j'ay trop embrassié pour bien estraindre. Mais se ma vertu s'est efforcée oultre mesure et se j'ay plus cuidié que je ne puis, soit tout imputé a Amours, lequel avecques le bon vouloir que j'ay de servir et obéir aux dames m'a de l'esperon de gloire aguillonné. » Secondement, on m'accusera, continue-t-il, d'avoir été « trop indis-

cret a laissier courre la plume indifféremment contre grands et petis. i> Voici la réponse : « Se en cest livre est trouvée parole desplaisant, ou trop legiere, ou trop aigre, ou trop obscure, on doibt considérer la nature du personnage qui parle. Que se langage y a desmesuré, jamaiz ne nieray que mainte chose n*aye dit par indignation... Et aussi ne nieray je avoir dit pluseurs choses par aventure et despourveument, ainsy qu*il advient en langage quotidien et "familier, lesquelles trouvé n'eusse en longue muserie. »

Enfin, Martin Le Franc répond à ceux qui pourraient Taccuser d'outrecuidance, parce qu'il a mis ses « lignes mal dressées et mal polyes » sous la protection de Philippe le Bon. « La réponse est assez legière. Ce n'est pas chose nouvelle que ceulx qui livres bâtissent et composent volontiers présentent leurs ouvrages et labours aux grands seigneurs, adfin de leur monstrer et offrir la tresentière affection qu'ilz ont a eulz, et que soubz leur nom leurs livres prengnent quelque auctorité et cours, laquelle chose se je fais, prince tresexcellent, avecques ce que les sages m'en ont donné l'exemple et le chemin ouvert, vostre très doulce humanité singulièrement m'y semont et attrait et de bien loing appelle. En laquelle tant me confye que se mes vers ne sont tissus, pains et dyasprez selon la qualité de la besongne emprise, neantmains la bonne voulenté en gré prendra, laquelle ne doibt estre pesée selon la quantité du don, mais a la balance du courage et

du cœur. i>

Le prologue terminé, Martin Le Franc, sans perdre de temps à de longues explications, entre brusquement en matière :

A l'assault, dames, a l'assault !

A Tassault dessus la muraille !

Ores est venus en soursault Malebouche en grosse bataille.

A l'assault, dames ! chascune aille A sa deffense, et tant s'efforce Oue l'envieuse villenaille Ne nous ait d'emblée ou de force *.

Ce Malebouche est l'ennemi acharné d'Amour et des dames. Furtivement, à la tête de sa troupe, il s'est approché du Château d'Amour, pensant le prendre d'emblée. Heureusement Leaulté veillait; et avant que Malebouche eût dressé ses échelles, tout le monde fat sur pied. A l'assaut! à l'assaut! ces cris répétés jettent l'effroi parmi les dames ; tandis que les unes gardent les murs, les autres s'en vont à la Chapelle se recommander à Dieu. C'est alors, au milieu de la confusion et de la peur générales, qu'Amour, éblouissant comme le soleil, « ou chastel descendit ». Sa venue ranime tous les courages. Plus de guets, plus de veilles. On ne s'occupe plus ni de Malebouche, ni de son (c envieuse maisnye ». Toutes les dames, oublieuses du danger couru, s'en vont danser dans la grande salle. A quoi bon, en effet, se préoccuper de l'ennemi,

* Fo 4 ro — I ro.

Puisque le Dieu d'Amours tant sade S'est venu mettre en garnison ^

Notre poète, étonné de voir tout le monde en liesse dans un moment si critique, se glisse en tapinois dans la salle des danses, et, craignant d'être remarqué, se réfugie dans un coin solitaire :

Si, me tenoie en ung canton, Vergongneux et remply de honte.

Tout ainsy que l'en fait, quant on Scet bien que l'en n'est point du compte ^

Ce qui attire surtout ses regards, c'est le Dieu d'Amour, dont il fait une longue et pittoresque description. Sur son gracieux chef, le dieu portait une couronne qui remplissait la salle d'une clarté merveilleuse ; les douze signes du zodiaque y étaient compassés 5 sur son camail, on voyait toute espèce d'oiseaux et de poissons, « des seraines, balaines, dauphins ; » sa robe était ce de couleurs maintes, assorties très gentement. »

On veoit en la dextre mance Adam assis en ung ver.^ier Accoler Eve, blonde et blance, A sa belle aise, sans dangier ^

* Fo 5 ro — 3 ro.

* Fo 5 vo — 6 ro.

3 Fo 6 ro — 8 ro. A la description d'Amour dans le Champion des Dames, comparez celle faite par Guillaume de Lorris dans le Roman de la Rose.

Sur Tautre manche étaient « toutes les bestes qu'onques fist Nature ».

Les unes es buissons gisoient, Alaittans leurs faons petis, etc.

Après la description du dieu, vient celle de son entourage, dame Paix, dame Prudence, dame Raison, dame Force, dame Noblesse, dame France et beaucoup d'autres.

Sur ces entrefaites, un second défenseur des dames arrive au château, c'est Franc-Vouloir « armé comme le beau saint George. » Franc- Vouloir * est accueilli comme un chevalier de sa valeur mérite de l'être ; et, sans plus tarder, instruit par dame Raison, équipé par les dames Prudence, Attrempance. Force et Justice, muni d'armes nouvelles comme jamais on n'en fit à « Milan », il s'en va combattre un des lieutenants de Malebouche, Despit-le-Crueulx. Ce dernier, avant le combat et durant le combat, ne cesse d'injurier Franc- Vouloir et les Dames,

— Ribault, il vous fault morir,

Cy, pour l'amour de vos ribauldes ^

* Dans le Miroir de Mariage d*Eustache Deschamps, le personnage principal s'appelle également Franc- Vouloir. M. G. Paris, Rom. XVI, p. 390, a montré la diiFérence du Franc- Vouloir d*Eustache Deschamps et du Franc- Vouloir de Martin Le Franc. Cf. bail. CCCXV, éd. Queux de Saint Hilaire, t. III, p. i, avec refrain : « J'ay Franc-Vouloir, le seigneur de ce monde. »

* Fo 9 vo — 1 7 vo.

