‹ Martin Le Franc, prévot de LausanneChapitre 5 sur 13 · L- N'a pas deux jours ne les met on · texte numérisé non relu

L- N'a pas deux jours ne les met on

Car il souffit du bourrelet

Par despit autour du menton.

Mais que diray je du colet, ^ Et du soûler au lignolet,

Et d*aultres notables fâchons

Ou il ne fault poil ne pelet?

Je vous pry que nous en sachons.

Vous soliez robes porter Jusques a la jambe demye, Ores les faictes escourter Sur les genoulx, ne faictes mye ?

En tant que se le vent fremye On pœut veoir vos petis draps ^ Vierge du Puy! Vierge Marie !

Vous me faictes croisier les bras ^

^ Les révélations du Champion tournent à la con-

fusion des hommes et à la gloire des femmes. Franc- Vouloir alors fait Téloge du mariage, qui a le pouvoir de transformer des freluquets recherchés et ridicules en hommes raisonnables et simples :

Quants en voit on qui s'atachoyent

A vingt ou a trente aguillettes,

Et a las de soye lachoyent

Leurs beaulx pourpoins ou a bouglettes,

* A propos de ces « petits draps », cf. les vers 27 et 28 d'une ^ bail. d'Eust. Deschamps, dans Tarbé, I, p. 139. Voyez aussi la

note 109, t. II, p. iio.

* Cf. Quicherat, Hist, du costume, p. 264 sqq.

Ou chaiennettes ou bullettes Portoyent ou quelque aultre frasque, Qui, mariez, a cordelettes Ont depuis attachié Içur jacque *.

Des renseignements d'une ajitre nature nous sont fournis par un p4s$age du Champion des Dames dans lequel Martin Le Franc essaye de prouver, en s'appuyant sur des considérations assez étranges, que la fin du monde est proche ^ Il remarque d*abord que nous sommes moins vigoureux, moins grands et moins gros que les hommes d'autrefois, « comme si la Nature était depuis longtemps « lasse et débilitée », et il compare la famille humaine à un arbre dont les premiers rameaux sont plus forts et plus grands que les dernières pousses. Aussi Nature, voyant que nous ne vivons que peu d'années, pour nous dédommager en quelque sorte de cette courte existence, nous rend l'engin plus subtil, plus aigu, plus vif qu'il ne l'était autrefois. Et pour preuve, Martin Le Franc passe en revue les arts de son temps.

Il nomme d'abord trois musiciens restés incon-

* Fol. 45 ro.

* Martin Le Franc mentionne en passant l'opinion de certaines gens qui croient à l'existence d'une île où jamais on ne meurt :

Ne sçay s'ilz entendent du trou Ou la Sebille fait merveilles.

Quant a moy j'en croy aussy pou Que de songe ou de folles veilles.

nus : Carmen, Tapissier, Cesari$ ', qui, peu de temps avant 1440, chantèrent à Paris et y firent sensation :

Tapissier, Carmen, Cesaris,

N*a pas long temps si bien chantèrent

QuHÎz esbahirent tout Paris,

Et tous ceulx qui les fréquentèrent.

Mais onques jour ne deschanterent

En mélodie de tel chois,

Ce m'ont dit ceulx qui les hantèrent,

Que G. du Fay et Binchois ^

Guillaume Du Fay ' et Gilles Binchois * sont deux musiciens remarquables de la première moitié du XV*^ siècle, qui, avec l'écossais Jean Dunstable * ou Dunstaple, apportèrent dans Tharmonie et dans la notation musicale des perfectionnements importants. Martin Le Franc fait allusion à leur art nouveau :

* Voy. Fétis, Biog. univ. des musiciens, Fétis a voulu identifier ce Cesaris a un certain « maistre Henri Caesaris, doyen du chapitre de Termonde » ; mais les dates s*y opposent.

* Fol. 98 ro — 272 ro.

■ On ne s'accorde ni sur le lieu, ni sur la date de sa naissance. Fétis le fait naître à Chimai, en Belgique, vers 1350 et mourir en 1432 ; de même Ambros, Geschichte der Afttsik, 2 te Aufl. Leipzig, 1880, in-8, t. II, p. 454.

* Né à Binche (Hainaut), entra au service de Philippe-le-Bon et mourut dans les premiers jours d'octobre 1460.

* Jean I>unstahle (John of Dunstable), ainsi nommé du bourg d'Ecosse où il naquit vers 1400. Mourut en 1458.

Car ilz ont nouvelle pratique

De faire frisque concordance

En haulte et en basse musique,

En fainte, en pause et en muance ;

Et ont pris de la contenance ^

Angloise, et ensuy Domp Stable,

Pour quoy merveilleuse plaisance

Rend leur chant joyeux et notable *.

Martin Le Franc lui-même les vit à la cour de Bourgogne. Un jour, des aveugles jouèrent devant le duc avec une telle habileté que Binchois et Du Fay, se voyant dépassés, en furent fort mécontents :

Tu as les Avugles ouy

Jouer a la court de Bourgongne,

N'as pas ? certainement ouy.

Fut il jamais telle besongne ?

J'ay veu Binchois avoir vergongne ^

Et soy taire emprez leur rebelle,

Et Dufay despité et frongne

Qu'il n*a melodye sy belle ^

Quelques vers nous apprennent la mort récente de Jean Boisard, dit Verdelet, qui fut pendant un temps roi des ménétriers :

Jamais on n'a compassé N'en doulchaine, n'en flajolet.

Ce qu'ung nagueres trespassé Faisoit, appelle Verdelet ^

* Fol. 98 ro — 272. ^

* Fol. 98 ro — 272 vo,

* Id. En 1428, Verdelet fut envoyé par Charles VII auprès du roi d'Aragon. Il possédait, rue des Menestriers, une maison qui

Passant à d*autres musiciens , aux harpeurs, par exemple, Martin Le Franc prétend qu'ils dépassent tout ce qu'on a vu; même Orphée :

Ne face on mention d'Orphée Dont les poètes tant escripvent, Ce n'est qu'une droite faffée ^ Au regard des harpeurs qui vivent.

