J46 MASANIELLO
— Vive Masaniello, noire tribun, notre chef ! répondirent les pévoités.
Une vaste plate-forme s'étendait devant la fenêtre de la salle où se passait cette scène.
C'était là que le duc d'Ârcos venait, pendant les befles soirées d'été, respirer ia brise fraîche de la nier ; c'était là que les dames de sa cour étalaient, aux yeux des Napolitains, leurs grâces, leurs diamants, leurs parures^ et les gentilshommes leurs collerettes de dentelles de Flandre et les somptueuses dorures de leurs vestes et de leurs habits dorés.
On y 'porta Masaniello.
Naples entière, Naples la Vénus Anadyomène, qu'il faut voir et puis mourir, Naples, qui souriait pow la première fois, comme une Jeune ftHe encore vierge, aux doux mots famour et de liberté, s'étendait aux pieds du pêcheur. Le soleil se couchaH au loin derrière les coteaux du Pansilippe; le couvent des CamaldirieB, le château St-Elme, vieil amas de pierres brunes aumilieu des vignes au vert feuiltage, les cent clochers de la ville, les innombrables toitures qui chevauchaient les unes sur les autres comme les vagues d'une mer houleuse, le port, le phare, la m«r de Toscane, étaient inondés de feux.
Autant que la vue pouvait s'étendre dans la rue de la Vicaria et dans les rues voisines, on n'apercevait qu'une foule bariolée, bruyante, de femmes, de pécheurs, de paysans et de lazaronl qui se félicitaient de la vieloiTe, chantaient leurs hymnes poputeireset se pneastient ioyeux sur cette terre sacrée de la patrie qu'ils venaient de reconquérir.
Le combat avait cessé •
Plus d'Espagnols dans les mes, ni au Prwi«w ni à
la Camleria del re. Us s'étaient réfugiés au Château- Neuf, sur les tours duquel ils braquaient déjà leurs pièces contre une population ivre de joie el de bonheur.
Une immense acclamation s'éleva de la ville, lorsqu'on aperçut flotter sur la plate- forme delà Vicaria le drapeau napolitain.
Une seconde clameur plus immense encore succéda à la première quand on eut reconnu celui qui l'agitait.
C'était Masanîeiio.
Il réclama le silence.
— Plus d'Espagnols ! s'écria-t-il.
— Vive Masaniello, chef du peuple ! répondit iamultitude.
-^ Plus de tributs I ^ Vive Masaniello 1
•^ Plus de tyrans! La devise de Naples sera désormais : Qhriit et Liberté I
— Christ et Lib^té ! répéta de ses mille voix tonnan* tes le peuple ivre d'enthousiasme.
Le pêcheur r^tra dans la chambre du conseil.
Il s'assit, appela auprès de lui les chefs de la révolte, leur ordonna de maintenir la population sous les armes, de placer des sentinelles sur les murailles, aux angles de chaque rue, aux abords de toutes les citadelles du port qu'occupait l'ennemi, et de faife cot^er les squeducs qui portaient de i'eau au Château- Neuf.
Puis il rédigea imoiédtatement un placard qui garantissait la vie et la propriété dé^ chacun, et punissait de mort quiconque s'abandonnerait au piHage.
L'image chérie d'Isabelle fut encore présente au sou-
i48 HASAIIIBLLO
venir du pécheur au milieu des graves préoccupations qui l'assiégeaient.
U voulut qu'on ctierchât partout la fille du vice*roi dans la Ville, qu'on eût le plus grand respect pour elle, et qu'on la lui amenât si par hasard on découvrait sa retraite.
Ces mesures prises^ le jeune homme manda dom Francesco.
Le moine se hâta d'accourir.