Franc- Vouloir, sans dire mot, lui emporte la visière et lui crève un œil. Rendu furieux par cette blessure, Despit-le-Crueulx redouble d'injures :

Comme ung sengler ou comme ung ours S*enfellonnist aprez la playe, Despit tantost reprint son cours Vers Franc-Vouloir qui ne s'esmaie.

Et lui dit : Cuides-tu que j'aye Et teste et courage perdu '.

Le Champion, toujours gardant le silence, terrasse son adversaire, et le laisse sans vie sur le champ de bataille.

Malebouche alors, qui a pu juger de la valeur de Franc- Vouloir, change de tactique ; il renonce aux combats armés et assigne le Champion à une dispute publique pour le lendemain.

Ici ' se place une petite digression, assez intéressante, du reste, à cause de ses nombreuses allusions aux personnages les plus connus et les plus considérables du temps : Martin Le Franc, interrompant son récit, nous décrit les châteaux et les cimetières de Vénus et d'Amour qu'il visite, guidé par un personnage plus ou moins mystérieux nommé Valentin ', qui arrive on ne sait d'où, et qui disparaît

* Fo Q vo — i8 ro.

* Fol. lO ro — 19 ro.

■ On lit en marge du ms. 12476, fol. 11 ro : « Valentin est

subitement. Le poète appelle son guide, tantôt (( mon compaignon que tant amoie », tantôt « mon compaignon leal » ou « mon leal frère )) :

Après la victoire de Franc -Vouloir sur Despit-le- Crueulx, les danses recommencent de plus belle au château d'Amour. Notre poète, cédant à la tentation, est sur le point de s'y mêler ; mais il en est empêché par Valentin qui, survenant tout à coup, lui fait une description merveilleuse du « chasteau Venus ».

De ce chasteau tant me compta Mon compagnon que tant amoye Qu- en la voulenté me bouta De veoir Venus et sa joye \

Tous deux, donc, quittent la fête et se rendent au château de la déesse. Là, chacun est bien accueilli :

Jones gens y sont retenus

Et souldoyés, dieu scet comment ^l

compaignon a l'Amoureux >, c'est-à-dire « au bâtard de Saint- Pol. » (Cf. fol. 7 vo.)

Cellui grand bastard de Saint-Pol,

Dont chascun parle haultement

Pour ce que tousjours leaument

Il s'est porté envers les dames,

Et qu'il est bel parfaittement,

Et meismement vaillant es armes. Fol. 83 vo.

* Fol. 10 ro — 19 vo.

* Fol. 10 vo — 19 vo.

Ce château ressemble à celui d'Amour : il n*en est éloigné que de « six traitz d'arc )) ;

Mais il est bien fol et bien lours Qui n'y congnoit la différence *.

Venus parut à notre poète « la femme la plus belle, la plus doulce et laplusryant», qu'on pût imaginer. Il nous en fait la description avec celle de son entourage, d'Oiseuse, de Plaisance, de Flaterye, de Fetardise, de Mignotise, de Lescherye :

Lescherye qui n'aime absinthe Garde la flasque a l'ypocras.

Elle la pleure, sue et suinte.

Si plains en sont ses boyaux cras '.

Mais son enthousiasme dure peu : regardant la déesse de plus près, il s'aperçoit qu'elle a le dos rongé des vers :

Le dos Venus est creux et faulx, Et proprement en tel point mis Que le tronc d'une vielle sauls Cave et rongié de fourmis ^.

Du château de Vénus, Valentin et son compagnon passent au « cymentiere aux mors ï), et s'en vont « tout devisant par les sarcus et les tombeaux » et

* Fol. lo vo — 20 ro.

* Fol. II ro — 20 ro.

■ Fol. 1 1 ro — 20 ro.

lisant les épitaphes couvertes de mousse. Tout à coup, il se trouvent en présence d'un trou ardent^ tout rempli d'âmes, et d'où sort une fumée épaisse.

De ce lieu que puis-je parler ?

Sur ung esprit, a grant effort, On y voit de dyables voler Plus que de mouches a chien mort Helas ! le piteux desconfort, Les cris, les estraintes de dens !

Le florentin poète Dante A escript merveilleusement La paine et la vie meschante Des espris dampnez justement.

Mais mortel homme plainement Oncques n'entendy, n'entendra La grandeur de celluy tourment Qui ja aux dampnez ne fauldra ^

Encore effrayés par ce spectacle horrible, ils arrivent à la Chapelle de Vénus, à l'entrée de laquelle se trouve la statue ^ deffigurée » de Bacchus. Le curé de cette Chapelle est Sens-Abesty « atout sa barbe de bouch et ses larges pies d'ours. i>

En sa main, en lieu de calice.

Tient un hanap de grant mesure.

Force y lit-il l'appocalice Aux parrochiens de sa cure * ?

Après avoir visité les bains, l'hôpital dont l'apo-

* Fol. 12 ro — 25 ro.

' Fol. 13 ro — 25 ro.

thicaire est Espoir, la salle où « escuyers et damoiselles faisoyent mainte bonne gale y>, ils reviennent au château d'Amour, que notre poète visite, toujours guidé par Valentin.

Ils entrent d'abord dans la Chapelle où dame Charité fait Toffice d'abbesse :

A ces entrefaictes entra Ung grand peuple d'ambassadeurs, Ou très haultement se montra La noblesse de leurs seigneurs.

Entre lesquelz congnu pluiseurs Que j'avoye veu soubs la tente De paix, en Arras et ailleurs, L'an mil CCCC cinq et trente ^

Martin Le Franc nomme « le duc de Bourbon, Christofle de Harcourt, le comte de Richemont, révêque de Liège, les comtes de Nevers, d'Estampes, les ducs de Clèves et de Guéries ».

Tous ces nobles seigneurs s'avancent devant Tautel et présentent en grande dévotion deux cœurs, autrefois violemment a dessoudés », mais maintenant étroitement réunis. Ces deux cœurs sont ceux du roi de France et du duc Philippe le Bon qui viennent de se réconcilier. Adam de Cambrai *, ^ homme de haulte sapience et des plus sages re-

* Fol. 14 vo — 31 ro. Le traité d* Arras qui réconciliait la France et la Bourgogne fut signé le 21 septembre 1435.