Quant aux peintres, istoriens, enlumineurs, en^ tailleurs, quant aux tapissiers de haute lisse, ils laissent loin derrière eux, par la perfection de leurs procédés, tous les artistes anciens. Pour les tapisseries, Martin Le Franc renvoie aux célèbres ateliers d'Arras, dont les produits se répandaient dans toute l'Europe l-

Se tu parles d'art de paintrye, D'istoriens, d'enlumineurs, D'entailleurs par grande maistrye.

En fut il oncques de meilleurs ?

fut donnée à Jean de Drosay, secrétaire de Henri VI. Voy. BibL de T Ecole des Chartes, Ire série, t. IV, p. 546, B. Bernhard, Recherches sur l'histoire de la corporation des ménétriers ou joueurs d'instruments de la ville de Paris ; Documents inédits sur ^histoire de France, t. IV des Mélanges historiques publiés par Champollion-Figeac, p. 313; Vallet de Viriville, Hist, de Charles VII, 1 1, p. 484 ; Aug. Longnon, Paris pendant la domination anglaise, Pa». ris, 1878, in-8, p. 151, note 3.

^^Faffée, voy. sur ce mot une note de M. Gaston Paris, Romania, XVI, p. 423.

* On peut voir à Berne des tapis d'Arras faits sous Philippele-Bon, à l'époque de Martin Le Franc, et pris à Charles-le-Téméraire. Voy. Les Tapis de Bourgogne à Berne. Berne, 1876, in-8, brochure.

Va veoir Arras ou ailleurs L'ouvrage de tapisserye, Puis laisse parler les railleurs De Tancyenne pleterye *.

Les guerriers d'autrefois étaient inoffensifs auprès de ceux d'aujourd'hui. Qu'étaient-ce que lès guerres de jadis à côté de celle des Français et des Anglais ? Quant aux clercs, ils savent tout ce"' qu'on peut savoir; s'ils ne composent pas, comme autrefois, de gros volumes, c'est que la fin du monde prochaine leur en ôte l'envie. Du reste, tout a été dit et écrit: aux clercs d'aujourd'hui, il ne reste plus qu'à faire des gloses :

Item, on a fait tant de choses Qu'on ne scet mais a quoy muser.

On a fait textes, or a gloses Composer fault le temps user.

Item, tu deusses aviser Que clergie a perdu sa gloire, Et qu'on ne se fait que ruser Des plus sachans, il est notoire ^.

Inutile d'examiner d'autres passages intéressants du Champion des Dames ; les passer tous en revue serait impossible. Le poème de Martin Le Franc, en effet, nous intéresse surtout par les détails. On peut dire de lui ce que Clément Marot disait du Roman de la Rose, « il est confict de bons incidens ». A chaque page, on trouve des remarques

^ Fol. 98 — 272 vo.

* Fol. 98 — 273.

pittoresques, des allusions curieuses : Dame Panthasilée, reine des Amazones, qui prit part à la guerre de Troie, donne à Martin Le Franc Toccasion de parler de la guerre des Anglais, et de nous apprendre qu'au siège de Rouen, les habitants furent obligés de manger des chevaux, des chats, des rats et des souris;

^ Se Rouen, quant en tous anglez Se laissa clorre et assiegier Des ennemis crueux Angles, Pour garder le lis de dangier.

Et soy deffendre et revengier, L'eust eu *, croire peus et pourras Qu'il n'y eust convenu mengier Chevaulx et chas, souris et ras ^

A propos de Thamaris, la peintresse fameuse, et de sa Diane qui semblait vivante, Martin Le Franc fait allusion au peintre Gentile da Fabriano ' :

Les Rommains ores tant ne voient La painture maistre Gentil *.

Dans les vers qu'il consacre à Isis, il nous ap-

* Panthasilée.

* Fol. loo ro — 277 ro.

^ Gentile, né à Fabriano (marche d'Ancône) vers 1370, mourut vers 1450. Elève d'Allegretto Nuzi, de Gubbio. Il travailla successivement dans plusieurs villes d'Italie, et liiialement à Rome sous Martin V et Eugène IV. Cf. Charles Blanc, Hist, des pân^ très : Ecoles ombrienne et romaine. Appendice.

* Fol. 104 vo — 291.

prend qu'une statue de cette déesse se trouvait à Saint-Germain-des-Prés K

J'ai pris ces exemples au hasard dans les 24000 vers du Champion des Dames : on pourrait les multiplier ^

/ Malgré sa longueur et son importance, le Champion des Dames ne mit pas fin au long débat des partisans et des adversaires du sexe féminin : il semble, au contraire, y avoir donné une impulsion formidable, et la seconde moitié du XV ^^ siècle et ! les premières années du XVI® sont, plus encore que les époques précédentes, remplies de pièces pouf ) ou contre les femmes. La plupart de ces produc- \ tions sont dans la forme et le fond traditionnels : ' toujours les mêmes exemples et les mêmes arguments ; rarement une considération nouvelle vient s'ajouter à toutes ces redites.]] 'examinerai ici quel- / ' ques-unes de ces pièces. Inspirées généralement par

le Champion des Dames, elles serviront à montrer combien le poème de Martin Le Franc leur est supérieur. Quatre ou cinq de ces morceaux renvoient directement au Champion; dans d'autres, qui ne le nomment pas, l'imitation est visible. Pour cette revue sommaire, je me servirai surtout de l'important Recueil de MM. de Montaiglon et de Rothschild, du Jardin de Plaisance et de plusieurs pièces de la

^ Fol. 91 ro -^ 252 vo. cf. Sauvai, Antiq. de Parts, t. I, pp. 56 et 841.

* Voyez les chapitres qui suivent : Martin Le Franc et la Guerre de cent ans, Martin Le Franc et l'Eglise.

Réserve des Imprimés de la Bibliothèque Nationale.