— C'est donc toi que je retrouve ici, mon fils, dit-il à Masaniello en lui serrant affectueusement la main^ vainqueur de l'Ëspegnol, chef du peuple, apôtre sublime de régalité^ de la fraternité chrétienne et de la liberté! Je ne perdais donc pas mon temps lorsque je t'enseignais que tous les hommes sont frères, qu'ils sont tous nés pour le même bonheur, et que nul d'entre eux no doit avoir de maîtres que notre père commun qui est aux cieux. Oh ! je n'ai pas jeté sur une terre ingrate la précieuse semence de la doctrine chrétienne ! Tu as ouvert à l'humanité des voies nouvelles ; tu as appelé au banquet de la vie les enfants déshérités qu'on en avait exclus depuis des siècles. Masaniello, tu es grand ! tu es véritablement le prophète que le Seigneur devait envoyer pour illuminer son peuple, et le front chauve du vieillard devrait presser la terre qu'a foulée ta sandale de pécheur.
Le moine se prosternait devant le jeune chef. Masaniello le retint, le fit asseoir et se plaça lui-même à ses côtés.
— C'est à moi, mon père, répondit-il, de m'humilier devant vous, et de vous demander pardon pour les fautes que j'ai pu commettre pendant cette terrible et mémorable journée. Hélas ! j'ai versé le sang; mes mains
en sont encore teintes ; il me semble» maintenant que le combat a cessé et que la victoire nous reste, que ces malheureuses victimes, dont les cadavres jonchent nos rues, crient vengeance contre moi !
Dom Francesco leva les yeux au ciel et d'un air inspiré:
— Aaron lui-même et ses lévites, réplîqua-4-ii, ne fiirent-iis pasobligés de s'armer du glaive pour frapper les séducteurs d'Israël et les ennemis de Dieu ? Tu as levé i'éiendard du Christ, ô mon ûls 1 porte-le bien haut et défends-le sans crainte. Il est des jours dans l'existence des nations où il faut combattre le génie du mal par Tépée et par la parole, et le replonger dans l'enfer qui l'a déchaîné.
— Ce matin, dit Masanieilo, j'ai chassé de la place publique les satellites du duc d'Arcos. J'ai rendu par un édit, au royaume de Napies, ses libertés anciennes, telles que la charte de l'empereur Charles-Quint les a pro« clamées.
— Oui, nos tyrans étaient prodigues de libertés à cette époque : François I" les menaçait; mais depuis, quand ils ont cessé de craindre, ils n'ont plus eu pour nous ni merci, ni pitié.
— J'ai aboli l'impôt sur le vin.
— Bien, Masaniello !
— Sur les fruits.
— Très-bien 1
— Sur le poisson, sur les denrées dont nous faisons notre nourriture, nous autres pauvres gens de Loreto et de la Margellina.
— Le ciel t'a inspiré, mon fils, repartit le moine. Ils prétendent, ces nobles seigneurs, que tout appartient au suzerain» et l'oiseau qui vole dans l'air et la bête
fauve qui se cache au fond des bois^ et le poissan que la vague roule dans ses pHs. Mais Dieu fit tout coia pour rhomme^ et malheur à celui qui empôehela créa* ture de jouir des doDs du Créateur 1
— Les Espagnols étaient épouvantés, continua Masaniello. Les retires et les lansquenets les avaient abandonnés. Soutenu par mes amis^ j'ai pris d'assaut la Yicariay et devant cette tahle auprès de laquelle nous sommes assis, je présentais, il y a une heure à peine, mes édita à la sanction du vice-roi.
— Il refusait de les approuver, sans doute ?
— Non, il paraissait les lire avec attention, appuyé à cette muraille, dont la tenture est en lambeaux. Puis une porte secrète s'est ouverte, et le duc a disparu en nous jetant un éclat de rire pour adieu.
-^ £h bien, qu'il parte ! qu'il aille dire à son maître que le peuple de Naples ne veut plus de la domination étrangère, qu'il est rentré dans la plénitude de ses droits et de sa liberté.
-^ Q'u'il parte ! répéta le pécheur, et qu'il emporte avec lui la dernière espérance, la dernière affection, le seul amour de Masaniello.
Et le jeune homme, attendri à la pensée d'Isabelle, cacha sa figure dans ses mains.
— Tu pleures, mon fils ? demanda le moine qui ignorait encore le secret terrible que Salvator Rosa avait découvert au pécheur.