* Président du Parlement, mort le 15 mars 1456. Cf. Pasquier, Recherches f p. 63.

nommé », présente ces deux cœurs à Amour qui a fait cesser tout désaccord entre la France et la Bourgogne. A cette occasion, Martin Le Franc célèbre le grand cœur et la sagesse de dame Ysabel de Portugal qui a contribué pour une si large part à la paix ^ :

Chascun la dame benissoit Pour sa doulceur, pour sa sagesse.

Vive la dame, et bénit soit Qui nous donna tele princesse !

Par elle horrible guerre cesse, Et paix se remet en besongne.

Vive la très haulte ducesse.

Vive la dame de Bourgongne ^!

Notre poète et son guide quittent à regret cette chapelle et s'en vont au cimetière, où ils trouvent les tombeaux de la Belle Dame sans mercy et de la Dame leale en Amour. Ils reconnaissent ésralement la sépulture d'une des dames de Savoie :

Cy repose dame Marie,

De Jan duc de Bourgongne sœur,

La quele en sa beaulté flourie

Vint en Savoye a grant honneur.

Elle fut le chois et la fleur

De courtoisie et de largesse, etc.

^ Isabelle, fille de Jean 1er, roi de Portugal, naquit à Evora, le 2 1 février 1397, épousa Philippe-le-Bon, veuf pour la seconde fois, le 10 janvier 1430, et mourut le 17 décembre 1471. Elle prit une part active aux événements politiques de son temps.

^ Fol. 15 ro — 32 vo.

Elle avait épousé le bon duc Amé :

Las î trop tost fina son voyage.

Mais en peu d'heure Dieu labeure *.

Ils visitent de même le tombeau de Bonne, comtesse de Montfort, qui, fiancée en 1426 à François, comte de Montfort et de Richemont, mourut à Ripailles en 1430, avant la célébration de son mariage ; puis celui de dame Anne de Bourgogne, duchesse de Bedfort, régente de France :

Ce fut la perle de beaulté, Et Tesmeraude de leesse, Le fin saffir de leaulté, etc.

Et plus loin :

Je ne dis qu'elle fut Régente

Et ducesse de Bethefort,

Car, a mon gré, dame tant gente,

Ne devoit estre en celluy sort.

Mais la dissencion, au fort,

A fait des choses trop estranges,

Joindre le foible avec le fort,

Et converty monstiers en granges ^

Valentin et son protégé visitent encore d'autres parties du château, entre autres le Réfectoire d'Amour dont Espérance, Foi et Charité ont la charge, TEnfermerie, les Bains, le Verger, etc.

^ Fol. 15 vo — 33 vo.

' Fol. 16 ro — 33 vo.

Ici finit la digression, et le récit reprend son cours.

On entend soudain un grand bruit de clairons et de trompettes, et une foule impatiente sort du château d'Amour, faisant cortège à Franc- Vouloir qui se rend à la dispute publique organisée par Malebouche. Valentin disparaît dans la foule.

Privé de son guide, notre poète « suit le train kahu kaha » et arrive un des premiers dans la salle remplie de livres et de documents de toutes les espèces. Le Champion des Dames, Franc- Vouloir, avait le « visage prest a la victoire ». Quant à Malebouche :

Sa grimache devoit souffire Pour gaingner la tarte a Paris ^

Dans la salle, sans compter la déesse Fama, accompagnée des trois Furies, se trouvait un nombre immense de curieux et d'auditeurs venus de toutes les parties du monde. On y voyait des clercs de toutes les universités :

De Paris, d'Orliens, Thoulouse, Boulongne, Avignon, Montpellier, Coulongne, Pavie, Perouse *.

(( En ung anglet toute enfumée », une statue de

* Fol. 1 7 vo — 40 vo.

* Fol. 18 vo — 40 ro.

Vérité attirait les regards. C'est en l'invoquant que rhypocrite Malebouche commence le débat.

Ce débat de 20 000 vers se refuse à toute analyse. J'en indiquerai brièvement le sujet, livre après livre.

Les discussions qui remplissent la fin du premier livre portent sur l'Amour lui-même et sa puissance. Franc -Vouloir démontre qu'Amour gouverne le monde, en qualité de lieutenant de Dieu ; son pouvoir s'exerce partout, dans les cieux comme sur la terre, sur les choses importantes comme sur les choses <k moyennes et basses ». Ici se placent la Prosopopée à la France * et le passage sur les Puys * dont nous parlons plus loin.

Second livre : « Cy commence le second livre du Champion des Dames ouquel Malebouche, car il a perdu le premier assault, met es liches ung aultre combatant appelé Vilain-Penser, lequel sans mettre aucun frain en sa bouche mesdit diversement des dames. » (Fol. 29 v° — 75.)

Eve (30 r** — 75). De la perfection et beauté du corps féminin (34 r® — 88). Du novice auquel on fist acroire des dames que c'estoient oyes (36 v" — 94). L'adversaire ensaigne par diverses hystoires que l'homme doibt femmes fuyr : David, Salomon, Samson, Aristote, Virgile, Hercule, le dieu Faunus, Merlin (39 v°). Contre le mariage (40 v^). De la déesse Viriplaque, déesse de discort (41 r®). Des jaloux

* Fol. 22 vo — 54.

» Fol. 27 ro — 68.

(41 r*^). Clytemnestre et Agamemnon. Achab et Jezabel (41 v^). Denis le Tyran (42 r"). Cicero, Pacuve (42 r* — iii). Valentin empereur (42 v°). De Thiresias converti en femme (43 r^). Contre les religieuses (43 r^). Les filles de Loth. Phèdre et Ypolite. De la femme de Putiphar et de Joseph (43 r^j. De la femme au conte Raymond (43 v^ — ii5)»

L'adversaire produit en jugement les engins comme fards et aultres artifices que les femmes font a decepvoir les hommes (43 v^ — 115 v<*). Comment on prent l'unicorne (45 v^). De la belle femme, de la femme moiennement belle, de la laide femme (46 v^*). De la Jalousie (47 r^). Des mariages de maintenant (48 r**). Des religieuses (48 v^ — 130/ De Betisac, gouverneur de Languedoc (52 r" — 141)- ^^ deux frères des Billettes de Paris (52 v^). Des dames de Florence (54 r^ — H7j- l^^s dames de Jennes (54 v^). Complainte de Nature (55 v^ — ^So)- Contre les Arquemistes (57 r^). Complainte de dame sainte Eglise (59 r» — 160). Pénélope (630 r"). Didon (63 v*^j. Lucrèce (64 T^J, Messaline (66 r^). De dame Rosemonde (66 vo). De dame Romulda (66 v°), etc.