§ 5. La littérature pour ou contre les

FEMMES APRÈS MARTIN Le FRANC

Après le Champion de Martin Le Franc, une des pièces les plus importantes du XV^* siècle, consacrée à la défense du sexe féminin, est le Chevalier aux Dames'^y long poème allégorique de plus de 5000 vers, commençant ainsi :

Pensif et agravé de doeil, Loingtain de tout confort et joie, etc.

et dont voici le plan en quelques mots. Une fée s'approche du poète pendant son sommeil, lui commande de se lever et lui donne un lévrier blanc comme noif qui aussitôt le transporte dans Tlsle de Secret, auprès de deux personnages, nommés Noblesse-Féminine et Noble-Cœur. Le poète, rendu invisible par sa fée protectrice, assiste à leur conversation. Noble-Cœur raconte qu'^é cft douze ans

^ Bibl. Nat., mss. fr. 1692, 2229, 20028. Ce dernier a appartenu à Philippe Desportes. Cf. Paul Heyse, Romanische Jneditay p. 125. — Imprimé à Metz par Gaspart Hochfeder, en 15 16, in-4

goth. :

. Cy est le Chevalier aus Dames De grant leaultez et prudence Qui pour les garder de tous blasmes Fait grant prouesse et grant vaillance.

Bibl. Nat. Rés. Y, 4462. Cf. Rothschild, Catalogue I, p. 340.

il reçut de Nature Tordre de servir et d'aimer toutes les dames et en particulier une noble et belle demoiselle, qui, un jour, devait avoir besoin d*aide et de protection contre les médisants. Depuis lors, il a erré dans de nombreux pays sans pouvoir la trouver. La jeune personne dont a parlé Nature est précisément Noblesse-Féminine qui se fait connaître à Noble-Cœur. Tous deux alors vont trouver dame Nature, à laquelle Noblesse-Féminine se plaint amèrement des attaques et des calomnies de Cuer- Vilain et de Mallebouche. Noble-Cœur, sur Tordre de Nature , après avoir reçu de longues instructions allégoriques, s*en va dans Tîle habitée par ces deux personnages, qui ne sont autres que Jean de Meun et Matheolus, et réfute leurs arguments. Suit un plaidoyer en règle en faveur des femmes , avec les exemples obligatoires * ; le tout terminé par un éloge enthousiaste du sexe féminin. Les géants médisants sont tués Tun après Tautre. La Vierge apparaît alors à Noble-Cœur victorieux et le félicite de son courage. Puis le lévrier rapporte l^poète sur son fit, et la vision disparaît.

Le Chevalier aux Dames semble avoir eu beaucoup de succès : il fut abrégé et imprimé sous le titre de Garant des Dames contre les calomniateurs

* Voici ce que le poète dit de Virgile- :

Virgile estoit homme de riote, Et en tromper n'avoit paresse ; Mais Ton dança selon sa note, Et fut trompé par tromperesse.

de la Noblesse féminine^; là partie du poème consacrée à la louange du sexe féminin fut imprimée à part à la fin du XV® siècle ^ : M. de Montaiglon Ta fait figurer dans le tome VII de son Recueil^.

Cette Louenge des Dames commence ordinairement par le huitain suivant :

Dames sont le jardin fertile, Racine d'umaine nature, L'arbre convenable et utile De terrienne nourriture, etc.

Le texte qu'a suivi M. de Montaiglon commence par un huitain qui ne se trouve pas dans le Chevalier aux Dames :

Mesdisans, crevez de douleur, Oyans la louenge des dames ; A vous n'appartient rien du leur ; Mauditz soyez de corps et d'ames.

Fuyez vous en, paillars infâmes.

Car, comme la cire au feu fond, Ainsi la grant vertu des famés Vos malices art et confond.

Ce huitain est la première strophe d'une ballade imprimée par Lambert Doux fils à Lille en 1 748,

* Le Garant des Dames compte 4003 vers ; Bib. Nat. Rés. Y, 6137.

* La huenge des dames ; s. 1. n. d. (Angoulême, vers 1492), in-4 goth. Cf. Rothschild, Catalogue, t. I, p. 383.

* T. Vn, pp. 287-299.

dans un volume intitulé la Danse aux aveugles et autres poésies du XV^ siècle *. Outre cette ballade» le volume de Doux fils renferme plusieurs pièces anonymes qui semblent avoir un lien avec le Chevalier des Dames, et qui sont également imprimées en partie dans l'Appendice de V Essai sur P histoire de la poésie française en Belgique^ d'André van Hasselt ^ d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne.

La première de ces pièces ' est une ballade dans laquelle le poète, devenu vieux, s'excuse de ce qu'il ne peut plus servir les dames comme il le voudrait.

Maintenant suis hors de servage, Qui ne puet plus est excusé.

Mais si la vieillesse lui a enlevé la force de son bras, il lui reste encore sa plume qu'il met libéralement au service des dames.

Suit une ballade intitulée Comme les Dames prient P acteur quil escrive contre les mesdisans *. C'est une réponse à la ballade précédente. Les dames acceptent les services de ce ce loyal servant » et lui promettent en retour de faire connaître son

* La Dattse aux avttigles et autres poésies du XV^ siècle t extraites de la Bibliothèque des ducs de Bourgogne. Lille, chez André- Joseph Panckoucke, 1748, in-12.

' Bruxelles, 1839, in-4.

^ Doux fils, p. 285 ; van Hasselt, p. 239.

* Ouv, cit.y p. 287-236.

nom d'un bout du monde à l'autre. L'auteur, joyeux de voir ses offres acceptées, annonce qu'il va chanter les louanges du beau sexe ^

Et prie a Dieu qu'il me dointsi bien dire Ea vous louant, que fasse crever d'ire Les raesdisans et toutes leurs séquelles.

Contre eulx diray paroUes, Dieu scet quelles.

Sa louange des dames est précédée d'une ballade intitulée l* Acteur envahist les mesdisans ^ dont la première strophe qui commence par ce vers :

Mesdisans, crevez de douleur,

est le premier huitain de la Louange des Dames imprimée dans le Recueil de RJontaiglon, t. VII, p. 287. Après cette ballade suit la Louenge du sexe féminin ^, formée uniquement de quelques huitains extraits du Chevalier des Dames, et dont le premier commence ainsi :

Dames sont le jardin fertile, etc.

Enfin une Dévote oraison * clôt la série. Le poète supplie la Sainte Vierge de veiller sur toutes les

' Ot4^. cit., p. 289-237.

* Ouv, cit., p. 290240.

* Ouv. cit. y p. 290241.