— • Hélas I j'aimais tant à la voir fraîche et souriante, venir s'asseoir auprès de moi dans ma pauvre cabane t J'étais si heureux quand je la conduisaiaà Capri, à Pro* cida, quand la vague nous berçait ensemble, quand sa voix mêlait aux soupira du vent, aux murmures des flots, le refrain de nos harmonieuses baroarolles 1 Francesco,
LE PÉGHEUB D£ NÂPLES 151
toute cette félicité n'est plus ; en un jour elle s'est évanouie.
— Que veux-tu dire, Masaniello ?
— Cette jeune fille (jue j'aime...
— Eh bien ?
7- Pour laquelle je sacrifierais ma liberté, ma vie, la part du bonheur qui m'attend au delà du tombeau...
— Mon fils, je t'en conjure, ne parle pas ainsi I
— C'est Isabelle ! c'est la fille du duc d'Arcos !
— Malheureux ! fit le moine.
Il laissa tomber sa tète sur sa poitrine et resta sans voix.
Des larmes coulaient sur la joue brunie du pécheur.
— Tout est perdu, murmura Francesco.
— Non, non ! s'écria le jeune homme en surmontant sa faiblesse. La liberté, je ne l'ignore pas^ est un bien qu'il faut conquérir à force de souffrances et de larmes. L'amour que j'ai conçu^ cette passion monstrueuse^ impossible, qui devait unir l'enfant du peuple à la fille du tyran, je l'arracherai démon âme^ dussé-je mourir de douleur et et de regret.
— En auras-tu le courage, enfant ?
— Vous me l'avez dit, mon père, et je ne l'ai point effacé de ma mémoire: ce sont les larmes, c'est le gang des martyrs qui fertilisent le champ delà liberté.
— Dieu bénisse tes efforts, Masaniello! L'homme est faible. Souviens^-toi qu'un regard de femme peut briser une épée dans la main la plus ferme. Qu'Isabelle parte sans te revoir I
^ Oui, tout est rompu entre Masaniello et la fille du despote 1 dit le jeune homme avec exaltation.
ioS MASANIBLLO
Puis, d'une voix pleine de sanglots:
— Ou pourrais-je la trouver d'ailleurs ? ajouta-t-îl; qui sait où le mallieur a conduit Isabelle? Peut-être... mais n'ayons plus qu'une pensée, puisque telle est la~ volonté du ciel. L'ennemi du duc d'Arcos doit être l'ennemi de sa fille. Adieu, mon père, adieu I
l'abbate de sainte-glaire
A peine dom Francesco avait-il quitté le palais, que Piétro se présenta et fut introduit auprès de Masaniello.
— La victoire est à nous, frère, lui dit-il. Plus un seul Espagnol dans Naples ! La garnison tout eniière s'est renfermée dans le Château-Neuf, le château Saint- Ëlme et les diverses fortifications de la place. Le peuple travaille avec ardeur à couper les aqueducs qui fournissent de l'eau aux assiégés: avant huit jours, pas un étranger ne souillera de sa présence le sol de la patrie.
— A-t-on des nouvelles du duc d'Arcos ? demanda Masaniello.
— Son étendard de guerre flotte sur le donjon du Château-Neuf. On dit qu'il a gagné par un souterrain la caserne de cavalerie de Loreto, qu'il s'est embarqué dans ce faubourg sous un habit de pécheur, et qu'il a rejoint ses troupes à grand'peine. Mais ce n'est plus au Château-Neuf que se trouve l'ennemi le plus redoutable que tu aies à combattre, Masaniello.
— Que veux-tu dire ?
LB PÉCHEUR DE NÂPLBS i53
— Corcelli a rassemblé ses hommes près de la porte delà marîDe, et demande une heure de pillage. Il faut le dire, ami, Naples ne manque pas de scélérats qui n'attendent qu'un signal pour se joindre aux brigands et souiller par le crime les premiers jours de notre jeune liberté.
— Ah ! le seigneur Corcelli veut piller Naples ? murmura Masanielio; il veut retrouver sur la terre ferme les ducats engloutis dans le golfe. L'ours des Apennins veut, de façon ou d'autre, se charger de dépouilles avant de regagner son antre? Mais il n'a plus affaire à ses vieilles connaissances, les sbires du vice-roi, avec lesquels il y avait toujours moyen de s'entendre. Il quittera, dès demain, Naples et son territoire, ou je le ferai traquer, lui et les siens, comme des bêtes fauves. Il ne doit plus y avoir de voleurs dans un pays où chacun peut vivre en travaillant.
