VICTOIRE
A la tête de ses pécheurs et de ses lazaroni^ Mazaniello avait entouré le palais de la Yicaria.
Le tocsin sonnait toujours à Saint- Dominique^ à la cathédrale et aux églises voisines du marché. Les détonations des mousquets recommencèrent à se joindre au bruit des cloches et aux cris furieux de la multitude. Du faubourg de Loreto à la Margellina, des Gamaldules au fort du Môle, il n'y avait pas, dans ces milliers de rues tortueuses qui formaient la bonne et fidèle ville de Naples, une seule famille du peuple qui ne fût insurgée.
Cependant la Yicaria présentait un aspect formidable.
Plusieurs compagnies de reitres et de lansquenets en défendaient l'entrée. La garde espagnole du duc d'Arcos se montrait aux bastions qui couronnaient les murs latéraux de cette résidence, sorte de nid d*aigle, moitié forteresse et moitié palais.
Masaniello disposa ses hommes en tirailleurs^ se réservant de forcer lui-même l'entrée du château avec une troupe d'élite^ quand le moment serait venu.
LB PÊGHBUR DE NAPLBS 14i
Le pécheur donna le signal de l'attaque.
A peine le feu commençait-il à s'engager que lansquenets et reitres, séduits par ceux de leurs compatriotes qui avaient déjà fait cause commune avec la révolte^ abandonnent leur poste^ courent aux insurgés en criant : c Vivent les Napolitains! A bas le duc d'Arcos ! D se mêlent aux rangs du peuple et s'élancent avec lui vers le palais.
En un instant les portes sont enfoncées.
On massacre ceux d'entre les Espagnols qui opposent de la résistance; le grand escalier de la Yicaria est souillé de sang, jonché de morts.
Masaniello est au premier rang des siens.
Intrépide, infatigable, acharné au combat, il poursuit d'escalier en escalier, de galerie en galerie, les étrangers qui s'enfuient en jetant leurs armes. Enfin, l'oeil en feu, les cheveux et les vêtements en désordre^ il se précipite l'épée à la main dans la chambre du conseil.
Le duc d'Arcos était devant lui.
Avec sa figure bilieuse, sa taille roide et busquée, ses chausses et son manteau noirs, le père d'Isabelle ressemblait à un portrait de Vëlasquez.
L'ordre de la Toison d'or était suspendu sur son pourpoint de velours, et de ses doigts amaigris il tourmentait le manche de nacre rehaussée d'or d'un magnifique poignard javanais.
Masaniello se posa en face du gouverneur dans une attitude sublime d'audace et d'orgueil.
— Duc d'Arcos, lui dit-il, le peuple de Naples, que tu as si longtemps opprimé, que tu as accablé d'impôts et dont tu dédaignais hier encore et les prières et les menaces, vient aujourd'hui lui-même protester
tu MÀ8ÂNIILL4>
devant toi otmlte la tyrannie de ses maîtres. Be- ,garde!
Et, d'un geste solninel, le pécheur montra au due la flot tumultueux du penpie qui grondait à la porte, et les haches, les mousquets, les piques, les armes de ton-te sorte que cette foule menaçante agitait.
Les yeux du vice-roi s'arrêtèrent sur cette masse t^onfuse, d'où s'échappaient par intervalles des cris de mort, et se reportèreni sur Masanielio.
— 'Qtii es-tu? demanda-t-il au jeune homme, to <Iu'on rencontre touiotirs là 0Ù l'émeute gronde et où les traîtres égorgent les serviteurs du roi?
— Qui je suis? Un raisérshlev répoadit Masanielio avec ironie amère, à qui les fermiers de la é(Miaiiie ont volé, depuis dix ans, son travail journée ^r journée, sa vie minute par minute, ses doublons maravédts par maravédis, et qui maintenant a résolu, monseigneur, de manger les fruits qu'il cultiva et le poisson qu'il pêche, ou de mourir un mousquet à la main.
— Mais encore, ton nom?
— MasanieUou
— C'est toi, jeune drôle, qui •oses attaquer les soldats 40 Sa Majesté Catholique Phili|Hie IV ?.«,
^Pas un mot de plus» due d'Arcosl JMasaniello, <î'est la victoire du peuple; Masanielio, c'est l'expression de la volofiié du peuf^e, «t cette volonté pourrait vous briser comme un roseau, entendez-vous, monseigneur?
— Mort au vice-roi! mort an tyran 1 s'écrièrent les insurgés.
Quelques-uns d'entre eux se ruèrent dans la salle, et le duc d'Arcos vit des canons de mousquets s'abaisser vers lui.
LE PÈCHRUlà DB NÂPLBS 14;^
Le vieil Espagnol ne rabattit rien de sa ôectè. Il saisit MasanieUo au braa et le coiukiisit ptès de la fenêtre.