Troisième livre : « Cy commence le tiers livre du Champion des Dames ouquel est recitée la bataille de Trop-Cuidier, souldoyer de Malebouche, encontre Franc-Vouloir et demonstré tant par raisons et par hystoires que en fol et vain amour les hommes plus villainement et plus communément faillent que les femmes. » (Fol. 69 r^.j

Les commandements d'amours lesquelz chascun leal amant doibt garder (69 v<*). De Bohors, fils de

Nicolo, marquis de Ferrare, qui ama sa marrastre (71 yo). Du chevalier amy de la chastelaine de Vergey (71 v°). De Charles, duc d'Orléans (73 r» — 198). Sarre et ses sept maris (74 r^). Contre maistre Jehan de Meun que les amoureux ensieuvent et incidenr tement de son vilain langage (75 r^ — 206). Comment Tamant ne doibt aulcunement sa promesse fausser et sur ce du jugement Machault [t^ v** — 214). Le Champion met en avant les desleaultez de plusieurs amoureux {jZ v^^). De l'amour pastourelle (80 ro — 221).

Quatrième livre : a Cy commence le quart livre du Champion des Dames ou Franc- Vouloir contre Lourt -Entendement, souldoyer de Malebouche, exauce et loe les dames dessus les hommes, en toutes les vertus que on pœut. humainement avoir. » (Fol. 89 ro— 248.)

Le Champion a déduire les vertus- et la loenge des dames commence aux plus anciennes et aux hommes plus nécessaires (90 r^). Ceres (90 r»). Ysis (90 vo). Opis (91 r"). Du trou Sebille qui est en Sicile (97 r^).Thamaris, royne d'Amazone (99 r^). Pan- \ thasilée (99 v^). De dame Thalestre (100 r»). De dame Arthemesie (ioov").De dame Camille (100 v^). De Beronice, royne de Capadoche et de dame Ysicrathée (loi r"). De Zenobie (lOi r^). De Delbora (lOi r**). De Jabel laquelle tua Sisaris (loi ro). Judith (101 v<^). De Jehanne la pucelle (loi v" — 282). De frère Thomas Couette (102 r^). De la vaillant contesse de Montfort et de dame Jehanne de Bavière, comtesse de Hollande, aux cuers preux et hardis

(i03 v'). De dame Ysiphile, laquelle trouva Tart de filer le coton (104 r^). De Yragne (104 v°). De Thamaris, Yrène et Marcie, lesquelles furent excellentes painteresses (104 v<>).

Des faicturières (105 r^). Du trou Sebille (107 ro). Du mareschal de Rais, enchanteur (109 v® — 105). Les neuf Muses (109 v^). De dame Car mente, laquelle trouva la lettre latine, de dame Léonce et de dame Sapho expertes en poésie (iiiv^ — 3lO- De dame Probe, laquelle a extrait de Virgile très notable œuvre contenant l'Ancien et le Nouvel Testamens, (112 r^ — 312). De dame Hortense laquelle ou sénat défendit chauldement sa cause (112 r^ — 313). De la royne Saba (112 yo). De Jehanne la papesse ( 1 1 3 r^' — Z^SJ' De Christine de Pisan (i 14 r« — 317). De Jamette, niepce Pierre de Nesson (114 v»). Les dix Sebilles (114 v°). Contre les Astrologiens (i 16 v^ — 325). De la bonne fille qui alaitta sa mère en prison (118 v^). De celle qui nourrit son père en prison (118 v®). De Marie qui mangea son enfant a la destruction de. Jérusalem (119 ro). De la mère qui percha ses mamelles jusques au sang pour sustenter son enfant (119 v^ — 334). Du bien que font les femmes aux églises (121 r"). De la Vierge Harmonia (121 v^). De la vieille qui prioit pour Denis le tyrant (122 r»). De dame Griselidis, marquise de Saluées (122 r^). Le Champion pour monstrer a l'adversaire au doit les vertus des dames, il parle d'aulcunes du temps présent (122 r^). Des unze mille vierges (123 r°).

Cinquième livre : « Cy commence le quint et der-

renier livre du Champion des Dames ouquel Franc* Vouloir chevalereusement se combat contre maistre Faulx-Semblant, lequel osa jadis affermer et tenir que la Vierge Glorieuse Marie fut salye de la commune tache. (Fol. 124 r^ — 344«)

De la création d'Adam (129 r^). Comment l'en doit paindre Tymage de Nostre Dame (132 v^).

De maistre Jehan de Segobia, de Espaigne, docteur ; maistre Thomas de Courcelles, docteur (141 r°). De la fontaine de Jouvent (143 v"). La Chanson de dame Prudence sur la loenge de la Vierge Marie (144 ro). Chansons de dame Force, de dame Justice, de dame Foy (144 v^). Chansons de dame Espérance, de dame Charité, de dame Humilité (145 r"). Chanson de dame Virginité (145 v^). Chansons de dame Miséricorde, de dame Persévérance (146 r^).

Franc-Vouloir, le hardi Champion des Dames, sort enfin vainqueur de cet interminable débat. Par fion habileté à manier les armes, il a terrassé Despitle-Crueulx ; par son éloquence et l'excellence de ses arguments, il a réduit au silence successivement tous les lieutenants de Malebouche, d'abord Brief- Conseil, < plus estourdy que le premier coup de matines >, puis Vilain-Penser, puis Trop-Cuidier, puis Lourt-Entendement, et enfin le plus terrible de tous, maistre Faulx-Semblant. Tant de valeur et d'éloquence méritent une récompense extraordinaire : Vymage de Vérité qui git tout enfumée dans un coin de la salle, se relève alors et prend la parole, au grand effarement des assistants. Elle

s'adresse à Malebouche, et, durement, lui reproche la guerre que, sans trêve ni merci, il fait à l'Amour et aux dames. Puis elle dit, s'adressant à tout le monde :

Vérité ne se pœut celer 5 Ou tost ou tart elle est congnue, Rien n'y vault le dissimuler '.