— Piétro, ajouta le jeune homme, nos amis de la Margellina sont-ils encore dans le palais?
— Tous. Ils n'ont pas déposé les armes.
— C'est bien. J'aurai une entrevue avec Corcelli. Toi, retourne à l'abbaye de Sainte-Claire. Rassure ma pauvre Jeanne sur mon sort. Je ne veux pas que les brigands nous voient ensemble. Il faudra que tu les surveilles une nuit encore, — et ils se défieraient de toi.
— Masanielio, reprit le fiancé de Jeanne^ n'y a-t-il pas à Naples une autre personne dont la vie t'est chère!
— De qui veux-tu parler ?
-* De cette cbarmante jeune fille que tu as conduite pendant un mois sur ta barque, tantôt à CapH^ tantôt à Procida; qui nous aimait, et dont la main bienfaisante réparait les maux que le duc d'Arcos nous avait causés, d'Isabelle, enfin.
194 MÂftANiBLLO
Masaniello pâlit, et d'une voix tremblante d'émotion :
»- Lui serait-il arrivé malheur ? demanda-t-il.
— Le peuple avait entouré sa voiture et dispersé son escorte^ répondit Piétro^ au moment où elle s'é chappait delà Vicaria. Gorcelli et moi l'avons sauvée. Rendons grâce à la sainte Madone. Isabelle ne cour^ plus aucun danger maintenant^ car je l'ai conduite.. .
— Assez» assezi Piétro t interrompit le pécheur. Je ne veux ni voir cette femme, ni connaître le lieu de sa retraite. J'ai d'autres soins: Naples à rendre heureuse et libroi le règne de la justice à fonder au miUeu d'un peuple abruti par l'esclavage. C'est une mission difficile, ami, et dont aucune pensée, ni ambition, ni amour, ne doit me distraire. Retourne à l'abbaye, te dis-*je, et que dès demain Isabelle soit rendue à sa famille. Dans une heure je t'aurai rejoint.
Gela dit, Masaniello jeta son mousquet sur son épaule, rassembla ses amis les plus dévoués, se mit à leur tête et sortit de la Yicaria.
Il fut reçu en triomphe par la foule rassemblée sur la place et qui se pressait dans les rues voisines.
Chacun voulait contempler Masaniello, le jeune pêcheur qu'on avait connu enfant^ qu'on avait vu grandir, qui venait au marché avec sa sœur Jeanne vendre des poissons et des fruits, devenu chef du peuple et vainqueur des Espagnols. Toutes les voix le bénissaient^ toutes les mains cherchaient la sienne.
Et lui traversait à pas lents cette multitude enthousiaste, répétant à chaque pas:
«— Frères, soyons modérés, soyons calmes dans notre victoire; montrons-nous dignes de la liberté que nous venons de reconquérir. Respectons les propriétés, res-
LE PÂGHBVR DS NAPLES i55
pectons les personoes de ceux mêmes qui ofti ëéveré si longtemps le firmit de eos labeufs. Ne doojUMis pâs à nos ennemis le dcoii de nous accuser : qu'op saisisse les pillards ei qu'o& en fasse sur-le-cliamp bonne jus* tice. Le pouvoir qu*a fondé le peuple doit être respecté.
— Mort aux voleurs ! s'écria-t-on de toutes parts. «- PaolOy continua le jeune homme en s'adressant à
un lazarone^ tu vas prendre cinq cents hommes de tes compagnons les plus déterminés^ et tu occuperas le rivage entre le port et la Marine. Ne laissez passer aucun des brigands deCorcelli, poursuivit-il à voix basse. Je vais marcher contre eux en remontant la grève. Ces hommes ont de sinistres projets.
Pendant que Paolo exécutait ses ordres, Masaniello entraîna une foule tumultueuse de pécheurs à travers la place du marché, passa avec eux sous l'immense ogive de la porte de la Marine, et s*avança vers la horde indisciplinée de Corcelli.
— Suis-moi, dit-il au brigand.