* Otiv. cit.y p. 294-237. Cette Dévote oraison a 7 strophes dans Doux fils et 10 dans van Hasselt.

dames , de les (( doctriner et parfaire » ; il les lui recommande toutes, les princesses, les jeunes « damoiselles », les veuves, les femmes mariées, les « pucelles », les nonains, les femmes malades, les marchandes, les bourgeoises et même les

Mauvaises et félonnes Qui ont tort fait à leurs personnes.

L'auteur de ces petites pièces et celui du Chevalier aux Dames sont restés inconnus. Sommes-nous en présence de deux poètes ou d'un seul ? Les manuscrits de la Bibliothèque de Bruxelles dont se sont servi Doux fils et van Hasselt pourraient peut-être nous renseigner là-dessus. L'auteur du Chevalier qui se nomme lui-même à la fin de son ouvrage le dolant fortuné, semble avoir connu l'Angleterre; il parle en effet, à plus d'une reprise, de l'Irlande et de la Tamise.

On trouve encore imprimé dans le volume de Doux fils le Miroir des Dmnes, par Bouton \

* Pp. 187-205. Ce petit volume de Doux fils contient: la Danse aux Aveugles, de Pierre Michault, pp. 1-118; une Complainte sur la mort d'Isabel de Bourbon, comtesse de Charrolois, par Pierre Michault, pp. 11:9-134; autre Complainte sur le même sujet, par Pierre Michault, pp. 135-163; le Testament de Pierre de Nesson, pp. 164-184; le Miroir des Dames, par Bouton, pp. 185-205 ; des pièces anonymes : Traittiet du malheur de France, la Confession de la belle fille, des Ballades, la Louenge des dames, le Débat de l'homme mauvais et de l'homme religieux, pp. 207-332. Le volume est terminé par un vocabulaire pour l'intelligence des mots hors d'usage.

Ce livre est le Mirouer des Daaies Fait pour leurs vertus remirer ; Celles qui s'y vouldront mirer, En vauldront mieulx de corps et d'ames.

C'est un petit poème de 53 septains, en vers octosyllabes, rimant ababbcc, et d'un huitain final. Mais il y a lieu de croire le texte de Doux fils incomplet ou abrégé : il semble , en effet, d'après quelques vers dans lesquels Bouton se nomme, que le Miroir des Dames était écrit en vers et en prose, mode très répandue au XV® siècle :

Ce livret a l'honneur des famés Et qui ne parle d'aultre chose Est nommé le Miroir des Dames.

Bouton, pour amour de la rose, A fait et la rime et la prose.

Incapable de louer dignement, comme il le désirerait la Royne des Anges , Bouton , pour l'amour d'elle, loue toutes les femmes de bien. Il commence la série à Eve, et parle des Sibylles, de Roxane et d'Olympias, femme et mère d'Alexandre, d'Andromaque, d'Ediltudis,

La bonne royne d'Angleterre A trois maris fust mariée.

Et en grant triumphe espousée; Mais avec sa grant chasteté Elle garda virginité.

de « Lassaria, royne de Perse, » de Lucrèce, d'Esther, de Judith, de la femme de Pilate, des Onze mille Vierges, etc.

Le Jardin de Plaisance et fleur de rhétorique ^ renferme plusieurs petits poèmes écrits pour la défense du sexe féminin. On sait que le Jardin de Plaisance est un recueil de morceaux choisis de la littérature du XV® siècle, une sorte d'anthologie précédée d*un art poétique avec exemples et préceptes. On y trouve des spécimens de tous les genres poétiques d'alors : rondeau, ballade, chant royal, serventois, lai, virelai, chanson, etc. Les exemples sont empruntés aux poètes du XV® siècle, à Christine de Pisan, Alain Chartier, Villon, Arnoul Greban, etc., ou bien sont composés par l'auteur lui-même, qui se nomme dans une ballade < per dialogum ^ >, au second vers V Infortuné et dans l'envoi Jourdain. L'auteur a enchaîné les uns aux autres tous les petits poèmes, récits et débats du Jardin de Plaisance, par une intrigue assez lâche et assez incohérente qui empêche souvent, au premier abord, de voir quand une pièce finit et quand une autre commence. La rédaction de ce recueil fort important doit se placer dans les premières années du XVI® siècle : une des pièces dont nous parlerons, la Pipée du Dieu d'Amour, est datée de 1501.

Examinons d'abord un petit poème de 360 vers, intitulé Les biens et les maux qui sont en amours '.

^ Je me sers de l'édition d'Olivier ArnoiiUet, Bib. Nat. Rés. Y, 6117^, in-4 goth. Cf. Goujet, Bibl, t. IX; et VioUet-le-Duc, BibL poét,, p. 90.

* Fol. 9 ro.

' Fol. 126 vo — 128 vo.

L'auteur y énumère le bien et le mal que procurent les femmes et constate avec regret que Tamour est tout puissant. Il s*en réfère à Topinion de feu Guillaume Alexis et à son Blason des faulces amours :

Assez en parle par raison Le moyne qui fist le Blason Intitulé Faulces amours.

Mais seulement son oraison Ne dressa qu'a la desraison D'Amours et aux estranges tours Dont il en alegua de lours.

Je ne scay si en son vivant Il y avoit usé ses jours, Mais il parla comme savant.

Ennemi des redites, notre auteur ne veut s'inspirer ni de Guillaume Alexis, ni surtout de Matheolus qui n'entendait rien à l'amour,

Matheolus parle comme ung Marchant qui congnoist en commung Amours tellement quellement.