— Jeune homine, lui dti41y tu es gé&éfeux» tu es^ brave^ tu veux sauver cette multitude dont la misère t'a ému et qui maintenant, n'a plus pour toi assez d'acclamations et de couronnes? Ah! prends garde, MasanieUo, ptend» gardel la popularité est un souille inconstant qui vous porte un jour au pouvoir et le lendemain vous renverse. Monftre-toî sujet dévoué du roi d'Ë^gne, notre maître; dis-moi ce que tu désires : honneurs, fortune, rien ne te sera refusé.
-* Que le peuple de Naples soit heureux et libre t reprit le pêcheur; qu'il ne travaille plus comme une bête de somme pour enrichir d'insatiables étrangers; qu'on ne pille plus nos maisons; qu'on ne jette plus nos femmes et nos enfants, transis de froid, mourants do faim, sur le pavé des rues! Duc d'Arcos, voilà ce qu'on te demande. Oui ou non, veux-tu l'accorder ?
— Qu'il obéisse ou qu'il meure ! s'écrièrent les ré* voltés.
Us avaient envahi la salle* Debout entre eux. et le^ duc d'Arcos, MasanieUo les retenait encore, mais U était évident que ces hommes, irrités par de longues^ souffrances, ne reculeraient pas devant un meurtre.
D'immenses clameurs s'élevaient de la place voisine,, et la brise de la mer apportait le bruit lointain de la fusiUade que les Espagnols soutenaient encore dans certains quartiers de la viUe, en opérant leur retraite. Ces coups de feu répétés, ce tumulte» cet orage de passions homicides qui grondait sur la viUe, électrisaient les àmes^ faisaient palpiter les cœurs et rendaient les mains des révoltés impatientesi
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Le vice-roi parut céder.
— Enfin, qu'exigez-vous? demanda-t-il avec un léger accent d'ironie.
— Le renvoi des étrangers et l'abolition des taxes ^ s'écrièrent cent voix.
— Avez- vous un programme? Que faut-il faire? que faut-il signer?
Tous les regards se portèrent sur Masaniello.
-> Il n'y a pas une heure encore, dit-il, sur la place du Marché, au milieu des victimes qu'ont immolées vos satellites, j'ai publié trois édits sanctionnés par les acclamations du peuple. Donnez à ces édits l'approbation du roi d'Espagne, et avant que le soleil se couche Naples sera tranquille, sinon désarmée.
En disant ces mots, le pécheur tira un papier de la poche de son caban et le lut à haute voix.
Cette lecture fut accueillie par trois salves d'applaudissement.
—- Mais j'approuve cela, brave Masaniello, reprit le vice-roi en frappant sur l'épaule du pécheur. Reste avec moi, sois mon conseiller, mon guide ; fais exécuter toi-même ces décrets que tu as rendus ; éloigne de moi les influences funestes qui jusqu'ici m'ont abusé.
— Signez donc ! fit Masaniello*
— Eh quoi I la parole d'un gentilhomme, d'un grand d'Espagne, du représentant de la famille d'Arcos ne peut -elle te suffire ?
-.-Non!
— Non, non t répétèrent tous les autres; on n'est plus gentilhomme quand on a menti impudemment au peuple rassemble.
Un éclair de haine brilla dans les yeux du vice-roi.
Ses lévresr minces se crispèrent. Il se contînt pourtant, saisit d'une main tremblante le papier que Masaniello lui présentait, et s'adossa, pour mieux lire, à la muraille de l'appartement.
Il y eut un instant de silence solennel.
On n'entendait que les murmures confus de la foule et les coups répétés que frappaient les espingoles et les pertuisanes sur les dalles du palais.
Tout à coup un panneau céda derrière le duc d'Arcos.
Le vice-roi jeta à la foule un éclat de rire sardonlque et disparut.
Masaniello voulut s'élancer à sa poursuite. Cent bras s'appuyèrent contre la porte secrète par laquelle le vice* xoi venait de s'échapper. On la frappait de mille coups; vains efforts ! Le panneau de fonte ne céda point. A peine les insurgés purent-ils en apercevoir Tétroite jointure^ quand ils eurent déchiré le cuir d'Astracan doré qui le récouvrait.
Les cris de: a Trahison ! aux armes ! > sortirent de toutes les bouches.
Masaniello sauta d*un bond sur la magnifique table de chêne sculpté qui occupait le milieu de l'appartement. D'une main il tenait son poignard ; de Tautre il agitait le papier sur lequel étaient inscrits ses désrels .
— Ainsi, dit-il, le duc d'Arcos s'est enfui. Tant mieux! cet homme ne savait que piller, assassiner et trahir. Le peuple est assez intelligent pour se gouverner seul, il est assez fort pour défendre l'indépendance qu'il a conquise. Je déclare Philippe IV, roi d'Espagne, déchu du trône de Naples, lui et ses descendants ! Vive Notre-Dame ! Vive la liberté I