Il le conduisit dans une taverae voisine, lui indiqua du geste une escabelle branlante, et quand ils se furent assis Tun vis-à-vis de l'autre, le poignard à la ceinture et le mousquet entre les jambes :
— Corcelli, dit-il au condottiere, tu nous as servi utilement ce matin.
-^ Oui, répondit ce dernier, et je doute que sans moi vous eussiez mis les Espagnols en fuite avec les oranges, les grenades et les melons d'eau dont vous étiez armés.
— Il s'agit de rétablir Tordre parmi ce peuple, éoai les passions furieuses sont déchaînées.
-— Tiens, tiens, tiens, Masaniello 1 mais tu commen-
ces à parler convenablement le langage de Son Excel* lence monseigneur le duc d'Arcos. PerBacçot tu fais^ avec tes chausses déchirées^ ta ceinture rouge et ton caban de bure, un petit vice-roi très-réjouissant.
— Réjouis-toi^ Gorcelli, et regarde bien le petit viceroi dont tu paries. Tu ne sortiras pas vivant de Naples si tu ne lui obéis pas,
— Diavolo t mais quand on veut être obéi, il faut payer, mon brave. J*ai vu que don Juan Fernandez a fait sauter sa galère, et avec sa galère les beaux du* cats que tu nous avais promis. A quel imbécile as-tu confié cette expédition ? Quand on prend à Tabordage ' un navire qui porte trois cent mille ducats, — trois cent mille ducats, entends-tu bien ? — on commence par noyer les poudres. Ah ! si j'avais été là ! Tu as manqué de confiance, Masaniello.
— Tes hommes auront leur solde.
— Et où la prendras-tu, caro mio ?
— Cela me regarde.
— Et ce qui me regarde, moi, carissimo, c'est de ne pas faire trouer par des balles espagnoles la casaque de mes drôles, sans savoir avec quoi je la remplacerai.
— Quels sont tes projets ?
— Tu ignores les lois de la guerre, brave Masaniello, car tu ne Tas jamaisfaite qu'aux dorades et aux turbots du golfe. Lorsqu'un roi, un duc, ou même un petit baron de nos Calabres a pris à sa solde une compagnie franche pour bataiLer contre ses voisins, et qu'il n'a rien pour s'acquitter envers le chef, sais-tu comment ce dernier s'y prend pour nourrir son monde ?
— Je l'ignore.
— Il pille en se retirant les serfs et les manants du
roi, du duc ou du petit baron qui Ta trompé. Par saint Janvier 1 je te traiterai en vice-roi, Masaniello.
— Et moi je te jure par la sainte Madone que je te ferai pendre sur la place du Marché I
Gorcelli éclata de rire.
^ Sanguedi Christo ! s'écria-t-il, les Napolitains ont fait aujourd'hui une révolution bien profitable. Ils ont un pêcheur en haillons pour maître, au lieu d'avoir un grand d'Espagne à pourpoint doré.
— La volonté du peuple sera respectée ici, comme rétaitcelle du roi dont nous avons secoué le joug, reprit Masaniello.
Il conduisit le brigand à la porte de la taverne.
— Vois, poursuivit-il, le rivage est couvert d'hommes armés, depuis le pont du petit Môle jusqu'à Notre- Dame del Carminé, Partout des hallebardes et des mousquets. Tes soldats sont pris dans un cercle d'airain. Un mot, un geste de moi, et vous êtes massacrés.
— Sacramentot tu nous as trahis.
— Sors de Naples à l'instant. Rends-toi au faubourg de Loreto. Dès que la paix sera rétablie, je te ferai compter vingt mille ducats pour tes frais de route^ et tu sortiras immédiatement du territoire napolitain.
— Masaniello, le chef du peuple, va traiter avec le duc d'Arcos ; et pendant que Gorcelli attendra le prix de ses bons services, le pécheur obtiendra. ••
— Je n'ai jamais rien demandé aux oppresseurs de mon pays.
— La main de la douce Isabelle, continua le brigand» n'esiK^ pas ce que tu désires, cher Masaniello?
Le pécheur voulut répondre^ mais sa voix expira sur ses lèvres.