Il s'inspirera plutôt du Roman de la Rose. Mais, malgré ce qu'il en dit, notre auteur ne suit guère Jean de Meun. Il s'efforce de nous montrer que le train d'amour est divers, que les uns y pleurent tandis que d'autres y chantent ; puis il nous raconte plusieurs histoires, entre autres celle de Lantech, le chief primitif des bigames S et enfin nous apprend

^ Lémec, Genèse, IV, 19-23.

que le pouvoir d* Amour s'étend sur toute chose ici-bas, comme déjà l'avait montré Martin Le Franc. La Pipée du Dieu d'Amours * est une pièce beaucoup plus jolie et plus originale, de 850 vers environ, rimant pour la plupart ababbcbc, et datée de 1501. Le sujet en est fort simple : Le poète, transporté tout à coup à la cour d'Amour, voit une foule de gens s'approcher du Dieu et lui rendre hommage ; il remarque entre autres Repos, Délit avec Jeunesse, Doulx-Regard, Beaulté, Bel-Accueil, Courtoysie, Doulx-Parler, Pitié, Bien-Celer. Il renonce à décrire tous les rois, princes, ducs, comtes, barons, prêtres, « clercs bigots », « moines clostiers », qui viennent saluer Amour. Le défilé terminé, le dieu fait faire silence et annonce à tous qu'il est aussi vieux que le monde et que sa puissance est infinie ; il rappelle les histoires de Paris, Tarquin, Enée et Didon, Philis et Démophon, Jason, David, Salomon, Orphée et Eurydice, Ovide.

Conclusion, je suis le plus puissant Roy terrien, dessoubz l'espère ronde.

Mais, dit-il, t par manière d'esbattement », pour récréer les joyeux esprits de mes sujets fidèles, je vais

Faire une chasse en mode de pipée La ou sera mainte beste attrapée.

' Fol. 134 vo — 140 ro.

Il charge dame Beaulté d'aller tendre ses < gluons et filiez > à Tarbre de Déduit ; dame Oyseuse et le dieu lui-même vont répandre « Tamoureuse graine ». Les pièges à peine posés, une foule d'oiseaux de tout plumage et de toute grosseur se précipitent sur les filets. Bel-Accueil, en hâte, les recueille, et Pitié, Courtoisie et Pacience les portent dans Tobscure prison de Longue- Attente que garde Bien-Celer. Il faut entendre alors les plaintes et les lamentations des captifs ! Le poète rapporte les complaintes de trois d*entre eux, trois ballades dont la première a pour refrain : « Plus m'est la mort que la vie nécessaire ; » la seconde : « Mais c'est la mort que d'aymer sans partie ; s> la troisième, dans laquelle sont rappelées les histoires de Troïlus, de Médée, de Salomon, David, Loth, Samson, Narcisse, Œdipe, Agamemnon, Didon, Philis, Hélène, Hercule, etc., a pour refrain : « Car en amour n'a foy ne loyaulté. y> Espoir alors vient les réconforter « d'une chanson mignotte y>, et la Pipée du dieu d'Amours se termine par une ballade, dans laquelle, comme c'était l'habitude au XV* siècle, le poète s'excuse de la rudesse de son talent :

Excusez donc la plume superflue Qui a descript en termes gros et lours La pipée du gentil Dieu d'Amours.

Ce joli petit morceau, quoiqu'on y trouve les énumérations inévitables des victimes des femmes, s'éloigne un peu de la tradition habituelle.

Malgré son allégorie, il est ce que les pièces de son espèce ne sont généralement pas, léger, vif et spirituel. Nous retombons dans le genre ordinaire avec la Déduction du procès de Honneur féminin ^ ou VAdvocat des Dames, de Pierre Michaut. C'est un plaidoyer en faveur des femmes, écrit en vers et en prose.

Pierre Michaut aperçut une nuit , «dans un songe, un noble vieillard, à la robe déchirée et couverte de sang, soutenu dans sa marche chancelante par un jeune chevalier. Ce vieillard était Honneur-Féminin que Malebouche et ses soudoyers avaient couvert de coups et de blessures. Il se rendait devant le tribunal de Dame Raison pour y plaider sa cause. Son avocat était Vray-Rapport, (( et estoit accompaigné icelluy Vray-Rapport de plusieurs notables gens... entre lesquelz Jehan Bocasse, maistre Alain Chartier, maistre Martin Le Franc. » Malebouche « avoit emprés luy son advocat nommé Faulx-Parler semblant {lisez: semblablement ) acompaigné d'aucuns trespassez comme Michelet {lisez : Matheolet ^ ), Juvénal, maistre Jehan de Meun ». Vray-Rapport plaide le premier, défendant son

* Fol. 140 ro — 147 vo. Pierre Michault nous donne lui-même son nom en acrostiche dans les deux strophes de la Un. Les éditeurs du Jardin de Plaisance ne s'en sont probablement pas aperçu, et ont mal coupé ces strophes. La Déduction du procès de Honneur-Féminin se trouve dans le ms. de l'Arsenal, 3521, fol, 192 ro — 215 ro.

' Le ms. de l'Arsenal, n^ 3521, donne la bonne leçon.

client, Honneur-Féminin, contre Malebôuche qui par ses écrits n*a cessé et ne cesse de l'attaquer ; il passe en revue la longue série des arguments ordinaires contre les femmes, les réfute, parle de David, d'Aristote, d'Adam et d'Eve, de Thamaris, de la reine de Saba, des Sybilles, etc., et enfin, après une louange exagérée des femmes, laisse la parole à Faulx-Parler, avocat de Malebôuche. Ensuite Vray-Rapport réplique et Faulx-Parler en fait autant, de sorte que les débats sont fort longs. Raison, enfin, donne gain de cause à Vray-Rapport.

Il peut paraître curieux de voir dans cette pièce Boccace au nombre des défenseurs, des femmes. C'est que Jean Boccace a eu au moyenâge cette bonne fortune d'être invoqué en même temps par les admirateurs et par les adversaires du sexe féminin. Les uns ne voyaient en lui que l'auteur violent du Corbaccio , les autres, sans doute, et c'est le cas de Pierre Michaut, ne connaissait de ses œuvres que le Décaméron ou le De Claris mulieribus.

La Déduction de Pierre Michaut est immédiatement suivie d'un long poème daté d'avril 1459, que l'auteur du Jardin de Plaisance a fait précéder de la rubrique suivante : Comment Pâmant yssant du jardin de plaisance entra en la forest cuydant avoir plus de joie et il entra en tristesse en plusieurs façons *, et qu'on pourrait intituler le

* Fol. 150 ro — 170 ro.