Pour ce devant tous suis venue Adfin que chierye et tenue Soye plus honnourablement, Et a cil qui m'a soutenue Donne le pris publiquement 2.

Alors descendant de son piédestal, elle vient poser sur la tête du Champion des Dames (( le chappelet de vert lorier » . Quant à Malebouche, il reçoit, avec toute sa suite, la juste punition de ses méfaits :

* Même idée dans l'Estrif de Fortune et de Vertu (fol. 10 1> ms. fr. Bib. Nat. 11 50) : « Vérité est de moult grande puissance; tant ne la scet on taire et celer que enfin ne se monstre, ne fuir que son homme ne treuve, ne soubzmarchier qu'elle ne vainque.» Cf. Champion des Dames, fol. 83 vo :

Quant jamais on ne parleroit

D'elle (de Vérité), ou contre toute nature*

En l'abisme on la celeroit,

Sy vendroit elle a ouverture.

Car comme le pré sa verdure,

L'iver passé, seult descheler,

Ainsy elle qui tousjours dure

Certain temps ne se peut celer.

Cf. Le Rebours de MatheoluSy éd. Lenoir, 15 18, p. 7.

^ Fol. 147 ro — 408.

— Malebouche, le faulx lerre, Et tout son ost entièrement Furent transgloutis de la terre \

Au même moment, notre poète se réveilla, le corps couvert d*une sueur froide. Le jour venu, Martin Le Franc prit ses tables et, sans rien cacher, écrivit tout ce qu^il avait vu et entendu. Puis, dans ses moments de loisir, il rédigea tout ce long débat « en vers de petit pris qui ne sont purgiez de l'esponge )). Mais laissons-lui la parole :

Si, prye a tous ceulx humblement Lesquelz vouldront cest œuvre lire, Qu'ilz me pardonnent plainement Se rien y treuvent a redire.

Se j'ay bien dit. Dieu l'a fait dire.

Se j'ay mal dit, songe l'a dit.

Songe Ta dit et fait escrire ; Mais il n'en cuide estre desdit.

Et vous, dames et demoiselles, Qui estes naturellement De grâce plaines, et auxquelles Voué me suis dévotement, Se je n'ay assez haultement Conté et loé vostre affaire, Pardonnez-moi courtoisement.

Car j'ay fait ce que j'ay sceu faire.

Se les mesdisans mis a terre.

En champ de bataille abatus, Font a ce livre injure ou guerre Secourez le de vos vertus.

* Fol. 147 ro — 409.

— lOO —

Exillié sera ou batus, S'il n'est de vous accompaignié ; Car cellui orguilleux testus, Malebouche, est trop engaignié.

Oultre plus, Amour me commande, Car je ne puis sans vous merir, Qu'a toutes je me recommande Pour bien et honneur acquérir.

Siques veuUiez moy secourir, Dames, et en fais et en dis.

VeuUiez pour Martin requérir La Royne de Paradis.

Amen \

§ 4. Le Champion des dames et sa Complainte.

On pourrait croire que le poème de Martin Le Franc a eu beaucoup de succès. Composé à la louange des dames, il est, comme nous l'avons vu, dédié à Philippe le Bon, ce prince aux faciles amours, chef d'une cour toute galante, dans le palais duquel on voyait «. voler blancs atours comme clerz heaumes y>. Il est rempli d'allusions aux personnages les plus marquants de l'époque, hauts seigneurs et belles dames, tant de France, de Bourgogne que de Savoie; j'en ai mentionné plusieurs dans l'analyse du Champion, on en pourrait citer bien d'autres.

* Fol. 147 vo — 409.

— lOI —

Au fol, 122 fo (éd, fol. 341 r"): « Le Champion pour monstrer a Tadversaire au doit les vertus des dames» il parle d'aulcunes du temps présent. » Martin Le Franc commence son éloge par la femme de Charles VII, Marie d'Anjou, qui, au dire du poète, montra au milieu des désastres de la France plus de vaillance que n'importe quel prince.

Car en vertueuse souffrance.

Ou temps du commun desarroy, Elle a monstre plus de vaillance Que sage prince ne fier roy.

Après l'éloge de la a comtesse de Pymont », et de (( Madame de Charolois », filles de Charles Vil, Martin Le Franc consacre quelques vers à la fille de Jacques P** d'Ecosse, Marguerite, dauphine de France :

Se de madame de la daulphine Veuls parler véritablement.

C'est une estoille clere et fine Mise en ce monde a parement.

De la France, Martin Le Franc passe à la Bourgogne et à la Savoie, et loue plusieurs grandes dames de l'un et l'autre pays, entre autres la veuve de Louis de Sicile, Marguerite de Savoie ; il n'oublie pas Anne de Chypre, dont le mari, Louis, venait d'être nommé duc, par l'abdication d'Amédée, le 6 janvier 1440.

Chacune de ces grandes dames devait, semble-t-

il, tenir à posséder un exemplaire de ce Champion dans lequel elles figuraient avec tant d'honneur ; d'une manière générale, le poème de Martin Le Franc devait être bien accueilli de toutes les femmes. Ces 24000 vers n'étaient-ils pas écrits pour elles, afin d'écraser, avec Jean de Meun et Matheolus, tous les détracteurs de leur sexe, et non pas seulement pour défendre leur cause, mais pour les louer, les exalter et les placer bien au-dessus des hommes ^?

La qualité et l'importance du poète, protonotaire

amA ^'^ fâ^ apostolique, secrétaire du pape, devait être aussi y ^ une garantie de succès. Le poème également était

l ^êM^ \:i\^vi dans le goût d'une époque qui raffolait d'allé-

^tcA gorie. Quant à la forme, il n'y en avait pas de plus

0lgéitu'^ populaire au XV^ siècle que le huitain du Champion.

^/«'ki'c? ' Les causes d'insuccès n'étaient pas moins grandes.