158 MÀSÀNIBLLO
-^ Que tes vingt mille ducats soient prêts demain, jeune drôle, ajouta Corcelii.
£t il rejoignit les siens.
— Pauvre fou ! disait à part lui le condottiere, en se dirigeant avec sa troupe vers le faubourg de Loreto, tu as vingt-quatre ans à peine, et tu te crois assez habile pour te tirer des griffes de Corcelii, assez rusé pour lutter contre le duc d'Arcos, assez fort pour vaincre Sa Majesté Catholique le roi de toutes les Espagnes! Ya^jc me procurerai des garanties suffisantes pour nepasdevenir ta dupe, et demain, quand le soleil se lèvera, j'aurai regagné les Apennins.
Masaniello était demeuré seul dans la taverne» le regard effaré, les poings crispés et les bras croisés sur sa poitrine.
Il était en proie à une tentation furieuse, eeUe de faire massacrer sur Theure Corcdli et ses brigands. Il descendit sur la grève et regarda sans mot dire lechel appeler ses soldats, les ranger en bataille, et prendre le chemin du faubourg qu'on venait de lui assigner pour retraite.
Corcelii comprenait sans doute le danger qui le menaçait, car il exécuta sans hésiter les ordres de Masa* nielle.
Paoio le conduisit à ses cantonnements.
Quand les bandits eurent disparu derrière la grande bastille qui dominait la mer à l'orient deNaples, Masaniello prit le chemin de l'abbaye où Piètre l'attendait.
De grands préparatifs avaient été faits pour le reoefoir. Dès qu'il parut au milieu de la cour d'honneur du monastère, l'abbesse, coiffée de sa mitre et la crosse à la main, vint, au milieu de ses nonnes^ à la rencontre du pécheur victorieux.
Ma&anitiilo mit un genou ea terre devant elle, baisa dévotement sa main, et se laissa conduire à la cha* pelle.
Un dais magnifique s'élevait au milieu du chœur.
L'abbesse invita le chef du peuple à s'y asseoir ; mais le jeune homme déclina eethonneur» et s'agenouilla sur le marbre de la nef. Il pria avec ferveur pendant la cérémonie, implorant les lumières du cieU demandant à Dieu qu'il le plaçât, lui, pauvre enfant sans éducation, sans fortune, à la hauteur des circonstances au milieu desquelles son patriotisme l'avait jeté.
Puis l'abbesse voulut qu'on lui ouvrit le cloître, et* bientôt Jeanne fut dans ses bras.
— Oh t mon frère, sois le bienvenu I lui dit-elle ; le Seigneur t'a choisi pour accomplir de grandes cnoses, et Jeanne est Hère de toi.
Masaniello souriait doucement.
— Nous serons donc maîtres, enfin, et de nos filets et de notre barque, et de notre pauvre cabane I reprit la jeune fille. Les ouvriers de Naples travailleront pai* siblement, et leur travail les nourrira, et d'avides collecteurs d'impôts ne viendront plus leur ravir leur mor» ceau de pain noir qu'ils auront gagné I C'est à toi qu'ils devront ce bonheur ; ils apprendront à leurs petits en* fants à te bénir.
^ Oui, nous avons fait de grandes choses, répondit le pécheur, mais il nous reste à consolider notre œu«vre. Prie Dieu et la sainte Madone qu'ils me défendent, qu'ils me soutiennent, qu'ils m'inspirent. Masaniello est bien ignorant, Masaniello est bien faible pour accomplir les^evoir qu'il s'est imposés.
— Courage, frère I La Providence n'abandonne ja* mais ceux qui ont le cœur droit et que dirigent los
préceptes sacrés de l'Évangile. Mais la fille du vice-roi est ici...
— Isabelle au couvent de Sainte-Claire ? interrompit Masaniello.
— Il faut que tu la voies^ que tu la consoles, car le malheur a frappé sa famille, et la pauvre enfant est désespérée.
— La voir, c'est impossible!
-* Impossible,dis-tu ? Ah ! quand Plétro était blessé, quand les agents du fisc avaient vendu nos meubles et que je pleurais à la porte de notre cabane dévastée» Isabelle a-t-elle dit qu'il lui était impossible de nous visiter, de réparer le malheur qui nous avait atteints ?