Procès ou le Jugement de Jean de Meun et de MatheoluSi ennemis du Chief des Dames. Le poète, en songe, après de longues aventures que je laisse de côté, assiste dans le château d*Amour au jugement de Jean de Meun et de Matheolus qui sont amenés, enchaînés ensemble et pieds et poings liés, devant le haut tribunal de dame Justice. Ils ont à répondre des injures et des calomnies qu'ils répandent journellement à l'adresse du Chief des Dames. L'avocat de la plaignante. Noble -Vouloir, commence à plaider :

Toy, desloyal Matheolus, ^ Indigne qu'on te nomme plus.

Ne que dedans la terre couches, Cueur villain, la pire des bouches.

Les dames ditz en ton escript Que pires sont que l'antecrist, etc.

Puis vient le tour de Jean de Meun.

Quant au regard de Jean de Meun Qui fist le Rommant de la Rose, Sage clerc selon bruyt commun, Dit des femmes trop ville chose, etc. '

Le Chief des Dames, par la bouche de son avocat, demande que tous deux soient mis à mort, et que leurs livres soient brûlés. Loyal-

* Fol. 166 vo.

* Fol. 166 v«.

Cœur, à son tour, se répand en invectives contre Matheolus :

Toy, faux paillart Matheolus, Chascun scet que tu es infâme, Car tu euz deux femmes ou plus Espousées comme ung bigame.

Tout le monde t'en donna blasme, Et par justice en fuz repris.

Depuis pour te vengier de femme Le malheureux livre entrepris *.

Ce livre, à ce qu'on lui a dit, s'appelle le Testament des femmes. Dame Raison plaide ensuite et conclut à l'acquittement de Jean de Meun et à la condamnation de Matheolus. Ce dernier est condamné à mort par l'assemblée, mais Amour, plus charitable, se borne à demander qu'il soit chassé du pays, conduit dans la Forêt d'Ennui et enfermé dans une prison forte et sûre, où plus jamais il ne pourra nuire. Je le déclare, dit Justice, rendant la sentence :

Je le desclaire estre trouvé Faulx acteur, ennemi des dames.

Bigame, menteur approuvé, Facteur du Testament des Femmes. Le villain boucquin tant infâme Sera bruslé présentement.

Pour monstrer que telz villains blasmes Sont contre droit totalement ^

*Fol. i68 ro.

' Fol. 1 70 ro.

Quant à Jean de Meun, il est simplement banni du Château d'amour.

L'auteur de ce poème était, à ce qu'il nous apprend, amoureux d'une c gente dame >, qui, après lui avoir fait mainte belle promesse, l'avait éconduit. Il était jeune quand il écrivit ces vers destinés, sans doute, par leur dévouement à la cause du sexe féminin, à toucher le cœur de sa dame inflexible. La jeunesse du poète excuse son ignorance de tout ce qui a rapport à.Matheolus : il en fait un bigame mari de deux femmes et. même davantage; quant au Livre de Matheolus, il ne le connaît que par ouï-dire et l'intitule le Testament des femmes, faisant confusion probablement avec le Testament de Jean de Meun.

On trouve imprimé d'après un manuscrit de la Bibliothèque Barberini, dans les Romanische Inedita de Paul Heyse *, un poème assez faible, de 1229 vers octosyllabiques, intitulé Le mors pour les mal embouchiez. Comme dans le Chief des Dames, l'auteur anonyme fait le procès à Jean de Meun

De qui le livre est si commun.

Et par tout mis a la donnée.

Que terre en est empoisonnée.

à (k Mahieulet »,

* Romanische Inedita auf italianischen Bibliotheken, gesammelt von Paul Heyse, Berlin, 1856, in-8 ; pp. 79-121 ; cf. Keller, Romvart, pp. 690-693.

Qui voulut tetter du vieux let De bigamie là matronne.

et à l'Epître de Valère à Rufin \

L'auteur de la Faulsetéy trahyson et les tours de ceulx qui suivent le train d'amours ^ long poème de plus de 7000 vers, dont les personnages sont une dame nommée Bellissant, Junon, Vénus, le dieu d'Amours, Vacabond, un Fol, Honneur, Raison, Fortune et Desconfort, attaque, non pas les hommes qui médisent des femmes, mais les hommes qui les trompent, feignant d'être véritablement amoureux, tandis qu'ils ne cherchent qu'à assouvir leurs mauvaises passions :

Je dy pour vray qu'a ce propos me tien, Que je congnois plus d'amours en ung chien Qu'en ung homme qui face l'amoureux, etc.

Toutes les pièces que nous venons de voir sont des plaidoyers en faveur du sexe féminin. La Pipée du dieu d'Amours contient seule une légère satire de l'amour et des femmes, mais sans amertume et sans grossièreté. Le Grand Blason des faulces amours de Guillaume Alexis, sans aller jusqu'aux exagérations du Roman de la Rose, des Lamentations de Matheolus, et du

* Cf. Wright, Biog, Brit. Utt,, t. II, p. 295.

* Imprimé à Paris par la veufve Jehan Treppcrel et Jehan Jehannot. S. d., in-4 goth.

Miroir d'Eustache Deschamps, contient cependant une, des satires les plus vives qui aient été écrites contre les femmes au XV® siècle. Comme Jean de Meun, Matheolus et Martin Le Franc, Guillaume Alexis était un clerc, moine de Lyre et prieur de Bussy \ On a de lui deux petits poèmes concernant les femmes. Dans Tun, Guillaume Alexis met en scène un homme et une femme qui cherchent Tun et l'autre à prouver la supériorité de leur sexe par les arguments ordinaires. Le Débat de l'homme et de la femm^ * comprend une quarantaine de quatrains, dans lesquels on trouve l'énumération obligatoire des victimes et des héroïnes de Tamour : la femme, qui a le dernier mot, fait suivre le quatrain final d'une cinquantaine de vers à la louange de son sexe. Ce Débat offre un certain intérêt littéraire, parce qu'on retrouve son refrain « Bien heureux est qui rien n'y a » dans une ballade de Villon ^ Si ce Débat est en somme favorable aux femmes, dans le Grand Blason des faulces amours *,

* Diocèse d'Evreux.

* Montaiglon, Recueil, t. I, pp. i-io.

' Pillon, éd. Jannet, p. 45.