D'abord la longueur démesurée du poème a dû décourager maint copiste et maint lecteur. Puis, chose plus grave, Martin Le Franc, loin de se borner à défendre la cause des femmes, s'est livré, de temps en temps, à des digressions qui certainement ne devaient pas rencontrer une approbation unanime. Quoique dédiant son poème à Philippe de Bouf-

* De cette hypothèse, bien naturelle du reste, l'abbé Massieu fait une affirmation. « Cet ouvrage, dit-il en parlant du Champion des Dames, fut très bien reçu des personnes dont il entreprenoit la défense, et fit d'abord un assez grand bruit dans le monde. Mais comme sa réputation étoit fondée sur des suffrages plus flatteurs que solides, elle ne fut pas de longue durée. » Ilist' de la poésie franc. Paris, 1739, p. 242.

gogne, Martin Le Franc, patriote convaincu, après avoir reproché aux princes leurs dissensions égoïstes, prend fait et cause pour Charles VII contre les Anglais, et fait Tapologie de Jeanne Darc que Philippe le Bon leur avait livrée. De plus, ses invectives contre les seigneurs, cause suivant lui de tout le malheur de la France, et contre les prélats grands et petits, n'étaient pas faites pour plaire à tout le monde. Quant aux parties du Champion des Dames consacrées à la défense du Concile de Bâle et de ses décrets, quant à ses attaques contre Rome et les princes temporels favorables à Eugène IV, elles ne pouvaient être agréables qu'à Amédée de Savoie et à ses rares partisans.

Nous savons, à n'en pas douter, que le Champion des Dames, a rencontré peu de faveur à la cour de de Bourgogne. Martin Le Franc nous Tapprend dans un petit poème allégorique de 480 vers : « la Complainte du livre du Champion des Dames a maistre Martin Le Franc son acteur. ï) Resté inédit jusqu'à cette année, M. Gaston Paris l'a découvert à la suite du Champion des Dames dans le manuscrit 12476 S et l'a publié dans le tome XVI ^ de la Romania. Il résulte de ce dialogue entre le Champion des Dames et son auteur que tout d'abord le duc de Bourgogne se montra favorable au poème de Martin Le Franc: il le prit (( dans ses mains )), et se le serait fait lire sans les médisances et les calom-

* Fol. 148 ro — 150 vo.

* Pp. 423-437-

nies de certaines gens qui lui conseillaient rien moins que de le brûler et de commander à Martin de le récrire.

Faictes cestui brûler ou frire Car il porte ou ventre poisons, Et si le commandez rescripre A Martin pour pluseurs raisons ^

Les « poisons » qui remplissent le Champion des Dames, ne sont autres qu'une trop grande liberté de langage envers TEglise, les satires du poète contre les seigneurs et les prélats, ses sympathies pour le Concile de Bâle ^. Martin Le Franc ne se montre pas trop affecté de l'insuccès de son poème : il s'attendait à un tel accueil. « C'est de nature, ditil, qu'on queurt sus aux nouveaux venus ^d. Il main-

* p. 428, huit. 18.

^ Cf. p. 430, huit. 27 et 29.

^ P. 431, huit. 32. — Martin Le Franc, comparant la condition des écrivains avec celle des laboureurs, des marchands et des gens d'armes, se plaint du peu de considération qu'on a, de son temps, pour les gens de lettres ; p. 434, huit. 44-47 :

Entre les hommes affaictiez A labourer, certainement Ceux qui escripvent sont traictiez Et renommez meschantement, etc.

Il avait déjà dit dans le Champion des Dames, fol. 93 vo —

259 vo :

Il ne fault plus estudier Ores pour honneur acquérir, Car c'est mestier pour mendier Et pour honteusement morir.

tient tout ce qu'il a dit dans son Champion, et, après un court éloge de Philippe le Bon et d'Isabelle de Portugal, il renvoie son livre à la cour du duc et le recommande à Jean de Créqui, seigneur de Canaples.

Il en fut en France comme à la cour de Bourgogne ; le Champion des Dames, — le petit nombre ^^*^ jjji^ des manuscrits en fait foi S — y passa presque ina- i^^'J,%h / perçu. Les écrivains du XV® et du commencement j^/j^^^j. du XVI® siècle semblent ignorer jusqu'à l'existence /T ^ de Martin le Franc ^ ; seuls, quelques auteurs, dé- *

fenseurs ou détracteurs des femmes, citent quelque- f^>^ ^^ fois son poème. Pierre Michaut, dans la Déduction Am^ #k ^» du procès de Honneur Femenin, place Martin Le giuJ/LÀ> ui^ Franc au nombre des partisans du beau sexe ^ En ^<''i*^K ^ « 1466 déjà, le même Pierre Michaut avait mentionné notre poète dans le prologue du Doctrinal de Cour adressé au duc Philippe de Bourgogne : « feu maistre Martin le Franc, en son vivant philosophe et poète non moyen *. » Dans une pièce anonyme, intitulée le Monologue fort joyeulx auquel sont introduictz deux Advocatz et un Juge, devant lequel est plaidoyé le bien et le mal des Dames, le Cham-

* J*en connais six : deux à Bruxelles, trois à Paris, un à Grenoble.

* Nous avons vu l'allusion de Jean Le Maire de Belges dans la Couronne Margaritique, Voy. p. 1 1 .

^ Arsenal, ms. 3521, fol. 192 ro ; Jardin de Plaisance, édit. ArnouUet, fol. 140 ro.

* Legrand d'Aussy, dans Notices et Extraits, t. V, p. 528.

— io6 —

pion est appelé euvre sumptueuse ^ Jean Marot, père de Clément, nomme également le Champion dans sa Vray disant Advocate des Dames ^. D'autres poètes du XVP siècle, Jean Bouchet et Gratien du Pont, par exemple, citent le Champion ou l'imitent,

Mais, en dehors des auteurs qui ont écrit pour ou contre les femmes, on ne trouve aucune mention de Martin Le- Franc. Il est omis- dans la liste des poètes ho7is facteurs de Pierre Grognet : « De la louange et excellence des bons facteurs qui bien ont composé en rime, tant de ça que de là les montz ' ». Cependant, on y trouve cités, à côté de quelques inconnus, presque tous les poètes du XV® siècle.

Du XVP siècle à nos jours, le Champion des Dames resta dans un oubli profond, ou ce qui est

'^'^ y pis, fut mal jugé par des gens qui ne Pavait^ pas lu.