-« C'est uue noble et généreuse fille, je le sais.
«- Et parce qu'aujourd'hui son père est proscrit, parce que tu commandes a la Yicaria, tu refuserais de l'entendre ? Oh ! mon frère, serais-tu donc ingrat !
— Mon Dieu I mon Dieu t ayez pitié de moi ! mur» mura le pêcheur. Non, Jeanne, poursuivit-il avec acca* blement, je ne verrai pas cette femme; entre elle et nous, vois-tu, il y a du sang et des cadavres. L'amitié ne doit plus unir ceux que la guerre a faits ennemis.
Sans en écouter davantage Jeanne souleva une portière.
Isabelle parut devant Masaniello.
— Mon père ! qu'as-tu donc fait de mon père ? de* manda-t-elle au pécheur.
Il recula de saisissement.
Ce n'était plus la belle et gracieuse jeune fille qui charmait, quelques jours auparavant, par de gais boléléros, par des séguidillas sautillantes, leurs douces promenades sur le golfe, qui aidait Jeanne à tendre et à tourner la voile, qui de sa main blanche s'amusait à
manier Técope et à alléger la barque de Teau qui en appesantissait la marche : Isabelle était blême ; ses lèvres tremblaient, un feu sombre jaillissait de ses noires prunelles.
— Le duc d'Arcos est en sûreté, noble demoiselle, répondit le jeune chef avec un air de froideur affectée. Il s'est sauvé au Chàteau-Neuf •
Isabelle porta la main è son cœur et remercia le ciel d'un regard.
— Et maintenant, que ferez-vous, Masaniello ? ajou* la-t-elle.
— Tout est rompu entre Naples et l'Espagne, entre la victime et le bourreau. Que votre père évite de répandre le sang napolitain. Toute tentative pour ressaisir le pouvoir dont il a abusé serait inutile. Qu'il retourne à Madrid, qu'il nous laisse libres.
— Ainsi vous nous chassez ?
— La déchéance du roi d'Espagne a été proclamée. Demain, noble demoiselle, une barque vous conduira près de votre père, et vous pourrez lui apprendre la résolulion du peuple.
— Mais C'est la ruine, c'est la honte pour la famille d'Arcos !
— > C'est la juste punition des crimes que les Espagnols ont commis !
— Mon père a trop d'orgueil pour se résigner â une humiliation semblable. Retourner vers don Louis dé Haro dépouillé du gouvernement que lui avait confié Sa Majesté Catholique! traîner dans l'oubli et la disgrâce une vieillesse déshonorée! Non, non; le duc d'Arcos est de noble race : il n'acceptera pas vos conditions.
— Alors il fera la guerre; nous la soutiendrons.
162 MASANI&LLO
— Et c'est vous^ Masaniello, qui parlez ainsi, vous que j'aiDMis, autant que vous aimez Jeanne; vous pour qui j'ai bravé la colère paternelle; voua enfin» dont le bonheur, la joie m'étaient si chers, que j'aurais sacrifié mon repos, ma vie, pour chasser une pensée triste de votre àmoi pour chasser une larme de vos yeux •
La voix d'Isabelle était devenue suppliante, et le péebeur, levant les yeux vers elle, surprit un de ces regards humides qui faisaient bondir son cœur> lorsque, assis au gouvernail de sa barque, il dirigeait la fille du capitaine espagnol vers les rochers de Procida.
— La volonté du peuple a parlé, dit-il, je dois obéir.
— La volonté du peuple ! eh ! n'étes-vous pas maître de Naples, MasanieUo ? Ce serait un beau spectacle à montrer au monde, croyez-moi, qu'un pécheur ramenant le pouvoir dans le chemin de la justice, affermissant le spectre dans les mains de son roi, partageant avec lui la puissance souveraine pour soulenir les faibles et défendre les opprimés.
— Votre père nous a trompés deux fois, Isabelle.
— Ne seriez-vous pas auprès de lui pour le préserver des conseils perfides, pour lui répéter que Tamour du peuple est le meilleur appui des rois ? Masaniello, ajouta la jeune fille — et son haleine parfumée caressa le front du pécheur — tu es beau, tu es brave... Je t'aime ! et la distance qui nous séparait l'un et l'autre ce matin, tu Tas franchie.