* Le grand Blason des faulces amours est en strophes de 12 vers : les 8 premiers vers sont de 4 syllabes, les 4 derniers de 8 syllabes, et les 12 vers sont sur deux rimes : aabaabbbabba. Jacob Le Duchat, dans l'édition qu'il a donnée du poème de Guillaume Alexis, en 1726, remarque que La Fontaine a imité le rhythme du Blason, poème qu'il attribuait faussement à Guillaume Crétin. Je me sers de l'éd. de Gust. Brunet, Genève 1867.

Guillaume Alexis se montre franchement leur adversaire. Un gentilhomme rencontre par hasard sur son chemin un moine disant ses heures. « Vous les direz Taultre sepmaine », lui dit le chevalier, chantons plutôt,

Car en chantant,

Et s'esbattant,

Le temps se passe *...

J'ai, dit le moine, la voix sourde et casse ; du reste, vous ne savez que des chansons d'amour. A ce propos s'engage entre eux une discussion sur Tamour et les femmes.

Qui dit qu'amours Ne sont que flours Il se déçoit, etc. ^

dit le moine. Le gentilhomme réplique et cite les chevaliers amoureux du temps jadis, Gauvain, Yvain, Artus, Lancelot. Il faut bien, du reste, que jeunesse se passe : quand on est jeiine, que faire, sinon aimer. Au religieux qui remarque que cette vie est courte et transitoire, et que les jeunes gens feraient mieux de songer à la bien passer, il répond :

Vous voulez donc que désormais Je face de la chatemitte, Papelardant comme ung hermite ^

Le moine oppose à rénumeration du chevalier celle des victimes de Tamour, Hercule, SamsoDy Salomoo, etc. Puis il montre que le véritable amour est rare chez les femmes; ce qu'elles aiment, c'est l'argent.

Comme raisiné

Qui conglutine

Ce qu'elle attrape.

Femme est incline

A la rapine;

Tousjours attrape.

Ce qu'elle hape

Jamais n'eschape.

Et fust un tison de cuisine.

Tout lui est bon, mantel et chappe; Et quant n'y à plus que la nappe, Incontinent l'amour descline *.

Arrivés à un carrefour, le chevalier s'en va d'un côté et le moine d'un autre. Resté seul, le gentilhomme convient à part lui que le moine avait raison : a II disoit vray comme évangile. »

Ce joli petit poème de 126 douzains a eu beaucoup de succès. Imprimé déjà plusieurs fois avant 1500 et souvent après, Gustave Brunet en a donné à Genève une nouvelle édition ^ en 1867. Il fut imité dans le Loyer des folles amourSy

^ Genève, 1867, petit in-12, par Philomneste junior (Gust. Brunet). Ed. tirée à cent exemplaires.

et Charles de Croy, en 15 12, composa un Contre- Blason *.

Le Contre-Blason des faulces amours ou Le Grant Blason cf amours spirituelles et divi^ieSy comprenant 138 douzains rimant comme ceux du Blason de Guillaume Alexis, et une « balade anagogicque, theoricque et tropologicque», est écrit dans une langue plus latine que française. Tous les noms propres de la Bible et de Thistoire s'y trouvent : on y remarque des allusions à Jean de Meun, à Villon, à Anne de Beaujeu, à Marguerite d'Autriche, à Pie II, à la Ligue de Cambrai de 1508, etc. A coup sûr, la partie la plus intéressante de tout ce Contre-Blason est le prologue. Nous y apprenons que Guillaume Alexis, visitant (( les sainctz lieux jherosolimitains p, mourut martyr de la foi catholique ^ C'est en imitant « le Grant blason des faulces amours, caducques, libidineuses, illecebres et lascivieuses » que notre auteur, « povre simple frère hermitte et immerit prestre religieux, non ayant le sens et littérature de Ludolph Riffere

^ Je me sers pour le Loyer des folles amours de l'édition de Jacob Le Duchat ; {Les quinze Joyes de mariage, ouvrage très ancien, auquel on a joint le Blason des fausses amours, le Loyer des folles amours et le Triomphe des muses contre amour. Le tout enrichi de remarques et de diverses leçons. La Haye, 1726, petit in-8) et pour le Contre-Blason de deux éd. goth. Paris, s. d. Bib. Nat. Rés, Y* 1299 B, et Y 6158 + A.

* Goujet le met en doute, Bib, t. IX.

et de Grégoire Alemant,ses très vénérables pères et chers confrères chartusiens», écrivit, «moralement, paraboliquement, historiquement, etc » le Contre-Blason « en forme de satire, comédie, tragédie, invective et dialogique, controverse alterquative entre deux illustres dames Tune de religion Tautre de court ». Il l'écrivit, quoiqu'il n'eût pas « le très agu et ingénieux stille où ornature de Cieero », etc., etc. Suit une énumération d'au moins vingt-cinq a orateurs, rethoriciens ou metrifieux ».

L'auteur de ce Contre-Blason dédié à Louis XII est Charles de Croy ^ disciple de Jean Molinet, et ami de Jean Lemaire de Belges qu'il appelle dans le prologue ce mon intime, trescordial, consodal frère, compagnon et amy ^ ».

* Voy. La Croix du Maine, Bib. t. I, p. 105.

* Le Contre-Blason se termine par une douzaine de vers énigmatiques dans lesquels « en appliquant chascune grosse lettre de hault en bas, en croix, a travers et en son lieu capitallement », on peut lire l'année de la composition du Contre-Blason, le nom de l'auteur, et quelques noms propres et surnoms de princes et de princesses. Malheure asement, les lettres capitales varient d'après les éditions, dont il faudrait avoir plusieurs sous les yeux pour résoudre l'énigme au complet. On peut cependant, avec les deux exemplaires de la Rés. de la Bibl. Nat. Y* 1299, B et Y 6158 A, trouver l'année 1512, le nom de l'auteur Charles de Croy, et le nom de Lois d'Albret. La Croix du Maine attribue déjà le Contre-Blason au « frère hermite Charles de Croy », et il cite une édition de ce poème imprimée à Paris, chez Simon Vostre, en 15 12. Bib. t. I, p. 105. Cette édition ne figure pas dans le Manuel.