'^^ Les rares érudits qui en ont parlé l'ont regardé

y? comme une simple et plate contre-partie du Roman

de la Rose, ou, se plaçant au point de vue moderne, comme un poème ridicule. Une contre-partie du Roman de la Rose, le Champion des Dames ne l'est en aucune façon ; et il est certain que, si on lit ce long poème avec nos idées d'aujourd'hui, la plupart des arguments mis en avant par Martin Le Franc pour ou contre le sexe féminin nous paraîtront un bavardage ridicule et puéril.

" Montaiglon, Recueil^ t. XI, p. 176.

^ Montaiglon, Recueil, t. X, p. 225.

' Montaiglon, Recueil, t. VII, p. 5.

Il faut voir dans le Champion des Dames un résumé ou plutôt une collection des idées du moyenâge sur les femmes : c'est là précisément ce qui, loin d'en faire le ridicule, fait l'intérêt de ce poème. Est-il besoin de rappeler quelques-uns de ces arguments qui nous font sourire, mais qui, alors, étaient discutés par de graves et doctes personnages, et pris au sérieux par tout le monde ? Les arguments théologiques occupent la plus grande place. M. Paul Meyer a publié, d'après un manuscrit de l'Université de Cambridge, un sommaire des arguments bibliques invoqués au moyen-âge en faveur des femmes \ Comme il est court et curieux nous le reproduisons ici :

Mulier prefertur viro, scilicet :

Materia. Quia Adam factus de limo terre, Eva de

Costa Ade.

Loco. Quia Adam factus extra paradisum, Eva in

paradiso.

In conceptione. Quia mulier concepit Deum, quod

homo non potuit.

Apparicione. Quia Christus primo apparuit mulieri

post resurrectionem, scilicet Magdelene.

Exaltacione. Quia mulier exaltata est super choros

angelorum, scilicet beata Maria.

Oh retrouve en partie ces arguments-là développés dans le Champion des Dames, à côté de beaucoup d'autres tirés de considérations différentes.

* Romania, VI, 1877, p. 501, et XV, 1886, p. 321.

— io8 —

Voici, du teste, à titre d'exemple, ce que dit Martin Le Franc à propos d'Eve :

Si la femme n'avait pas été créée, dit le lieutenant deMalebouche Vilain-Penser,elle n'aurait pas mangé la pomme et -n'aurait pu faire tomber dans la tentation Adam notre père ; l'homme ne serait jamais \ descendu en enfer et Jésus-Christ n'aurait pas été crucifié.

Povoit en paradis terrestre p Avec Adam vivre tousjours, 7^*1 #*. ^^^^ Ou ciel Dieu vir,*et en terre estre ;

Mais tost elle fist a rebours.

Adam, bon homme simple et lours, La crut ; doulcement la baisoit.

On le doibt excuser. Amours La pomme mengier lui faisoit *.

A cause d'elle, il nous faut maintenant travailler • pour vivre ; nous sommes exposés au chaud, au

^ froid, à la soif, à la faim, aux maladies, tandis que le \ terrestre paradis, était un lieu de délices.

La, printemps flourissoit tousjours ; La, tousjours rossignolz chantoient ; La, ou pré vert, arbres et flours Leurs doulces oudeurs espandoient ; La, fontaines cleres sourdoyent ; La, ne gresilloit, ne ventoit ; La, tous humains plaisirs estoient ; Mal ne douleur on n'y sentoit.

Ores nous perche l'agu vent,

Or sur nous chiet nesge et greslée, etc. \

* Fol. 30 ro.

* Fol. 30 vo — 78 ro.

Ce sont des lamentations à n'en plus finir. Et ne croyez pas, s'écrie l'Adversaire, que les femmes d'aujourd'hui soient meilleures que la première.

Tele la mère fut, et teles

Les filles furent et seront,

De l'homme ennemyes mortelles,

Et jamais ne s'amenderont ^

Dans la réponse du Champion, on trouve d'abord un argument toujours invoqué par les défenseurs des femmes, c'est que Dieu façonna Adam du limon de la terre, tandis qu'Eve fut créée d'une matière beaucoup plus noble, à savoir d'un os, blanc, poli, aplani, net et dur \ De plus, et cet argument est sans réplique, Eve fut V œuvre derraine de la création : après avoir créé la femme. Dieu voyant qu'il ne pouvait rien faire de plus beau, cessa de créer.

Tout fut fait, tout fut accomply ; Parfaicte fut toute nature ^

Du reste, qu'eût fait l'homme seul sur la terre ?

— A quoi se fust arresté ?

A ouyr rossignolz chanter ?

Mieulx ne pœut estre contenté Que de veoir femme enfanter *.

* Fol. 30 vo — 78 vo.

* Voyez cet argument bien développé dans une pièce publiée par M. Paul Meyer, d'après un ms. fr. de la Bibl. de l'Univ. de Cambridge. Romaniay 1886, p. 316 : « La bonté des femmes, > V. 62-74.

' Fol. 31 vo.

* Fol. 31 vo.

— IIO —

Uhomme a mauvaise grâce de se plaindre des femmes, puisque tous ne viennent au mo.nde que par elles.

Pour quoi fustes de femmes nez ?

p , Pour quoi au monde vinstes vous

^'l^ ^tqôM'V^ / , Qui les bonnes femmes dampnez v^ Mieulx valans trestoutes que nous ?

Vous les deussiez tous a genouls Aourer. D'elles chascun vient.

Mais c'est de coutume qu'a tous?

Ingrats de bienfait ne souvient \

Le Champion instruit ensuite le procès d'Adam : il absout Eve, être délicat et sensible qui n'a pris ; * la pomme que par ignorance. Toute la faute est au

« faulx angle de Lucifer ».

Quant le serpent l'arraisonna Povoit-elle estouper l'oreille ^ ?

C'est donc à tort que les hommes disent du mal des femmes et croient avoir tout perdu à cause d'elles.

Puis dyent les lasches pécheurs :

Par la femme tous defîais sommes, Et cryent aprez les prescheurs Que no vie ne vault deux pommes,

* Fol. ^y ro.

* Voyez également dans la Bonté des femmes, Rom,, 1886, p. 316, un plaidoyer fort curieux pour prouver qu'Adam fut plus coupable qu'Eve, v. 212 sq.