— Pas un mot de plus, balbutia Masaniello. Grèce t le peuple veille à cette porte et sa colère est inexorable. Vous nous perdez tous deux.
— Je prépare aujourd'hui les liens qui doivent nous unir.
LE PÉCHEUR DE NAPLES lùij
Un éclair de joie céleste illumiaa le visage du jeune homme ; puis, par un retour subit, son front se couvrit d'un nuage, et se frappant la poitrine :
<— Lâche 1 s*écria-t^il, n'as-tu donc soulevé le peuple de Napies que pour le trahir et le vendre? N*as-tu donc jonché de morts le pavé des rues que pour tomber à genoux dans le sang, sous le regard d'une femme ? Isabelle, le bonheur que vous m'offrez en perspective n'est pas fait pour nous.
La jeune Espagnole appuya ses deux mains sur les épaules de son amant*
— Quelles conditions porterai-je au Château-Neuf f hii demandait-elle.
— Je vous les ai fait connaître.
*- N'est-ce pas assez que nous acccordions la vie au duc d'Arcos ? S'il eût été vainqueur, nous eût*il épargnés?
— Vous ne m'aimez donc point ? demanda Isabelle avec un regard qui fit passer un frisson dans le cœur du frère de Jeanne.
— C'est le devoir, c'est l'honneur que j'écoute. Plaignez-moi. Il me serait si doux de n'écouter que mon amour.
— Ainsi donc pour nous plus de pitié ?
— Hélas !
— Va, répliqua la fière Espagnole en se redressant de toute sa hauteur, la fille du duc d'Arcos s'est assez humiliée. Entre nous désormais haine et guerre ! Fais* moi conduire au Château-Neuf, là où règne encore le noble roi d'Espagne, Philippe lY ; que je cesse de respirer l'air vicié par les félons réunis sous tes ordres. A moins toutefois que ce noble peuple de Napies ne
i64 MÀSÀNIELLO
veuille garder une pauvre fille en otage afin de désarmer la justice d'un vieillard.
Le pécheur ne répondit pas.
— Ayez pitié de mon pauvre frère, noble demoiselle, interrompit Jeanne qui jusqu'alors avait gardé le silence. Ne voyez-vous pas combien il souffre ?
— Finissons-en, dit Masaniello.
Il tendit la main à la fille du vice-roi.
— Isabelle, adieu !... murmura-t-ii.
— Malheureuse que je suis t s'écria la jeune fille dont le cœur se brisait à cet instant d'éternelle sépara* tion.
Elle se jeta dans les bras du pêcheur, et ce dernier sentit comme l'attouchement de ses lèvres.
— Ma tête se perd^ balbutia l'infortuné jeune hofnme ; ma résolution m'abandonne. Isabelle, écoutez-moi t
— Tu es mon amant, mon fiancé. Tu ne me chasseras pas de Naples ; tu ne souffriras pas que j'aille mourir loin de toi, inconsolable, exilée I
Et les larmes de l'Espagnole coulaient sur les joues de Masaniello.
— Non, ce serait affreux de me séparer de toi, mon Isabelle bien-aimée ! s'écria le pécheur. Eh bien ! que le duc d'Arcos connaisse une fois encore combien est grande la longanimité du peuple victorieux. Piétro vous remettra demain les édits que j'ai publiés ; votre père les signera, fera proclamer la charte de l'empereur Charles-Quint et rentrera dans son palais.
Isabelleresta palpitante dans les bras du pêcheur et lui prodigua les remerciements les plus tendres.
Ainsi Masaniello fit le premier pas dans cette voie fatale où son amour l'entraînait et qui devait le pousser
è sa perte. Piétro reçut ordre de tout préparer pour conduire le lendemain Isabelle au Château-Neuf.
Le contrebandier ramena Masanieilo à la Yicarla au milieu d'un concours immense.
Quand la nuit devint obscure , le jeune chef du peuple congédia son ami, et l'envoya au faubourg de Loreto pour qu'il y surveillât les brigands du Vésuve.