Si le Contre-Blason des faulces amours est illisible, le Loyer des folles amours *, au contraire, comme le poème de Guillaume Alexis, est écrit avec naturel et souvent avec esprit. Cette petite pièce est un développement de l'idée émise par le bon moine de Lire dans le Grand- Blason : Pas d^argent, pas d'amour. Un habitanf du Hainaut, se promenant un jour dans les rues de Paris, rencontra une femme dont il tomba amoureux. Tant qu'il eut de l'argent, son amour fut partagé ; mais quand il eut mangé tout son patrimoine, il fut congédié et forcé de s'en retourner en Hainaut sans le sou,

meschant et misérable»

Sur mes deux piedz debout comme un oison.

L'histoire est assez bien racontée. En voici le

dernier douzain ;

Amours, amours.

Par vos faux tours Je suis destruict ; D'huy a tousjours

* Ed. Le Duchat, pp. 299-330. Le Loyer comprend 29 dizains et 29 douzains alternant régulièrement. Le dizain est en vers de 10 syllabes, rimant aabaabbcbc ; le douzain est dans le rhythme du Grand Blason de Guillaume Alexis, aabaabbbcbbc, les 8 premiers vers de 4 syllabes et les 4 derniers de 8 syllabes. Le tout est terminé par une ballade. En tout, 666 vers. ^

N'auray secours ;

Malheur me suit,

Vie me fuit,

Au cœur me cuit.

Qui dict que de vous ce sont flours, Dieu luy envoie malle nuict.

Ici finera le deduict ^ Du Loyer des folles Amours.

Nous avons vu jusqu'à présent des poètes prendre parti . nettement pour ou contre les femmes. Les uns comme les autres écrivent des panégyriques ou des invectives qui dépassent généralement toute mesure, et dans lesquels ils ne manquent pas de s'injurier réciproquement. Robert du Herlin essaye de réconcilier les deux sexes et de calmer leurs trop fougueux défenseurs dans un petit traité en prose intitulé l'Acort des mesdisans et bien dis ans, dédié à Anne de Bretagne et daté de Tours « le XIII® jour de novembre 1493 ^ ».

Robert du Herlin est Tauteur de plusieurs traités minuscules et insignifiants ^ L'Acort des

* Arsenal, ms. fr, 3658 : « Cy s'ensuit ung petit tractié qui se intitulera et appellera l'Acort des mesdisans et bien disans ». A la fin du traité, fol. 18, dédicace à Anne de Bretagne, datée de Tours, le 13 novembre 1493. 19 feuillets. Cf. Henry Martin, Caisiaguù de. r Arsenal, Paris, 18^7, t. III, p. 456. Dî ^ Robert du Herlin est l'auteur d'un petit poème formé de 15 kuifaiiiOî ïft de deux ballades, intitulé le Pommier de doulcetir, et daté 'd€L[i48i : « Cy s'ensuyt ung petit tractié qui se intitulera et ûppeUdra^^le Pommier de doulceur, nagueres fait par Robert du Herlin, secrétaire du Roy no.stre sire, et du Roy de Jherusalem,

mesdisans et bien disans est un des plus importants ; encore ne tient-il pas toutes les promesses que renferment le titre et le prologue dans lequel du Herlin se nomme « le deffendeur et le champion des dames ».

L'Acort des mesdisans et bien disans commence par les vers suivants :

Qui veult mesdire, si mesdie.

Je fay la figue aux mesdisans, Car ains qu41 soit jamais dix ans, Je les feray crever d'envie.

Après avoir disserté sur Tamour en général, sur « Tamour de parenté », sur a. la tierce amour » qui est « amitié et compaignie », il en arrive enfin à (( la quarte amour » qui est Ta-

d' Aragon et de Secille, etc., ouquel le fruict en est doulx a assavourer et prouffitable pour Tame. » Bib. Nat. ms. fr. 2252, 8 feuillets. — Le ms. 2080, daté de Tours le 19 septembre 1481, de 8 feuillets également, est un petit traité astrologique intitulé Influencia celi, translaté du latin en françois par R. du Herlin. — Ms. 1995 ; « Suit ung petit tractié qui se intitulera et appellera le Débat dufattlcon et du lévrier, nagueres translaté de latin en françois par humble serviteur a tous Robert du Herlin, jadis secrétaire, » etc. 22 feuillets. — Robert du Herlin avait présenté des ballades et des rondeaux à Marie de Clèves, veuve de Charles d'Orléans, pour lesquels elle lui fit donner, en août 1470, 11 livres tournois. Voy. La Borde, Les Dites de Bourgogne, t. III, p. 403, n® 7060, et Cabinet des Mss. t. I, p. 120. Enfin nous savons que Robert du Herlin avait donné à Charles Vni, les Heures de la Croix qui sont maintenant déposées au musée du Louvre. Cabinet des Mss. I, p. 96 .

mour sexuel. A ce propos il dit : « Et je vueil estre leur deffendeur ^ a rencontre de chascun qui de villenie les vouldroit chargier, affin de refraindre les villains couraiges de ceulx qui en ont parlé ou qui au temps advenir en vouldront parler deshonnestement Or préparez vous entre vous mesdisans et aultres gentilz a oyr ce que j'en treuve et qu'elles sont dignes, de louenge, service et honneur ; et par ordre et raisons y procederay. Premièrement reciteray certaines auctorités des saiges qui d'elles ont bien dit et parlé. Et puis diray les auctorités de ceulx qui en ont mal dit pour leur faire honte et vergoingne. Et en la fin je entens, au plaisir de Dieu, selon mon povre et petit entendement champêtre, accorder toutes les escriptures et auctoritez ensamble et d'en donner et rendre vraye solucion. Et veul mettre paix et faire cesser les discors entre ceulx qui ont mal dit et qui en vouldront mal dire ^ ». Il nous cite alors tout ce que Salomon a dit pour ou contre les femmes ',

* Le deffendeur des dames.

» Fol. 8 r».

' Entre autres : « Ung saige dit qu'il sont troys choses qui chassent l'homme hors de l'ostel, c'est la mauvaise fumée, le dégoût de la gouttière et la mauvaise femme ». Fol. lO r®. Pt'overbes XXVII, 15 et 16. Boutade très souvent reproduite au moyen-âge ; p. ex. ; vers 173-4 du Golias de conjuge non ducenda:

Fumus et mulier et stillicidia Expellunt hominem a domo propria.

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