Car porter fault trop pesans sommes • Dont nous deussons estre délivres. C'est au resveillier de leurs sommes Que telz propos tiennent, les yvres ^

Viennent ensuite des considérations qui ne laissent pas d'étonner de la part d'un ecclésiastique. Admettons, dit Martin Le Franc, que la bêtise de la femme nous ait chassés du paradis, avons-nous vraiment beaucoup perdu ? N'avons-nous pas, au contraire, tout gagné à sortir du « courtil délicieux j) ? Est-ce que l'alternance des saisons n'est pas plus agréable qu'un printemps perpétuel ? Est-ce que la vie agitée que nous menons n'est pas préférable à une innocence sans fin ?

L'Adversaire s'applique à montrer que la femme n'a pas été créée pour embellir et orner ce monde, comme le prétend Franc-Vouloir, mais bien afin qu'elle fût un instrument dans les mains du Diable, qui, sans elle, n'eût jamais pu faire tomber l'homme en faute. Ce qui, du reste, prouve la supériorité incontestable de l'homme, c'est que Dieu l'a d'abord créé de bonne mesure; puis, des débris, il a formé la femme ; de même qu'un potier, après avoir façonné son pot , fabrique un marmouset quelconque, de la terre qui reste.

Quand ung potier voit son pot fait, Du remenant ne scet qu'il face, Sy non que souvent il en fait Ung marmouset d'estrange face.

* Fol. 32 vo.

Ainsy Dieu celle Cicheface Fist de la demeurant rasure, Quand il eut Thoiiime par sa grâce Composé de bonne mesure ^.

Un argument bien étrange est tiré du goût de tout le moyen-âge pour les teints blonds : Si on compare la généralité des hommes et des femmes, on voit que presque toutes les femmes sont noires 1 et les hommes blancs ; ce qui prouve avec évidence que rhomme est mieux <l composé ».

/ / <. /? Or est il trestout supposé

' ' ' Que femme est noire et l'homme blanc ;

Pour ce il appert mieulx composé Vers elle, qui ne vault ung blanc *.

Disons bien vite que si Martin Le Franc men- 4U. Am. tionne des arguments comme celui de Tos, par

exemple, ou d'autres de la même force, il n'insiste '^' y pas. Il fait preuve le plus souvent d'un grand bon m^ /a otÂM^ sens, et réfute avec autorité les arguments trop risqués. Voici ce qu'il répond au reproche qu'on faisait souvent aux femmes d'agir comme le vin, traîtreusement :

Et se tu me dis que leu as Que femmes et vin, on le voit, Font4es sages estre apostas.

Riens ne dis qui contre elles soit.

* Fol. 34 ro — 87 ro.

* Fol. 34 ro.

Le vin n'en pœut tnais, $e Ten boit Trop ; et aussy cil qui s'affole De femme oultre raison et droit.

Il est plus fol qu'elle n'est foie ^

A l'appui de leurs arguments, Adversaire et Champion puisent dans la mythologie, la^ Biblô et l'histoire de nombreux exemples de femmes et d'hommes qui se sont distingués par leurs vertus ou par leurs vices, depuis Eve jusqu'à Jeanne Darc. Long et monotone défilé où Ton voit successivement, sans ordre aucun, Hercule, David, Salomon, Samson^ Aristote, Virgile, Merlin, ces grandes victimes des femmes ; puis Hippolyte et Phèdre, Joseph et la femme de Putiphar, Pénélope, Didon, Messa- Une, Cléopâtre, Paris et Hélène, Novella, Thamaris, Arthémise, Jeanne Darc, Camille, Béronice, Isicrathée, Panthasilée, Judith, Griselidis, les Onze mille vierges, les Sibylles, la Vierge Marie, etc., etc.

Que dire pour excuser Martin Le Franc, sinon qu'une telle énumération était dans le goût du temps, que c'est Boccace surtout qui en a fourni les éléments^, et qu'on la trouve déjà complète chez Pétrarque. Ecrivant à Anne, femme de l'empereur

* Fol. 39 vo.

* Voy. Attilio Hortis, Sfudi suUe opère latine del Boccaccio, Trieste, 1879, p. 69 et suiv. Le De claris mulieribus fut traduit en français par un anonyme pour Anne de Bretagne (voy. Paulin Faris, Mss.fr., t. I, 268; t. V, 120) et imprimé à la fin du XVe siècle : Le livre de la îouenge et vertu des nobles et cïeres dames, Paris, Vérard, 1493, in-fd. I44ff.

Charles IV, pour la féliciter d'un heureux accouchement, Pétrarque, obligé par galanterie de faire Tapologie du sexe féminin, cite les femmes habituelles depuis Minerve jusqu'à la comtesse Mathilde ^

En France, ces énumérations fastidieuses iront s'augmentant avec la Renaissance. L'énumération du Champion est modeste, si on la compare, par exemple, à celle du Palais des Nobles Dames de Jean du Pré, qui distribue les femmes dont il parle en treize parcelles ou chambres "^

Il n'y a pas qu'arguments baroques et énumérations sans fin dans le Champion des Dames. M. Gaston Paris en a tiré d'importantes allusions à la littérature française ': aux romans de la Table Ronde, aux romans d'aventure, à certains contes, à Jean de Meun, à Matheolus, à Guillaume de Machaut, à Froissart, à Alain Chartier, à Ode de Granson, à Christine de Pisan et à son fils Jean Castel, à Pierre de Nesson et à sa nièce Jamette, à Eustache Mercadé et à Charles d'Orléans ; il a laissé de côté le

* Lettre VIII, Liv. XXI, t. III, p. 70, éd: Fracassetti.

^ Le Palais des f tables dames, auquel a treze parcelles ou chambres principales ; en chascune desquelles sont déclarées plusieurs histoires tant grecques, hebraicques, latines que françoyses,... par noble Jehan du Pré, seigneur des Bartes et des Janyhes eu Quercy... S. 1. n. d. in-8 goth. (Bib. Xat. Rés. Y, 4395 a.) Cf. Le Roux de Lincy, BtilL du Biblioph., 1851-1852, Xe série, pp. 287-

' Romania, t. XVI, pp. 401-420.

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